OC «J
subite et si déraisonnable transposition ait troublé l'esprit d'un homme jusqu'alors forcé à l'hypocrite humilité, astreint aux mortifiantes obligations de la vie étroite, dont la jeunesse révoltée s'est recluse parmi les paperasses d'une pauvre étude, et qui se trouve, sans transition aucune, sans frein d'aucune sorte, transformé en idole, en Tibère, redouté, omnipotent, adulé et disposant de ce formidable moyen d'être obéi : la mort.
Le gouvernement révolutionnaire, en déléguant ainsi son intraitable autorité, tablait théoriquement, — à la Spartiate, — sur la vertu et l'héroïsme de ses mandataires ; de fait, s'il ne se fût pas, presque toujours, trompé sur leur compte, ces missionnaires auraient pu se signaler par de grandioses actions d'éclat. Hélas! Aucun d'eux ne se montra digne de cette confiance illimitée. Carrier, pour sa part, n'était ni vertueux, ni héroïque : odieux César de contrebande, il se gorgea de tout ce dont l'existence Favait, jusqu'alors, privé : il fut insolent parce qu'il était plat, cruel parce qu'il était aigri, débauché parce qu'il avait été pauvre, luxurieux parce qu'il avait dû réprimer sournoisement sa dépravation inassouvie. Dans sa gestion proconsulaire il ne vit qu'une cynique revanche de son passé mesquin.
La tâche pour un homme eût été grande et noble : l'une des plus riches villes de France à sauver de la ruine; la Vendée à pacifier; la République à faire connaître et aimer. Et l'on est surpris de constater avec quelle candide ténacité les chefs des diverses administrations se rendent chez le proconsul qui veut
assumer tous les pouvoirs et s'obstine à se débarrasser de toutes les responsabilités. C'est, dans l'escalier de son hôtel, une circulation continue de fonctionnaires venus pour demander un conseil, prendre un ordre ou rendre compte des événements quotidiens. Mais Carrier est, la plupart du temps, invisible, ou, s'il reçoit ses visiteurs, c'est pour les jeter dehors. Guimberteau, inspecteur général des charrois de la République, veut parler au représentant du lamentable désordre de son service : « les chevaux crèvent de faim dans la rue, les voitures sont éparses de tous côtés, découvertes, brisées », les employés ne reçoivent aucune solde... Guimberteau ne peut dépasser l'antichambre : un gringalet de secrétaire, insolent et querelleur, — on le nommait Maratx — appelle quatre fusiliers et met à la porte le citoyen inspecteur général des charrois de la République2. Celui-ci se représente à l'hôtel de la Petite Hollande quelques jours plus tard et voici comment il rend compte à un collègue de sa rapide entrevue avec le proconsnl. — « Il y a quelque chose que je ne puis définir. J'arrive encore à l'instant de parler au citoyen Carrier, il m'a dit qu'il s'occuperait de notre affaire quand il voudrait ; qu'il voulait prendre du repos et qu'il se f. ..tait de toutes les régies ; qu'il les ferait guillotiner quand il s'en occuperait. J'ai voulu insister, il m'a traité à! original et j'ai vu le moment où il me ferait mettre à la porte par les grenadiers de sa garde. 3 »
1 Déclaration de Fois Bignon. Notes de Bachelier.
' Pièces remises à la Commisssion des Vingt-un, p. 35.
3 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 36.
l'épouvante 149
Les députations ne sont pas mieux accueillies. Forget, — le grand Lama, — et Champenois, officier municipal, viennent avec quelques patriotes éprouvés traiter d'urgentes mesures à prendre concernant la guerre de Vendée : un commis, — blanc-bec qu'on dit être parent de Carrier1 — leur signifie que son maître est malade, personne ne peut l'aborder ; depuis trois semaines il a cessé toute correspondance et il ne veut traiter aucune affaire: les pétitionnaires insistent, excipant de leur civisme et de l'importance de leur démarche.
— Quand vous seriez des patriotes enragés, il ne vous écouterait pas davantage.
Ils auraient pourtant grand besoin de parler au représentant : s'ils étaient seulement renseignés sur l'endroit où celui-ci se trouve...
— Je n'en sais rien. Il n'est pas à Nantes. Je n'ai rien à vous dire de plus -.
Cette insouciance d'un homme sans lequel on n'osait rien entreprendre occasionnait des désastres; l'embargo ruinait le commerce ; la Vendée et la Basse Bretagne d'où la ville tirait ses approvisionnements, ne fournissaient plus rien; les paysans, pris de peur, n'amenaient plus leurs denrées ; d'ailleurs tout le pays delà rive droite était ravagé et la rive gauche était au pouvoir de Charette. Nantes mourait de faim : les habitants les plus aisés faisaient queue à la porte des
1 On l'appelait Carrier le jeune; mais son nom était Picaud. Le représentant l'avait amené de Rennes à Nantes. Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 91.
* Bulletin, VI, n" 76, p. 303.
boulangers pour obtenir un morceau de pain, ou mendiaient aux casernes les restes de la ration des soldats, toujours charitables1. Le représentant avait signifié qu'on ne lui parlât pas de cet état de choses : cette question des subsistances l'excédait. Gomment ! Ces misérables Nantais étaient assez audacieux pour se plaindre ? Ils n'avaient rien à se mettre sous la dent? — Qu'ils mangent de la ! disait Carrier2.
Lui, il ne manquait de rien; chaque jour, son cuisinier, avant l'heure du marché, « accaparait » à tout prix les plus grasses volailles3 et Ton fabriquait, pour sa table, à la boulangerie de l'hôpital, des petits pains au lait qu'on lui apportait dans une serviette1. Un jour, cependant, comme les approvisionnements font complètement défaut depuis près d'une semaine, comme les Nantais réclament « à grands cris », le maire, Renard, vient à l'hôtel de La Villetreux, fait antichambre pendant deux heures, pénètre enfin presque de force, trouve le représentant en compagnie d'une citoyenne ; Carrier, furieux d'être dérangé, s'emporte :
— Comment la sentinelle ne t'a-t-elle point passé sa baïonnette au travers du ventre ! Ma trop grande bonté, ma trop grande faiblesse me perdront!
1 Souvenirs de Nantes par Fr. Lefeuvre. « Il y a des heures indiquées pour la distribution du pain chez les boulangers et chacun attend son tour pour en avoir. » Lettres d'un bourgeois nantais, 1793-1795. Revue rétrospective, 1902.
* Déclaration de Godin employé aux subsistances. Notes Ae Bachelier.
3 Pièces reynises à la Commission des Vingt-un, p. 22.
* Pièces l'émises à la Commission des Vingt-un, p. 91.
LKP<»U\ AN 1 1 loi
Sa compagne cherche à éloigner de son esprit cette prévision funeste :
— Non, citoyen représentant, tu ne te perdras pas. Mais il ne veut pas s'amadouer; lui qui a eu peur
à Cholet et s'est caché lors de sa seule rencontre avec les Vendéens, il fait le fanfaron et gasconne, roulant les r1.
— Je réponds de faire le tour de la Vendée avec une quenouille et d'en ramener toutes les subsistances.
11 se gardera bien de s'y risquer. Renard essaie de discuter; mais devant la menace d'être sabré ou iruillotiné, il se retire, si tremblant qu'il se met au lit le soir même et « fait une très longue maladie »*.
L'agent national Bonami tente, à son tour, une démarche, trouve Carrier au lit, hurlant du fond de ses édredons :
— Le premier bougre qui me parle de subsistances, je lui f... la tète à bas ! J'ai bien à faire de toutes vos sottises !3
Bonami n'en demanda pas davantage, retourna, tout courant, à la maison commune et les Nantais continuèrent à se serrer le ventre. Quand il s'agissait d'aller en députation chez le représentant, personne, maintenant, ne voulait en être1; on redoutait l'abord du tyran et « des fonctionnaires publics aimaient mieux suspendre leurs opérations administratives »
1 Courrier républicain, 29 brumaire, an III. » Bulletin, VII. n° 2. p. 5.
que de se hasarder à l'affronter1. Les plus résolus gardaient le cauchemar de ce furieux, tout en jamhes et en bras, très maigre, le dos un peu voûté, avec le visage long, le teint cuivré, les yeux anguleux et enfoncés, couleur de sang et de bile, le nez fiaireur et fort des voluptueux2, la bouche dédaigneuse. On avait peur de sa voix aigre, de ses invectives, de ses colères subites, de ses rugissements de fauve affamé. Il ne ménageait rien ni personne : à peine arrivé depuis six jours à Nantes, il manifestait le désir de décimer les négociants de la ville ; son collègue Ruelle, lui observant que la mesure était impolitique et barbare, fut traité de « bougre de révolutionnaire à l'eau douce », et rabroué de belle sorte3. Phélippes- Tronjolly, président du Tribunal révolutionnaire, expédie à Carrier un Marat, le perruquier Crespin, afin de savoir s'il faut comprendre dans une guillotinade sans jugement, deux enfants de quatorze ans et deux autres de treize. Le représentant, aussi indigné que stupéfait d'une si sotte question, se retourne contre sa cheminée, jurant:
— Sacré mille dieux ! Dans quel pays suis-je? Tous comme les autres ! *
Onjuge que, s'il accueillait ainsi ses plus précieux acolytes, il avait moins d'égards encore pour les
' Bulletin, VI, n° 75, p. 298. Lenoir, président de la Commission militaire dépose dans les mêmes termes : « Aucun membre des administrations, dit-il, n'osait se présenter chez le représentant ». Bulletin, VI, n° 97, p. 386.
4 Courrier républicain, 29 brumaire, an III.
3 Pièces remises à la Commission des Vingt-un, p. 13.
A Bulletin, VI. n° 8i, p. 335.