‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 14 sur 16 · IS · texte numérisé non relu

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îiG2 LES NUITS ANGLAISES

connaissait plus ni son âge, ni le pays qu’il habitait, ni le mois, ni la saison : il ne se connaissait plus lui-même, un seul lien semblait encore le rattacher à la natore humaine, son amour et sa fidélité pour sa femme, sa tei> dresse paternelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison; il n’entendit plus ces voix et ces cris déchirants qui avaient ébranlé sa chambre. Mais ce silence était encore pour lui aussi mystérieux quoie fracas. Il aurait Wen faitdes conjectures; mais à quoi serait-il arrivé? Les oonjeo-tares ne reposent que sur un point de départ connu et sont presque toujours d’amusantes erreurs dans la -vio réelle; ici elles ne pouvaient se Dier sur rien.

Mclford entr’ouvrit avec précaution les voleîtst du kiosque, et les rayons de l’aurore segUssèremtparla fente de la croisée dans sa chambre, A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semldaît avoir été glissée par une fissure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et, du premier coup d’œil, il vit que oette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles O qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par l’écriture compatriote, il lut ce qui suit :

« Vous ave* déshonoré ma fille chérie; vous avez fléti» » la gloire de ma maison. Les lois de l’humanité me dé*- » fendent de faire couler votre sang, mais elles ne me » défendent pas de murer' la chambre où vous avez intro- » duit la honte et le déshonneur. C’est là que vouS‘:péri« » rez. Ma fille sM'a vendue comme une esclave, au prix » de dix onces d’argent; ainsi le veut la loi du sage Uaï- » Kûung, fils de Xcheoak

» Si ■«'oos oonsantez à épouser ma ülle et à vivre avec » elle dans celte chambre, loin de tout commerce hu- » main, et comme dans nne tombe, ou dans un Miao, » votre trouverez encore i*n père, des frères et une sœur » qui prendront soin de vous. Si vous gardez cette lettre, » vous consentez au mariage; si vous la jetez au lac, » vous refusez. Réfléchissez. On vous a sauvé la vie; » soyez reconnaissant.

n Sajifao, mandarin lettré. »

Melford relut trois fois cette lettre, qui le faisait rentrer dans la vie réelle, quoique chinoise, et il regarda autour de lui, comme pour chercher un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des pensées oonlradictoires, se détruisant Tune l’atutre, bouillonnaient dans son cerveau ; il regardait le plafond, la tapisserie^ le lac, la lettre; il mordait un angle du papier; il riait peur se persuader un instant que le cas était risible; il prenait une pose grave pour s’exciter à une résolution énergique ; il fronçait le sourcil et serrait son poing, cax il croyait entendre tantôt les édLats de rire d’une mystification, tantôt les menaces d’une vengeance qui n’était plus retenue que par un «larabeau de tapisserie. Enfin il résolut, après une heure d’incertitude, de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit dans la position d’un marin qui reçoit l’ordre d’amener son pavillon et qui se fait sauter. Rein de cette idée héroïque, il marcha vers le kiosque, tenant à la main sa lettre roulée comme une mècà» düaoendie, et la suspemdât sur le lac enmma sur use sainte-èarhe. Feu! se dit-il, et le souvenir de sa femme et de ses enfante éteignit Je BBèchc du marin ! 11 ne jeta pas la lettre.

Robinson Crusoë, ce grand homme qui a eu môme le bonheur de n’avoir pas existé, se trouvant isolé sur un rocher, île vivante dans une île morte, s’ennuya de faire des monologues, et il inventa tout seul unejconversation à deux, un duo parlé entre le Lien et le mal. Melford suivit l’exemple du plus illustre des soUtaires de l’Océan, il se üt l’avocat de son bien et de son mal, et après s’être entendu il se jugea à son tribunal. Le bien l’emportait sur le mal. Il se croyait mort, et il vivait; il se croyait abandonné du monde et il était entouré de soins; il aurait pu être muré comme Ugolin dans sa tour, et on lui offrait en mariage la fille d’un mandarin. Certainement, cette dernière proposition une fois acceptée, compromettait son vœu de fidélité, mais il n’avait, hélas ! d’autre parti à prendre pour se conserver à sa femme que de se marier.

Ma Chinoise, se dit-il ensuite en revenant au monologue, ma Chinoise n’est pas belle ; son teint est furieusement basané, ses cheveux sont rares, ses dents ne sont pas au complet, ainsi je fais, en l’épousant, un sacrifice dont ma chère Caroline me saura gré. Oh! je jure sur l’honneur que j’aurais jeté la lettre au lac, si la fille du mandarin eût été jeune et belle comme ma Caroline! J’expirais dans ces quatre murs. Attendons. Ceci est un acheminement vers le mieux. Laissons-nous faire, puisque nos bras sont liés. L’espoir est une seconde âme liée à notre corps. Espérons. ^

Une dernière idée l’arrêta quelques instants encore, et le fit réfléchir. Il voulait écrire au mandarin pour se disculper par une lettre d’un crime qu’il n’avait pas commis, et raconter son aventure dans toute sa mystérieuse vérité;

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mais il comprit qu’il avait affaire à des êtres presque fabuleux, qui avaient des préjugés, des lois, des usages inconnus, et inexorables sans doute, et contre lesquels U était impossible d’avoir raison, dans sa position. La ülle du mandarin était entrée seule dans la chambre d’un étranger; cela suffisait peut-être en Chine pour consommer son déshonneur, et exiger une réparation domestique. — Et puis, ajouta-t-il en lui-même, cette pauvre fille, pourquoi s’est-elle perdue aux yeux de ses parents? pour venir à mon secours quand j’expirais de soif et de faim ! Oh ! épousons-la, malgré l’absence de sa beauté, de sa fraîcheur, de ses dents et de ses cheveux !

n aurait sans doute continué ses réflexions à perte de pensée, s’il n’eût été détourné de ses entretiens avec luimême par une h.'mnonic étrange qui semblait annoncer le commencement d’une cérémonie. Plusieurs voix lentes chantaient l'hymne auœ ancêtres, see hoang, etc., avec accompagnement de lo et de tchoung. Le lo est une espèce de tam-tam; le tchoung est une cloche fêlée. Melford pensa que la famille du mandarin montait l’escalier pour lui faire sa première visite ; il ramassa promptement toutes les pièces éparses de son costume d’emprunt: il peigna sa moustache et ses cheveux avec ses doigts, lava sea mains avec du thé vert; et quand il se fut donné la physionomie d’un fashionable chinois, il croisa les bras sui le portrait de la lune peint sur sa poitrine, et attendit de pied ferme le mariage comme un brave attend l’ennemi.

Deux panneaux de la tapisserie s’ouvrirent avec deux cris aigus, et Melford se vit entouré de quatre Chinois. Il ne recula pas d’une ligne pour l’honneur de sa nation. Ce furent les Chinois qui tremblèrent en se voyant si près

diUQ marin anglais. Nous connaissons déjà le fils cadet de Sompao^ le vaillant Kien. Deux de ses frères l’accompagnaient : Tsin, l’officier des pertuisaniers de l’étendard jaune; il était vôtu d’une casaque indigo, enflée jusqu’à la ceinture sur une robe couleur cacao ; il portait une lance nommée tchang-tiang, et un bouclier derotiu n<HDmé pui. Son visage était plein de douceur. Le troisième frère, Ngaag, servait avec l’humble grade de ping dan» ks pi-chan-piao (canonniers qui fendent les montagnes). Il était vêtu d’une houppelande de coton gris, avec u® soubassement bleu et une ligne de volants. Sa teriilde moustache formait une anomalie végétale avec la txmlé de sa figure d’agneau.

Melford jugea du premier coup ses quatre ennemift; ià ixr troussa les manches de sa chemise, aiguisa ses poings sous sa robe de mandarin, et il s’apprêtait à joncher^ le parquet de Chinois, lopsqa’une idée le retint. Je sortirû facilement d’ici, pensa-t-il ; mais après, où irai-je ? Quand j’aurai tué quatre Cliinois d’un coup de poing,, qui'm’ia^ diquera mon chemin ? Suis-je à la frontière ou au centre du pays? Quand même je passerais sur le corps d'une armée chinoise, serais-je plus avancé ? Gotte idée fui alrgébriquement débattue dans le cerveau et .Melford aébpta, par nécessité, une conduite pacifique. «

Le mandarin Sempao, revenu de sa frayeur en voyant un sourire sur le visage de Melford, lui dit en bon anglaia avec un accent chinois fortement cadencé. •'

— Dois-je vous parler en père oa en ennemi?

— En père, répondit Melford, et il serra les inaiDS des quatre Chinois qni tremblaient toujours, surtout le Cîtnonnier tendeur de montagues.

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— Consentez-vous, poursuivit le mandarin, à recevoir l’anneau du ûancê ? ■

— J’y consens, dit Melford.

— Suivez-nous.

La psalmodie de l’hymne des ancêtres recommença. Melford suivit les Chinois dans un corridor somlirc, et il entra le dernier dans une chambre doucement éclairée par des vitraux de papier huilé. Au fond, sur un fauteuil rou^e lirodé en or, une femme était assise, les hras allongés et recouverts, jusqu’à l’extrémité des mains, do mitaines jaunes.

Melford poussa an cri.... C’était unejeuneûllede quinze ans, d’une lieauté merveilleuse, et d'une grâce à ravir un Européen blasé. Malgré la toque de soie noire , bordée d’hermine et de petits chaînons de perles fines à triple rang, on devinait que cette tète charmante avait un trésor de cheveux blonds. Dos cils déliés, comme un trait à l’encre de Chine, donnaient une douceur inexprimable à des yeux noirs, veloutés et limpides : ajoutons un front blanc et pur, des joues de vierge, un lïez d’une ciselure exquise, et une bouche pareille à la divine bouche, célébrée par le dernier roi Kieng-lang , ce grand poëte oouronoc qui disait : O mes délices ! tes lèvres sont comme la mine du Ny- Kieou, du conaü s'ouvrant sur des perles !

Le vaillant Eien, un peu rassuré, conduisit Melford devant la belle Kia (on devine que c’était elle), et la jeune fille, découvrant sa main gauche, et baissant modestement les yeux, mit une bague d’ivoire au doigt annulaire do Melford Les anneaux ont été dans tous les temps et dans tousles pays le symbole métallique de la félicité des chaînes conjugales. Le ciel a donné cet exemple à l’ univers en

jetant à la planète de Saturne un anneau de chevalier.

Melford admira surtout la main virginale de sa fiancée! Quelle main! et quel bras elle annonçait !

Le mandarin Sampao prit une cruche de terre cuite et la plaça dans l’étroite embrasure d’une petite croisée aveugle, arrondie sur le mur.

Le cas étant urgent, la cérémonie du mariage fut célébrée après les fiançailles. Le mandarin brisa la cruche de terre cuite, et lut aux deux époux les versets du Li-Ki relatifs au mariage. Melford se prêta machinalement à toutes les fantaisies d’un cérémonial étrange, et trop long pour être détaillé ici.

On descendit ensuite à la salle du festin, mais aucune femme n’y fut admise. Ce repas de noces ne fut que pour la forme, car les convives étaient trop agités pour se livrer aux délices de la table. Melford se contenta de manger un potage de nids d’oiseaux et un morceau de naté d’esturgeon confit dans l’essence de Vhiangtehun.

Après le festin, le mandarin fit observer à Melford que son mariage avait été célébré conformément aux rites de la religion -de Fo, laquelle permet de regarder sa femme avant les épousailles, et n’oblige le mari à faire son présent à la famille que le soir du festin nuptial.

Ce dernier article de la religion de Fo jeta Melford dans un embarras étrange ; il n’avait qu’une montre d’argent qui marquait toujours invariablement l’heure qu’il n’était pas, et une clef en cornaline de la rotondité d’un halfcroton. Probablement, se dit Melford, la religion de Fo ne désigne pas la valeur et la qualité du présent. Et déliant sa clef de cornaline, il la donna gravement au mandarin, qui la reçut avec émotion.

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La cérémonie du présent terminée, Melford fut conduit proccssionnellcment par son beau-père et scs trois beauxfrères jusqu’à la porte de la chambre nuptiale. Le mandarin fit au jeune époux un signe qui signifiait : vous pouvez entrer. '

A ce moment suprême, Melford hésita : son pied fut paralysé sur le seuil fatal au delà duquel il y avait un parjure : il se rappelait sa chère femme Caroline et ses deux enfants abandonnés !

Le mandarin et ses trois fils, alarmés de l’indécision do l’époux, se regardèrent entre eux plus obliquement que de coutume : des monosyllabes de sinistre augure se croisèrent sur des lèvres menaçantes. Melford saisit au vol un instant où il était parvenu à oublier sa Caroline par lassitude de penser à elle, et s’inclinant devant sa nouvelle famille, il ouvrit la porte nuptiale et entra d’un pas résolu.

Si le révérend Philips, dans sa relation publiée à Londres en 1817, n’attestait pas la vérité des aventures de Melford, je croirais, moi le premier, que mon récit est faux comme une histoire quelconque; mais qui oserait flétrir de suspicion un livre du révérend Philips ?

Melford, entré dans lachambre nuptiale, entendit la porte se refermer sur lui : cette mesure de précaution adoptée par le beau-père mandarin, ne lui inspira aucune crainte.

Notre marin était rassuré pour toujours; il connaissait le caractère aimable de scs nouveaux parents. Sampao et ses trois fils étaient plus doux que des Chinois ordinaires. Le danger, pour Melford, n’était pas de ce côté.

Un labyrinthe de paravents déroba d’abord l’inAérieur de la chambre aux yeux du jeune Anglais. En sortant, à force de détours, de ces ruelles do papier peint, Melford crut retomber encore dans ses visions et dans ses rêves de convalescence, tant lui parut étrange le confortable chinois appliqué à une chambre nuptiale ! Tous les meubles avaient une destination mystérieuse et inexplicable pour un Européen ; mais dans ce chaos de fantaisies ciselées sur tous les métaux, sur tous les bois, sur tous les émaux, sur toutes les pierres précieuses, Melford ne trouva pas le seul trésor qu’il cherchait, sa nouvelle femme. Bien ne manquait à cette chambre, excepté la mariée. Cette grave lacune fit naître dans Tâme de Melford deux sentimeuts opposés, se balançant, l’un l’autre avec une force égale ; l’un accusant la faiblesse de l’homme, l’autre honorant la fidélité de l’époux voyageur : il était en même temps ravi et désolé de ne pas trouver devant lui la jeune et belle Kia, cette perle du Kuang-Chow-Foo, échappée de ce brillant écrin de laque et d'émail.

Melford acheva ses perquisitions du premier coup d’œil, car la chambre était petite ; il souleva deux rideaux émaillés de serpents bleus, et servant de porte flottante à deux espèces de cabinets do toilette, et il n’y déoouvrit aucune trace d’épouse. Enfin, pourtant, à force de heurter des monceaux de chinoiseries énigmatiques, éparses sur le parquet de la chambre, il trouva deux souliers presque invisibles, et qui venaient, à coup sûr, de se dérober

gous les pieds d’une jeune fille ; car ils ét^ent tiMes sous la lèvre coupable qui les interrogea. Melford aurait prolongé son interrogatoire, s’il n’eût pas été distrait par une découverte plus importante : il remarqua, dans .un des angles, un moelleux amoncellement de tissus, de la longueur d’un lit européen, et sur un des bords, une empreinte de la dimension d’un corps humain, comme si l’édredon eût cédé sous ce corps étendu, en gardant sa forme : à cette place, les tissus étaient tièdes au même degré que les souliers nains. Melford conjectura naturellement que sa femme avait pris la fuite, et toutes les recherches qu’il fit n'eurent aucun résultat; il s’assit, et SC plongea dans scs réflexions, en tenant un soulier de Kia dans chaque main.

La tète penchée sur la poitrine. Il entendit bientôt, à son coté, le murmure sourd d’une respiration étoulfée; il se redressa vivement, et vit une femme devant lui; ce n’était pas Kia, c’était la même femme qui lui apparut un instant dans la chambre du kiosque : c’était la douce ' et bonne Taï-Sée, l’épouse du mandarin.

Elle secoua mélancoliquement la tête, et après avoir décliné son nom et ses titres, elle dit à Melford :

— Nous avons bien souffert pour vous; ma^ fille Eia a été accusée, parce que vous avez été vu dans sa chambre. Je n’ai pu la défendre, parce que mon mari m’aurait cru coupable; vous, vous savez si nous sommes innocentes! et vous n’abuserez pas de vos droits, car vous devez être généreux comme Tchoou, puisque vous êtes beau comme lui. Vous renoncerez à ma fille Kia.

— J’y renonce toutdc suite, dit Meftord, qui aimait mieux la liberté que sa Chinoise; j’y renonce avec une joie

triste; mais voas qui êtes si bonne, donnez-moi les

moyens de sortir de cette maison.

— Sortir maintenant, dit Taï-Sée en secouant la tête, c’est impossible. Tant que le redoutable Kicn gardera la porte de cette maison, vous serez prisonnier.

— Et quand partira-t-il, le redoutable Baenî

— A la lune d’haï-tang.

— Et quand viendra cette lune?

— Après la floraison de Thiang-tebun.

— Voilà qui n’est pas très-clair, dit en lui-même Melford.

— Tsin remplacera son frère Eaen. Je connais Tsin, il est bon, je l’endormirai.

— J’attendrai Tsin, dit Melford avec résignation.

— Ainsi, vous ne regrettez rien en quittant cette maison, rien ne vous intéresse ici?

La voix de la femme qui prononça ces dernières paroles prit un caractère de douceur effrayante ; Taï-Sée s’assit à côté de Melford, malgré les lois du Li-Kl, et retira de ses mains les souliers de Kia. Le jeune marin sentit son visage se colorer d’une noble pudeur, comme dit Racine dans Phèdre; il regarda Taï-Sée. Hélas ! elle avait de plus en ce moment sur sa figure, dévastée par l’ennui et le tropique, un reflet jaune de la lampe de papier huilé qui éclairait la chambre; elle excitait à la vertu.

— Ecoute, mon jeune étranger, poursuivit Taï-Sée cette maison que j’habite depuis dix-sept soleils, est pleine de portes mystérieuses connues de moi seule. Kia pleurait ici ; c’est moi qui l’ai enlevée, au moment où tu entrais. Tu ne verras plus Kia : mais tu me reverras à toute heure du jour. Consens-tu à me revoir?

Mclford üt un signa équivoque, afflrmalif et négatif ù la fois. Taï-Sée continua :

— Mes paroles te font de la peine ; je ne te parlerai plus ; mais tu me permettras de te voir, de t’écouter, de respirer danr ,’air que tu respires; mon jeune étranger, tu ne sais pas combien je t’aime...

A cette brusque déclaration, Melford, au comble de l’effroi, se leva vivement et menaça Taï-Sée de se briser la tête sur le premier magot venu, si elle continuait à attenter à son honneur. La femme ouvrit ses petits yeux autant qu’on peut ouvrir des yeux chinois, et donna des signes d’un étonnement arrivé à son comble. Melford cherchait un magot de métal pour son suicide de vertu.

— Écoute-moi, dit Taï-Sée; tu crois peut-être que c’est par jalousie que je t’ai enlevé Kia? tu te trompes; c’est par un sentiment de justice maternelle que tu comprendras : tu crois peut-être que je t’aime d’amour, tu te trompes ; j’aime ton Angleterre, et si mon pied pouvait se poser autre part que sur la terre du Céleste Empire, je le dirais, fuyons ensemble, et conduis-moi au beau pays où est mon amour. Oh ! il y a bien longtemps ! bien longtemps ! j’avais vu fleurir treize fois l’iiaï-tong, lafleur de la modestie ; j’avais épousé Sampao, qui avait fait à mon père de beaux présents, et j’étais malheureuse ! Devant notre maison de Kuang-Chow-Foo, on voyait un tableau de pierre représentant la mère Koun-Tsée allant à la montagne de Ny-Kieou, pour obtenir la fécondité: à travers une fente du mur je regardais toujours ce tableau, qui est l’œuvre de Kiaï-Gin-Y, cet habile ouvrier qui copierait le vent, s’il pouvait le voir passer une seule fois. Un jour, dcvani ce tableau, il y avait un jeune Anglais qui le dos-

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sinait, sous la garde d’uu Ping, armé dmne lance. A cetto époque, on donnait souvent aux Anglais la permission do visiter Kuang-Chow-Foo. Cet Anglais se retournait quelquefois, quand il était fatigué de dessdnor, et il regardait autour de lui les maisons de la rue ; et moi, dès ce moment, je ne regardai plus ce tableau... La muraille de notre maison est unie comme une feuille de papier vierge ; il n’y a que cette fente invisible dont je t’ai parlé; il m’était donc impossible de me faire remarquer de celui que je voyais avec tant do plaisir. Avant le coucher du soleil, ce jeune homme, toujours suivi du Ping, quitta son. travail et disparut. Je restai à ma place, les yeux coUéstà la muraille jusqu’à la nuit. Le lendemain, l’étranger revint pour continuer sou travail; mon époux était à son office dans Hog-Lane ; j’étais seule dans notre maison de vüle, et je pris ma place devant le tableau de la mère de Confucius. Dès que je vis le. jeune Amglais quitter son dessin et se retourner, je souillai une à une, par la fente, des feuilles d’hoa-ouang, notre reine des fleurs; et ces feuilles descendirent dans la rue; quelques-unes voltigèrent comme des papillons autour de lui et tombèrent à ses pieds. L’Anglais les ramassa, les considéra avec imc curiosité singulière, et fit de longs efforts d’attention powr découvrir sur la muraille la secrète issue d’où oes fetnlles tombaient. Alors je pris trois fleurs, la mou-tan qui est rouge, la kin-hoa qui est indigo, et lamo-hi>doa qui est blanche, trois couleurs des vèt^ents du jeune homme et je les effeuillai par la fente du nmr. L’Anglais les ramassa plus promptement que la première fois, mi tla main sur son front comme pour réfléchir un instant et deviner ht pensée attachée à ces fleurs. Bientôt après, au sourire

AWiLATS F.T CHINOIS

qui auima ses beaux yeux et son doux visage, Je vis bien que j’étais comprise; avec affectation il toucha, l’une après l'autre, les trois parties de son vêtement, et il sembla dévorer la muraille de son regard. Le Ping dormait, appuyé sur sa lance, selon l’usage des sentinelles chinoises quand elles veillent devant l'ennemi. Ce jour-là le dessin du tableau ne fit pas beaucoup de progrès.

Taï-Sée s’arrêta un instant pour sécher une de ces larmes qui sortent avec effort, parce qu’elles viennent d’une source tarie depuis longtemps par la douleur. Melford, rassuré pour sa vertu, s’étonnait de la facilité merveilleuse avec laquelle cette femme chinoise parlait anglais.

Taï-Sée continua ainsi :

— Dans la nuit qui suivit ce jour, je Iis un dessin du tableau de la mère de Confucius ; vous savez avec quelle exactitude ceux de notre pays reproduisent les objets mort ou vivants. Mon dessin était frappant de vérité. J’attendais le lendemain impatiemment. A l’heure accoutumée, le jeune étranger reparut devant ma maison, et foiynarrt de préparer ses crayons, il regardait notre muraille de bas en haut; je saisis cet instant, et je fis glisser mon dessin dans la ruo. Ma légère feuille fut sans doute empertée au loin par le souffle de l’air, mais elle ne fut pas perdue; je le compris en revoyantl’Anglaisàlascule place où je pouvais l’apercevoir, devant le tableau. Il avait les yeux et les mains vers le ciel, gestes universels qui expriment la surprise et l’admiration. Mon bel inconnu frappa vivement son front avec sa main, prit une feuille blanche dans son portefeuille et dessina sans ragarder le tableau pour me faire comprendre que l’ouvrage m’était adressé, puis ü roula le papier dans ses mains et marcha

vers la muraille, mais à reculons, comme s’il eût voulu juger dans l’éloignement le tableau de la mère de Confucius. Alors, à tout hasard, je pris un long fil de soie de la couleur du mur, j’attachai au bout un petit grelot, et je laissai couler mon fil au pied de la façade. L’Anglais no reparaissant plus devant le tableau, vis-à-vis, je compris qu’il faisait à mon intelligence l’honneur de chercher le fil attendu. Jugez de ma joie lorsque je sentis une légère agitation au bout de mon fil, et qu’un instant après je vis mon inconnu s’entretenant avec le Ping son gardien, de manière à lui dérober ma muraille. Ma précipitation fut heureusement tempérée par la prudence ; je relirai le fil avec une lenteur extrême, de peur de compromettre le trésor qu’il amenait avec lui. Enfin je parvins à toucher le papier et à le tirer à moi à travers la fente. Le dessin représentait un jeune homme que je reconnus tout de suite, il était à genoux devant une femme voilée. Le portrait, quoique faitau crayon, ressemblait merveilleusement à l’original. Je ne voulus pas attendre au lendemain pour envoyer ma réponse : j’avais fait mon portrait depuis peu et j’en étais satisfaite; les Européens ne savent pas combien nous sommes habiles dans les ouvrages de ce genres toute notre nation est peintre en miniature. Je confiai ce portrait à mon fil, et je le fis glisser le long delà façade. lUcii n’échappa au coup d’œil vif du jeune homme. U quitta sa place et ne la reprit qu’après avoir retiré mon portrait. Oh ! de quelle joie inconnue je fus saisie lorsque je vis les transports de l’Anglais ! Il croisait ses mains; il envoyait des sourires au ciel, des caresses à l’air; il paraissait ivre de bonheur. Dans son enthousiasme, il monta sur une borne et fit un mouvement d’ascension sur la

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sculpture de la montagne de Ni-Kieou, comme s’il eut voulu s’élancer, avec la mère de Goofucius, vers ces hauts lieux qui donnent la fécondité.

1) Je puis dire que ce jour fut le dernier de ma vie. Le lendemain, comme j’allais reprendre ma place à la fente du mur, je trouvai une large plaque de sandal clouée sur mon observatoire ! mon désespoir fut terrible parce que je ne pus le faire éclater. Les scènes de la veille nous avaient sans doute trahis ; notre rue pourtant est presque toujours déserte; le Ping de garde ne pouvait rien avoir vu. J’attendis, cette fois, mon mari avec impatience, pour juger de toute l’étendue de mon malheur, à l’accueil que je recevrais de lui. Mon mari ne témoigna aucune irritation contre moi; il fut ennuyeux, mais bon comme à l’ordinaire, et j’appris plus tard que ses soupçons s’étalent portés vers une concubine, que l’espionnage domestique toujours exact lui dénonça.

» Seule avec mes ennuis et mon amour, je résolus de mettre à profit l’instruction de mon mari, d’apprendre de lui la langue de l’etranger. Pour atteindre ce but, je fis taire la répugnance que m’inspirait le mandarin, et Je jouai le rôle de femme aimante et soumise. Mon espoir était pourtant bien insensé; mais l’espoir est toujours ce qu’il peut être; je comptais sur l’avenir, je comptais sur l’audace entreprenante d’un homme de la nation anglaise; je ne pouvais me persuader qu’un amour avec de si beaux et de si doux commencements, devait s’évanouir à jamais devant une plaque de bois de sandal, et j’étais heureuse de penser que je serais prête à écrire à mou inconnu dans sa propre langue, lorsque le bonheur me le ramènerait. Fiez-vous à l’avenir ! seize ans se sont écoulés

depuis ! Pauvre femme ! je suis restée seule avfec le portrait de mon bel inconnu ! Mes pensées et mes rêves ont été à lui.

» Vous comprenez maintenant, vous, à qui je viens do faire cotte confidence, vous comprenez quel intérêt vous avez dû m’inspirer, vous qui me rappelez si bien cette ombre charmante qui passa dans le soleil de mes quinze ans, et qui éblouit mes yeux, bien plus que le soleil! Vous comprenez que je n’ai pu vous voir malheureux, sans chercher à adoucir les souffrances de celui qui peut-être avait serré la main, sur la mer, du seul homme que ma jeunesse a aimé ! Alors j’avais l’âge et la fraîcheur que vous admirez dans ma fille Kia ; aujourd’hui qu’un désespoir sans fin, bien mieux que l’âge, a flétri mon front, je ne désire plus revoir votre compatriote ; il ne m’aimerait plus, et je l’aime encore; son retour doublerait mon malheur. Au moins, tant que vous resterez dans cette maison, permettez-moi de vous parler de lui; oet entretien me consolera. »

Après ce récit, la bonne Taï-Sée se leva, et côtoyant un rideau qui cachait la porte d’une petite pièoe oontignë-à la chambre nuptiale, elle disparut.

Melford fut ramoné au souvenir de sa chère femme Caroline par l’histoire de Taï-Sée. Il rougit d’avoir été un instant ébranlé dans sa fidélité, Im^qu’une femme chinoise était fidèle à une ombre d’amour depuis seize ans. Heureusement tout concourait désormais à le maintenir dans les limites sacrées de son vœu, Taï-Sée n’était.plus dangereuse ; Kia n’étoit plus visible. Dieu fasse, ' dit-il, que le diable ne m’invente paa encore une tentation ; car je sens que je faiblis!

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A'HGT.ATS ET CHINOIS 279

Le cœur de l’homme est ainsi fait: dans les moments critiques, l’instaat qui suit détruit toujours les résolutions prises dans l’instant qui a précédé.

Cette première nuit de noces ne laissa donc aucun remords dans le cœur de Melford. Le Jeune homme, après a:roir reçu une confidence d’amour, se retrouva dans une chaste et vertueuse solitude, quoique entouré de petites statues à demi-animées par la bizarre et mobile clarté de la lampe chinoise. Gos figures avaient un air moqueur et elles semblaient rire comme de malins démons de la mystification nuptiale que subissait le jeune époux. Melford, contrarié sans trop savoir de quoi, saisit le plus effronté de ces magots railleurs, et par les liarreaui de fer de la croisée, qui s’ouvrait comme l’autre sur le lac, il le pré“ eipita dans l’eau. Le bruit sourd et prolongé que fit le corps en tombant lui prouva que le lac était profond, et qu’ilyavaitde ce côté, pour un marin, une porte d’évasion toute naturelle, si les barreaux de fer étoient enlevés, obstacle qui ne parut pas insurmontable dans un aveoir plus ou moins éloigné. Melford se vit déjà libre sur ce grand chemin anglais qu’on nomme l’Océan.

Quand, épuisé de fatigue, il s’étendit, pour dormir, sur le moelleux nuage de tisaus un Instant ofilcucé par son invisible épouse, sa dernière réflexion du jour fut colleci : Les barreaux de fer de cette fenêtre tomberont ; s’ils ne tombent pas, j’assommerai d’un coup de poing le vaillant Kien, le lâche Tsin, le stupide Sampao, tous les magots mâles de cette famille, et j’irai devant moi, où va le soleil, jusqu’à ce que je trouve la liberté ou la mort Hélas! le bon Melford ne connaissait pas les Chinoiat Latude et le baron de Txenk seraient mor.bs tous . deux

280 LES NUITS ANGI.ATSES

dans uno bastille chinoise. Ce peuple est faible, poltron, efléminé, mais il a une foule de petits talents mystérieux et une provision de ruses secrètes qui lui donnent une force redoutable. Ce n’est qu’à la condition d’être ingénieuse, que la faiblesse peut lutter contre la force et parvient à en triompher. Le Chinois est le plus ingénieux des peuples. Le Chinois enfermerait un ennemi dans une cage de verre, et le captif n’en sortirait pas, car ce prétendu verre briserait ses poings. Il y a dans les portes de ce pays d’invisibles verrous que le petit doigt fait mouvoir, et qui sont rivés comme des barreaux de l’enfer ; il y a des barreaux frêles et légers comme des chalumeaux de riz, et à l’épreuve des limes. Pourtant, Melford, qui n’avait pas de lime, comptait sur le grand ressort de sa montre d’argent pour couper ces barreaux; il se convainquit, à l’épreuve, que les barreaux chinois couperaient tous les ressorts des chronomètres anglais.

Sampao, le mandarin, fervent sectateur de la religion de Fo, avait obéi à un principe religieux plutôt qu’à une loi morale du Li-Ki, en donnant à Melford sa üUe qu’il croyait déshonorée; mais tranquille avec sa conscience de ce côté, il avait pris contre son gendre prisonnier des précautions victorieuses qui neutralisaient toute tentative d’évasion. Melford était condamné à une réclusion perpétuelle, et il ne tarda pas à s’apercevoir que la seule ancre de salut était dans les mains de Taï-Sée. Malheureusement cette femme, par une de ces bizarreries trèspeu surprenantes dans le pays des fantaisies, s’éprit d’une amitié chaste, mais vive, pour le prisonnier qui lui rappelait ses amours de quinze ans, et qui parlait la langue du peintre de la mère de Confucius: cette amitié, si con-

ANGT-ATS KT Cm\f'T5

traire aux iulcrèls de Melford, s’eiiraeiua dejour eu jour dans les ornières de l’habitude, et devint elle-même un verrou moral que rien ne pouvait plus ébranler. Il fallut donc se résigner encore et prendre son parti avec les apparences de la gaieté. Dès ce moment, tous les jours de Mclfordse ressemblèrent; Thistoire de l’un serait l’histoire de l’autre. ïaï-Séc entrait invariablement à la même heure et toujours par quelque porte invisible: elle s’asseyait à côté de Melford et recommençait avec un acharnement inépuisable l’histoire de ses amours. Au reste, rien ne manquait au prisonnier; un vieux domestique, attaché spécialement au service de Melford, garnissait sa table des mets les plus exquis ; la maison était opulente, et l’on traitait Melford comme un ûls de la maison.

Cependant Melford, toujours préoccupé de son évasion, ne négligea pas dans sa retraite l’étude de la langue du pays ; il apprit de Taï-Sée le chinois vulgaire ; c’était pour le présent une distraction, et pour l’avenir une ressource; Taï-Sée lui composa ensuite une petite bibliothèque choisie ; Melford, après deux ans de leçons, lisait avec délices les poésies de la célèbre Pan-Hoeï-Pan, surnommée la savante; les fables de Seë-Ma-Kouang ; les instructions sublimes de Chen-Tzu-Quogen-Hoang-Ti, les poésies admirables du dernier empereur Kien-Long, et le beau poëme de la Cigale par Lieou-Yuen, un des poètes les plus méditatifs de la dynastie des Song.

Malgré de si douces distractions, la mortelle influence de la prison et de l’exil altérait visiblement la santé de Melford; le régime aquatique de sa table creusait un estomac robuste habitué dès l’enfance aux substantiellés pièces de bœuf. En Chine, le bœuf est proscrit; on ne 1«

28a LES NUITS ANGLAISES

sert qu’à la charrue. Quelle patience d’Anglais pourrait lutter trois ans contre des plats de racine de nénuphar et des entrées de bourgeons de frêne?

Taï-Sée elle-même s’aperçut bientôt des ravages que l’cunui, la prison et la nourriture avaient imprimes sur les joues de son malheureux ami : toutes les consolations de la littérature chinoise ne valent pas un rumpsteak au jambon. Aussi, à la première plainte qui s’exhala de la poitrine dévastée de Melford, Taï-Sée attendrie aux larmes, et reculant devant l’idée d’être la complice du meurtre d’un Anglais, lui offrit les moyens d’une évasion facile et prompte. Alors seulement elle lui dit qu’il n’était éloigné de Canton que de trente U (trois lieues), et que «on vieux et dévoué serviteur l’accompagnerait sur le can^ jusqu’à la première factorerie des Hongs.

Un nuage de douleur courut sur le front rayonnant do Melford; il s’attrista, dans sa joie, à l’idée de quitter oette douce et bonne <Taï-Sée, qui lui sauvait deux fois la vie; et au moment d’obtenir sa liberté, il eut besoin de toute force morale pour accomplir une cruelle séparation qui le rendait au bonheur.

Melford n’eut. pas beaucoup de peine à se dégu*ser>convcnablement en «Chinois : sa figure, par des contractions d’habitudes empruntées à Taï*Sée et aux figurines do sa chambre, sa figure avait pris le type du pays. On a remaiv que souvent que, dans les ménages bien unis, les femmes, après plusieurs années finissent par rassembler physiquement à leurs maris, et les maris à leurs femmes : c’est l’effet d’uu magnétisme de contraction opéré sur deux visages sans cesse vis-à-vis. Les lignes même des paupières de Melford, chose singulière 1 avaient pdis uaseasiblemcnt

4rN«f Aïs «T C«IN018 2ÔÎ

une direction d’obliquité frappante au premier coup d'œil; son teint, autrefois d’un beau pourpre albion, était arrivé, par une dégradation successive de teintes, à la porcelaine clair de lune : aussi personne dans le Céleste Empire, n’aurait pu se vanter d’ètre plus Chinois que lui. Lorsqu’il out rovètu la longue robe fond bleu, zébrée de blanc, émaillée de dragons à patt^, la casaque jaune à parenaents indigo, et lorsqu’il eut enseveli ses cheveux sous une espèce de casque, écartelé d’orauge «t de citron, avec une queue de plume de paon, tout l'équipage de la>/rft«c« fiina aurait passé devant lui sans le reconnaître. iTaï-Sée, sanglotant à chaque mot, lui douna ses dernières instructions. Elle lui parla longuemept et puis lui ût promettre de garder un inviolable secret sur ses aventures tant qu’il serait sur la terre de la Ghioe, et lui baisant cliastcmcnt les mains, elle le confia au vieux serviteur ohairgé de le conduire à Canton.

Melford, après trois aus de réclusion, respira cet air délicieux qu’on appelle, e« Chine comme partout ailleurs, l’air de la liberté.

O Caroline I ô mes chers enfants ! je vais donc vous revoir! s’écria-t-il en langue chinoise, dès qu’il eut mis le pied sur la barque. L'n dernieu adieu sortit- de la maison du mandarin et répondit à Melford.

ZSl

Lsa irorrs anglaises

Seul dans son île, Robinson Crusoé trouva quelques pièces d’or, et les apostrophant, il leur dit : vil métal! Cependant lorsqu’il s’embarqua pour l’Angleterre, il ramassa le vil métal, lui fit d’humbles excuses, et l’épancha goutte à goutte, en échange de quelque bonheur, sur les mains des marchands européens.

Melford avait aussi une ceinture pleine de ce vil métal, qu’il dédaigna trois ans, et devant lequel il s’agenouilla, lorsque le commandant du Sun, vaisseau de la Compagnie, lui demanda cent guinées pour son passage de Bocca-Tigris à Londres. Notre marin, en payant cette somme, resta lo léger possesseur de quelques rares pièces d’or, jouant à l’aise dans sa ceinture amaigrie. Que lui importait cela? Au bout des cent guinées il y avait un trésor : Caroline et ses enfants!

A Canton, Melford avait échangé le costume chinois contre le vêtement des planteurs européens ; sur le pont du Sun, il portait le large pantalon de toile, une redingote de coutil bleu, et un chapeau, à larges ailes, de paille de riz ; son visage était resté quelque peu chinois, et il lui fallait plusieurs années de commerce avec les chrétiens pour remettre les lignes dans leur état primitif. Pendant la traversée, des passagers ennuyés lui demandaient s’il était né à Canton, et Melford répondait par un signe de tète affirmatif.

Sa résolution d’ailleurs était bien prise ; il voulait pro-

ii.NGLA.TS ET CniNOIS

fiter du privilège qu’il avait conquis, en étant mort pour tout le monde, excepté pour lui. Il voulait abandonner cette profession de marin qui donnait aux femmes le deuil des veuves, dans leur lune de miel ; il allait donc rccom» mencer une vie nouvelle, à laquelle il apportait l’cxpéricnce de l’ancienne ; bénéfice net d’une résurrection.

Une circonstance qu’il avait apprise tout récemment à Canton lui donnait un second brevet de marin mort. La Jamesina s’était brûlée vive dans le canal de Mozambique; elle avait sauté en pleine mer ; quelques débris calcinés, charriés par les vagues, sur la côte de Zanguebar, et un tronçon de bois sur lequel on lisait: esina. recueillis comme les certificats de la catastrophe, ne laissaient aucun doute sur le sort des marins qui montaient ce bâtiment. Melford présumait avec raison que sa chère Caroline avait porté le deuil de veuve, mais il s’affirmait, en toute assurance, que cette épouse inconsolable était encore fidèle à l’ombre de son mari. Maisl... se disait-il quelquefois, si..., tout de suite il demandait à Caroline le pardon de ce si injurieux.

La Chine, comme tout autre pays de l’univers, est aux portes de Londres. Le lord qui fait une partie de chasse è Calcutta va voter à Londres dans une question grave, et revient continuer sa chasse. Il n’y a pas de distance pour les Anglais. Melford l’ajustait déjà sa redingote de coutil, et gonflait le nœud de son madras à son cou, pour se préparer à paraître décemment ù sa maison de Tottenham- Rood, et il était encore à quinze cents lieues de Londres I Voyons, se disait-il, surprendrai-je ma femme, ou me ferai-je annoncer? La question posée, il se promenait huit jours sur le pont, méditant sa réponse, et il se déci-

dait pour une surprise brusque : le lendemain il changeait d’avis. Pauvre Caroline! répétait -il souvent; pauvre femme abandonnée , sans amis, sans secours , sans autre parent qu’un frère appelé sous les drapeaux! Oh! le ciel est juste ; il te rend ton époux digne de toi.

Enfin, par une belle matinée de juin, le Sun arriva devant London-Bridge !

En mettant le pied sur le pavé de Londres, Melford courut à Tottenham-Rood , à son ancienne maison , dans laquelle il avait laissé sa femme , sa fille et son fils attendu. Il donna sur le timbre de cuivre une volée de coups de marteau, et quand la porte s’ouvrit à ce carillon de rtÿouissance, il franchit l’escalier d’un bond en criant comme un fou : Caroline î Lisa ! Simon ! c’est moi !

Un Anglais méthodiste, froid comme une parabole, et muet comme un clochpr destitué par l’hérésie, parut sur le premier plan de la maison, et arrêta le bouillant Melford avec un geste méthodique et glacial, et un tuhat sec comme le cri d’un oison.

Melford, n’étant pas vêtu en gentleman, ne pouvait prétendre à aucune considération, d’autant plus que ses trente coups de marteau annonçaient un homme comme il faut, et que son costume de planteur indien salarié nç lui donnait que le droit de frapper à peine deux coups, ce qui parut au méthodiste une insolence digne de punition. Aussi le doigt de ce dévot monsieur s’allongea vers la porte, et ses yeux fixes, ses lèvres serrées, ses narines convulsives prirent ensemble une expression qui signifiait : sortez !

Le marin serra ses poings sur ses hanches comnaejpour

les aiguiser, et il s’ai>prètait ù l’assaut du premier étage, lorsqu’il se souvint de ces terribles lois anglaises qui déclarent inviolable le domicile des citoyens et protègent la liberté domestique. Il se contenta de lancer au méthodiste ses yeux comme un boulet ramé. L’escalier L.1, franchi à reculons et llelford sortit la rage au cœur.

A la porte de la maison voisine, un domestique polissait les deux marches du seuil ; ce fut à lui que Melford s’adressa :

— Voulez-vous avoir la bonté, demanda Melford, de me dire si mistress Melford demeure toujours dans cette maison?

Le domestique, agenouillé sur le pavé, se leva et caressa son front avec sa main, et répétant plusieurs fois mistress Melford, comme pour débrouiller un souvenir confus, perdu dans sa mémoire depuis longtemps :

— Mistress Melford! dit-il enfin, oui, mistress Melford; c’est bien ce nom... la veuve d’un jeune officier de marine, n’est-ce pas?

— Non.... oui, oui, la veuve.... mais son mari n’est pas mort....

— On m’a dit qu’il était mort aux Indes et....

— Enfin, veuve ou non, qu’importe? dit Melford en interrompant avec vivacité, enfin, laveove demcure-t-ello dans cette maison-là?

— Non; elle a quitté Londres depuis deux ans... elle habite maintenant Greenwich. Je l’ai vue l’an dernier dan 3 le jardin de 'White-Hall, et je l’ai suivie j usqu’à Hungherford-Market ; là elle descendit l’escalier pour s’embarquer et descendre à Greenwich, probablement.

— Était-elle seule?

tSS LES NUITS ANGLAISES

— Seule, oui, eh! puisqu’elle est veuve.

— Bien!... je vous remercie, et je vous suis bien dévoué.

Melford , sans perdre un instant, courut à Greenwich, mais il n’arriva qu’à la nuit tombée, et il lui fut impossible de commencer tout de suite ses perquisitions. Cependant, exalté par l’idée que ce bienheureux village renfermait sa chère Caroline, il vagabonda, jusqu’au jour, de rue en rue, interrogeant du regard chaque maison, prêtant l’oreille au plus léger murmure, et croyant reconnaître dans ehaque plainte de la nuit un soupir de sa femme ou de ses enfants; mais, dans l’excès de son zèle conjugal, il dépassait quelquefois les limites que la loi impose aux promenades nocturnes; aussi un policeman le surprit épiant, à travers les indiscrétions d’une fenêtre, les mystères d’un rez-de-chaussée.

— Que faites-vous là? lui dit brutalement l’homme de police.

— Je cherche ma femme, répondit Melford.

Le policeman se contenta de punir Melford par un gros éclat de rire, malgré la gravité de sa profession.

EnQn l’aurore se leva sur la cime du parc, et colora d’un rayon la tour de l’observatoire de Greenwich. Melford déposa l’allure folle d’un pensionnaire échappé de Bedlam, et prit un pas grave; sa tète seule et ses yeux continuèrent leurs mouvements de bas en haut, de droite à gauche, surtout à cette heure matinale, où le bruit des croisées qui s’ouvraient annonçait l’apparition d’une figure sur toutes les façades. Des tètes de femmes se montraient aux balcons, a*ux vitres luisantes, aux portes entr’ouvertes, aux grilles des jardins, aux soupiraux de

âNGLATS ET CniNOIS 2yj

cuisines ; des groupes d’eufauls, garçons et filles, blonds et joyeux comme des anges protestants, couraient aux écoles; et pas un de ces visages de femmes et d’enfants n’écbappait au regard de Mclford ; le fidèle époux passait en revue la population de Greenwich, et il ne trouvait nulle part la figure adorée de sa Caroline, ou des traits de famille qui devaient révéler à leur père un jeune garçon et une petite demoiselle de son sang.

Greenwich, à cette époque, n’était pas comme aujourd’hui une petite grande ville ; on pouvait, au moyen de l’a^acus; chinois, compter ses maisons en un clin d’œil ; il y en avait à peu près quatre cents. Melford résolut d’en visiter cinquante par jour, s’enquérant en détail de mistress Melford, et croyant arriver à un résultat favorable au bout d’une semaine. Il prit donc ses dispositions en conséquence, et s’étant logé pour la forme dans une modeste taverne du bord de l’eau, il se lança de son gîte chaque matin pour dévorer cinquante maisons entre deux crépuscules. Cette recherche fut inutile, soit que Tindication du domestique eût été fausse, comme toutes les indications que donnent les domestiques, soit que mistress Melford eût changé de nom par le pouvoir d’un second mari.

Oh I cette horrible idée anéantissait Melford I Garder une fidélité de quatre ans, revenir du bout du monde, de la Chine, de la lune, pour se jeter aux pieds de sa femme et la trouver dans les bras d’un autre !... Il n’y avait plus qu’un poignard à ce dénoûment I

Greenwich fouillé d’un bout à l’autre, Molford fit tm fetour sur lui-mème, et se "vit faeo à face de son dernier portrait de Georges IV, gravé sur sa dernière pièce d’or. Il fallut songer à rentrer à Londres, ville de ressources, pour trouver un emploi qui lui donnât 4e nouveaux moyens pour fouiller l’Angleterre, maison . par maison, afin de trouver sa femme, et surtout ses enfants. Il allongea sa dernière guinée j usqu’à perte de chalour naturelle, et fut forcé de vendre sa montre pour faire une excursion à Oxford.

Une autre pensée que celle de sa femme l’attirait 4ans cette ville' savante, ün matin,' en lisant les -affiches, entre la Poste et Saint-Paul, il découvrit une proclamation de l’université >d’Oxford, -dans laquelle • on appelait 4es conourrentSipour la chaire de- langue ! chinoise. Voilà bien mon affaire l sO'dit''Melfoiid les ooncurrents, - si j’en ai, ne brilleront pas à côté do moi. Je -vais- gagner mes cinq cents livres par- an, et je-neme frotterai plus an goudron d’un vaisseau.

U SC rendit àOxf-ord; et Tencoutra sons les oolonnadcs moresques de la grande rue, un- assez 'bon nombre de coucurrents qui étudiaient le chinois avec -des yeux égarée. Cette affluence surprit quelque peu l’ancien mate delà Jamesina. Surtout en voyant la figure de ses compétiteurs, il ne so rendait pas aisément compte de la manière dont ils avaient pu étudier la langue du Céleste Empire. Il rciclut cependant de passer outrct

Le jour fixé pour le concours public, Melford catra dans la salle des cérémonies et prêta une oreille attentive au cliinois que parlaient scs rivaux; il. n’en comprit pas une syllabe. Son tour veau, il lit un discours dans, la langue de Taï-Sée, qui aurait fait honneur au plus lettré des mandarins ; il Icriniua par une belle citation du poeme dcKicu-Long. Le président du comité d’examen j-ela, une oreille sur le juge de droite et l’autre oreille sur le jugede gauche et Mclford fut refusé à runanimité.

Cet échec inattendu déconcerta quelque pou notre jaune marin. Un Mai’scillais, ancien prisonnier de guerre , appelé Liautaud, fut nommé.j par .acclamation,, professeur de langue chinoise à l’université d’Oxford. Le chinois ide Liautaud SC composait de deux mots de langue fraaqnc (t sabir, et du patois provençal.

Après cet échec impossible, le philosophe Melford reprit le chemin de Londres pour augmenter , dans cette ville, le nombre des pensionnaires de la Providence , de ces êtres sans lendemain qui demandent à Dieu de les élever à la position des petits oiseaux ; d’ailleurs il avait, en cas de déni de Providence, une ressource commune à scs pareils : six brasses d’eau à la mareoi montante, sous la troisième arche du pont des Moines-Noirs.

Avant d’en venir à cette extrémité terrible, Melford résolut cependant d’épuiser son courage à attendre sa c ère Caroline. Il se fiait au hasard, sa dernière ressource. Le hasard n’abaudonne jamais ceux qui ont confiance on lui. C’est une justice à lui rendre. Mclford i cm dut la preuve.

Un jour, en traversant la pelouse qui mène, comme un chemin de velours vert , de Carlton-Tcrrace au pavil-

Ion de l’horloge du vieux Saiut-James, il vit une jeune dame qui donnait des tasses pleines de lait chaud à de petites filles : il recula d’un pas, les yeux fixes et le visage bouleversé, comme si la pelouse lui eût décoché une couleuvre aux pieds. L’œil d’un époux encore amant ne pouvait se méprendre; cette femme aurait été reconnue entre toutes les femmes de Londres. Le nom de Caroline monta du fond du cœur aux lèvres deMelford ; mais il ne sortit point. Oh! c’était bien elle; le temps et l’absence, le chagrin, ces ennemis de la beauté, avaient, par exception, rendu Caroline cent fois plus belle. Une simple robe d’été, lilas clair, traduisait fidèlement sa gracieuse taille; son chapeau de paille à la Paméla (excusez l’époque) no pouvait dissimuler l’opulence de sa chevelure qui débordait circulaircment en cascade d’or; un céleste sourire rayonnait comme une auréole autour de son frais visage, et l’azur limpide de ses yeux exprimait à la fois la pudeur de la vierge et la joie de la jeune mère qui se réjouit do scs enfants.

C’est au sourire surtoutqu’on doit reconnaître la femme aimée, si l’absence vous a séparé d’elle trop longtemps. Melford aurait voulu douter; mais le doute était impossible, même avec la cireonstance imprévue qui foudroyait le jeune époux. Il voyait sa femme entourée de trois jeunes filles !... L’aînée , U la reconnaissait très-bien; une seconde pouvait être admise à la rigueur, à la place du Simon désiré; mais la troisième était suspecte.

Ce fut l’apparition de cette troisième fille qui déconcerta Melford et le cloua sur scs pieds , derrière le large trône d’un ormeau planté là pour le favoriser.

Voyant sans être vu , Melford étudia tous les mouve-

AXGr.Ais r.T nurxoïâ 2‘J3

raents de celte famille dont il eût bien voulu que le néant gardât la moitié. Les trois jeunes Qllcs lutinaicnt la vache avec des éclats de rire joyeux comme le chant de l’alouette à l’aube; la jeune mère riait du rire de ses enfants, elle les prenait tour à tour, et les plaçait sur le dos de la bonne bète nourricière qui restait immobile pour ne pas effrayer ces innocentes créatures; les belles dames qui passaient s’arrêtaient un instant, et applaudissaient à ces jeux avec ces divins sourires qui rayonnent partout dans Londres, et remplacent le soleil. Oh! ne la prenez pas au sérieux cette gaieté de femme ! Si Melford eût été moins aveuglé par la colère, il aurait vu que , par moments, la joie s’éteignait sur le visage de Caroline, et que la pauvre mère, détournant scs yeux loin de ses Qlles, les lançait furtivement au ciel , comme pour lui demander un secours. Puis les jeux et les eris enfantins recom» mençaient et rappelaient cette jeune mère à ce qui se passait sur la pelouse du jardin.

Cinq heures sonnèrent à l’horloge voisine, et la jeune femme, qui avait compté les coups avec attention, rajusta le désordre de sa toilette, embrassa ses trois Allés, comme pour faire sonner sur leurs joues la An de la récréation, et fixa ses regards du côté du grand escalier de la terrasse. Elle attend quelqu’un ! dit Melford en lui-mème ; à l’attention avec laquelle elle regarde ceux qui arrivent par cet escalier, on ne peut s’y tromper ! et une sueur amère colla la langue du marin contre le palais.

En effet, un homme de quarante-cinq ans, d’un extérieur distingué, marchant d’un pas solennel, et mêlant delà gravité à son sourire, descendit au bout de quelques minutes l’escalier de Corlton-Terrace, et fut accueilli , à

2üi LES NUITS ANGLAISES

trois pas.de Melford, par les caresses 'empressées de la jeune famille. Caroline prit les mains de cet homme et les serra si affectueusement que Melford crut recevoir au cœur un coup de bec de vautour. L’inconnu gentleman offrit gravement son bras>à Caroline j prit la main de la plus petite enfant (de la sienne ! dit Melford) et descendit vers < la voûte du pavillon qui débouche devant White- Hall.

Melford suivit tout ce monde qui était véritablement, à cette heure , Tuiiivers pour lui ; il remonta de la sorte Parliainent-Street, côtoya le palais de Northumberland, entra dans le Strand , qu’il suivit longtemps dans sa longueur, et vit disparaître la famille dans le gouffre noir dU' marché d’Humgherford, qui mène à l’embarcadère.

— Où vont ceux qui s’embarquent là-bas ? demandat-il au premier passant.

— A Greenwich.

— A Greenwich I s’écria-t-il, on ne m’avait donc pas trompé ! suivons!

Et il descendit l’escalier et s’embarqua, mêlé à d'antres • passagers qui dirigeaient aussi leur promenade surda* même point..

L’œil du tigre qui attend la gazelle à l’abreuvoir n’a' pas cette fixité de direction que Mèlford avait commandéô ’ àjson regard, depuis Londres jusqu’à Greenwich. Ilhe vit rien dans la. .traversée, rien que l’odieux époox'd» * l’infidèle Caroline. Cet homme, assis à la^poupo, étalait ' son bonheur avec une insolence qui provoquait la foudre aux mains d’un rivaL Cent fois Melford fut tenté d’aller à lui du pas .nonchalant et insoucieux de. la panthère et» de le précipdtcr dans les flots ; mais il voulut voir jusqu’au •

AXGLATS ET CHINOIS 29j

bout l’étendue de sou malheur conjugal, toujours décidé à quelque dcnoûmcnt ique, dovanl servir d’excmplo. aux femmes de marias, déclarées veuves après quatre ans» d’abseuce do leur propre autorité.

Dans cct ouragan de haine, dejalousie, de désespoir qui grondait en lui, l’amour paternel avait été emporté, comme un sentiment vulgaire ; il y avait un nuage qui voilait tous les objets vivants et morts, et qui ne laissait visible que cetto calme figure d’homme heureux, ce ra* visseur légal de la plus belle des femmes ; Melford rougjissait d’une honte brûlante, en se comparant, lui, pauvre marin dévasté par la misère, à cet homme opulent dont, la figure avait le sourire éternel du -bonheur accompli.

A. force d’examiner ce. puissant rival, Melford crut un instant le reconnaître et lui; donner un nom; à la chute du jour, qi^and un rayon du. soleil couchant, échappé, de la nue, mettait dans un relief lumineux ce noble visage nonchalamment penché sur une bordure do velours, Melr ford était sur le point de s’écrier : C’est lui 1 mais oui ?... Atquel mystérieux souvenir d’une vie aventureuse se rat4 tachait-il, cet inconnu? sur quel point du globe avait-il en passant laissé une empreinte si profonde dans la , tête du maria? Melford, abîmé dans le gouffre, noir du passé, faisait le tour d« monde en cinq minutes, et ne le rencontrait nulle part ; et pourtant U y avait en lui une conviction inexorable qui lui criait: tu l’as vul... Oui, oui, je l’ai vu dans un rêve, , disait-il, dans un rêve, que Dieu m’avait envoyé pour me montrer l’époux de maXemme! La nuit, n’a.point de, secrets! je l’ai vu. dans ce songe affreux, qui fit, rouler soua mes. yeux les terres ot les

T.F.S NriT« AXr,T.ATf.r.55

O'.-éans, avec un fracas plus terrible à mon oreille que le tonnerre de Trafalgarl je l’ai vu quand le fantôme de Caroline se leva dans Londres désert, pour me demander asile et protection ; ce fut sans doute cette infâme nuit qui consomma l’adultère, et l’enfer m’envoya cette vision à trois mille lieues de mon lit nuptial! eh bien! si l’enfer s’en mêle, l’enfer sera content I

Les noires colonnades de Greenwich se détachaient, dans le crépuscule, sur le pâle ruban de la Tamise; les passagers, calmes comme tous les passagers de ce globe qui a si peu de passions à sa surface, quoi qu’on en dise, les passagers comptaient sur leurs doigts les pences et les schillings, prix de la traversée. Cette circonstance, toute vulgaire qu’elle était, ramena Melford aux accidents de la vie commune; du haut de ses visions, il tomba dans le fond de sa bourse : elle était vide ! Le voilà prisonnier pour trois schillings à bord d’un ponton anglais !

— Oh ! ma vie pour trois schillings ! s’écria-t-il au fond du cœur en parodiant Richard III.

Un brouillard de la nuit descendait sur la Tamise; les passagers s’étaient amoncelés sur la planche du péage : Melford gagna l’arrière et se laissa glisser dans le fleuve ; puis, nageant entre deux eaux, il atteignit le rivage à vingt pas du pont de débarquement.

Il n’y a pas de meilleurs flambeaux dans les ténèbres que la jalousie et Tamour : Melford sortit des eaux pâle et ruisselant comme le spectre d’un naufragé, et atteignit en deux bonds cet homme, cette femme, ces enfants, qui portaient sa vie avec eux ; il ne s’égara point sur leurs traces; il mit ses pieds dans le sable déplacé parleurs pieds ; il dévora l’air qui se fendait devant eux et qui lui

Digitizecl'lSÿ GbOgle

ANT.r.AIS ET CnrMOIS

apportait un son de voix si doux lorsque sa femme était un ange; il les suivit par les sentiers escarpés qui montent en tournant sur les hauteurs du parc; une grille de fer s’ouvrit devant eux et se referma. On était arrivé. Melford resta seul dans le chemin et regarda la grille longtemps, comme doutant de l’étendue de son malheur; puis il mit son visage entre deux barreaux et sourit, comme sourit le damné, à la grille de l’enfer, dans la fresque d’Andrea Orcagna.

Tout ce qu’une passion échauffée au soleil des tropiques inspire de désespéré dans le cœur d’un homme, Melford le ressentit en cet instant fatal. Que de joie, que de bonheur, que de douces étreinte.^, cette maison allait couvrir! et lui était jeté à la porte do ce paradis; lui,

maître absolu de cette femme 1 lui, chassé comme un \

chien parasite de ce festin de volupté !

— Non, non, assez de caresses adultères! s’écria-t-il, assez de flétrissure sur elle et sur moi 1 place au maître ! arrière, voleur de ma chair l

Il plongea sa main droite dans ses vêtements et s’assura que son inséparable dirck, de bonne trempe anglaise, était toujours lié à sa ceinture.

— Bien ! dit-il ; c’est une femme qui a fait inventer la poignard.

Et il sonna à la grille comme un ami de la maison. On ouvrit du dedans; il entra d’un pas modéré, traversa le jardin, et sur le seuil do la maison il trouva un petit domestique noir qui attendait. La nuit était noire et cachait le désordre physique et moral de Melford.

— Je veux parler à... au maître de la maison, dit-il en vulgarisant le ton de sa voix.

LES Ntnrs ANGLAISES

— A sir 0***? dit étourdiment l’cnfanL

— A sir 0***, répondit Melford, répétant ce nom comme un écho stupide.

— Donnez-vous la peine d’entrer dans ce salon.

L’enfant ouvrit la porte d’un salon d’attente et monta

l’escalier. Melford entra, et il s’effraya. de. lui-même ,ea trouvant un miroir devant lui.

D tira son poignard de marin et en essaya .la pointa,

— Bien I dit-il ; et, levant son poignard, il poignarda l’air en. forme d’essai. Je me nomme et je le tuc... dit*-U; après, nous- verrons... Oui, oui, ajouta-^t-il, oui, fais ta dernière caresse; je t’accorde encore celle-là 1

Cette détermination énergiquement prise, Melford se mit à regarder les lableauii du salon; il y en avait un. si étrangeqp’il le jrappa, même dans un de>ces moments suprêmes où l’on ne s’étonne, de rien.. Ce tableau bizarre représentait de hautes montagnes au fond, et une femme sur le premier plan. On lisait sur le cadre: Bas-relief delà ville de Canton représentant la mère de Confucius allai, t sur les monts ÆxjiKieûu.demander la fécondités — Dessiné d Canton par sir 0***.

La main qui tenait le poignard s’entr’ouvrit et l’arme tomba sur le parquet. Une soudaine illumination dévoila à Melford le mystère de cette ressemblance des traits de cet homme avec un autre visage qu’il avait vu dans la maison du mandarin. Un de ces inépuisables jeux du hasard, qui sont traités d’invraisemblables par les hommes de vie bourgeoise et moutonuière, donnait à Melford pour rival ce peintre voyageur qui passa devant les yeux de Taï- Sée, et lui inspira un amour si profond que sa fille Kia, née dans la première période de cette étrange passion, avait

Aî(car.A.is ET CHINOIS I 209 “

gardé l’empreinte maJLérielle de la pensée de sa mére, une ^

ressemblance menreiUteuso, el'.bien ingioocnte pourtant i

dans son origine, quoiqu’elle parut révéler, une coupablo *

paternité. 4

— Moi, dit soudain Mclford en luininème, moi, assassir- «

nef''cei .homme qui a donné à i la bonne et donea Taï-Séc m

les seuls moment» de chaste l)oaheur qu’elleait ous, cette ^

pauvre femnseil jamais! (jaomiaisd

n ramassa le poignard en disant: Il ne ss tournera qne oontro moi !

Un bruit de pas qui retentit dans l’escalier tira le jeune marin de ‘<663. réflexioins et de. ses < monologues. Melford rappela toute sa force et son sang-froid, et appuyant nonchalamment un de scs coudes , sur le marbre de la cheminée^ il attendit. En jetant' les .yeux sur. l’adresse d’une lettre posée là parmi d’autres papiers, il apprit la haute qjualitéda maître de là maison; U allait parlera sir O***, premier secrétaire' {firstclerk) de l’amirauté, à l’Obice do ■White-Hall.

Sit U*** entrai etiienne peut exprimer la contraction de surprise qui bouleversa son calme vissée lorsqu’il vit dans loisalonun superbe jeune homme en costume de naufragé qu’on vient de rappeler à la vie, et qui garde encore sur sa. face la pâlour verdâtre, do la mort. Cependant sir O*** reprit bien -vite l’aMor». impassibte du gentilhomme qui s’attend à tout et ne craint rien ; et répondant par un léger signe de la mcûn as» salut'de Melford, il lui dit;

— Monsieur, que demandez-vous ?

— Rien ! répondit Melford.

La situation peut élever un monosyllabe à la hauteur d’une tragédie - complète. Ce rien prononcé d’une voix

Digitizûd by G» h

rauque, entre deux bougies, par un sinistre personnage, ébranla un instant le courage de sir O***. Melford n’ajouta pas une syllabe, et regarda le parquet.

— Ce salon a une porte, dit sir O*** ; il paraît. Monsieur, que vous l’avez oublié.

— Pouvez-vpus, Monsieur, dit Melford, me montrer le dessin sur papier de Chine qui vous fut envoyé par une main invisibie à Canton, et qui représente ce que représente ce tableau ?

— Silence ! Monsieur, dit sir O***, avec une agitation mêlée de crainte,

— Silence! dites-vous? Est-ce que la jalousie rôde autour de ce salon ?

— Point de questions ! dit sir 0***, d’un ton sec et noté par une colère sourde qui va éclater à la première contradiction.

— Point de questions, soit, dit Melford, avec ce sangfroid qu’une menace donne à l’homme courageux; eh bien! je vais vous faire des réponses...

— Point de réponses ! Pas un mot de plus ! Sortez I

Et il Ht deux pas vers Melford.

— Pas un mouvement de plus ! s’écria Melford en élevant son poignard par-dessus la tête.

Sir 0*** marcha tranquillement vers la porte et la ferma rcsolûment; puis se replaçant devant Melford, il croisa les bras et dit :

— Point de bruit ! Monsieur ; que voulez-vous ? Je ne vous connais pas !

— Je vous connais, moi 1

— Voulez-vous m’assassiner?

— Ce serait déjà fait, si je l’eusse voulu.

Et il jeta son poignard aux pieds de son interlocuteur.

— Parlons bas, dit sir O***, il y a des femmes dans la maison.

— Il y en a une de trop, dit Melford, en appuyant sur chaque mot.

— Laquelle

— La mienne 1

A ce mot, prononcé d*un ton sec, sir O*** poussa un cri, éleva ses mains et les croisa sursatôte en considérant sir Melford de la tête aux pieds.

— Regardez-moi bien, regardez-moi bien, dit Melford; si vous m’eussiez connu, je ne serais pas reconnaissable, tant le malheur m’a changé I Je suis sir Melford, natif d’Anglcsey, dans le Devonshire, officier de la marine royale, et l’époux de voire femme ou de votre maîtresse ; vous voyez qu’il y a ici un homme ou une femme de trop.

— Oh ! miracle du ciel ! s’écria sir O***, avec un rayonnement de joie qui éclata sur toute sa personne, vous êtes sir Melford, dites-vous ! Que Dieu soit béni I II est toujours bon et juste, sir Melford!

— Il paraît, dit Melford un peu embarrassé de lajoio inexplicable de son interlocuteur, il paraît, sir, que ma présence ne vous épouvante pas.

Sir O*** sonna pour appeler un domestique; il ouvrit la porte et dit quelques mots en dehors.

— Sir Melford, poursuivit-il, avant tout, je veux vous présenter à ma femmes et à mes enfants.

— Ah 1 vous raillez ! s’écria Melford que la fureur saisissait à la gorge; vous raffinez l’outrage; eh bien ! je vous ferai en public tel affront sanglant

Sir O*** s’approcha de Melford, avec un air de bonté si

persuasive» qu’elle le désarma. Ba naèine temps» là porte du salon s’ouvrit, et une dame, tenant par la main deux jeunes gens de quinze à seize ans, parut et s’arrêta sur le seuil comme effrayée de l’air de désolation qui régnait autour d’elle.

— Madame, mes enfants, ditsir O***, vous avezi entendu parler bien souvent dans nos entretiens du soir de l’infortuné six Melfwd, le voilà devant vous. — Sir Melfoxd, voilà ma femme et mes enfants.

Melford ouvrit les yeux démesurément, et' garda quelr (]yes minutes un silence de stupéfaction; puis d’une -voix étouffée il dit : ,

— Et mistress Melfmd? et naafeanme, et mes enfanta. à moi où sont-ils?

— Toute .votre.famille est ici; ellehabitade pavillon dte ce jardin.

— Ob! je veux les, voir! je veux les .voirl s’écria Melford en courant vers la. porte.

Sir O*** l’arrêta doucement, et lui serrant lea mains avec affection, il lui dit :

— Pointd’imprudence, mon fils» car vous êtes mon fils, puisque misteess Melford est ma fille adoptive; point d’imprudence; ne précipitons rien. 11 faut que ma femme prépare habilement mistress Melford à revoir son mari, qu’elle pleure sans espoir depuis trois ans. Une reconnaissance trop brusque la.tuerait, cette bonne Caroline ! Nos soins et notre affection vous l’ont conservée, Melfoxd» elle, et votre chère Lisa, et les doux charmantes petites jumelles que vous no connaissez pas encore.

— Donnez-moi de l’air! donnez-moi de l’air! s’écria Melford; je veux respirer! J’étouffe! je veux voir mes

ANGLAIS ET CniNOlS

filles I Madame , vous qui pleurez, parce que vous ôtes mère, conduisez-moi vers mes enfants..- Allez, allez... la joie no tue- pas puisque je suis encore vWaut; c’est un préjugé de croire qu’on meurt de joie !

— Allez , Madame, dit sir O***, faites ce que veut sir Melford. Votre femme est une pierre précieuse que j’ai enlevée à la corruption d’une grande ville. Tous les jours, pendant un an, elle est venue à l’Amirauté me demander des nouvelles de son mari, et je n’avais que des réponses désolantes à lui donner. Enfin, lorsque l’espoir, le dernier espoir, a été perdu, je lui ai dit : Ma fille , vous êtes trop belle pour rester à Londres, trop sage pour vous rerna** rier, trop pauvre pour vivre honnêtement avec une famille; venez dans la mienne. Et je l’ai établie chez moi.

Melford. se jota aux. genoux désir O** en sanglotant; il murmura .quelques paroles de reconnaissance couvertes do larmes ; et lorsqu’il se releva, il arrivait au comble du houheuE : sa, femme et.sos filles étaient dans ses

bras.-

Au traité de paix de i814, tous les prisonniers français qui so trouvaient à bord du ponton de Kingstown, en Irlande, furent rendus à la liberté. Presque tous traversèrent, le lendemain de leur délivrance, le canal Saint-Georges, pour regagner la France. Dans le petit nombre de ceux qui ne témoignèrent pas le même empressement à revoir la patrie, Dublin aconservé les noms des enseignes Célestin etXavicr: c’étaient deux orphelins qui, par leur naissance, appartenaient plutôt à la mer qu’à la terre, et qui, n’ayant rien dans leurs souvenirs, ni caresses maternelles, ni clocher de village, ni fiançailles suspendues par la conscription, trouvèrent que Dublin était une ville qui méritait comme une autre d’ètre habitée, et ils résolurent de se fixer, du moins provisoirement, dans cette magnifique et hospitalière cité.

Il y avait d’ailleurs une raison majeure qui les portait à fonder un modeste établissement à Dublin. Dans leur longue captivité, ils mettaient à profit un très-remarquable talent d’artistes, en fine menuiserie : ils avaient fait un musée complet, à pièces détachées, représentant chacune quelque point de vue à portée de leur bague flot-

ÜN ACTE DE DKSKSPOm 305

tant; et certes, le Iiasard de leur position les servit à souhait, car le travail des hommes et de la nature a prodigué des perspectives superbes entre Kingstown et Dublin, jusqu’au promontoire do Howth-üill.

Nos deux marins croyaient avoir une fortune à exploiter en montrant ce musée à la capitale de l’Irlande, et surtout en provoquant la politique munificence de quelque riche lord qui achèterait ce beau travail à un prix énorme. Célestin et Xavier n’avaient pas un schilling en poche; mais ils n’auraient pas vendu leur musée pour vingt mille livres sterling: dans leur amour-propre d’auteurs, ils estimaient leur travail quatre fois cette valeur, au moins.

Ils louèrent une chambre d’entresol sur la place de Christ- Church, et placardèrent cette enseigne;

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