‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 9 sur 16 · BONHEUR U’UN MILLIONNAIRE · texte numérisé non relu

BONHEUR U’UN MILLIONNAIRE

famille, on lui dit qu’il no restait plus qu’uno chambre Bans lit.

— Je dormirai sur un fauteuil, réponditle coutelier.

Et il entra dans la salle à manger. On lisait sur la porte;

Diningroom.

Il prit une carte et lut ;

Ox-taü toup Fish of eienj sort Ufut pies Rump-sUacl:

— Comme à Birmingham, dit Shofüeld stupéfait... C’est bien singulier! A Birmingham, on ne trouvait pas une tyllabv. italienne dans toute la ville, et Birmingham, ma foi, est dix fois plus beau que Naples, qui me paraît bien laid, et bien sale surtout. Il faut que les Anglais s’amusent bien dans ce pays, pour avoir ainsi la rage d’y venir. Naples m’a l’air d’avoir été bâti exprès pour les Anglais.

En ce moment, son nouveau domestique, Micali, arriva.

Shoffîeld lui tendit cordialement la main et le fit asseoir. Micali s’assit sans façon.

— Je n’ai trouvé qu’une chambre, dit Shofiield, dans cet hôtel...

— Soyez tranquille et déjeunez, je vous logerai mieux. Ne vous inquiétez de rien. Comment trouvez-vous ce potage à la tortue ?

— Aussi bon qu’à Sivan-Tnn à Birmingham. Les Napolitains doivent beaucoup aimer ce potage?

— Les Napolitains le trouveraient exécrables; c’est une

soupe de lave ; ils croiraient manger le Vésuve en bol. On ne fait cela ici que pour les Anglais.

— La carte est tout anglaise; regarde....

— La carte! dites-vous! oh! toute l’Italie est aujourd’hui une hotte anglaise; l’Italie est bien plus anglaise que l’Angleterre. Les Anglais émigrent sans cesse. A Rome, tout le monde est Anglais, excepté le pape. Me permettezvous de vous interroger, milord?

— Oui, oui, ne te gêne pas, interroge...

— C’est sans doute pour votre plaisir que vous venez à Naples?

— Certainement, comme tous les autres. Je suis riche, je veux être heureux, je veux jouir.

— Vous n’étiez pas heureux en Augieterre?

— J’étais comme les autres.

— Que faisiez-vous ?

— Je montais à cheval, je me promenais, je mangeais du saumon, je plantais des arbres; je lisais la Reoua de. M. Kemble, j’achetais des paires de gants ; que veux-tu qu’on fasse quand on est riche et oisif?

— C’est juste... et alors vous êtes venu en Italie pour...

— Pour faire comme les autres. Les Anglais doivent s’amuser beaucoup ici, puisqu’ils y sont tous.

— Vous verrez. Comptez-vous rester longtemps en Italie?

— Je ne sais pas. Les Anglais y restent-ils longtemps ordinairement?

— Les lords et les membres de la chambre des communes y séjournent pendant les vacances du parlement Les riches Anglais qui n’ont pas de fonctions publiques

BONHEÜK D’tm MILLIONNAIBB 170

posent leur vie à se promener de Naples à Venise: ordinairement ils meurent à Florence. Dans les cimetières de Florence, il n’y a plus que des ossements anglais. Il faut vous dire qu’à Florence, on meurt très-agréablement

— Ce que tu me dis me fait déjà présumer que le confortable italien est supérieur au nôtre. Les rues italiennes doivent avoir de plus beaux trottoirs, de plus beaux pavés, de plus beau gaz que chez nous...

— Écoutez, milord, je connais très-bien l’Angleterre, mais je ne connais pas encore les Anglais. Excusez-moi pour eux. Les Anglais se bâtissent des maisons fort commodes; ils les doublent de tapis; ils les ornent de meubles à coins ronds; ils se font des rues admirables, bien larges et tirées au cordeau ; ils suppriment la nuit avec le gaz ; ils se donnent des pavés de velours ; et quand ils sont parvenus à se faire une vie bien douce au dedans et au dehors, ils s’enferment dans une chaise de poste, et voüt vivre dans des pays où Tonne sent que des aiguilles sous les pieds et des angles aux coudes. Expliquez-moi cela, milord, vous qui êtes Anglais?

— Moi je ne puis rien t’expliquer, Micali; je te dirai franchement que je ne sais rien; je ne suis pas lord, je ne suis pas noble, je ne suis pas savant; je suis un malheureux industriel qui ai travaillé quarante ans pour faire fortune,'et qui cherche un peu do bonheur avec mon argent. J’ai cinquante-huit ans; à quinze ans je faisais des manches de couteau, depuis cinq heures du matin jusqu’à dix heures du soir: je vivais avec des patates et de Talc; je lisais la Bible. L’hiver dernier je menais encore cette vie-là. Que te dirai-je, Tennui s’est emparé do

moi. J’ai voulu me presser de jouir un peu avant de mourir. "Veux-tu m’aider à chercher quelque chose qui me fasse apercevoir que j’existe et que j’ai des millions?

Micali secoua la tête avec un air de compassion mélancolique.

— Ce pauvre homme! dit-il, il a passé les trois quarts de sa vie à faire des couteaux !... Je vous demande, monsieur, si ce Lazzarone demi-nu, qui u’a jamais rien fait, a été plus malheureux que vous. Je crois, moi, que le bonheur ne se trouve que dans une pauvreté robuste qui a toujours une lieue de mer à ses pieds, et un rayon de soleil sur la tête.

— Mon Dieu ! s’écria Sholïield, tu parles comme un auteur, Micali!...

— Oh! je me parlais à moi-même... Il y a là-has, dans cette île verte , des pêcheurs , propriétaires d’un filet et d’une cabane ; la mer et le soleil leur bronzent l’épiderme et leur inoculent une éternelle santé. Ils ont de grandes et belles femmes, dont le sein briserait un corset; ils ont des enfants bruns qui jouent sur l’algue, et vivent dans l’eau avec les petits poissons et les coquillages ; ils ont un festin du soir, avec des plats exquis, embaumés et irritants comme ces flots d’où sortit Vénus-Aphrodite ; ils ont des jours et des travaux remplis de chansons; des soirées de gaieté folle sous la treille; des nuits, des nuits!!... Et c’est pour eux que le soleil se lève, que les étoiles brillent , que la mer chante , que les pins s’arrondissent , que l’orqnger fleurit! Ces hommes, ees pauvres pêcheurs, ces mendiants de la mer, prenez-en trois au hasard; ils ont consommé plus de bonheur dans leur vie que tous les millionnaires de la Grande-Bretagne, depuis Guillaume,

BOXHEUn d’un millionnaire

qui est roi, jusques à vous, monsieur qui ôtes coutelier.

Shoffleld écoutait, bouche béante, ce domestique philosophe qui loi parlait ainsi.

Micali regardait le golfe par la croisée ouverte, et souriait.

— Je me parlais encore à moi-même, dit Micali; excusez-moi, monsieur.

— Et toi, Micali, dit Shoffleld en riant; es-tu heureux?

— Moi !... J’ai servi quatre maîtres, tout exprès pour les humilier par mon bonheur.

— Des maîtres anglais ?

— Tous Anglais, et riches comme une mine du Pérou.

— Que sont-ils devenus?

— Je les ai enterrés l’un après l’autre, à Florence, au Campo-Santo de San-Spirito, Ils se portaient fort bien ; ils étaient frais et vigoureux, ils sont morts contre toutes les règles de la médecine, sans raison. Ils avaient la maladie de la vie ; c’est ce qui les a tués.

— . Micali, je prendrai le spleen en t’écoutant. Parlons d’autre chose; sortons, mon déjeuner estûni... Dis-moi, qu’y a-t-il à voir de curieux à Naples?

— Rien du tout; c’est une ville comme toutes les villes; il y a des maisons alignées qui font des rues, et des gens qui marchent sans savoir où ils vont. Seulement les rues sont plus laides ici que partout ailleurs. Naples n’est pas à Naples ; il faut sortir de la ville pour la voir.

— Eh bien? sortons.

Ds partirent pour Pompeïa.

— Avez-vous jamais entendu parler de Pompeïa? dit Micali à Shoffleld, chemin faisant.

— Jamais, répondit le bon coutelier.

LES NUITS ANGLiîSES

— C'est la chose la plus curieuse de l’Ilalie ; quand vous curez vu Pompcïa, vous > ourrez rentrer à Birmingham.

— Est-ce plus beau que Londres?

— Vous verrez,

A un quart de lieue de la mer ils découvrirent la cité >aomic.

— Voilà Pompeïa, dit Micali.

— Ah ! c’est Pompeïa, cela!... dit ShofBeld stupéfait ; je crois que j’ai oublié mes gants à l’hôtel.

— Voulez-vous prendre les miens?

— Non, je mettrai mes mains dans mes poches : c’est qu’il me semble que je vois des Anglais lâchas.

— Oui, ce sont vos compagnons du paquebot; ils sont devant la maison de Diomède.

— Ils vont rendre visite à M. Diomède?

— Non, CO Diomède est un grec-napolitain, qui vivait dans cette maison, il y a dix-sept cent cinquante-cinq ans.

— Comment savez-vous cda.'vous, dans votre état domestique?

— Nous savons tout cela, ici.

Cependant Shoffîcld s’était mêlé à la nombreuseï société anglaise qui se promenait dans la rue des tombeaux. Les dames étaient en grande tenue de kings-iheatre ; toutes ics étoircs d’Everington, toutes les popelines de Dublin, ondulaient mollement sur le pavé de lave, en couvrant les formes anguleuses de ces Anglaises voyageuses, chassées de leur üe par la beauté presque universelle' des Anglaises (jm ne voyagent pas. Les hommes avaient des costumes de raout ; ils portaient des chapeaux de baronnet, de Cn castor, que l’on fabrique si mal dans le S.rand. Les grooms

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Eù.NiiEun n’ü:^ bik.t TONViîn'S 18S

suivaient atvcc leuia piiauls. lia cicérone disait en ilalieu- ; Ecco la c^isa di Diomede, Sfpolio ufiHa bimre dàl .Wwtuv,' oUatda anni doppo lesu^Cri^o. — Ecco un’ osb rià 0 iUiçit.‘ *-t Ecco, la ftmia d’ Ercolaud. —CEcçO' la kdega,' o cafc^ /lave (/li^Dotnaiii pigliai:ano’sprbelli',doj)pa^ranzo. — Ecco la ■eaia di Caims GiVis* — Ecrd la easa.dJiCnïusEullaftnSi'^' Ecep dljçmpio dcUa Fortuna Augusla. — H F*)rd — - Jl lètHpil) '

M^’£tc^^le^— H Tcatroiragicoj—.llUmpiad'Eedxlapio.— Ecco, aignori,' l’AviJileatro! • ' . ! ; • . ! t.’.

tlïes Ao^ais I iiassaient prooc$ 6 â«fuiellemQntf'<l«vaat cè& ruines vénérables, .avea une adrjmartiiottàiU^Uo ct «oncontréu ; üs écoulaient lo oicerone cooîme'sîiis l’aviient com- -piris ;idc 8 -Anglaises Itngnaicntle templo’d’HçDCulc. etdi- '«aîpril !^tWy»n«cej. uertz-tfiicc ; Ica pins savantes d’cntco elles 'Clinf chutent ikaiS'toàld'diyron les vers que le poëto a consacrés à ritàlie, et elles trouvaient : • ''

»<(. Reine au 6 épnlcro,;lhattr 0 ss 6 du inonde, i , qu’as-tu fait n'do ta-spleiideur? ïo CS couchée dans ton linoeuH Rome 1» i 3 sC une tête de mort rongée. Hélas ! hélas !» -

' ' Puis, dlos cherchaient antre chose et ne trouvaient ]Hus Tien. Le cteerooe chassait. aux lézards; Ics'Anglais pre- ' nakiTit des poses, de méditation, et bâillaient derrière leurs foulards iadions. Le spectacle était aussi) triste que le ' 8 i)c'otâteur. Sho0ieldjdemaadait’'à Hicaliipourquoi.lc t>

^ d’une' ioscripUon.mitrqao était un. u aujourd’hui ; cela le !■ profjccupait béancoup. Micali,'les bras croisés, souriait îHéiancoliqÙMnent-ct ire-rcpondaitpas.

' ■ Baxlon? qui avait appris ritalioni à Londres, d’un Français qui ne le Savait pas, voulnt -engager alors une conversàlion avec le cicerone.' L'Anglais- prenait une syllabe au fond 'de sa' poitrine , la hissait -pèniblcraont sous a

langue, et la tourmentait pour la forcer à se faire italienne. La syllabe rebelle restait anglaise, par esprit national, et le cicerone no comprenait pas. Cette conversation ayant été bientôt épuisée, Baxton eut recours aux signes ; il tira de sa poche un joli petit marteau portatif, et l’appliqua prudemment, avec un nir de tète significatif, sur une colonne d’un temple d’Isis; le cicerone répondit par une alllrmation. Alors, l'Anglais mit en lambeaux un socle et un chapiteau tombé : ü en offrit aux dames et au reste de la société ; on remplit trois foulards de parcelles de Pompeïa, et ils furent confiés aux grooms.

Ordinairement ce sont les domestiques anglais qui font collection, par ordre de leurs maîtres, de toutes les briques romaines des monuments en ruines. Les domestiques ont un coffre particulier pour ces reliques : dans le trajet de Pompe'ia et d’Herculanum à Naples, ils trouvent le fardeau trop lourd et jettent les lambeaux de briques à la mer. En arrivant à Londres, ils remplissent le coffre vide de briques concassées, qu’on trouve à monceaux, sur le bord de la Tamise, devant le palais des archives de Westminster. Ce sont ces reliques menteuses que les Anglais étalent dans leurs cabinets, avec des étiquettes et des numéros. Les galeries de Londres regorgent de ces débris.

Le temple d’Isis et de Sérapis est toujours maltraité de préférence par le marteau de l’ennui anglais. En voici la raison. Les Anglais ont trouvé une grande ressemblance architecturale entre ce vieux monument tetrastyle, et le grand club de Piccadilly ; les gros boutiquiers enrichis du Sirand, de Flet-Street, de Ludgate-Hitl, quand ils passent à Pompe'ia, s’imaginent sérieusement que le temple romain a copié le club de Londres, et l’orgueil national satisfaü

BONHEÜR D’üN OTIXIONNAmB 185

donne à l’architecte grec cet éloge concis etvjlish-fashiuii. De là, les déprédations de reliques, les vols à main armée commis sur la sainte antiquité.

Ce fut Micali qui communiqua cette réflexion à Shoffleld. Malheureusement l’honnête citoyen du grand bourg de Birmingham était arrivé à l’état de pétrification stupide : il voyait des pierres sales, des ruines hideuses, des buissons agités par des lézards, des sépulcres dégoûtants, de petites maisons dévastées ; il ne comprenait pas que des hommes sensés s’exposassent au soleil et aux serpents pour voir des masures qui, certes, ne valaient pas le palais de Grammar-School et Totc-Haü de Birmingham.

— Voilà donc ce qu’il y a de plus curieux en Italie? dit-il à Micali.

— Sans contredit, répondit le domestique savant.

— Eh bien ! allons déjeuner.

— Vous ne trouvez rien du tout à admirer ici, n’est-ce pas?

— Que voulez-vous que j’admire? tout cela me rappelle Old-Church de Manchester; c’est vieux et noir. Cependant j’aime mieux Old-Church parce qu’il y a devant la grille de fer une bonne poissonnerie où l’on trouve à toute heure du cold-meal et des homards.

A ces mots, Shoffleld poussa le premier éclat de rire de sa vie de voyage. Les échos du temple d’Isis firent, à cet accès bruyant de gaieté, l’honneur de le rouler de ruines en ruines, jusqu’à la nymphée sonore de la maison de Diomède. Les lézards et les couleuvres se dressèrent sur leur queue pour voir passer le fracas de la gaieté britannique. Les Anglais trouvèrent ce rire de très-mauvais ton et regardèrent Shoffleld de travers.

lES NUITS 'ANGt AISES •

La journée fut ainsi remplie. On avait visité Pbmp6ïa.

Shofïïcld, condait par Mioali, suivit toutes les caravaaés ' do ses compatriotes. On visita' lés ‘te naylesi dé Porsium,., . Capodi Moiüe, Caserte, Sorréûte»' Oümesi le‘ lac Lucrin. SMéfficld, à la ün du quatrième* jour, déblàra qu’il était" suffisamment instruit. La seule ‘ grotte du Chiën eut un grand succès. Nos- Anglais pardonnèrent ses ruines à l’Ii* talie en faveur de^ cette ' merveille. Le cioeronc' avait con-düit ■ trois chiens à' demiiompoisonnés ’ à l’entrée! de la i grotte. Les pauvres bêtes eurent des.convuisions affreu-ses; un Anglais les dessina dans leur accès, poor l’album * d’une dame. On demanda au cicerone quelle était la cause*' mystérieuse qui donnait à cette grotte une si grande puissance sur les nerfs des chiens. Le cicerone prit une pose solennelle et dit d’un ton'grave et péremptoire : la Solfatara, la Solfatara. Tout le monde fat satisfait del’explication-,

— Enfin, voilà une journée amusante! dit Shoffîeld ; et il serra cordialement la main de Mcali, ce qui scandalisa les autres Anglais.

Tout était vu; il ne restait plus à Naples que la mer, le golfe, le soleil, la gaieté, la musique, les parfums, l’amour; le printemps; ]ÿus rien enfin. Chaque jour; un nouveau" paquebot versait sur lé* môle une collection de familles anglaises. Les hôtelleries de Chiaïa et de la place PicyTrle" avaient deux comtes britanniques dans leurs mure. La rue de Tolède ressemblait au Stravd et à Parliument-Street quand la foule de midi roule, comme une Tamise vivante/ de. l'obélisque de Farivgdon-Placa, au pilais du duc de Nortbumberland, sc brise à l’angle de Charing-Cross, et va faire trembler sur ses arches le pont de Westminster. A

EOXnTÎTTR T>’UN ÏIILLIONNAirL^ 187

Naples, comme à Londres, les Anglais gardent leivrs liu.» bitndes de nies ; ils sont graves, muets, mélancoliques et tiennent la droite dn pavé en marchant.

— Micali, dit Shollield, puisque c’est ainsi, ce n’est pas '

la peine de quitter l’Angleterre. A Naples, le bœuf est mauvais ; le porter n'est pas du while^bnad ; les lits seul mous : les maisons ne sont pas fermées ; la nuit, on n’y^ voit pas: que viennent faire’ les Anglais ici? Il y a la. grotte du Chien, c’est vrai, mais on’pOTcrait en faire une aussi bonne à Staffort-Hill, sur la route de Birmingham; il y a une grotte, un chemin de fer, et beaucoup de chiens. Je t’avouerai cependant, Micali; que je m’ennuie' toujours bfcauconp je m’ennuie à la mort. Il me semble quel-

quefois que l’air me manque, et que je vais mourir faute de respiration. Que veux-tu ? je ne trouve du plaisir à rien. Les jours ici sont d’une longueur qui m’accable; je n’ai pas la force de supporter une heure, quand il faut que je la laisse passer pour arriver à un plaisir qu’on m’a promis; et quand l’heure est passée, je ne rencontre' pas ce plaisir. Crois-tu, Micali, que tous ces Anglais resteront à Naples? Je crois que la ville serait plus gaie s’ils n’yétaient pas? ce sont eux qui jettent de l’ennui partout. Pourquoi ne vont-ils pas mourir à Floreoace ?

— Ils iront à Florence, et ils ymourront, sir Shollield, n’en doutez pas; mais, en ce moment, on leur a promia une éruption du Vésuve, et vous voyez- qu’ils l’attendent dans la rue de Tolède. Ils l’attendront longtemps. Regar» dez le Vésuve ; comme il se moque des Anglais ! Ce matin, Baxton est allé demander à votre ambassadeur si, par son crédit, il ne pouvait pas obtenir une éruption du Vé- SQve^ L’ambassadeur a répondu qu’il y songerait. Per-

sonne n’a ri de cela. L’Angleterre n’a-t-elle pas tout pouvoir ? Elle déclarera la guerre au volcan, s’il le faut, à cet insolent Vésuve qui se permet de refuser un plaisir à l’Angleterre qui s’ennuie.

— Quant à moi, Micali, jeme moquedu Vésuve, etje ne veux pas être rôti par le feu de cette montagne, ni englouti par un tremblement de terre. Ces Anglais sont si ennuyés de vivre, qu’ils ne cherchent que plaie et hosse pour passer le temps. Partons, partons.

— Où voulez-vous aller, sir Shofi&eld?

— Je n’en sais rien.

— Voulez-vous aller à Rome?

— Pour voir encore des pierres noires, des lézards et des Anglais ? Non.

— A Florence ?

— Non.

— Si vous faisiez un petit voyage en France ?

— Non ; mon père n’aimait pas les Français.

— C’est juste.

— Mais enfin, où va-t-on quand on est millionnaire, quand on voyage et qu’on veut jouir pour son argent ?

— On reste chez soi.

— Mais je t’ai dit l’autre soir, Micali, que je ne puis pas rester chez moi, à cause de John, mon ennemi, qui veut me tuer.

— Il faut alors quitter le comté de Kent, et rentrer à Birmingham.

— John me poursuivra partout Et ce policcman que

j’ai tué ou blessé à Totennham-Rood... Tu vois que je ne puis pas rentrer en Angleterre.

— Il faut bien pourtant que vous habitiez quelque part.

BONHEÜH d’üN MILLIONNATOE 189

— Je le crois. Mais où ?

— Si vous essayez Naples encore un peu ?

— Oh 1 j'y meurs.

— Vous iriez à la grotte du Chien tous les jours.

— Micali, je voudrais être pauvre; je sens que ma richesse me fait mourir.

— Eh bien I mangez votre fortune.

— Comment?

— Jouez.

— Je n’aime pas le jeu.

— Mariez-vous.

— On n'aime pas les femmes, à cinquante-huit ans.

Il nez des fêtes.

» Je n’aime pas la société.

— Enfin, quels sont vos goûts?

— J’ai le goût de faire des couteaux; la nuit, je rôvo toujours que j’en fabrique.

— Eh bien 1 faites des couteaux. Prenez une boutique à la rue de Tolède.

— Je crois que le climat n’ost pas bon pour la trempe de l’acier.

— Vous fabriquerez de mauvais couteaux. Qu’est-co que cela vous fait ; ce ne sera pas vous qui vous en servirez.

— Veux-tu t’associer avec moi, Micali? Tune risqueras pas un shilling.

— Sir SholIIeld, je me suis intéressé à vous parce que vous m’avez paru le meilleur Anglais que j’aie vu de ma vie. Un jour, sur le paquebot, je vous ai vu pleurer ; c’est la première larme anglaise qui ait coulé sur un paquebot. Dès ce moment, j’ai résolu devons être utile, si je le pou*

LES NUITS AWGLA.ISBS

vais. Aussi, après avoir étudié votre* caractère^ j'ai compris que vous aviez plus de bonheur que vous ne pouviez en supporter. Il faut en jeter bas quelque peu. Vous ôtes né ouvrier, vivez ouvrier, mon ami. Les gants jaunes pèsent plus à votre main que cent livres d’acier. Je veux vous trouver sur la petite rivière du Sabetto, ici tout près, une usine ; je vous procurerai des ouvriers, je vous louerai une boutique

— Et tu seras mon associé, s’écria Slioffîeld an comble de la joie.

— Non, non, c’est impossible, répondit ‘ Mi'cali en souriant. Vous serez hfeureux, je vous le promets, et vous n’aurez pas besoin de moi.

— Et pourquoi impossible, sir Mîcali ?"

Micali souriait toujours et serrait la main de SliofS'eld.

— Pourquoi impossil.de ? répéta le coutelier.

— Écoutez, sir Shoflicld. Vous êtes un honnête homme, un homme candide, un homme discret ; vous m’avez confié un secret que vous croyez dangereux ; je vais vous rendre confidence pour confidence. Jetez les yeux sur ce passe-port, et lisez mon nom.

ShoCleld recula comme épouvanté.

— Je suis, poursuivit le faux Micali en souriant avec bonté, je suis le prince P*** M***. Je suis un Russe philosophe, qui ne voyage que pour étudier les Anglais dans leur intérieur. J’ai déjà servi comme domestique dans quatre maisons, je puis dire que je connais les Anglais, et l’Angleterre entendra bientôt parler de moi.

Shoflleldnesavait quelle posture prendre pour faire des excuses convenablesàsoa.ex-domcstique,lo prince. Il avait

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des expressions dans le cœur, mais ne pouvait les traduire en langue humaine.

— Nôsoyez pas enfant, lui dîl le Russe avw une grande affabilité, je suis un homtneootnme vous, et plus ennuyé que vous, puisque je sais riche et prince. Je veux acheter votre première douzaine de couteaux. Ce soir, venez au> théâtre de San-Carlo, et demandez la loge du prince Adieu.

Shofflold'Be couvrit dé diamants à’ss toilette du soir,ct courut à Sin-Cario. Il n’avait jamais vu d’autre théàtrequ* lO'Roy il-r/iflotre- do iV“îo-S/r<>6t à Birmingham ; une petite salle, avec de mauvaises pièces, avec des chanteurs qui parlent et des parleurs qui chantent, avec les tragédies do Sheridan-Knowlcs, qui est bien Elnowlos, mai.s qui n’est pas Sheridan.

Il trouva dans la loge indiquéede prince'P*** M*** dans le costume le plus fashionable d’un* soir de gala. On jouait Karma. Duprez chantait avec la Persiani. La salle retentissait de musique ct de voix divinesrau dehors,- la mer chantait aussi, à l’unisson de l’orchestre et 'des acteurs: C’était une soirée ravissante pour les cinquièmes ' loges’, toutes luisantes de tisons qui étaient les yeux do pauvres dilellanti napolitains.

Lt's Anglais prenaient des sorbets dffns les loges et jouaient au wist avec une gravité britannique. Les Anglaises lorgnaient la Persiani, et disaient : Vertj-nicf, vmjnice. Le roi de Naples dormait.

Shoffleld regarda les Anglais, écouta un instant le brnit de la musique et du chant, et S’endormit comme le rot.

Le prince P*** AI*** écrivait au crayon; sur ses tablettes, les lignes suivantes, qui sont inédites :

ÎÆS NTT7TS ANf!T..MST:S

« L’apogée de la civilisation matérielle engendre une maladie de l’âme qui tue le corps. Une longue rue tirée au cordeau ; une grande route sablée comme une allée de parc ; un intérieur de maison, où il y a une place prévue pour chaque main, sont de belles inventions, sans doute ; malheureusement, l’homme n’est pas né pour descendre la vie sur une pente de velours ; ce sont les aspérités qui donnent une douce fièvre à l’existence ; ou expire de langueur sur un terrain uni. Le spleen est né dans Oxford- Street, entre le gaz et le cordeau.

» J’ai vu beaucoup de millionnaires avares et périssant d’ennui: je ne les ai pas compris d’abord. Il est si aisé, disais-je, d’échanger une guinée contre une distraction ou un plaisir. Ces infortunés millionnaires ont un instinct qui leur dit de ne pas donner un shilling à l’homme qu’un shilling va lancer au comble du bonheur. L’avarice n’est pas toujours un amour stupide d’une richesse inutile, c’est un profond calcul de méchanceté.

» Les Anglais ont fait plus de mal à l’Italie que Théodoric et Attila avec leurs bandes de barbares : ne pouvant s’en servir comme remède, ils l’ont dépoétisée, en haine des artistes qui en jouissent ; ils en ont fait une table d’hôte et une écurie à leur fashion.

» Que signifient la richesse et la civilisation ? Prenez vingt Napolitains, parmi ceux-là qui trépignent, à Casta Diva de Persiani ; conduisez-les à Londres et dites-leur : Voilà le palais du duc de Northuraberland ; à Charing- Cross : voilà le palais de Robert-Peel ; à Parliament-Strect : voilà le palais de ‘Wellington ; à la grille d’flyde-Park ; voilà le palais du duc de Sunderland; devant Saint- James : voilà Sommerset - House , entre le Srand et la

BONHEUR r’üN Mn.I.IONNAIRE 193

Tamise. Ces palais sont à vous, et la i'ortuae de leurs maîtres aussi ; six mois passés, tous ces mendiants du soleil et de la mer voudraient revenir à leurs lits il’algue, pauvres et nus. »

Huit jours après celte soirée au théâtre de San Carlo, on lisait sur l’enseigne d’une boutique, rue de Tolède : Au Coutelier de Birmingham.

La plume qui a écrit ces ligues a été taillée avec un canif acheté chez le pauvre millionnaire Shofïleld. L’histoire du prince P*** M*** m’a été contée à bord de laMarie- Christine, paquebot anglais, allant de Marseille à Naples, avec un chargement de spleen.

Shofileld est très-heureux : il va tous les dimanches visiter la grotte du Chien.

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