‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 13 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

Taï-Séc, la dernière fename du mandarin Sampao, y teheng ou directeur de la poste aux lettres do Canton, était âgée, ou, pour mieux dire, était jeune de trente ans; elle avait une flgure jadis belle pour les yeux du mandarin lettré; elle aurait été blonde, si elle avait eu des cheveux.

Ses deux filles, Kia et Ma, ne ressemblaient pas à leur mère; elles avaient de jolis traits européens, phénomène en Chine, mais chose commune dans le faubourg de Canton, tres-fréquenté par les officiers anglais qui vont affranchir leurs lettres dans Hog-Lane, et qui laissent l’empreinte de leur physionomie dans la mémoire des invisibles dames chinoises de Canton.

La médisance, ce vice cosmopolite inventé par Caïn au pied des autels d’Abel, s’était exercée sur Taï-Sée, lorsque deux vaisseaux de Sa Majesté britannique, le Thund^rtr et le Tiger, stationnèrent à Canton en 1792. On sait qu’à cette époque les époux chinois d’Hog-Lane redoublèrent de surveillance, et que l’Œn. même de la ville, malgré sa vigilance, éprouva le sort de Ménélas. Un Pâris anglais enleva, dit-on, la femme de l’Œil. L’histoire nous dit qu’à cette époque plusieurs officiers obtinrent la permission de visiter la ville sainte de Canton dans tous ses détails.

Pourtant la mère Taï-Sée élevait ses deux filles dans la pratique des vertus domestiques, selon les lois sévères du U~Ki. Jamais Kia et Ma ne s’étaient assises sur la même natte à côté d’un homme, cet homme fût-il leur

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frère bien-aimé, le généreux et brave Kien, capitaine des Tigres dans la garde impériale. Ces deux charmantes demoiselles passaient à leur maison de campagne dix lunes de l’année, c’est-à-dire tout l’été. Là, elles cultivaient leur jardin et étudiaient le livre du sage ifiai-Gin-F, ce grand moraliste qui a fait cet "e maxime : Plus «ne fille ress mble. à une idole, moins elha ^ra d'adorateurs. Taï Sée* avait fait écrire sur les murs de l'appartement des* femmes tous les aphorismes du Li~h i; et Kia et Ma les savaient par cœur et les répétaient à leur mère qui était fière de la science de ses filles. Rien de simple et de louchant comme ces maximes; elles > tonnent une-idée parfaite de la Chine, ce lac immense où- la sagesse croupit dans l’opium; citons-en quelques-unes au hasaM t '■

La pudeur est le courage des femmes.

Femme qui achète son teint veut le rtveudre^- Une femme qui aime sa belle-mère adore son marii>

Qui s’endort médisant se réveille calomnié.

La boue cache un rubis, mais ne le tache pasi Le secret le mieux gardé est celui qu’on ne éit pas,- La mère la plus heureuse en filles est celle qui n’a que des > garçons.

Les f mmes les plus curieuses baissent’ les sjeuxipour êtr»

regardées.

On ne demande que quatre choses à une femme t Jl faut que la vertu soit dans sonacur',

La modestie sur son front',

La douceur sur ses lèvres;

Li' travail dans ses mains.

Le Code féminin du Li-Ki est tout plein de cespensées; aussi la vertu en Chine court les rues avec les ► enfants >

AKSr,.\TS ET «TTÎOIS 2"’.>

trenïvés ; il est vrai que, pour corroborer les mavîmes, l.i loi pénale renferme deux articles ainsi conçus :

La ji’une fiUf qui c^sse d'être vfrtufw>e avant le mariaqe sera vnulu' au prix de dix-ontes d’arqeitf. — Les p^trents qui riouroni pas dérumeé awTAO (coHUissAmB ambi;laxt) le dâ hosmtur de leur famille •seront punis ‘de cent <oaps de bdtou cl d'une amende de neuf taeh.

Il y a une vertu «en Chine qui est dans tous los cœurs, c’est l’humanité, jin. Malheur à qui reste sonrd'aux lois* sainte» du jin! il est maudit sur la terre et dane le ciol.

L&jin a pour sanctuaire privilégié le cœnr des femmes chinoises. Aussi vous ne serez point étonné de iaidés<^lalion de la femme et des filles du> mandarra lorsqu’eUes virent le jeune Melford emporté par les domestiques vers la colline de la sépulture. Deux sentiments opposê.s' q ioique d’une nature également respectable,' s’élevaient en co moment dans l’âme des r trois Chinoises: la pudeur et l’humanité. La première de ces vertus leur ordonnait de rentrer dans l’appartement le plus secret de leur maison de campagne pour se purifier, par la solitude, après uno trop longue station sur une terre où i reposait un jeune homme; la seconde vertu leur faisait un devoir do ne pas abandonner un ‘malheureux étrangeriqui pent-ôtro n’était pas mort, et qu’un ordre préoipié, dicté par la juuir, allait faire ensevelir vivant. L’humanité triompha. Cetto’ funèbre scène n’avait pas de témoins délateurs; toutr(V' posait dans la province de "WhaHi : la- lune mème s'était endormie derrière un nuage sur la montagne de Ho'-Nan ; on n’cnlendait d’autre bruit dans les jardins quede frôlement subtil des feuilles de l’yo kianq-hoa, la fleur qui s’cuvie et embaume la nuit, et, dans la campagne, le chaut mouo-

tone d’une cftowc- oue«, la pauvre cigale qui pleure dans les ténèbres parce qu’elle ne doit plus revoir le soleil.

Les deux domestiques étaient dévoués à leurs maîtresses, leur discrétion était acquise d’avance. Ils marchaient portant le corps du jeune homme, et les femmes suivaient en pleurant. La douce rosée de la nuit descendait goutte à goutte sur le visage deMelford, comme si la bonne nature, autre femme secourable, quoique invisible, eût voulu verser un dernier remède sur le front du malheureux.

Tout à coup les trois Chinoises poussèrent un petit cri que la prudence n’avait pu retenir dans leur poitrine. A ce cri, les deux domestiques s’arrêtèrent au pied du tertre tumulaire, en jetant des regards de surprise et d’effroi sur le jeune Anglais.

On avait entendu un soupir qui n’avait rien d’humain; c’était comme une plainte sourde exhalée du fond d’un sépulcre; la plainte de l’âme d’un ancêtre mort dans la croyance de F6.

Les femmes appelèrent encore à leur secours l’humanité; elles se penchèrent sur le corps du jeune homme, et elles virent que ses bras frissonnaient avec de légers mouvements convulsifs.

Il y eut alors un rapide échange de signes entre la femme du mandarin et les deux domestiques. Les jeunes filles voilèrent leurs petites figures avec leurs petites mains.

Le cadavre animé porta sa main droite sur son front, et soupira une seconde fois, de manière à ne plus laisser de doute sur l’origine de la plainte. La bonne Taï-Sée fit un geste impératif, les domestiques relevèrent .Melfordet reprirent le chemin de la maison de campagne.

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Les femmes suivirent, en effaçant avec les mains les traces de leurs pieds sur la poussière; leurs pieds étaient si petits qu’ils ne laissaient presque point de vestiges; pourtant elles paraissaient s’applaudir de ce luxe de précaution.

Toujours dociles à l’ordre bref et muet de leur maîtresse, les domestiques introduisirent Melford dans la maison et le déposèrent (chose inouïe en Chine) dans la chambre de sa tille Kia. Taï-Sée n’avait pas balancé à choisir cette retraite comme la plus sûre, personne n’ayant le droit d’y pénétrer, ainsi que le veulent les vénérables usages du pays. Taï-Sée dit à ses üiies qu’elles habiteraient désormais sa propre chambre. Kia répondit par un sourire céieste; Ma, plus jeune et plus timide, embrassa tendrement sa mère et sa sœur.

Taï-Sée entra seule dans la chambre où Melford venait d’èlre déposé sur le lit de Kia ; elie dénoua le foulard qui serrait la tète du jeune homme ; elle lava la plaie avec de l’eau de camphre ; remit un nouvel appareil surla blessure, et plaçant une coupe d’eau, une veilleuse en porcelaine et un bol de thé à côté du lit, elle se retira, pleine de confiance dans la nature qui allait agir souverainement sur ce corps jeune et vigoureux.

Melford, comme un homme qui se réveille après un pénible sommeil, ouvritles yeux et jeta des regards effarés autour delui.'foutce qu’ilvoyait était si étrange qu’il se persuada d’abord aisément qu’il se trouvait en plein dans les illusions d’un rêve bizarre. Mais aux vives impressions de douleur de son front et aux ardeurs fiévreuses d’une soif dévorante, il fut ramené bientôt à des idées de vie réelle, et il se souvint d’un coup terrible qu’il avait reçu dans

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Hog-Lane, et de soa Jeruier adieu à sa femme. <\a retour , à la réalité fut encore çonLrarié par quelques circonstaiiccs accessoires de sa nouvelle position. En. laissant lom» -üer scs regards sur lui-inème, le jeune Anglais ne se reconnut pas ; il ne portait plus son uniforme de n>o/e,il . était revêtu d’une sorte de dalmatique jaune-serin, taillée t d’une façon si étrange qu’elle ne paraissait appartenir, à ■ aucune mode connue sur la terre. Melford remarqua surs tout, avec cet oeil fixe qu’on, attache aux objets effrayants, , une lune, peinte de. grandeur, naturelle sur le corsage do sa dalmatique ; l’astre avait des traits chinois, et il sou-

- riait bonnement aux deux dragons bleus qui dardaient aur i) lui des aiguillons rouges. Alaclarté pâle et mobile, ,ta- 'misée par la porcelaine de là- veilleuse, cette lune' était

insupportable à voir, car elle semblait vivre et tressaillir sur la poitrine de Melford.

— Est-ce que je serais dans la lune se dit l’Anglais ' d’une voix intérieure. Et dans l’état délirant de son cor- ,(veau, il ne trouvai pas cette idée déraisonnable : mais, vi- -vant ou mort, réveillé ou endormi, comme il souffrait -d’uiiesoif aiguë, il allongea son bras vers une petite table 1 de I laque et prit une grande coupe pleine d’eau fraîche qu’il avala d’un trait. Au même instant, il entendit deux -■mots de compassion qui seinbLaianti sortir de la tapisserie

- et qui ne pouvaient s’adresser qu’à lui : Poor youth ! pauvre jeune homme ! Ranimé par la fraîcheur de l’eau qu’il venait de boire, il se leva de la hauteur de son tori^e et regarda rapidement autour de lui pour découvrir le sausi-

' biocompatriote qui s’attendrissaitsurunfrère malheureux; . mais il n’aperçut aucun être vivant; il.ne vit qu’un biü zarre assemblage de meubles, sans nom et de statues sans

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forme humaiac; que des tentures chargées d'images, do fleurs, d’oiseaux, de quadrupèdes, d’arbres inconnus au globe terrestre, comme si la folle arabesque d’im aèvo fiévreux, échappée d’uu cerveau malade, se fûtd’elle-mémo matérialiséO'et brodée à l’aiguille sur les murailles d’un salon. Get étrange spectacle aurait donné des émotions dangereuses à un esprit fort et à un corps en bonne santé ; Melford sentit redoubler sa fièvre ; son front se couvrit do nuages; un acoès de faiblesse le fit retomber sur le chevet ; il fut assailli d’idées iucohérentes à travers lesquelles il poursuivit encore un instant le mot insaisissable de cette énigme; puis l’engourdissement de gla<;a de la tète aux pieds et il s’endormit.

A son réveil, le pâle rayon do l’aube jouait sur le guéridon avec la lueur agonisante de la veilleuse. Melford » sonflrait beaucoup moins. — Les blessures à la tète qui ne tuent pas sur-le-champ ne sont pas dangereuses, eLeo guérissent promptement, surtout quand la cicatrice ojiéro sur l’épiderme d’un marin anglais. Notre jeune homme, avec la noble insouciance de son âge et de son état, se réjouit de se sentir vivant et fortifié par le sommeil, et il*sc reposa pour son avenir sur les soins mystérieux des êtres invisibles -ou-surnatorels qui l’avaient gardé jusqu’à co moment.

— En supposantque je sois mort et passé dans la lune, se dit-il à lui-même, je ne vois pas qu’il y ait à s’aflligcr. J’ai été'fidéle à ma femme toute ma vie ; je suis pur devant Dieu ; je ne crains rien.

n prit une tasse do thé, qu’il trouva excellent et supérieur au thé de Londres, et se débarrassant de sa lourde dalmatiquc, à laquelle pourtant il devait une bienfaisante

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traaspiration, il sortit du lit pour examiner en détail les

localités, ^

Ilya dansleLi-éTi cet article: la porte de la chambre d’une jeune fille doit être invisible. Les Chinois ont voulu donner, par extension, un sens matériel au sens moraldc cette maxime. Il est impossible, en effet, de découvrir la porte d’un gynécée chinois . La chambre virgi nale es t comm e une de ces boîtes qui s’ouvrent par un point secret. Ce fut donc inutilement, grâce au Li-Ki, que Melford chercha la porte de sa chambre ; les quatre murs ne présentaient pas la moindre fissure ; la tenture, tout d’une pièce, les recouvrait sans aucune solution de continuité. Le jeune marin marcha vers la croisée; elle s’ouvrait sur un balcon gracieusement arrondi et saillant sur le jardin: mais ce balcon était comme une grande cage à barreaux de fer, peints et dissimulés par des festons de fleurs grimpantes. Le plancher de ce joli kiosque était à claire-voie et suspendu sur un petit lac envahi par des feuilles de nénuphar. Melford perça les rideaux de verdure qui cachaient la campagne, et il découvrit une terre inconnue, telle que sa mémoire de voyageur ne pouvait lui en offrir de pareille. En ce moment la vaste plaine, arrosée ]>ar un bras du fleuve Hoang-Ho, resplendissait des teintes de l’aurore tropicale, et l'œil n’y rencontrait, qu'à des distances infinies, un miao solitaire avec son dôme de porcelaine et son panache de cotonniers rouges ; rien n’indiquait cette terre fertile dont le chef est un laboureur couronné. A l’horizon, les montagnes vaporeuses se confondaient avec les nuances de l’aube, et donnaient à la campagne comme une bordure de nuages immobiles suspendus entre la terre et le ciel. •

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Melford inclina sa tôle sur sa poitrine et ferma les yeux pour se recueillir dans ses souvenirs. Laprofonde léthargie qui l’avait Vrappé sur le pavé d’Hog-Lane lui avait complètement dérobé cette faculté instinctive qui nous fait apprécier, même après le sommeil, la mesure de temps écoulé. Il se rappelait la scène d’Hog-Lane, mais à travers des songes si confus, qu’il lui aurait été impossible de préciser, dans un lointain plus ou moins reculé, ie Jour où la massue chinoise tomba sur son front. Deux choses seulement étaient assez claires pour lui : sa mort dans une rue populeuse, et sa résurrection dans un désert. Et que de ténèbres dans ces deux clartés 1 Le souvenir de sa femme vint l’assaillir au milieu de tant d’incertitudes. Il s’assit mélancoliquement sur le lit, et il pleura comme pleure un marin et un Anglais qui n’est plus ûer de son insensibilité quandilest seul. Pauvre Caroline I se disait-il en joignant les mains par-dessus la tête. Pauvre femme abandonnée à seize ans, avec deux enfants! Car elle doit en avoir deux aujourd’hui, une fille et un garçon... Et quel âge peut avoir le garçon?... Dieu le sait pour moi! Mon charmant petit Simon que j’aime tant, et qui danse peut-être sur les genoux de sa mère ! U me semble que je l’entends chanter la chanson de notre enfance :

Tht lion, and the um'eorn were figlhing for crown'.

Oh! si j’avais encore une vie à donner, je la donnerais pour voir une minute ma femme et mes enfants !

* L'autre vers est ainsi : Up came IheliltU dog and knocked them both lown. Le lion et la licorne se disputaient la couronne, le petit Chien saule par-deesus, et d'un coup tes jette on bas. C'est la oliansoii qu'on apprend aux petits en* (unis pour leur faire connaître les armes d'Angleterre.

LES XUÏTS -VXGLA.ISES '

Et il essuyait ses Larmes avec ua crôpeûe Chine, ce Q- .déle et tendre Melford.

Les rayons du soleil levant passaient à travers les barreaux fleuris du balcon, et donnaient à la chambre de Kia une teinte charmante. Après une nuit de veille et de souffrance, le soleil console et guérit; ce médecin céleste dore , le chevet du malade, infuse la joie dans son cœur; il fait croire à la vie et à la résurrection. La nuit est pleine de ■ doutes, de peurs, de frissons, de ténèbres morales qui s’évanouissent au lever du . soleil. La sérénité de l’âme, est Allé de la sérénité du ciel.

Melford s’abandonna volontiers à cette joie intérieure que donnent la convalescence et le premier rayon. Le marin trouve toujours, dans sa vie d’orages, des points de comparaison qui le consolent d’une position fâcheuse.

— Au fait, sedit-ü à lui-mème, on est mieux ici que sur l’écueil de Kâl-Imo, où je fus abandonné à l’âge de quinze ans.

D’instants en instants la chambre se faisait plus habitable aux yeux de Melford. La tapisserie s'animait au soleil comme un lambeau détaché de la campagne, et posé verticalement sur les murs. Sur cette tapisserie les ruisseaux roulaient des flots d’argent sous des ponts agrestes; les petites collines s’étageaient jusqu’au lambris avec des ondulations gracieuses , emportant avec elles, comme une chevelure, les forêts blondes chargées d’oiseaux du Paradis; des enfants aux jouesrfrarches. et rondes f lâtraient avec des chats Nankin devant leurs mères, qui les. regardaient obliquement et souriaient : un troupeau de chèvres sans cornes s’abreuvait aux rives d’un lac tout bleu comme de l’indigo eh fusion,- et lo bergerrcoillé de la moitié d’une

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orange, et couvert de hailluus d’or, agitait une baguette à cinq grelots sous le bec d’un paon immobile dans sa queue. Ce chaos était ravissant fi4<‘l>rouiller pièce à pièce ; l’oeil qui s’égarait dans leitouriwHon de ces folies ne s’en détachait plus. Des parfums / d’une I douceur inexprimable inondaient cette ' chambre, et semblaient appartenir à ce monde'idéal peint sur les murs; on y respirait encore je ne sais quoi de suave, d’angélique , d’erubaumé, quelcs jeoncs filles laissent dans l’alrnosphère sainte qui les enveloppe comme un vêtement virginal.

— On peut fort bien vivre dans cette chambre, dit Mel- • ford> pourvu qu’on me serve à dîner; car je sens que mon appétit de marin me tourmentera bientôt, ce qui me prouve que je ne suis pas aussi mort que je le croyais.Au moins ma femme sera contente de moi, si je la retrouve unjjour ; il n’y aura même aucun mérite à tenir dansceUc solitude mon serment de fidélité.

Et comme il se retournait vers le balcon pour admirer laicanipagne toute radieuse du soleil du tropique, il très-saillit en voyant, à deux pas de lui, une femme qni le regardait avec de petits yeux humides de compassion. •

L’inconnue était habillée comme le peuple de la tapisserie, et il semblait qu’elle s’était détachée de la muraille, et qu’elle avait grandi en présence de Melford. Le visage était la seule partie du corps de cette femme qui fût à découvert; elle était coiffée d’un léger turban de cacheinire

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qui ne laissait apercevoir sur les oreilles que doux virgules de cheveux blonds. Sa lobe de dessous d’un rouge ardent, ne se révélait qu’à mi-jambe, toute la partie supérieure étant voilée par une espèce de redingote de soie bleue; on aurait dit qu’elle avait pris pour parure un fragment de muraille indigo avec un soubassement écarlate. Du sommet des épaules tombaient deux manches d’étoffe d’un vert tendre, qui se gonflaient démesurément sur les mains, et prenaient la forme d’un manchon. Les rides n’avaient pas encore écrit sur les traits de cette personne un âge respectable; on s’apercevait pourtant que le soleil tropical ravageait ce visage avant les années. Telle qu’elle se présenta enfin à Melford , elle avait encore le charme de la femme et l’attrait de l’inconnu. Le jeune marin, assis sur son lit, les mains élargies en étançons, les yeux béants, la bouche ouverte par un cri avalé, regardait cette apparition, et tremblait de tous ses nerfs, comme un intrépide marin qui s’effraie de tout, hormis du danger. La femme, immobile comme l’épouse de Loth sur le chemin de la ville sans nom, secoua la tête par un mouvement automatique, et dit trois fois, avec l’accent anglais de Londres : Pauvre jeune homme !

L’orgueil britannique ne permit pas à Melford de s’étonner un instant que la langue anglaise fût parlée dans la lune ou dans quelqu’autre planète de l’infini. Il entama sur-le-champ la conversation.

— Où suis-je, madame? demanda-t-il, en joignant les mains.

— Dans le Céleste-Empire, répondit l’apparition.

— Je m’en doutais, dit Melford, comme dans un à parce.

— Et si vous voulez vivre, ajouta l'inconnue, soyez pru-

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dent comme le serpent, calme comme la tortue, et silencieux comme la nuit.

— Je serai tout cela, madame, parce que c’est votre plaisir.

— Soyez tranquille, nous veillons sur vous, pauvre jeune homme 1

— Oh 1 madame! parlez-moi, parlez-moi...

— Ne me demandez pas l’impossible; ma bouche doit être fermée ici; ma main seule peut s’ouvrir. J’ai déjà trop parlé. Nous nous reverrons, adieu.

Un panneau de la muraille s’ouvrit vivement et se referma de même. La femme disparut, en laissant un doux parfum de thé en fleur dans l’air qu’elle avait déplacé.

Jlelford respecta le mystère; il ne songea point à sonder les secrets de la muraille; en présence d’autres énigmes bien plus ténébreuses pour lui, il ne daigi.a pas s’arrêter à un secret de charnière voilé par la tapisserie. Il s’abîma dans de sérieuses réflexions. Une idée surtout le fit frémir. Oh ! se dit-il à lui-même, si cette femme de laquelle je dépends, et qui a le pouvoir d’entrer dans ma chambre, avait conçu pour moi quelque passion criminelle !... Oh ! ne crains rien, ma Caroline ! dans toutes les extrémités, je serai toujours digne de toi! digne de mes enfants !

Et levant la main, il prit à témoin le nouveau soleil du nouveau ciel de sa nouvelle planète, et fit un douzièrna serment de fidélité. Pourtant il n’osait s’avouer que la femme inconnue n’était pas dans les redoutables conditions de la beauté victorieuse. La vertu quelquefois est moins vertueuse qu’on ne pense. Phèdre était vieille et

horrible de laideur, nous aurions tous été Hippolyto.

Thésée, ruiné par des spéculations de peaux de monstres, L avait épousé Phèdre pour son argent. Voilà ce que Eaciuev n’a pas dit. O vertu de l’homme! Brutus, à Philippes, te connaissait bien 1

Melford se, disposa donc à abandonner son manteau à la première tentative de séduction.

Heureux de se sentir ainsi fort contre la puissance d’une femme de trente ans mûrie au soleil des tropiques, il s'assit sur une banquette polie comme une glace et qui se trouvait dans un coin du balcon sous des masses flottantes de fleurs à clochettes bleues et rouges. Melford pour embrasser la > campagne, .seule chose' qu’il j pût embrasser, déchira ce nuage de verdure' opaque, et le jeta, par lambeaux, à travers 'les grilles de fer, dans le lac inférieur. L’air et la lumière entrèrent à flots dans ce kiosque, où la .jeune et belle Kia, pudiquement récluse comme dans un niioo sacré, chantait l’hymme des ancêtres, en s’accompagnant du lu'chun, à treize cordes, l’instrument du sage Tay-Koung, Cls de Tchcou.

Le kiosque, comme un œil qui a soulevé sa paupière, regardait joyeusement le petit lac, le jardin de Kia, et la plaine immense, arrosée par le fleuve Hoang-Ho. Les gerbes de riz mûr se roulaient au soleil, en vagues d’or, jusqu’à l’horizon, comme une rner jaune caressée par les brises du milieu du jour. Les forêts de fagaras, poivriers de Chine , retentissaient des cris furieux des Choue-ouen, ivres de poivre et de soleil. Une pluie de lumière voilait, par intervalles, ia campagne , comme un immense tissu do rayons; il semblait alors que le grand astre se fondait en tourbillons de grains de feu, et versait un incendie sur l’arbre, la fleur, la plante, le saille, le rocher. Aux .

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bords du lac; une foule d’arbres s’étaient réunis en famille, comme pour so prêter le secours mutuel de leur ombrage contre les heures déToranlos du jour. Le lac lui-même élargissait son voile flottant de feuilles *do A;// -ou; comme un parasol aqfnatîque, et gardait ainsi sa fraîoheur’ recueillie ; et sous le dôme embrasé dos sycomores', des' ébéniers, des naucléas, se réfugiaient les arbustes à fleurs ' qui vivent d’ombre, l’iu-lan émaillé de fils d’i\'Oire ; l’huï-tang, symbole de la modestie ; le mo-li-koa, jasmin de la Chine; le fc/w-g fo. la fleur de longue vie, la fleur chéi-e aux ; poêles, et célébrée dans l’iramortol H-ki; le jiégé^long'qnii' garde sa fraîcheur rouge cent jours ; le mou-tan , autre-" ment nommé'Vhoaoueng, dont les fleurs s’épanouissent* comme des roses; et qui mérite par 'son' éclat la'rcfvaulé’ des jardmsj-ïoutes ces fleurs 'délicieuses avaient été plan-'* têés par la niain-doda jeune Kia," et elles élevaient leurs parfums comme un concert odorant, verscette autre fleur* vivante qui les effaçait encore par sa beauté:

Devant cette nature ardente,' amoureuse, embaumée,'*, Melford éprouva des sensations nenves,' filles de ces dan- • gereux climats qui dotment la faiblesse pour résister', ct< la force pour faire le mal. 11 aspira ces poisons de l’air' qu’un démon compose avec des rayons ‘et des parfums; choses pourtant si douces ! Il devina que cet'te atmosj)hérc' inconnue était pleine de séductions périlleuses et de mauvais conseils j et; tourmenté par ces terreurs d’un non-* veau genre, il ne songea 'pas' même à remercier cette ' nature secourable qui ne cicatrisait promptement les blessures de la tête que pour en ouvrir de plus mortelles' au cœur. Cependant, il se rassura bientôt en se voyant* Eêul dans une chambre solitaire, dans une maison rouetlo

comme une tombe, dans une campagne muette comme le désert. Il est vrai qu’une femme veillait auprès de lui invisible et présente , d’autant plus dangereuse, qu’elle était bonne, et qu’elle pouvait demander de l’amour en récompense de ses soins. Mais le jeune marin avait un si beau trésor de reconnaissance à déposer aux pieds de sa bienfaitrice , que ce don devait être accepté avec bien plus de joie que l’amour.

Comme il réfléchissait à sa position d’époux Adèle en péril, Melford entendit un bruit léger qui lui flt peur, quoique le soleil, ce brillant destructeur des fantômes, le couvrit comme un bouclier d’or. 11 garda quelques instants son immobilité, n’osant se retourner et alfronter l’inconnue; la curiosité l’aiguillonnant bientôt, il quitta le balcon, et jeta un regard rapide dans la chambre.

Il ne vit personne ; mais il y avait dans un sillon d’air un parfum bien connu qui attestait une visite toute récente. La main secourable et invisible avait déposé sur le guéridon un déjeuner complet, hygiéniquement calculé pour l’estomac d’un convalescent : une entrée de bourgeons de frêne, une racine de nénuphar bouillie, un poisson pêché dans le Kiang et grillé, des châtaignes d’eau nommées pii-si, et un gâteau de riz. Pour boisson, de la bière de grain et de thé. Tous ces mets avaient une étrange physionomie aux yeux d’un Européen ; mais il était aisé de voir , à l’exquise élégance du service , que l’amphytrion inconnu avait la plus haute confiance dans la délicatesse de sa table, et que les soins minutieux d’une femme s’étaient arrêtés en détail sur chaque plat, pour le faire agréer au jeune prisonnier.

Melford mangea comme un marin naufragé qui s’inquiète

fort peu du genre de sa nourriture ; il crut nièniequela politesse et la reconnaissance lui faisaient une obligation (1 avoir de l'appétit. Chariue morceau avalé était une syllabe du long remerciement adressé à l’inconnue sur la porcelaine des plats; il affecta de donner un bruit significatif au mécanisme de sa bouche dévorante, afin de faire retentir sa reconnaissance aux oreilles tendues derrière les panneaux indiscrets.

Quelquefois, pourtant, une réflexion amère tombait sur la pointe de ses cinq doigts, fourchette delà nature, et les clouait sur l’assiette. Hélas ! se disait-il, voilà encore une obligation que je contracte, envers une femme dont l’exigence se proportionnera sans doute aux services qu’elle m’aura rendus! Melford était dans la position d’Hugolin, qui mangea ses enfants pour leur conserver leur père; Melford se sacrifiait pour sa femme, sa fille et son adoré Simon.

Quelquefois il se rappelait son ami Bromblcy, qui s’étant égaré à la chasse, vers l’Orénoque, sur les frontières de la trihu du Grand-Serpent, fut obligé d’épouser 0-eïa, la fille du roi, laquelle avait des narines fiottantes et un teint rouge comme la tige du campêche. Brombley sô soumit à l’amour équinoxial de la rouge 0-eïa; il fut tatoué ; il adora les Manitous, il mangea une côtelette d’Anglais ; il coupa deux chevelures à deux chefs de la Tortii e; il apprit à jouer du tchü-chit-koué , comme Chactas ; il alluma le feu du conseil; il porta sur son dos un petit sac rempli des os de ses pères, qui n’étaient pas s<-s peres; et à la mort du roi, élu lui-même roi de la tribu, il perdit une bataille et fut mangé par ses ennemis, malgré IcS égards dus à son raug.

2S0 LES NÜITS ANGLAISES

Notre jeune marin, plongé dans scs réflexions, n’avait pas aperçu d’abord une pipe qui s’allongeait démesurément sur la couverture de son lit, et auprès de la noix une boîte pleine, sans doute, de la substance opiacée chérie des marins. Melford, le mate de la Jmmna, était trop bon genüeman pour fumer la pipe ; mars l’ennui est le père de tous les vicesj C’est un prisonnier' qui a inventé le tabac. Melford chargea sa pipe ; il approcha la noix d’un' petit réchaud à charbons',' se cottcha sur son lit et fuma. I/iinprudentl il fumait de l’opium !

Fumé à petite dose,' l’opium a des effets salutaires sur le cerveau des Asiatiques; mais"il agit avec une violence* mystérieuse sur les Européens 'qui l’aspirent pour la première fois. Melford entra ‘dans un monde * inconnu à la suite de la dixième bouffée lancée au plafond. Le plus étrange des'rêves'se déroula devant’ ses grands yeux ouverts et humides d’un plaisir douloureux. Le rêve est fils de l’opium; l’Apocalypse n’est que de l’opium en versets.

Melford vit tomber les quatre murs de sa chambre, et il IcS' suivit longtemps dans des profondeurs infinies, où ils volaient comme des feuilles sèches' que i la brise emporte; ' îhrestaylui, couché dans un'kiosque' flottant, comme un' aérostat bordé de fleurs à clochettes rouges : au-dessous do lui, il vit tourner le globe de la terre avec une majes- ' tueuse lenteur; il passa toutes les nations en revue; il; voyait' surgir à l’horizon des pointes' de minarets et des* dômes de pagodes qui croissaient rapidement, s’avançaient et roulaient, emportant avec eux des villes énormes, et dos populations tumultueuses comme des vagues vivantes et peintes de mille couleurs; puis arrivaient les désertsi-' unis et pâles comme des océans glacés, entraînant des ‘

AîîGLAIS ET CHINOIS 2ol

pyramides si hautes que -Melford se soulevait oonvulsi v cment de peur d’ètre blessé par leurs poiutes; après, les solitudes sombres, coupées de lacs et de fleuves, toutes retentissautes des cris de lions et de tigres, toutes couvertes de nuages d’oiseaux dorés. C’était une cascade ide tableaux à lasser une paupière d’airain: les montagnes volcaniques tombaient sur les. pics de neige; les plaines, aux tranquilles pâturages, sur les champs de bataille, embrasés par l’artillerie; les océans bouleversés par les tempêtes sur les savanes vertes et les épis jaunes ; les colonnades pleines d’acclamations sur les cimetières pleins de silence p la vie se: précipitait sur la mort , . la lumière sur l’ombre, le deuil sur la joie, le fracassur le calme, et toujours dans des proportions iuflmes,mais qu’un seul regard saisissait au vol par un miracle de l’opium. Puis, le globe du mondeseinbla s’arrêter comme une meule arrivanlà son dernier degré d’impulsion ; un brouillard s’étendit d’un horizon à l’antre et se, déchira avec un craquement horrible; Londres sortitdece chaoscorame une planète créée au souffle de Melford. II seinlda au jeune marin qu’il était debout ■sur on pied, l’autre lancé en arrière, et le torse en avant, dans l’attitude de la Renommée ou du Mercure de Jean do Bologne, sur la coupole de la basilique de Saint-Paul. La (Cité prodigieuse ! se déroulait à. perte de vue avec une I exactitude do relief qui appartient à la vision et ne se retrouve jamais dans la nature incohérente des songes. Il entendait mugir la Tamise, à sa gauche, sous les arches cyclopccnnes du pont de la Tour; il voyait trembler les toulfes d’iiOibes sur le -sommet des grands édifices de la Cité : il voyait s’élargir, dans l’abîme ouvert sous ses pieds, . les quatre flancs, monstrueux de .Saint-Paul, comme s’il

eût choisi une montagne de marbre sculpté pour en faire Bon observatoire et son piédestal. De là, ses regards se précipitaient avec d’éblouissants vertiges, sur des rues larges et éternelles qui se confondaient à l’horizon do brume dans les ombrages solennels du jardin de Kensington.

Il comptait un à un, et tous à la fois, les trois cents clochers, les obélisques industriels, les colonnes votives, les tours, les coupoles noires, toutes ces innombrables formes, élancées comme des piliers gigantesques pour soutenir un ciel plat qui s'écroule; et, par un effrayant caprice de la vision, ce monde de rues, de palais, de places publiques, de jardins, ce monde infini était inhabité; la désolation de la solitude peuplait cette capitale de l’univers, cette Palmyre avant les ruines; les longues files des vaisseaux stationnés dans les méandres du fleuve avaient leurs ponts déserts et leurs mâts joyeusement pavoisés; les grands édifices du commerce semblaient attendre la foule accoutumée qui n’arrivait pas; les vitres luisantes ne laissaient voir que des appartements vides ; les pavés n’étaient assombris que par l’ombre immobile des maisons et des clochers, et cette ombre était effrayante à voir en l’absence du soleil.

Un cri, un seulcri, un cri lamentable, comme la grande voix qui sort des forêts dans la nuit, monta des profondeurs de la ville au pinacle de Saint-Paul. Melford sentit ,’a coupole frissonner sous son pied, comme une cloche ébranlée qui va sonner; il plongea son regard dans Firingdmi, la plus large rue de Londres, car il lui semblait que le cri funèbre partait delà. Faringdon était éclairé par un ' jour d’une teinte inconnue, et que le seul prisme des rêves décom]}ose; au miUeu du pavé rampait une ombre allon-

gée, l’ombre d*un corps humain encore invisible, et tout prêt de se montrer au regard qui l’attend et le redoute. Le corps parut, et Melford, du haut de ses nues, lui tendit les bras, et son cri d’amour bouillonna dans sa poitrine sans pouvoir franchir ses lèvres ; il avait reconnu sa femme I sa chère Caroline abandonnée ! Elle marchait du pas solennel des fantômes, l’œil fixe, les bras allongés, traînant les plis d’un linceul taille en robe, et ressemblant à la reine des tombeaux visitant ses domaines et se réjouissant de ne trouver dans la ville superbe que la solitude et la désolation, ces deux locataires de la mort 1

Alors, avec l’explosion d’un orchestre de tonnerres, la basilique de Saint-Paul parut s’écrouler sur Londres, et Melford, emporté par des tourbillons de blocs de marbre volant comme des grains de poussière, parcourut un monde sans forme et sans nom, plein d’étincelles et de grands bruits d’eaux dans des gouffres, un monde qui se révèle dans la tête convulsive tombée sous la hache du bourreau.

Puis tout à coup l’agitation fiévreuse qui le brûlait cessa ; Use vit et se reconnut dans un grand miroir incliné au mur d’une chambre; il lui semblait qu’il avait été brodé à l’aiguille sur une tapisserie, etqu’on l’avait mêlé à d’autres images grimaçant autour de lui. Il se souriait à luimême dans la glace; il voulait se tendre les bras, maisi) était devenu personnage de paravent, habillé en mandarin incrusté sur étoffe, et n’ayant conservé que la mobilité de ses yeux. Un dernier accès d’opium l’embarqua sur un / vaisseau démâté qui naufrageait sur des écueils de glace; il se heurtait à des falaises de neige à pic; il réveillait, en s’asseyant, des familles d’ours blancs qu’il prenait pour

des banquettes de repos ; il -voyait passer devant lui lie cadavre (lu soleil avec une barbe de glaçons ; il trouvait la porte ouverte d’une maison absente, et il entrait, haletant; il cherchait l’escalier, il rencontrait un lit ; il entr’ouvrait les rideaux de l’alcôve, etune vieille femme pâle, çouchée, l’arrêtait par le bras, faisait craquer ses dents et lui souriait. La vision arrivait à sa fin, le rêve commençait; les derniers elfets du poison s’éteignaient dans le cerv«in; le doux sommeil, avec ses songes légers, colorait déjà de ses teintes douces le visage du jeune marin. Après tanft de courses il dormait enfin, ce pauvre Melford !

Quand il' se réveilla il vit sa chambre éclairée par les rayons de la lune, ce qui le mit dans une grande mdècision sur la quantité d’heures données au sommeil. Il rentra, par curiosité, dans les minutieux détails de scs visions et de ses rêves, et cette revue l’amusa singulièrement. — Ma foi; sa'dit-il, je voudrais toujours vivre comme j’ai dormi !... Voilà une existence !... c’est peut-être le songe qui est la vie réelle, et la vie réellequi est le songe!... Cependant, il me semble que j’ai là quelque chose de plomlié dans le cerveau !... N’importe ! si je suis dans la lune je jouis d’un heau clair de terre.

Il se leva, et la fraîcheur de la nuit passant sur son, -visage, lui donna une vie nouvelle; en deux jours, il ressuscitait trois fois. Ce fut, sans doute, par un effet mystérieux de la dernière puissance de l’opium, qu’il se sentit surexcité par une gaieté folle, inconnue à son tempérament ordinaire; il s’assit sur le balcon, et adressa de bienveillants sourires à la campagne qui resplendissait sous la lune de Chine, a-vec autant d’éclat que lejardin de Saint- James sous le soleil de Londres, à midi, au mois de juillet.

Ivre de joie et de plaisir, Jlclford ne se contint plus, et d*une voix fausse et goudronnée, mais retentissante, U entonna le chant du départ du marin anglais.

Corne ail liands ahi y lhe auchor From (riends ami relations u'e 'jo, r II hlulibers and cries, dectl tlcaiik her, tihii'U toan taice aaother tri Coio.

Venez tous, mateluts, tirer l’ancre.

Nous qnitlADs nos amis, nés frarents.

Poil suiigluUe et pleure, que leaiolrle la remercie 1 Elle en prendra bientôt un autre à la reniurque.

(Traduction libre.)

11 achevait son premier couplet, lorsqu’il fut arrête brusquement par une apparition qui no pouvait être classée parmi les fantômes de sa dernière vision opiacée. Sur la rive opposée du, petit lac, se détachait, au clair de lune, avec des contours de forme bien arrêtés, une ligure vivante dont l’étonnement se manifestait par une immobilité convulsive. Il eût été impossible à.Mclford de dire à quel sexe et à quelle nation cct être nocturne appartenait : sa tête, ses épaules, ses hanches, sa ceinture, tout hérissés de légères formes indécises et flottantes, le faisaient parfois ressembler à un arbre épanouissant scs feuilles à l'halcine de la nuit.

Melford se rassura un instant avec cette idée végétale; mais l’arbre poussa deux cris sourvls, absolument semblables aux notes lugubres des hiboux, et allongeant un, pied en avant, l’autre en arrière, il mit une llèche sur la corde d’un grand arc, et visa droit à la j[ioitrine de Melford.

Z.S8 TnriTS A.NGUIISE8

Le mandarin Sampao, Vy-tchend de la poste , comme M. Conte à Paris , fut assailli, à son retour à Canton, par une foule de bruits alarmants. L’équipage de la Jamesina avait redemandé son jeune mate Melford à toutes les factoreries des Hongs, à tous les souterrains d’Hog-Lane, et aux quarante miUe barques qui contiennent la population flottante de Canton. Le post-captain de la Jamesina demanda impérieusement et obtint la permission d’entrer dans la ville, et s’installa dans le palais de l’Œil, menaçant de n’en sortir qu’avec Melford mort ou vif. L’Œil se jeta aux pieds du post-captain, et Jura sur le saint tcheouli du grand Koung-Taée qu’il ne prendrait aucune nourriture avant d’avoir découvert le male perdu. Une rumeur Bourde disait que Melford avait été assassiné devant la maison du mandarin Sampao.

Sampao ne fut pas rassuré après la visite minutieuse opérée dans sa maison ; il pressentit que l’Œil, engagé par son serment à mourir de faim, pousserait les recherches aux extrémités , et que sa redoutable sagacité bien connue, tournerait enfin ses soupçons du côté du cimetière où Melford était inhumé. Au comble de la terreur, l’infortuné mandarin reprit le chemin de sa maison de campagne, un peu après le coucher du soleil, et se fit accompagner de son fils le vaillant Kien , capitaine des Tigres dans la garde impériale (de Pékin, bien entendu).

Sien, alors en congé, venait de recevoir l’ordre d’inspecter les fortifications de Bocca-Tigris, lesquelles consistaient en deux paravents chinois représentant des monstres qui tirent des coups de canon sur des ennemis absents. En Chine, les inspecteurs inspectent réellement ; Eien avait fait sa tournée à Bocca-Tigris, il avait repeint les canons que l’humidité de la rivière avait un peu endommagés, puis il accourut à l’appel de son père.

C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, d’une taille au-dessus de la chinoise; sa figure avait des reflets européens ; son œil était à peu près horizontal ; une belle moustache noire annonçaitlegrade qu’il occupait dans l’ar» mée. Il portait un costume magnifique, c’est-à-dire, une longue tunique tachetée de blanc, un casque façon gépide, avec deux yeux peints sous le cimier, et surmonté d’une plume de paon ; son dos était hérissé d’une multitude de flèches pointées dans un vaste carquois. Il tenait un arc à la main. Outre ses qualités guerrières, le jeune Kien, Qls de la septième femme de Sampao, avait pour son père une vénération respectueuse , sans exemple même en Chine, le pays des bons fils et des pères dénaturés. Eien avait toujours à la bouche cette belle maxime : Qui abjure la piété filiale ne veut avoir personne à aimer; maxime écrite dans Eoung-See, que les barbares appellent Confucius.

Sampao et Eien, sortis de leur barque, s’acheminaient vers la maison de campagne, gardant tous deux un^profond silence, selon la coutume des Chinois lorsqu’ils n’ont plus rien à se dire. Arrivé devant le pavillon des domestiques, Sampao poussa un petit cri, semblable à celui du grillon, et la porte s’ouvrit au maître. Deux gestes et une syllabe suffirent pour demander aux serviteurs l’endroit

préois où le jeune Anglais avait été easevoli. Les domestiques épouvaatés feigaireut d’àtre eooore dans les^visions du sommeil, et se flreat répéter la question pour se donner le temps de réfléchir. Sampao, cette fois, leur ordonna de marcher vers le cimctière et les y suivit avec son üls Kien. Les domestiques, de plus en plus effrayés par les regards et: la moustache du oapitaine Kien, et comprenant qu'il s’agissait d’une exhumation impossible, se jetèrent la face contre terre* et dirent qu’au lieu d'ensevelir Molford, ils avaient précipité le cadavre, avec une pierre au cou, dans le petit lac de la maison. Kien prit deux flèches dans son carquois , et il s’apprêtait à une double exécution, lorsque son père lui cita le verset du Li-Ki^: Ne verse ftoint 'desmg>sur ies (omèrouæ.' Btailleurs, Sampao, on instant révolté lui-môme de la désobéissance de ses domestiques, s’applaudit ensuite de ce nouvel incidont, qui rendait infruotueuse toute recherche faite par l’autorité supérieure dans le cimetière votsin>de sa maison. 11 se convainquit facilement que la terre> autour de lui n'avait pas été remuée, et que nulle fosse nouvelle n’avait été ouverte depuis la mort de sa dernière femme, la discrète Yé-Tché.

Ordre fut donné aux domestiques de se retirer.

Pour apaiser les ombres des morts , irritées sans doute par la sanglante menace du capitaine Kien, le mandarin et son fils entonnèremt en duo, et sans l’accompagnement obligé du lo national, l’hymne en l’honneur dos ancôtres.

See hoang sien tsou You ling yu lieu.

LofW|ue je songe & vous, t mes sages ancitrea,

Jftme seos élevé jusqu'aux cioux.

A.XGLA.IS ET CHINOIS 2o9

A peine avaient-ils terminé ce chant sacré, qu’une voix lointaine, mais qui arrivait claire et distincte dans le silence des nuits, frappa de terreur le vaillant Kien et le prudent mandarin. Ce dialogue concis s’éleva entre nos deux Chinois. Entends — oui — une voix — terrible — anglaise — un fantôme — une avaitt-garde — le marin — il est là — mort — vivant — vengeur.

Si les barbares, comme nous, adoptaient cette concision, que de sottises nous épargnerions à nos lèvres ! Une ohambre de députés chinois terminerait une session en un jour.

Le mandarin se plaça derrière le carquois de son ûls, et ils marchèrent tous deux dans la direction du polit bois qui masquait un des côtés du lac: ainsi, plus rapprochés de leur maison , ils reconnurent sans équivoque Forigine de la voix. Sampao, le lettré, se traduisit avec effroi les menaçantes syllabes de la chanson dos marins anglais. Une sueur glacée tomba du oiol des tropiques sur Fépiderme du mandarin. Va! — dit Bampao, et Eien alla.

Kien sortit du pertit bois, et s’avança jusque sur la rive du lac, en face et à peu de ^stance du kiosque de sa sœur Kia. Si le vaillant capitaine avait vu la lune mangée par les deux dragons bleus qui détestent tant celto planète, il n’eût pas été saisi d’une telle stupéfaction. Ce qu’il voyait n’avait pas de nom dans la langue chinoise: sur le balcon de sa chaste sœur, un homme, en robe de chambre jaune de mandarin, chantant un refrain leste et choquant, avec l’insolence d’un maître de maison !

L’indignation fit taire les conseils de la prudence dans l’âme du vaillant Kien. C’est alors qu’il décocha une flèche sur le kiosque où chantait Flnconnu.

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Melford. assis au balcon de la chambre de Eia, où nous l’avons laissé, ne s’épouvanta point de la flèche dirigée sur lui ; mais cette espèce de danger le rendit subitement à la raison et à la prudence. Avec l’agilité du marin, il s’élança en arrière du balcon dans la chambre, et esquiva le coup; puis, il ferma les volets intérieurs, et attendit la suite de cette étrange scène dans la plus profonde obscurité.

J’ai lu, se dit-il à lui-même, bien des livres de voyages; je n’y ai jamais trouvé une aventure semblable à la mienne, si toutefois c’est une aventure, car il n’est pas bien prouvé que je sois vivant. Au contraire, tout semble m’annoncer que je suis mort, et, au fond, je ne demande pas mieux que d’être mort ; cela d’abord me dispensera de la peine de mourir une seconde fois, puisque je me souviens parfaitement que j’ai expiré dans mes bras, à Hog-Lane, et qu’il est fort difflcile de mourir. Ensuite, si par hasard je n’étais pas mort, je prévois que ma vie deviendrait si embarrassante, dans ces mystères qui m’environnent, que je serais obligé de m’étrangler pour me délivrer de tant de soucis, trop contraires à mon humeur.

Comme il terminait ce monologue, un fracas épouvantable de voix, de hurlements, de tintements de cuivre, et de porcelaines brisées s’écroulant en cascades, troubla le silence, jusqu’à ce moment tumuiaire, de la maison. Des cris perçants de femmes dominaient ce tumulte; on eût dit d’une ville prise d’assaut. La chambre de Melford tremblait comme la cabine d’un vaisseau sur une mer houleuse ; les murailles craquaient comme des paravents qui se fendent; les magots s’entrechoquaient sur les con-

soles de laque, comme des idoles inanimées, et tous ces bruits fort distincts se confondaient avec une multitude d’autres bruits mystérieux que l’oreille n’expliquait pas, et qui semblaient encore appartenir à ce monde idéal, dans lequel Melford croyait vivre depuis le jour de sa mort.

Que sont les incidents de notre prosaïque et ennuyeuse vie bourgeoise, qu’on appelle la vie réelle, auprès de ces révélations de l’inconnu, si communes dans l’existence des marins? Melford, brave comme le cabestan qui ne tremble pas sous une pluie de boulets, sentit pour la première fois dos émotions qui semblaient accuser son courage. La tète encore étourdie des visions de l’opium, il ne pouvait ni réfléchir, ni se déterminer à quelque chose : quelle décision d’ailleurs aurait-il prise? Il ne pouvait être que le héros passif de volontés supérieures à la sienne.

Me résigner et attendre , se dit- il en s’asseyant sur son lit Voilà ce qu’il pouvait. Il s« résigna donc et attendit.

La patience et la résignation sont les vertus théologales du marin. Voué, par son état, aux épreuves d’uno existence fabuleuse, celui qui passe sa vio à attendre un boulet sur le front s’estime toujours heureux quand ce qui lui tombe sur la tète n’est pas un boulet. Le marin anglais a de plus un avantage qu’il doit au caractère général de sa nation : ses nerfs sont solides comme des lames de bronze, et dans sa soif d’émotions, il recherche de préférence les aventures assez orageuses pour donner quelque ébranlement à son épiderme d’airain. Cette fois, Melford avait lieu d’ètre satisfait : dormant ou réveillé, il avait traversé tout un monde en deux jours: il na

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