PARIS
MICHEL -LÉVY FRÈRES, LlBRÂlRES-ÉDlTEURS
RUE VIYIENNE , 2 BIS
Reprodactiop et traçlucUon réservées . -
Nous sommes tous des esprits forts; nous dînerions avec le spectre de Banco, s'il nous donnait à dîner. Minuit n'est plus pour nous une heure formidable ; c'est le midi de la nuit*
John Lewing ne pensait pas ainsi ; c'était un esprit faible. Fils d'un honorable baronnet du Devonshire, il avait hérité d'une immense fortune, à l'âge heureux où l'homme en estime le prix, parce qu'il peut l'échanger en détail contre des jouissances. Mais John Lewing ne se souvenait de sa richesse qu'à de rares intervalles, et ne l'appelait à son aide que pour satisfaire la plus fantastique des passions. Il s'était prouvé qu'il avait vu deux revenants, et un certain nombre de spectres ; il avait divisé les apparitions en catégories : il aimait assez les lutins, il plaisantait avec les aspioles, il souriait aux farfadets, il eau* sait môme familièrement avec les fantômes, mais il ne pouvait pas souffrir les spectres, et surtout les revenant». 6ependant, il ne les craignait pas ; il ne négligeait aucune oGcasion de rencontrer sur son passage une compagnie de spectres enchaînés, et d'entrer en relation de bon voisinage avec eux. Il avait habité dans le Devonshire, plusieurs châteaux, dont la réputation était tarée. Il avait pris à bail quatre de ces châteaux, et toutes les nuits, il changeait de chambre, comme Denis le Tyran, non pour éviter une apparition, mais pour la rencontrer, en supposant qu'un spectre affectionnât plus particulièrement une chambre qu'une autre. Eh bien î avec toute cette verve de curiosité nocturne, il n'était parvenu qu*à voir deux revenants, et encore avait-il des moments de doute lorsqu'il y réfléchissait.
La bibhothèque de John Lewing ne se composait que
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à^ Fom^BH d'^nn^ as4pli& ; iLsf <^taî^|it r^^é« ^n peai^ dd g0ul0, disdit-<U» &t nûim9 sur tranebe» ç).yee 4^9 P3 f^i^ sautoir. Las rayons étaient au boig da eyprèâ, S011 Uvpe (|ç prédilectLon ne pouvait manquer M ae ^aomm^r la^ ifyi^ tères du château (VUdolphe, Quel roman! a'eit la baau i4aal d^ la laidaui aouierraina; comme lia sont gala» aupr^ de eelui<*là, toua les tpiatas ouvrages du même auteur ( Jamais Anne Hadcliffe n'a fait plus de dépanses del frajaur que dans Udolphe. Chaque page semble tourner avec aar eQmpagnemeat de ferrailles ; chaque ligna est sablée ayec de la poudre de tombai ; chaque lettre est un œil éteint qui regarde le lecteur. Un homipc nerveux ne peut dormir dans, une chambre habitée par ces quatre volumes sulfureux ; il est obligé de les exiler, dans l'intérêt de soii sommeil.
Anne RadcUffea f^t l'exacte topographie des montagnes sur lesquelles planait le château d'Udolphe; elle a mis ump eonseionoe louable à dépeindre le§ localités avec les pluç BiinuUeux détails; bien différente en cela de tant de ros mancierf qu| ne respectent point le lecteur, et bâtissent • des châteaux imaginaires dans des pays qui n^existent pas, Anne Radoliffe a si bien cadastré le domaii^e d'Uf dolphe avec ses appartenances et dépendance^, que, avec la première carte des Apennins qui lui tombe sous les yeux, le moins géographe des hommes met ie doigt sut ie point, et dit, comme le héros du roman : Voilçi UdoU. pheU!
John Lewing dessina un jour, sur la poussière d'Hyde^ Park, ie sombre manoir de Montoni , la montagne qui le porte à regret et le bois de sapins qui s'ii^cline de honte d'avgir couvert tant de onmes« Fuis il prit des lettres de
crédit sur son banquier de Florence, et s'embarqua à Brighton pour Livoume, avec un exemplaire du roman d'Udolphe et quelques foulards pour tout bagage; il avait fait un itinéraire sur son album , qui l'aurait conduit à Udolphe les yeux fermés.
John Lewing arriva en Toscane le 4 juin 1832; il ne s'arrêta à Livourne que pour prendre du thé à la locanda du Quieroa reale. En six heures, sa chaise de poste l'avait déposé à Florence, chez Schneider.
A table d'hôte, il y avait un Allemand octogénaire qui était venu de Munich pour mourir à Home devant un tableau de Cornélius; un Anglais qui était amoureux de la Vénus de Médicis, et l'avait demandée en mariage au grand-duc; et trois jeunes Français qui faisaient de l'art et portaient do longs cheveux. Au dessert on parla : cha^ cun exposa ses principes. John Lewing n'avait d'autres principes que ses théories sur les revenants : il les exposa avec beaucoup de gravité; les convives furent ébahis. La carte des Apennins se déroula sur la table; on de- . manda des épingles au garçon; John Lewing se promena sur les crêtes boisées, traversa les lacs, franchit les torrents, pénétra hardiment sous les voûtes sombres du château d'Ûdolphe, fît habiller ses convives en spectres, avec des serviettes, et fut saisi d'une attaque de nerfs. Les trois Français qui faisaient de l'art accompagnèrent John Lewing à sa chambre à coucher, et lui présentèrent d'une voix sépulcrale une infusion de tilleul. John Lewing, pour récompenser cette générosité française, développa tous ses plans et pria les jeunes Français de vouloir bien l'accompagner à Udolphe. Les Français s'excusèrent civilement, en disant qu'ils étaient forcés de rester à Florence, pour
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remettre en lumière une fresque effacée de Hemmo Gaddl.
John Lewing leur dit : •
^ Eh bien! puisque vous ne voulez pas me suivre, je partirai seul. »
A minuit; on se sépara.
Deux jours après, John Lewing demande des chevaux, et court en poste sur la route de Sienne jusqu'à ce village, composé de deux maisons, qui se nomme misérablement Torrinieri. Là, notre Anglais fit seller un cheval, suspendit le roman au cou de sa bête, et s'éloigna de la grand'route, pour marcher directement sur le château mystérieux. Entre Polderina et Riccorsi, la chahie des Apennins s'allonge avec des contorsions effrayîfntes; il y a des groupes de montagnes qui semblent s'être assooiées pour soutenir le ciel. Avant de descendre dans la profonde route qui tombe d'aplomb sur les chaumières de 'Riccorsi, on aperçoit à droite des amoncellements fantastiques de terrain, des collines rouges, des rochers sillonnés de rides, des montagnes qui ressemblent à des dômes de cathédrales; tout ce paysage est d'une tristesse qui ne peut jamais parvenir à s'égayer au soleil italien. Lewing prit sa carte, la déroula sur le cou de son cheval et établit ses positions. Udolphe n'est pas loin d'ici, dit-il; voilà une véritable campagne de revenant. Il se .mit à chevaucher çà et là, toisant les montagnes du sommet à la base, et s'arrêtant par intervalles pour lire un chapitre du roman.
Au milieu de ces perplexités, il avisa un pâtre mélancolique assis sur un tertre de gazon, une houlette à la main et gardé par un chien. Il galope vers le pâtre, et lui
dematide dans une langue qui ayait toutes les peiAM du monde à se faire italienne, s'il était bien éloigné du bhâteau d'Udolphe.
Le patte était ériVelôppé, de la tôtè aux pieds, d'un vieux manteau rouge, et ne laissait entrevoir quô 868 yeux et la moitié' de son front, cai» la brisé fraîchiSSîut Ôur les Apennins. Il souleva lentement 6a tête^ regarda TAnglais, et lui fit âigne qu'il tie oomprénait paâ.
John Lewing à son tour fegardâ fixement le pâtre, et un rapide frisson le secoua vivement. C'était effrayant eti effet, un pâtre sans troupeau, un manteau rôuge et utt chien noir. On aurait cru voir un post-scriptum du roman de Radcliffe , oublié dans ce désert. Cependant l'héroïque Anglais imposa silence aux battements de son cœur; et, appelant à son secours toiis les lambeaux de la grammaire de Venerôtii que sa mémoire tenait à sa dispositioii îl engagé le colloque suivant :
« Êtes-vous de ce pays, ô berger?
— Oui, excellence, répondit le pâtre avec un accent dé bucolique, je suis natif de Polderina.
— Me permettez- vous de vous demander des nouvelles de votre troupeau?
— Ehl mon troupeau m'a abandonné à mon malheureux sort; mon chien seul m'est resté fidèle.
•— Quelle est votre profession aujourd'hui?
"— Pâtre^ toujours pâtre. Le seigneur Moutoni m'a pro« mis de me monter un troupeau; j'attends.
•i- Le seigneur Montoni I dites-vous? Il y a un seigneur Moiitoni dans cet endroit?
— Oui, excellenee; vous le connaissez?
— Si Je le connais I Itii , noô; ôtâià soii àîéiil DiU»-
moi, habite- t-il toujours le château d'Udolphe?
^ n habit© éetté chaùtoièi'è qUë VénÉ tt)^§z iâ-bas; làbas, à deux lieues d'ici. On rappelle toujours le sei^éiir Montoni, mais il est aussi pauvre qiie faibi.
— Le scélérat!... Je parle de i'àïetil; et cfue {yi=ll ce Montoni, le petit-flls?
— n arrête les voyageurs et lés dévalise; aii fbiil, c'est lin hotinôte homme.
— Vraiment! il a donc été ëxpr6j)rié du bhftteéii de éës âïéUx?
— Oiil ! le château tombé en ruliies.
■^ En ruines, ce merveilleux château! Est-il bienlolii? — ' Le seigneur Montoni?
— Non, le château.
— On peut îe voir de la place où voiis êtes Tenez,
montez sur ce petit rocher, et regardez entre ces deux
chênes qui se penchent Vous voyez quelque chose de
noîr, n'est-ce pas?
— De très-noir, oui.
— C'est la dernière tourelle qui reste à Udolphe...
-* Ahl il y avait tant de tourelles !.<< Pourriez^vo^s na'accompagner jusque-là?
-^ Avec plaiHir^ excellence; depuië que je n'ai plus de troupeau, je ne deitiande que des occasions de nie distraire ; voilà la place où je le tneilais pattrts tous les Jours. Ah!
— Pativi^e gatçoti! Tene», Voilâ vingt guinées pour totls consoler.
— De l'or! de Tor! Non, non, gardez Vos dons, g^né-
reux étranger; vos guinées m'ôteraient le bonheur dont Je Jouis.
— Et de quel bonheur jouissez-vous, dans votre infortune?
— Je cultive la vertu.
— Très-bien! Après?
— Voilà tout.
— De quoi vivez- vous ici?
— Je vis au hasard; un air pur m'environne, le soleil me chauffe de ses rayons. »
Le pâtre et l'Anglais cheminaient en causant ainsi. Voilà, dit en lui-même John Lewing, voilà le pâtre le plus original que j'aie vu de ma vie; Dieu me damne, si je comprends cette existcncc-làl Après une courte pause, le colloque recommença.
« Monsieur le pâtre, dit l'Anglais, auriez-vous entendu parler, par tradition, des mystères du château d'Udolphe?
A cette interrogation, le pâtre s'arrêta brusquement et manifesta une vive émotion; son corps parut frissonner sous le manteau rouge; il regarda l'Anglais du fond do ses yeux vitrés par l'effroi. Le chien noir hurla rauqucment. John Lewing fit trente conjectures à la minute, et resta muet sur son cheval de poste. Le vent siflail dans les rameaux secs d'un vieux figuier stérile qui avait l'air de vouloir se mêler à la conversation.
Le pâtre hocha la tête, avec des mouvements solennels et mélancoliques, et John Lewing , s'apercevant qu'il allait enfin parler, descendit de cheval pour l'écouter do plus près.
(( Seigneur, dit le pâtre, vous me faites là une demande
LE CHATEAU D'uDOLPHE 9
terrible, et qui rouvre de vieilles blessures ; rétractez-vous votre demande ou persistez- vous?
— Je persiste, dit TAnglais.
— Voulez-vous savoir qui je suis?
— Oui.
— Je suis le petit-fils d'Annette et de Ludovico.
— Grand Dieu! le petit-fils de ces deux honnêtes....
— Oui, seigneur, hii-même.... regardez ce figuier.
— Je le regarde.
— C'est à l'ombre de ce figuier que se sont reposés mon aïeul, mon aïeule, et la jeune et belle Emilie, et M. Dupont, lorsqu'ils s'échappèrent du château d'Udolphe.
— Ils se sont reposés là!.... Permettez que je coupe une branche de l'arbre vénérable qui a ombragé tant de vertus. Continuez, fils de Ludovico. \ .
— Savez-vous le nom du village que vous venez de traverser?
— Polderina, je crois.
—^Justement. Eh bien! c'est là qu'Emilie acheta un chapeau de paille d'Italie, dont elle avait grand besoin pour son voyage à Livourne.
— Oui, oui; ce chapeau de paille.... Tome ni, page 247, édition d'Edimbourg.
— Avançons toujours, vous n'êtes pas au bout. Voyezvous ces bruyères qui s'agitent comme des chevelures dans une cuve pleine de damnés, et chaufiée à soixante degrés Réaumur?
— Oui, ô le plus poétique des pâtres!
— C'est là qu'eut lieu la disparition de la signera Laurentina.
10 LES îiùrts ANtitAtStiS
— Ombre ehète! elle plane pëut-Ôlîfe....
— Elle plane, n'en doutez pàfi. Ausèî, Césbruyêreê S'agitent toujours, même en l'absence du Vent.
— Permettez que Je coupe un rameau de ces bruyères.
— Nous sommes en ce moment dans le chemin creux où passaient les condotUerif quand ils se rendaient de Venise à Udolpho,
— Je ramasse un caillou de ce chemin creux.
— Voici une petite prairie qui fut baignée par les larmes de Valancourt.
— Jô cueille un brin d'herbe pour ma collection,
— Et voici non, pour me iaeryirde rexpj*esaiôn consacrée,, vot /à, tx>i/à Udolphe!
— Ah mon Dieu I.... tenez un instant la bride de mon cheval, je veux me prosterner.... Cotnment, voilà donc ce magnifique château ! est*!! perché I.... Hais, dites«moi, je ne vois pas la forêt de sapins.
— Incendiée, incendiée !. .. .
■^Incendiée!
--» Pat la malveiUaûGe. Maintenant, prenons halei^f et gravissons ce rude sentier.
-— Ohl je reconnais ce ëènlier.... et Valancdurt aussi le
connaissait ce sentier! Infortuné Jeuiiô homme! o
jeune pâtfié, comment poùrrais-jë i-cbdnilftître le service» que vous mè rendez; oh! je vous feeî'âifi \tè plus reconnaissant des hommesi si vous acceptiez un troupeau de ma main. \
— Pas une brebis. Je n*ai besoin de rien : ma pauvreté ^ me suf^t.
— Ce désintéressement fera mon désespoir. Dites-moi,
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8*11 tttils platt, oèmment vivez-yoùs arëc le petit-fils de Montctni?
— Le tétûpâ et lé niàlheiii* adôueisSèht ftlnguliéreniént les haiiies ♦ Je suis intiiiiement Ué avec le petlt-Ùls du péS ëêeuteur de mon aïeul Ludôvico.
— Gela ine touche aux larmes et lîie rêcoiicille avec le nom de Montoni : le petlt-flls ne persécute plus personne ?
— Eh* moil Dieu! [qui voulè^-TOUg qu'il persécuté? n àeràit bien tenté ç[uelc[uefois de commettre quelques crtlâtités par désœuvrement, maïs îl n'a pas uri écu;* Il faut être riche {lour être cruel împuriêméirt. Sénèqùe Ta dit : Da posse quantum votunt.
— Giel! vous avez lu Séhêquc? vous parlée îâtîn? Oh! ces montagnes ne méritent pas( de vous posséder I quel troupeau ne se glorifierait pas de vous avoir i sa iètai Tenez â Londres avec Èuoi, Monsieur; veiie^, je t'eus donnerai un de mes vieux châtcaui.
— Ah! pourrais-jé vivre loin de ces tient, témoins des maltieurs de ma famille et dé mes malheurs pcrsonhels ! Ouôllè douceur ttoùvcràis-Je qui valût la calâiùîtê qui m*àccahlc à Fomîîfrc de ces figuiers?
En conversant ainsi, ils arrivèrent sur le pïateau de la montagne. Un singulier spectacle ôta là parole â rÀn- ^îàïs.
Des ruines étaient amoncelées dans un ^ossé large et profond qu'elles avaient comblé. La moitié diin château était encore vigoureuremcnt debout; une tour bien conservée s'élevait comme la tige d'un aloès, d'un grand bouquet de chênes, et assistait, comme un soldat vivant, à la dévastation d'un champ de bataille. Le pont-levîs était ironiquement levé devant une muraille absente, et, sut
un fossé sans eau, des pins chéUfs avaient envahi la grande galerie, et semblaient s'y promener sur deux rangs, comme des nains mystérieux. Un escalier gigantesque montait vers des appartements supérieurs qui n'existaient plus. Le vent des Apennins avait ensemencé toutes ces ruines» et les avait couvertes de cette végétation puissante et capricieuse que Tart n'imitera jamais.
JohnLevnng reconnut parfaitement les localités. Il fit le devis du château et nota du doigt, dans l'espace vide, les salles écroulées où se passèrent tant de scènes inouïes. U se désigna avec une grande sagacité, les parcelles d'air où était suspendue la chambre funèbre du tableau de cire; il se montra dans le vide le néant où fut cloué ce tableau, et il frémit. Il se promena dans le corridor absent qui avait entendu tant de plaintes nocturnes, et il se recueillit pour saisir encore un écho de ses plaintes. Le pâtre le suivait partout avec son chien noir.
Ils arrivèrent au pied de la tour; la porte était défendue par. des buissons hérissés comme des chevaux de frise. John Levnng se fraie un passage à travers ces épines, en y laissant en otage les lambeaux de ses vêtements. L'escalier était vermoulu et sombrement éclairé par des lucarnes pratiquées dans l'épaisseur du mur. Au premier étage» l'Anglais entra dans une chambre qu'il reconnut du premier coup : c'était la chambre d'Emilie; Famcublement se composait d'un bois de lit et d'un matelas en putréfaction. John Lewing baisa ce lit. u 0 Valancourt! » s'écria-t-il; et il pleura. Il vit aussi distinctement sur le mur le chiffre VE en caractères de sang.
(( La nuit approche, dit le pâtre avec sa voix mélancolique.
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— Eht que m'importe! c'est la nuit que J'attends, que j'implore, dit l'Anglais. Quand ûnira-t-il ce Jour odieux! je déteste le soleil.
— Mais songez, seigneur, que nous ne pourrons pas regagner Torrinieri ou Polderina dans l'obscuiité.
— Ça m'est bi'^n égal; je couche ici. » Le pâtre recula d'horreur.
« Vous couchez icil...
— Certainemient! là, dans ce lit... le lit d'Emilie! ô Valancourt!
— Et où souperez-YOus?
— Je ne soupe jamais. J'irai déjeuner demain à Torrinieri; faites-moi le plaisir de mettre mon cheval au vert dans les ruines; il boira la rosée de la nuit. Vous n'avez pas la fantaisie de passer la nuit avec moi, vous?
— Dieu m'en garde 1
— Mettez-vous à votre aise; mais ne manquez pas de vous trouver demain à Torrinieri, à l'auberge de.... à l'auberge enûn, il n'y en a qu'une. Adieu, vous que j'ose appeler mon ami. »
Le pâtre et Lewing se serrèrent cordialement la main, l'Anglais resta seul, dans la chambre d'Emilie; le pâtre et son chien disparurent bientôt par le chemin creux.
La nuit tomba sur les vastes ruines et les couvrit d'une ombre transparente qui les faisait saillir dans un relief effrayant. Chaque masse de granit emprunta une physionomie étrange à cette clarté livide qui tombe d'un ciel étoile, mais nuageux. La verdure des pins, des figuiers sauvages, des noyers, des hautes herbes, se fit noire comme un crêpe de deuil; c'était comme un cimetière hérissé de
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tombèauit âèvastés» dont les épitaphes araient disparu BOùÉ un voile de moUgâè, de âa&ifrage ot dé liobén.
John Lewing contempla longtemps, à travers àén lËirmes de joie, ce spectacle ravissant pour lui. « Gomme il eért doux de passer ici ses soirées» disait-Il^ lorsque l'âge a bronzé notre épiderme et nouS a ravi nos émotion» l Gela ne vaut-il pas mieux, dites-moi, que de faire le wist dans un club illuminé au gaz? Mais à quoi pensent donc les hommes qui s'ensevelissent dans une salle étroite, pour échanger entre eux ces paroles nauséabondes qu'ils appellent les charmes de la conversation? Les mortels sont vraiment fqus! Oh! comme la vie esf forte au milieu de ces ruinés! Quel soleil vaut cette nuit? 0 Anne Radcliffe, grand homme ! pourquoi n'as-tu pas de ïtombc d'honneur à "Westminster ? Je t'en promets une eh marbre noir. »
Ce vœu fait, John Lewing se jeta tout habillé sur le lit d'Émilîe, non dans l'inteûtion vulgaire de dormif, mais pour penser, dans un saint recueillement.
n pensait depuis quelques heures, lorsqu'il entendît distinctement sonner un coup d'horloge, puis dcûî, puis trois, j usqu'à douze f minuit I
li^se leva sur son séant et dît : « Yoilà qui est bien sîn>gulierl ce n'est point un rêve; j*aiî compté les coups, eii la vibration roule encore dans la: toùi?'. Il y a donc un beffroi îcî?.... Je donnerais cent guinées pour l'entendre une seconde fois. V>
Le beffroi répéta minuit.
(( Très-bien! dit Lewing; je voudrais savoir quel est f horloger qui règle cette horloge. » Et il se mit à rire aux éclats pour faire honneur àrsâ plaisanterie.
LE CHATÉXU b'uDOIPHE il)
Ce rire tut bhisijuemcnt siispeiidu pai* des sons raélo* dieut qui gembiaient monter du pîed de la tour.
a Cest Id harpe de Laurentlà! s'écrîa Lewlng, je la reconnais, î) Et il courut à la croisée pour entendre et voir, tepréitide de Tinstrument annonçait une roiiiancc; une voix chantait :
0 toi qui sus toucher mon âme, Mortel sensible et Tortueux, Pfebds pitié de ma tristd fidoime, Seconde mon cœur et mes vœux.
Amant chéri, toi que j'adore.
Délivre-moi de lùës t^rEins i Pour flétrir celui que j'abhorre, ' Il ne me reste que des chants.
<( Ces vers, dit Lewing, ne sont pas fort bons, mais je ks payerais volontiers cinq cents guinées. » Gomitie il se parlait à lui'-mème, il vit distinctetnent une ombre blanche 4ui SB glissait dans les hautes herbes, au pied de la iont.
liéiâj^ôCtonS m terrible mystère, dit Léwlng; il hè nùus àppàttîmi pas de sorider ie$ effetê sutnùtutels^ Selon la bc$ll& expression de RadclifTe, dans son foman de idHOi oH les Soulerràini de Mûzzitii»
Alors commencèrent d'épouvantàbleâ SGêties, qui aû»raient glacé de terreur tout autre que Thèrôîqûe John Lèfwing. La tour trèinbla sur ses vieux fondônichts, ayéc un bruit de ferrailles, si bien nourri, qu*on eût dit qu'elle était habitée par tous les fantômes du bagne de Tenfer. On entendait des cris étranges qui n'appartenaient pas à des poitrines d'hommes; ces cris s'élançaient avec des sitflements brisés, comme s'ils avaient fait irruption à travers une rangée de squelettes; du moins, c'était ainsi que se les exphquait Lc^ng. Il entendait des motâ isolés, dés
phrases sans suite, sans doute interrompues par un vif aiguillon d'une flamme infernale qui suit le damné sur la terre, lorsqu'il & obtenu un congé de Satan. C'étaient des paroles lamentables, prononcées dans un italien à l'anglaise, comme si le plaignant eût voul^ se mettre à la portée de son seul auditeur. Puis do longs éclats de rire qui allaient s'éteindre dans un concert de sanglots: puis des râles affreux, comme si toutes les potences de Tyburn eussent fonctionné sur cent misérables agonies vouées au , bourreau : le tout assaisonné de plaintes de vent, de bruissements de feuilles, de vagissements de nouveau-nés, de ferraillements de fossoyeurs, de duos d'orfraies et de hiboux, de glas de cloches fêlées, de frôlements de suaires, de craquements de saules pleureurs, de lamentations de vierges outragées, de cliquetis de glaives, de soupirs de pont-levis, de fracas de torrents sous une écluse, de souffles de fantômes infusés dans l'oreille, de miaulements de chats-tigres, de toutes les désolantes harmonies qui s'élèvent des lieux funèbres où la chair souffre', où le corps verdit, où l'âme pleure, où la vie se fait mort.
John Lewing analysa tous ces effets et les consigna dans un procès-verbal, en invitant l'assemblée invisible à venir le signer. Personne ne se présenta; Lewing jugea convenable de se retirer dans une pièce voisine, pour laisser libre accès aux signataires.
A l'aube, le calme revint aux ruines ; jamais aube ne fut plus maudite que celle-là : Lewing était furieux contre elle ; d'abord il ne voulut pas la reconnaître et la nia.
L'aube ne tint pas compte de cet aveuglement, et fit son chemin dans le ciel, en attendant l'aurore; puis ua
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rayon courut sur la longue et double crête qui encaisse le large torrent de Riccorsi : c'était le précurseur du soleil; l'astre agile, en s'élançant sur rhorizon, rencontra une malédiction de John Lcwing.
Cet innocent soleil fut traité» en cette occasion, comme un de ces brouillons qui viennent troubler au théâtre un spectacle amusant et font baisser le rideau.
John Lewing rentra dans la chambre d'Emilie, et prit la feuille de papier sur laquelle il ayàit écrit, en grosses lettres, dans les ténèbres, le procès-verbal de la nuit. Jugez de sa joie; il lut au bas les signatures suivantes, en caractères sulfureux. *
Ont signé :
MoNTONi père et fils, ombres vaine». * Signera Laurentina, aspiole.
Valancourt, fantôme errant.
Emilie, jeane spectre.
M. Dupont, revenant. Annettb, goule.
LvDOYico, farfadet.
Chœnrs de Condottieri vénitiens. *
Lewing ne témoigna aucun étonnement à la vue de ces signatures ; il trouva cela très-naturel, mais sa joie était délirante. Il serra précieusement le procès-verbal, descendit de la tour, et se mit à chercher son cheval, sans espoir de le trouver, car il était probable qu'il avait disparu dans l'ouragan infernal de la nuit. « Gomme tout est calme, disait-il, à cette heure ! Qui croirait que ces lieux viennent d'assister à tant de bruyantes scènes? » En prononçant ces derniers mots, il heurta du pied son
*Toas ces personnages appartiennent au roman des JUyitèrei d'Udolphê.
cheval qai doftâait tran^iuillômeht étendit mt lé iîôté.
« t'auTîë bêtê! dii-il| le Vdilâ qiil s& rëfflet âë rixiâômtlie aglt^ d'une ierrible ïiiîit \ AlloïiS, voyôiES, Mr pied ! tu dormiras à Torrinieri. n
Le ebèyal, tnourant dé faim et de èoif^ &6 iôtft pétiiblettient, ayfec tti inaintien t^itetix dé résignatiôîi 3 Jdhti Lewing s'élftnça leutdement f^ur luîj et |)iquâ vêts Tôrriiiieri.
Il trouva le pâtre exact au rendez-vous sur là porte de f auberge. Le pâtre sauta de joie en revoyant Lewing, comme s'il Tavait cru perdu sans rétour. Lewing fut sensible à ces vives démonstrations d'amitié.
a Déjeunons maintenant avant tout, lui dit-il; j'ai bu Tabsinthe des Apennins, et je meurs de faim. Jeune pâtre, comment vous tioramez-vous ?
— Perugino.
— Perugino, je f adopte pour mon fils.
— J'ai un père, seigneur lord.
— Tu en auras deux. Assieds-toi là, mon fils, et demandons un bon déjeuner. Voyons, toi qui connais le pays, que troTive-t-on ici de bon â manger ?
— Rien du tout, Monsieur ; de H mortadelle fratche et des obiifs qui ne sont pas frais.
— Mangeons toujours... Voyons, dis-moi* à qui appar- Itenneiit les ruines du château d'Udolphe i
— Ali seigneur Montoni, inon ainî.
— Cela ne lui rapporte rien, n'est-ce pas?
— Beaucoup moins.
— Vendrait-il cher ces ruines ?
— Oh! il ne les donnerait pas pour un million; c*est
Lî: citATEAu d'udolphe 19
le ciiâtdâti de ses pères, fet il a la consolalîoû d'aller y mourir de faim, un jour, avec inoi.
-* Comment donè ! esi^il fou?
— Ahl seigneur, il faut respecter lès honorables scl'Upules de la piêtê filiale* mon ami veut léguer à ses enfants cet héritage intact....
— Un héritage de revenants 1 A quoi peiisè-t-^il?
— Des revenants tant qu*il vous plaira, mais vous ne vendriez pas, vous, le château de vos pères.
— tJn fameux château! déâ ruines!
— Oui, inaié dèè ruines bien chères hu cteur d'un fils. Nous sommet pauvres, nous, mais pleins de respect pour la mémoire de nos aïeux.
— Vos aïeiit étalent des brigands.
— Sans doute, mais un fils ne sinforme t)à8 de la profession de son père* 11 le vénère, quel que febit le nom dont la société l*alt flétri.
—Voilà de singuliers principeé ! Enfin, peût-oû le voir ce M; Montoni, pctit-flis ?
— n déjeune en ce moment chez son cousin Vilbargio.
— Rendez-moi le service d*aller lui dire que je veut lui parler, Perugino.
Le pâtre laissa John Lewing se débattant avec un nerf de mortadelle, et courut chercher Montonl le petit-flls.
Montoni arriva. C'était un jeune homme de trehte àiis, d'une figure farouche; il était vêtu en jeune seigneur ruiné du seizième siècle ; ses haillons annonçaient une ancienne spletideur. Il portait une épée au fourreau dé cuivre semé de taches de vert-de-gris; Ses bottines àtâicnt oublié leur semelle sur les Apennins.
— « Voilà mon noble ami », dit le pâtre.
Montoni salua fièrement ; Lewing s'inclina avec toute la courtoisie complaisante d'un Français.
« Seigneur Montoni, dit Lewing, vous êtes le propriétaire du château dTdolphe, m'a dit Perugino ?
— Oui, seigneur, et je m'en fais gloire, répondit Montoni avec un accent mâle très-prononcé.
— Voudriez-vous le vendre ?
— Le vendre I et que dirait la noblesse italienne, si l'on savait que j'ai trafiqué du berceau de mes pères I
— Sans faire tort à vos pères, je vous prie d'observer que leur berceau est bien délabré, et je crois que la noblesse italienne ne se scandaliserait pas de cette vente. Écoutez, Montoni, vous me paraissez peu fortuné; je suis dix fois millionnaire, moi; je puis vous payer vos ruines ce qu'elles valent; demandez-moi un prix.
— Si je consentais à un pareil trafic, ce ne serait que dans le but légitime de m'enrichir d'un seul coup, afin de rendre à mon nom cet éclat, ce luxe, cette splendeur qu'il avait autrefois. Je vous avoue franchement que je ne vendrais pas mon château pour un prix ignoble et indigne de lui et de moi ; mais je le céderais avec une certaine répugnance pour une somme d'une haute valeur. Donnez-moi cent mille écus, et je me résigne, en pleurant, à embrasser Udolphe pour la dernière fois.
— Touchez dans ma main, seigneur Montoni; Udolphe est à moi.
— Seulement, milord, je veux qu'il me soit permis d'y aller expirer de douleur, si la vie me devient à charge après cette cession.
— Tout ce que vous voudrez; mais vous n'expirerez pas.
— J'expirerai.