LE CHATEAU D*UDOLPHE
— OÙ sont VOS titres de propriété ?
—A Sienne. Je possède le château sous le nom de Filangieri, mon bIqxû maternel; le nom de Montoni est proscrit en Toscane. Donnez-moi trois jours pour mliabiller convenablement, et je vous attends à Sienne, Ptazza del Campoy à midi.
— Et moi, je vais écrire à mon banquier de Florence. — Adieu» noble lord.
— Adieu, seigneur Montoni; adieu, Perugino. »
Trois jours après cette entrevue , les ruines d'Udolphe appartenaient à John Lewing.
Le voyageur ne se possédait plus de joie ; dans son impatience de propriétaire, il monta à cheval et courut à franc étrier vers la montagne désirée.» Quelle douce nuit je vais me donner I disait-il à chaque élan du cheval ; oh! comme je vais savourer cette noble veillée! Peutêtre verrai -je des choses que je n'ai pas vues la première fois; les fantômes aiment la variété. Je donnerais pourtant cent guinées pour entendre une seconde fois la romance de Laurqj^tina. »
n arriva devant les ruines d'Udolphe à l'approche de la nuit : tout était a sa place; il mit son cheval au vert, et alla reprendre son poste dans la chambre d'Emilie.
Les ténèbres ne tardèrent pas d'envelopper le sommet de la montagne ; elles étaient intenses à faire frémir. « Voilà une nuit irritée et menaçante, dit John Lewing; il se prépare ici quelque chose d'affreux et d'imprévu : c'est une déclaration de guerre de l'enfer ; je suis prêt. »
Disant cela, il se coucha, plein de joie et de résolution, l'oreille tendue au bruit du dehors, l'œil ouvert et impatient de curiosité. A chaque murmure de la nuit, il se
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levait sur son séant, et disait d'uuç voi^ gourde : <f Ahl yoilà que ç^ commence! » Puis rien ac comm^Pcait, et il rçpfe];iait sa position horizontale. Jamais amoureux, aii rendc*^vou^r n'éprouva plus fie trépignements ^'imr p/itienc^ gue John Lewing au rendpz-Yous des fantômes.
Il fit sonner sa montre à répétition, et compta onze heures trois quaris. ¥ C'est très-bien, dit-il, il n'y a pas de retard ; soyons juste et n'accusons personne, Si l'hor* loge de çesi messieurs ^st réglée sur ms^ montre^ comme cela iûi\ ^tçe, je Q'ai plus que quinze iniQutes 4'enam à subir; oh! quelles sont longues quinze piinutes dçnuit!»
La ^lontrf^ spun^ uu^ seconde fois; Lcwiug cpmpta ïuinuit Qt le quart. « Qh I dit-il, il n'y ^ pa$ encore de quoi s'étoi^n^r; 1$ b^fEroi retarde, ou bienl]^ ne sont paii prêts ces gens-là; je les ai pris iiu dépourvu, Attcndous, »
La montre sonnait tous les quarts avec une rapidité désespérante. Lorsque rbeure ^ttenduo est arrivée sans fiuiener le plaisir promis» le temps s'écoule aus3i rapir dûment qu'il marcl^ait avec leutear dans l'expectative. John Lewing s'était levé d'impatience, et la tête appuyé^ nur m9> deu^ mains , il contemplât de ^^ croisée les ruine» d*Udolphe, déj^ légèrem^t blanchies des lueuf» matinales de Tété, a II faut coavenir, piurmurait-il, quQ e'est indécent de se comporter aiasi. Voilà Taube, et ^ ien ne pacaîtl »
Rien ne parut, e^ fM^U L^urore entrait avec sa clarté d'opale dans la chambre dd la tour- La montagne et la plaine étaient à découvert. John Lewing exhalait sa rage contre les revenants, et méditait un procès contre eux.
Au lever du soleil, il descendit 4 Tauberge de Torriniori et demanda le pâtre Perugino. Personne ne le
coni^aisfâ^t dapu Iç yiUage. U réa^Iut nlors de pftpi^Qr I4 Journée i i'ftuberge, et de reatrer & Udolphe le soi? ; e'étoitjustemeatla veillée du veadredi au samedi. « jS'lls me font enepre faugc-^bond cette uuit, disait-il, je désespère do les revoir : xnais je me vengerai bien de ces fantômes-là i »
Il fut exact au rendezTvqus qu'il s'était donné. La nuit tfisseml^a par&itement à la vaille ; minuit passa comme une heure ordinaire. Le soleil du samedi trouva Lewinf assis sur une ruine, et pâle de consternation. Une troi^ sièpae tentativ0 qu'il fit encore en désespoir de cause n'eut pas un résultat plus lusureuz, a Retournons à Siennei dit*il, et 4emandQns des nouvelles de Perugino» de Filan>> giesi ot de Montoni. »
A Biennei, John Lcwing heurta à la porte de la maison où le contrat avait été passé. La porte ne s'euvrit pas : elle était inhabitée depuis cinq ans. « Je suis la victime de l'enfer de mon vivant, murmura-t-ll, avec un accent de mélancolique résignation ; allons prendre du thé au café de la Piazza del Campo.
En prenant son thé, il parcourut la Gazette de Florence^ et jugez de sa stupeur lorsqu'il lut l'article suivant :
« Un Anglais millionnaire', sir John Lewing, vient d'envoyer à la caisse de Bwm Governo la somme de 100,000 écus, qu'il destine à l'entretien de la grande route de Sienne à lUccorsi. Cette noble générosité britannique trouvera de la reconnaissance chez tous les Toscans; les voyageurs béniront, à chaque pas, le nom de John Lewing. Ce nom sera gravé sur une borne milliaire , au bas de la côte de Sienne, entre la Louve et le Griffon, armes de la cité. »
John Lewing ressemblait à un homme qui sort d'un
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rêve : il avait beaucoup de bon sens, folie à part. U se mit à réfléchir froidement et récapitula son histoire ; il passa en revue les trois jeunes Français railleurs de la table d'hôte de Florence, et ce pâtre Perugino , qui avait un si singulier langage, et ce jeune Montoni, si fièrement délabré, et toute la fantasmagorie du château. Puis, se levant avec calme, comme un homme qui a pris son parti, il demanda une plume et du papier, et écrivit à la Gazette le biUet suivant :
» Je viens de me convaincre que les 100,000 écus que j'ai donnés seront insulïisants pour l'entretien de la route de Sienne; j'ajoute une somme égale à la première, qui est à la disposition du gouvernement, chez mon banquier Filippo Boggi, place du Marché^Neuf, à Florence.
• a John Lewing. »
Le lendemain, il fit un auto-da-fé des romans d'Anne Radcliffe.
Un jour, en sortant du Zoolo^tW-G^arden, qu'on vient de terminer sur le High-Liverpool, nous entrâmes dans la NecrôpoliSj en face de ce jardin. Nous lûmes les épitaphes, et nous nous étonnâmes de la quantité de philanthropes que le comté de Lancastre avait dévorés en six mois. On se mit alors à raconter des histoires de philanthropes, et quand vint le tour de Valérie, voyageur si peu connu, il nous fit ce récit incroyable et vrai :
Quand on a laissé à droite, sur sa haute montagne, le château massif de Stradford, route de TOxfordshire, on traverse une rivière charmante qui coule sous le plus joli pont de briques rouges qui se puisse voir, et, après, en quatre bonds du quadrige de Golden-Cross, vous arrivez à un village délicieux nommé Old-^Woodstock.
Ce village a une p ysionomie française : on le croirait bâti par des architectes bourguignons exilés de leur pays
pour avoir fait de la mauvaise maçonnerie; mais la campagne, les jardins et la colline qui le borne au midi ont conservé cette gracieuse opulence de végétation qui couronne les viUages anglais* AûéSi, féut-on vivre facilement didx mois à Old-Woodstock, sânS mourir de mélancolie; juillet et août lui donnent quelques-uns des charmes de l'été; les dix autres mois de Tannée ne peuvent y être acceptés comme tolérables que par les naturels du pays, gens à l'épreuve de tout, et boucanés sur et sous l'épiderme d'un triple enduit de wiskey, d'ale double et de porter.
Quand un Français passe à Old-Woodstock, il s'arrête au Lion^Rouge^ et consacre deux jours à visiter ce village et ses environs, d'abord en souvenir de la France représentée par des maisons champêtres mal bâties, ensuite en souvenir de "Walter Scott, qui a placé là le théâtre d'un roman historique, faux comme l'histoire.
Ces deux raisons m'arrêtèrent impériisusement. C*étaît , le 24 juillet 1837; j'enlraî au Lion-Rouge d'Old-Woodstock, et je demandai une chambre modeste, dans laquelle un voyageur français pût passer deux nij^its sans se ruiner.
Les domestiques, le chef de cuisine, le Landlord et les servantes étaient en ce moment occupés à faire triompher Télection de Parker. On me présenta, sur uù plat, utie brochette de rosettes bleues pour ma boutonnière. Ce fut lé seul déjeuner qui me fut servi.
Comme je ne m'intéressais que faiblement à l'électic^ de M. Parker, que je n^avais pas l'honneur de connaître, et comme je n'avais point d'etfets de voyagea déposer* parce que tout niôii bagage m*avait été volé à la vapeur sur le rail'xoay de Manchester, en plein midi, je né in'lBii?^
boud^a-vàr 87
r^t^ poîpt au tim-^fiouge, et je me dirige ver$ la colline oniljragée, dans Tespoir d'y yeneontrer, à travers les massifs do ces arbreSf le château de CromweU et de Walter Sooti
n me fut impossible de me livrer à d'historiques rêveries concernant Cromwèll: sur le tronc des rameaux et des papinsjdans lalongueur d'un mille, on avait placardé, eu lettres de trois pieds anglais, cette inscription : flsctor^ of Oxfordshire vote for Parker l Ce point d'admiration, que Jç reproduis ici dans sa simplicité typographique, était sur les placards uii véritable monstre; il s'élevait convuV sivement dans les airs comme une épée flamboyant^, ^t menaçait tous les adversaires d^ Parker qui se promenaient dans les bois.
Derrière la oolline, je trovivai un petit lae, au bord di^ quel méditait un grand Lakiste, qui me parut assez peu préoccupé dej M, Parker: j€f fis plusieurs exclamations gutt^rales pour détourner spn attention du lac et la fixer sur moi, H eut la bonté do me remarquer, et même de ve^ir do mon côté, C'était ua bomme de cinquante ans; il avait des cheveux noirs et un teint olivâtre, contre Tu*sage des Lakistes, qui sont pâles et blonds^ Ce fut lui qui m'adressa la parole le premier \
—Monsieur est Français? me dit-il avec un sourire vçrdâtre.
Un instant jei faillis avoir la pensée de mei faire Espagnol ou Turc, car le sourire du Lakiste m'avait épouvanté^ Je me rappelai d'ailleurs des scènes récentes qui m'avaient prouvé, àLondreset à Liverpool, que nous, Français, nous étions encore considérés par beauooup d'Anglais comme à l'époque de Pitt et Cobourg; % Higbgate surtout, par
une belle matinée de juij, nous fûmes appelés Françaischiens et Français-grenouilles^ ce qui est le comble de l'esprit àHighgate, chez les garçons boulangers, qui font du très-mauvais pain. Malgré ces antécédents, je ne cachai pas ma nationalité au Lakiste.
— Oui, Monsieur, lui dis-je, je suis Français.
— Vous êtes égaré dans ce bois? me dit-il; me permettez-vous de vous remettre sur votre chemin? Vous alliez sans doute à Oxford ou à Bedford ?
— Non, Monsieur, je me promène au hasard, dans la campagne d'Old-Woodstock; je cherche la fraîcheur, car la chaleur est forte.
— Vous êtes venu voir les élections en Angleterre?
— Oui, et je suis enchanté de ce que je vois, c'est fort amusant. Croyez-vous que M. Parker sera nommé?
— Cela m'est fort égal, à moi, je ne vote pour personne.
— Je vous comprends. Monsieur, vous êtes un Anglais philosophe, un poëte, un penseur, un de ces hommes qui étudient la nature et s'éloignent de la société. Les lacs, voilà votre domaine; vous donneriez la grande rue d'Oxford et tout Oxford pour cette pièce d'eau, source éternelle des hautes et mélancoliques inspirations.
Le Lakiste me lança un regard effaré; ses yeux noirs
entrèrent dans les miens; son teint se basana singulièrement. ^
— Moi, Monsieur, me dit-il, je suis un simple rate-payer d'Old-Woodstock.
— Vous êtes né dans le comté?
— Je suis né à Éléphanta.
— Je ne connais pas cette ville anglaise...
— C'est une île de l'Inde, près de Bombay...
— Vous n'appartenez donc pat à la secte des Lakistes?
— Des Lakistes ? non, Monsieur. J'ai bien un lac, que voilà; mais je n'appartiens pas une secte. Lorsque vous m'avez vu, j'étais occupé à chercher une petite anse favorable pour ma pêche de ce soir. Mon lac est très-poissonneux.
Cette réponse me consterna. J'étais heureux d'avoir découvert un Lakiste, et cet être, à peine révélé, venait de s'évanoir devant moi !
— Excusez encore une question, Monsieur, lui dis-je. C'est bien là, sous ces arbres, le château de Blenheim?
— Oui, Monsieur.
— Qui fut donnéàMarlborough, lorsqu'il s'en allait en guerre, en 1704?
-—Ah! je ne sais pas.
— Qui fut bâti sur les ruines du vieux château quo Cromwell habitait en 16b2 ?
— Je ne sais pas.
— Qui a été célébré en quatre tomes par "Waltcr Scott?
— Je ne sais pas.
Voilà un Anglais fort instruit, me dls-je à part : il est vrai qu'il est Indien. Je continuai pourtant mes interrogations :
— Avez-vous entendu dire qu'il y ait eu des apparitions dé revenants à Woodstock?
L'Indien-Anglais recula de trois pas, et son teint devint vert-de-gris.
— Des apparitions de revenants I qui vous a dit cela?
— La chronique.
— Je n'ai jamais entendu parler de ces choses, me dit l'Anglais avec une figure et une voix de plus en plus
â<) LES NUITS ANGLAISES
bouldvereéâS. On yoqs a^ra fait des cputea a^ Liim-Bquge, sjoutM^il ave^ un sourire d'or^ine sérieuse.
-T- On ne pa'a rien dit au Lion-Rouge; on m'a servi un plit d^ rosettes whigs^ voilà tout. C'est M* Defauoonpret qoi m*^ révélé ces revenants de Woodstock,
— M. Defauconpret est un imposteur.
. Iif# j9T|x dô TAnglais^Indien brillaient comme les daux ^oil^s polaires du nord et du sud.. Une colère sourde passait visiblement sous l'épiderme de sa face. Il jeta vtn jdgar^ signig^tif mir le bord du lac, comme pour s'assurer s'il f avait asse.si}^ profondeur pour noy^r un bomme» et il me toisa de la tête aux pieds.
Alors j^ nie rappelai certaine aventure nocturne de Lime-'Street à Liverpool, où un Français faillit être dévoré par un Anglais entre deux chandelles de suif, et je m'sffrs^ài sérieusement de ma nouvelle aventure di^vant un lac, et sous la griffe puies^-nte d'un Anglais d'Élé*phanta. La diplomatie seule pouvait me sauver d'un dan- ^r ^ue je Ce oompren^s pas, mais qui me parut trop réel. Je ne perdis point mon temps à me demander pourlïucfl cet ttofiime,-ô'abor^ si bienveillant, s'était st)Qdaiaosiesit irrité contre l^s r^^ven^ts, contre M. Defauconr prêt et contre moi, au point de méditer l'holocauste d'un Fpmsom daa« Vabtme d'm> lao, )^ savais que les graves Anglais sont des foyers vivant^ àa bizarreries inexplioa- Hèfli Bt je renvoyai au lendemain mes études sur cette rencontre, si je m'en retirais sain et sauf.
•-* Monsieur, lui àis-je en riant, je voue fais mes excuses; si j'ai irrité votre sensibilité par un sujet d^ conyerfiârtinn qui attaqua le système nerveux; moi-même»..
Il m'interrompH vivement.
— Qh ! Monsieur, me diWl, ne "px&içiQZ p^iut de détp^rs ; p^Jea-mw pluftôt avec fraachiseï et voua pourrez encore regagner mon estime: car jô ivoisi tovgouys un ami dans uu Français, jusqu'à preuve contraire; avouez-moi <jue vous me connaissez, et que vou3 me çherclnez*
— Pardon, Monsieur? avant de vous répondre, je vous demande une minute de recueillement, pour bien me convaincre que je ne fais pas un rêve à cette heurer
-^ Non parbleu ! vous ne rêvez pa9 1 vous n'êtes pas endormij Monsieur^ et je puis vous le pçouvw^M
Il s'avança les poings fermés»
•— Un instant, Monsieur, lui dis-je; veuillez bien rester à trois pas de distance, ou je serai forcé de faire sur vous répreuve de ces deu?: pistolets de Birmingham»
Une couche de térébenthine plaqua son visage. Cet homme avait, à la dispositijon de ses pensées, toutes les Quances du vert. Jamais être plus myst^eui^I
— Ah ! vous venez donc ici pour m'arrêter violemment I s'éçria-t'il ; on a choisi un Français pour m'attirer dans un piège, et obtenir de moi des révélations* Eh bien! conduisez-moi au shérif, je suis prêt à vous suivre; je Yous suis; j'engage ma parole à ne pas lever mes mains sur vone, je le jure par le plus grand des dieu»; indiens, par Siva, qui à deux pagodes souterraines à Éléphantal je le jure par Vichnou; par le Tchakra qu'il tient dans sa huitième main, et par le Tchomg harmonieux qui enchante Je jardin Mandana! parVichnou, surnommé iVt7ûfA:anf a, c'est-à-dire hleu^ parce qu'il est bleu ! et par Indra^ le dieu du firmament!. M Puisque vous me connaissez, vous devez savoir si je suis homme à violer des serments aussi sacrés.
A ces mots il tira de sa poche un foulard français, et, avec une dextérité de jongleur indien, il se lia étroitement les mains avec ses dents.
Quant à moi, j'étais immobile et muet; mes pieds et mes mains étaient liés sans foulard.
n y a de ces choses étranges dans la vie des voyages I Les professeurs de philosophie et les 'commentateurs domiciliés à Paris, lesquels déjeunent à midi, dînent à sept et se couchent à dix invariablement, crient à rinvraiscmblance dès qu'ils lisent quelque part qu'un homme a pris du chocolat à minuit. Voulez-vous lire un roman invraisemblable? ne lisez rien : voyagez.
Toutefois, je conviens que ce que je voyais à cette heure, devant le lac de "Woodstock, était plus invraisemblable que le miracle d'Amphion, ou qu'un succès dramatique de M. Knowles à Covent-Garden.
L'Anglais d'Éléphanta s'était avancé, les poings liés, jusque sur la pointe de mes bottes, dans l'attitude résignée d'un esclave, et il attendait que je le conduisisse au shérif. J'étais fort embarrassé de cet Anglais.!
— Conduisez-moi donc, me dit-il avec calme; puisque je suis découvert, je ne veux plus faire un mystère de mes actions. Elles sont d'ailleurs honorables, mes actions: je n'en rougis pas. En présence de la justice je dirai tout, et malheur à celui, qui m'aura dénoncé!
n y avait tant de véritable bonne foi au fond de cet accent, de ce maintien, de ces paroles, que je n'hésitai pas à lui donner une marque éclatante de confiance.
— Monsieur, lui dis-je, laissez-moi délier vos mains, et faites-moi le plaisird'accepter ces jolies armes qui sortent des ateliers de Welkes, New-Street, à Birmingham.
Mon procédé amical le toucha visiblement. Ilmepennit de lui ôter ses menottes, et il accepta mes pistolets.
•— Je Yous fais mes excuses, me dit-il; je me suis trompé sur votre compte, mais les apparences étaient contre vous...
— Comment étaient-elles contre moi, les apparences?
— Ne m'avez-vous pas parlé des apparitions de revenants à Woodstock ?
—Je ne comprends guère de quelle façon je me suis compromis avec ces revenants. Avez-vous lu JVoodstœkt
— Non.
— Connaissez-vous Walter Scott ?
— Non.
— Voilà le centième Anglais que Je rencontre qui no connait pas Walter Scott (je dis cette phrase à part). Eh bienl Monsieur... veuillez m'apprendre votre nom.
— Boudha-Var.
— C'est un nom indien ?
— Qui signifie mercredi.
— Merci. Eh bien! donc, monsieur Boudha-Var, ce Walter Scott, que Dcfauconpret a inventé, est l'auteur d'un roman de Woodstock, dans lequel MM. Everard, Bletson et Wildrake sont tourmentés par des apparitions nocturnes ; ils entendent chanter l'office des morts, à une heure indue, à l'heure où l'église paroissiale du roi Jean est fermée aux prêtres et au public... Connaissez- vous le Quarterly-Review?
— Je n'en ai jamais entendu parler.
— Connaissez-vous M. Kemble, le fils?
— Non.
— Eh bieni M. Kemble le fils dirige le Quarterly-Review,
84 LES NXnTS ANGLAISES
fi il ^ fait ^us ce recueil de préoîeux çgirimentaires sur les reveBWts de Woodstock 5 il a prouyé que le vain fantêo^e de Robert I^ee était réel» qu'il cbantait à minuit pré^S VBymne de LtUher de Handel, Great god what do / see and heaty etc., et que le roi Jean accompagnait avec l'or* gtiei et chantait le second dessus. Vous n'avez jamais rateBdn parler de ce commentaire de M. Kemble fils, qui heureusement pour lui a eu le bonheur d'ayoir un père?
-^ Je n'ai jamais entendu parler ^ ces çhoses-là.
— Voilà qui est singulier, je crois qu'on lit fort peu en Angleterre...
— On ne lit pas du tout; le loisir manque; il faut se tresser les ongles et essayer des paires de gants toute la jQurnée. n ne reste plus de temps pour lire.
— Au reste I monsieur Bpudha*Var, il me suffit que TOUS soyez convaincu que je n'ai pas touché la ooràe des revenants pour offenser votre pays.««
— Oh! Monsieur, il me sujBftt que vous soyons Français pour ne gçueder auoune rancune contre vous. Venea vous repoaet an instant ehe? snoi, et boire un verre d'excellent porter Barclajt'Perkins.
La jolie maison que Boudha-Var appelait son hc^iiatim était bttie éms le goût indien , ;du moins quant à l'axté* rieur. La façon anglaise avaiit décoré l'intérieur : on j Voyait, eomme pairtout, desf meubles solides et luisants, des tentures à grands ramages, des fauteuils bien assis, des porcelaines bleues, des miroirs à reflets lilliputiens.
Pendant qu'on préparait le plat de porter, je jetai un coup d'oeil sur le vitrage d'une bibliothèque,, et quelle fut ma surprise en y découvrant la collection coùâplèt*^
BOtJDHA-VAÏl 38
des œuvres dé Walter Scott, traduites en anglais ônr le français do Defauconpret l Charning^cross ! m'écrial-jo (c'était un jurement que je m'étais inventé en Angleterre), Chaming^ cross ! M. Boudlia-Vàr, vous avèZ an 'Walter Scott I
— C^est possible, me dit-il avec tranquillité. ToUt Anglais qui a 200,000 livres de rente est obligé dé recevoir les ouvrages nouveaux; Tintendant les fait relier et les met sous clef dans cette prison d'acajou.
— Ah.! voilà encore'une collection du Quarlerly^l^tew ! vous êtes donc abonné à M. Eemble^ fils, qui a eu le ta?lent de signer le livre d'autrui?
-- C'est encore possible. Mon intendant souscrit à toutes les Revues, ainsi que tout bon Anglais doit le faire ; mais nous ne les lisons jamais, ni moi, ni mon intendant, ni aucun Anglais de VEasi. ou du West-India,
C'est ainsi que iious ^olievâmes doux pintes de Barchy" Perkins. J'ouvris le volufne de Valter Scott, pour montrer à Bûuâbft^Yaf le passage des revenants de Woodstock; il fttt ènebMiéi il Itne pressa la n^ain, il me parla indien* Nous nous séparâmes le c^ur serré; je lui donnai mon adresse à Paris et une p^re de ^[^ts, de fioivin, qi4 avaient prévu toiiS t$s dpigtSf mèmd les doigts d'£léphanta.
Mê tollà seul et errant à rûmbre d'^n bois de pins pulmonaires, qui S6 tonr&Ment vers Je inidi pour vivre. Une forte symphonie militaire attira mon attention au bas de la colline de WoOdstO<<ks je me précipitiii sur Torcbestre ambulant. La musique anglaise fait mon bonheur; elle a été inventée pour moi par un mathématicien du bourg de
36 I£S NUITS ANGUaSES
Saliford! je ferais cent lieues pour entendre un orchestre anglais.
C'était une procession. Deux mille Anglais de TOxfordshire se promenaient avec des bannières bleues, en se dirigeant vers un château de belle apparence. On lisait sur le guidon de tête ces deux mots touchants et mal écrits : Filantroptc-Club. Cent musiciens extorquaient violenunent jdes cataractes de notes à des trombe nés, et à des clarinettes invalides, chassées de l'orchestre Musard pour crime de faux.
Toujours avec cette noble indépendance qui caractérise l'artiste anglais, chaque musicien improvisait son air, sans se soucier de l'air de son voisin, de sorte que l'auditeur jouissait de cent mélodies diverses à la fois, ce qui est beaucoup moins monotone qu'au Conservatoire de Paris, où nos artistes se courbent servilement sous le bâton du tyran Habcneck.
Je suivisvla procession, et je priai mon voisin de m'expliquer le but de cette belle cérémonie.
Le voisin dit qu'on allait tenir un meeting de philanthropie au château d'Archibald Murphy, le plus riche philanthrope du comté, un nabab, un Pérou incamé, un galion vivant; et il me le désigna du doigt.
Archibald Murphy me parut âgé de soixante-cinq ans. Il avait une grande figure pâle et plate, des cheveux d'argent vif, des yeux éteints par l'ennui, ce compagnon de l'extrême opulence. Il était vêtu complètement de noir et marchait à pas lourds.
Je me rapprochai d'Archibald Murphy, pour mieux étudier ses mœurs et engager une conversation avec lui.
BOUDUA-VAR 37
Archibald appela deux domestiques qui portaient une vaste corbeille pleine de trombones et de clarinettes en disponibilité, et daigna me prier de choisir un de ces instruments.
C'est inouï , la consommation de clarinettes qu'on^ fait en Angleterre : lorsqu'un comté en a crevé quelques mil- Hers à force^de meetings, un spéculateur achète cette masse d'instruments et les envoie au café de la Tempérance, Lime^Street^ à Liverpool. Le limonadier les fait étuver dans une chaudière d'eau pure de la Mersey, et en compose du porter. Les membres de la société d'abstinence ne peuvent boire que du porter de clarinettes : le houblon leur est interdit par les statuts comme troublant la raison.
Je pris une clarinette pour obéir à M. Archibald Mur-
On arriva au château. La grande salle était disposée pour le meeting ; elle pouvait contenir quinze cents philanthropes, c'est-à-dire trois mille philanthropes, car le philanthrope anglais est très-gras et compte matériellement pour deux.
Archibald ouvrit la séance par un discours sur les souffrances de la côte de Goromandel : il gémit pendant une heure sur la dureté de tant de maîtres anglais qui depuis l'abolition de l'esclavage, ont acheté plus d'esclaves que jamais, et les forcent à pêcher des perles dans une mer où il n'y en a pas ; il gémit encore sur d'autres odieux compatriotes qui ont changé les versants méridionaux d'Himalaïa en jardins suspendus, et se sont faits ainsi les habitants de l'air pour n'avoir rien à démêler avec les lois de la terre, et cultiver l'esclavage en paix, à l'ombre
des cèdreSi et à quatre mille toises au-dessus du lûveau de la mer.
L'assemblée > visiblement émue, bénissait Archibald Murphy.
Un philanthrope nommé, me dit-^on, Lokett-ArroWfimieh, répondit au maître du château, et éleva sa bienfaisance Juâqu*au oiel de T Angleterre» lequel ciel est à la vérité assez plat.
La musique recommença; je donnai ma démission et allai me promener sur la terrasse, en son^jeant aux maux qui désolaient la côte de Coromandel.
Le mtfeftH^ terminé, je me disposais a prendre congé d'Archibiâld Murphy, lorsqu'il m'offrit lui -même une chambre pour passer la nuit dans son château.
*^ Vous ne trouverez pas un lit à Woodstock, me dit-il, les électeurs ont envahi les auberges. Il est trop tard pour gBgher Oxford; et si M. Parker a été nommé, vous iié trouvôtéK pas uiie chambre dans cette ville; resteïs chez moi jusqii^à demain.
J'aôceptat l'hospitalité.
— Quel philanthrope! me dis-je à moi-même, il prévoit tôiit.
— j'iai besoin de voir auprès de moi nombreuse oom» pagnie, les soirs dé meeting, ajouta Murphy, je suis fort triste naturellement; je dors peu quand j'ai* parlé.
V"ous n'êtes donc pas îieuréul , Sir Archibald Mttrphy? lui dis-je; rien ne paraît vOuS liianque]!^ Cepeû* dant.
Il secoua la tête avec mélancolie.
— Il y a des mystères, Monisieur; ciette résidence de ''^^oodstock n'est pas bonne, en certaines nuits.
— Grand Dieu I m'écriai-je, M. Defauconpret aurait-il raison? "Woodstock serait-ii encore troublé par de nocturnes apparitions?
Je sentis sur ma main le rude poignet d*Archibald.
— Que dites - vous ? s'écria-t-il aussi en reculant, M. Defauconpret a parlé de cela?
— Et certainement, sir Murphy, il en a parlé en quatre volumes in-i2, chez Gosselin.
Archibsdd baissa la tête et se laissa lourdement absorber par de terribles réflexions.
— Voilà de l'étrange! me dis-je intérieurgnent; on ne peut pas toucher la corde des revenants, dans ce pays, sans faire pâlir un visage anglais.
Cependant, au bout d*une demi-heure, Archibald releva la tête et me serra les mains cordialement.
— Il est tard, me dit-il avec un sourire faux : vous devez être fatigué; un domestique va vous conduire à votre appartement. Bonne nuit!
La chambre qui me fut donnée était éclairée au gaz, et meublée au dernier goût. Quatre colonnes torses, de bois des îles, soutenaient aux angles du lit de magnifiques rideaux de cachemire. Les tentures des quatre murailles, tissues à Bombay, représentaient les principales actions du grand Aurmg^Zeb, si vénéré dans Tlnde; on aurait dit que cette œuvre de tapisserie sortait de nos Gobelins.
Je me divertis fort longtemps à consichérer cette histoire peinte par un artiste inconnu. Mais ce qui m'étonna surtout, ce fut le luxe merveilleux de cette chambre réseïyée aux voyageurs; jamais chambre de maître ne fut plus somptueuse. Voilà, me dis-je, de la véritable philanthropie; Archibald Murphy est peut-être coUché dans quelque
mansarde, et il offre, avec générosité, ses plus beaux appartements aux étrangers.
A minuit le lustre d'hydrogène s'éteignit; la chambre ne fut plus éclairée que par une petite lampe de gaz, emprisonnée dans une veilleuse de porcelaine de Pékin. La lueur qui s'échappait de là avait une teinte sinistre qui me donnait de légers frissons.
Je me jetai tout habillé sur le lit, et j'appelai le doux sommeil en fredonnant l'air du quatrième acte de la Muette. Hélas ! le sommeil n'arrivait pas. Le3 visions de "Woodstock me revenaient sans cesse à l'esprit. En face de mes yeux, horizontalement posés, se trouvait un pan de tapisserie lugubre ; ce tableau indien représentait le grand Aureng-Zeb recevant la tête de son frère Dara-Checoub sur un plat d'or. L'illustre monarque était assis sur un fauteuil de perles, et souriait fraternellement au soldat qui lui faisait ce don touchant et simple. Mes cheveux hérissés s'agitaient comme de menus serpents sur mon oreiller.
Tout à coup , j'entendis auprès de moi un souffle terrible comme celui dont parle Job, et, après le souffle, une plainte; après la plainte, un hurlement de tigre du Bengale. Aureng-Zeb me parut tressaillir sur son fauteuil, et il me sembla que la tête de Dara-Checoub ouvrait ses yeux sanglants et regardait son plat; la mienne ferma les siens.
Le rugissement expira et une voix formidable et sonore, une voix qui tonnait dans une pyramide pleine d'échos, prononça distinctement ces paroles :
tt 0 Archibald Murphy ! ô perfide nabab, les griffes des » boudha çoura (mauvais esprits) te poursuivront partout :
BAUDHA-VAR 41
» car tu es maudit. Depuis le règne du grand Sévadjy, le » fondateur de l'empire mahratte, l'Inde n'a pas vu de » chrétien plus féroce que toi. Reste dans tes souvenirs et » tremble, ô Archibald Murphy ! »
Bien que l'anathème ne me concernât point, je frémis involontairement, et je jetai au hasard des regards effarés dans la chambre toute pleine de cette voix. La chambre était vide : les deux magots chinois riaient sur la cheminée et regardaient au plafond dans la même attitude que je leur avais remarquée en entrant. Aureng-Zeb était toujours assis sur son fauteuil; Vichnou continuait de se promener sur la tapisserie, dans le jardin de Mandana, avec une immobilité de dieu. J'avais l'honneur d'être le seul vivant parmi tant d'images peintes en camaïeu indien.
La voix recommença un autre discours :
tt Archibald Murphy, souviens-toi de l'île de Servan- » drong, sur la côte de Kouken. Là, tu as fait mourir sous » les coups l'esclave Neptunio pour s'emparer de sa fille » Mammali ! Souviens-toi de Ileouare, près de Delhy, où » tu fis périr quatre esclaves dans les tourments parce D qu'ils t'avaient dérobé une once d'indigo I Souviens-toi » de sir Georges Proie, le colonel des Cipayes, qui te cou- » vrît de sa protection , parce que tu étais riche et » Anglais. »
Après ce verset , je me levai hardiment comme un homme qui a peur et qui veut s'en imposer à lui-même, et je fis une visite domiciliaire dans ma chambre. J'ouvris la croisée pour me donner la société de la lune et des étoiles, et pour faire diversion a mon effroi avec le système d^opernic. C'était vraiment une adorable nuit, la cam-
pagne de rOxfordshire me parut aussi belle que le ciel, ta grande route, avec ses deux trottoirs de gazon , ressemblait à un immense ruban de satin bordé de fleurs, et jeté sur ce délicieux comté comme une décoration agreste. Ce spectacle dissipa mes terreurs; je crus avoir fait un songe indien provoqué par là tapisserie d'Aureng-Zeb et bizarre comme tous les songes, et je repris ma place horizontale sur mon lit.
Un râlement de tigre m'annonça le troisième verset sorti de la bouche invisible ; j'entendis ces mots :
(( Archibald Murphy I tu as fait la traite des nègres sur )) la côte du Zanguebar, avec le vaisseau la Brahmanesse , » sous pavillon hollandais. Lorsque tu reparus à la facto- )) rerie de Delhy, sir Robert Boldock, brigadier major, te » manda auprès de lui, et te reprocha ton infâme indus- » trio : tu répondis qu'en ta qualité d'agent de la com- )> paguie de West-India, tu n'avais à répondre de tes actions » que devant le conseil de l'Amirauté. Lorsque tu sortis » ce jour-là de la maison de Robert Boldock, tu fus hon- » teusement hué par le 17« régiment d'infanterie ci- » paye devant lequel tu passas. 0 Archibald ! après cela , w fais tes meetings philanthropiques ! chaque schilling de )) ton immense fortune est une goutte de sang humain. »
Voilà, me dis- je, une biographie en trois chapitres biea courts, mais bien forts. L'invisible fantôme connaît sou Archibald Murphy sur le bout du doigt : c'est sans doute l'ombre du géant Adamastor.
Il me fut impossible de goûter les douceurs dû sommeil dans cette étrange nuit ; bien que la voix colossale ne so fît plus eiitendre, elle avait laissé à mes oreilles des échos qui me donnaient l'insomnie. J'attendis l'aube précoce
BûUDHA-VAH . 48
de Juillet, et son premier rayon me rendît un peu do oo courage si nécessaire au voyageur.
A rhaure convenable, je quittai cette chambre mystérieuse, et je descendis dans le parc pour me délivrer complètement des terreurs de la nuit, avec une infusion des premiers rayons du soleil. J'attendis plusieurs heures le lever d'Archlbald, et voyant qu'il n'arrivait pas, je me hasardai d'en demander de ses nouvelles au premier domcfltique.
— Sir Archibald Murphy, me dit-il, a passé une fort mauvaise nuit dans ses chambres (rooms), et il ne se lèvera qu'à midi.
— Dans ses chambres I il couche dans plusieurs chambres ? dis-je au domestique avec un étonnement mal dissimulé.
— Oui, Monsieur, il couche ordinairement dans quatre chambres, les nuits de meeftngf philanthropique. Cette nuit il n'a couché que dans trois, parce «qu'il vous avait cédé la quatrième.
— C'est bien.
L'histoire de ce tyran antique qui changeait de chambre toutes les nuits pour tromper ses assassins me revint à la mémoire.
— n paraît, me dis-je, que le fantôme indien le poursuit partout, même dans l'alcôve où il ne dort pas. C'est un fantôme qui prend ses précautions et qui ne veut pas manquer son coup.
Et par le même chemin suivi la veille, je me dirigeai vers Voodstock. En passant devant l'habitation de Boudha-Vhar, je ne pus m'empôcher de jeter un coup d'œil ^ns le salon du rez-de-chaussée, dont les croisées étaient
ouvertes. L'Indien fumait, couché sur son divan; il m'ap'^pçut et se leva vivement pour me serrer la main.
— Comment I me dit-il, vous n'êtes pas parti ?
— Non, mon cher Boudha-Var; j'ai passé la nuit chez le nabab.
— Chez Archibald I s'écria-t-il avec un teint vert.
— Oui, chez Archibald Murph y, le chef des philanthropes du comté.
— Et dans quelle chambre ? demanda l'Indien d'un air inquiet.
— Dans la chambre d'Aureng-Zeb.
n se laissa tomber sur le divan et brisa une fort belle pipe d'écume de mer.
— Allons, me dis-je, voilà l'histoire des revenants qui recommence !
— Vous avez couché dans la chambre d'Aureng-Zeb, reprit Boudha-Var, et vous avez dormi... Parlez-moi franchement.
— De tout mon cœur, Boudha-Var ; ainsi je vous avoue que je n'ai pas dormi.
— Vous avez donc entendu ?...
— Tout : maintenant, je connais Archibald.
— Vous ne le connaissez qu'à demi. Écoutez : je pars aujourd'hui pour la France; vous savez que j'aime les Français, je dois ma fortune à vos compatriotes. Un riche Français de nie Maurice m'a fourni les moyens de m'enrichir, lorsque j'eusbrisé mes fers d'esclave....
— Ciel I m'écriai-je, vous avez été esclave ?
— Oui, Monsieur, esclave d'Archibald Murphy jusqu'à l'âge de vingt ans; il ne me reconnaîtrait plus aujour^ d'hui. Quand nous serons en France, je vous conterai mon
histoire. Maintenant qu'il vous suffise de savoir que le fantôme de Voodstock, c'est moi.
— Je l'avais deviné.
— Je suis le fils d'un jongleur indien, et il ne me coûte pas plus de peine pour monter sur le toit de la maison du nabab , et parler dans les cteminées de ses quatre chambres, qu'il n'en coûte à cet oiseau pour voler sur cette branche et chanter. Vous comprenez tout, n'est-ce pas?
— C'est fort clair.
— Tous les aps je reviendrai à Woodstock pour l'anniversaire de ses meetings, et je lui crierai sa vie à ses oreilles jusqu'à ce qu'il soit mort de peur.... Voulez-vous faire route jusqu'à Londres avec moi?
— Avec grande joie, mon cher Bflhdha-Var.
— Eh bien, pour écarter tout soupçon, allez m'attendi'e à Oxford, à Stoan'Inn, dans la Grande-Rue.
— Bien I Ainsi donc, sans adieu.
Nous voyagions en Out-Side, sur la route d'Oxford à Uxbridge, comme dans un aérostat de la force de quatre chevaux, et j'écoutais l'histoire que me faisait Boudha-Var.
(( Je pourrais choisir dans ma longue vie, me disait-il, trente histoires qui vous paraîtraient des fables, parce que rien n'est plus invraisemblable que la vérité; mais je me cjntenterai de vous dire l'épisode le plus intéressant do
ma vie, celui que je me rappelle dans ses moiudres détails^ et qui me rend les impressions ineffaçables de mfis vingt ans. Ce sont aussi, malheureusement, ces terribles jours de ma jeunesse (jui ont tant influé sur mon existence, et qui, de bonne heure, m*ont appris à soulever, sur certains visages, le masque de philanthropie qui cachetant défaut sourires, tant de contradictions, de haine et de basse cupidité.
» Je poun^ais vous conter quelques particularités de la vie d'Archibald Murpby, le président actuel du meeting philanthropique, et le suivre à Bombay, à Ceylan» à Calcutita, où ma vengeance légitime s'est açhariiée contre lui : aujourd'hui, il me suffirai de vous parler des événements qui se rattachent à ss^ résidence à Madras..
m Sir Archibald Murphy était alors à la tête de sa factorerie de Madras. Sa maison de ville était aituée à Forh Square, devant Thôtel dû yille du gouvernement. Sa maison de campagne était dans la plaine de Tchoultry, sur les bords de la rivière Triplican : on y arrivait par une belle allée de tulipiers.
» J'avais alors vingt ans ; J'en ai soixante aujourd'hui, quoique je paraisse plus jeune, parce que le teint de mon visage est vert.
)) Parmi les jeunes esclaves d'Àrchibald, j'eus le malheur de distinguer la belle Daï-Natha. Ahl Monsieur 1 1^ Lancashire n'a pas une femme à comparer à ma douce Injjicnnc. Je n'ai vu qu'une vierge aussi parfaite dans ma vie, c'est la statue de Lakmi, la déesse de la beauté, dans la pagode de Bangalora.
» Daï-Natha m'avait remarqué avantageusement, et quelquefois, le soir, nous nous entretenions ensemble de
ia. SBinie Nar-Singha Avatar , la huitième incarnation de Vichnou, homme et poisson. Souvent aussi, elle me chan- •tait le Ramaïana du grand poëte Valmiki, et elle me disait comment Hanoumâna, le chef des satyres, secourut Rama contre le tyran de Ceylan, Ravana, le ravisseur de . la chaste Syta. Oh ! mes larmes coulent encore à ces tendres souvenirs I
» \rchibald Murphy n'était pas voûté de vieillisse, comme vous 1q voyez aujourd'hui; il était dans toute la vigueur de ses vingt-cinq ans, et dans toute la furie de ses passions intraitables que le ciel de Tlndç met dans le cœur de l'homme et du serpent. Archibald se mit à pimer la belle Daï-Natha... Vous n'avez jamais été dans Tlnde, Monsieur?... Non... Eh bien! vous ne savez pas comment on aime, et vous ne le saurez jamais. Il y a des heure», dans la plaine de Tchoultry, où la terre, l'arbre, la fleur et l'homme secouent des étincelles, où les cailloux d'argent du rivage fument, comme des pastilles d'aloès dans des cassolettes, où les ondes perlées de la Triplican bouillonnent comme si elles roulaient sur un lit do soufre embrasé. Alors, si vous êtes couché sur la natte, près de la fontaine ou du lac, dans la colonnade d'un chattiram, et que vous voyez Daï-Natha passer en riant sous un parasol de feuilles de palmier, esclave, vous brisez votre front contre la pierre ; maître, vous faites un signe, et vous devenez dieu ou bourreau.
» Archibald avait fait un signe.., Oh! depuis le jour où l'Inde se vit plonger dans l'abîme par le démon Hyraneya-Kacipou, jamais on ne vit étinceler des yeux terribles comme les yeux d' Archibald.
» Daï-Natha se mit sous la protection de notre grand
48 LES NUITS ANGLA.ISES
Dieu et (lu serpent Ananta, qui signiûe sans fin* MaisArchibald était un impie qui se moquait de nos plus respectables divinités. Un jour, on l'avait vu rire même devant Kourmavatarani, le dieu-tortue, et il dit qu'il avait mangé ce dieu la veille en turtle^soup, et qu'il était fort bon.
» A l'épouvantable regard que me jeta lesoirArchibald, je compris que j'avais été dénoncé à mon maître comme l'amant de Daï-Natha, et que ma vie ne tenait plus qu'à un fil.
» En ce moment, l'arrivée d'un grand personnage détourna mon maître d6 ses projets amoureux et peut-être homicides. Sir "Wales, membre de la Société royale de Londres, et savant très-renommé dans le West-Kent, venait rendre visite à sir Archibald ; il portait une lettre de recommandation de lord Cornwallis, et il se recommandait beaucoup plus lui-même en s'annonçant, dès le premier salut, comme le flambeau de la science zoologicale et le révélateur de tous les secrets de Dieu.
» Comme j'étais fort inquiet sur le sort réservé à la belle Daï-Natha et à moi-même, je me permis d'écouter la conversation d'Archibald et de Wales. La nuit était sombre sous la colonnade, et j'avais pris ma retraite dans les rameaux d'un palmier; roulé comme un serpent sous les feuilles, et ma tête flottante comme une grappe de dattes, je ne perdais pas un mot.
» — Sir Archibald, dit sir Wales, voici le but principal de mon expédition scientifique. Je tiens à honneur de classer définitivement le fameux arbre boom^upas, et de surprendre à tout prix ses vertus mystérieuses; mon but, comme vous le voyez, est tout philanthropique. Il s'agit de savoir, pour le bonheur de l'humanité anglo-indienne.
si le 6ûom-Mpa« est tout simplement un mancenillier de la bénigne espèce, ou si c'est réellement un individu meurtrier, tuant impitoyablement les hommes et les animaux qui s'approchent de son feuillage. Si c'est un mancenillier, nous le laisserons croître et vivre paisiblement sur nos domaines; si c'est un boom^upcis véritable, nous extirperons cette race dans les îles de la Sonde, dans les Célèbes et partout. Il ne sera pas dit qu'un arbre se permette de tuer un sujet anglais qui cherche l'ombre et la fraîcheur, sur la foi des traités. Lord Cornwallis, qui commande à Madras, m'a donné plein pouvoir sur le boomupas : il m'a affirmé que vous en aviez un sur vos terres , est-il vrai, sir Archibald Murphy?
» — Très-vrai, répondit Archibald. A l'extrémité de la plaine de Tchoultry, et sur les limites des carrières d'Elora, je possède un boom^upas de la plus belle venue; c'est le seul arbre qui soit debout à dix lieues à la ronde, parce qu'il tue tout dans son voisinage, même les végétaux. Je l'aurais déjà fait couper, pour défricher une lande et y planter du riz, mais je n'ai trouvé personne qui osât lui porter un coup de hache. Le boom-upas, taillé par l'acier, saigne comme un corps humain, et les exhalaisons de ses blessures donnent la mort. J'ai demandé au commandant du fort Saint-Georges une pièce de canon, pour détruire mon boom^upas, impunément, à un demimille de distance ; mais on m'a répondu que cette affaire devait être préalablement exposée à la Chambre des communes, et qu'il fallait une autorisation spéciale du lord de l'amirauté.
» — Gardez- vous bien de l'abattre I s'écria "Wales; j'ai fait cinq mille lieues pour l'étudier, et la Société royale
iiO LES NUITS ANGLAISES
de Londres m'a promis un rent de quatre cent livres, réversibles sur ma veuve, si je lui apporte un morceau d*upas grand comme ma main. Votre arbre fera la fortune de ma famille. Laissez-le vivre encore quelques jours, et quand je l'aurai dessiné, à l'encre de Chine, vous planterez du riz sur son tombeau à votre fantaisie. La science et l'humanité \ioivent passer avant tout. Nous ne sommes pas ] des savants et des philanthropes pour notre plaisir. L'Anglaterre s'est chargée de faire le bonheur du genre humain, puisque Dieu s'est démis de cette noble tâche depuis Adam. Vous voyez que nous avons un rude travail sur les bras.
» — Faisons le bonheur de l'humanité, dit Arckibald, avec résignation.
» — Pouvez-vous me prêter ua esclave? dit sir "Wales d'un ton leste.
» Archibald ouvrit de grands 'yeux et attendit une demande plus intelligible.
)) — Oui, poursuivit sir Wales, un mauvais petit esclave dont vous ne savez que faire. Il nous pourra servir dans l'expérience en question.
)) — Quelle expérience ? fit Archibald.
» — Eh I l'expérience du boom-upas ! Je prends ce mauvais sujet d'esclave, je le fais garrotter proprement, je retends horizontalement sous le boom-upas, et le lendemain je reviens voir si l'arbre a opéréC
» — ^l^Iais, dit Archibald, l'arbre aura opéré, n'en doutez pas.
» — La science doit toujours douter jusqu'après résultat accompli; c'est la maxime de la Société royale de Londres. Il faut que je constate le fait, moi, dans l'intérêt
BOUDHA-VAR 'Ôl
de la science et de rhumanité. Voyons, cherchez dans votre bande de singes domestiques le plus inutile de tous ; je vous le payerai d'ailleurs au prix du tarif. Dieu me préseryè de léser le prochain! Je suis, moi, le martyr de la science à tel point que je serais prêt à me garrotter moimême et à me faire empoisonner cette nuit par le boomupaSf si je n'étais arrêté par l'idée qu'il me serait impossible demain d'envoyer mes observations à la savante Société.
» — C'est juste, sir Wales.
» — Nous donnerons le corps de votre esclave à la galerie nationale de Pall-Mall', et ce sera, j'espère, un assez grand honneur four un individu de cette espèce d'être exposé à l'admiration des siècles, empaillé ou embaumé. Tous les esclaves ne sont pas si heureux après leur mort.
» — Sir Wales, dit Archibald après un instant de réflexion, je crois que je tiens votre individu...
» — Ahl
» — Un véritable mauvais sujet...
» — Ce qu'il me faut.
)) — xJn petit païen qui adore toutes les horribles idoles de ce pays.
» — Très-bien.
» — Et qui n'a pas vingt ans. .. .
)) — Encore mieux; il ne doit pas encore être attaché à la vie....
» — Son nom indien est Boudha-Var; mais je l'ai nommé, moi, Erinn, pour lui donner un nom chrétien.
» — J'accepte Erinn, et je vous le paye ce qu'il vous a coûté.
» — Deux cents livres.
» T- Marché conclu. Seulement, si le païen survit à Tépreuve, je vous le rends...
» — Oh I soyez tranquille, je vous réponds de la vertu de mon 6oom-upa5.
» — Sir Archibald Murphy, dit sir Wales debout et d'un air solennel, vous avez bien mérité de la science et de l'humanité. L'Angleterre déclare par ma bouche que vous avez fait votre devoir.
» En ce moment, je crois que ma raison me ût défaut, car je poussai un éclat de rire infernal, comme dans un accès de délire. La tige du palmier frémit, comme un boa verticalement posé sur le sable, et le feuillage de mon
palmier s'agita comme la crinière d'un lion. Archibald et Wales, saisis de terreur, levèrent les yeux vers le toit de la colonnade, et distinguèrent, à la clarté de la lampe du vestibule, une tête d'Indien qui les regardait avec des yeux sanglants.
» — C'est luil c'est lui! s'écria Archibald. C'est votre Erinn.
» — Le drôle nous espionnait, dit sir "Wales. Faites-le saisir par deux... Avez- vous des policemens, des constables?...
» — J'ai mieux que cela, j'ai mes deux commandeurs, deux serviteurs dévoués et discrets.
» Archibald frappa du doigt sur une feuille de cuivre suspendue à un pilier, et les deux commandeurs arrivèrent sur-le-champ. Archibald leur dit quelques mots à l'oreille, et mon sort fut décidé.
)> Oh! je vous atteste, Matayâvatara et Saphuri, double incarnation de Brahma, lorsqu'il se changea en poisson
BOUDHA-VAR o3
bleu pour échapper au démon ïïayagriva {cou de cheval), je vous atteste, 6 vous les plus saintes divinités de mon enfance, quelle fut la pensée qui traversa mon esprit lorsque je fus saisi et garrotté par les deux féroces commandeurs I Oh I je ne regrettai ni ma vie, ni ma jeunesse : toutes mes pensées se tournèrent vers la belle Daï-Natha, que je laissais exposée aux fureurs de mon puissant et terrible rival. — Daï-Natha! m'écriai-je d'une voix déchirante comme le son du tam-tam, et aussitôt ma bouche fut bâillonnée; je fis un dernier effort pour lutter avec mes bourreaux ; dans cette convulsion suprême, mon sang indien bouillonna dans ma tête, je sentis un frisson au cœur et je m'évanouis.
» Lorsque je repris mes sens, je compris à la faiblesse de tous mes membres que bien des heures s'étaient écoulées depuis la scène du palmier.
» J'étais dans une grotte immense, qui, à la faible clarté d'un rayon extérieur horizontal, me parut être un de ces temples souterrains, comme j'en avais vu plusieurs dans ma chère île natale d'Éléphanta. Cependant les sculptures qui se détachaient autour de moi du flanc des rochers étaient si belles, que je les attribuai à des dieux et non à des hommes.
» — Me voici dans un autre monde, me dis-je à moimême; j'habite la demeure des morts ; le boom-upas m'a tué, mais le grand Siva, qui m'aime, n'a pas permis que sir "Wales emportât mon cadavre dans la ville des Anglais. Oh I ma belle Daï-Natha quel sort est le tien en ce moment sur cette terre maudite I que la chaste Sita veille sur toi, elle qui est assise sur un trône d'indigo, à côté d'Indra, le dieu du firmament !
b4 LES NUITS. ANGLAISES
» Le rayon extérieur s'étendait de plus en plus dans la grotte, et quelle fut ma joie en apercevant doux superbes tableaux en pierre où je reconnus Indra et son épouse Indrani. Non, la terre ne possède rien de si beau, de si grand, de si parfait.
» La figure d'Indra était colossale ; le dieu était représenté assis sur son éléphant favori, nommé Iravalti, et quatre paons se posaient au-dessus de sa tête, dans les feuillages d'un manguier. Son épouse, Indrani, était assise sur un lion.
y) Je me prosternai devant ces vénérables images, et je les priai d'abréger les siècles que je devais passer dans ce vestibule d'expiation.
» Ma prière fut interrompue par un grand bruit d'échos qui roula sous les colonnades souterraines, comme si un mugissement sourd fût sorti des trompes de chaque éléphant de pierre qui servait de base aux larges piliers.
» Un jurement anglais courut horizontalement et tomba sur la statue d'Indra qui lui refusa son écho. Je tressaillis et mon sang se glaça. Ce jurement appartenait à la terre, il m'enlevait au ciel, il me menaçait d'une seconde mort. J'avais recdnnu la voix sifflante de mon maître Archibald ; bientôt je le vis lui-même, accompagné de sir "Wales, marchant à tâtons dans le souterrain et s'aidant du rayon du jour rampant sur le sable, comme d'un fil conducteur. Aussitôt je me précipitai dans une sombre excavation du rocher, derrière la croupe d'un éléphant de granit noir. Les deux Anglais tenaient alors cette conversation.
» — Sir Archibald, disait Wales, vous avez là vraiment, dans votre voisinage, des merveilles que la Société royale de Londres ne connaissait pas.
BOUDHA-VAII ")0
» — Eh I sir Wales, cela ne produit rien. Toutes ces pierres ne Talent pas une livre de riz.
)) — Sans doute, sans doute ; mais la science prise fort ces curiosités... Vous dites donc que nous sommes dansles temples d'Elora?
» — Oui, sir Wales.
» — Toutes ces montagnes sont pleines de temples de cette façon ?
» — Oui, sir "Wales.
» — C'estfort curieux, vraiment... Permettez que j'écrive sur mon album les impressions que j'éprouve dans les temples d'Elora... Éprouvez- vous aussi des impressions, sir Archibald î
1» — Moi, je pense à ce coquin deBoudha-Varque nous n'avons pas trouvé ce mati^mort comme il devait être, sous le boom-upas,
» — Comment donc ! c'est une affaire finie. Lisez le rapport que j'adresse à la Société royale de Londres..., le voici sur mon album..., écoutez : w Le boom-upas est origi- )) naire des Célèbes ; le boom-upas n'est pas, ainsi que quel- » ques naturalistes français l'ont prétendu étourdiment, le » manceiiillier, ni le mancainlla, comme l'affirment gra- )>vement les savants espagnols, et notamment Clusius; )) ni Yhippomane^ comme l'avance avec légèreté M, Linnée; )> ni la camomille, comme l'affirme Hermolaûs; ni le gno" » phak, comme l'atteste Plumier. Le boom-upas n'est autre » cho9Q que le boom-upas ou Vupas tout court, mot célébi- » que qui signifie poison. L'individu que j'ai observé dans )> le voisinage des temples d'Élora, non loin de Madras, )) est un véritable upds delà plus grande espèce. Le savant y* voyageur Crown a fait des expériences sur Vupas d'É-
o6 LES NUITS ANGLAISES
))'lora. Il lia un touraco à ses branches, et le lendemain » le touraco était mort, on ne trouva que ses plumes au )> pied de Vupas ; il avait été dévoré par un serpent. On trouva » le serpent à quelques pas de l'arbre, et le reptile ne don- » nait pas^igne de vie; il avait été étouffé par une aile du » touraco. La peau du serpent, victime de Vupas, est ex- )) posée, sous le n° 127, à National-Galéry. Brown n'avait » pas expérimenté sur les corps humains. Il m'était ré- » serve, à moi, d'éclaircir les doutes de la science sur les )> vertus homicides du boom-upas. Un vieil esclave, nommé » Boudha-Var, païen et idolâtre, lequel nous avait suivi » dans notre expédition, commit l'imprudence de s'en- » dormir sous l'arbre d'Élora. Son maître, animé par le » zèle de la science et de l'humanité, me permit de ne pas » réveiller l'esclave et de laisser agir la nature. J'obéis, et » nous abandonnâmes Boudfta-Yar aux douceurs du som- » meU. Le lendemain, à l'aube, nous retournâmes à Vupas, » l'esclave était mort dans la nuit, et nous vîmes sur les » rochers d'Élora les farouches oiseaux de proie qui avaient » dévoré son cadavre. Je dessinai la place où Boudha-Var » avait péri empoisonné par les vapeurs de Vupas, et le » but de ma mission étant rempli, je m'en revins à Madras. » La Société royale de Londres indemnisera sir Archibald » de la perte de son esclave Boudha-Var. »
» — Vous voyez, poursuivit sir Wales, en fermant son album, vous voyez avec quelle modestie je parle d'une expédition aussi périlleuse. La science doit être simple dans l'exposé de ses travaux. Maintenant, sir Archibald, vous qui connaissez les localités, veuillez bien m'aider à sortir de ces repaires de serpents.
» — Voulez-vous visiter le temple souterrain jusqu'à
BOUDIIA-VAR îi7
rextrémité pour faire votre rapport à la Société royale de Londres ?
)) — H suffît, sir ArchibaldJ'enai vu assez. Allons manger la soupe de tortue à votre habitation. Aujourd'hui la science et l'humanité ont fait un grand pas.
y) Sir Archibald et le savant sortirent du temple ; et moi, conseillé par la prudence, je n'abandonnai ma retraite qu'à l'heure où le soleil, arrivé au plus haut cercle du firmament, ne permet plus à l'homme de passer dans la plaine de Tchoultry et sur les roches ardentes d'Élora.
ï)Par quel miracle avais-je été délié et conduit dans le temple souterrain d'Indra ? Je l'ignorais. A force de réfléchir, je parvins à me persuader que le grand Soupramaûy-Samy, le second fils de Siva, qui a longtemps habité les grottes d'Élora, sous la forme d'un serpent, avait eu pitié de mon malheur, et qu'il m'avait déposé endormi dans ce souterrain.
» Après avoir échappé à Vupas, à sir Archibald, aux commandeurs et au savant, jene tardai pas à m'apercevoir que j'expirais de faim et de soif.
» Dieu bleu du firmament, m'écriai-je, sublime iVaWcanta, qui avez été nourri par un mendiant Pandaron, à votre cinquième incarnation, donnez un des yeux de vos sept têtes au plus dévot de vos enfants... Venez à son secours!
» Et plein de foi dans ma prière je sortis du souterrain, et je gagnai le sommet du plus haut des temples, qui était consacré, comme vous savez, aux dix incarnations de Vichnou, et qu'on nomma Dès-Âvâtara» Je m'assis sur le point culminant du Viranda, sur le front large du bœuf
Nadyn ; et de là j'embrassai toute la plaine jusqu'à la mer, La plaine était jaune comme le dos d'un paon rôti ; la mer était d'un bleu mat comme un miroir d'indigo. Je ne voyais d'autre végétation que le feuillage du hoom-vpas, sur lequel s'étaient abattus des oiseaux qui venaient boire un peu de fraîcheur, à défaut d'eau de source. Le feu coulait dans l'air, en étincelles visibles, et il mè semblait que le bœuf granitique Nandy exhalait une odeur de festin anglais. Je crusassister à la onzième incarnation de Vichnou* A cette heure, le dieu du firmament, le sublime Nalicanta, descendait sur la terre pour la brûler de ses baisers d'époux» et les longues collines d'Élora me paraissaient tressaillir comme des mamelles fécondes sous les embrassements du dieu«
)) Le silence qui régnait dans ces ruines fut soudainement interrompu par des cris terribles et un bruit de pas précipités. Je me cachai prudemment derrière la corne du bœuf Nandy, et je plongeai mes regards dans le gouffre des temples voisins* Un Indien tombait à genoux devant le portique du temple de Yisouakarma, et se mettait sous la protection de ce dieu du second ordre,. le glorieux architecte des temples d'Élora. A son large madras humide, à son voile de laine, à sa pagne bleue, à son bâton orné de plaques de fer flottantes, dont le son effraye les serpents» je reconnus un telinga, ou porteur de lettres. Il me fut aisé de deviner la cause de son désespoir. Frère, m'écriai-je, je vais à ton secours! Le telinga, qui se roulait déjà sur le sable dans les convulsions de l'agonie, crut entendre la voix de Yisouakarma; il se leva, regarda le ciel, poussa un éclat de rire et retomba lourdement. Lorsque j'arrivai, il était mort. Le malheureux avait été piqué
BOUDHA-VAR ISD
par le plus terrible des serpents qui désolent la plaine do Tchoultry.
î> J'ouYTis la boîte de fer-blanc qu'il portait sur la tète, selon Tusage des telingas, et je ne trouvai qu'une lettre. Elle était adressée à Mistriss Anna Goldingham, dans la vallée d'Élora, sous la cataraotei
» G*est à un mille vers le nord, me dis-je. Il n'y a pas à balancer: faisons*nous telinga. Une lettre portée à cette heure est une chose sainte qu'il ne faut pas laisser au désert*
» Je pris dans mes bras le cadavre du malheureux fac* teur, et je le déposai dans le temple même, au pied de la statue de yisonaj^ûrma* Ce dieu est représenté pressant le petit doigt de sa main gauche avec deux doigts de la main droite, parce que l'histoire faoonte qu'il fut piqué par un serpent sur ce lieu même. Je i*egrettai bien de ne pouvoir visiter ce magnifique temple, qui est une merveille de rinde* Je pris la lettre et le bâton du telinga, et je me ai*
rigeai vers le nord. Les carrières d'Elora semblaient vomir des flammes; cependant je les traversai au pas de course» ne donnant qu'un léger salut de respect aux tem« pies de Djaga et de Yidjaga, déesse de la fécondité ; aux templesde Doumar-Leyna, deNilkan-Mandiou^deKaïlaça, des Gendres de Bavana, de Tin-Tali, avec ses trois étages de portiques, et de Dau-Taly, qui n'en a que deux. Tout à coup j'entendis un bruit plus harmonieux que le 8itrim qui enchante le jardin Mandana, lorsque Koumâra, fils du Soleil, fait danser les bayadères, ses épouses, à l'ombre des acacias en fleurs. C'était le roulement de la cascade, et déjà je me désaltérais à ce bruit, tant il répandait do fraîcheur dans l'air. Cette cascade est née d'une larme de
la chaste Sita. Le souvenir de cette jeune ûlle des hommes, aujourd'hui épouse d'un dieu, est ainsi éternellement lié à cette cataracte harmonieuse, qui ravit les pèlerins d'Élora. Avec quelle joie je haignai mes lèvres dans ces eaux divines, qui venaient de la femme et du ciel I
» Des hauteurs de Boumar-Leyna je tombai dans la vallée du nord. Là, le désert : ici le jardin. Il y avait un cottage dans des massifs de palmiers, des parterres couverts de fleurs, des enclos avec des haies de vanille, des cau' dries en piliers d'érable, des volières à treillis de fil d'argent, pleines de petits oiseaux qui ressemblaient à des émeraudes volantes et à des rubis ailés. Oh I je reconnus la demeure d'une dame anglaise à cette grâce céleste, à cet enchantement de paysage qui ravissait le pauvre Indien. Je baisai le seuil de la porte du jardin, et je montrai ma lettre à un jeune esclave qui arrosait des fleurs.
» La grille me fut ouverte, et l'esclave me précéda pour m'introduire sous la colonnade d'érables, où les oiseaux chantaient avec les fontaines.
» Il y avait là, mollement renversée sur des nattes ^douces comme des tissus de Kackmir, une jeune femme dans le voluptueux négligé de notre pays. La souple robe d'indienne, jetée avec abandon sur un corps divin, laissait à découvert ses pieds d'ivoire, ses bras, son cou, ses épaules dont la blancheur éblouissante s'animait de teintes roses sous l'influence de notre ciel, qui a bronzé la chair des ûlles de l'Indoustan. Telle m'apparut mistriss Anna Goldingham, et mes yeux, qui avaient supporté le soleil d'Élora, se fermèrent devant cette apparition. J'oubliai ma faim, ma soif, ma fatigue, mes malheurs ; une joie que je n'avais jamais ressentie remplit mon corps et mon âme;
des larmes de plaisir remplirent mes yeux; je fus saisi d'une langueur délicieuse qui doit être cette volupté, fille de Lucthme et de Sursutée, les deux épouses de Vichnou.
» Mistriss Goldingham eut à peine ouvert la lettre qu'elle poussa un cri de joie, et tous les rayons, qui courent le soir comme une bordure d'or sur les rives du Coromandel, se réunirent en une seule gerbe pour composer le sourire de son visage. Puis, elle abaissa ses lèvres jusqu'à l'air inférieur que je souillais, et elle me dit: » — Tu viens donc de Pondichéry, pauvre enfant ? » En ce moment, les oiseaux et les fontaines qui chantaient harmonieusement, comme le bin et le sitar, firent silence pour écouter la voix delà divine Anglaise d'Élora; et moi, je demeurai muet aussi, sous le charme de cette parole inouïe, de ces syllabes destinées à l'oreille d'un vil esclave indien.
» A genoux, le front sur la natte, et mes mains croisées sur la tête, je répondis : Je ne viens pas de Pondichéry, je viens des temples d'Élora.
n Et mistriss Goldingham m'ayant demandé l'explication de ces mots, je lui contai l'histoire du malheureux tehnga, mordu par le terrible serpent cobra capell, dans la plaine de Tchoultry.
» Après avoir écouté avec une ardente émotion mon triste récit, cette femme, si indolente, se leva toute radieuse d'énergie virile, et s'écria :
» — Esclave, tu viens de faire une bonne action, et Dieu m'ordonne de te récompenser. Mais je ne veux pas que le corps du msûheureux facteur indien, venu de Pondichéry pour moi, reste exposé à toutes les injures dans
6â LES NUITS ANGLAISES
les carrières d'Élora. Pars sar-le-champ avec mon jemtdar (domestique) ; cours au temple de Yisoukarma, et rapporte à mon habitation le corps du telinga. Je veux lui donner une sépulture honorable, au pied de ce Tody, l'arbre bienfaisant qui fait vivre les pauvres Indiens.
» Le jemidar, habitué à devancer les ordres de sa mattresse, était déjà devant la grille du cottage, et son doigt me disait: Viens. Nous nous élançâmes vers les carrières, agiles comme deux tigres à la piste d'une proie. Le matin j'étais abattu de souffrance; en ce moment je ressuscitais. lUen n'excite comme la parole d'une femme bomio et belle; elle arracherait les morts du tombeau.
» Nous remontâmes les rives de la cascade, buvant son eau dans le creux de notre main/ au vol, sans nous arrêter. Nous tombâmes, d'un bond, de la plaine sur le som» met de la montagne. Nous franchîmes les portiques des temples» en effleurant à peine de nos pieds le dos des éléphants et des sings taillés dans la roche. Bien avant le jemidar j'entrai dans le souterrain de Yisouakarma, et le cri de surprise que je poussai devant la statue dindra fut répété mille fois par les échos du temple. Le cadavre du facteur avait disparu. Le sable conservait encore la forme d'un corps, et rien n'annonçait qu'une bête féroce fût entrée dans le temple, car l'empreinte du sable était pure dans, le contour de ces lignes, et il n*y avait auprès que des vestiges de pieds humains.
)) En mesurant ces traces avee mes pieds, je fus frappé d'une nouvelle surprise ; elles étaient beaucoup plus larges que les vestiges que j'avais laissés en d'autres endroits du souterrain» Un autre homme vivant était donc entré
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dans le temple, et il avait enlevé lecotps du telinga quelques instants avant notre arrivée !
» Ohl de quel désespoir je fus saisi, à Tidée de ne pouvoir rapporter le coi^s du facteur au cottage de la belle Anglaise I Elle ne croira pas notre parole, dls-je à son jemidar; elle nous accusera de lâcheté; elle dira que nous avoM reculé devant le serpent cobra capell qui siffle dans Élora au brûlant milieu du jour.
» Le jemidar était consterné. Moi, j'eus une idée fatale, inspirée, sdtis doute, par Myhassor, Tesprit malin que combattit la déesse Dourga. Je cherchai daqs ma mémoire quel genre de suicide était permis par notre sage législateur Menu, et je résolus de me précipiter du haut de la cataracte dans le gouffre noir de la vallée.
» — Allons ! dis-je au jemidar. •
» Gardant un triste silence, mon compagnon et moi nous sortîmes du temple de Visouakarma, nous dirigeant vers la cataracte, et comme nous passions devant Dau- Tali, nous aperçûmes un Indien de la campagne, un pawn, assis à Tombre du Viranda, et fumant son Houka. Elle est si extraordinaire, la présence d'un homme dans ces roches, et à cette heure du grand soleil ! nous nous arrêtâmes pour questionner le pawn, et lui emprunter quelques noix de bétel, qui étaient éparses devant lui en assez grand nombre. Il nous demanda par im signe la permission de terminer son poitah (chapelet), et, au dernier grain, il nous parla ainsi ï
» — La nuit passée, un beraïdje (cultivateur) m'a abordé et m'a dit: Vailà vingt couris pour ta peine. Tu iras aux roches d'Élora; tu trouveras sous l'arbre boom-upasun homme étendu et garrotté. Tu couperas ses liens, et tu le
conduiras dans les ruines d'un temple voisin, en lui recommandant de se cacher et d'attendre. Reviens promptement. A ton retour, tu me trouveras dans ce bois de manguiers. J'ai obéi. J'ai couru au boom-upas, j'y ai vu l'homme, mais il ne donnait aucun signede vie. J'ai coupé ses liens, et je l'ai porté *dans un de ces temples voisins. Ce matin, à mon retour aux manguiers, j'ai raconté au beraïdje ce que j'avais vu et fait. Il m'a dit : Attends-moi, j'aurai peut-être de nouveaux ordres à te donner. Cette fois il m'a dit : Voilà trente couris^ pars, retire du temple le corps du malheureux Boudha-Var, et donne-lui la sépulture, afin que les insectes et les oiseaux de proie ne dévorent pas son cadavre. C'est ce que je viens de faire, et vous me voyez priant pour me préparer à l'ablution.
Le pawn n'avait plus rien à nous dire; il baissa la tête, • ferma les yeux, et recommença la prière du poitah. Mon premier mouvement fut de m'écrier que le corps enseveli n'était pas celui de Boudha-Var, que Boudha-Var vivait encore par la grâce du dieu Siva; mais une réflexion bien naturelle me retint. J'avais intérêt à passer pour mort aux yeux d'Archibald Murphy, mon maître : cette erreur me rendait ma liberté. J'allais recommencer une autre vie, au cottage de cette belle Anglaise, dont la vue seule devait être pour moi le bonheur de toute ma vie d'exil dans les solitudes d'Élora.
» A mon retour, je demandai à mistriss Goldingham la permission delui conter mon histoire : elle consentit gracieusement à m'écouter et parut touchée de mes infortunes. Vous resterez auprès de moi, me dit-elle, et dans quelque temps je vous faciliterai les moyens de quitter la côte de Coromandel, et de vous rendre dans quelque pos-
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session française, où vous braverez la colère d'Archibald* En attendant, vous prendrez rang parmi les angrys (laboureurs) de mes plantations ; ils sont libres et bien payés. Le service que vous m'avez rendu en m'apportant la plus précieuse des lettres me fait un devoir de vous donner une heureuse et honnête condition.
» Je tombai à ses pieds, et je couvris de baisers et de larmes la place qui gardait l'empreinte de ses sandales.
» Oh ! si le souvenir de Daï-Natha ne se fût présenté à chaque instant à mon esprit, j'aurais été, à cette époque de ma vie, au comble de la félicité terrestre. Les heures s'écoulaient pour moi dans un ravissement à exciter l'envie des dieux. Je n'aurais pas fait un échange de mon sort avec le riche Palmer, qui avait autant de diamants, de vaisseaux et d'esclaves que le dieu Indra sème d'étoiles dans le ciel ; et pourtant il ne m'était permis de voir mistriss Goldingham que de loin, et jamais rien dans mon attitude ne devait trahir cette admiration secrète et ce chaste bonheur qui était dans mon âme. La voir le matin descendre sous la chandrie, radieuse comme une étoile vivante, illuminant cette douce vallée pleine d'ombre et d'eaux vives; la suivre des yeux devant la volière, où les oiseaux saluaient sa venue comme le lever d'un autre soleil; l'entendre chanter un de ces airs venus d'Europe, et qui nous charment tant, nous. Indiens impressionnables, quand une voix de femme Jes livre à l'écho de nos solitudes: tels étaient mes plaisirs et mes joies. Je n'aurais Jamais demandé davantage au plus puissant de nos dieux.
» Un soir, comme je travaillais au verger, le jemidar me dit:
» — Lève-toi, ta maîtresse t'appelle.
» A cette parole, tous les bruits mystérieux de la cataracte, tombant au gouffre, retentirent dans mes oreilles; mon cou se gonfla, mes yeux se voilèrent, mes pieds fu-. rent paralysés.
» Mistriss Goldingham était assise et lisait. £n m'avançant avec lenteur, je pus la contempler tout à mou aise. Elle était vêtue du sari à soie rose, à bords travaillés, comme les grandes dames indiennes : ses cheveux noirs, à reflets mobiles de pourpre, dégarnissant le front et les tempes, venaient s'arrondir en masse compacte derrière sa tête; sa bouche, qui daigna s'ouvrir avec un sourire pour moi, aurait fait honte à Ceylan, qui n*a pas de perles si unes dans du corail si beau.
» — Boudha-Var, me dit- elle, votre histoire fait du bruit; je viens de recevoir VAsiatic^Journal, or Madras^ RevieWy qui parle de vous.
» Elle fît un charmant éclat de rire, et elle ajouta :
» — Êtes-vous bien aise de lire votre histoire? Prenez... je vous permets cela, Boudha-Var; vous n'êtes plus un esclave, vous êtes une célébrité historique... Lisez, lisez; vous verrez... nos savants n'en font pas d'autres.
» Je m'inclinai, je me raffermis sur mes pieds, je demandai à mon soleil de dissiper le brouillard de mes yeux, et je lus cet article :
SCnSNCES NATURELLES.
» Sir "Wales, envoyé dans l'Inde parla Société royale de Londres pour étudier les vertus de l'arbre boom^upas^ vient d'accomplir sa mission périlleuse avec le plus grand succès. Cet illustre savant a découvert wahoom^upas dans les domaines de sir Archihald Murphy, planteur de Ma-
draset philanthrope éclairé. Son intention était de bfaVer lui-même le venin de l'arbre, et de se dévouer dàiis l*îtltérêt de la science; mais un jeune esclave qui suivait Texpédition, s'étant endormi sous le boom'upaSf a fort heureusement détourné par cette imprudence le coup fatal qui menaçait les jours précieux de sire "Wales. L'esclave a été tué subitement par les exhalaisons dé l'arbre de mort. Son corps, provisoirement enseveli à Élora, sera envoyé, aux frais de la compagnie, à National Galery de Londres, dans un cercueil de bois d'upas. Les membres du zoologicaMub de Madras ont offert un banquet a sire Wales. Lord Cornwallis présidera. Lé banquet aura lieu, dans la grande ^alle du Panthéon de Madras, le jour qu'on célébrera le Tcharok^-Poudjah^ la fête de l'eXpiation. »
)) — Eh bien ! me dit mistriss Goldingham riant aux éclats, voulez-vous assister à ce banquet, Boudha-Var? C'est dans dix jours, justement le jour de mon mariage. M. d'Hermilly arrive de Pondichéry à Madras la veille : la lettre du pauvre telinga m'a donné cette heureuse nouvelle; il est juste que vous appreniez cela de ma bouche, puisque c'est à votre zèle et à votre intelligence que je dois la lettre de Pondichéry. Vous resterez à notre service, n'est-ce pas ?
» Certainement, jamais je n'aurais osé, moi pauvre esclave, élever la plus vague de mes pensées vers cette femme placée au-dessus de Boudha-Var de toute la hauteur du ciel. Eh bien! le croirez-vous ? ce mot de mariage m*entra au cœur comme la pointe d'un couteau. Elle attribua sans doute le troubla et la lenteur de ma réponse à ma timidité d'esclave, car elle essaya de m*encourager
par des mots obligeants qui achevaient de bouleverser mes esprits.
» Je me retirai, en prenant l'attitude muette d'un serviteur dévoué qui consent à tout ce qu'un maître exige de lui.
» Seul et àl'écart, je réfléchis sur cette situation étrange que le hasard m'avait faite. A vingt ans j'étais mort et enterré pour tout le monde, excepté pour madame Goldingham. Le chemin de Madras m'était fermé. Plus d'espoir de revoir la douce Daï-Natha, aux épaules de cuivre doré ; plus d'espoir de revenir à ces premières amours, sans courir la terrible chance de me replacer imprudemment sous le bâton d'un maître et d'un rival qui, cette fois, ne confierait plus sa vengeance aux vertus douteuses duboom-upas. Ainsi, j'étais exilé à jamais entre le cottage et la cascade d'Élora, pour assister éternellement au bonheur de M. d'Hermilly, qui venait épouser mistriss Goldingham, cette femme qui était à mes yeux pure comme la déesse Indrani, sous le voile inviolable qu'a déposé sur elle le bleu firmament, son époux.
» Hélas I tout ce que j'avais prévu de bien ou de mal dans mes destinées futures ne devait pas se réaliser.
» Cinq jours après, mistriss Goldingham me fit un signe ; je m'approchai; elle me dit :
» — Boudha-Var, décidément vous êtes à moi. J'ai envoyé mon intendant à votre premier [maître, sir Archibald Murphy, et je lui ai fait proposer une bourse de deux cents livres pour acheter de luijvotre corps. Sir Archibald a cru d'abord que ma proposition était une plaisanterie; mais mon intendant a déposé la bourse sur une table, et
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a demandé un reçu. « Ma foi, a dit Archibald en riant, je » vends un esclave mort au prix de deux esclaves vivants: » c'est une bonne affaire de commerce. Je vois bien que » c'est une spéculation à l'anglaise; mais n'importe, je » n'y perds pas. Au reste, je comptais fort peu sur l'in- » demnité promise paivsir "Wales. Me voilà indemnisé. » Aussitôt Archibald a donné son reçu. Ainsi, Bdudha-Var, vous êtes libre et maître de vos actions.
» Je ne répondis à ces paroles que par des larmes et un cri de surprise et d'admiration. Cette divine femme me retirait vivant de ma tombe d'Élora ; mais, en même temps, elle jetait un tison de plus sur ce foyer de passion que je sentais bouillonner dans ma poitrine, et qui no devait s'éteindre jamais I
» Quelques mots que j'arrachai à la discrétion du jemidar me mirent au fait de la position sociale de mistriss Goldingham. A vingt ans elle avait perdu son mari, tué sur la brèche de Séringapatam, à côté du marquis Wellesley, colonel comme lui. L'Angleterre avait doté magnifiquement la veuve, qui fut peu de temps inconsolable. M. d'Hermilly, jeune Français résidant à Pondichéry, avait conçu, dans un voyage à Madras, une violente passion pour mistriss Goldingham, et il ne fut pas malheureux dans ses honnêtes prétentions sur elle. Il avait été convenu d'observer la loi des convenances dans leur stricte rigueur, et de célébrer le mariage à l'expiration du deuil.
» Hélas I le deuil était fini pour elle; il commençait pour moi.
» Deux jours avant le Tcharok-Poudjah, fête de l'expiation, nous partîmes après le coucher du soleil, pour nous
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rendre à Madràs. J'avais demandé et obtenu Thonneûr de porter un des bras du palanquin de mistriss Goldingham, J'avais lié aux brancards de petits rameaux de myrte, de sandal blanc, d'ébénier, de naucléa, de cassier, de nard, de sycomore, de tous les jolis arbres qui s'élevaient devant le cottage, et qui semblaient ainsi accompagner leur ielle maîtresse, et continuer à lui donner la fraîcheur de la campagne à travers les roches d'Élora, brûlantes encore la nuit des flammes inextinguibles du jour.
« A moitié chemin nous rencontrâmes une cavalcade de Jeunes gens. C'était M. d'Hermilly, accompagné de ses amis et de ses domestiques. Les rideaux du palanquin s'entr'ouvrirent, et mon cœur se déchira au bruit strident de la soie. Il y eut beaucoup de paroles échangées eu langue française, que je ne compris pas ; mais je ne compris que trop un de ces énergiques serrements de mains qui portent tant de caresses en eux, et dont les femmes seules ont le secret.
» Tous les dieux de Tlnde, ces dieux puissants qui ont fait de nôtre Asie la merveille de la création, n'auraient pas eu le pouvoir de me donner une âme assez forte pour contempler la fête du mariage qui allait s'accomplir.
» — Permettez-moi, dis-je à mistriss Goldingham, d'assister à la fête de l'expiation. J'ai de pieux devoirs à remplir et beaucoup de fautes à expier.
» — Allez, me dit-elle avec ce sourire éternel qui était son visage; allez, vous êtes libre; mais, souvenez^vous qu'après la fête nous partons pour Pondichéry, sur le vaisseau V Érable, qui est ancré devant le fort Saint- Georges.
» Que m'importait la fête de l'expiation ! je ne demandais
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que la solitude et le silence. En quelques bouds je traversai la ville-^noire, le TchinMdzar, et je me réfugiai avec mes douleurs sous les manguiers de la rivière de Méléapour. Oh I me disais-je, à cette heure, Tépouse du dieu Kouvera, la déesse Shoubhângi (belle), est jalouse de mis* triss Qoldingham, et ce nuagç noir qui descend sur la vieille Tchinà'Patnan porte la foudre destinée à un époux qui veut être plus heureux qu'un dieu,
» La nuit tombée, le vent qui soufflait de mount^rood apportait le fracas, de la plaine où ]^f adras célébrait le Tcharok* poudjah. J'entendais avec cet ennui que donnent les réjouissances à ceux qui pleurent le concert aigu des binSf des thoblaSfàes tikorast àesbaunrs, des mouudjirahs^ de tous les instruments que l'Asie a inventés pour déchirer les oreilles des hommes et des dieux. Insensiblement ces bruits de musique et de foule se rapprochaient de moi. La ville sortait de la ville et inondait la campagne. Oh I le tableau que je vis alors ne s'effacera jamais de mon souvenir I Depuis cette époque, et bien longtemps après, j'ai vu les orgies des nations civilisées! j'ai vu la nocturne prostitution de Londres ; ce iléau qui coule dans le Strand, comme une Tamise de crimes, se brise aux angles de Cha^ rin^Cro«j,souilleles marbres du palais de Northumberland, insulte au bronze du Stuart décapité, insulte Dieu sur les tombes extérieures de Westminster, et force le ciel à couvrir Londres d'un voile éternel de brouillards, a&n que les anges ne soient pas coiîtristés de toutes les infamies de ces nuits. Eh bien ! tout cela n'est pas comparable à la fête indienne de l'expiation. Quelle expiation! Cheï vous, peuples glacés du Nord, l'orgie s'accomplit avec la froideur de votre climat; vous vous faites criminels par ennui
plutôt que par exig^ncéçcle tempérament; mais chez nous, fils de cette terre 6ù le même sang coule daûFles veines de l'homme et du tigre, le crime secoue* des tisons, et semble vouloir rendre au soleil, pendant la nuit, toutes les flammes qu'il en a reçues à midi. C'était dans les ténèbres un épouvantable chaos de prostitution, que dominaient le rugissement d'un amour en délire et les éclats d'une joie fiévreuse, délivrée de la crainte du jour. Je vis passer des bandes de ram-dijénys, femmes impudiques de l'Inde, entraînant sur leurs pas une armée d'esclaves qui Sifflaient comme des boas; je vis des bayadères, déchirant leurs jam de laine, agitant au bônt des doigts des moundjirahs, comme des danseuses espagnoles, et dévorées au milieu de leurs danses sous des lèvres de démons incarnés qui jetaient dans la nuit les éclairs infernaux de leurs yeux; je vis les misérables femmes de Blaks-Town se rouler, avec d'horribles convulsions, sur un lit immense de rameaux de tulipiers jaunes que d'invisibles mains avaient fauchés sur les rives du Méléapour, et se débattre contre les puissantes étreintes dés balokset des jongleurs. Voilant mes yeux, courbant mon front, hâtant mes pas, je me dirigeai vers la rivière pour m'y purifier des souillures d'autrui, lorsqu'une jeune fille jeta ses bras à mon cou, et me glaça de terreur.
» Oh I je la reconnus tout de suite au frémissement de son haleine, avant même qu'elle eût parlé. C'étaitDaï-Natha.
» — Oui, me dit-elle avec des éclats de voix furieux, oui, je savais bien que tu sortirais du tombeau pour me voir. Aussi je me suis échappée de ma prison du Fort-Square; Archibald Murphy ne me retrouvera plus. Tu n'as pas encore tué Archibald Murphy? Réponds-moi ; ah ! tu me
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Tavais promis hier matin, sous les manguiers de la Triplicam.
» Les racines de mes cheveux piquèrent mon crâne comme des aiguillons de serpent. Daî-Natha était folle. Un cri de désespoir sortit de ma poitrine» et mes larmes éteî* gnirent ma voix.
» — Viens, me dit-elle avec une voix douce mêlée à des aspirations rauques, viens, allons à la fête; c'est notre ma* riage qu'on célèbre, Archibald Murphy dévore ses poings de jalousie ; mais le dieu Siva nous a pris sous sa protection. Regarde cevoile, c'est la déesse Lutchmé qui Ta brodé, avec des aiguilles de corail, dans le kiosque de Soubi^Rà" manièn,
» La pauvre fille» disant cela, me montrait avec cornplaisance un hideux amîas de haillons qui tombaient de ses épaules, avec une déplorable intention de coquetterie, et elle me présentait ce voile en priant de le bai* ser.
» Tout à coup, son visage prit une expression do fureur qui me fit trembler. La fiamme jaUlit de ses yeux, et Técome de sa bouche.
» —Tu es un mauvais esprit, s'écria-t-elle, avec un rugissement de tigresse, tu ne m'aimes plus. La belle Sursu» tée, l'épouse de Vichnou, fa visité dans ta tombe, et tu lui as souri. C'est moi qui ai envoyé le Béraïdj e pour couper tes liens sous l'arbre de mort; c'est moi qui t'ai enseveli, par lès mains du Pavm d'Élora; c'est moi qui t'ai livré aux caresses de Sursutée I Oh! que Daï-Natha est malheureuse!... Oui, oui, tu as raison je ne suis plus digne de toi ; je suis la maîtresse d' Archibald Murphy; c'est lui qui ni*a brisé ce bras, parce que je lui résistais. Regarde co
bras, il est mort. Je yeux mourir aussi, moi; attends, attends. Ne m'ombrafise pas 1 Je suis souillée I... Le Gange 1 où est le Gange ?.«•• fleuve saint» donne la pureté à ta fllle J)Qï^Naiha. »
' » Et elle s'élança dans les flots profonds et ténébreux^u Héléaj>our. I^a,yant pu la retenirj je me précipitai après elle pour la sauver,
» Tous mes efforts furent inutiles. Trois fois Je ]>emontai ^ur la rive pour respirer; trois fois je me replongeai dans le fleuvot fouillani,, avec mes doigts^convulsiils» les barbes, les roseaux et le sable qui forment £on lit. Au jeune âge de foi et de religion que j'avais alors, il me fut aisé de croire que la pauvre Daï-Natha avait été enlevée par les deux épouses de Yiûbnou.
» Toujours poursuiid par les orgies du Tcharok-poudjah^ je voulus regagner 1a ville, en traversant la rivière à l'en* droit où s'élève aujourd'hui le pont des Arméniens. Fendant les ondes à la nage» etl'berbe des prairies au V4>1, je ue m'arrêtai que sur la place du Panthéon» Les vitres rondes de cet édiiice luisaient comme une cascade de soleils, ^ans les épaisses ténèbres 4e cette miit de désolation, far les croisées ouvertes de la salle du festin, j'entendis l'explosion de gaieté qui s'élevait à chaque io(ut porié au courage de sir Wales» et à la généreuse philanthropie d'Archibald Murphj« Cent convives entouraient la table^ et j« fis un effort «ur moi-mtoxe pour distinguer dans cette foule mon ancien maître et le savant , son complice; Arcbibaldri^onnaitde joie; sir Wales recevait-en cemoment,* an milieu des hmstrag {rénétiques» une couronna ^ fouilles de (H^m-i^pas.
71 C'est la minute solennellei me dis- je à moi-même, et
BOIÎDHA-VAR 75
je mç précipitai dans la salle tout ruisselant de l'eau du fleuve, mes cheveux collés aux tempes, le visage blanc de la pâleur de la mort; fantôme plus terrible que celui de leur Hamlet, Sautaçit avec une agilité merveilleuse pardessus les têtes des convives, je tombai du plafond sur la table, au milieu d'un cri général de terreur, et ma voix de tonnerre leur dit : / am the ghost Boudha--Var! Je suis le fantôme Bondba-VarJ Et relancé par rébrgmlemeiit de la table, je disparus soudain par une croisée, comme isi j'a» vais eu les ailes d'un démon.
n Ge n'est €çi^ bien longt^nps «pré* cpie J« eonnoc les cuites de -eetto épouvantable 6eèii«. 1a savant sir Walei 8*<é^aBoait, et tomba dans uii« maladie de Un^ufi<»« Mais, comme son rapport avait été adressé depuis ciaq jours à la Société royale de Londres, et qu'il avait été inséré dans les journaux de Madras, je continuai à être mort au yeux du monde savant et le hoofmyix'pa» ne fut pas justifié de son crime. Arcbibald Murphy partit quelques jours après pour Bombay^ où il établit sa nouvelle résidence. Moi, la même nuit, je quittai Madras, à bord du vaisseau l'Érable, et deux jours après, j'arrivai à Pondichéry, où la générosité de M. d'Hermilly me plaça sur le chemin de la fortune.
n A l'âge de vingt ans j'eus assez d'énergie pour prendre une de ces résolutions que les dévots indiens seuls savent tenir jusqu'à leur mort : je créai pour moi une nouvelle espèce de fakirs; je voulus être toute ma vie le fakir de la vengeance légitime et de la fidélité d'affection. Je ne coiffai pas ma tête d'un boimet rouge et bleu; je ne me couvris point de lambeaux de toile ; je ne pris pas de bâton et de chapelet; je ne me condamnai point & tenir un doigt
en l'air ni à croiser mes jambes éternellement, comme les Oudouhahous. Je ne teignis pas mon corps avec de la terre, comme les Indiens sectateurs de Bâne. Je n'agitai pas la sonnette de Gluntha, comme les Ramanandys, Je pris simplement le costume européen, je vécus à l'anglaise; je m'adonnai au commerce; je gagnai del'argent, et je tâchai de me faire la vie bien longue, afin d'aimer plus longtemps les chastes femmes, idoles de ma jeunesse, et de me venger toujours de mon hypocrite maître, le puissant Archibald Murphy. »
Boudha-Var cessa de parler. Nous venions d entrer à Londres ; nous passions devant Kensington-Garden, et notre voix était couverte par le fracas étemel des voitures qui courent à Hyde-Park,