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LE CHATEAU D’UDOLPim
Anne Radcliffe avait une sombre imagination ; elle n’a pas inventé les fantômes, mais elle les a^perfcctionnés; le nombre des êtres mystérieux que cette femme féconde a mis au jour est incalculable. Les romanciers prennent ordinairement leurs héros dans le monde réel, Anne RadclilTe a exhumé les siens du monde imaginaire. Tout personnage convaincu d’exister était naturellement exclu de scs domaines : aussi, pour sc livrer en conscience à l’étude du genre qu’elle exploitait, elle s’était retirée à l’écart, et se faisait une vie conforme à sa vocation d’auteur infernal. Rien de terrible comme un souterrain creusé par les mains d’Anne Radcliffe. Les châteaux qu’elle a bâtis sont inhabitables et inhabités, car il s’y passe d’effrayantes choses, à minuit, heure officielle des fantômes, heure qu’on n’entend jamais tinter au beffroi sans éprouver douze battements au cœur. Hélas ! le siècle a changé : on ne croit plus à rien aujourd’hui. Les spectres sont destitués; la mythologie d’Anne Radcliffe est tombée dans le néant.
s lES NUITS ANGLAISES
Nous sommes tous des esprits forts; nous dînerions avec lo spectre de Banco, s’il nous donnait à dîner. Minuit n’est plus pour nous une heure formidable; c’est le midi de la nuit.
John Lewing ne pensait pas ainsi; o’était un esprit faible. Fils d’un honorable baronnet du Devonshire, il avait hérité d’une immense fortune, à l’âge heureux où l’homme en estime le prix, parce qu’il peut l’échanger en détail contre des jouissances. Mais John Lewing ne se souvenait de sa richesse qu’à de rares intervalles, et ne l’appelait à son aide que pour satisfaire la plus fantastique des passions. Il s’était prouvé qu’il avait vu deux revenants, et un certain nombre de spectres ; il avait divisé les apparitions.' eu catégosiea: il aimait assez les lutins,. U plaisan ait avec les aspioles, il souriait aux farfadets, il causait même familièrement avec les fantômes, mais il ne pouvait pas souflrh* les spectres,, et surtout les revenants. Cependant, il noies, craignait pas; il no négligeait aucune occasion de roneoutrer sur. son passage une compagnie despeetr.es enchaînés, et d’entrer, en relation de bon voisinage avec eux. U avait habité dajosle Devonshire,. plusieurs cliâtcaux, dont la réputation était tarée. U avait prisà, bail quatre de ces châteaux, et, toutes les.nudts, il changeait de chambre,. comme Denis le Tyran, non pour éviter une appaaû tien, mais pour la rencontrer, en supposant qu’un spectre affeetionnât plus particulièrement uue chambre qu’une antre. Eh. bien 1 avec toute cette verve de curiosité neetorno, il n’était parvciaui qu’à, voir deux revenants, et encore avait-il dos moments de doute lorsqu’il y réfléchissait.,
La bibliothcqua de John Lewing ne sa composait que
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des TOHUïTis d’Anne liadeliffo : ils étaient reliés en peau de goule, disait-il, et noircis sur tranche, avec des os en sautoir. Les rayons étaient en bois de cyprès. Son livre de prédilection ne pouvait manquer de se nommer les Mystères du château d'Udotphe. Quel romani c’est le beau idéal de la laideur souterraine; comme ils sont gais, auprès de celui-là, tous les tristes ouvrages du même auteur! Jamais Anne Radcliffe n’a fait plus de dépenses de frayeur que dans Udolphe. Chaque page semble tourner avec accompagnement de ferrailles ; chaque ligne est sablée avec de la poudre de tombe ; chaque lettre est un œil éteint qui regarde le lecteur. Un homme nerveux ne peut dormir dans une chambre habitée par ces quatre volumes sulfureux ; il est obligé de les exiler, dans l’intérêt de son sommeil'.
Anne Radcliffe a fait l’exacte topographie des montagnes sur lesquelles planait le château d'üdolphe; elle a mis une conscience louable à dépeindre les localités avec les plus minutieux détails; bien différente en cela de tant de romanciers qui ne respectent point le lecteur, et bâtissent dès châteaux imaginaires dans' dèS' pays- qui n’existent pas, Anne Radcliffe a si bien cadastré le domaine d’U» dolphe avec scs appartenances et dépendances, que, avec
la première carte des Apennins qui lui tombe sous les'
yeux, le moins géographe des hommes met le doigt sur le point, et dit, comme le héros du roman : Voilà Udelpheü!
John Lewing dessina un jour, sur la poussière d’Hydo- Park, le sombre manoir de Montoni , la montagne qui le porte à regret et le bois de sapins qui sUncline de honte d’avoir couvert tant de crimes. Puis il prit dcsdcltrcs de
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crédit sur son banquier de Florence, et s’embarqua à Brighton pour Livourne, avec un exemplaire du roman d’Udolphe et quelques foulards pour tout bagage; il avait fait un itinéraire sur son album , qui l’aurait conduit à üdolphe les yeux fermés.
John Lewing arriva en Toscane le 4 juin lS32; il ne s’arrêta à Livourne que pour prendre du thé à la locanda du Quierca reale. En six heures, sa chaise de poste l’avait déposé à Florence, chez Schneider. •
A table d’hôte, il y avait un Allemand octogénaire qui était venu de Munich pour mourir à Rome devant un tableau de Cornélius; un Anglais qui était amoureux de la Vénus de Médicis, et l’avait demandée en mariage au grand-duc; et trois jeunes Français qui faisaient de l’art et portaient de longs cheveux. Au dessert on parla : chacun exposa ses principes. John Lewing n’avait d’autres principes que ses théories sur les revenants : il les exposa avec beaucoup de gravité ; les convives furent ébahis. La carte des Apennins se déroula sur la table; on demanda des épingles au garçon; John Lewing se promena sur les crêtes boisées, traversa les lacs, franchit les torrents, pénétra hardiment sous les voûtes sombres du château d’Udolphe, üt habiller ses convives en spectres, avec des serviettes, et fut saisi d’une attaque de nerfs. Les trois Français qui faisaient de l’art accompagnèrent John LcMung à sa chambre à coucher, et lui présentèrent d’une voix sépulcrale une infusion de tilleul. John Lewing, pour récompenser cette générosité française, développa tous ses plans et pria les jeunes Français de vouloir bien l’accompagner à üdolphe. Les Français s’excusèrent civilement, en disant qu’ils étaient forcés de rester à Florence, pour
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