‹ Les nuits anglaises contes nocturnesChapitre 8 sur 16 · BONHEUR D’UN MILLIONNAIRE · texte numérisé non relu

BONHEUR D’UN MILLIONNAIRE

Sur la route de Bcthfort, quand vous avez dépassé le pont d'Highgate, jeté sur la grande route de Londres, vous apercevez une charmante maison de campagne qui appartient à un coutelier de Birmingham, retiré des affaires. Ce riche industriel se nomme William comme tous les Anglais, et ShofHeld comme quelques-uns. Il a vendu, pendant trente années, tant de couteaux à l’univers, qu’il a fait une fortune immense et honnête ; sur chaque couteau vendu, il gagnait net le manche; sa réputation n’avait pas d’égale dans Providence- Buildings. Le jour où son caissier lui démontra qu’il avait quinze mille livres sterling de revenu, il quitta ses couteaux et se fit bourgeois ; son intention était de jouir de la vie. Il prit un abonnement au Sun pour lire seulement la quatrième page des annonces, comme tous les Anglais, ce qui les rend si forts en politique. Avec l’indication quotidienne du Sun, il acheta quelques domaines dans le comté de Kent, afin do se rapprocher de Londres, où il comptait finir ses jours au sein des plaisirs.

Aù printemps de 1834, Shoffield s’installa dans cette maison de campagne, près i'Highgalet et prit doux do-

mcstiques ornés de galons Jaunes et de gants bleus. Milne, le fameux carrossier d’EJgard-Rood, lui vendit une berline, trois chevaux et un cocher noir, émancipé depuis l’abolition de la traite. Chaque jour la diligence de Bethfort jetait à sa porte un saumon frais et un homard de la poissonnerie d’Adelphi. Shoffleld, dans sa richesse, fut heureux quinze jours comme un dieu païen.

Au commencement de la seconde quinzaine, comme il prenait son couteau pour découper du saumon, il soupira et lança un regard mélancolique au nord de l’Angleterre. Son domestique crut que Shoffield se plaignait, en pantomime, de la malpropreté du couteau, et lui en offrit une douzaine sur une assiette. Shoflield donna un violent coup de poing à l’assiette, qui vola en éclats avec les couteaux. Le domestique donna sa démission sur-le-champ; le domestique anglais est très-üer, parce qu’il est né libre et qu’il porte des gants.

— Dieu me damne! dit Shoffield, je crains d’avoir le spleen ! Je ne croyais pas qu’il fût si difficile de ne rien faire; j’étais si heureux dans mon atelier de Providence- Buildings! Allons demander un conseil àM.Kemble, mon voisin.

M. Kembleest le fils du célèbre acteur de ce nom; il est de plus directeur de Quarterly Review. C’est un homme de trente-quatre ans, grave comme sa revue, relié en gris, avec un gilet à petite marge. Shoffield avait fabriqué pour Kemble, le père, une collection de poignards innocents destinés aux rôles d’Hamlet et de Macbeth; c’est ainsi qu’il avait connu le fils.

M. Kemble le fils, méditait, dans une serre chaude, un article contre les Birmans, lorsque son domestique lui

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annonça le voisin Shoflield. La conversation commença comme à l’ordinaire entre Anglais. Shoffleld s’assit, regarda Kemble, Kemble regarda Shoflield, et cet échange de regards dura une demi-heure. Silence des deux parts. Cet état de choses aurait pu se prolonger jusqu’au soir, si Kemble n’avait eu à corriger une épreuve d’un article sur la critique des œuvres de Tapis-Koï, mandarin lettré qui florissait 3588 ans avant notre ère vulgaire. Il n’y avait donc pas cinq minutes de plus à perdre. M. Kemble Ht un ah ! A ce ah ! ShofQeld se leva de l’air consterné d'un homme qui craint d’être importun, et il saluait déjà pour prendre congé, lorsque M. Kemhle le retint.

— Monsieur Shofüeld, dit-il sans desserrer les dents, vous aviez sans doute quelque chose à me dire? Vous pouvez parler.

— Oui, monsieur Kemble, oui, je veux que vous me donniez un conseil, vous qui êtes si savant.

M. Kemble resta imperturbable devant l’éloge.

— Voyons, dit-U, quel conseil?

— Je veux que vous m’indiquiez un moyen de tuer le temps avec plaisir; depuis que j’ai quitté la fabrication, je m’ennuie à mourir. Que faut-il que je fasse?

— Eh bien! abonnez-vous à ma Revue, monsieur Shofflcld.

— Oui, c’est quelque chose ; je m’abonne pour un an. Combien de fois paraît-elle par an ?

— Quatre fois; un volume par saison, mais un volumo compacte, quatre cent cinquante pages.

— Monsieur Kemble, il me semble que c’est bien peu pour passer trois mois.

— Eh bien ! achetez la collection depuis 1827, vous au-

162 LES mjrrs anglaises

rez une quarantaine de tonies à lire, et cela vous donne

de l'avance pour dix ans.

— Très-bien, je prends la collection. Dites-moi une autre chose maintenant, monsieur Kemble : donnez-moi une liste des plaisirs qu’on peut prendre à Londres avco de l’argent.

— Les plaisirs honnêtes, n’est-ce pas?

— Oh ! je n’en veux pas d’autres.

— Des plaisirs honnêtes, il n’y en a point.

— Cherchez bien, monsieur Éemblc.

— Vous pouvez aller au Gran-Cigar- Divan!

— Qu’y fait-on à ce divan?

— On y lit ma revue, et il y a un orgue de barbarie qui joue le Coral de Lutber pendant que vous lisez.

— Cela ne meparaîtpas très-amusant, monsieurKemble.

— Vous pouvez essayer.

— J’essaierai... Après, vous ne découvrez pas quelque petite chose encore !

— Vous pouvez vous promener dans le Strand, depuis Temple-Bar j usqu’à Humgherford-Market .

— Et après?

— Après, vous remontez à' Humgherford-Market à Temple-Bar,

— Cela n’est pas très-coûteux?

— Un shilling en omnibus; à pied, rien.

— Voilà tout, monsieur Kemble?

— Vous pouvez aussi peser le brouillard avec un demcmèlre que j’ai inventé. C’est assez amusant. Ces diverses distractions peuvent vous conduire doucement jusqu’à la fin de vos jours. Quel âge avez-vous, monsieur Shoffleld?

— Cinquante-huit ans.

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— Hâtez-vous donc de jouir de votre fortune; hâtezvous... la vie est courte.., Demain, sans faute, je vous enverrai, par mon domestique, la collection de ma revue. Voulez-vous deux collections?

— Soit, ce sera un plaisir de plus.

— Je vous recommande surtout un article, qiii est divisé en sept volumes, sur le défrichement de l’intérieur de la Nouvelle-Hollande. Les quatre premiers fragments d’article sont consacrés à prouver que, pour assainir l’intérieur de cette grande île, on doit couper radicalement une vaste forêt qui se trouve au sud. Les trois derniers fragments sont consacrés à pulvériser un savant de Bolany-Bay, qui m’avait adressé une lettre pour me prouver qu’il n’y avait pas un seul arbre sur tout le aol de la Nouvelle-Hollande. Vous lirez dans le prochain numéro mon huitième article, qui démontre victorieusement que cette forêt est obligée d’exister et qu’elle est marécageuse. Nous verrons ce que répondra le savant de là-bas, courrier par courrier, dans deux ans. Vous ne sauriez croire combien ces vives discussions donnent du charme à la vie ; tout le secret d’être heureux est là.

— Vous me comblez de joie, dit ShofQeld en s’inclinant ; permettez-moi de vous serrer la main. Âdieu, monsieur, envoyez-moi les deux collections ce soir.

Et il prit congé de M. Kemble.

Le soir même, un domestique blanc, attelé à un chariot, apporta un ballot de Quarterly Review à la maison de Shofheld. H y avait trois collections. L’honnête coutelier se précipita, tête première, dans cet océan de bonheur broché; il coupa le premièr tome venu, se coucha sur les collections éparses comme sur un matelas, et lut l’ana-

LES NUITS A.NGLA.TSES

lyse d’un discours prêché par un missionnaire protestant sous un palmier de l’îlc d’Owhyhee, aux fils des sauvages qui avaient assassiné le capitaine Cook, Ce discours n’avait pas été parlé, attendu que les sauvages ne comprenaient pas le prédicateur, et que le prédicateur ne comprenait pas les sauvages. Le missionnaire s’était exprimé par signes; la pantomime avait duré trois heures, les sauvages s’étaient endormis. Le coutelier Shoffield s’endormit aussi, comme un vrai sauvage de Birmingham.

A l’aurore il se leva, et jeta un coup d’œil fort triste sur son lit d’articles. Sa tête était lourde; il sortit pour respirer l’air des champs ; il avala une vingtaine de nuages passés à l’état de brouillard, et cet émétique aérien le soulagea beaucoup. Il était léger comme un aérostat gonflé de gaz, et il se balançait mollement à la brise du matin. Ensuite il prit du thé pour dissoudre les nuages avalés, et l’équilibre fut rétabli.

— Je suis assez heureux, dit-il en souriant, et il s’embrassa.

Comme il sortait de ses bras, on lui remit un billet de son domestique démissionnaire, lequel se nommait John, comme tous les domestiques anglais.

Ce billet était ainsi conçu :

« Si vous étiez un gentleman, on pourrait souffrir vos caprices de mauvaise humeur; mais vous n’êtes qu’un mauvais coutelier de bourg-pourri, et vous êtes mon égal. •Je vous attends, les poings fermés, sous le pontd’Highgate; ,j’ai un témoin et trois parieurs; amenez les vôtres, si vous en avez.

» John, »

Ce billet fut comme un coup de poing vigoureusement

BONnEtm n’üN Mn.LtoNxAinE IGlî

asséné sur la tête de ShofReld. Il chercha longtemps une pensée dans le désert de son cerveau ; il regarda le brouillard, il ôta ses gants, il les remit, il déboutouna la moitié de son gilet; il Ht le tour d’un sapin, il mit le pouce et l’index de sa main droite en forme de V, pour élançonner son menton; enfin il poussa un long soupir, comme la préface inarticulée du monologue qu’il allait s’adresser.

— Comment 1 se dit-il, voilà deux jours à peine que je suis heureux, et un domestique veut m’assommer, sous prétexte que je ne suis pas gentleman! Âilons nous mettre sous la protection de la loi.

Il demanda son cocher et ses chevaux. Le jardinier lui dit que tous ses domestiques avaient suivi John, et qu’ils avaient afUché une proclamation à nighgate,àHampstead, à Cricklcwood, dans laquelle ils menaçaient de la colère du redoutable John tout citoyen des comtés de Kent et de Middlesex qui prendrait du service dans la maison du coutelier de Birmingham.

— Mon Dieu! s’écria Shoflield, et la syllabe suivante se cristallisa sur sa lèvre.

Le jardinier, courbé sur son outil, ratissait une allée, et ne disait plus rien.

Le malheureux coutelier s’enfonça dans son labyrinthe pour demander un conseil aux arbres. Il s’arrêtait à chaque pas ; il flétrissait une touffe de gazon sous la pointe du pied; il mâchait les feuilles de tilleul; il disait: my God! il prenait une prise de tabac dans sa boîte vide; il se posait devant un arbre dans l’attitude d’un boxeur; il tirait sa montre, et regardait l’heure à l’antipode du cadran ; il était enfin aussi agité que s’il avait eu, sous son épiderme, des nerfs français ou italiens.

Cependant il fallait prendre une détermination. Shoffield, menacé dans sa vie et sa propriété, n’hésita pas; il prit sur un arbrisseau le justaucorps de son jardinier, s’en revêtit, et, laissant sa campagne à l’abandon, il se j eta furtivement sur la route de Londres, à pied, et armé de son dernier couteau. Gomme il passait sur le pont d’Highgate, U eut un frisson dévorant; à soixante toises au-dessous du niveau de ses pieds, tout là-bas, au fond d’un ravin et sur un lit de chardons en fleurs, ü entendit de grands éclats de voix et aperçut John qui faisait une répétition du duel avec ses parieurs : l’un deux pariait une couronne que ShofBeld ne viendrait pas.

— n a gagné, dit tout bas le coutelier, et il s’éloigna rapidement en secouant la poussière de ses souliers.

Haletant et saisi d’effroi, il ne s’arrêta, pour respirer, qu’au cabaret d'Hampstead, où il demanda une pinte de porter. Comme il inclinait ses lèvres sur le vase de faux argent, il aperçut John qui s’avançait fièrement à la tête de sa troupe, et qui agitait vers le ciel ses poings fermés. Le porter bondit en cascade-des lèvres du malheureux couteber. Dans l’exaltation de son trouble, Shoffleld s’élança sur la place en criant : Que Dieu sauve le roi l Le laid garçon à cheveux rouges, qui dessert l’établissement , changea de couleur, moins les cheveux.

On sait que sur le plateau verdoyant d’Hampstead stationnent quelques centaines d’ânes anglais, sellés et bridés pour les promenades au cottage de Cricklewood. C’est le Montmorency de Londres. Au mibeu du plateau , les âniers ont creusé un lac, que la pluie est chargée d’entretenir; c’est là que les lakistes de Londres viennent méditer en famille et pleurer sur le cœur humain.

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ShofTîeld s’élança sur le premier âne qui lui tomba sous la main, et, le piquant avec son couteau, en guise d’éperon, il enfila l’interminable rue qui tombe au cœur de Londres, et qu’on nomme Totennham-Rood. Le garçon du cabaret d’Hampstcad se jeta pareillement sur un âne à la poursuite de son porter non payé ; John et ses parieurs achevèrent de composer une cavalerie au petit pied, et se ruèrent aussi sur les vestiges du coutelier fugitif.

Devant Wellington'Seminary, un policeman voyant passer devant lui, au galop, un homme pâle, armé d’un couteau sanglant, croisa sa baguette sous le poitrail de l’âne; l’animal renversa l’homme de loi sur le pavé, et toute la cavalerie d’Hampstead le piétina. Shoffleld se regarda,dès ce moment, comme le plus grand criminel de Londres, et il se vit pendu à Tyhurn.

Dans l’ardeur de la fuite, il était pourtant arrivé devant l’escalier gluant et glissant d’Humgherford-Market. Là, son âne prudent s’arrêta tout court. Shoffield sauta par-dessus la tête de l’animal, descendit les marches quatre à quatre, atteignit au bas la Tamise, et courut se cacher dans la cale d’un paquebot.

Là, il aurait cru pouvoir braver la cavalerie d’Hampstead, s’il n’eût craint que ses ennemis ne fussent devenus fantassins. Cependant il recommanda son âme à Luther.

Le paquebot descendit la Tamisej usqu’à London-Bridge. Shoffield ne se montra sur le pont qu’à la vois du capitaine, qui appelait les passagers. On s’était arrêté devant la Tour. Le coutelier de Birmingham crut entendre, derrière lui, sur la Tamise, le retentissement quadrupède de la cavalerie d’Hampstead, il se hâta de sauter sur la rive, et se souvenant qu’il avait un ami dans la coutellerie

au coin de West Hart-Street, dans la Cité, il se réfugia chez lui. Décidément il se croyait un grand coupable. En entrant au salon de son ami, il tourna le dos au miroir, pour ne pas voir un criminel.

Les deux jours passés dans ce lieu d’asile furent employés à préparer une émigration. Shoflîcld prit un passeport sous un nom supposé,qu’il payacentlivresdu commis de VAlen-Office qui délivre ces sortes de passe-ports ; il se munit d’une lettre de crédit indéterminé, et courut s’embarquer subrepticement à Southampton, pour Livourne, sur le navire Bull, capitaine Cox.

Stoflleld , après tant d’émotions, avait besoin de repos. D fit ce long voyage en dormant; il ne se réveillait en sursaut que devant le fantôme de John, ou à l’odeur du dîner. C’est ainsi qu’il charma les ennuis de la traversée. Un jour le capitaine Cox lui dit :

— Quel est ce M. John dont vous parlez toujours en dormant?

Shoffield pâlit et s’écria :

— Je me suis dénoncé I

H recommanda son âme à Melanchton et s’évanouit. Le capitaine Cox dit à son lieutenant : « Ce passager doit être un grand scélérat. » Le lieutenant partagea cette opinion.

Lorsque Shollield reprit ses sens, il reconnut qu’il était devenu un objet d’horreur pour tous les passagers du Bull. A table, on le regardait de travers.

Enfin le fiuZi jeta l’ancre devant le lazaret de Livourne. Shoffield ne resta dans cette ville que le temps nécessaire pour prendre sa place sur le paquebot de Naples, /e /’Aarornond. Il s’applaudit de quitter un navire sur lequel il n’avait recueilli que le mépris et l’exécration, à cause de ses

noînïEîm n’üN mtiuonxAthe

infliscrélions de sommeil. Sa réputation était encore vierge à bord du Pharamondi il résolut de ne dormir que la bouche barrée étroitement par un foulard, afin de fermer toute issue aux monologues des rêves. Une nouvelle existence commençait donc pour lui; il entrait dans un monde inconnu. John, le garçon d’Hampstead, le policeman de Totennham-Rood étaient dans une autre planète; il voyait luire l’horizon du bonheur.

Shoffield avait toute la candeur d’un coutelier de Birmingham. Il était fort versé dans la trempe de l’acier, mais fort ignorant de toutes les autres choses de ce monde. En mettant le pied sur le paquebot, il se crut entouré d’Italiens, et son seul embarras du moment était de ne pas pouvoir s’exprimer dans la langue du pays. Au reste, se dit-il, cela m’est égal; je ne suis pas très-causeur de mon naturel; j’apprendrai l’italien pour les nécessités de la vie ; j’oublierai l’Anglais avec les Napolitains. Shoffield se persuadait ensuite, dans un raisonnement mental, qu’il ne devait pas y avoir d’Anglais à Naples, puisqu’il n’y avait pas de Napolitains à Birmingham.

Cent soixante passagers de tout âge et de tout sexe garnissaient le pont du paquebot. Ils étaient tous silencieux; les femmes surtout étaient silencieuses des pieds à la tête; c’était un spectacle imposant. Comme tous ces gens-là ont l’air italien ! remarqua tout bas le coutelier Shoffield.

Ils étaient tous Anglais.

La famille Turnpike faisait espalier sur toute la longueur de la dunette à tribord. Elle se composait de seize personnes et de deux berlines. Le père, à force de ven<lre des châles en concurrence avec Everington , à Liignte- Slreet, avait conquis une de ces fortunes qui ruinent à

jamais le bonheur d’un sot. On loi avait conseillé un voyage en Italie, et il voyageait depuis deux ans et demi, en famille, pour échapper à ce dôme d’ennui anglais qui se détache de la croix de Saint-Paul et tombe d’aplomb sur Lugate-Slreet et sur toute la Cité. M. Turnpike portait un habit noir de la plus belle étoffe, un pantalon étroit même nuance, des bas de soie à jour, des escarpins au vernis, et un immense gilet écarlate à fleurs d’or brochant sur le tout : sa mise respirait le million d’une lieue.

D portait en outre, au col de sa femme, cinquante mille francs, passés à l’état de diamants, sous les mains d’Hamlet, ce roi des joailliers, qui pourrait acheter le Danemark et un fantôme.

Autour de lui, Turnpike avait semé douze enfants également blonds, frais et beaux; mais d’un blond, d’une fraîcheur et d’une beauté stupides. Ces enfants étaient enchâssés sur le pont entre deux servantes, au visage mâle et au voile noir.

Un faisceau d’ombrelles marquait la frontière entre les diverses familles. Au dernier membre des Turnpike commençait la collection des Dulwich, forte de vingt-trois personnes, dont neuf domestiques de tout galon. M. Dulwich était un tory de Chester, qui avait fui son vieux château, bâti sur les rives de la Mersay, parce que le comité whig du comté de Lancastre avait fait imprimer des affiches bleues de trente pieds de haut contre sir Robert Peel. Un médecin avait ordonné à M. Dulwich un voyage en Italie, comme le seul remède à un si grandmalheur.

La famille Baxton se déroulait ensuite sur une étendue semi-circulaire do cinq toises. Baxton n’avait pu suppor-

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ter la canditature de Gliandos, dans le Middlesex. Un matin, comme il se promenait dans Bridge-Sireet, à Uxbridge, il recula de six pas devant une affiche rouge qui engageait les électeurs à voter pour Chandos. Allez à Chant/os, disait l’affiche; le GO invitatif avait été taillé dans un tronc d’arbre haut de huit pieds. A moins do l’avoir vu, on ne peut se figurer l’effrayante physionomie du G, que le graveur avait dentelé intérieurement; c’était comme la gueule immense d’une baleine. Baxton se crut avalé par ce G monstrueux, et il prit la fuite, cemme s’il eût craint d’ètre poursuivi. Malheureusement le Commitee-Room des tories avait fait tirer le formidable GO en autant d’exemplaires qu’il y a d’angles de rues à Uxbridge; le timide Baxton retrouvait partout la gueule dévorante et les dents du cétacé typographique. La fièvre le saisit, il se mit au lit , et fit des rêves affreux; il croyait habiter une ville peuplée de G qui se promenaient en faisant craquer leurs mâchoires, tantôt liant la supérieure à l’inférieure, pour ressembler à des O, tantôt reprenant leur état naturel de G avec un air de menace à faire frémir. Lorsque sa convalescence arriva, sa famille défendit expressément à tout visiteur de se courber en saluant Baxton, do peur de ressembler à des G. A force de soins on rendit la santé à Baxton et la faculté lui prescrivit un voyage, en Italie, do trois ans.

Cinq à six millionnaires arrivés au dernier degré du «pleen, s’étalaient à bâbord; leurs femmes lisaient Child- Barold dans les berlines et s’endormaient après chaque stance. Un groupe de valets de pied, mélancoliquement posés devant le cabestan, avaient l’air de regarder quelque chose, mais ne regardaient rien.

ÂÎQSi voguait le beau, l’agile Pharamond, sur la côte de la riante Italie, avec son chargement d’élégies vivantes des deux sexes, venues de tous les comtés d’Angleterre pour acheter, au prix d’un million, une étincelle de gaieté.

Shoffleld s’assit sur un pliant , ramassa un morceau de bois et le déchiqueta avec son couteau. Les valets de pied quittèrent le cabestan et entourèrent Shoffleld pour contempler son travail.

Quelquefois un atome de poussière tombait sur la manche d’un Anglais; alors trois valets, armés de brosses et d’eau de verveine, rétablissaient la manche dans son état naturel.

La nuit surprit les voyageurs dans ces charmantes occupations. Insensiblement le pont fut abandonné; chaque famille descendit à sa chambre. On dormit en silence; à les entendre dormir, on aurait cru qu’ils veillaient.

. Schoffleld fut réveillé à l’aube par un rincement de bouche exécuté par quarante Anglais ; la chambre commune était envahie; tous les passagers avaient ouvert leurs nécessaires de voyage et procédaient à leur toilette. Malgré les oscillations d’un roulis violent, les Anglais se rasaient avec gravité devant des miroirs agités qui ne réfléchissaient que leur ventre. Deux heures furent ainsi employées à exterminer une barbe absente; deux autres heures à équarrir les ongles, deux encore à se débattre avec dix doigts boursouflés contre des gants maigres. Le quart du jour consommé de cette manière, ils montèrent sur le pont et saluèrent les dames avec les yeux. Les dames prenaient nonchalamment du thé, avec une infusion de beurre de Dise cuit au soleil; Ugolin n’en aurait

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pas voulu dans sa tour. Un Anglais, excité par ce régal, desserra les dents tout juste pour laisser passer le mouosyllable tea, qu’on prononce ti pour contrecarrer les Français. Aussitôt quarante bouches altérées de thé, répétèrent le monosyllabe. Schoflield laissa tomber un gant, il pâlit, et s’écria mentalement : Ils sont tous Anglais ! Malheureux que je suis! Il fut aussitôt saisi du mal de mer, et s’étendit à plat ventre sur un rouleau de câble, où sou gilet de satin blanc s’imprégna de charmantes arabesques au goudron.

Vingt heures après, la mer s’étant calmée, Schoflield reprit ses sens, et avisant un garçon du bord qui parlait anglais au machiniste, il lui demanda un verre de madère. Le garçon le servit à l’instant, et, craignant d’offenser la dignité d’un Anglais en lui adressant une question, il se contenta de dire en à parle :

— Nous serons à Naples dans trois heures.

— A Naples ! dit Schoflield, ah !

— Oui, milord, reprit le garçon en versant un second verre de madère.

— C’est une belle ville, Naples, hein?

— Oui, milord.

— C’est ce qu’on m’a dit... Tous ces messieurs sont Anglais, n’est-ce pas?

— Tous, depuis le plus grand jusqu’au plus petit.

— Ils voyagent pour leur plaisir?

— Pour leur plaisir, pas davantage. Ce sont des millionnaires, comme vous, milord. Ah ! des hommes bien heureux, comme vous voyez.

— C’est singulier, ils ne me paraissent pas très-heureux,

— Sur le paquebot, c’est impossible; ils sont avec leurs femmes et leurs enfants : cela n’amuse pas beaucoup. Mais vous les verrez à Naples ; oh! ils vont faire envie à saint Janvier.

— Ce garçon me paraît très-éveillé, remarqua mentalement Shoffield, et surtout très-poli ; je veux me rattacher.

Gela pensé, il demanda un troisième verre de madère.

— H paraît que milord le trouve bon, mon madère?

— Excellent excellent Comment vous appelez-

vous?

— Les Français m’appellent Jean, et les Anglais John.

Un froid glacial courut sur le corps du coutelier. Il y

eut un temps de repos.

— Milord, vous paraissez souffrir encore. Cependant la mer est très-beUe ; c’est un miroir.

— Ce n’est rien... c’est une suite du mal de mer... De quel pays êtes-vous, John?

— De Naples.

— Ah! vous êtes Napolitain!...; Et comment vous appelez-vous dans votre pays.

— Micali... C’est bien long pour un nom de domestique. Les Anglais disent qu’il faut économiser le temps. L’an dernier, ils me disaient: Donnez-moi un peu de Ihé; puis ils dirent : Donnez-moi du thé ; aujourd’hui, ils disent simplement : Tea; demain, ils diront: I; après-demain, ils ne diront plus rien du tout. Ce sera une grande économie pour eux.

— Moi, je veux t’appeler Micali.

— Il paraît que milord a du temps de reste. Continuez à m’appeler John devant vos compatriotes ; ils seraient

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capables, s’ils vous entendaient, de vous faire une mauvaise réputation de dissipateur.

— Micali, je te prends à mon service; je te donne soixante livres do gages, et je t’assure une pension au bout de dix ans.

— Milord n’a donc point de domestiques?

— Non; j’ai tout laissé à Londres J’étais impatient

de voir l’Italie, la belle Italie.

— Il paraît, milord, que vous êtes très-enthousiaste de mon pays?

— Oh! oui, Micali, très-enthousiaste, très-enthousiaste.

— Alors j’accepte vos propositions; en débarquant, je suis à vous.

— Bien, Micali; que me moiitrcras-tu de beau à Naples?

— Tout ce que vous voudrez... Tenez, je puis déjà vous montrer quelque chose... Regardez là-bas, sur la poülaine; voilà le Vésuve !

— Ah! ce fameux Vésuve! Oui, c’est bien lui; je

l’ai sur un mouchoir de poche de Dublin.

— Il Vesuvio, on Italien Milord, vous serez heureux

comme un roi.

— Micali, où te retrouverai-je à Naples?

— Je vous conseille de descendre à Thôtcl délia Vittoria, à Chiaïa. Vous demanderez M. Martin; c’est le maître, le landlord.

— C’est un Anglais.

— Oui, c’est un Anglais pour les Anglais ; mais, entre nous, c’est un Français. Voilà son adresse sur une carte ; vous ne pouvez pas vous tromper.

Le Pharamond entrait en rade. Huit heures sonnaient aux trois cents églises de Naples. Le Vésuve au repos fa-

mait avec nonchalance, comme un lazzarone qui a chargé sa pipe et qui s’étend au soleil. Les fanfares matinales sonnaient au ehâteau de l’Œuf; le Pausilippe riait à la mer ; des vapeurs roses couraient sur la ligne pure des collines d’Aversa, de Caserte, de Capoue. 11 y avait dans l’air cette somme inépuisable de volupté que répandent sur ce golfe les deux plus charmantes choses qui soient au monde, Naples et le printemps.

Les Anglais brossaient leurs habits et changeaient de gants ; les Anglaises se distribuaient leurs ombrelles ; les valets regardaient un bataillon de soldats qui prenaient des bains de pied, devant le palais de la reine Jeanne. Shofûeld cherchait son passe-port.

Tous les passagers étaient descendus; Shoffleld seul était encore' à bord, et gardé à vue par trois estaüers. Il ne trouvait pas son passe-port et il avait oublié son nom. Toutes les fois qu’on lui demandait : Comment vous appelez-vous? il montrait son portefeuille énorme, qui contenait sa correspondance avec tous les couteliers de l’univers, et il invitait les sbires à l’aider dans ses recherches. Enfin, il découvrit le précieux papier au fond d’une poche secrète : Shoffleld apprit qu’il se nommait Morfleld.

Tous les appartements avaient été envahis à l’hôtel délia ViUoria ; les Turnkipe, les Dulwich et les Baxton coulaient à flots, comme une Tamise vivante, dans les corridors ; d’anciens voyageurs de la même nation, domiciliés depuis longtemps dans l’auberge, contemplaient gravement l’invasion compatriote, et demandant du thé comme de vieux propriétaires inexpugnables ; lorsque Shoffleld se présenta sans domestiques, sans berline, saiyj

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