SOUTERRAINS
DE PARIS
Trois hommes suspects.
Deux hommes étaient arrivés au fond d'une galerie téné^ breuse, en éclairant leurs pas avec une lampe de sépulcre, que l'humidité du lieu menaçait d'éteindre à chaque instant. L'élégance qui distinguait ces hommes formait un étrange contraste avec les objets du voisinage. A droite et à gauche s'alignaient, dans un bel ordre symétrique, des assises d'ossements humaine dont la teinte noirâtre annonçait la vétusté. Cette lugubre décoration se laissait voir encore à l'extrême lueur de la lampe, par des carrefourà infernaux, sous des voûtes de galeries, qui paraissaient devoir prolonger à l'infini le double soubassement de la Mort. Les deux hommes s'arrêtèrent devant une espèce de chapelle qui portait sur son autel délabré cette inscription : 2 et 3 septembre 1792, et couvrait ses murs à rotonde d'un amas hideux de débris humains.
Le plus âgé des deux déposa la lampe sur l'auteli et dit : Attendons ici l'avocat Beoioit. — fit en l'attendant, dit Vautre, changeons de toiletta.
Aussitôt il s'approcha du niur , toucha un ressort , fit tourner un panneau, et prit dans une armoire secrète deux costumes complets, dont la mode ancienne et bourgeoise contrastait beaucoup avec les habits dont ils se dépouillèrent , comme deux acteurs ^ Vbnt Jou0^ un rAle noUveftU.
Ainsi têtus, ceà deut hommes paraissaient appartenir à la classe vénérable des rentiers de la rue Chariot. Le plus âgé, qui comptait à peine trente«cinq ans, sous l'autre costume, parut tout à coup en avoir dix de plus, grâce à un vaste habit marron orné de deux boutons d'or, très-écartés, sur la chute de la taille ; à un gilet jaune , dont le collet raide était taillé à pic , et à une cravate blanche nouée très-négligemment. Sa figure, très-bien servie par ce costume, prit l'expression sereine du rentier heureux et rasé de frais. Il ressemblait à un honnête homme au premier coup d'œil.
Son camarade, jeune homme de vingt-six ans, souple détaille et fringant de maintien, quand la mode du jour rétoffaitde yifd en e^, st fit reisemlder, âous le second costume^ à un provincial des frontières champenoises, âgé de trênte*cinq an8,et qui avait attendu le ehemiâ de fer de Troyes, pour hasarder un premier voyage à Paris.
En avançant, ces deux hommes se feront mieux connaître. Un jpremier coup de crayon leur suffît pour le moment.
^ Yoyotis, mon petit Lecèrf , dit le premier, ne perdons point 4e tempd, et aehévoni notre leçon..: ^ Continuez, Pritchard, 4it le pins jeûne en s'asseyiait. — Quelle dynastie régnait en Angleterre au milieu du neuvième siède? — La dynastie saxonne. — Quel fût son dernier roi ? — Ë^elred. — Qui '^ fnait en France lors<|ud les Danois ont détrôné les Saico&s en Angleterre? — Louis V surnommé le Fainéant. — Pourquoi Louis V a-t-il été surnommé le Fainéant? — Parce qu'il n a
SàLONS ET SOUTBRRAINS DB PARIS. 3
point fait de guerre. — A qfuelk époque a-t*<m commeneé à eompler de Fère chrétienne? — Ea 516. -~ Quand le Cède lu»tinieli a-t-il été proclamé? — En 529. — C'est bien, mon pelH Lecerf ; &ûl voilà assez pour aujourd'hui; demain je t'interrogerai sur la physique, sur l'astronomie et sur le wihst. — Je guis toujours prêt. — As-tu le Journal des Tribunaux àe ce matin ?
— Est-ce que j'oublie quelque chose? — BienI il ne faut jamais rien oublier. Un écart de mémoire est toujours fatal. — Voiei !e Jowmûi des TribunauiX. — Lis T^ssentiel comm^ à l'ordinaire. — Oui, Pritchard... Tribunal de cùmm9ree... rien de tion... Police eorrectionneile,.. rien... Cour d^asmes.,. encore rien... des bêtises... Une société en commandite dissoute... un mari qui a donné des coups de bâton à sa femme... un pro* ces de billets feiux... voilà tout. — Et dans les FmtB divênf
— Ah ! j'y ai trouvé quelque petite chose... Voici...
« Le nommé Alexis N..., âgé de trente-sept ans, a commis un » attentat avefc violence contre la femme Thérésine L...,blan- » chisseuse de fin , au domicile de cette dernière , rue ttaute- » ville. Les voisins, attirés par les cris de la victime, ont en- » foncé la porte et livré le criminel à la justice. Ce crime a été » commis à oiize heures du matin. »
— En voilà encore im qui ne se gêne guère I dit Pritchard en éclatant de rire ; comprend-on de pareils fous I à onze heures du matin I l'imbécile ! comme il avait bien pris ses précautions!.., Voyons, y a-t-il quelque chose encore, mon petit Lecerf? — Attendez, Pritchard... Ouï... une bagatelle...
« Le nommé Théodore G..., tuteur delà demoiselle Betty V..., » a ^ arrêté, oe matin, comme prévenu de vol commis au pré- » judice de sa pupille. »
— ïl est etfcore adroit, ce tuteur! dit Pritchard; vraiment les gens sont trop bêtes. Ce ifaonsieur Théodore a ttne pupille, c'est- *-ditie un enfant qu'on mène par le bout du nez, quand on a un pouce ^t un index, et il s'amuse à la voler ! avec effraction, peut-
k SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
être î... — Il faut désespérer de la perfection du genre humain, continua Lecerf. — Il n*y a plus rien? -»- Quelques niaiseries insignifiantes... ,
« Un homme, dans la rue Saint-Honoré, qui a cassé une vitre » de hijoutier pour prendre une hague à l'étalage. »
— Il est encore adroit, celui-là I dit Pritchard. — Ah ! il y a encore ceci, continua Lecerf :
« Un jeune homme arrêté, au salon du Lduvre , deyant le » grand tableau de Courbet. 7>
— Il voulait voler le tableau? demanda Pritchard en riant.- Mieux que cela. — Il voulait enlever le Louvre? — Encore plus fort !... Il voulait enlever une femme sous le bras de son mari, au milieu de deux cents spectateurs. La femme a poussé un cri terrible. — Je crois bien I — Le mari a saisi le jeune homme au collet, la foule a prêté main-forte , les gardiens du Louvre sont arrivés la hallebarde au poing, le poste de la garde nationale est monté à l'assaut, le gouverneur du château a fait battre aux champs , plusieurs femmes se sont évanouies. Enfin, on a reconnu l'origine de tout ce bruit, et on a conduit en prison le jeune homme, qui répétait à l'officier du poste, à chaque pas :
f C'est la passion qui m'a égaré I — Imbécile ^ dit Pritchard. — C'est un mot qu'il a entendu au théâtre, dit Lecerf. — Très-juste, mon ami. Tous ces niais étudient les passions dans des histoires fausses, et ensuite ils viennent jouer leurs drames sur la scène du monde. Mais, au théâtre, il y a des prisons de toile peinte et des procureurs du roi de carton ; le crime et la passion n'y courent aucun danger sérieux. Dans le monde réel, c'est auti'e chose: Allez dire à un juge d'instruction : C'est lapamon qui m'a égaré! ce monsieur noir ouvrira des grands yeux châtains et prendra une prise de tabac. On lui parle hébreu ; le Code nie les passions, et un juge ne connaît que le Gode : au reste, il fait son devoir ; c'est à nous à faire le nôtre, mon petit Lecerf, n'est-ce pas? — Jft ferai le mien. — Les amours vont toujours comme
nous voulons? — Les amours marchent à ravir. — Très-bien, Lecerf . Nous arriverons : il y a trois millions au bout. Ce n'est pas à dédaigner. — Et quel jeu charmant nous jouons ! — Parbleu! un jeu sûr 1 Au reste, je n'en joue- jamais d'autre, moi ! — Quand je pense aux sottises que j'ai faites à vingt-deux ans , mon cher Pritchard, je rougis de la tête aux pieds. — Heureusement, je suis arrivé pour réparer tes sottises et te tenir lieu du père maladroit que tu as perdu. — Vous êtes arrivé trop tard. — Non, Lecerf, non. Tu avais besoin de recevoir une leçon. Ton père t'a laissé un immeuble superbe , ruQ. Montorgueil , une maison qui te rendait net quinze mille francs de rente. Tu as voulu tourmenter des sixains de lansquenet, tu as voulu t'atteler à deux chevaux de race, tu as voulu savourer de la chair de coulisses, et les ulcères rongeurs de l'hypothèque ont dévoré en deux ans les cinq étages de ta maison. Tu ne retomberas plus dans les mêmes erreurs, et jeremercie le jeu, les quadrupèdes et les maigres figurantes qui t'ont ruiné. — Il faut avoir été ruiné une fois dans sa vie, n'est-ce pas, Pritchard? — Oui, Lecerf; mais il iie faut pas recommencer. — Dieu m'en garde ! — Mon petit Lecerf, ce matin j'ai terminé mon travail, et, à coup sûr, je ne fais pas erreur de cinquante louis dans l'estimation des revenus. La fortune de mademoiselle Clémence Aubigny repose toute sur d'excellents pavés des rues les plus marchandes de Paris. La seule maison de la rue du Sentier, qui n'est qu'un vaste magasin de toileries, est louée vingt-six mille francs : le bail a été renouvelé jusqu'en 1855. — C'est superbe. — Oui, c'est superbe. Mais nous avons encore dix autres immeubles de plus ou moins de valeur, et c'est encore plus superbe. M. Aubigny était le plus riche industriel du quartier des Bourdonnais, et il n'a laissé qu'une fille ; charmante fille, d'ailleurs, élevée comme une princesse, parlant comme une femme de Balzac, écrivant comme la fille de madame de Sévigné, chantant comme un premier prix du Conservatoire. —Mais elle a oublié d'être jolie, mon cher Pritchard. — ^Ah 1 mon petit Lecerf, elle n'est pas belle, c'est vrai ; on peut même dire
qu'elle est laide. Ce n'est pas sa faute. Sa mère a yécu dans la fond d'une boutique sombre comme une grotte, au coin de la rue Estienne, où le soleil n'est connu que de réputation : il lui éuit impossible de mettre au monde une fille belle comme le jour. Mais, mon petit Lecerf, tu n'es pas homme à t'arrêter devant un nez plus ou moins bien ciselé , quand il représente la signature de trois millions de dot. — Soyez tranquille, Pritchard, je pisserai outre. — Â ton âge, Lecerf, il n'y a pas de jolies femmes, il n'y a pas de laides femmes : il y a des femmes. — €'est très-vrai, Pritchard, et, si c'était faux, ja le ferais vrai. Que ne sacrifierait-on pas pour trois millions!... De ce côté, vous êtes plus heureux dans vos amours, vous ? — Moi ? Lecerf, je ne te comprends pas bien. — Madame Gélestine Desglajeux est belle comme là beauté. — Oui ; mais cette belle médaille a un revers. — Gélestine est admirable à voir en fous les sens... Je cherche le revers. — ^Elle ne m'aime pas : voilà le revers. — Croyez-vous? — Ohl je voudrais en douter, mon jeune ami ; mais aujourd'hui, à ma dernière visite, je me suis convaincu plus que jamais de eette vérité désolante. En te disant qu'elle ne m'aime pas, je me flatte; soyons plus vrai : elle me déteste. — Cela vaut mieux, peut-être, mon cher Pritchard. L'indifférence ne conduit jamais qu'à n»différence ; mais la haine conduit souvent à l'amour. — Lecerf, crois-le bien, la haine de Célestine ne prendra jamais ce chemin.—Et vous l'aimerez toujours, vous, Pritchard?... voilà UBe chose que je ne comprends pas. L'amour ne peut vivre qu'arec l'espérance... — Oh ! je connais le refrain de cette vieille chanson ; elle a été composée le siècle dernier, à l'époque où les bergers et les bergères peuplaient les salons de Yersailles. Crois bien, Lecerf, que je n'ai pas au cœur une de ces passions hlottdes qui se roucoulent dans les opéras-comiques entre deux amants poudrés. Un amour comme le mien grandit par le àésespoir et s'irrite comme la flamme contrariée. Tu verras le dénoument... Célestine joue un jeu terrible. C'est une de ces re«ves étourdies qui ont pris des leçons de la Célimène de Molière,
et qui croient que tous les hommes sont de bons diables d'AlCdfl* tes, abandonnant la partie au dernier acte pour se faire ermites au fond d'un bois. — Pritehard, vous dites eela d'un ton qui UAi trembler. Vos yeux brillent comme àe\a^ étoiles, dans ce coin noir du souterrain , etyos lèrres p&lissent sur Totre visage enflammé. — Lecerf, excuse ton maître; je viens de faire une lourde faute. Ce sera la dernière. 11 est vraiment absurde dé dépenser de l'énergie au profit du néant. Cardons toutes no^ forces, na gMpiUons rien.-— J'entends ms^rçl^etr, dit Lecerf en ^v^nçant de deux pas. Voici notre troisième.
En effet, ils virent poindre d'abord une clarté pâle, dans la galerie souterraine, et une silhouette noire se de^^a bîei\tâ|l sur l'atmosphère livide d'une lanterne. Le froisièinQ pariât.
C'était l'avocat Benoit, un jeune homme de trente ans, tout vêtu de noir, sans préméditation d'élégance, âes cheveux roux, taillés jusqu'à la racine, laissaient à découvert un front large et deux grandes oreilles sanguines. Deux protubérances vigoureuses couvraient ses petits yeux d'un vert mat ; la coupe aqui- Une de son nez se terminait en pointe comme un bec, sur lé buisson d'une moustache rousse. On entrevoyait sous ce mas-*sif épineux une lèvre inférieure très-large et très-écarlate , indice de toutes les convoitises et de tous les appétits.
Les mains se serrèrent, et Pritehard prenant la parole le premier : — Benoît, dit-il, nous t'avons attendu longtemps; je présume que tu n'as pas dépensé tes heures en frivolités.— Non, répondit Benoît. — La soirée a-t-elle toujours lieu jeudi prochain? demanda Pritehard. — Oui, dit l'avocat. — C'est bien , nous gommes prêts. — Je l'espère. — Ce diable de Benoit^ dit Lecerf, est avare de ses paroles ; c'est l'homme des monosyl* labes... — Benoit a raison, remarqua Pritehard ; à quoi setde parler, quand il n'y a rien à gagner au bout d'une phrase? Benoît est un avocat.— Certainement, dit Benoit.^ Mais quand l'occasion se présente de faire un discours, continua Pritehard, oh! 84 bouche est une cataracte de paroles; il n*y i( point
s SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
d'écluses qui les arrêteraient. — C'est vrai, dit l'avocat. — Pourvu qu'on lui paye la cataracte à tant la goutte, ajouta Phtchard. — C'est juste, remarqua Benoît. — Voyons, ne perdons pas de temps davantage, dit Pritchard ; as-tu préparé l'article? — Le voilà. — En es-tu content? — Lisez-le.
Pritchard s'empara de l'article que Benoît lui présentait, et s'approchant de la lampe, il lut ce qui suit :
« La dame Catherine Desmuirons a intenté une action en » dommages et intérêts contre le sieur Lazare Grevin , qu'elle » accusait de s'être porté sur elle à des violences graves... »
— Le style est bon, dit Pritchard en s'interrompant. -* Continue, dit Benoît.
Pritchard poursuivit sa lecture :
« L'affaire a été appelée jeudi au tribunal de police corrections> nelle (6® chambre) : les débats ont été très-vifs, et surtout fort :» piquants, à cause de quelques révélations que l'avocat de y> Lazare Grevin a cru devoir faire dans l'intérêt de son client. » Sa plaidoirie, spirituelle et incisive , a produit' une vive im- » pi'ession sur le tribunal, qui n'a pas fait droit aux prétentions 7> de la plaignante, et l'a condamnée aux dépens. »
Cette lecture faite, Pritchard fit un signe de satisfaction,
et dit:
— C'est très-bien, Benoît, il n'y a rien à retrancher, rien à ajouter. Le morceau est complet. Allons mettre cela sous presse tout de suite.
Lecerf prit la lampe et marcha le premier. Les trois acteurs de cette scène étrange pénétrèrent dans un carrefour voisin, où se trouvait un petit atelier d'imprimerie, pourvu du strict nécessaire..
Pritchard quitta son habit, retroussa les manches de sa chemise, et, prenant un composteur ^ il composa l'article de Benoît.
— Voici les formes du Journal des Tribunaux^ dit Lecerf, en apportant un travail de compositeur tout prêt; il n'y a que
deux annonces à retrancher à la troisième page. Ce sera juste la dimension de l'article de Benoît.
Cette substitution opérée, Pritchard acheva son travail et tira un exemplaire d'un Journal des TribunatiXy dont la physionomie sérieuse n'avait pas l'air d'avoir subi la moindre altération.
— Maintenant, dit Lecerf, je me charge du reste. Le facteur de Saint-Mandé passe à neuf heures devant la grille du parc ; je retire le vrai journal de la boîte, et je le remplace par le faux.
— Rien de plus simple, dit Pritchard ; n'est-ce pas, Benoît? —
— Oui. — Ma foi, poursuivit Pritchard , les faux imprimeurs ont remplacé les faux monnayeurs. Seulement, notre métier est plus aisé. Je fais une remarque assez juste. Toutes les fois qu'une institution meurt de vétusté ou d'une autre maladie, aile trouve son équivalente au bout d'un certain temps. Les mêmes races d'hommes, les mêmes facultés d'intelligence, les mêmes organisations se perpétuent de siècle en siècle, sous d'autres noms, et les mêmes choses se font avec d'autres moyens.
Aujourd'hui, par exemple, Cartouche ne pourrait exercer son métier de chef de troupe pendant vingt-quatre heures. Il y a trop de sergents de ville, de gardes municipaux et nationaux, d'agents de police, de gaz hydrogène. Cependant, si Cartouche vivait, il faudrait bien qu'il vécût. Ses facultés puissantes trouveraient une profession en harmonie avec les servitudes contemporaines. Disons mieux. Cartouche existe, c'est incontestable : il tient peut-être un rang distingué à Paris, il jouit d'une fortune laborieusement acquise par des moyens honnêtes en apparence. Ce Cartouche moderne a compris qu'il serait imprudent aujourd'hui de rosser le guet sur le Pont-Neuf, et de couper des bourses pendant la messe à Notre-Dame. Aussi fait-il autre chose, et il vit en paix avec le Code pénal.
Ce raisonnement magistral fut accueilli avec faveur par Lecerf et Benoît. Le trio mystérieux, éclairé par la lanterne et la lampe, s'achemina lentement à travers les salles funèbres et les
galeries interminables, vers nn escalier à spirale dont les mar^ ches étaient presque détruites par l'infiltration des eaux. Après avoir monté les deux tiers de ces marches, Lecerf s'arrêta, et diminuant la moitié de sa taille en formant un angle ayec son corps, il pénétra dans une galerie fraîchement ouverte, au bout de laquelle se déroulait un petit escalier grossièrement taillé dans l'argile. Lecerf souleva une trappe avec sa tête, et regardant de tous les côtés, il dit à ses compagnons : Je ne vois que 1$ soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. Presque au même instant, les trois hommes revirent la lumière du jour dans le voisinage de la tour' de l'Observatoire et du Panthéon.
Une soirée bouriçeoise.
Lorsque le romancier se fait historien, c'est-à-dire, lorsque le mensonge se fait vérité, il y a des convenances qu'il faut subir; ainsi, les noms véritables et les domiciles réels de certains personnages, des femmes surtout, doivent être soigneusement dissimulés sous d'ofQcieux pseudonymes, de nébuleuses étoiles ou d'équivoques numéros. La maison de campagne où nous allons entrer appartient réellement au cadastre de Saint-Mandé ; mais nous nous bornerons à cette indication vague , et nous prévenons aussi nos lecteurs que le nom de Célestine Desglajeux a subi une altération considérable sous la plume du romancier* historien.
Madame Célestine Desglajeux a toutes les conditions que peut désirer une femme pour adoucir les ennuis d'un veuvage dépouillé du deuil : elle a vingt-six ans; elle a le teint frais et
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suave, une figure charmante, des yeux d'iris, des lèvres savoureuses, des cheveux hlonds et ondes, les apparences d'une santé calme, un corps bien sculpté, se prêtant à toutes les lantaisieé de la mode ; tine grâce exquise dans le maintien , le geste, la tournure, les mouvements : une de ces femmes qui font retourner tous les regards, lorsqu'elles passent, à pied, sur le bouleh vard Italien, sous les premières feuilles des arbres, au premier sourire du printemps.
Sa maison de campagne à Saint-Mandé était un vaste jardin où les fleurs remplaçaient les fruits, et ne faisaient pas regretter leur absence. Le pavillon habité par Célestine avait une architecture si gracieuse qu'il trahissait le sexe du propriétaire. On devinait la femme sous ce joli toit arrondi et coiffe de la chevelure flottante d'un catalpa. On entrait, et on retrouvait le même charme pour les yeux dans le choix des meubles, les nuances des tentures, l'arrangement des fleurs, l'éclat velouté du jour.
L'heure de réception était fixée à neuf heures ; mai» il y a des invités dont la montre avance toujours lorsqu'il s'agit de se rendre chez une jolie femme. Donc, avant l'heure officielle, un jeune homme se faisait annoncer dans le salon de madame Desglajeux.
C'était M. l'avocat Benoit. Il entra d'un air respectueux, et fit un salut qui n'aurait pas été plus grave si le salon eût été peu* plé de visiteurs.
Un jeune homme qui entre ainsi chez une jeune et jolie femme, isolée dans son salon, donne une haute idée de la noblesse de son caractère et de l'çxcellence de son éducation, surtout si la conversation qui s'engage après reste aussi dans les limites extrêmes du respect. En général , ce n'est pas de la sorte que les hommes agissent en pareille situation, et ils ne manquent jamais de risquer à tout hasard une déclaration d'amour, espèce de circulaire tenue en réserve, où rien ne change, excepté le nom de la veuve et la nuance de ses cheveux.
Aussi l'avocat Benoit, qui d'ailleurs avait de bonnes raisons
pour ne pas agir ainsi, était-il en haute confiance dans Vestime de madame Desglajeux. Après deux ans de veuvage, une jolie femme peut se vanter de mieux connaître les hommes que le moraliste le plus renommé de Rome, d'Athènes et de Paris. Malheureusement , cette fois , Gélestine se trompait , exception qui ne prouve rien contre la valeur générale de ce système féminin.
L'avocat se posa contre l'angle de la cheminée et parla d'une belle manœuvre d'artillerie à laquelle il venait d'assister sur la pelouse de Vincennes.
— Nous avons, disait-il, la première artillerie du monde, cela soit dit sans exagération d'amour-propre national. Une guerre serait aujourd'hui terminée promptement. Ce serait une affaire d'artilleurs et de tir. Nous aurions pour cibles des Autrichiens ou des Russes, et à quatre cents toises, ils seraient abattus jusqu'au dernier, comme des blancs de polygone. Voilà ce qui rend une guerre impossible. Toute l'Europe connaît nos artilleurs.
Comme il parlait, on annonça M. Rousselin. L'avocat se tut et salua d'un air froidement poli le nouveau personnage qui arrivait. M. Rousselin rendit le même salut, et s'assit dans un fauteuil que la main de Célestine lui désignait. — Que nous apportez-vous de nouveau, monsieur Rousselin? demanda la jeune femme. — Ma foi, pas grand'chose, madame ; je ne suis plus dans les affaires, grâce à Dieu ; je ne fréquente plus la Bourse ni le foyer de l'Opéra; je ne sais donc rien de ce qui se fait et de ce qui se dit. — Au reste, dit l'avocat, nous vivons dans un calme plat. La politique même chôme. Les journaux sont d'une stérilité rare. Un instant, l'affaire Pritchard a donné un peu d'éveil à la torpeur publique, et ensuite nous nous sommes tous endormis de nouveau. — Est-ce un bien? est-ce un mal? demanda Célestine. — C'est un mal, dit l'avocat; du moins à mon point de vue. La politique est la vie d'une nation. — Ou sa mort, remarqua Rousselin. -r Monsieur , poursuivit
l'avocat, votre opinion et la mienne peuvent se défendre avec un égal succès; mais je tiens à la mienne. — Gomme moi, dit Rousselin. — C'est chose curieuse et digne de remarque, continua Tavocat, que l'étrangeté de l'époque où nous vivons. Paris et la province ne se passionnent plus que pour un roman de Dumas, de Sue, de Balzac ; un simple feuilleton, rempli d'intrigues frivoles , agite la société française. Les plus hautes questions de la politique sont abandonnées ; on ne lit plus un premier-Paris ; on se refuse à prendre une nourriture substantielle ; mais on dévore un feuilleton romanesque ; on néglige le dîner pour le dessert. — Mais il me semble que le dessert a son mérite , dit la jeune femme en riant. — Oui, mais il ne nourrit pas, et il affaiblirait les constitutions qui ne mangeraient pas autre chose... Je sais, madame, que je contrarie vos goûts, en parlant ainsi, mais je ne dissimule jamais une de mes opinions, même par galanterie. Que les femmes lisent des romans, je le veux bien ; mais les hommes, les hommes doivent tenir à distance ces frivolités du jour, et...
Un domestique annonça M. Lecerf, et madame Desglajeux, étendant la main avec vivacité vers l'avocat, lui ♦fit signe de se taire.
— Ne parlez pas ainsi devant M. Lecerf, dit-elle à voix basse, c'est un romancier.
M. Lecerf entra au même instant, et s'inclinant devant la maîtresse' de là maison, il donna deux saints imperceptibles et presque impolis aux deux hommes arrivés avant lui chez madame Desglageux.
La jeune veuve fit asseoir M. Lecerf sur une causeuse , à côté d'elle, et lui dit :
— Eh bien ! monsieur, aurons-nous de vous bientôt un feuilleton?— Je corrige en ce moment les épreuves d'une nouvelle, répondit Lecerf en portant la main à la poche latérale de son habit. — Comment! dit Célestine d'un air joyeux, vous avez votre nouvelle sur vous? — Oui, madame, j'ai les épreuves. —
Mais vous nous la lirez, monsieur, vous nous la lirez? — Madame, si cela peut vous donner la moindre satisfàetion... —En doutez-vous? Ce sera l'événement de ma petite soirée. Qu^en pensent ces messieurs? — Madame, dit l'avocat d'un ton légèrement dédaigneux, les hommes de ma profession peuvent trèsbien se passer de fables amusantes ; nous vivons, nous ayocats, au milieu de l'histoire, et quelle histoire, bon Dieu! L'histoire humaine avec ses plaies, ses angoisses, ses fourberies, Ses vices, ses crimes. La police correctionnelle et la cour d'assises sont les véritables archives du cœur humain. — Cela est vrai, dit Rousselin. — L'autre jour encore, poursuivit l'avocat, n'avons-nous pas assisté aux débats les plus émouvants, l'affaire Catherine Desmuirons? — Ah! oui, dit Célestine en joignant les mains, j'ai lu cette affaire ce matin, dans mon Journal. - Mais, madame , ajouta l'avocat , les journaux n'ont pas tout dit. Les journaux sont tenus à une grande circonspection dans ces sortes d'affaires. Il faut avoir assisté aux débats pour se faire une idée juste de celle-ci... ^ — Monsieur l'avocat, interrompit la jeune femme, je suis toute prête à me ranger à votre avis, car je n'ai pas bien compris le dénoùment de cette affaire... — H n'y a pas eu de dénoùment, madame. Lazare Grevin a été acquitté; voilà tout. — Était-il coupable, monsieur l'avocat? - A mon avis, Lazare Grevin était coupable ; rien n'était plus évident que son crime, et le tribunal de police correctionnelle aurait dû se déclarer incompétent. L'affaire revenait de droit à la cour d'assises. — Monsieur l'avocat, je vous comprends moins encore depuis votre explication. Excusez une femme qui n'a aucune idée de la justice humaine. Vous dites que Lazare Grevin était justiciable de la cour d'assises, et il a été acquitté en police correctionnelle. — Madame, il a été acquitté faute de preuves suffisantes. — Il n'y avait pas de témoins ? — Non, madame, ordinairement ces sortes de crimes s'accomplissent sans témoins. — Et madame Catherine Desmuirons , qui venait se plaindre d'une violence criminelle, a donc été renvoyée sous la honte
d'avoir porté une fausse accusation contre Lazare Grevin? — C'est aller trop loin, madame. — Mais, monsieur, cela ressort avec évidence du dénoûment de ce procès. — Lrf justice, madame, ne pouvait, faire que ce qu'elle a fait. Elle n'a donné à la plaignante ni tort, ni raison ; elle l'a renvoyée chez elle, en la condamnant aux dépens. — Ah ! elle a payé ? — On paye toujours en justice, madame. — Et votre opinion personnelle, à vous, monsieur, est pour la culpabilité de Lazare Grevin ? — Mon opinion et l'opinion de tous les assistants étaient contraires à l'accusé. Mais toutes les opinions du monde ne suffisent pas, il faut des preuves. Il y a dans ces affaires une conviction morale qu'on se donne, en voyant les figures, les gestes, les mouvements des acteurs, en entendant leurs voix, leurs intonations, leurs plaintes. Ainsi, par exemple, à ce procès, Lazare Grevin nous a présenté à tous un visage, un regard, un teint, qui ressemblaient à son crime d'une manière effrayante, tandis qu'à son côté Catherine Desmuirons se conciliait toutes les sympathies par la candeur de sa figure et la vérité de ses accents. — Ce qui n'a pas empêché, monsieur, ainsi que le dit mon journal, ce qui n'a pas empêché l'avocat de Lazare Grevin de faire des allusions blessantes à la vie antérieure de madame Desmuirons.
— Oh I cela était inévitable, dit l'avocat avec un flegme superbe. — Comment, monsieur l s'écria Célestine, en se levant avec vivacité, cela est inévitable I Voilà une pauvre femme qui vient se plaindre d'un attentat infâme, et l'avocat de l'accusé... oh ! l'expression me manque pour flétrir la conduite cet avocat.
— Mais, madame, c'est l'histoire d'une foule de procès. Notez bien que je flétris moi-même avec énergie cette vieille habitude des plaidoyers, mais je constate un fait acquis et passé dans les mœurs. — Elles sont belles, ces mœurs ! — Avant tout, madame, un avocat songe à défendre son client. — Qu'il le défende par des moyens honnêtes. — Ici, madame, comme toujours, en ces sortes de procès, l'avocat voit une femme qu'il ne connaît pas; mais usant de ces préceptes de morale relâchée qu'on
16 SALOA'S Kï SOUTERRAINS DE PARIS.
trouve chez les auteurs comiques et les romans sérieux, il suppose que cette femme n'a pas toujours suivi , sans broncher , le . sentier de la vertu ; et partant de ce principe, il ne précise rien, mais il reste dans le vague des allusions nébuleuses , pour faire rentrer cette femme en elle-même, et Tépouvanter par la subtile menace d'une révélation. — Voilà, monsieur, une indigne tactitiqjie! — Ohl je suis loin, madame, de la louer; encore une fois, je me borne à constater un fait commun. — Mais, monsieur, si cette femme n'avait rien à se reprocher dans sa vie antérieure, et si elle s'écriait : Eh bien I sortez de votre vague et de vos brumes ; précisez, révélez, je ne crains rien, que répondrait l'avocat? — Madame, un avocat répond toujours. - Eh bien ! voyons, monsieur, que répondrait-il ? — Il ferait la plus foudroyante de toutes les réponses... — Laquelle ?— Il ne répondrait pas. Il aurait recours à une pantomime claire; il prendrait une pose pleine de dignité, et étendant la main vers la femme , il s'écrierait après un moment de silence : Mais M nous arrêtons point sur cet incident puéril et poursuivml — Et c'est ainsi qu'il se tirerait d'affaire? — Pas autrement, madame. — Ainsi, monsieur, la femme isolée qui reçoit une insulte horrible, sans témoins, court encore cette nouvelle chance devant un tribunal ? — Ce n'est pas inévitable, madame, mais cela peut fort bien lui arriver. Mais permettez-moi d'aller plus loin. J'admets que la plaignante soit respectée, comme elle doit l'être, et qu'aucune voix ne s'élève pour changer son rôle d'accusatrice en rôle d'accusée ; croyez-vous qu'elle soit aisément tolérable, la position d'une femme qui vient demander justice pour un pareil affront, devant un public gravement railleur, qui ne s'indigne qu'à la surface, et qui, au fond, savoure une fiévreuse curiosité? — Oui, oui, monsieur, interrompit Célestine d'une voix fortement accentuée, voilà ce que vous avez dit de mieux 1 Ce rôle est impossible pour une femme ! Il y a de quoi mourir de honte et de confusion 1 — Avec ce système, ait Lecerf, tous ces infâmes attentats resteraient impunis? quelle
prime d'encouragement vous donnez aux criminels ! — Jeune homme, dit l'avocat, madame Desglajeux a malheureusement envisagé cette question sous son véritable point de vue. Il n'y a qu'une femme qui puisse être juge de ces choses. Tenez, je vais, sans nommer personne, vous citer un fait qui m'est personnel... L'an dernier... au mois de... juin... le 25 ouïe 26... une jeune femme... vous savez que nous autres avocats nous sommes des espèces de confesseurs... une jeune femme, qui se trouvait dans la même position que madame Desmuirons, vint dans mon cabinet, place Dauphine, pour me demander un conseil. Je lui dis : Madame, je n'ai point de conseil à vous donner ; permettez-moi seulement de vous éclairer sur les débats que va soulever votre affaire ; et tout de suite je lui traçai un tableau vrai du drame scandaleux dont elle devait être l'héroïne. Maintenant, ajoutaije, c'est à vous, madame, à vous donner votre conseil... — Que fit-elle ? interrompit vivement madame Desglajeux. — Elle recula devant le procès ; elle ensevelit sa plainte dans un secret absolu. — Cela ne m'étonne point, dit Célestine avec feu, elle a pris le seul et bon parti. — Vraiment, dit Rousselin avec un sourire de bonhomie, je vous écoute depuis une demi-heure, et je crois rêver 1 Quoi ! monsieur l'avocat , vous avez conseillé à une femme de laisser un crime impuni ? — Je ne l'ai pas conseillé, monsieur. — Oh! reprit housselin, ne jouons pas sur les mots ; je ne suis pas avocat, moi. Vous n'avez pas donné directement ce conseil, mais indirectement, c'est la même chose. — Non pas, certes, monsieur ; ces affaires sont très-délicates, et je n'en prendrai jamais la responsabilité. On a vu quelquefois de pauvres femmes sortir d'un tribunal, après des débats dont elles n'avaient pas mesuré le scandale, et traverser une foule a-vide, en voilant leur visage, en étouffant leurs sanglots, comme si elles eussent été solidaires du crime que la justice venait de frapper. Quant au criminel, il était presque triomphant, lui ; et il se livrait à l'admiration des spectateurs , comme le héros fortuné d'une intrigue d'amour. — Oui, c'est cela! dit la jeune
femme en battant des mains. Obi comme ce tableau est vrai! Je crois le voir ! Qu'en pensez-vous , monsieur Lecerf ? — Midame, répondit Lecerf en s'inclinant comme un homme TÉlié. je conviens que cette question demandait à être approfondie, et les éclaircissements que monsieur a bien voulu nous donner ont ébranlé ma première conviotioi». — Il faut avouer pourtant, dit Rousselin, qu^il sera toujours difficile d'admettre que , pour de certains crimes, l'impunité est une nécessité... — Une néces< site malheureuse, ajouta madame Besglajeux.
Rousselin baissa la tète, fei^a les yeux et arrondit sisbras en signe d'adhésion.
— Je suis bien persuadée, poursuivit la jeune femme, que monsieur Lecerf tirera parti de cette discussion dans quelque roman futur. — Moi, madame, dit Lecerf d'un ton modest«, j'évite au contraire dans mes écrits tous les sujets trop violent^. — ^Très-bien I très-bien ! remarqua Rousselin. — Je traite de préférence une série de tableaux sur le dix-huitième siècle, poursuivit Lecerf, curieux par le caractère original des mœurs et des personnages. — Mœurs un peu lestes, dit l'avocat — Sans doute, monsieur, mais colorées d'un certain vernis spirituel qui ressemble à une excuse. Il faut une touche de pinceau trè»délicate pour dessiner au pastel les portraits de ce dix-huitième siècle, et je n'ose jamais espérer de réussir. — Nous osons l'espérer pour vous, monsieur, dit la jeune femme ; vous employer noblement vos loisirs, et le succès ne vous manquera pas. - Madame, dit Lecerf avec une grâce charmante, nous sommes dans le siècle du travail, et la jeunesse n'est pas une excuse pour l'oisiveté. Mes goûts d'ailleurs m'entraînent naturellement vers l'étude, et je me délasse de quelques travaux sérieux en écrivant de ces choses légères, comme les demande le monde frivole du jour. Il est vrai qu'on ne trouvera dans mes écrits w
drame violent, ni action ténébreuse, ni tableaux lugubres, w sanglantes péripéties, ni caractères surhumains; tiion organisation est répulsive à ce genre de peinture trop romanesque; et
s'il m'était permis de choisir ma place dans Fart, j'aimerais mieux être le calme Watteau que le fougueux Salyator Rosa.-— Très-bien ! monsieur Lecerf , dit Gélestine avec une satisfaction évidente ; je vous félicite sur votre bon goût, et je vous engage à persister dans cette voie. Ainsi nous aurons ime page de Watteau ce soir, au milieu d'une histoire d'Anne RaddiiTe? — Madame , vous verrez. Si j'obtiens votre approbation , ce sera pour moi d'un très-bon augure la veille de ma publication.
En ce moment, deux familles campagnardes de Saint-Mandé, voisines de madame Desglajeux, envahirent le salon avant l'an-» nonce, et brisèrent cet entretien pour le remplacer par les banalités qu'on échange aux bougies, et qu'on appelle les charmes de la conversation. Un peu après, de nouveaux invités arrivèrent, et la soirée prit la physionomie de toutes les soirées. On chanta des romances, on fonda un whist, on servit des rafraîchissements, et la maîtresse de la maison, tout en s'acquittant de ses devoirs, disait de temps en temps à l'oreille de l'avocat et de Lecerf : Tout cela ne vaut pas notre conversation de tout à l'heure, n'est-ce pas?
L'avocat et Lecerf répondaient par un signe modeste, et affectaient de poursuivre une conversation grave, entamée loin du bruit, dans un angle du salon.
Rousselin avait accepté une carte de la main de madame Desglajeux, et s'était posé comme quatrième statue à une table de whist, où il se plaignait de l'absence des atouts. Lorsque Gélestine, qui avait une parole pour tout le monde, lui disait en passant: — Eh bien ! monsieur Rousselin, faites-vous de bonnes affaires?
M. Rousselin la retenait négligemment par le bras et lui contait sur un ton lamentable quelque malheur dans le genre de celui-ci : — Figurez-vous, madame, que nous venons de perdre ^e tricfc, avec les quatre d'honneurs, l'as de carreau et cinq trèfles par roi et dame !
Et Rousselin donnait on léger eoup de poing sur le tapis vert, comme s'il eût été accablé par un pareil malheur; mais son regard, s'élevant au-dessus de ses cartes en éventail, suivait ensuite, dans le salon, les mouvements de la jeune femme, qui ne se doutait pas qu'une passion terrible l'accompagnait partout, au milieu de ce petit cercle d'amis si calme et si bourgeois.
Gélestine, qui avait le goût des choses sérieuses, éprou?ait quelquefois de violents désirs d'écouter en passant des lambeaux de phrases du grave entretien de l'avocat et de Lecerf, et ces deux hommes étaient trop adroits pour se laisser prendre en défaut. Quand ils voyaient Gélestine s'approcher d'eux, ils avaient.des phrases toutes prêtes pour jeter à son oreille cu« rieuse ; Gélestine entendait les mots de question d'Orient, de Montevideo, de colonisation agricole, de colosse du Nord, et elle regrettait bien de ne pouvoir suivre jusqu'au bout tant de lumineuses dissertations.
Enfin, l'heure de la lecture sonna; tout fut suspendu. Rousselin demanda inutilement la permission de faire encore quelques robs pour se refairp ; car , disait-il , je perds quarante fiches, et la lecture de ce monsieur ne me les rendra pas. C<^ lestine fut sourde à cette réclamation de joueur, et désigna au jeune lecteur un fauteuil au milieu du salon.
On fit cercle autour de Lecerf, et toutes les naïves figures s'épanouirent de joie quand le papier se déroula, en laissant flotter trois agrafes de ruban rose qui attestaient le soin consciencieux de l'écrivain.
Lecerf toussa légèrement, rejeta sur le sommet de sa tête une boucle de cheveux trop vagabonds , et il allait commencer ^ lecture, lorsqu'une discussion s'engagea entre Rousselin et son ps^rtner sur un coup du dernier rob.
— Oui, monsieur, disait Rousselin avec une irritation admirablement jouée, oui, vous avez eu tort de jouer votre sinff^' torif et c'est ce qui nous a fait perdre le trick; je vous ai donne
une invite superbe, le deux de cœur, et vous ne m'avez pas répondu...
Lecerf regarda madame Desglajeux d'un air très-significatif, et la jeune femme réclama le silence, en se tournant vers la table de whist.
M. Rousselin se tut, mais de fort mauvaise grâce, et Lecerf commença.
Née pour tons lei» ieeptres*
Voici le feuilleton lu par Lecerf :
^ Dans un hôtel du quai des Théâtins, il y avait, en ce temps, un salon meublé, tapissé, décoré au goût du siècle, mais avec une si capricieuse élégance, une si rare fantaisie, qu'il trahissait, au preitiier coup d'oeil du visiteur, le sexe, l'âge, la profession, le caractère de l'artiste qui en avait fait un temple ou un olympe ; c'était en pleine mythologie de 1743.
» On y débattait en ce moment une question qui , par son importance, rappelait aux Parisiens celle qu'on venait d'agiter au traité de paix de Vienne, et qui assurait à la France la possession du territoire lorrain.
» Mademoiselle Leyris de Latude , inconnue sous ce titre, et illustre sous le nom vulgaire de Clairon , présidait un petit cénacle d'intimes appelés à ces graves débats.
^ Un jeune homme, qui était page de la musique de la chambre du roi, et qui se nommait Morizot, disait à mademoiselle Clairon: — Rappelez-vous, mademoiselle , le succès que vous avez obtenu à Rouen dans le ballet de la Curiosité, du révérend père jésuite la Santé.— Franchement, ce fut un beau succès, dit
la jeoBe artiste e& ramassant du bout da ped une mule verte qui s'était échappée des franges d'une robe à larges fleurs. •*- Ce succès fut un triomphe, ajouta Morizot : vous aviez une robe <tui était Men celle de la déesse Curiosité, une robe semée d'yeux sans nombre, comme la ^eue d'un paon. Vous dansâtes eomme Terpsichore, et peut-être mieux, car la danse a £ait des progrès énormes depuis son invention, et Terpsichore ne brillerait pas à côté de vous dans nm menuet... — Ahl, monsieur de Morizot, parlez des déesses avec plus de respect, dit une voix de basse qui s'éteignit dans les cordes graves , comme le dernier soupir de l'orgue.
» Celui qui rappelait ainsi Morizot au respect des déesses, était le baron Desmahis, colonel d'un régiment de dragons, guerrier de hoMte futaie, comme disait le fénéral de Saxe; espèce de Goliath à épaulettes, suant la vigueur par toutes les coutures de l'uniforme, et tournant, avec une fierté dédaigneuse, sur le pi vol de mn cou, une tête de lion poiidrée et detix petits yeux de tison.
» — Dieu me garde de mal parler des déesses! dit Morizot, maïs probablement le colonel n'a pas vu danser mademt)iseUe Clairon dans le ballet du révérend père de la Santé. — Si fait, je l'ai vue, affirma le colonel, en firappant le bronze de sa cuisse avec Vacier de ses mains; j'étais à Rouen. — Et le colonel, dit Clairon en riant, m'envoya le lendemain tm quatrain délicieux, qui a figuré au Mercure de France.
y> Le colonel s'inclina.
» —Je n'ai J)as lu le quatrain du colonel, dit Morizot. — Parbleu ! on le voit bien, monsieur, que vous ne l'avez pas lui dit le colonel; car si vous l'aviez lu. Vous seriez resté, comme moi, dans la vérité galante, sans tourir après Une exagération satîtilége... — Voyons! dit Clairon en se renversant sur sa bergère, colonel, dites votre quatrain à M. Morizot.^ — Puisque vous le permettez, continua le colonel en rougissant, le voici...
Agila «t cfaarmflAte Clairon,
Talent qui brille à son aurore, beùi'aîh tu changeras de nom :
Oa t'a|>pellerïi Terpsichore.
» — Trè&4)ieii 1 teês4neii 1 dit te céttud* en chœulr. » Le colonel reknercia par un -sôttr ire enfantin , et tirant de la basque de son uniforme un pan d^ tapisserie, it se mil au travail.
» — Ainsi, monsieur Moriiwt, dît Clairon, Votts tee «Conseillez de faire meà débuts à rOpéra, dans un ballet?— C'est mon avis, répondit le page. — A vous parler franc, continua Clairon, votre avis ne serait pas éloigné d'îêtt'e le mien, l'adore la danse; je senis que je suis h^ pour dansfer. 0««llê séduisante Viéî avoir toujours des ailes comme Flore, Zéphir, Cupidon; raser la terre du bout des pieds ; bondir et voler dans le tourbillon des applaudissements; être plus que femme, être déesse, ohl !a danse! la danse 1 je sens que mes pieds ne demandent que odal — Et que vous demande Votre esprit? dit toi jeUne et brillant sèigfefeiur dont les manchettes s*agitèrent domme denx ailes de colombe pour accompagner sa question. — Ahl j'attendaiîs cela, mionsieur de Valbelle, dit Clairon enxmvtint son éventail; oui, tikm ^Sptil me demande autre dliose. —fil vous aimez mieux, dit Valbelle, écouter vos pieds que votre esprit?— Je 8otte, ajouta Clairon.— Penez garde, reprît Valbelle ;'Vous par-, lez encore comme une danseuse. Il ne faut pas flotter, ttiais prendre enfin un parti décisif. — Certainement , dit Clairon , et c'est pour cela que j'ai assenAlé chez moi mes meilleurs t5onseillers.— Alors, dit Valbelle, ne noiis influencez point. Est-(ïfe votre faute, mademoiselle Clairon, si la nature vous a donné tous les talents? Résignez-vous au malheur de faire un choix. Vous êtes très-jeune, vous avez vingt ans à peine, mais vous connaissez déjà le public français...— Oh 1 oui, je le connais bien ! interr<Mnpit Clairon , en rejeunl sa jolie tête en arrière.
— Le public français, poursuivit de Valbelle, a la prétention de classer un artiste dans un emploi quelconque, et de l'incarcérer dans cet emploi : il ne vous permettra jamais d'être à la fois danseuse et chanteuse , quand même vous auriez dans votre voix toute la grâce et l'agilité de vos pieds divins. Notre public est avare dans ses récompenses : il n'a permis qu'une fois à Corneille et à Racine de faire une comédie; il n'aurait jamais permis une tragédie à Molière , et je ne vois pas pourquoi Molière n'aurait pas su faire sa tragédie tout comme un autre de nos jours. Regardons M. de Voltaire; le public l'a claseé depuis Œdipe parmi les auteurs tragiques ; et lorsque cet écrivaiD si gai veut hasarder une comédie, on la lui siffle bel et bien. Même châtiment tombe sur les oreilles de M. Piron, quand il met le pied dans le cothurne de Melpomène. Personne ne veut prendre M. Piron au sérieux depuis une certaine ode qui n'est pas tragique du tout. — Justement, M. Piron me conseillait hier de continuer mes débuts à la Comédie-Française, dans les soubrettes...— Palsambleu! je suis de l'avis de M. Piron, moi! dit un homme frais et gros, tout pailleté d'or et d'argent.
» C'était le financier Michel Sainsons, le confident et l'ami de l'abbé Terray.
» — Vous avez eu, dans Donne, un succès qui doit déterminer votre vocation, poursuivit le financier; vous êtes née pour être soubrette. Votre taille, vos yeux, vos gestes, votre esprit, votre figure espiègle et charmante, tout, chez vous, appartient à l'emploi des soubrettes, et j'ai noté sur mes tablettes dun point d'or la date du 19 septembre 1743...— Oui, dit Clairon en riant, j'ai débuté, dans les soubrettes, ce jour-là; mais je ne puis me résigner à servir de doublure à mademoiselle DangeviUe - Mais parbleu 1 s'écria le financier en frappant le parquet du bout de sa canne, ce sera Dangeville qui doublera Clairon 1—C est comme si vous disiez que l'abbé Terray doublera Sainsons, riposta vivement la jeune artiste ; il y a des chefs d'emploi gui ne se laissent pas détrôner ainsi , et le public les soutient, l^
public est engoué de mademoiselle DaDgeviUe, et par la grâce du public, elle restera reine des soubrettes jusqu'à sa mort... et puis, à vous parler franchement, je n*aime pas l'emploi des soubrettes. — Un superbe emploi pourtant, dit le financier. — Soit, mais je le laisse à mademoiselle Dangeville. — Gomme vous avez laissé l'emploi de grande chanteuse à mademoiselle Lemaure, dit Morizot. — Oui, justement, reprit Clairon. — Cependant, remarqua Yalbelle, yous ayez eu un bien beau triomphe dans Topera à'Atis, et mademoiselle Lemaure n'a pas brillé ce soir-là. — J'avoue , dit Clairon , que j'aurais du goût pour l'Opéra. — On en aurait à moins, dit le colonel. Jamais on n'a entendu à l'Opéra une plus belle voix que la vôtre. J'aime passionnément AtiSj moi; c'est le dernier mot de la musique; Àtis ne sera pas dépassé. Connaissez-vous un air plus beau que celui-ci :
Quand on aime bien tendrement,
et cet autre encore :
Espoir si cher et si doux ....
Je chante comme un dragon enroué, moi; mais qu'importe! cela me va au cœur. — Comment ! dit Clairon en riant aux éclats, vous chantez fort bieû, colonel. Peut-être vous chevrotez beaucoup trop ; mais c'est la mode à l'Opéra. — Et, probablement, c'est ce qui vous éloigne de l'Opéra, mademoiselle Clairon? demanda Yalbelle. — Cela pourrait bien être, reprit l'actrice : vraiinent, je ne comprends point de cette manière l'art de chanter. "^La manière du colonel? dit Valbelle d'un ton d'ironie. — Marquis de Yalbelle, dit le colonel, nous ne sommes pas rassemblés pour faire de l'esprit.— Je m'en aperçois bien, remarqua le jeune seigneur. — ^Yoyons, voyons, dit le financier en agitant sa canne, Ile perdons point un temps utile. Tout Paris attend mademoiselle Clairon. Résumons-nous. — Oui,*résumons-nous, dirent plusieurs voix. — Nous ne voulons être, poursuivit le financier,
S6 SALONS ET filOUTeilRAiNS DB PÂRI&
ni danseuse, ni soubrette, ni dianteuse... c'est bien oouTeaa. - C'est bien convenu» dit Clairon. — Il nous reste la tragédie à débattre, continua le financier. — YeuilleE bien noter, observa de Valbelle que siv la tragédie est rejetée, il ne reste plus aucuoe ressource à mademoiselle Clairon ; elle sera dbligée de quitter le théâtre pour ex^^er le malheur d'avoir eu quatre fois trop deU- Irat. — ^Le talent ne suffit point pour la tragédie, remarqua brusqu^nent le colcmd, il faut ^core avoir le physique de l'emploi; c'est comme dans les dragons. — Plaisantex-vons colonel? dit de Valbelle ; on dirait que vous n'avex jamais vu mademoiselle Clairon*lorsqu'elle déclame une bdle tirade tragique. ^ Oui, parbleu, dit le colonel, je l'ai vue cent fois : elle est superèe; mais, s'il faut exprimer toute ma pensée, mademoiseUe Clairon, quoique très^upérieure à mademoisdle Dume«iil, ne sera reçue que comme doublure. La Dumesnil est l'idole du publie; Melpomène en personne ne la détrônerait pas. — ^Messieurs, dit Clairon, j'ai fait quelques nouvelles études dans la tragédie, et sur le talent de mademoiselle Dumesnil. Il y a chez elle beaaconp d'art, mais la nature est absente. Si je viens me placer à côté de mademoiselle Dumesnil, je lui laisserai l'art, et je garderai la nature. Chacune de nous aura son public. Les connaisseurs Trais seront pour moi. — Mats y a-t-il des connaisseurs vrais? demanda le colonel. — Il y en aura, dit Yalbelle. — Décidéme&t, dit Clairon, j'adopte la tragédie pour la jouer au naturel, oomiue tout doit se jouer... Marquis de Yalbelle, comptez-vous aller à Versailles demain ? — Non, mademoiselle, mais je vais y aller ce soir pour devancer vos désirs. Je verrai le premier gentilhomme, et je vous sq>porterai un ordre de d^ut.— Trôs-lnen, marquis.-' Dans quel rôle voulez-vous débuter, mademoiselle ? — Oh I dans un rôle nouveau, pour éviter les comparaisons ; elles sont toujours au désavantage de la dernière venue. Au foyer de la Comédie*Française, il y a toujours un brelan carré de vieillards qui s'imaginent avoir vécu avec toutes les tragédiennes, et qui attendent une doutante pour lui jeter h la tête les gammes i^
vieilles traditions déclamatoires. Je débuterai dans Régulus pour attraper tous ces Nestors de la tragédie et les rendre muets sur le chapitre des traditions. — Ainsi, mademoiselle, dit le colonel en se levant, vous nous avez tous convoqués pour nous demander notre avis, et c'est le vôtre que vous suivez. — Cela vous étonne, colonel? dit Clairon en pirouettant sur la pointe du pied, l'ai fait ce que fait le roi quand il convoque ses ministres, et ee que vous faites, colonel, quand vous convoquez vos officiers... Marquis de Yalbelle, j'attends mon ordre de débttt.
y> Les quatre conseillers intimes s'inclinèrent, et chacun d'eux déployait une grande habileté stratégique pour laisser partir les trois autres et rester le dernier sur le terrain du tête-à-tête.
y> La manœuvre se prolongeant trop, mademoiselle Clairon la dénoua brusquement par ces mots : — Marquis de Valbelle , je TOUS prie de me donner encore cinq minutes, après le départ de ces messieurs, pour m'aider à régler les clauses secrètes de vôtre ambassade à Versailles.
» Valbelle n'avait pas encore assez vécu pour connaître l'art de dissimuler un mouvement de joie ; sa ûgare s'illumina de rayons, et sa bouche, qui s'était ouverte pour répondre , se ferma sans avoir rien dit.
3> Le colonel, le financier et le page-musicien sortirent comme trois amoureux maussades qui prennent leur temps dans l'antichambre pour ne pas se rencontrer sur l'escalier.
» — En vérité, mon cher marquis, je vous trouve bien gauche pour un homme du monde, dit Clairon en désignant un fauteuil à Valbelle.
» Le jeune seigneur regarda l'actrice avec des yeux qui avaient perdu leur esprit.
» — Comment î poursuivit Clairon, vous allez à la cour, et vous ne savez pas vous composer un visage à l'occasion î... une autre fois, je ne vous retiendrai plus... Vous prenez tout de suite la pose villageoise du ravi de la ComéJie-Italienne... Que voulez-vous que pensent les gens?— Us penseront que je vous aime.
dit ValbcUe. — Non, ils iront plus loin. — Eh bien ! laissons-les marcher. — Ah ! marquis de Valbelle, c'est une parole de votre cœur que j'attendais, et non un mot de votre esprit ! — Clairon, pardonnez-moi ! — Bon ! j'aime mieux ces trois mots. Ils sont vulgaires, tout le monde les a dits, mais vous les avez ennoblis et rajeunis par l'expression de l'organe et du regard... Maintenant, que dites-vous de ma détermination? Parlez-moi avec franchise ; car je vous connais, mon jeune marquis : vous venez déjouer la comédie devant ces messieurs. — Oh 1 vous m'avez parfaitement observé, interrompit Valbelle ; je me suis mêlé à tous ces débats pour vous plaire ; mais, au fond, je mentais avec une effronterie qui me fait peu d'honneur. — Vous désapprouvez donc mon début dans la tragédie? — Clairon, je suis prêt à désapprouver tous vos débuts. Il y a quatre actrices diverses dans vous. Eh bien ! je voudrais n'y voir qu'une femme! Votre génie est plus ambitieux que mon amour. — Mais votre amour est plus exigeant que mon génie, monsieur de Valbelle, et vous ne vous en apercevez pas. S'il fallait obéir à votre amour, je devrais abandonner le théâtre, vous suivre dans quelque manoir de province et vivre, comme une bergère de tapisserie, une houlette à la main. .— Non, dit Valbelle en serrant la main de l'actrice ; non, je ne veux pas vous faire ces ennuis. Il y a sous le beau ciel provençal, et au sommet d'une montagne, un château couvert d'ombre, baigné d'eaux vives, et si charmant, que Dieu l'habiterait, s'il descendait du paradis. Ce château est à vous, parce qu'il est à moi. Belle Clairon, vous ne sauriez comprendre la fièvre d'ironie qui me brûle lorsque je vous vois, le soir, entre deux coulisses huileuses, sur des planches grasses, respirant la fumée de votre gloire derrière une ligne de chandelles de suif, coudoyée par des comparses vineux, mêlée à tous ces mensonges de théâtre, à toutes ces fictions grecques ou romaines, soutenues par des colonnes de carton gluant, et que je songe à la véritable vie de l'amour, la seule digne de vous et de moi, dans mes jardins du Midi, sous
les étoiles d'été, sur des gazona de fleurs, auprès des fontaines, au milieu des parfums de la nuit ! Oh ! je vois passer une larme dans vos yeux, comme un nuage sur le soleil ; mon ironie triomphe de votre caprice , parce qu'elle est irrésistible comme la raison. Vous renoncez au théâtre, au mensonge, à la vie folle, au visage* masqué. Ce faux monde n'est pas le vôtre. Venez chanter et vous épanouir à l'iair libre, comme l'oiseau et la fleur.
» — Marquis de Valbelle, dit l'actrice en se rendant maîtresse de son émotion, je suis encore trop jeune pour me faire ermite. Laissez-moi jouir du bonheur de mes vingt ans ; laissez-moi connaître la gloire ; laissez-moi attendre un malheur.
y> De Valbelle posa respectueusement ses lèvres sur la main de Clairon et lui dit : — Un malheur qu'on attend n a jamais manqué au rendez-vous. Adieu, Clairon! Je vais vous obéir; jepars pour Versailles, et quand j'aurai obtenu votre ordre de début, je traverse Paris comme une grande route, et je vais m'ensevelir dans mon château de Tourves, en Provence. En restant ici, je mourrais tous les jours, je n'ai que le courage de mourir une fois. — Comment ! s'écria Clairon avec une pose et un geste tragiques, vous partez tout de suite ! vous n'assisterez pas à mes débuts! — C'est impossible, Clairon. — Eh bien! monsieur, j'ai l'orgueil de vous demander l'impossible. — Votre orgueil sera satisfait, mademoiselle, je ne partirai pas. — Trèsbien! marquis... mais je ne m'arrête pas là. Mon orgueil est très-ambitieux. — Vous allez me demander encore de l'impossible? — ^^ Oui, marquis, et je nç vous demanderai jamais autre chose. Vous voyez tout le prix que j'attache à votre amour. — Commandez, ma déesse. — Vous allez renoncer à l'Église, et vous redeviendrez le jeune et brillant marquis de Valbelle que i'ai connu dans sa florissante gaîté. — On s'efforcera... — Point d'effort, marquis , puisque je ne vous commande que l'impossible.— Adieu donc... — Et au revoir bientôt, marquis, je n'aime pas les adieux. — Au revoir, Phèdre, Hermione, Roxane, Émi-
lie... Mais quand reverrai-je Clairon? — Tous les matins.— J'armerai de Versailles demain soir. — Je vous attends.
» De Yalbelle tint sa promesse ; il apporta un ordre de début, et mademoiselle Clairon se réréla quelques jours après, dans la tragédie, arec un succès qui épouvanta les amis de mademoiselle Dumesnil.
» Paris, qui a brisé tant de sceptres et s'est toujours incliné devant les reines tragiques, devint fou de joie à la nouvelle du triomphe de mademoiselle Clairon, dans le Royaume de Mtlpomine. Tout le quartier de la Comédie- Française s'iUnmina, le soir, comme pour la fête du roi. Un seul homme ne se mêla point à Tallégresse générale. De Yalbelle partit et choisit pour ermitage son magnifique château de Tourves, où il entretint son amour pendant plus de vingt années, sans revoir mademoiselle Clairon.
» Le malheur prévu arriva enfin. Mademoiselle Clairon fit si grande équipée dramatique à la Comédie-Française, et joua un >r61e d'insurgée qui n'était pas dans son répertoire : on Fenvoya an Fort-l'Évèque comme une simple figurante, et quand elle fut libre, l'actrice se vengea bien, elle quitta le théâtre, en jurant éû n'y plus rentrer. Ce serment fut gardé.
» M. de Yalbelle partit de Tourves, et vint mettre son amoui si vieux et toujours si jeune aux pieds de mademoiselle Clairon. En ce temps-là, on aimait ainsi ; depuis, nous avons progressé: on n'aime plus. »
Lecerf s'inclina, et ferma son manuscrit. Madame Desglajeux lui adressa quelques paroles flatteuses et le remercia d'une tou pleine d'émotion.
On remarquait déjà dans le salon ce mouvement qui annooce la fin d'une soirée. Rousselin seul ne quittait pas son fauteuil*. il dormait, ou du moins il faisait semblant de dormir.
— Cela doit vous avoir coûté bien des recherches? dit Cèlestine à Lecerf. —Oh I madame, d'immenses recherches! répondi
le jeune homme en soutenant son front avec sa main. Pour écrire cette histoire, j'ai compulsé plus de cent volumes des Mémoires du temps. — Je crois bien I Mais comme cela vous fait honneur d'employer ainsi votre jeunesse ! — Madame ! dit Lecerf en s'inclinant. — Je viens peut-être, monsieur, de commettre un indiscrétion, ajouta Gélestine : vous avez fait ce soir la conquête de l'avocat Benoit ; il m'a demandé votre adresse, et j'ai cru devoir la lui donner. — Madame , je serai enchanté de voir M. l'avocat chez moi. J'ai causé peu de temps avec lui, mais cela m'a suffi pour le connaître ; ce jeune homme sera l'honneur du barreau. — Il sera député... — Quand il le voudra; c'est justement ce que je lui disais tout à l'heure : Vouis serez député. un jour! je suis bien aise de me rencontrer avec vous..
Rousselin avait repris sa discussion avec son partner du whist, et l'avocat Benoit affectait d'examiner minutieusement dans tous ses détails une pendule mythologique représentant Bacchus enivrant Cupidon.
Les voitures s'avançaient vers la grille, on échangeait les adieux, on déployait les mantelets. Il était une heure du matin. Il ne resta bientôt plus que Gélestine dans son salon.
Sur la route de Vincennes, à un endroit convenu, trois hommes qui avaient quitté le salon séparément se rejoignirent, et Rousselin, surnommé Pritchard, dit aux deux autres : C'est très-bien, mes amis ; tout s'est passé admirablement. Adieu, Lecerf, adieu Benoît ; nous nous rencontrerons après-demain, de l'autre côté de Paris, à Bougival.
Pritchard remonta dans son tilbury, et courut au grand galop vers le faubourg Saint- Antoine..
Use laidear de trois mllUoBS.
Le château de madame Âubigny est situé sur la plaine de Bougival, et n'est séparé de la Seine que par une pelouse et une allée de marronniers. Il y a beaucoup de luxe dans cette résidence ; tout y annonce la richesse solide, le goût et la distinction. C'est pourtant un château acquis par un marchand très-bourgeois; mais il s'est trouvé là une jeune fille qui n'a permis à aucun tapissier d'y coudre la moindre banalité de sa profession, en se réservant à elle seule le soin d'y étaler l'opiilence bien comprise et les ornements sévères et gracieux d'un art indépendant de la mode et jeune dans tous les «iècles, cet art que rien ne peut vieillir.
Clémence Âubigny, comme nous l'avons déjà vu, a reçu la plus brillante éducation en sa qualité de fille d'un millionnaire ignorant ; mais toute la richesse du père, tout l'esprit donné par la nature, tout le charme acquis par l'instruction, ne remplaçaient point l'absence du plus précieux trésor d'une femme, la beauté. Clémence avait le malheur d'être laide dans toute l'acception du mot, car sa laideur ne pouvait être contestée par personne, excepté par sa mère. Les lignes de sa figure semblaient avoir été bouleversées sous la griffe d'un démon railleur, et les stigmates* du fléau vaincu par Jenner constellaient ses joues et son front, en mettant le comble à une déplorable difformité.
La beauté s'était réfugiée à l'intérieur; mais c'est un asile où les yeux de l'homme ne la cherchent pas. Cependant l'héritière d'une immense richesse ne manque jamais de prétendants. Surtout à l'époque où cette histoire vraie se passe, les intérêts
matériels florissaient; le veau d'or trônait sur un piédestal; la fortune courait en chemin de fer, et les hommes, emportés par Fouragan qui soufflait de la Bourse, ne voyaient dans la femme, le mariage et Tamour, qu'une affaire honne ou mauvaise, selon la valeur de la dot apportée au pied des autels. Clémence Auhigny, malgré sa laideur idéale, avait donc autour d'elle beaucoup de solliciteurs d'hyménée, et elle entendait murmurer à son oreille de chaudes déclarations qui la faisaient sourire, parce que, chose rare, l'intelligente fille avait la conscience de sa difformité, et comprenait trop bien que toutes ces ardeurs amoureuses ne s'adressaient qu'à son argent. Aussi, avec une seule parole, empreinte de douceur ironique, Clémence congédiait chaque jour quelque jeune ruiné de la Bourse, quelque fat, chasseur de dot, quelque industriel vierge d^'actions. Sa mère ne comprenait rien à ces refus perpétuels ; mais une phrase, tou-< jours la même, lui fermait chaque jour la bouche : — « Je veux rester avec vous, et je ne veux pas me marier. »
Pour vaincre cette résistance obstinée, il fallait donc qu'un homme se présentât avec les savantes combinaisons d'une stratégie nouvelle. C'est ce qu'avait si bien deviné Rousselin, surnommé Pritchard.
Ce jour-là madame Aubigny et sa fille étaient assises sous les tilleuls de la terrasse du château, et Rousselin, qui venait d'arriver, disait, en essuyant la sueur de son front et en déboutonnant son habit, vieux de quinze ans : — A coup sûr, mon neveu Lecerf ne m'aura pas bien entendu hier, car il est très-exact. Je lui ai donné rendez-vous pour le convoi d'une heure et demie. A six heures nous dînons à Saint-Germain, ou je vais traiter l'acquisition d'une petite magnanerie que je marchande depuis deux ans. Nous sommes en désaccord de trente louis avec le propriétaire, et je vais lui proposer de partager le différend... Ces dames se sont toujours bien portées?
Madame et mademoiselle Aubigny inclinèrent légèrement la tête.
— On se porte toujours très-bien à la campagne, poursuivit Rousselin ; si jamais je puis me réaliser quelques petites rentes, je me fais campagnard; Paris m'étouffe; c'est une ville de jeune homme ; quand l'âge vient, on sent que Paris perd beaucoup de sa valeur. -^ Mais, dit madame Aubigny en souriant, il me semble que vous êtes très-jeune encore, monsieur Rousselin.— Ah diable! je me conserve, j'ai soin de moi, le travail et la bonne conduite ne donnent point de rides au front. Madame, tel que vous me voyez , j'aurai quarante-cinq ans le 19 mars prochain, à la Saint-Joseph. — Vraiment! — Si vous Toyiez mon père, M. Anastase Rousselin, conseiller municipal, dans sa métairie de l'Ardèche, vous lui donneriez soixante ans au pins ; il en a quatre-vingt-cinq. Mon petit neveu Lecerf est encore de cette race de bons Campagnards; avec ses goûts simples, sa vie studieuse, sa constitution robuste, il sera jeune à soixante-dix ans. — Monsieur votre neveu, dît madame Aubigny, est assez bon pour nous rendre quelques visites, et vraiment ce n'est pas un jeune homme d'aujourd'hui ; il a un bon sens, une modestie, un... — Ahl madame, interrompit Rousselin avec un léger soupir, mon neveu n'est déjà plus un jeune homme ; il a dépassé la trentaine, et de beaucoup. — On lui donnerait vingt-cinq ans, dit madame Aubigny. — Mon nev«u a tous les goûts de Tige mûr; quelquefois, en plaisantant, je l'appelle mon oncle. Il se lève à cinq heures du matin, été ou hiver ; il se met à son bureau, et il lit ou écrit tout le jour. Après dîner, il fait une petite promenade au Luxembourg, ou, quand il pleut, sous les galeries de rOdéon. La nuit venue, il est toujours rentré. Je n'ai jamais pu le décider à venir une seule fois avec moi au spectacle. Lorsque je veux le mettre de mauvaise humeur, je lui dis : Lecerf, tu es en âge de te marier ; voyons, n'as-tu pas quelque petit sentiment dans le cœur? Comptes-tu rester garçon toute ta vie ? Alors mon neveu fait un haussement d'épaules et une mine si drôle, qu'il m'ôte l'envie de lui adresser la même question pendant quinze jours. — Au fait, si ce n'est pas là son goût, dit
madame Aubigny, il ne faut pas le contrarier. Mon naveu Mauriee jure aussi qu'il ne se mariera jamais, -r- Le goût de {iOe^, dit Rousselin, son goût unique, c'est l'étude I — On s'en apei'çgit bien, ajouta madame Aubigny ; je ne dis pas cela pour flat|dr ffla fille» mais lorsque votre neveu et Clémence causent ens^nble sur l'histoire, la géographie, Tastronomie, la littérature, il y a vraiment du plaisir à les écouter. Moi, je reste la bouche béante, et je regrette qu'il n'y ait pas là vingt ou trente personnes autour de nous... — Oh i madame, interrom^Ht Rousselin avec uaf vivacité admirable, mon neveu ne soufflerait pas le mot d)avuil une société si nombreuse 1 Vous ne le connaissez pas. Il a toute la timidité de l'enfance. Quelquefois il me dit : Mon (mêle* nous avons causé aujourd'hui deux bonnes heures avec Im dames Aubigny, mais ce sont deux heures qiie je n'ai pas perdues. Mademoiselle Aubigny a tant de bonté, avec son espint el son instruction, qu'elle m'encourageait à parler, et après ^[uslqaes phrases échangées, je ne suis plus timide, et je parte eommo avec vous ou comme si j'étais seul. '
Mademoiselle Clémence Aubigny âargit son éventail pour cacher la rougeur subite de son visage, ce qui n'échappa point à Rottsselin.
— Figures-vous que l'autre jour, dit madame AuMgny, ra* dieuse de joie maternelle, votre neveu et ma fille ont eu une discussion sur... sur... le... voyons, aide-moi, Clémence.., tu es là sur ton banc, muette comme une statue... Sur quoi éti^-vous en discussion avec M. Lecerf ? -«-^ l^r la première croisade de saint Louis, dit Clémence avec une voix douce et timide. — Eh bien ! demanda naïvement Roussdin, que soutenait mon neveu? — M. Lecerf, ajouta Clémence, soutenait que saint Louis avait fait sa première croisade en 1270, tandis que l'histoire nous apprend qu'il s'est embarqué à Aigues-Mortes en 1248, le 25 août, le même jour qui est son jour de fête sur le calendrier. — fli fallait les entendre, dit madame Aubigny en riant, c'était vraiment curieux. Moi, je n'aurais pas donné ma place pour nrille
francs, vrai! — Et c'est sans doute mademoiselle Clémence qui avait raison? demanda Rousselin . avec le geste gauche don campagnard qui vise aux belles manières. — Ce n'est pas moi qui avais raison , dit Clémence, c'est l'histoire. Saint Louis a fait sa seconde croisade en 1270. M. Lecerf a confondu les dem dates. — Moi, dit Rousselin d'un air hébété, je ne sais pas comment on peut loger toutes ces choses dans une tête! Si on me demandait quel jour Louis XVIII est entré à Paris, je serais très-embarrassé pour répondre , et cependant j'étais alors un grand garçon, et je l'ai vu passer dans sa calèche découverte, rue Saint-Denis, à la fenêtre de mon cousin Faugiron, qui arait une boutique de passementier. — Ah ! dit madame Aubigny, il j a des têtes privilégiées, des têtes qui retiennent tout. — Qui retiennent tout ! répéta Rousselin comme un écho stupide. - Oui, dit Clémence, mais il faut que ces têtes étudient. — Bab! s'écria Rousselin, j'étudierais trente ans, moi, et je n'en saurais pas davantage!... Croiriez-vous, mademoiselle, que jed^ mande toutes les années le jour où l'on sème le colza dans TArdèche? Cependant cela m'intéresse, puisque la récolte me rend bon an mal an quelque chose comme vingt-cinq louis !
Le ton d'emphase avec lequel Rousselin prononça ces det' nters mots fit sourire les deux dames millionnaires ; mais c'était de la bienveillance et non de l'ironie. Rousselin avait toujours l'air béat d'un bon homme qui ne comprend rien.
Un coup de sonnette donné à la grille suspendit cet entretien, dont Rousselin avait d'avance mesuré la longueur : les regards des deux femmes suivirent l'allée, et madame Aubigny dit, eo voyant la grille se refermer : — C'est M. Lecerf. — Oui, dit Rousselin ; il y a juste une heure, il a pris le convoi de deui heures et demie.
Lecerf avait revêtu le costume dont nous avons parlé déjà et qui vieillissait sa jeunesse ; son pas était lent et grave ; ses yeux se fixaient sur un livre et ils ne se levèrent qu'à dix pas de 1» terrasse du château.
Rousselin laissa son prétendu neveu saluer respectueusement les deux femmes, et haussant la voix ensuite, il lui dit : — Eh bien ! nous ne nous sommes donc pas compris hier ? — Pardonnez-moi, mon cher oncle , dit Lecerf d'une voix douce et modeste, j'ai cru entendre deux heures et demie. — Tu sais * pourtant que nous dînons à Saint-Germain? — Oui, mon oncle.
— Au reste, nous avons encore du temps devant nous. — Messieurs, dit madame Aubigny, vous savez que nous avons toujours une petite voiture attelée pour conduire nos amis à la station ; car nous sommes ici très-^loignées du chemin de fer.
— Madame, dit Rousselin , votre offre n'est pas à dédaigner ; nous acceptons. — Mais à condition , ajouta madame Aubigny en riant, que vous nous donnerez quelques instants encore. Il ne vous faut qu'un quart d'heure pour monter à Saint-Germain.
Lecerf s'assit après l'invitation de madame Aubigny, qui lui dit: —'Vous paraissez bien absorbé .par votre lecture? Vous avez là, sans doute, un livre fort intéressant? — Oui, madame, répondit Lecerf en ouvrant et refermant le livre : c'e$X'V Abrégé de Vhistoire de la Belgique, par Metteren. L'ouvrage original est un in-folio, imprimé en 1768 : je l'ai lu à la Bibliothèque royale, l'an dernier. C'est un livre qui est en haute estime chez les érudits. — S'il vous appartient, dit Clémence , je me vois forcée à vous faire un emprunt. — Il ne m'appartient pas, mademoiselle; je ne suis pas assez riche pour acheter toutes mes fantaisies littéraires, mais je puis en disposer ; il m'a été prêté par un de mes amis, M. Cyprien Lefagues, docteur en droit. Il a une bibliothèque très-belle et il m'accorde généreusement la permission de puiser dans ce trésor. Cela m'est d'une grande ressource dans l'ouvrage assez important dont je m'occupe depuis bien des années : V Histoire comparée des divers États de V Europe moderne. — Ahl dit madame Aubigny, toute enorgueillie de parler à un auteur de cette force, vous vous occupez •l'un ouvrage de si longue haleine I — Il y aura quinze volu-
mes, madame. — Quinze au moins, dit Rousselin. — Non, poursuivit Lecerf , je ne crois pas dépasser quinze , sHrtont depuis que par ma nouvelle division j'ai réuni, dans Un seul chapitre, l'Espagne et le* Portugal, la Belgique et la Hollande. - — Êtes -vous bien avancé, monsieur Lecerf? demanda madame Aubigny. — J'achèverai mon sixième volume lé mois prochain. L'histoire ne s'improvise pas comme le roman; il m'a fallu deux ans et demi pour coUiger tous les matériaux nécessaires. J'ai puisé aux meilleures sources, j'ai consulté ceux de nos contemporains qui ont joué un rôle dans les faits historiques récemment accomplis. Le mois dernier, l'amiral Lalande m'a donné les plus précieux détails sur nos mouvements maritimes dans la Méditerranée, et j'ai fait un voyage à Malte, au mois de mars, pour voir le générsQ Napier et connaître le dernier mot de la politique anglaise, à l'endroit de la question Beyrouth. Napier m'a fait des révélations de la plus hante importaoee. . •^ Vraiment! monsieur, interrompit madame Aubigny, en arrêtant ses lèvres sur la bordure de son évantail outert et m yeux sur «a fille. — oui, madame, continua Lecerf avec un sang-froid admirable , Napier a été franc enverd moi , et ce qu'il m'a dit sur la question d'Orient renverse de fond en comble tout l'échafaudage élevé par les publieistes français. Le èabinet des Tuileries a été aveugle , juste au moment où il fallait voir très-clair. L'Angleterre préparait secrètement sa faftieuse expédition contre la Chine pour favoriser son commerce de l'opium. Si aucun événement ne fût venu faire diversion sur la Méditerranée , toute l'Europe aurait protesté contre l'injuste agression de l'Angleterre ; toute l'Europe aurait embrassé la cause du Céleste-Empire et de ce malheureux peuple ainsi livré aux industriels empoisonneurs. Le cabinet de Saint-James prévit le coup ; on crut étourdiment en Europe que l'Angleterre faisait avancer une flotte vers l'Egypte pour obtenir par la force le passage de l'Inde par la Syrie, passage que l'Angleterre pouvait obtenir sans aucune démonstration belliqueuse, et paf
la seule influence de son nom auprès de Mébémet-Ali. Nos plus habiles diplomates donnèrent dans le piège ; tous les yeux se tournèrent vers TÉgypte; tous nos vaisseaux manœuvrèrent dans les eauit de la Syrie; tous nos journaux ne retentirent que de ia question d'Orient; l'Angleterre tira des bombes de tbéfttre et fit beaucoup de fumée devant Beyrouth, et, à la faveur de cette fumée, l'expédition de la Chine se consomma sans bruit, sans protestation aucune. Lorsque tout le fracas de l'Egypte s'éteignit, nous apprîmes tous, avec une stupéfaction muette, que la Chine était au pouvoir des Anglais. Jamais comédie ne fut mieux jouée par l'Angleterre ; jamais on ne fit plus de bruit pour rien au bénéfice de nos adroits voisins. — Mais, s'écria madame Aubigny , ce plan de l'Angleterre était admirable ! — Admirable pour elle, oui , madame, mais déplorable pour nous. — Mais, monsieur Lecerf, chaque pays travaille dans son intérêt.
— Oui, madame; on peut même soutenir que le patriotisme n'est que de l'égoïsme national. — C'est cela, monsieur, vous exprimez ma pensée mieux que moi. — Mais, madame, cette théorie peut vous mener loin, et justifier bien des violences politiques.
— Avant tout, remarqua modestement Clémence , il faut qu'un pays soit juste, comme un citoyen. — Ah I très-bien I très-bien I s'éeria Rousselin. — Vous avez raison, mademoiselle, dit Lecerf en s'inclinant, et votre réflexion, dont j'ose mWparer, trouvera sa place lorsque j'arriverai à ce chapitre de mon histoire.
La figure de Clémence s'illumina d'un rayon d'orgueil , et faillit être belle un seul instant. — Au reste, dit madame Aubigny, vous avez envisagé cette question sous une face toute nouvelle, monsieur Lecerf, et éela vous fera le plus grand honneur. — Je n'ai rien inventé, rien deviné, madame, dit Lecerf avec modestie ; j'ai puisé des renseignements à bonne source ; c'est un mérite dont je ne puis m'enorgueillir. L'historien ne s'attire de justes éloges qu'en travaillant sur son propre fonds. Dans cette circonstance, je ne suis qu'un écho.
Rousselin tira sa montre , regarda le soleil et dit : —
On passerait volontiers tout le jour à écouter ces conversations-là, mais on nous attend à Saint-Germain.:. — Vous avez du temps de reste, dit madame Âubigny ; Saint-Germain est à ma porte. — Oui, madame, je le sais, dit Rousselin en se levant ; mais avant dîner, j'ai dans la magnanerie une petite inspection à faire, et quelques pieds d*arbustes à choisir. Allons! mon neveu, prenons congé de ces dames.
Lecerf se leva lentement, reprit son livre et dit à Clémence : — J'aurai l'honneur de vous l'envoyer un de ces jours. — Nous renvoyer ! dit madame Aubigny ; mais j'espère bien que vous nous ferez l'honneur d'accepter notre dîner jeudi prochain ; il faut que nous allions vous le rappeler à votre petite maison de l'Observatoire, monsieur Rousselin.
Lecerf regarda timidement Rousselin, qui répondit ; — Ma- . dame, mon neveu Lecerf s'est donné un congé aujourd'hui, et il a bien juré ce matin de travailler un mois sans sortir de Paris. Vous ne savez pas, madame, que j'ai failli venir tout seul tous rendre ma visite : je l'ai arraché violemment de ses livres et de ses papiers. — Âh I ce n'est pas bien, monsieur Lecerf, dit madame Aubigny ; voilà un tort que vous avez envers nous, et je vous le pardonnerai si vous acceptez notre invitation.
Les yeux résignés et calmes de Lecerf se tournèrent une seconde fois vers Rousselin, qui eut l'air de faire un effort sur lui-Diême, et dit : — Alors, madame, je le prends sur moi ; nous acceptons.
On échangea encore quelques paroles insignifiantes pendant que le ehar-à-bancs, traîné par un joli cheval, s'avançait sur l'allée de la grille. Rousselin et Lecerf firent leurs adieux et s'assirent derrière le cocher, vieux domestique attaché à la maison Aubigny depuis trente ans.
On prit le chemin de la station.
Le cocher ne pouvait pas perdre un seul mot de la conversation qui s'établit entre Rousselin et Lecerf. Aussi le faux oncle parlait-il très-haut pour être encore mieux entendu par le cocher de madame Aubigny.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. ftl
— J'aurais bien volontiers passé une heure encore avec ces dames, dit Rousselin, mais je m'en dédommagerai bien la prochaine fois. Madame Âubigny est une femme pleine de bon sens et d'amabilité : on est bien avec elle. — C'est vrai, mon oncle ; on la quitte toujours avec regret. — Il y a si peu de femmes, ajouta Rousselin, avec lesquelles on puisse causer simplement, naturellement, sans être obligé de dire toutes ces bêtises qui courent le monde et n'ont pas le sens commun ! — Eh bien ! mon oncle, je suis beaucoup plus jeune que vous, et j'ai par conséquent moins d'expérience; pourtant j'avais déjà reconnu la vérité de ce que vous venez de dire , à tel point qu'mie conversation avec une femme me paraît la chose du monde la plus fastidieuse ; on n'y gagne rien, et on s'expose à perdre ce qu'on sait. — Comme elle est distinguée, aussi, mademoiselle Clémence Âubigny ! dit Rousselin sans affectation. — Et comme elle est instruite, ajouta Lecerf. — Moi, dit Rousselin, je suis trop ignorant pour juger de l'instruction des autres; mais il me semble qu'il doit y avoir peu déjeunes personnes plus instruites que mademoiselle Aubigny. — Et plus modestes, ajoutez cela, mon oncle. — Et plus modestes, cumme tu dis. Elle parle peu, et tout ce qu'elle répond est supérieurement pensé. Moi, quand mademoiselle Aubigny ouvre la. bouche pour dire la moindre parole, j'ouvre toutes mes oreilles, je suis sûr que ce qu'elle va dire mérite d'être écouté. C'est bien rare chez une jeune personne de dix-huit à vingt ans. — ^Aujourd'hui, ajouta Lecerf, mademoiselle Clémence a très-peu parlé ; mais, à ma dernière visite, où vous n'étiez pas, mon oncle, nous engageâmes une discussion historique dans laquelle, je l'avoue, votre neveu fut battu. — Vraiment 1 s'écria Rousselin. — Oh ! complètement battu, mon oncle. Eh bien I cette victoire ne la rendit pas orgueilleuse ; elle garda cette grâce modeste qui va si bien aux jeunes femmes , et que dans leurs triomphes les jeunes hommes n'ont jamais. — Tu as bien raison.
Rousselin fit arrêter la voiture à deux cents pas de la station
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de Bougival, et descendit avec son prétendu neveu, mais non sans avoir remercié le cocher en termes bienveillaats.
Lorsque les deux hommes furent seuls , un changement subit s'opéra sur leurs visages et dans leurs accents.
— Séparons-nous tout de suite, dit Rcusselin ; tu monteras à Saint-Germain ; moi, je descendrai à Paris. — Où nous retrou* verons-nous, Pritchardp — Demain, à midi, avec Benoît, aux Catacombes. Dès ce moment, nous ne nous connaissons plus ; allons à la station, chacun de notre côté. L'affaire Âubigny mar* chebîen, très-bien. La petite laide est prise. Il y a des généraai qui prennent des citadelles avec des chemins couverts, des tm" chées, des redans, des gabions, des zig-zags; ces généraux sont des imbéciles. A quoi diable cela sert-il de prendre des citadelles? Quand on a ce talent de stratégie, il faut l'employer s prendra une fennne ornée de trois millions. Adieu, Leeerf.— Adieu, Pritchard, à demain !
La Maison île RouMelia*
Dans le voisinage de l'Observatoire, et sur le chemin qu'un guide nous faisait suivre autrefois, lorsque nous allions visiter les Catacombes, on trouvait encore en 1849 une petite maison de deux étages, ayant un vaste jardin, à l'extrémité duquel une maçonnerie nouvelle avait ajouté une cour, fermée par quatre murs très-peu élevés. Cette maison n'était pas isolée, de peur de paraître suspecte ; à sa droite et à sa gauche d'autres maisons se prolongeaient avec l'intention évidente de fonder une rue, dans des temps meilleurs.
X Rousselin s'était établi dans cette maison, où il donnait à ses
voisins l'exemple de toutes les vertus domestiques, civiles et agricoles.
Au lever du soleil, on le voyait parcourant son jardin» et veillant avec une sollicitude minutieuse sur les espaliers, les melonnièrea, la faisanderie, les légumes, la basse-cour» Le soir, aprè$ le coucher du soleil, il promenait l'arrosoir avec un discerne^ ment admirable, selon les besoins des espèces, sur toute sa famille végétale, lorsque la pluie faisait trop attendi'e ses faveurs. Jamais un orgue de barbarie, un chanteur nomade, un bohémien d'Alsace, un savoyard d'Auvergne, ne passaient de* vaut la porte de Rousselin, sdns recevoir le petit sou demandé, ce qui ravissait d'admiration les voisins, dans ce quartier indit gent. Rousselin rédigeait aussi, par cojnplaisaqçe gratuite, le^ pétitions adressées aux milii^tres et 4 la lU^irie d^ douaiôfqei arr<^ndissement; il conseiUiut aux familles de fi^ire vacciner )e^ enfants; il prêchait l'économiç À ses voisines; il rempUs^ail exactement son service de garde natio^^l ; il votait pour le can-» didat du ministère ; il était abonné au Mmiteur, et il présidait un comice agricole qui n'existait padt et dont il parlait toujours* Une telle manière de vivre est plus que suffisante po\pr conquérir dans son quartier la réputation de Curius Deptt^tus ou de Valeriue Publicola.
Une vieille femme de ménage et un valet de f^rme , e:ipert dans la culture des jardins, composaient toute la domesticité de cet homme, et ils exaltaient partout d'autant plus volontiers la frugalité de Rousselin, qu'il leur était permis à eux de se nourrir à leur fantaisie; le maître ne lésinait que sur lui, Au reste, disait-il, ce sont \h mes goûts ; je puis vivre de peu, mais je ne veux pas imposer mes goûts aux autres. Ces propos se redisaient dans le voisinagB, les femmes montraient Rousselin à leurs maris et à leurs enfants, lorsqu'il sortait, avec son antique habit, pour aller voir jouer aux boules, disait-il ; et un quart- , d'heure après, il s'asseyait dans un cabinet particulier ches» l^inson, où il dînait sur ime carte de vingt francs.
Ce quartier solitaire fut un jour mis en émoi par un phénomène : on vit arriver une calèche découverte , attelée de deux chevaux sérieux, et qu'un numéro de régie n'humiliait pas. Un domestique, à livrée bleue, descendit du siège, et ôtant son chapeau galonné, il prit les ordres de deux femmes assises àzm la calèche, et demanda la demeure* de M. Rousselin. À ce nom vénéré, une pléiade de voisins fit irruption sur la voie publique, et tous, chantant les louanges de Rousselin, se disputèrent l'honneur d'indiquer son domicile. La calèche se remit en marche, et s'arrêta devant une porte indiquée, par trente mains.
En ce moment, Rousselin se faisait ressembler à un homme qui travaille. Il tressait avec de la paille une natte d'espalier pour les prévisions de l'hiver. Son valet de ferme accourut et annonça,, en les défigurant selon l'usage de tout domestique, les noms des dames Aubigny. Rousselin se leva précipitamment, de l'air d'un homme qui rougit d'être surpris dans une toilette trop négligée , et secouant une poussière absente avec une grande agilité de mains, il fit quelques pas pour recevoir les visiteuses millionnaires qui, d'après ses justes prévisions et selon leurs promesses, devaient tôt ou tard se rendre diez lui.
Après les préliminaires obligés : — Excusez-moi, dit Rousselin ; excusez-moi, mesdames, si je vous reçois ainsi ; vous ne m'aviez pas fait l'honneur de m'annoncer votre visite, et vous êtes reçues par un paysan. — Mais voilà ce qui nous plait, dit madame Aubigny ; croyez-vous qu'il y ait un métier plus noble que celui que vous faites en ce moment ? — Ah ! madame, le monde ne raisonne pas ainsi, et... — Nous ne sommes pas le monde, nous, interrompit madame Aubigny ; ainsi ne nous faites pas l'injure de nous croire asservies à des préjugés absurdes... Savez-vous, monsieur Rousselin, que votre maison est fort difficile à trouver? Heureusement, vous avez des voisins qui vous connaissent beaucoup, et qui servent de guides dans ce quartier. Nous vous devions une visite depuis longtemps, et aujourd'hui, en venant à Pari» avecma fille, pour donner une
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signature chez mon notaire, nous avons prolongé notre promenade jusque chez vous. — Madame, dit Rousselin en s'inclinant, je ne m'attendais pas à cet honneur aujourd'hui, et... — Nous venons aussi vous rappeler votre promesse. . . c'est demain jeudi. . . — Oui, madame, oui, mon neveu est prévenu... il est en ce moment au cours de géologie, au Jardin-des-Plantes. — Mais votre neveu, M. Lecerf, dit madame Auhigny en riant, veut donc devenir universel ? — Oh I madame, c'est, je puis dire, un aflfamé de science. S'il n'était pas aussi robuste, j'aurais déjà conçu quelques craintes pour sa santé. — Votre jardin est charmant, dit mademoiselle Clémence, en rejetant son voile sur le chapeau de paille ; il n'y manque que des fleurs. — Ah I mademoiselle, dit Rousselin sur un ton d'esquise bonhomie, les fleurs ne rendent rien. — Que le plaisir de les voir, ajouta Clémence. — C'est trop peu pour un jardinier qui vit de son jardin, poursuivit Rousselin avec une figure béate. Tenez, mademoiselle, regardez ce terrain en amphithéâtre si bien exposé au midi ; il y avait des fleurs autrefois : j'en ai fait une melonhière. Je vends mes primeurs quelque chose comme une moyenne de quinze francs le melon, chez Chevet ou aux grands chefs du Palais^Royal. Je soigne ces individus comme un père ses enfants. Très-souvent au milieu de l'hiver, la nuit, quand il neige, j'écoute, et il me semble entendre des plaintes par ici ; alors je me lève, et je regarde si le vent n'a rien dérangé dans les abris, si aucune plante ne souffre, si aucune cloche n'est brisée, si tout le monde enfin se porte bien. Ah 1 mesdames, si vous saviez ce qu'il en coûte pour faire manger aux riches de bons petits pois, en avril I
Ces paroles furent dites par Rousselin avec un ton si naturel, que les dames Auhigny en furent émues aux larmes. Cet attendrissement ne fut pas perdu pour l'œil subtil qui ne laissait rien échapper ; aussi Rousselin poursuivit son cours de faux -propriétaire.
— Tenez, mesdames, dit-il, voilà tout un espalier de pêches
qu'il faut soigner comme de jeunes filles. Tous ces fruits verts que vous voyez ont un nom et sont numérotés sur un regbire que j'ai là-haut. — Vraiment I dit madame Aubigny, en agitant son ombrelle sur sa tête. — Oui, madame ; je sais ainsi ce (pie tel arbre me promet et ce qu'il me donne à l'échéance. — Il ne vous donne jamais ce qu'il vous a promis? demanda Clémence. — Hélas 1 non, mademoiselle, répondit Rousselin avec tristesse, les arbres sont comme les hommes. — Ah ! il y a des exceptions, dit madame Aubigny. — Oui, mais pour les arbres, remarqua mélancoliquement Rousselin. — Quoil dit en riant madame Aubigny, vous n'excepterez pas au moins votre neveu M. Lecerf. — Oh ! celui-là, madame, le pauvre garçon ! est un homme à part. Mais je n'aime pas le flatter. — Même en son absence, monsieur Rousselin? — Oui, madame, de peur de m'habituer à le flatter quand il est présent ; qui donne de l'orgueil à l'homme le perd. Je ne veux pas perdre mon neveu... Vous voyez ce jardin, madame ; vous voyez qu'il est tenu convenablement ; eh bien 1 si Dieu me laisse vivre dix ans encore, je veux que ce jardin donne un revenu net de cent cinquante louis, et alors je serai heureux de dire à Lecerf: Mon aoiii voilà ce que ton oncle te laisse ; il a travaillé pour toi, et avec ce petit morceau de terre, on ne meurt jamais de faim, quoi qu'il arrive... Et alors, madame, je crois que je mourrai content. C'était une charmante idylle en action; il n'y manquait qu'un spectateur, car les trois personnages semblaient avoir trop d'émotion pour faire la remarque froide qu'ils composaient un tableau vivant et champêtre. Rousselin regardait son jardin avec des yeux humides de tendresse et sa figure prenait une expression pastorale qui aurait trompé les plus forts observateurs. Quant aux deux femmes, elles étaient véritablement émues, et elles échangeaient des regards d'intelligence , comme si ell^ eussent apporté un secret avec elles, et que le moment leurpit" rût favorable pour faire arriver aux lèvres ce qu'elles cachaient dans le cœur.
Rousseliû, selon son habitude, lisait la pensée intime sur le visage des dames Aubigny ; mais ce n'était point un industriel novice, et il ne compromettait aucun succès par trop d'empressement. L'affaire lui paraissait évidemment en bon chemin ; l'habile ingénieur serrait de près, avec ses tranchées ouvertes, la citadelle des trois millions, et pourtant il comprenait qu'une faute énorme pouvait «tre commise en pareil c^s par de moins adroits. La moindre allusion au mariage, faite par la bouche de Rousselin, était une grossière erreur de stratégie de siège. Le coup de maître était de provoquer l'initiative du côté de madame Aubigny ou d'arriver à un de ces moments d'effusion réciproque où la même chose est proposée à la fois par les deux parties intéressées, où la même idée éclate en duo comme une soudaine inspiration, quoiqu'elle soit mûrie depuis longtemps.
Les hommes de l'espèce de Rousselin réussissent presque toujours dans leurs opérations. Sans le savoir, Tartufe a rendu un grand service aux industriels de cette catégorie parisienne. Tout le monde connaît Tartufe, et la méfiance générale ne s'exerce que contre un homme vêtu de noir, qui parle un langage sucré, assaisonné de dictons mystiques. Mais si un perfide industriel se présente dans une famille , habillé comme tout le monde, et ne parlant jamais ni de l'Église , ni du ciel , il a de fortes chances de succès. La société des dupes n'est en garde que contre les faux dévots, suivis de haires et de disciplines, et elle ser précipite avec toute confiance entre les bras d'un homme qui porte un frac bleu et parle agronomie, canalisation, commerce : dès son premier mot, Tartufe serait aujourd'hui chassé de tous les salons ; ses successeurs, transformés, sont accueillis partout, et ils fonctionnent avec un raffinement inouï et qui s'élève à la hauteur du progrès où nous sommes arrivés en toute chose à la faveur de notre civilisation.
Rousselin affecta de se donner tous les petits ridicules du propriétaire, et ne fit pas grâce d'un légume aux dames Aubigny; il mit ses pêches au-dessus des pêches de Montreuil. ses raisins
hS SALONS ET SOUTERRAINS D£ PARIS.
au-dessus de ceux de Fontainebleau, ses faisans au-dessus de ceux de M. Deschapelles , son jardin au-dessus de tous les jardins, et ne dit pas un mot de son neveu, malgré les adroites provocations de madame Aubigny. Enfin, après une très-longue visite, la mère et la fille prirent congé de Rousselin, qui les accompagna jusqu'au seuil de sa maison.
Sans perdre une minute, cet homme rentra dans le jardin, le traversa lentement, ouvrit avec nonchalance la porte de la petite cour, à l'extrémité du potager, et, se protégeant, dans un angle du mur, contre l'indiscrétion des regarda voisins , il souleva une trappe, alluma une des lampes disposées sur la première marche de l'escalier, et, par les sinuosités souterraines qu'il avait lui-même creusées, il gagna l'ancien escalier abandonné des Catacombes et descendit à la chapelle du 2 septembre pour y trouver ou y attendre ses deux associés.
Cette cour avait une autre porte qui s'ouvrait sur un terrain désert, dont Benoît et Lecerf possédaient chacun une clé. Ces deux hommes pouvaient ainsi descendre aux Catacombes sans passer par la maison et le potager de Rousselin.
Quand ils furent réunis tous les trois, Rousselin prit la parole et annonça, dans ses moindres détails, la visite des dames Aubigny. Ensuite, prenant le ton doctoral du maître devant ses élèves, il leur dit :
— Vous le voyez, nous sommes sur le point de faire réussir la plus importante de nos affaires : les autres réussiront quand celle-ci aura triomphé de tous les obstacles. C'est à présent que nous devons redoubler de vigilance, de finesse, de tact, de sagacité, d'observation. Chacun de ces mots est le germe d'un succès ; pesez-les tous bien. Nous avons contre nous un ennemi formidable... Savez-vousle nom de cet ennemi? — Le Code pénal ! dit Benoît. — Tu es un enfant, continua Rousselin en haussant les épaules ; cet ennemi se nomme le hasard. Il faut donc enlever au hasard toutes ses combinaisons fatales , il faut être plus intelligent que lui. En général, les hommes les plus fi«5
échouent, parce qu'ils ne prennent que les trois quarts des précautions exigées pour une réussite. Le succès demande qu'on exagère les précautions ; ainsi, quand on les a prises toutes, il faut en prendre davantage. Il n'y a jamais de luxe en pareil cas. — C'est juste, remarqua Lecerf. — Ayez à votre service le domestique le plus fidèle, poursuivit Rousselin, ayez la femme de ménage la plus muette, un jour arrivera infailliblement où ce domestique et cette femme vous trahiront sans le savoir et vous feront échouer la veille d'une réussite infaillible. Hasardez- vous de parler dans l'endroit le plus secret, entre associés, d'une affaire mystérieuse, vous serez entendu par un mur, un arbre, un pavé ; des regards lointains et invisibles peuvent même comprendre à vos gestes, à votre immobilité , à votre attitude, le sens des paroles que vous avez prononcées à voix basse. Vous n'entendez pas pour la première fois ces recommandations; mais je vous les redirai souvent encore, jusqu'à ce qu'elles fassent partie intégrante de vous-mêmes comme votre chair et vos cheveux. — Oh ! nous les entendons toujours avec plaisir, dit Lecerf. — Vous devez les entendre avec profit, continua Rousselin. Songez que nous jouons une partie d'échecs sur un échiquier immense, que nous devons deviner le mouvement futur de toutes les pièces de notre adversaire , et que nous ne devons pousser les nôtres sur une case qu'après la certitude acquise du succès. — Très-bien 1 dit Benoît. — Demain, ajouta le maître, nous dînons chez les dames Aubigny. Il faut nous préparer à cette entrevue décisive par la méditation. Soyons sobres à ce ' dîner, d'abord pour donner une haute idée de notre tempérance, et ensuite pour empêcher nos bouches de dire une de ces sottises filles du Champagne et du bordeaux. — Oh 1 de ce côté, je ne crains rien, dit Lecerf. -r- Je le sais , mon petit Lecerf, mais tu le vois, j'exagère les précautions; profite de mon exemple... Demain, il faut, Lecerf, que lu frappes un grand coup, et nou^ allons enlever toute chance au hasard. Tu vas me comprendre. H n'y a pas de plus brillante conversation que celle qu'on pré-
pare, de même qu'il n'y a pas de plus beau discours impiOTisé que celui qu'on apprend par cœur pendant six mois. Donc, nous userons demain de ce procédé... — Ah 1 voyons, dit Lecerf en se frottant les mains. -^ Ne m'interromps pas... écoute... Ayant le diner, nous ferons avec ces dames une promenade dans le verger; elles voudront me rendre ce que je leur ai donné aujourd'hui, c'est inévitable. Jei cueillerai un abricot vert ou mur, n'importe, et je dirai : Voilà un fruit que j'aime beaucoup ; c'est le véritable fruit parisien. Alors, toi, Lecerf, tu m'interrompras en disant : Mon oncle, c'est un fruit de U Perse, et on le nomme en latin Persicus, à cause de son origine. Je te regarderai d'un air étonné. Mademoiselle Clémence voudra retenir le nom, et tu le prononcera9 une seconde fois. Après, tu feras l'histoire de l'abricot, et tu diras qu'il a été apporté de la Perse par Sylla. Eh bien 1 m'écrierai-je d'un air stupide , j'aime beaucoup ce Sylla qui nous a fait un si beau cadeau. C'était un grand misérable ! répliqueras-tu, et même tu peux ajouter d'autres injures contre Sylla, qui est mort depuis deux mille ans, et que nous ne craignons plus. -*• Ce plan est superbe ! dit Lecerf en riant.— Attends donc ! poursuivit Roussèlin. Moi, je prendrai la défense de Sylla, toujours à cause des abricots, et toi, prenant un air grave, tu commenceras un cours d'histoire sur les proscriptions de Rome, sur les guerres civiles de Marins, sur la dictature de Sylla, proclamée quatre-vingt-deux ans avant Jésus-Christ. N'oublie pas cette date ; elle produira un effet énorme sur les trois millions. Enfin, pour te donner les airs d'un historien impartial, tu ajouteras ceci, en propres termes : A mes yeux, Sylla n'a été grand qu'à la bataille d'Orchomène, lorsque, voulant rallier ses légions en fuite, il s'écria : « Je mourrai ici » glorieusement, moi 1 mais vous, soldats, lorsque les Romains » vous demanderont : Où avez-vous laissé votre général ? vous » répondrez : A Orchomène. » — Alors, Pritcbard, vous m'applaudirez, dit Lecerf. — Non, c'est madame Aubigny qui t'applaudira, et mademoiselle Clémence sera plus laide que jamais
dans son enthousiasme historique. Moi, je me contenterai de dire : Je savais bien qu'un homme qui a inventé les abricots devait être un grand homme. Gela ne signifie rien du tout, mais si j'avais le malheur de dira une chose spirituelle, tout serait perdu. Mon petit Lecerf, exagérons encore, il n'y a pas de maL Ce soir, ouvre ton histoire romaine , et lis trois ou quatre fois l'histoire de Sylla et de Marins. De cette manière, nous ne quitterons pas Sylla pendant tout le dîner. — Maisy mon cher Pritchard, Sylla m'est connu depuis longtemps. — Pas assez, Lecerf, pas assez; ne sois point présomptueux... Voyons, Lecerf, en quelle année ce Sylla est-il mort? — Attendez... attendez, Prit-* chard... je vais vous le dire... il est mort... en... -^Allons, tu ne le sais pas. Mon petit Lecerf, Sylla est mort soixante^ix-sept ans avant notre ère. — ^Je l'aurais appris ce soir.-- Soit, mais tu l'ignorais ee matin. — Et à moi, demanda l'avocat, quelles ins^ tructions as4u à me donner?— A ton tour, Benoit, dit Rousselin. Je connais le journal que reçoivent les dames Aubigny ; voici l'adresse du bureau, écrite au crayon... Maintenant, voici l'annonee et la réclame que tu feras insérer aujourd'hui pour demain. Paie bien, et marchande un peu. Écoutez cette lecture, et donnez-^oi votre avis, comme membres du public :
« Pour paraître prochainement, les trois premiers volumes de » VHistoire comparée des nations de VEurope moderne^ par » Adrien Lecerf. Cet ouvrage, fruit de longues et laborieuses » études, est le brillant début d'un historien qui va conquérir » une place éniinente dans la littérature sérieuse. Les volumes » paraîtront simultanément à Berlin, chez Schneider, 11 Bem- » Strass; à New-Yorck, chez Julius Clarke, 27 Seminary- » Square; à Londres, chez Thomas Milne, 16 Ming-William" » Street [strand). »
— Comment trouvez-vous cette annonce et cette réclame? demanda Rousselin« — Elle est effrayante de vérité, répondit Benoît. — Point d'observation? — Aucune, dit Lecerf. — Va donc
au-dessus de ceux de Fontainebleau, ses faisans au-dessus de ceux de M. Deschapelles , son jardin au-dessus de tous les jardins, et ne dit pas un mot de son neveu, malgré les adroites provocations de madame Âubigny. Enfin, après une très-longue visite, la mère et la fille prirent congé de Rousselin, qui les accompagna jusqu'au seuil de sa maison.
Sans perdre une minute, cet homme rentra dans le jardin, le traversa lentement, ouvrit avec nonchalance la porte de la petite cour, à l'extrémité du potager, et, se protégeant, dans un angle du mur, contre l'indiscrétion des regarda voisins , il souleva une trappe, alluma une des lampes disposées sur la première marche de l'escalier, et, par les sinuosités souterraines qu'il avait lui-même creusées, il gagna l'ancien escalier abandonné des Catacombes et descendit à la chapelle du 2 septembre pour y trouver ou y attendre ses deux associés.
Cette cour avait une autre porte qui s'ouvrait sur un terrain désert, dont Benoît et Lecerf possédaient chacun une clé. Ces deux hommes pouvaient ainsi descendre aux Catacombes sans passer par la maison et le potager de Rousselin.
Quand ils furent réunis tous les trois, Rousselin prit la parole et annonça, dans ses moindres détails, la visite des daines Âubigny. Ensuite, prenant le ton doctoral du maître devant ses élèves, il leur dit :
— Vous le voyez, nous sommes sur le point de faire réussir la plus importante de nos affaires : les autres réussiront quand celle-ci aura triomphé de tous les obstacles. C'est à présent que nous devons redoubler de vigilance, de finesse, de tact, de sagacité, d'observation. Chacun de ces mots est le germe d'un succès ; pesez-les tous bien. Nous avons contre nous un ennemi formidable... Savez-vousle nom de cet ennemi? — Le Codepénal ! dit Benoît. — Tu es un enfant, continua Rousselin en haussant les épaules ; cet ennemi se nomme le hasard. Il faut donc enlever au hasard toutes ses combinaisons fatales , il faut être plus intelligent que lui. En général, les hommes les plus fins
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. kg
échouent, parce qu'ils ne prennent que les trois quarts des précautions exigées pour une réussite. Le succès demande qu'on exagère les précautions ; ainsi, quand on les a prises toutes, il faut en prendre davantage. Il n'y a jamais de luxe en pareil cas. — C'est juste, remarqua Lecerf. — Ayez à votre service le domestique le plus fidèle, poursuivit Rousselin, ayez la femme de ménage la plus muette, un jour arrivera infailliblement où ce domestique et cette femme vous trahiront sans le savoir et vous feront échouer la veille d'une réussite infaillible. Hasardez- vous de parler dans l'endroit le plus secret, entre associés, d'une affaire mystérieuse, vous serez entendu par un mur, un arbre, un pavé ; des regards lointains et invisibles peuvent même comprendre à vos gestes, à votre immobilité , à votre attitude, le sens des paroles que vous avez prononcées à voix basse. Vous n'entendez pas pour la première fois ces recommandations; mais je vous les redirai souvent encore, jusqu'à ce qu'elles fassent partie intégrante de vous-mêmes comme votre chair et vos cheveux. — Oh ! nous les entendons toujours avec plaisir, dit Lecerf. — Vous devez les entendre avec profit, continua Rousselin. Songez que nous jouons une partie d'échecs sur un échiquier immense, que nous devons deviner le mouvement futur de toutes les pièces de notre adversaire , et que nous ne devons pousser les nôtres sur une case qu'après la certitude acquise du succès. — Très-bien I dit Benoît. — Demain, ajouta le maître, nous dînons chez les dames Aubigny. Il faut nous préparer à cette entrevue décisive par la méditation. Soyons sobres à ce dîner, d'abord pour donner une haute idée de notre tempérance, et ensuite pour empêcher nos bouches de dire une de ces sottises filles du Champagne et du bordeaux. — Oh 1 de ce côté, je ne crains rien, dit Lecerf. -r- Je le sais , mon petit Lecerf, mais tu le vois, j'exagère les précautions; profite de mon exemple... Demain, il faut, Lecerf, que tu frappes un grand coup, et nousî allons enlever toute chance au hasard. Tu vas me comprendre. H n'y a pas de plus brillante conversation que celle qu'on pré-
faire insérer tout cela de suite, ajouta Rousselin; observe bien ceci : Tannonce doit paraître à la quatrième page ; la réclame à la troisième. C'est important. — Mais je fais une réflexion, dit Lecerf d'un air soucieux. — ^Voyons ta réflexion, demanda Rousselin. — Cette histoire que nous annonçons avec tant de pompe ne paraîtra jamais ? — Sans doute, à moins que tu ne veuilles l'écrire! — Dieu m'en garde?... Mais alors que penseront les dames Aubigny? — Avant l'échéance de prochainement^ ce qui est une date très-vague, tu seras marié. — Et quand ma femme me demandera des nouvelles de mon histoire? — Ce sera au commencement de l'hiver; nous mettrons adroitement le feu à ton cabinet de travail. Tes précieux manuscrits seront dévorés par les flammes ; tu te livreras au plus violent désespoir, et tout sera fini. — ^Ce diable de Pritchard a toujours un expédient à son service. — Rien n'est si aisé, mon petit Lecerf. L'intelligence, c'est l'invention perpétuelle. Il n'y a que les animaux qui n'inventent pas. Ah! un mot encore, Benoît. Ente présentant au bureau du journal pour l'insertion de cette annonce, mets des lunettes vertes, une cravate presque blanche et un habit noir, vieux et étriqué. Il faut que tu ressembles à un historien. Tu es censé portei* toi-même ta réclame et tes éloges ; cela se voit. — Pritchard, dit Benoît, je suivrai toutes ces recommandations. - As-tu des nouvelles fraîches de Célestine? — Oui; je lui ai fait hier une petite visite à Saint-Mandé. Elle est enchantée de Lecerf et de sa lecture de l'autre soir. — Tout marche bien de ce coté aussi, dit Rousselin : on peut courir deux lièvres à la fois, mais jamais deux femmes. Célestine aura son tour après Clémence Aubigny, mes amis ; ce mariage projeté, ou pour mieui dire ces trois millions de dot absorbent, en ce moment, toutes mes facultés ; mais je sens que toute ma passion pour la belle veuve de Saint-Mandé se réveillera plus terrible, lorsque nous serons millionnaires, et c'est alors que j'aurai besoin de toute mon intelligence, de toute mon audace, de toute la force victorieuse de mes combinaisons. — Pritchard, dit Lecerf, tu n'es qu'un
grand homme incomplet. Cette passion pour Gélestine te diminue de vingt pieds. — J'en conviens, dit Rousselin, en s'inclinant d'un air humble, mais qu'y faire! je dois payer mon tribut à la nature. Samson s'est laissé couper les cheveux par Dalila; Hercule a filé du chanvre aux pieds d'Omphale ; Annibal a été endormi, à Cappue, par Olimpia ; Marc-Antoine a suivi la galère de Cléopâtre; et moi, je suis donc excusable si j'aime un peu trop les charmes blonds de Gélestine Desglajeux. Mes excuses sont donc dans l'antiquité. — Seulement, observa Benoit, nous te ferons remarquer humblement que toutes ces anciennes femmes ont fait faire des sottises énormes à leurs héroïques amants. — Eh bien .1 dit Pritchard, je vous promets de ne pas les imiter ju«qu'à la fin.
Les trois associés se séparèrent. Rousselin rentra dans sa maison pour s'asseoir à une table frugale, où il conquît de nouveaux titres à l'estime de ses voisins, en assaisonnant des racines cuites, comme Curius Dentatus, dont la gravure ornait sa •modeste salle à manger.
Le cousin Maurice.
Nous avons suffisamment indiqué le plan d'attaque combiné avec une grande adresse stratégique contre la dot californienne de Clémence Aubigny. Toute place bien assiégée doit être prise au moment assigné par l'ingénieur. Aussi, pour ne pas retarder la marche de l'action dram^que, nous supprimerons les détails intermédiaires et oiseux, en abordant tout de suite les infaillibles résultats que devait amener la tactique de Rousselin.
D'après les conseils de son maître, en agissant à Tinverse de tous les prétendants, le jeune Lecerf avait porté le trouble dans . le cœur de la pauvre fille millionnaire, car le eœur aocomplit toujours ses nobles fonctions, en dépit de la'diffbrmité de U figure, et même la laideur est l'indice d'une sensibilité eitrème qui manque souvent à la beauté.
Rousselin avait beaucoup compté sur le dîner, où Lecerf tira un feu d'artifice d'érudition incroyable. Les rôles furent joués conformément au programme, et madame Aubigny, perdant un peu la tête, dans les brouillards du dessert et du Champagne, hasarda quelques mots vagues sur le mariage et les ennuis des femmes recluses dans un château et poursuivies par des fats ou des spéculateurs. Eousselin feignit de ne pas comprendre, et provoqua des paroles plus claires. Madame Aubigny, qui tenait le secret de sa fille, alla cette fois plus loin, et Rousselin la regarda fixement avec des yeux béats, et se dessina ensuite dans une attitude de réflexion.
Le dîner fini, et pendant que Lecerf et Clémence poursuivaient une dissertation sur la guerre sociale que Sylla, disait la jeune fille, avait eu la gloire de terminer, Rousselin offrit gravement le bras à madame Aubigny, et d'un ton pénétré, il sollicita encore quelques explications pour avoir le droit, ajouta-t-il, de faire une démarche grave. Cette fois, la bonne femme se contenta de sourire et d'encourager du regard. Rousselin feignit de prendre son courage à deux mains, et comme s'il eût obéi à une inspiration soudaine,, il demanda Clémence k sa mère pour son neveu Lecerf. Madame Aubigny, émue aux larmes, serra la main de son interlocuteur, et tout fut conclu en uii instant. Les millionnjkires ne connaissent pas les obstacles et les retards. Une faucille d'or coupe les buissons de fer.
Légalement parlant, il n'y eut dans cette grande affaire iedustrielle rien de repréhensible, excepté une légère altération de tîhifihre dans l'acte de naissance de Lecerf, qui* fut ainsi officiellement vieilli de dix ans, par les archives de Nevers, sa ville
natale. Le mariage fut célébré sans pompe à Tégliae de Bougival, et quelques parents de la famille Aubigny, obscurs marchands de soieries eu gros, furent seuls invités. Clémence, vêtue de blanc et couronnée des fleurs nuptiales, excita d'étranges propos de raillerie villageoise chez les curieux de Bougival. Lecerf , habillé avec une gaucherie académicienne, et cherchant avec effort un maintien distingué, se donnait en public une raideur pompeuse, dessinée la veille par Rousselin. Madame Aubigny voyait dans tous ces défauts de son gendre le bonheur futur de sa fille ; elle aurait donné tous les jeunes dandis des loges de TOpéra po.ur ce savant provincial de trente^cinq ans, étranger aux habitude^ d'un monde corrpmpu, et apportant à sa femme un cœur pur qu'aucune passion antérieure n'avait flétri.
Le soir même du mariage» après le repas, Rousselin fit ses adieux à madame Aubigny, à sa fille et à Lecerf, et malgré les prières qui lui furent faites pour le retenir au château, il s'obi^ tina à partir pour rentrer dans sa petite maison de l'Observatoire.
— En avançant en âge, dit-il, on prend des habitudes que rien ne peut rompre. Je ne pourrais pas dormir dans un château : j'ai besoin de ma petite chambre et des attentions de ma vieille Igouvemante. Lecerf le sait bien. Adieu donc, mes chers parents, il faut que je soigne mon jardin. **- Et quand vous reverrai-je, mon cher oncle, demanda Leberf?— Mais nous nous verrons sou* vent, je Tespère, très-souvent, pas tous les jours comme autrefois, parce que maintenant, mon ami, tu te dois à ta femme. Une vie nouvelle commence pour toi ; je n'ai pas besoin de te dicter de8 leçons, elles sont dans ton cœur. Adieu, mes chers parents 1 —Et comment comptez-vous retourner à Paris? demanda madame Aubigny. — Mais par le chemin de fer. — Y pensez-vous? Il n'y a plus de convois. — Alors je ferai la route à pied. -— Nous ne souffrirons pas cela, mon cher monsieur Rousselin, dit madame Aubigny avec feu : voici mon neveu Maurice qui doit partir pour-le Havre demain, et qui est obligé de rentrer à Paris. Nous4ui avons fait préparer une voiture, et il vous
5« SALOKS ET SOUTERRAIiNS DE PARIS.
accompagnera. — Cela ne dérange personne? demanda Rousselîn. — Mais non, au contraire, cela arrange tout le monde. Il est fort tard, monsieur RousseKn, et vous aurez dans Maurice un compagnon solide. C'est un jeune marin de Tanger et de Mogador. — Ah 1 je ser^i enchanté de faire route avec mon cousin Maurice, dit Rousselin en serrant la main du jeune homme.
On s'embrassa longuement de part et d'autre, et la voiture partit, emportant Rousselin et Maurice sur l'ancienne route, destituée par le chemin de fer.
Maurice Aubigny était le fils d'un marchand de la rue des Bourdonnais; à treize ans, une impérieuse vocation maritime l'enleva aux rues étouffées du vieux P^ris, et le mit à bord du vaisseau le Marengo, où il ût ses premières courses. Blessé à l'attaque de Tanger, Maurice, qui avait le grade d'enseigne, obtint un congé assez long, pour revoir sa famMle et se rétablir dans l'air natal.
A l'époque ou notre histoire se passe, Maurice avait vingtquatre ans ; c'était un jeune homme qui avait pris à la mer toutes les vertus qu'elle donne : la vigueur, la franchise, le courage, l'insouciance, le dévoùment, la gaîté. Nous le connaissons assez déjà par ce peu de lignes, nous le connaîtrons mieux plus tard.
— Ainsi donc, vous dites que nous sommes cousins, monsieur Rousselin? demanda Maurice, en s'asseyant sur le devant de la voiture. — Cousin d'alliance, dit Rousselin en riant avec bonhomie, puisque mon neveu épouse votre cousine. — Ah I puisque vous le dites, je le crois. Je ne connais, moi, que les titres et les grades de la marine militaire... Voilà un mariage qui a été bien vite bâclé, n'est-ce pas, mon cousin? — Oh! pas si vite que vous croyez, mon cousin Maurice, dit Rousselin de Tair d'iui homme adroit qui veut sonder l'opinion de son interlocuteur; seulement, nous avons tenu ce mariage secret à cause de... ^^ cause de quoi? répliqua vivement Maurice. — A cause des jaloux... Votre cousine a été demandée en mariage par tant d'amateurs!... — D'amateurs de dot, nous le savons. Eh hienl on
envoie les jaloux au diable. — Ils n'y vont pas, et ils font du tort aux honnêtes gens. — Quel tort? je ne comprends pas. — N'avait-on pas dit déjà que madame Aubigny, votre tante, aurait dû donner un jeune homme à votre cousine Clémence ? — Et que lui a-t-elle donné ? — Ah ! mon neveu Lecerf n'est pas ce qu'on appelle un jeune homme; il a trente-cinq ans sonnés. — Déjà ! il n'a pas l'air de les avoir... Et puis, est-ce qu'un homme de trente-cinq jlus est vieux? — Ah 1 il pourrait être plus jeune. — Vous dites là une fameuse naïveté, cousin Rousselinl — Je voulais dire que votre cousine Clémence est bien jeune pour l'âge de mon neveu. — Ma foi I si cela leur convient à l'un et à l'autre, le monde n'a* rien à voir là-dedans. — Vous savez, mon cousin Maurice, que le monde se mêle de tout. — C'est un mariage parfaitement assorti.
Rousselin respira : ce cousin Maurice, avec sa tournure de marin, l'inquiétait depuis la veille. L'apparition inattendue de ce jeune homme au milieu d'une famille de bons bourgeois lui avait fait vaguement pressentir quelque empêchement au mariage de Lecerf, et il accueillit donc avec une grande joie intérieure les derniers mots si rassurants du cousin. Malgré cela, Rousselin n'était pas fâché de savoir que Maurice devait partir pour le Havre le lendemain.
— Ainsi, vous nous quittez bientôt, monsieur Maurice? demanda Rousselin d'un ton plein d'intérêt, vous allez vous embarquer au Havre? — M'embarquer au Havre sur un paquebot, comme simple voyageur, pour aller à Southampton. — Reprendre votre service ? — Que diable dites-vous là, monsieur Rousselin ? Est-ce que je sers dans la marine anglaise ? Je vais en Angleterre pour me promener. — Ahl j'enteniis... ejccusez-moi, monsieur Maurice ; je suis tout-à-fait ignorant de ces choses. Otez-moi de mon jardin, et je ne sais rien absolument... Vous allez donc visiter l'Angleterre? — Oui, je profite de mon congé. — Mais nous aurons le plaisir de vous revoir bientôt ? — Oh ! je ne serai absent que deux on trois mois au plus. — Et après, vous rentrez
58 SALONS £T SOtJTERHAINS DE PARIS.
«n France? — Je rentre à Paris, et peut-être je quitterai le seN vice, d'après les conseils des médecins, parce que Tair de la mer n'est pas bon pour ma blessure. — Tant mieux! mon cousin Maurice, nous nous verrons plus souvent. Je suis sûr que vous aimerez mon neveu Lecerf. En voilà un qui est instruit, et qui ne vous ferait pas les questions saugreaues que je vous fais ! — Aussi a>t-il trouvé la femme qui lui convient, dit Maurice; ma cousine Clémence a plus d'instruction qu'un amiral, et plus d'esprit qu'un préfet maritime.... Par malheur elle est... Enfin, on ne peut pas tout avoir... Poixr moi, je suis habitué à la figure de Clémence, eh bien I je ne la trouve pas si laide qu'on le dit dans la famille. ^^ Comment ! interrompit Rousselin avec une indignation modérée, on dit cela dans la famille t Certainement ma nièce, madame Lecerf, n'est pas une beauté, mais elle n's rien de désagréable dans sa personne. «^ l^lle est ce que sont tant de femmes, dit Maurice. — Voilà le mot, ajouta Rousselin; hier, je me suis promené deux heures aux Tuileries ; je n'ai pas vu une jolie femme, une seule. — Ensuite, dit Maurice, il faut dire que ma cousine Clémence a un caractère adorable, une humeur douce, une bonté qui vaut peut-être mieux que la beauté. Aussi, moi, je l'aime comme une sœur.. . — Je le crois bien, dit Rousselin : une cousine germaine, c'est presque une sœur. — A tel point, ajouta Maurice, qu'un jour je me suis battu pour elle. — Vraiment? dit Rousselin en riant faux. — Oui , monsieur Rousselin. — Contez-moi cela, mon cousin Maurice. — Voici, poursuivit le cousin, voici l'histoire, je puis vous la conter, car vous êtes de la famille... Clémence n'avait alors que quinze ans. Un de ces adroits spéculateurs qui vont toujours à la chasse des héritières se présenta chez ma tante Aubigny, en qualité de voisin de campagne, pour lui rendre une visite. Ce voisin se nommait Javéyron.
Pendant tout l'été, notre homme firéquenta le château et se montra très«galamment assidu auprès de ma cousine. Enfin, l'automne venu, il la demanda en mariage. Ce Jave^ron ne
manquait pas d'esprit ; il ayait une tournure agréable et beau<> coup dd distinction dans les manières. Ma tante Aubigny était sur le point de lui donner ma cousine, lorsque le basard amena au cbâteau un de nos parents qui connaissait Javeyron , et le connaissait trop bien. Ce qu'il nous conta de lui fit suspendre le mariage. On alla aux informations, et on apprit que Javeyron, quoique à peine âgé de trente«deux ans, avait déjà fait deux faillites quasi-frauduleuses, et laissé mourir une première femme de chagrin, en lui dévorant sa dot... — Le misérable ! s'écria Rousselin. — Attendez donc, monsieur Rousselin , ne m'interrompez pas. — ^ C'est que , mon cousin Maurice , s'écria Rous« selin indigné, lorsque j'entends raconter dès choses aussi odieuses, je ne suis plus maître de moi I Est-il possible qu'il y ait de pa«reils hommes I — Il y en a peu, dit Maurice en calmant Rousselin, mais il y en a... laisseZ'*moi continuer... --Oui, continuez.
— Lorsque ma tante Aubigny eut appris toute l'histoire de Javeyron , elle se promit bien de le recevoir comme il le méritait...
— Moi, interrompit Rousselin, je l'aurais fait arrêter par le procureur du roi. Ah I je sens que je serais dur avec les fripons I
— Écoutez, monsieur Rousselin... Un jour, notre Javeyron se présente an château pour conclure définitivement le mariage, disait-il. Alors, madame Aubigny prit un air de dignité, regarda cet homme en face, et, en présence de ma cousine, lui ordonna de sortir. Javeyron joua l'êtonnement, mais ma tante ne recula pas devant les explications demandées, et elle dit tout. Furieux i*être découvert, le prétendant se leva, et prenant sa voix la plus ironique, il dit en montrant ma cousine : — Madame ^vous au-* riez dû remercier un homiàe courageux comme moi qui consentait à épouser t^mt de laideur, pour le faible dédommagement l'un million ! — ^A cette odieuse parole, ma cousine poussa un cri léchirant, et s'évanouit ; ma tante se précipita sur elle pour lui lonner du secours, et à la faveur de ce trouble, Javeyron sortit lu château impunément. — Oh I s'écria Rousselin, voilà des *hoses que je ne pourrais croire, si un autre me les racontait 1
pourquoi ne s'est-il pas trouvé là un homme qui... — L*homme s'est trouvé, monsieur Rousselin... j'avais alors dix-neuf ans au plus, et j'étais à Toulon, embarqué sur le Diadème ; une lettre de ma famille m'annonce Taffront reçu par ma pauvre cousine. Je demande un congé de quinze jours, je prends une chaise de poste , j'arrive à Paris, je cherche Javeyron, je le trouve, je lui fais une insulte sanglante, et le lendemain , il recevait une balle en pleine poitrine, au bois de Yincennes, et rendait le dernier soupir. — Très-bien 1 très-bien ! dit Rousselin avec une émotion dont Torigine était équivoque. — La chose faite , je reviens à Toulon... — Et si ce M. Javeyron , demanda Rousselin avec une assurance factice , avait refusé de se battre ? — Je l'aurais poignardé ! dit Maurice avec une voix qui perça la poitrine de Rousselin. — Au fait, dit-il, c'était mérité. — C'est que, voyezvous, monsieur Rousselin , poursuivit Maurice avec un accent énergique, nous avons, nous, marins, des devoirs à remplir; il ne nous est pas permis de laisser l'ombre de l'insulte sur la robe d'tme parente. Nos familles doivent rester intactes à l'endroit de l'honneur. Ainsi, voilà ma cousine mariée à M. Lecerf, votre neveu. Je suppose que Clémence soit insultée, eh bien ! sans faire tort à M. Lecerf, je crois qu'il n'entend rien du tout aux armes... — Ohl absolument rien, dit Rousselin avec naïveté, c'est un garçon que j'ai élevé comme une jeune fille ; ses armes à lui sont ses livres. Il s'est fait remplacer pour deux mille francs, à l'époque du recrutement militaire, deux mille francs que j'ai payés de ma bourse... -7 Ron ! ajouta Maurice , voilà donc un mauvais défenseur de femmes... et vous , monsieur Rousselin? — Moi !... oh 1 moi 1... si je me trouvais présent, là, quand on insulte une cousine , une nièce, je prendrais un ^meuble et j'assommerais le misérable qui aurait osé... Mais quant aux armes, j'y entends moins encore que mon neveu. — Et bien I si un pareil malheur arrivait, dit Maurice, et si j'étais aux Grandes^ Indes , j'arriverais en paquebot pour venger l'honneur de ma famille et ce que j'appelle mon pavillon domestique, aussi sacré
pour moi que le pavillon national. — Noble jeune homme ! dit Rousselin.
Et prenant affectueusement les mains de Maurice, il les serra.- La voiture entrait à Paris, et Rousselin dit à son compagnon : — Je vais descendre ici et prendre un cabriolet à la première station. Je ne veux pas vous donner la peine de m'accompagner à rObservatoire. — J'accepte volontiers cette offre, dit Maurice, parce que j'ai une longue lettre à écrire avant de me coucher, et je dois être levé à cinq heures du matin. — Si vous écrivez à madame Aubigny, dit Rousselin, dites-lui que j'aurai l'honneur de la voir après-demain. — Écrire à ma tante ce soir, répondit Maurice en souriant ; je ne suis pas assez bon neveu pour cela...
J'écris à une personne — Ah ! je comprends ! je comprends !
dit Rousselin d'un air qui visait à l'intelligence ; vous écrivez à une ])ersonne qu'on ne nomme pas... Est-ce qu'il y aurait encore un nouveau mariage sous cloche, dans la famille ? Excusez cette expression d'horticulteur. — Un mariage ? Ah ! monsieur Rousselin, je laisse marier les autres, moi 1... Écoutez, entre hommes on peut tout se dire... et puis, j'aime à parler de ces choses... à mon âge cela se conçoit... il ne nous suffit pas d'être heureux ; nous voulons avoir des témoins de notre bonheur... — ^Voyons ! voyons I dit Rousselin en inclinant l'oreille d'un air joyeux , comme un homme affamé de confidences. — Je suis amoureux. — Parbleu ! je le crois sans peine, Maurice ; à votre âge j'étais amoureux de toutes les jolies femmes. — Oh ! moi, je n'en aime qu'une ; ce n'est pas un caprice, c'est une passion. — Vous l'épouserez alors? — Oh! non... Ce n'est pas une femme qu'on épouse. — Elle est donc mariée ? — Pas du tout. — Alors je ne vous comprends pas, Maurice. — C'est pourtant bien clair, monsieur Rousselin. — Excusez-moi, Maurice, je ne suis pas un homme du monde, moi ; je suis un jardinier de l'Observatoire. ï>emièrement votre tante et votre cousine m'ont surpris tressant de la paille pour mes espaliers. — Eh bien I dit Maurice d'un ton enfantin, je suis amoureux d'une actrice. — D'une actrice !
iS SALONS BT SOUTERRAINS DE PARIS.
Est-ce possible ? Une femme de théâtre 1 — Oui. C'est la mode aujourd'hui ; on n'aime plus ^e les femmes de théâtre.— Et les antres? — On les époose. — Vraiment, mon cousin Mamice, vous m'en apprenez de belles, ce soir I Si nous passions trois jours ensemble, je serais, à la fin du troisième, moins bête que je ne suis... Et tous Taimex donc beaucoup, cette comédienne ? — A la folie I elle est belle, jeune, charmante. Elle rit toujours, elle danse toujours, elle parle toujours. C'est un oiseao, une rose, un papillon, et elle est sagel Oh I sage comme la vertu. — C'est l'essentiel, Maurice. — Un prince russe lui a offert, le mois dernier, cinq mille roubles pour une mèche de ses cheveux ondes. Elle a donné les cheveux et a refusé l'argent. C'est bien beau, n'est-ce pas ? — Oui , mais elle aurait mieux fait de refuser les cheveux aussi. Excusez rignoranee d'un jardinier. — Pas du tout ; elle a bien agi. Une actrice se doit pas se brouiller avec les Russes pour une boucle de eheveux. Une actrice a besoin d'amis et de soutiens ; elle yeut être applaudie au théâtre , et les Russes applaudissent beaucoup, Darce que c'est, dit-on, l'usage dans leur pays. — Et vous allei quitter votre actrice demain ? — Oui, hélas ! mais pour deux mois seulement. Nous nous écrirons trois fois par semaine, c'est convenu. Elle écrit comme un ange. — Mon cousin Maurice, a \ en votre absence je pouvais vous être à Paris de quelque utilité, ne me ménagez pas. — Merci, monsieur Rousselin. Mon absence ne sera pas longue... Ne parlez pas à ma tante de mes amours.-' Oh I fit donc 1 je n'en parlerai à personne I — Ainsi donc, ait revoir, monsieur Rousselin. . . voilà des voitures de place sur cettif station. — Adieu, mon cousin Maurice, adieu, et à bientôt! FM restez pas longtemps chez les Anglais... Je n'aime pas les Ao' glais, moi ; je ne sais pas pourquoi, mais je ne les aime pas* C'est une habitude d'enfance. — Monsieur Rousselin, dit MaO' rice en serrant les mains de ce cousin faux, vous avez àsn na* vetés charmantes ,. et un caractère de franchise qui me plaît.] Nous serons bons amis, je le prévois. — ^Je ne suis qu'un homind
simple, répondit Roosselin d'un air ingénu, mais je crois avoir le cœur bon et Tamitié sincère.
Les deux hommes se séparèrent comme d'anciens amis, en échangeant encore de vives paroles d'affection.
Après le déport de Maurice, la figure de Rousselin s'assombrit et $on expression devint méditative. Il ressemblait beaucoup, en ce moment, au joueur d'échecs qui , surpris par la marche d'une pUce inattendue, cherche sur ses cases un soutien encore inconnu. Maurice venait de jeter une vague épouvante sur l'échiquier de Rousselin.
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Uae wilrée de celte éfeque*
Maurice était à l'âge heureux de tromperies innocentes ; il ne partait pas pour le Havre, il n'allait pas en Angleterre; il comptait disposer d'une autre façon du budget que ses parents lui avaient voté, en assemblée de famille, pour étudier les mœurs de nos Toisins.
Il descendit de voiture sur la place de la Madeleine, la renvoya par la même route à Bougival, et descendit les boulevards jusqu'à la hauteur de la rue la plus sensuelle de Paris. Toutes les boutiques d'industrie tranquille étaient depuis longtemps fermées ; les restaurants et les cafés de la zone italienne étaient encore ouverts pour les soupers, les glaces et les veillées du jeu. Le jour finis,sait pour le travail, il commençait pour l'oi^ siveté.
Le jeune marin marchait d'un pas très-rapide, comme s'il eût craint d'arriver trop tard k un rendez-vous. Arrivé devant un
numéro qu'il cherchait aux lueurs du gaz, il sonna, monta l'escalier d'un pas de descente jusqu'au second étage, et entra dans un appartement qui retentissait d'éclats de rire, de cliquetis de porcelaines et de voix tumultueuses; c'était un souper de minuit^ un souper selon les mœurs de l'époque de Pritchard.
«Un jeune femme et quinze convives de l'autre sexe étaient assis autour d'une table décorée de fleurs, de candélabres et de fruits; le désordre du service annonçait que le repas touchait à sa fin.
— Ces messieurs, dit la reine du souper, excuseront M. Maurice Aubigny s'il arrive si tard : il sort d'un repas de noces; il vient de marier sa cousine.
Deux jetmes gens se séparèrent pour ménager une place à Maurice, et l'un d'eux lui adressa gaîment cette question :- Votre cousine est belle, cela va sans dire ? — Elle est mieux que cela, répondit Maurice. — Mieux que belle ! diable 1 et qu'a-t-elle donc de plus que la beauté? — Elle a trois millions ded^t.
Le convive regarda en face Maurice, prit un verre de Champagne, se leva, et dit d'un ton solennel : — Messieurs, je propose un toast à la cousine de mon jeune voisin, elle a trois millions de dot. Mademoiselle Augusta, je vous en souhaite la moitié à votre premier mariage. — C'est tout juste ce qu'il faut pour vivre honnêtement, dit mademoiselle Augusta, et yous, monsieur Edouard de^Gentabrun, je vous souhaite d'être mos premier mari. — Après moi? dit Maurice. — Monsieur Maurice Aubigny, ajouta la jeune femme, vous n'avez pas le droit de dire des folies ; vous n'avez pas soupe avec nous. — Mais je sors d'un mariage. — Il fallait y rester. Nous n'aimons pas ceux qui arrivent tard. — Comment ! s'écria Edouard de Gentabnm. il y a donc des gens qui ont trois millions 1 — Il y a mon cousin, dit Maurice ; je ne connais pas les autres. — Et pourquoi n'avez-vous pas épousé votre cousine, vous, monsieur? — J^ sais pourquoi, dit Augusta. — Parce que j'ai le défaut d'arriver toujours trop tard, dit Maiurice. — Ce n'est pas le véritable
motif, ajouta la jeune femme. La cousine de M. Maurice a une réputation de laideur qui Ta forcée à s'exiler dans la banlieue. Elle a épousé un savant qui a perdu les yeux en déchiffrant du chinois. — Comment ! dit Edouard , votre cousin est aveugle î
— Je ne veux pas démentir madame, dit Maurice. — Et que fera-t-il de ses trois millions, ce savant aveugle? demanda Edouard. — Il donnera une subvention à Thospice des Quinze- Vingts. — Eh bienl moi, ajouta Edouard, si j'avais un cousin tri millionnaire, je l'obligerais à me faire une subvention. — Et s'il vous la refusait? dit Maurice. — Je me vengerais. — Comment ? — Je ferais la cour à ma cousine. — Oh ! le cousin de M. Maurice ne craint rien de ce côté, remarqua la jeune femme.
— Au reste, dit Maurice, puisque la folie d'une conversation de minuit nous fait dire toutes ces choses contre mon nouveau cousin, je dois dire sérieusement que M. Lecerf... — Ah ! il s'appelle Lecerf ! interrompit Edouard avec un éclat de rire. — ' N'est-ce pas un nom comme un autre ? demanda Maurice. ^— C'est juste, monsieur Maurice, continuez. — Je dirai donc, poursuivit Maurice, que monsieur Lecerf m'a fait, à table tout à l'heure, les offres les plus séduisantes. — Ah ! écoutons les offres, dit Edouard. — Nous étions au dessert, continua Maurice ; c'est le quart d'heure des expansions. « Mon cousin, ni'at-il dit, êtes-vous bien satisfait de votre état de marin? Oui, ai-je répondu ; mais par raison de santé je suis forcé de renoncer au service. C'est ce que votre cousine me disait ce matin, a-t-il ajouté. Cependant vous devez avoir la passion des voyages, n'est-ce pas? Oh! toujours! Craindriez-vous un traversée jusqu'au fond du golfe du Mexique? Non. Avez-vous entendu parler des ruines des villes Mexicaines ? Sans doute. Vous savez qu'elles se rattachent à l'antique histoire des Incas? Je l'ignorais. Vous savez alors que la religion , l'architecture , les caractères symboliques des Mexicains ont une grande analogie avec tout ce que nous connaissons des Égyptiens ? Je l'ignorais aussi... » — Ah ça ! mais quel diable de conte à dormir debout'
nous faites-yous là 1 interrompit Edouard. ^ — Laissez donc parler, dit la jeune femme. — Attendez donc la fin, monsieur, poursuivit Maurice. — BuYons un verre de Champagne dans Tentr'acte, monsieur Maurice, dit Edouard; à la santé des Mexicains 1 — Je veux bien, dit Maurice... « Ne seriez-vous pas curieux, ajouta mon cousin, de visiter ces ruines merveilleuses et de recueillir sur les lieux des notes pour Thistoire? A condition que je ne prendrai que des notes, ai-je répondu. Oui, on écrirait l'histoire pour vous. Et qui l'écrirait? Votre cousine. Ma cousine 1 Oui, oui, les femmes écrivent toutes aujourd'hui; pourquoi votre cousine n'écrirait-elle pas comme les autres ? Au fait, c'est juste ; et qui payerait les frais d'un voyage si eouteui? Belle demande 1 moi, ou pour mieux dire, votre cousine... Écoutez-moi... Clémence m'a remis ce matin ses écouoiniesde jeune fille pour en disposer à mon gré ; elles s'élèvent à une somme de* 40,000 francs, tout en belles pièces d'or. Votre cousine veut que cette somme soit employée à quelque chose d'utile. Pourrais-je mieux l'employer qu'à votre voyage aux ruines du Mexique? Ma foil j'accepte la somme et le voyage, mon cousin Lecerf. Il ne s'agit donc plus alors, a-t-il ajouté, que d'aller au Havre et de demander des renseignements sur les navires en partance pour le golfe du Mexique. Ce soin me regarde, ai-je répondu... » — Et vous partez donc pour le Mexique? interrompit Augusta. — Je me suis réservé une conditioa secrète. — Laquelle, monsieur? — Eh I puisqu'elle est secrète, je ne puis la confier à personne... — Pas même à moi?- Excepté à vous.
Edouard était devenu pensif, et il paraissait ne plus écouter que d'une oreille la conversation.
Tout à coup il sortit de ses réflexions, et reprenant son verre de Champagne, il dit : — Monsieur Maurice, je bois à votre cousin. — De tout mon cœur. — Et celui-ci encore à l'histoire de votre cousine. — Je ne recule pas. — Et encore celui-ci à toute votre famille. —J'accepte toujours, il n'y a que l'eau douce
que je crains. — Maintenant, causons affaires, dit Edouard... Nous sommes ici réunis pour soigner le début de mademoiselle Augusta, et nous avons promis de lui faire un triomphe au troisième acte, de la couvrir de fleurs au quatrième, et de la rappeler à la chute du rideau. — Oui ! oui 1 crièrent en chœur les convives, excepté Maurice. — C'est que, messieurs, j'aurai bien besoin de votre appui; l'idée seule de ce début me donne le frisson. — Que craignez-vous, dit Edouard ; vous êtes belle, jeune, faite à ravir ; vous avez une chevelure noire superbe , des bras de statue grecque, des pieds d'enfant, des yeux incendiaires, un organe de violoncelle, une âme de feu, une mémoire ihiraculeuse. Il ne vous manquait qu'un théâtre, et on vous le donne. Paraissez, débutez, et vous aurez la gloire... Messieurs, buvons à la belle reine du festin 1 à la divine Augusta ! — Dans vos dons généreux, dit la jeune femme, vous en avez oublié un, monsieur Edouard. — Lequel? — Le courage. — Vous l'aurez; celui-là ne vient à l'artiste qu'après le lever du rideau et le {premier applaudissement y comme au marin après le premier coup da canon. N'est-co-pas, monsieur Maurice? — C'est vrai. — Je bois avec monsieur Maurice au courage d' Augusta.
Toutes ces jeunes têtes s'échauffaient, et la mousse du Champagne étincelait dans les yeux des convives et de la reine du festin; un seul n'avait qu'une exaltation factice : c'était un de ces cerveaux privilégiés qui savent rester froids au milieu d'un incendie général.
— Il me vient une idée, s'écria Edouard ; je veux tirer l'horoscope de mademoiselle Augusta. Qu'on me donne des cartes. — Ahl très-bien! monsieur Edouard, dit la jeune femme; j'ai la superstition des cartes... — Ce n'est pas une superstition, dit Edouard, c'est une religion. Apportez des cartes, nous aUons attrapper l'avenir.
Augusta fit un signe aux domestiques ; on ôta la nappe, qui fut remplacée par un châle boiteux, et l'habile Edouard commença la cérémonie, à la grande joie de tous.
Résumant tous les incidents de la conjuration magique, le devin prononça d'un ton solonnel ces paroles ; — Vous avez une traîtresse blonde représentée par la dame de carreau , qui veut contrarier votre début dramatique, mais vous obtiendrez ' un triomphe dans la maison, comme Tatteste Tas de cœur. Le dix de pique annonce les larmes qui seront versées sur vos malheurs du quatrième acte. Vous aurez donc ce qu'on appelle un succès de larmes, le plus beau de tous les succès, car le public, en sortant de table, demande à pleurer pendant deux actes au moins ; c'est son bonheur. Le dix de trèfle prédit un succès d'argent, qui sera suivi d'un procès, comme le prouve cet homme de loi, représenté par le roi de carreau, mais vous gagnerez votre procès, ainsi que l'affirme le huit de trèfle, dont l'oracle a été infaillible jusqu'à ce jour. Messieurs, je bois à la santé du roi de carreau ! — Je bois avec d'autant plus de plaisir à la santé de ce roi, que l'autre soir, chez l'ambassadeur, il m'a fait gagner un banco de cent louis. — Monsieur Edouard, dit Augusta, je vous remercie de votre horoscope. Vous m'avez donné du courage et je ne redoute plus mon début. — Si nous taillions maintenant un petit lansquenet de famille? dit le convive du banco de cent louis. — Si cela peut amuser ces messieurs, je le veux bien, dit Augusta. — Mais, s'écria Edouard en frappant la table, mais à condition que la première mise ne sera que de cinquante centimes, et que le plus fort banco ne dépassera jamais cinq francs. — Oui! oui! dirent plusieurs voix; c'est convenu.
Et le jeu commença dans toute l'innocence de ce point de départ.
Toutes les fois qu'un des convives voulait s'écarter du programme consenti par tous, Edouard le rappelait aux principes du jeu, et il recevait une félicitation d' Augusta.
Cependant, on a beau débuter avec modestie dans un jeu quelconque, il se rencontre bientôt infailliblement des joueurs qui perdent une somme de quelque valeur. Edouard le savait
bien. Uù des perdants viola le programme et déposa résolument sur le tapis une première mise inconstitutionnelle, en disant : Tout va à la pièce.
Edouard feignit une profonde irritation et s'écria ; — Messieurs, nous violons le programme. — Bah 1 s'écria un autre, les programmes ne sont faits que pour être violés. -— Messieurs, dit Augusta, les allusions politiques sont interdites.
A la faveur de ces deux plaisanteries, le jeu prenait des proportions effrayantes ; en vain la maîtresse de la maison , qui parlait sérieusement, et l'habile Edouard de Gentabrun, qui parlait perfidement, firent-ils des efforts combinés pour arrêter cette marche ascendante des bancos; les oreilles étourdies par le Champagne n'écoutaient plus, et Maurice, plus révolté que les autres, après avoir cherché dans les recoins de sa bourse une dernière pièce absente, se lançait dans la voie aventureuse et infinie du jeu sur parole et ne reculait devant rien.
Edouard de Gentabrun, seul resté calme au milieu de cette orgie aléatoire, se donna bientôt Fair d'un homme qui se laissé entraîner par l'ivresse générale, et déchira lui-même le dernier lambeau du programme qu'il avait écrit.* Au reste, le moment des récriminations était passé ; la fièvre du jeu avait supprimé les phrases oiseuses et les allusions politiques; on ne parlait que la langue du lansquenet ; on n'écoutait que les formuler techniques du sacrifice ; on ne regardait que le flux et le reflux des cartes peintes, les cascades d'or et d'argent, les billets de banque roulés en chiffons , et dissimulant leur valeur. La belle Augusta, dévastée par le fléau enivrant, n'obtenait pas même un rogard adorateur, avec sa chevelure ruisselante, sa figure aux reflets de pourpre, ses épaules et ses bras nus, où l'ivoire prenait les teintes de la flamme. Le jeu avait emporté toutes les autres passions, et lui, passion égoïste, jalouse, souveraine, il régnait seul sur son trône qui est une table sous un tapis*.
Un formidable duel venait de s'engager comme par hasard, entre Maurice et l'auteur du programme,, l'habile Edouard de
Gentabrun. Comme dans les combats d'Homère, tous les joueurs s'étaient arrêtés pour suivre de Toeil les prouesses des deux champions ; le banco s'élevait à cent louis. Edouard tenait les -cartes et Maurice s'acharnait à la poursuite de son dernier coup victorieux, qui n'arrivait pas : c'était le spectre fugitif, l'ombre vaine ^e Shakespeare, l'homme de toutes les prévisions, a nommée banco dans Macbeth. A chaque triomphe, Edouard secouait mélancoliquement la tête, et disait: Est-il possible, un jeu commencé à cinquante centimes i Maurice n'écoutait plus ; il suivait en aveugle la funeste obsession du délire, il arrivait, par échelons rapides, au maximum inisolvable de quinze cents louis. Edouard passa la main.
'^Jela prends I dit Maurice.
Et saisissant un tronçon de sixain, il dit d'une voix sourde:
—Allons, messieurs, il 7 a quinze cents louis. — Où sont-ils? demanda une voix ironique. — Ils sont sur ma parole, répondit Maurice. —Rendez-les visibles, dit la même voix. — Commentl s'écria Maurice, personne ne me fait banco.
Silence général. Maurice jeta brusquement les cartes sur la table et dit : — C'est bien 1 monsieur Edouard de Gentabrun, je vous dois quinze cents louis. — Je les attends, répondit firoidepent le vainqueur. — Parbleu I s'écria Haurice,on n'a pas qoinie cents louis dans sa poche. —On doit les avoir, si on les joue, remarqua Edouard froidement.
Maurice n'avait rien à répliquer à cette maxime : il se len. prit congé de la maîtresse de la maison, salua la société joyeuse et sortit.
Maurice en habits de noce se retrouva sur le boulevard arant deux heures du matin ; quelques voitures stationnaient, au coin de la rue Grange-Batelière, et les cochers appelaient ce passant* dont le gaz trahissait l'opulence, et qui paraissait en proie à une vive agitation.
A force d'entendre retentir à son oreille ces mots provocateurs: Monsieur f une voiture! Maurice s'arrêta devant une cita(2inf<
dont là portière s'onyrit aussitôt. Après quelque hésitation, il sauta par dessus le marche-pied et entra. Le cocher ayanea là tête dans l'intérieur,' pour recevoir un ordre et une destination : Tordre n'arrivait point.
Maurice était absorbé dans ses réflexions, et, flottamt entré divers partis à prendre, il ne savait à quoi se déterminer.
Enûn il se décida au bout d'un quart-d'heure , en entendant la Yoix pressante du cocher qui lui disait : Eh bien I monsieur, partons^nous?
Les cochers de la nuit ne sont pas polis somme ceux du jour; cela se conçoit, ils sont tous somnambules. — A Bougiyal! dit Maurice.— A Bougivall répéta le cocher, je ne connais pa* ce quartier.— Prenez la route de Saint-Germain.— Du faubourg? — De la ville, vous dis-je, et allez bon train , je vous donnerai un pour-boire de cinq franjîs. — J'en suis bien fâché, monsieur, mais mon cheval est sur le flanc; il a travaillé tout le jour, et nous attendions, lui et moi, une dernière course de nuit dans le voisinage, pour aller nous coucher. — Eh bien? j'en frouveraî un autre, dit.Maurice en se levant pour sortir. — Hais iom mé payerez ma course? — Quelle course? demanda Maurice.— Eh î monsieur, voilà une demi-heure que nous sommes arrêtés ! — Et vous appelez cela une course? — Je crois bien, les courses de nuit ne sont jamais longues. Ces messieurs et ces dames qui sortent des restaurants après minuit demeurent tous rue Yivienne ou rue Saint-Lazare : je fais donc quatre courses par heure, et à trois francs. Damel nous connaissons le métier 1 Les joueurs qui ont perdu rentrent à pied chez eux ; il n'y a donc que les joueurs heureux qui prennent une voiture, et ceuxrlà payent bien.
Maurice entendait des murmures sourds et menaçants sur le pavé de la station » et redoutant une émeute de cochers nocturnes, il prit une sage détermination. Se trouvant dans la même position que le joueur de Regnard, qui n'avait pas un sou pouf acheter un licoUf il indiqua le domicile d'Augusta, avec l'in-
tention de contracter un léger emprunt, qui lui permettrait de payer une course hors barrières et d'atteindre Bougival , même avec un cheval et un cocher endormis.
Le numéro indiqué, la voiture partit avec une rapidité inocmnue des voitures du jour. Cette citadine se fit wagon. Le cocher avait hâte de revenir prendre son rang de file à Vamncage du boulevard.
Les vitres de l'appartement d'Augusta rayonnaient eacore «ur la rue, ce qui démontra au malheureux joueur que la partie continuait toujours. Il sonna d'une main timide ; on ouvrit. Il monta d'un pas de fantôme, et à l'antichambre il fit demander mystérieusement mademoiselle Augusta.
La jeune femme arriva et prêta à Maurice le dernier louis que le lansquenet dévorant lui avait laissé.
— Vous venez de faire une sottise abominable, lui dit-elle, et j'en ai la fièvre pour vous.. — Joue-t-on encore? demanda Maurice.— Belle demande 1 on jouera jusqu'à midi, jusqu'à ce soir peut-être. On attendra vos quinze cents louis. Vous êtes parti sans donner votre adresse. C'est une dette d'honneur.— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Maurice en dévastant ses cheveux avec des doigts convulsifs, je n'ai pas une minute à perdre ! adieu!
Mki
Une nuit de noces.
Tous les parents de madame Aubigny, invités au mariage de Clémence, s'étaient retirés, à minuit, dans les appartements qu'on leur avait préparés au château. Les deux époux savouraient la fraîchepr d'une soirée charmante , 5ur la terrasse, ^
Lecerf ayant mis la conversation sur l'astronomie et le livre des Mondes de Fontenelle, paraissait absorbé dans les réflexions émouvantes que donne le spectacle d'une nuit de la fin de juin. — Le jour, disait Lecerf, est comme une femme blonde, la nuit est comme une femme brune. Ce mot , chère Clémence, n'est pas de moi ; je voudrais bien l'avoir inventé ; il est de Fontenelle. Ce spirituel savant passait toutes ses nuits, en été, dans le parc de la marquise de Yalbreuse, qui était brune comme la nuit. Fontenelle avait alors trente-cinq ans; l'âge des austères passions ; madame de Yalbreuse en avait vingt-quatre. Leurs entretiens roulaient sur les étoiles et ne s'écartaient jamais de là. Fontenelle ne comprenait point que les hommes fussent assez fous pour laisser passer sur leurs têtes toutes ces merveilles radieuses et nocturnes, sans leur donner des regards sublimes qui se prolongeaient jusqu'au jour. En été, le sommeil est une véritable insulte faite à l'œuvre céleste de Dieu. Ceux qui ne sont pas soumis aux dures obligations du travail quotidien doivent veiller toute la nuit, pour chanter l'hymne religieux de l'admiration aux splendeurs de ce firmament étoile.
Clémence écoutait son mari avec une soumission respec* tueuse, comme une femme qui sort de la mairie et de l'église, sous la récente impression de la lecture de l'article du Code et de l'homélie de l'autel. Au reste, la jeune épouse du jour était ravie, à cause de ses goûts, d'entendre son mari s'abandonner à cet enthousiasme astronomique, qu'elle prenait au sérieux, car rien de grave et d'inspiré comme le visage, l'accent, le maintien de Lecerf dans ces moments difficiles. Il ne venait pas même à l'esprit de Clémence le hasard de penser qu'on se mariait tout exprès dans le but unique de causer astronomie sur la terrasse d'un château, et que les frivolités des nuits nuptiales étaient abandonnées comme consolation aux pauvres gens qui sont obligés de se lever avec le soleil pour répondre aux exigences du travail.
Lecerf était superbe, et à chaque regard qu'il lançait malgré
lui, et par politesse, sur le visage de sa femme, il commençait une théorie nouvelle sur les systèmes de Leibnitz, de BernouilU, de Kepler, de Fontenelle, de Newton , de Humboldt. Il proposa même à Clémence d'admettre les tourbillons de Descartes pour vivre en bomie intelligence conjugale,; et la jeune femme se rallia tout de suite à ce système, avec une touchante résignation qui faillit lui mériter la première caresse de son mari. L'enthousiasme toujours croissant de Lecerf suspendit cette expansion. Le jeune homme s'éleva jusqu'aux soleils doubles inventés par Humbolt, et parla ensuite des successions infinies des voies lactées ; d'éclipsés continuelles que jouent ensemble les lunes de Jupiter ; de l'anneau de Saturne, lune immense qui cercle un monde ; des comètes qui désertent leur tourbillon natal pour faire une trouée chez le voisin, et rehtrent chez elles ensuite, après avoir prédit une catastrophe politique, comme un journal échevelé ; enûn résumant le Cosmos, livre qui donne l'inventeur des richesses de Dieu^ il se plongea dans les abîmes de rinûni, et fit pleuvoir, comme Humboldt, des cataractes de mondes sur nos têtes, déjà trop faibles pour porter un chapeau.
En attendant, la nuit marchait, et une teinte d'opale éclaircissait la zone de l'orient. Un incident vulgaire et fort terrestre suspendit la première leçon d'astronomie conjugale. On entendit tinter la sonnette à la grille du château.
— Voici bien ce triste monde I dit Lecerf ; il y a, dans ce simple coup de sonnette , tout un cours de philosophie. Nous tombons du ci^l dans la réalité humaine et bourgeoise ? — Mais qui peut sonner à cette heure ? demanda Clémence avec une sorte d'effroi. — Qu'importe le sonneur ? dit Lecerf ; lé mal est fait... Cependant, il faut aller voir. C'est peut-être un accident du chemin de fer de Rouen, et on vient demander du secours. — C'est très-possible I dit la jeune femme ; même ce ne doit être que cela. Courons à la grille. — Oui, chère Clémence, je reconnais là votre bonté de femme. Allons secourir des malheureux.
Lecerf et sa femme attirés par un second coup de sontiette, plus fort que le premier, traversèrent rapidement l'allée, et Clémence poussa un cri de joie en reconnaissant Maurice son cousin. — Nous, l'avons deviné ? s'écria-t-elle, c'est un mal- •heur ! mon cousin allait au Havre. — Oui, oui, c'est un malheur I dit Maurice en refermant la grille , que Lecerf venait d'ouvrir. — Vous n'êtes pas blessé ? demanda vivement Clémence ? — Je suis très-blessé, répondit Maurice, et je viens ici chercher des médecins.
Alors, le jeune homme raconta la déplorable histoire de sa nuit.
— Que Dieu soit béni 1 dit Clémence, ce malheur n'est rien 1 — Ce n'est rien du tout, ajouta Lecerf ; ces blessures-là, on les guérit aisément. — Oui, observa Maurice, mais il faut les guérir tout de suite ; le lendemain elles vous donnent la gangrène du déshonneur. — C'est vrai, dit Clémence, et nous les guérirons, tout de suite si mon mari le permet. — Ma chère amie^ dit Lecerf, notre- mariage commencera par une bonne action et la plus belle des nuits. — Attendez-moi un instant, ajouta Clémence. Et elle partit légère comme la gazelle qui court à l'abreuvoir. Cette robe blanche qui s'agitait gracieusement dans l'ombre nocturne de l'allée, emportant avec elle la pensée d'une bo^ne action, obtint un regard amical de Lecerf. C'était le premier. L'élève de Rousselin s'étonna lui-même en découvrant au fond de son âme un sentiment de bienveillance ; mais cette réûexion fut rapide comme l'éclair; car il fallait écouter Maurice qui éprouvait le besoin de raconter une seconde fois tous les détails de sa triste campagne du lansquenet.
Lorsque Clémence arriva, les premières lueurs de l'aurore perçaient les feuilles des arbres, et Lecerf éprouva ujû nouveau saisissement, en revoyant cette ûgure sur laquelle la beauté de l'âine venait de faire irruption. La jeune femme dit à son eousin, d'une voix mélodieuse et consolante comme la voix de la Providence: — Voici, Maurice, mes économies déjeune fille ; mon
mari les connsût déjà ; voici le remède de vos blessures. Allez vous rendre votre bonheur.
Maurice tomba aux pieds de Clémence, et baisa la frangede sa robede mariée. Leeerf ressentit une troisième émotion, et cette fois il s'en effiray a, car il lui semblait que les yeux terribles de Rousselin étincelaîent à travers les arbres, et suivaient tous ses mouvements.
Mais ce n'était qu*un bien faible rayon qui traversait un cœur dépravé. Leeerf se rendit bientôt justice à lui-même ; il fut honteux de trois éclairs de faiblesse et se promit énergiquement de se corriger de sa vertu.
— Mon cher cousin Maurice, dit-il, vous ne devez plus revoir ces gens-là, ni ces hommes, ni cette femme... — Et pour payer ma dette ? interrompit Maurice. — Laissez-moi parler jusqu'au bout, continua gravement Leeerf ; ce n'est pas vous qui devez les payer, je les payerai, moi, et je leur ferai une leçon dont ils garderont bon souvenir. Vous n'avez pas le droit de leur faire cette leçon, vous, Maurice, vous êtes aussi coupable qu'eux : excusez la sévérité de ma franchise, je vous parle comme un père en ce moment. — Mon mari a raison , dit Clémence avec douceur ; personne n'a le droit de gagner avec des cartes quinze cents louis en quinze minutes, et comme il n'y a pas de justice pour punir ces choses, il faut au moins accompagner ce payement injuste d'une bonne et sévère leçon. — ; Ainsi donc , ma chère amie, dit Leeerf, vous permettez que je vous quitte quelques heures pour m'acquitter d'un devoir sacré de famille ? — Allez, mon ami, répondit Clémence, en prenant timidement la main de Leeerf ; et surtout que ma mère ne sache rien de tout cela. C'est un secret entre nous trois. — Oh! oui 1 dit Maurice avec chaleur, que ma tante et ma famille ignorent ma faute, au nom du Ciel ! — Ëtes-vous venu à pied? demanda Leeerf à Maurice. — Non pas, j'ai pris une petite voiture de place, qui m'attend sur la route, à cinq cents pas d'ici. — Ma chère amie, dit Leeerf en effleurant de ses lèvres l'oreille de Clémence, adieu! nous nous reverrons bientôt.
Lorsque Lecerf et Maurice montèrent en voiture, le premier reprit son air grave et dit : — Mon cher cousin, vous nous avez raconté, tout à l'heure, les détails qui ont accompagné votre perte au jeu ; mais, à coup sûr, vous n'avez dit que ce que vous avez cru être très-essentiel. Maintenant, moi, je vous demande davantage-: rentrez bien dans vos souvenirs les plus' minutieux; précisez jusqu'aux moindres incidents de cette soirée ; n'oubliez rien, pas un geste, pas un mouvement, pas un signe, pas un accident. J'écoute : commencez.
Alors Maurice reprit son histoire à l'origine, et raconta même un incident qu'il avait jugé de peu d'importance : l'horoscope des cartes, si adroitement imaginé par Edouard comme transition: naturelle pour arriver au lansquenet.
Lecerf ne fit paraître sur son visage aucune surprise, aucune émotion ; il se contenta de dire froidement : C'est bien! lorsque Maurice eut terminé la seconde édition revue et augmentée de ses malheurs aléatoires.'
Lé soleil se levait lorsqu'ils arrivèrent à Paris. Lecerf , muni de la boite qui contenait les quinze cents louis, se sépara de Maurice en lui disant : Je ne sais trop si la besogne que je vais faire me prendra cinq minutes ou cinq heures. Je vous donne rendez-vous à midi dans le passage des Panoramas.
Lecerf marchait du pas résolu d'un homme qui tient son plan arrêté dans sa tête. La porte de la maison d'Augusta était ouverte, et à la faveur du silence du matin, on entendait un cliquetis argentin qui s'échappait d'une serrure en révélant à l'escalier des secrets d'intérieur. A l'antichambre, Lecerf cambra fièrement son torse, et dit au domestique d'annoncer M. Lecerf, cousin de M. Maurice Aubigny.
Un instant après il entrait dans le sak>n et saluait avec une politesse froide tout ce monde de joueurs, et la maîtresse du lansquenet. — Madame, dit-il, je viens remplir un devoir d'honneur, je viens payer la dette de mon cousin Maurice Aubigny.
En disant cela, Lecerf semblait porter avec lui quelque chose
d*effrayant; sa voix était sèche, son œil vif, et sa lèvre supérieure toute prête au sarcasme s'agitait insolemment sur chaque mot.
Augusta, qui le matin même avait répété au théâtre une scène de drame à peu près semblable, prit sa douce voix et son regard le mieux ciselé par la grâce, et dit à Lecerf : — Vraiment, monsieur, vous nous voyez tous ici désolés de cette perte; votre cousin s'est acharné contre le malheur, malgré mes avertissements. On lui a fait un jeu superbe; on lui a donné revanche sur revanche, pour se racquitter avec lui... Veuillez bien vous asseoir un instant, monsieur Lecerf... ici, à côté de moi, je vous expliquerai comment la chose s'est passée... Nous n'avons absolument rien à nous reprocher.
Augusta, en ce moment, avait ce genre de beauté que l'enfer invente pour les tentations lorsqu'il habille un péché mortel en femme et l'envoie sur la terre accomplir une œuvre d'iniquité. Les émotions violentes du jeu avaient' dénoué le corsage de la jeune actrice et embrasé son épiderme, où on voyait luire les perles d'une ardente sueur. La séduction se personnifiait en elle, et l'homme qui sortait des calmes abris de la campagne, et tombait tout à coup devant cette formidable divinité des villes, courait un danger que devait suivre plus d'un lendemain.
Lecerf obéit au sigme d' Augusta, et vint s'asseoir à côté d'elle. Le jeu fut suspendu. On entonna en chœur l'éloge de Maurice Aubigny; chaque joueur raconta des anecdotes de lansquenet, analogues à la circonstance.
Lecerf paraissait tout écouter avec plaisir ; mais ses yeux ne perdaient pas un seul des mouvements d' Augusta, et cette femme lui faisait même oublier le plan arrêté le matin.
Les heures s'écoulaient, et Lecerf ne pouvait se décider à exécuter la mission qu'il s'était donnée. Augusta, d'abord effrayée de l'intervention de ce cousin, puis rassurée en voyant l'effet de ses charmes, fut ravissante de grâce et d'esprit; elle atteignit l'idéal de la femme ; elle matérialisa le rêve des amoureux exi-
géants. Lecerf tomba dans ce piège de mousseline, et faisant un effort énergique, il crut se vaincre en fuyant. Ses pieds emportaient un chaînon. — Monsieur, dit-il à Edouard, veuillez bien in'accompagner chez moi, et je vous payerai la dette de mon cousin. Madame me permettra de prendre congé d'elle pour m'acquitter de mon devoir. Les dettes de jeu doivent être payées avant midi. — C'est admirable ! dit Augusta en tendant une main familière à Lecerf, j'espère que nous nous reverrons dans un jour plus heureux pour tous. — Je l'espère bien aussi, dit Lecerf en serrant la main d' Augusta.
Lecerf et Edouard de Gentabrun descendirent, le premier n'écoutant pas les paroles que disait le second pour justifier son gain trop fabuleux.
Sur la place de la Bourse, Lecerf s'arrêta devant une voiture et dit à Edouard : — Ma maison est fort éloignée ; veuillez bien payer une course de moitié avec moi.
Edouard monta, et Lecerf donna tout bas une adresse à l'oreille du cocher.
La voiture traversa la rue Vivienne , prit à gauche la rue Neuve-des-Petîts-Champs, et gagna le quai de l'Écolie^par la rue de l'Arbre-Sec; puis elle suivit la rivière jusqu'au Pont-au- Change, et s'arrêta devant la Palais de justice. — Descendons, dit sèchement Lecerf. — Vous demeurez ici, monsieur Lecerf? demanda Edouard d'un air de stupéfaction. — Oui.
On descendit. Lecerf prit le bras de son compagnon, et lui fit monter le grand escalier du Palais, cet escaliei* usé par tant de pieds ciriminels. Une pâleur affreuse couvrit le visage d'Edouard; il fit un brusque mouvement rétrograde, et Lecerf lui adressant un sourire d'ironie superbe, dit : — C'est la justice qui demeure ici, et vous le savez bien, monsieur, puisque votre pâleur et votre effroi vous trahissent. — Monsieur, dit Edouard d'une voix tremblante qui s'efforçait d'être digne, ne croyez pas vous acquitter ainsi d'une dette sacrée. Vous me rendrez raison de cette insulte. — Taisez-vous ! lui dit Lecerf avec un rire de démon.
Vous êtes un voleur. Je sais tout. Venez gagner ici cinq ans de prison, tireur d'horoscope, et quand vous aurez fait votre temps, nous nous battrons, et je vgus tuerai : êtes-vous content?
Et Lecerf, par une étreinte vigoureuse de son bras, entraînait Edouard vers les marches supérieures de Tescalier de Thémis.
Était-ce une feinte, un jeu, une chose sérieuse? Edouard n'avait pas le temps de résoudre ce brûlant problème; il s'arrêta sur la dernière marche et dit d'une voix suppliante : — Au nom du Ciel, monsieur, ne me perdez pas!
Lecerf parut s'attendrir et réfléchir une minute, puis, comme s'il eût obéi à un mouvement de commisération:
— Avez-vous encore votre mère ? dit-il d'un ton habilement attendri. — Oui, monsieur. — Malheureux jeune homme 1 que seriez-vous devenu, dites, si vous fussiez tombé entre les mains d'un homme inexorable?... Venez, suivez-moi, et tâchez d'être moins pâle, de peur de trahir votre crime, dans cette salle peuplée de tant d'experts et de connaisseurs.
Ils entrèrent dans un bureau de rédacteur où Von écrit soir même^ et Lecerf rédigea un reçu ainsi formulé : « J'ai reçu de » M. Lecerf la somme de trente mille francs, que son cousin » Maurice Aubigny a perdus en jouant avec moi.
» Paris, etc. »
-T Copiez cela promptement, dit Lecerf, mettez la date, et signez.
Edouard poussa un soupir et obéit.
— Maintenant, ajouta Lecerf, je lis dans votre pensée : devant vos amis, vous êtes censé avoir reçu quinze cents louis, et il faudra bien justifier la possession de cette somme, en affichant, au moins pendant quelques jours, le luxe des joueurs heureux.
Edouard fit un geste d'adhésion.
— Eh bienl moi, poursuivit Lecerf, malgré votre indignité, je ne veux pas être envers vous généreux à demi... voilà cent louis l Ceux-là sont légitimement gagnés ; je vous les donne.
Edouard, ayant de prendre, hésita de l'air d'un homme méfiant qui redoute une mauvaise plaisanterie; puis, jugeant l'offre sérieusement faite, il accepta, et le contact de l'or lui donna des frissons de volupté aléatoire.
— Et, pour toute condition, ajouta Lecerf , j'exige une seule chose de vous. — Laquelle, monsieur? je la subirai. — Vous ne reverrez plus mademoiselle Âugusta. — Je le promets sur l'honneur. — Non, promettez-le-moi tout simplement, et laissez l'honneur là où il est, puisqu'il n'est pas chez vous. Si vous violez votre promesse, je saurai bien vous retrouver. Adieu, monsieur du lansquenet 1
Lecerf remonta seul en voiture, et rejoignit bientôt Maurice Aubigny.
— Mon cousin, lui dit-il, la leçon a été bonne, et j'espère qu'elle lui profitera. Je lui ai fait un discours qui a duré deux heures, et en pleine rue. Tout ce qu'on peut dire sur le jeu et les joueurs, je l'ai dit; il m'a écouté avec beaucoup de respect et d'attention ; d'abord, parce qu'au fond je le crois un honnête jeune homme; ensuite, parce qu'il y avait quinze cents louis au bout de mon discours... Voilà son reçu écrit et signé de sa maini Lisez, Maurice. — Ah! vous avez exigé un recul voilà une chose que j'aurais oubliée, moi, étourdi ! — Un reçu en règle, comme vous voyez, Maurice ; mais j'ai eu une idée morale en exigeant ce reçu : j'ai voulu qu'il vous servît de leçon toute votre vie. Ce reçu est le souvenir d'une première folie, et le préservatif d'une seconde. Chaque matin, vous le lirez avant votre journal, et chaque soir vous le relirez pour vous raffermir dans vos bonnes résolutions. — Vous pouvez y compter, mon cousin, dit Maurice en serrant la main de Lecerf; vraiment, vous êtes pour moi un second père. — Voici maintenant, mon cher cousin Maurice, voici mon dernier conseil, je ne veux pas dire mon dernier ordre : vous ne reverrez plus cette femme. — Augusta? interrompit vivement Maurice. Mais elle a été désolée de mon malheur 1 Mais elle aurait vendu ses diamants pour
payer ma dette 1 — Je veux bien le croire, Maurice ; n'importe, Maurice ; il ne faut plus revoir Augusta. C'est une femme dangereuse ; tout le monde le dit. En continuant de la voir, vous vous exposez à une seconde folie, pire que la première, croyezle bien I — J'essaierai de ne plus la voir, dit Maurice d'une voix sourde. — Vous ne la verrez plus, répliqua Lecerf d'un ton décidé qui fit tressaillir Maurice.
Le jeune homme s'inclina comme un fils à la voix d'un père respecté.
En causant ainsi, ils étaient arrivés au coin des rues d'Amsterdam et Saint-Lazare. — Et maintenant, dit Lecerf, prenons le chemin de fer et allons rassurer votre excellente cousine, à laquelle vous avez donné une si mauvaise nuit. — C'est vrai, dit Maurice en essuyant deux larmes.
Lecerf, avec celte bonne action, avait gagné vingt-huit mille francs la première nuit de ses noces , et il était impatient d'ensevelir tout cet or monnayé dans la cave la plus discrète du château.
Les Càtaeonibes.
Dans les divers éléments d'agitation qui fermentent au sein du corps social (style politique), on peut compter sans paradoxe les mariages mal assortis. Aucune époque ne fut plus féconde en hyménées de ce genre que le règne des intérêts matériels. De lè40 à 1848, un mariage était une affaire; on le cotait à la Bourse ; une héritière était un lot numéroté ; l'antique Amour faiss^it élection de domicile chez un tabellion ; un contrat timbré
SALONS ET SOUTERRAINS DE PÂhiS. 83
remplaçait l'épithalame, et la lune rousse, la lune de miel: l'homme qui avait épousé une bonne affaire rentrait dans la chambre nuptiale avec une idée fixe, celle d'acheter le lendemain des actions de chemins de fer ou des terrains à bâtir. La femme attendait de galants propos et des refrains de romance ; on lui chantait la cote des fonds publics et du chemin du Nord. De là froideur, trouble, mésintelligence, ennui dans le foyer domestique. Puis la richesse ne donnait pas ce qu'elle avait promis. Les regrets arrivaient avec un cortège de récriininations et de reproches ; une espèce de divorce moral s'établissait dans le code domestique ; on traçait des frontières sur le tapis d'une Chambre ; on demandait à grands cris une réfbrtoe, et la place publi(jue servit' d'écho en 1848.
L'histoire des mariages mal assortis, si elle était faite, compterait des milliers de volumes ; elle formerait dans les villes une bibliothèque spéciale dirigée par un conservateur célibataire, et serait plus utile à l'humanité que toutes les histoires qui encombrent les obscurs rayons de la rue Richelieu, et datis lesquelles on retrouve à chaque page l'éternelle répétition de batailles gagnées ou perdues pour deux pouces de terre ou de neige vers le Nord.
Aucun de ces mariages inédits ne ressemblerait pourtant à «elui de Lécerf et de Clémence Aubigny ; les variétés sont innombrables dans l'ordre moral et physique. Deux gouttes d'eau, malgré le proverbe, ne se ressemblent qu'en apparence ; vues au riiicroscope solaire, l'une est un lac où nagent des monstres antédiluviens ; l'autre un bassin où folâtrent des dauphins d'azur. La nature ne se copie jamais; elle a horreur du plagiat commis sur ses propres œuvres; elle invente toujours en créant; elle donne à chaque homme, à chaque femme un caractère et une physionomie qui ne §ont jamais ceux d'un autre, n'en déplaise aux classificateurs absolus des généralités.
Rien n'est plus triste à voir dans son intérieur, qu'un mariage .mal assorti, que cette association de deux êtres destinés à
Bh SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
se haïr par la faute de leur origine, et à traverser la vie avec la perspective d'un lendemain toujours pire que la veille. Il n'y a pour eux ni soleil, ni fleurs, ni verdure, ni poésie, ni joie, ni sérénité. Tout est ténèbres sous leurs lambris domestiques ; tout est plainte dans leurs entretiens du jour ; tout est silence dans leurs entretiens du soir, à l'heure où commence le divorce étemel de la nuit. Chacun d'eux semble garder au fond du cœur un désir horrible, et demander à un veuvage précoce une seconde naissance, une vie nouvelle, une résurrection. Eh bien ! malgré tant d'instructifs antécédents, l'orgueil, l'ambition, l'étourderie, la sottise, représentés par des parents aveugles, continuent de prendre une main de jeune fille pour la placer dans la griffe d'un homme, sans examiner tout ce que l'avenir leur réserve de fatal et d'inévitable, lorsqu'on a négligé l'étude des caractères, des goûts, des défauts, des qualités qu'un maire d'arrondissement associe pour toujours avec un article du Gode civil.
Ces reproches ne peuvent s'adresser à la bonne madame Âubigny; le mariage de sa fille est une variété de l'espèce, et la faute n'en retombe point sur la tête de la mère : des combinaisons infernales ont déterminé ce mariage, et toutes les mères auraient donné leurs filles à Lecerf, comme tous les pieds glissent dans un piège bien dressé.
Ce mariage était à peine âgé de quelques jours, et déjà les tristes entretiens avaient commencé entre madame Aubigny et sa fille. Presque toujours Clémence ne répondait que par des pleurs aux interrogations délicates de sa mère, et lorsqu'elle répondait avec des paroles, la mère regrettait le silence, des pleurs. Le luxe qui entourait ces funèbres scènes d'intérieur brillait d'une ironie poignante; c'était comme le magnifique cadre d'or donné par un roi au chef-d'œuvre de Gérard-Dow ; l'œil ébloui en quittant la bordure, rencontre sur la toile une mère qui souffre et une fille qui pleure. L'or n'encadre souvent que la désolation.
Pourtant Lecerf, conseillé par Rousselin et par sa propre
finesse, était trop adroit pour afficher subitement un de ces ca> ractères qui annoncent, le premier jour à une femme, toute une vie de malheur. Lecerf se montrait après le mariage tel qu'il était ayant. Un soir il dit à sa femme : — Ma chère amie, je vous annonce une heureuse nouvelle. Le ministre, ayant égard à mes travaux historiques, m'a nommé yice-président de la commission de la Sainte-Chapelle. On ya restaurer ce petit chefd'œuvre d'architecture, bâti par Louis IX, que vous aimez tant. C'est à cause de vous que j'ai accepté une fonction purement lonorifique et qui va me prendre tous mes loisirs. Cette cornnission est en grande partie composée d'artistes, peintres et sculpteurs, tous fort occupés pendant le jour. Aussi, nous nous -assemblons à onze heures du soir et nos travaux peuvent se )rolonger dans la nuit. .
A la faveur de cette excuse fabuleusement historique, Lecerf tait devenu à peu {M'es invisible au château. Clémence avait changé de nom et n'avait pas changé d'état.
Les. hauteurs donnent le vertige; mais il y a une hauteur qui lépasse de mille coudées le pic des Cordillères et le sommet les monts Himalaya : c'est le piédestal que met sous le pied d'un lomme une fortune subite. Du haut de ses rouleaux d'or, le iche de la veille regarde le monde au-dessous de lui, à des probndeurs infinies ; sa tête tourne comme sur un pivot, et chasse >ar les oreilles la raison, la prudence et le bon sens. Voilà un accident physiologique, un phénomène moral que toute la sagaité de Rousselin n'avait pas prévu. Au bout de quelques jours, ^ecerf se lassa 3e son rôle de Télémaque, et il poussa, quoique imidement, le premier cri d'indépendance contre son Mentor tes Catacombes.
Les mauvaises associations ne durent pas après le succès.
Rousselin devina tout de suite la pensée de Lecerf; il comprit que ce jeune homme soupirait après son affranchissement t ne demandait pas mieux que de garder pour lui seul le bénéice indivisible de l'association. Quand ce soupçon s'éleva jus-
qu'à là certitude, Rousselin dissimula sa terrible colère, et. prenant le ton d'un homme qui ne se doute d'aucun changement. il dit à Lecerf : — Il est temps, mon ami, d'exploiter notre fortune. Je sais bien qu'un mari ne peut pas manger tout de suite la dot de sa femme, cela viendra, j'espère, mais, en attendant, il faut nous enrichir par ton crédit. — Voyons, dit Lecerf dua air distrait. — Il s'agit dé gagner un million en vingt^uatr heures. — Comment? — Oh! par un procédé bien simple, es achetant une bonne portion des terrains de l'ancien Tivoli C>5i une affaire d'or. Il s'agit seulement de payer comptant tons le* frais de mutation. Cette vente fera un bruit d'enfer à la Boursi Tous les capitalistes seront en émoi, le prix des terrains triplen en vingt-quatre heures, et nous revendrons le lendemain. Jfi connais cent qui se sont enrichis de cette façon... Eh bien! mon petit Lecerf, que dis-tu de cette idée ?
La scène se passait dans la galerie dései-te du passage d*^ Panoramas, celle de l'horloge; on la choisit ordinairemesi quand on cherche la solitude en plein Paris.
Lecerf prononçait des monosyllabes et chassait duboutilo^i botte vernie une chose qui n'existait pas.
C'était un refus.
Rousselin comprima le démon qui brûlait întérieuremenl n poitrine, et souriant au naturel, il se contenta de dire: -a Ions, Lecerf, je vois que cette affaire ne 'té convient pas; 'ychercherai une meilleure; c'est dire que je la trouverai. -^<^'' comprenez... que.*., balbutia Lecerf. — Je comprends, intcrr^î^ pit Rousselin, que cette affaire n'est pas à ta guise. N'en paî^-' plus. — Vous voyez, Rousselin, dit Lecerf, que je suisoccc;* en ce moment. — Occupé de quoi? — Ehl^de cette femme' - De la tienne ? — Allons donc ! d'Augusta. — Me présentera>-î chez elle? — Oh ! Rousselin, ceci est une passion sérieuse : plaisantons pas. — Une passion sérieuse, dit Rousselin ave-' ï éclat de rire. Lecerf i Lecerf! tu oublies nos conventions. 'J femme qu'on aime sérieusement nous arrache nos secrets. ^
son, tu oublies Dalila ! — Mais vous qui parlez ainsi, Rousselin, vous aimez sérieusement Célestine Desglageux^ — Oui; mais elle me déteste cordialement, il n'y a pas de danger, et puis, je suis plus fort que toi contre les chatteries d'une femme. Ma bouche ne dit que ce qu'elle veut dire. — Vraiment, Rousselin, dit Lecerf avec un ton d'impatience, vous me donnez d'étranges rôles à remplir. Vous me faites épouser une femme qui eàt le beau idéal de la laideur, et vous vous étonnez ensuite de me voir chercher, comme l'enfant, le nectar après le fiel 1 II y a des moments où je jetterais trois millions par la fenêtre pour épouser Augusta 1
Rousselin allait éclater, mais il se i*etint encore et sa parole resta calme.
— Allons, dit-il, mon petit Lecerf, ne nous fâchons pas; tu viens de donner de bonnes raisons ; je t'excuse, excuse-moi... Où en es-tu de tes affaires avec cette invisible Augusta? — Elle m'attend ce soir pour causer de son début. — En tête-à-tête?
— Oui, pour éviter les importuns. — Comme il dit sérieusement cette naïveté 1 — Vrai! très-vrai, Rousselin; cette femme n'a que son début en tête. Quand elle aura débuté, nous parlerons peut-être d'autre chose. — Eh bien ! Lecerf, j'ai mon début à faire, moi aussi, et j'ai besoin de toi. — Vous entrez au théâtre? — Imbécile! je dois débuter chez Célestine DesglagCHx. Mon rôle est tracé. Il me faut des comparses. Je vous attends, Benoît et toi, aujourd'hui à trois heures, aux Catacombes.
— J'ai promis de dîner chez ma femme à six heures; c'est bien
* e moins que je dîne avec elle trois fois par semaine. — Sois
tranquille, Lecerf; tu pourras t'acquitter de ce facile devoir
conjugal. A quatre heures, je te rendrai ta liberté. Adieu, mon
ami! — Adieu, Rousselin; à trois heures !
Rousselin laissa percer sur sa figure un charmant sourire d(i bonhomie, et se dirigea vers le boulevard Montmartre, où un coupé de remise l'attendait.
Un peu avant trois heures. Rousselin descendait l'escalier du
souterrain immense, et, parvenu à la rotonde de la chapelle, il examina très-minutieusement, à toutes les issues des carrefours, la ligne noire tracée sur les paurois, et qm servait autrefois de fil d'Ariane, dans ce labyrinthe inextricable qui se déroule sans fin sous la ville de Paris.
Quand Lecerf arriva, Rousselin était assis sur des débris d'ossements, et il lisait tranquillement un journal.
— Ah ! très-bien ! dit-il , tu es exact, l'amour n'a pas dérangé ta montre. Benoît ne tardera guère ; il est exact, lui aussi. — Lecerf déposa sa lampe sur l'autel. — Depuis notre dernière conversation, poursuivit Rousselin, j'ai réfléchi et je t*avoue, avec franchise, que tes plaintes sont légitimes. — N'est-ce-pas, Rousselin? — Oui, mon ami ; je conviens que ta femme est un pesant fardeau. Mais écoute-moi, mon bon Lecerf, on s'habitue à tout, crois-le bien.
Rousselin se leva, prit sa lampe d'une main et le bras de Lecerf en affectant de marcher d'un pas de promenade dans les funèbres carrefours des Catacombes ?
— Oui, crois-le bien. Tu as foi complète en mon expérience, n'est-ce-pas? — Complète, cher Rousselin. — On s'habitue à la laideur comme à la beauté. Au bout d'un an de mariage, lapins belle des femmes est encore belle pour tout le monde, excepté pour son mari. La plus laide reste laide aussi pour tout le monde, excepté pour son mari. Quand on regarde une figure tous les jours, on ne la connaît plus. En voici une preuve. Lorsque nous entrons dans une diligence pour faire un voyage de quatre jours seulement, nous examinons les visages de nos compagnons de route dans un premier moment de curiosité fort naturelle. Eh bien ! à la fin de quelques jours, ces visages ne ressemblent plus aux autres. Ce sont les mêmes pourtant. Ainsi, mon petit Lecerf, voyage . dans ton château une année avec ta femme, et tu ne la reconnaîtras plus : les millions seuls auront conservé leur valeur et leur beauté.
Rousselin parlait avec une lenteur paternelle et méthodique,
et Lecerf , la tête basse et l'oreille inclinée, avait l'air d'écouter Rousselin ; mais ses pensées, dominées par une image radieuse, tourbillonnaient dans le salon volxiptueux d'Augusta.
Cependant, les deux hommes s'enfonçaient de plus en plus dans les inextricables sinuosités du labyrinthe de la mort. Les Catacombes de Paris sont cent fois plus vastes et plus affreuses que celles de Saint-Sébastien à Rome. Elles forment une ville de rues sans maisons qui ressemble à la capitale de l'enfer. Les angles s'y multiplient à l'infini, et ont tous la même forme, la même rudesse, de sorte que l'œil trompé ne peut choisir aucun point de reconnaissance dans ce chaos ténébreux, cet amoncel* lement de lignes frustes, cette succession de voûtes funèbres, ces méandres humides qui se ressemblent tous et s'étendent, se prolongent, se perpétuent dans les entrailles du sol, et laissent arriver aux oreilles, en échos sourds, le fracas éternel que fait Paris avec son tremblement de terre qui ébranle ses pavés, ses dalles, ses promenades et ses ponts.
Rousselin avançait toujours, et poursuivait ainsi sa théorie : La réflexion devine tout; il n'y a point de secret pour celui qui pense. Pourquoi, à la fin d'un voyage, toutes ces figures se sont-elles métamorphosées? parce que l'âme, l'esprit, la sottise, la bonté, la malice, ont donné, par une longue suite d'entretiens, une physionomie nouvelle à ces figures, muettes d'abord ; parce qu'on se souvient au terme du chemin, des paroles stupides qui ont terni un beau visage et des choses charmantes qui ont embelli une difformité.
Rousselin examina rapidement le terrain, et s'arrêta ; sa yoix prit une expression nouvelle ; il abandonna le bras de Lecerf , et se plaçant devant lui : — Lecerf, dit- il, j'ai voulu faire une dernière épreuve ; elle est faite ; j'ai voulu te sauver ; tu veux te perdre. Eh bien ! que ta fatale volonté soit faite I. —Que voulezvous dire? s'écria Lecerf avec effroi. — Ce que je veux dire, le voici. Je te parle, et tu ne m'écoutes pas. Ta pensée est bien loin d'ici. Tu es un traître 1 et si tu ne m'as pas trahie tu me trahiras !
90 SALONS ET SOUTERRAINS DE PAtllS.
— Jamais ! jamais ! s'écria Lecerf en réveillant des échos lugubres, endormis depuis des siècles. — Tu me trahiras ! te disje! cria Rousselin d'une voix stridente; tu m'as déjà trahi, en t'échappant de mes mains et de mes conseils, comme un esclave qui s'ennuie, et un ingrat libertin qui veut jouir seul de ce quun autre lui a généreusement donné ! Tu as livré ta chevelure, ta force, ta virilité à une femme de coulisses, à une langue de théâtre I Ouvrier poitrinaire, tu as déserté le chantier de ton maître avant la fin de l'œuvre! Lâche sybarite, tu t'es épouvanté, à vingt-cinq ans, de la laideur d'une femme ! Tu as violé tous les serments de l'amitié ; tu t'es révolté contre ton bienfaiteur : ta as déchiré la main qui t'a retiré de la boue pour t'endormir sur une mine d'or ! Eh bien ! trois fois traître, trois fois lâche, troi? fois vil, tu ne sortiras pas de ce souterrain ; tu ajouteras un sque lette de plus à cette noire population de la mort !
Aux lueurs de la lampe que tenait Rousselin, Lecerf vit étinceler un poignard. — Rousselin! s'écria-t-il, je ne te reconnais plus : tu m'as fait descendre ici pour m'assassiner ? — Pour punir un traître, répliqua Rousselin d'une voix folle, pour me sauver: Voilà pourquoi je t'ai conduit ici. Me crois-tu assez stupide pour te provoquer en duel, ou te tuer sur le pavé du procureur du roi? Ici, je ne crains rien ; ici, je savoure les deux plus douces choses de ce monde, la vengeance et l'impunité. Enfant ! je pouvais te tuer tout de suite, sans débats, sans réquisitoire, sans jugement ; mais j'ai voulu te détailler tes crimes, non pas pour provoquer un repentir dont les morts n'ont pas besoin, mai> pour te prouver que je sais ouvrir une poitrine avec mon regard, et lire dans un cœur les secrets de la trahison. Et puis je vett\ que tu emportes en mourant un regret horrible ; écoute ; ce que tu as gaspillé, toi, je le récolterai, moi 1 Je me constitue rhéritier de ta richesse, j'irai consoler l'innocence de ta veuve; i l'expiration du deuil, compte sur mon adresse bien connue, j». l'épouserai. — Mon ami ! mon ami I s'écria Lecerf en voyant sf lever le poignard, j'avoue mes torts ! pardonne ! laisse-moi vi-
vre ! ne me tue pas ! le sang versé empoisonne tout 1 c'est toi qui l'as dit. Au nom du Ciel! écoute... arrête... je veux faire une prière à Dieu. — Pour qu'il te sauve ! s'écria Rousselin, impossible ! le Ciel n'a pas d'oreille ouverte ici ; tu es au vestibule de l'enfer : entre donc chez Satan.
Rousselin sentait à chaque instant son énergie défaillir, et il reculait devant un crime ; mais à force de* s'exciter par ses terreurs et ses cris, il s'éleva jusqu'au délire, et son poignard à deux tranchants aigus menaça la poitrine de son ancien ami.
Lecerf eut une inspiration soudaine : il souffla sur la lampe et rçteignit.
Des ténèbres massives tombèrent comme un voile de plomb sur les yeux des deux hommes , et on n'entendit plus que le fracas sourd de la ville des vivants, assise sur la ville des morts.
he labyrinthe sans lil.
Le génie de la torture n'inventera jamais des horreurs comparables au supplice de ces labyrinthes ténébreux, nommés Catacombes. Hérodote assure avoir vu le labyrinthe égyptien bâti sur le lac Mœris, et il en donne une description assez agréable. C'était un édifice grand comme cent palais de ce temps et percé d'une multitude infinie de fenêtres, ouvertes sur le lac, et du côté de la chaîne de Monkatam, avec une foule d'autres perspectives ménagées vers le Nil et les Pyramides. Celui qui voulait bien s'égarer dans les dix mille chambres, toutes de même forme, que renfermait ce labyrinthe, jouissait toujours de la lumière du soleil, des paysages du fleuve, du lac, de Ja montagne; il
n'éprouvait que le tourment de ne jamais trouver la porte, et il avait la ressource, à toute extrémité, de se précipiter dans le lac, qui avait, dit Hérodote, trois cents pieds de profondeur. Le peintre Robert, qui a écrit ses angoisses des Catacombes de Saint- Sébastien, parle avec mépris des labyrinthes d*Égypte et de Crète. Il n'y a plus de terreur là où brille le soleil. Grand Dieu ! rends-nous le jour! crie Ajax dans l'Iliade; le même cri a été répété par les hommes les plus braves, égarés dans le dédale nocturne des Catacombes ; et tous n'ont pas été si heureux qne le peintre Robert, à qui Dieu rendit le jour.
Revenons à notre histoire où rien n'est inventé, honnis le nom des personnages.
Rousselin n'était pas. homme à descendre aux Catacombes sans les précautions vulgaires négligées par Robert et bien d*aatres. Quand la lampe s'éteignit, il fit un geste dans les ténèbres, un geste terrible , comme si Lecerf avait pu le voir. Ce geste signifiait : — Ah ! tu n'as pas voulu mourir d'un coup de poignard! eh bien ! attends !
Rousselin chercha le mur à tâtons, et recula, sans faire le moindre bruit, car les pas s'amortissaient sur un terrain d'ai^'le noire détrempée par le suintement continuel des voûtes : aussi, le malheureux Lecerf croyait toujours l'entendre respirer à son côté, lorsqu'il était bien loin. Rousselin, en ce moment, ne cherchait pas à reconnaître sa route , ce qui d'ailleurs loi eût été impossible, malgré son expérience des lieux ; il voulait seulement mettre entre lui et Lecerf une longue série de carrefours, de galeries et de sinuosités, s'efforçant toujours de suivre, autant qu'il était possible, une ligne à peu près directe, de peur de revenir au point de départ, ce qui arrive souvent dans les labyrinthes. Puis, quand il crut le moment et le lieu opportuns, il ralluma sa lampe , et au moyen du fil d'Ariane tracé sur les murs, depuis les premiers mineurs des Catacombes , il atteignit la chapelle du 2 septembre, où brûlait encore la lampe de Lecerf, qu'il éteignit par luxe de précaution.
De là au carrefour de l'escalier la distance n'est pas longue. En quelques minutes, Rousselin ouvrait la trappe, et la refermait, en faisant] sur elle, par dérision, un signe de croix, comme sur une tombe scellée pour Josaphat. En effet, il était de la clernière évidence, surtout pour un homme si expert, que Lecerf ne reverrait plus la douce lumière du jour.
En 1817, lorsqu'on se mita la recherche de deux malheureux qui s'étaient égarés dans les Catacombes, on put se faire une idée juste de toutes leurs marches et contre-marches, de toutes leurs angoisses, de toutes leurs agonies désolées, en suivant sur Targile humide la trace de leurs pas et sur les murs de terre molle l'empreinte de leurs ongles convulsifs. L'histoire de certaines infortunes n'a pas besoin d'être écrite en d'autres caractères pour parler aux yeux. Le malheureux Lecerf, immobile contre un angle 4e carrefour, étouffant sa respiration de peur d'indiquer au poignard le chemin de sa poitrine, cherchait, à travers le désordre de ses esprits, une idée secourable pour sortir de son horrible position : l'intelligence de Rousselin lui étant malheureusement trop connue, il devina bientôt l'épouvantable vérité ; il comprit à quel autre genre de mort son ami venait de le vouer, et cette pensée lui parut tellement juste, qu'il poussa un cri de désespoir, car il n'avait plus rien à redouter du poignard. C'est en ce moment qu'il aperçut toutes les épouvantes de son sort ; le poids d'une ville pesait sur sa tête, e| son gosier desséché rendait un souffle suprême, et son cou se tordait convulsivement dans les étreintes d'un carcan de fer. Parfois, un éclair de phosphore sorti de ses yeux, une étincelle électrique, jaillissant de ses cheveux hérissés, lui montraient la voûte plate, les issues des galeries, les mosaïques de squelettes, et après cette vision rapide comme la pensée, il revoyait lès ténèbres opaques, le chaos de l'Érèbe , le noir mat et désolant, à travers lesquels il fallait marcher au hasard et sans espoir d'issue. Après l'abattement profond et muet arrivaient la surexcitation de la rage, la révolte du délire. Alors il poussait
des cris furieux comme le vivant dont on a cru ensevelir le cadavre, et qui sortant de sa léthargie trompeuse et se voyant cloué dans sa bière, emmaillotté dans son linceul, appelle en vain le fossoyeur au milieu de la nuit. Les hurlements du jeune homme se prolongeaient d'échos en échos, se brisaient contre des milliers d'angles aigus, bondissaient sous des voûtes infinies, et ne trouvant pas d'issue eux-mêmes, reprenaient les carrefours déjà parcourus, se croisaient, se confondaient, se heurtaient en formant une lamentation immense, comme si les ossements des Catacombes eussent entendu sonner la trompette de Josaphat. Puis le silence retombait. Alors, la brûlante oreille du prisonnier de la Mort entendait rouler une cataracte qui se brisait par intervalles égaux contre les piles des ponts, et les gouttes d'eau distillées par la voûte basse et mouillant son.\isage semblaient lui annoncer que le dernier plancher du fleuve allait s'entr'ouvrir pour laisser rouler dans ces affreuses galeries la trombe d'un déluge souterrain. Crispant ses doigts contre les murs invisibles, déchirant son front aux angles du labyrinthe, heurtant ses pieds sur des monceaux d'ossements humains, il fuyait ces bruits intolérables qui ébranlaient son cerveau, et cherchait à tâtons une sorte d'abri où le silence absolu ressemblait à l'espoir. Alors, pareil à ces suicidés dont parle le poète, il pensait à ceux qui souffrent la dure pauvreté aux rayons du soleil, et il eût donné toute sa fortune pour s'associer aux rudes labeurs, aux âpres soucis, aux existences déshéritées que les villes nourrissent avec l'obole de chaque jour. Cependant les heures s'écoulaient ; le rayon attendu ne luisait pas ; aucune voix secourable ne se faisait entendre ; la soif ardente et la faim inexorable arrivaient seules comme les révélations du désespoir, et le malheureux jeune homme , brûlé par sa sueur , transi par ses frissons, rongçant ses mains comme pour s'essayer au dernier repas de la mort, se laissa tomber sur l'argile humide, n'ayant plus de souffle, plus de respiration à dépenser dans cette lutte impossible contre les ténèbres étouffante^ d^ son tombeau.
Pendant que ces horreurs s'accomplissaient, Rousselin avait une entrevue avec l'avocat Benoît, dans l'allée de l'Observatoire, allée toujours déserte et qu'on dirait interdite aux passants.
— Ainsi donc, tu m'approuves ? disait Rousselin. — Oui, répondait Benoît avec une certaine distraction. — Tu comprends, Benoît, que je ne me suis décidé à une pareille vengeance , ou pour mieux dire, à un pareil châtiment, qu'à la dernière extrémité. Seulement, je bénis le hasard qui m'a épargné un souvenir de sang. Mon poignard est pur. Le misérable a disparu de U terre sans que ma main l'ait touché. N'est-ce pas, Benoît, c'est une consolation? — Oh! sans doute... c'est une consolation... comme tu dis. — Le malheureux! ajouta Rousselin; il s'est perdu par étourderie et par orgueil, et il nous aurait perdus, toi et moi. — C'était inévitable, Rousselin. — Il se livrait à une femme I Écoute, Benoît, y a-t-il un exemple d'un jeune homme qui n'ait pas dit tous ses secrets à sa maîtresse ? — Il n'y en a point, c'est vrai.— S'il ne les disait pas, sa maîtresse les lui arracherait avec un forceps. — Sans aucun doute. — Et nous, Benoît, que serions-nous devenus? Malédiction 1 on a beau tout prévoir, tout calculer, tout combiner, comme la plus savante partie d'échecs, il y a toujours un malheureux pion invisible qui dérange tout, bouleverse tout!... C'est égal, Benoît, restons unis nous deux. On est trop, quand on est trois. Deux, c'est déjà beaucoup. — Ah ! par exemple 1 dit Benoît en souriant, cela n'est pas flatteur pour moi, Rousselin. — Toi et moi, nous ne sommes pas deux, nous sommes un. — ^A la bonne heure, Rousseau, ta as su arranger la chose. — Maintenant, nous voilà tranquilles, Benoît. Revenons à Célestine- Desglageux. Tu as donc bien travaillé ? — Comme toujours. — Bon ! Tu as fait chasser sa femme de chambre? — Oui. — Il ne lui reste plus que ce vieux domestique? — Il ne lui reste que cela. — Et à dix heures du soir, il est toujours endormi? — Toujours, et rien ne le réveillerait. C'est un vieux qui dort comme un enfant. — Bon I tu as les deux fausses clés, celle de la grille et celle de la petite porte de
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la maison? — Elles sont dans ma poche ; les yoici. — Je les prends... Maintenant il ne me reste plus qu'à choisir la nuit. ~ Gela me regarde, Rousselin. — Mon bon et cher Benoît, tu aimes l'argent, je le sais ; tu vois avec quel art nous avions tout disposé pour nous enrichir avec le mariage de cette Clémence Ànbigny, et voilà que cette perspective d'or nous échappe... mais nous échappe momentanément... — Oh 1 le moment sera long, interrompit Benoît avec un accent d'ironie imperceptible.— Une sera pas long, mon cher Benoît. J'ai ta confiance, n'est-ce pas? Eh bien I un peu de patience, et tu seras servi au delà de tes vœux. — Il est convenu, Rousselin, dit Benoît négligemment. que nous faisons ce soir une visite à Gélestine à Saint-Mandé? — C'est convenu! ne faut-il pas que j'essaye les fausses clés?- Ah 1 oui, la précaution est bonne 1 — Je ne néglige rien, Benoît, rien. — Rousselin, nous arriverons chez Gélestine, chacun de notre côté, comme d'usage. — Sans doute, Benoît ; et ce soir, nous conviendrons de l'endroit où nous nous verrons demain. Il faut maintenant organiser notre association sur de nouvelles bases. J'ai mon plan tout fait. Nous n'avons plus avec nous ce petit étourdi de Lecerf , ainsi nous pouvons un peu nous relâcher dans notre ancienne exagération de prudence souterraine Voici, par exemple, une allée de jardin public aussi déserte qu'une allée des Catacombes. Il n'y a que les yeux de l'Observi toire à craindre, mais ceux-là ne regardent que le ciel. — Afe soir donc, à Saint-Mandé, mon cher Rousselin, dit Benoît sans serrer la main de son ami en le quittan^. — Je ne rentre pas chei moi, dit Rousselin à la distance de cinq ou six pas, je >aiJ m'habiller de neuf, chez un confectionneur du Palais-Royal, e' après, je vais dîner à la tourelle de Saint-Mandé, comme im rentier qui s'émancipe. Adieu 1 à ce soir 1
Benoît, qui était méfiant outre mesure, surtout à l'endroit de Rousselin, le suivit d'un long regard oblique et ne l'abâfldoiuw de l'œil qu'en le voyant franchir la grille de la rue de \au' girard.
L'agonisant Lecerf, tombé sur la terre gluante des Catacombes, avait épuisé tous les efforts de la nature humaine pour se convaincre qu'il lui restait un moyen de salut ; mais le moment était venu où toute illusion cesse, où Fespoir devient, comme aux enfers, un mot veuf de sa signification. A mesure que son corps s'affaiblissait dans les ardeurs fébriles de la faim et de la soif, sa pensée devenait brumeuse comme une lampe qui va s'éteindre, il ne conservait plus de la vie qu'une sourde réminiscence prête à s'évaporer de son front.
Tout à coup il entendit, comme dans un rêve, une voix, ou, pour mieux dire, un écho qui prononçait son nom. Le doute était bien permis en pareil moment ; sa tête pourtant se souleva comme galvanisée et elle écouta.
Cette fois des milliers d'échos redirent le même nom, et ils ne s'éteignirent que pour le redire encore. Le doute n'était, plus permis.
Le jeune homme trouva dans ses vingt-cinq ans des ressources inconnues ; il secoua son agonie et se leva comme un cadavre qu'un miracle a ressuscité.
11 rappelait du fond de son àme son dernier souffle et son suprême effort, pour répondre à cette voix de délivrance , lor-squ'une idée l'arrêta sur le chemin du bon espoir :
— Si c'était encore lui ! pensa-t-il, lui qui revient pour^ poignarder un cadavre !
Une nouvelle pensée corrigea la première :
— Eh bien 1 en supposant que ce soit lui, qu'importe 1 S'il vient avec un remords, je suis sauvé ; s'il vient avec un poignard, je suis délivré. Que puis-je perdre en ce moment? pas même la vie 1 elle est perdue 1
Alors, comme le nageur naufragé qui, épuisé par la lutte des vagues, en voyant la terre devant lui, retient son âme sur ses lèvres et rallume son énergie éteinte, pour gagner le port du salut, le jeune prisonnier du souterrain répondit par un cri de détresse à la voix et aux échos. Bientôt un échange d'appels
os SALONS ET SOUÏERRAlNS DE PARIS.
s'établit sous les voûtes ténébreuses ; mais l'obstination des échos ne permettait pas d'établir des conjectures sur la distance qui séparait les deux yoix et de prononcer des syllabes distmctes. il fallut que l'intelligence de l'appelant et de l'appelé régularisât ce mode souterrain de sauvetage, pour amener, après plusieurs heures, le résultat attendu.
Une lueur blafarde, mais plus belle que les plus belles aurores, courut sous une voûte et fit tressaillir le prisonnier. Une clarté remplaça la lueur, une voix retentit, une lampe rayonna; le sauveur parut.
Ce n'était pas Rousselin. ,
Lecerf, autant que sa faiblesse pouvait le lui permettre, maf cha vers l'apparition et reconnut l'avocat Benoît.
— Eh bien ! suis-je un ami I s'écria le sauveur en recevant les affectueuses étreintes du prisonnier. — Ne perdons pas une minute, dit Lecerf;, je veux sortir, je veux respirer, je veux voir le ciel, je veux voir le monde des vivants. — Calme-toi, mon ami, dit Benoît d'un ton de bonté bien joué, tu vas tout revoir dans un instant. — Oh I j'étouffe I... je ne veux rien savoir; tu me conteras tout plus tard... Sortons de cet enfer, sortons 1— Modère-toi, te dis-je, ami Lecerf; si je n'étais pas venu te délivrer, où aurîaiis-tu trouvé le moyen de sortir? — Eh bienl je serais mort ; mais puisque je vis, puisque tu me délivres, ne me tue pas en me sauvant ! Conduis-moi vite à la porte de ma tombe. Ressuscite-moi tout à fait. — Te voilà donc déjà ingrat!— Moi ingrat! quelle injustice atroce! Fais-moi vivre, si tu veux que je sois reconnaissant. Ne demande pas des vertus à un cadavre.— Eh bien 1 Lecerf, écoute-moi, je te connais, et Rousselin aussi te connaît bien. Ainsi ne crois pas que je te sauve pour le plaisir de te sauver. Si je te coiiduisais, comme un inriocent que je ne suis pas, à la porte de ce souterrain,' tu oublierais le service rendu en mettant le pied sur la jterre de la vie et de l'ingratitude...—. Que dis -tu! mon ami! — Ne m'interromps pas, Lecerf... écoute... Je connais les hommes; la reconnais-
sance est pour eux un fardeau plus lourd que cette voûte qui t'écrase. Demain, tu me donneras encore un sourire; aprèsdemain, tu m'accorderas un salut honteux; dans deux jours, tu ne me reconnaîtras plus. C'est la marche ordinaire. Aussi, je tiens à prendre mes précautions. — Mais, au nom du ciell dit Lecerf , où veux-tu en venir avec ces préambules ? Je te dirai comme la fable : Tire-moi de danger, tu feras après ta harangue.— ^Non pas, Lecerf ; ta fable a tort, il faut que je fasse ma harangue avant. Elle est faite... nous allons passer à l'action. — S'agit-il encore de Rousselin? — Non. Rousselin est à la soirée de Saînt-Mandé ; nous ne craignons rien ; il ne viendra pas nous troubler dans nos affaires. — Oh I j'aurai la vie de cet infâme Rousselin l — Eh! que ferais-tu de sa vie? Écoute, Lecerf; si nous nous arrangeons nous deux, à l'amiable, tu pourras te venger de Rousselin d'une autre manière ! Je me charge de te faire ton plan. — Arrangeons-nous donc à l'amiable, je ne demande pas mieux. Voyons, que dois-je faire? — Plus que tu ne penses, Lecerf. — Je consens à tout pour sortir d'ici. — Peut-être, Lecerf. — Comment I peut-être l voilà un doute bien étrange I Je vais mourir, tu me rends la vie, et j'hésiterais à te rendre un service, à t'obliger I — Lecerf, je redis mon peut-être. — Denoît, tu es fou ! — Voilà l'ingratitude qui commence 1... Lecerf, tu t'es habitué avec la mort ; tu as fait l'apprentissage de l'agonie , et il se pourrait bien... — D'avance, j'accepte tout, interrompit Lecerf.— ^Au reste, ajouta Benoît, j'ai prévu le cas de refus, et j'ai pris mes précautions en conséquence... Cette lampe que je tiens d'une main, je puis l'éteindre d'un souffle, et ce cordon d'Ariane que je tiens de l'autre main me ramènera seul à l'escalier des Catacombes, si ta folie me fait subir un refus. — Peut-on laisser ainsi sur des charbons ardents un homme qui consent même à l'impossible I dit Lecerf en s'appuyant contre le mur pour se soutenir. — Eh bien ! dit froidement l'autre, nous allons voir si tu accepteras le possible.
tOO .SALO.N'S ET SOUTERRAINS DE PARIS.
Deux femmes*
Après un moment de silence, Favocat Benoit poursuivit ainsi : — Rousselin, quoi qu'il en dise, est riche; il peut donc attendre. Richesse donne patience. Moi, je n'ai rien et je n'attends pas. Rousselin regarde un an comme un jour, lorsqu'il s'agit de faire réussir une entreprise. Ainsi il est homme à attendre l'expiration du terme légal pour épouser ensuite, après des manœuvres diaboliques, ta belle veuve, Clémence. Moi, je ne sais pas prévoir le bonheur de si loin. Il me faut du bonheur comptant. Voyons, en as-tu à me donner?-^ Ici, non! dit Lecerf d'un ton de raillerie. — Parbleu ! je le sais bien , que tu n'as pas apporté ton coffire-fort aux Catacombes I II s'agit de nous entendre à l'amiable. Nous trouverons , si tu veux bien m'aider, un moyen facile de me donner de l'argent. Je connais ton contrat de mariage, puisque je l'ai inspiré; il est très-avantageux pour toi. Ta femme d'ailleurs est bonne personne. Ainsi, de toute manière , tu peux payer ta rançon. — Mon Dieu ! dit Lecerf d'une voix défaillante, viens au fait. Yeux-tu ma signature?— Attends. Je ne refuse pas ta signature. J'ai même apporté sur moi quelques petits papiers timbrés, dont on peut faire des acceptations en bonne et due forme ; mais cet expédient est chanceux. A tout hasard, pourtant, je me suis emparé, en entrant ici , de ta correspondance étourdie avec Rousselin, et je pourrais me servir de cette arme contre toi si tu osais me faire quelque chicane pour tes signatures forcées... — Ohl quelle idée 1 murmura Lecerf. — L'idée peut te paraître blessante, j'en conviens : mais elle est bonne. — Je signerai tout ce que tu voudras, et je payerai; mais sortons. — Un moment, Lecerf... tu ne peux pas me faire des billets payables demain,
et demain j'ai besoin d'argent. Voilà le point essentiel. Peux-tu me donner de l'argent tout de suite? — Oui. — Combien? — Environ quinze cents louis en or.— Où sont-ils? — Au château de Bougival. — Et si je t'accompagne à ton château , tu me donnes ces quinze cents louis? — En arrivant. — Eh bien! Lecerf, signe-moi toujours à présent ces billets; une misère! Il n'y en a que pour cent mille francs. J'ai pour garantie ta correspondance avec Rousselin.
Benoit exhiba tout de suite ses provisions de billets à ordre» et n'ayant rien à redouter de Lecerf, dans l'état de faiblesse où il se trouvait , il le conduisit, à l'aide du cordon, jusqu'à l'ancien atelier de Rousselin. Là, toutes les signatures exigées furent données avec un empressement fort naturel. Lecerf lava ses mains et son visage à la fontaine de la chapelljB, dont le bassin est aujourd'hui dévasté, et s'appuyant sur la main de son étrange ami , il monta l'escalier, et ressuscita bientôt à la clarté des étoiles d'une admirable nuit.
— Avant de soulever cette trappe, dit Benoît, j'ai examiné minutieusement un* travail fort ingénieux où j'ai reconnu le génie de Rousselin. Il avait disposé sur cette ouverture, dans un ordre irrégulier, toutes sortes de débris dont, à coup sur, il a pris bonne note dans son excellente mémoire, et je suis obligé de replacer toutes ces figures dans le même ordre, ce qui attestera aux yeux de Rousselin que personne n'a soulevé la trappe de l'escalier.
Lecerf haussa les épaules, ce qui signifiait : Je me soucie fort peu de lui maintenant, il ne m'y reprendra plus.
Benoit comprit la pantomime de Lecerf et dit : — Je sais pourquoi je fais cela, et toi, tu le sauras plus tard.
Une courte halte dans un cabaret voisin et désert rendit ses forces à Lecerf. Les deux hommes ne s'arrêtèrent plus qu'un instant à Paris, d'où Benoit écrivit une prudente lettre d'excuse à Saint-Mandé ; et ils purent encore profiter du dernier xx)nvoi pour se rendre à Bougival.
Lecerf, mimi de sa clé de propriétaire, ouvrit la petite porte dn parc, et recommandant, à son compagnon le silence le plus absolu , il s'avança jusqu'aux fenêtres basses du château, qui laissaient percer la lueur d*une lampe.
n y avait là un tableau d'intérieur bien triste. Clémence paraissait arrivée au paroxysme de la désolation; sa tête renversée sur la guipure d'un fauteuil, son corps immobile comme un cadavre assis, son bras droit étendu, sa main qui tenait un mouchoir imbibé de larmes, tout annonçait chez elle une douleur au-dessus de la faiblesse d'une femme; et sa mère, qui semblait avoir épuisé les consolations et les pleurs, regardait d'un œil fixe le ciel , n'ayani plus de secours à demander à la terre.
Cette scène muette donna quelque émotion à Lecerf , et il l'aurait longtemps contemplée avec un certain intérêt douloureux, si une voix infernale parlant bas à son oreille ne l'eût rappelé aux tristes réalités de son' histoire.
— Eh bîenl lui dit Benoît.
Ce froid eh &f^/ fit tressaillir le jeune homme , qm se retourna et fit un signe de soumission.
Lecerf se dirigea vers le cellier, ouvrit saps bruit une petite porte, de l'air de l'avare qui rend une visite mystérieuse à son trésor, et reparut bientôt devant son ruineux libérateur avec la rançon promise.
Benoit ouvrit la boîte, regarda, toucha , et dit sur le ton de la générosité: — Je ne compte pas. Adieu I — Comment 1 adieu 1 dit Lecerf! tu pars 1 — Sans doute. Il me semble que je n'ai plus rien à faire ici. — Crois-tu donc que je reste, moi ? Attends-moi quelques instants sur la terrasse, je te rejoins, et nous rentrons ensemble à Paris avec cette nuit si fraîche et si belle. J'ai toujours besoin de respirer aux étoiles et de prendre un bain d'air. — Soit, dit l'autre, mais je te recommande, Lecerf, de ne prendre aucune arme ; je suis très-bien armé , moi , et je ne crains pas les dangers de la nuit. — C'est bon! je crois te comprendre.
Sois bien tranquille. Je ne t'arrêterai pas sur la grande route pour te reprendre ton trésor. J'ai un petit devoir de famille à remplir et je suis à toi. — Je t'attends.
Le jeune mari rajusta sa toilette le mieux possible et sonna timidement à la porte du châtçau. La gamme d'un coup de sonnette porte avec elle son expression; il était évident pour l'intérieur que la personne qui sonnait ainsi avait iine foule de torts.
La porte s'ouvrit, et Lecerf parut dans le salon.
Ici, nous ne hasarderons aucune réflexion morale, prise dans le cœur de cette situation domestique ; nous l'indiquerons seulement; l'intelligence de celui qui lit remplira cette lacune, et, à la fin de ce chapitre, ce passage deviendra plus clair, s'il est encore obscur en ce moment.
Un cri de joie retentit dans le salon ; Clémence se leva vivement comme pour se précipiter dans les bras de son mari, puiç elle modéra cet empressement de jeune épouse, et prenant les mains de Lecerf, elle les couvrit de larmes et de baisers. Une révolution impossible s'accomplit dans le cœur du jeune homme; il embrassa Clémence avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de l'âme que les femmes laides surtout comprennent si bien, parce que ces sortes de bonheur ne leur arrivent presque jamais.
Une larme de son mari, une larme plus précieuse que la richesse, tomba sur le front de la pauvre millionnaire et l'inonda de joie. Les larmes ont toujours raison. Lecerf voulut balbutier quelques mots d'excuse , mais une voix douce comme la bonté angélique, lui f^rma la bouche. Clémence lui disait: — Je suis si heureuse de vous revoir, que je crains de diminuer mon bonheur, en écoutant une justification.
La mère, toujours à l'écart, contemplait cette scène avec des regards d'extase, et n'osait la troubler par une seule parole. Son gendre s'avança et lui serra les mains avec un maintien humble qui semblait solliciter un pardon ; il voulut recommencer une
histoire pour expliquer sa conduite , mais Clémence et sa mère ne voulurent rien entendre ; elles s'unirent pour repousser toute excuse ; elles n'avaient plus rien à demander au Ciel, et le doux rayonnement de la bonté qui épanouissait leurs visagespronvait bien qu'elles ne songeaient pas même à donner un pardon. Les deux femmes seules avaient tort, dans cette affaire, du moins on aurait pu le croire, en les voyant. — Et maintenant, dit Lecerf, je ne sais vraiment quelle tournure prendre pour vous dire qu'une affaire impérieuse m'appelle à Paris, au point du jour, et que je suis forcé de vous quitter.
Clémence baissa la tête comme l'esclave devant rémir.— Cependant, ajouta le jeune mari, je vous promets de venir déjeuner au château demain.
Clémence prit la main de son mari et lui dit avec une doaoenr céleste : — Vous savez tout le bonheur que votre présence nous donne, toute la tristesse dont votre absence nous accable. S'il nous faut encore demain, nous attendrons. Êtes-vous seul, mon ami ? — Hélas ! non, ma chère Clémence ; si j'étais seul , je ne partirais pas. Je suis avec un... ami qui m'attend sous les arbres du parc... C'est un avocat, chargé de mes affaires... J'ai un procès de famille... un autre jour je vous conterai toutes ces petites tribulations qui vont finir, grâce à Dieu. — Mais , mon ami, si ce sont des affaires d'jirgent, payons, et ce sera plus tôt fini. — Oh ! non! Clémence... l'argent y joue bien un rôle comme dans tous les procès... mais il y a des droits à établir... sur une succession de mon oncle... — A propos, interrompit madame Anbigny, et ce bon M. Rousselin ! nous ne l'avons plus revu. Nous comptions, Clémence et moi, lui faire une petite visite demain...
— Vous ne l'auriez pas trouvé, dit vivement Lecerf... il fait un petit voyage en ce moment... pour ses affaires... d'agriculture.
— Quel excellent homme 1 dit madame Aubigny. — De qui par» lez-vous, ma belle-mère ? — Mais de votre parent M. Rousselin.
— Ah! pardon ! oui... j'étais distrait... je regardais Clémence... Ohl oui, M. Rousselin est un excellent homme I... mais nom
sommes en délicatesse depuis quelques jours.-^Est-ce possible? lit madame Aubigny. — Oui, chère maman.... et c'est à cause le ce procès dont je vous parlais tout à l'heure. — Mais il faut espérer que tout cela s'arrangera? demanda la mère. — Peut<ître. — Gomment I vous vous brouilleriez avec votre oncle ! un lomme si bon, si simple, si naturel, qui vous écoute parler ;omme un oracle...
En ce moment , la voix de Benoit se fit entendre dans le sience de la nuit et du parc, et Lecerf s'efforçant de sourire, dit : — Voilà mon ami qui s'impatiente. Excusez-moi, mes bonnes imies, je vais le rejoindre, et, sans faute, je vous rejoindrai de^ nain, avant midi.
Lecerf embrassa les deux femmes et ajouta*: — Je vous quitte ivec la consolante idée que- vous achèverez tranquillement votre mit.
Deux oui et deux sourires de bonté furent la seule réponse de nadame Aubigny.
Peu de temps après, Benoît et Lecerf cheminaient sur la route, *X ne s'entretenaient que par des mots décousus comme deux nnemis obligés de vivre ensemble.
Ce ne fut qu'au terme de la route que l'entretien devint sérieux.
— Écoute, Lecerf, dit Benoît, nous avons en ce moment , ou lous aurons demain un ennemi formidable. — Je le sais. — Si eus ne le perdons pas , il nous perdra, lui. — Parbleu I je le ais mieux encore , dit Lecerf ; il m'a déjà perdu dans les souîrrains- — Eh bien ! dit Benoît, il te perdra sur la terre. — .'est ce que nous verrons. — C'est ce que nous ne verrons pas, .ecerf. — Je l'espère bien. — Écoute, Lecerf, soyons francs ; oas ne pouvons pas nous estimer nous deux, toi et moi. — Oh I 'est positif '; je te jure que tu n'as pas mon estime. — Mais, •ecerf, ce n'est pas une raison pour rester désunis devant Rouselin. — Oui , Benoit , on fait des ligues entre ennemis pour en craser un plus dangereux et plus fort. — C'est cela... eh bienl ous allons nous séparer ici, et tu recevras bientôt de mes non*
velles à ton domicile de garçon, rue Neuve-St-Rocb.— J'attendrai tes ordres. Adieu I ne nous touchons pas la main.
Les deux ennemis se séparèrent avec la même idée , l'extermination de Rousselin.
Il y a un exemple de cela dans Tantiquîté : Auguste, Antoine et Lépide , si liés d'abord , si désunis après. C'est l'histoire de toutes les associations qui n'ont pas pour base l'idée honiitte.
A l'heure jugée convenable, Lecerf courut à la maison d'Ângusta pour s'excuser de son impolitesse de la veille , et chemi] faisant , il cherchait une raison admissible et ne trouvait ries. Une femme de théâtre est plus difficile qu'une autre, dansl^ terrible quart d'heure d'une équivoque justification.
Continuant à ne rien trouver, Lecerf résolut de se confier i l'inspiration du moment.
Une femme de chambre dont le visage sévère reflétait lem^ contentement de sa maîtresse, reçut le jeune homme etl'enferEi dans le salon comme un prisonnier qui se livre lui-même et ta être jugé.
Augusta se fit longtemps attendre, et quand elle parut, Lec^^ pria le plancher de s'entr'ouvrir. Vénus s'était changée en Edménîde.
— Vous voilà, monsieur I dit-elle avec un accent de quatriéc' acte , vous arrivez un siècle après l'heure convenue I Qoelniagister de village a fait votre éducation ? Dans quel étoiiffoir i' bas lieu avez-vous appris les usages du monde? De quelle biuif cour de Basse-Normandie sortiez-vous quand l'octroi a onbl^de vous arrêter aux barrières? Et vous osez vous présen'.' chez moi, sans vous faire précéder d'une excuse ! Cependant ]' suis bien aise de vous voir ici* ça me donne le plaisir devoc' chasser.
Lecerf se courba , mit son front au niveau du tapis, et coi»' mença d'une voix suppliante une excuse qui s'arrêta au prenii'"' mot de la préface : Madame...
— Taisez-vous, monsieur ! dit Augusta d.'une voix de tam-
tam; toute votre fortune ne vaut pas ce que vous me faites perdre ce matin ! On répète à midi , généralement , avec costumes, décorset accessoires, le drame de Sévelinka onV Héritière polonaise, dans lequel je joue un rôle de huit cents lignes, et le prince Paganogoff, qui part ce soir pour Pétersbourg, doit venir m'entendre et m'engager pour cinq ans : un engagement de trente mille roubles 1 £t maintenant, monsieur, après cette scène, qui va me mettre vingt chats dans la gorge, comment voulez-vous que je sache un mot de mon rôle ? Comment voulez-vous que je puisse répéter d'une façon convenable devant M. Paganogofif?..,
— Madame, recommença Lecerf encore plus humblement que la première fois ; on aurait dit qu'il voulait descendre à l'étage inférieur et parler sous la poussière des pieds d'Augusta.
— Encore une fois, monsieur, taisez-vous 1 poursuivit la jeune femme d'une vpix d'Ambigu-Comique, et quand même vous me donneries^ cinquante mille roubles comme dédommagement , me donnerez-Yous la gloire ? la gloire qui est la seconde vie de l'artiste 1 la gloire qui nous ressuscite après notre morti Allez, monsieur, vous êtes un homme vulgaire ; je vous avais trop favorablement jugé du premier coup d'oeil ; je me suis trompées de cinq pieds sur la hauteur de votre taille ; vous ne méritez pas l'estime d'une femme comme il faut ; je ne sais pas m'abaisser si bas pour regarder un amant. Je cherche un cœur au niveau du mien. Allez I monsieur ; je vous donne pour dernier conseil d'oublier le numéro de ma maison.
Augusta fit une pirouette devant son miroir , ouvrit la porte de sa chambre et disparut.
Le jeune Lecerf était foudroyé. Il garda quelque temps la pose qu'un sculpteur donne à son modèle pour un Caïn maudit de Dieu.
AprèS|.se voyant seul au milieu de ces meubles gracieux et de ces frivolités charmantes qui attestent le voisinage d'ime femme , il prit l'épouvante à l'idée qu' Augusta pouvait rentrer avec une fureur plus terrible que la première, et comme t après
108 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIl^.
tant de crises, il se sentait trop fdble pour subir la scène suprême d'un cinquième acte, il gagna la porte de Tescalier et sortit.
Quelle différence entre ces deux femmes t pensait-il malgré lui : Clémence et Augusta I
Et il se souvenait, avec des larmes, de cette joie qu*il avait donnée à sa femme en rentrant au château.
— Allons la voir ! se dit-il énergiquement.
Et avant de prendre le chemin de fer, il s'arrêta un instant à son ancien domicile de garçon pour adresser au portier la question d'usage : Y a-4-il quelque chose pour moi ?
On lui remit une lettre ; elle n'était pas signée , mais le nom du correspondant était inutile^ comme on va le voir :
«.Mon libéré, je n'ai pas voulu perdre une minute. J'ai tu y> l'homme de l'Observatoire. Hercule, Samson, David, Antoine, » sont vrais comme la vérité pure ; le géant qui a une passion » de femme au cœur est un nain, et encore je flatte les géants.
» Tout est arrangé, nous le tenons. Je t'expliquerai tout.
» Je t'attendrai demain au coucher du soleil, devant la colonne » de la Bastille, côté Jardin-des-Plantes.
» N'y manque pas.
2> Ne brûle pas cette lettre. On ne brûle jamais les lettres dan- » gereuses, on les rend à celui qui les a écrites. Tu me rendras » celle-ci.
» Signe pour moi. »
Lecerf se fit à lui-même le geste qui veut dire ; J'ii*ail
■* ..Il
Une nnlt de (errevr.
Après le coucher du soleil, deux hommes bien connus de nous se promenaient daps une de ces allées sombres et désertes qui conduisent par Saint-Mandé au bois de Yincennes. Ils ressemblaient à deux témoins qui règlent un duel ; aussi, les rares passants, habitués à ces sortes de rencontres, n'osaient pas trop * les regarder en face, de peur de s'attirer quelque brutale admonition de spadassin.
— Tu connais mes habitudes, Benoit, disait Tun; jamais la passion ne me domine au point de me faire oublier la pru* dence. Je ne crains rien, excepté les procureurs du roi. — Ma foi! c'est tout ce qu'il y a à craindre en ce monde, cher Pritchard. — Et en l'autre aussi, en supposant qu'il existe... Benoît, par mes conseils, tu as capté toute la confiance de Gélestine... — Oh ! je puis m'en flatter, Rousselin I — Tu t'es conduit en véritable ami, mon cher Benoît, et tu verras bientôt de quelle manière je t'en serai reconnaissant. Avec ton métier d'avocat on arrive à la fortune à pas de tortue; avec moi, tu voleras en wagon. — Je le sais, Roussdin ; aujourd'hui, je me suis décidé à voyager avec toi, malgré les périls de la route. — Enfant ! il n'y a pas de danger 1 pas l'ombrp I Les étourdis seuls se compromettent, et peuplent les prisons, et sont les gibiers naturels des procureurs royaux. Ce sont des imbéciles qui, en jouant aux échecs, croient ne remuer que du bois, et ils perdent la partie. Tu lé vois, je reviens toujours à la même comparaison, pa^rce qu'il n'y en a pas de meilleure. Ainsi, par exemple, ce soir, avoue, mon ami, que monplan est organisé pour un succèt invincible. Tu as su avec adresse, écarter les gens dangereux;
liO SALONS ET SOUTEHRÂINS DE PARIS.
tu m^as préparé une maison à peu près vide. Tu as même provoqué ce bon mot de Gélestine : Je veux essayer quelque jour si je puis secouer le despotisme d'une femme de chambre. Cette nuit, elle sera seule, et rien ne peut la sauver. — Absolument rien, mon cher Rousselin. -—Il est convenu que tu passes la soirée avec elle jusqu'à minuit. — C'est convenu, Rousselin. — Tu mettras la conversation sur des choses sérieuses, 6^ qui endorment comme l'opium. Tu peux même lui faire quelques lectures graves. — J'ai sur moi un volume du Contrat sQciaL — Très-bien 1 Ainsi, lorsque Gélestine t'aura dit adieu, elle montera dans sa chambre d'un pas de somnambule; ses forces seront épuisées, ses nerfs engourdis ; sa pensée sera déjà endormie dans son cerveau. — Comme vous avez^ étudié profondément le mécanisme du corps humain 1 — J'^ tout étudié, Benoît, et voilà ce qui m'assure une supériorité incontestable sur les autres hommes... pourtant je t'avoue que je ne me suis décidé qu'à toute extrémité à porter des mains violentes sur cette belle Gélestine. Si elle m'eût accepté pour ornant, nous aurions vécu tous deux en bonne intelligence ; mais elle n'a pas même voulu de moi comme ami. — C'est une folle. — Non pas, Benoit ; tu te trompes ; elle n'est point folle ; je la connais mieux que toi, et cela me conduit à tout te dire. J'ai découvert son secret : elle. est amoureuse... — Et de qui? — De Lecerf 1 je lis dans le cœur des femmes, moi, comme dans mon journal. Elles ne peuvent rien me cacher... Il est vrai que c'est un peu jna Ê&ute. C'est moi qui ai lancé ce jeune homme dans le salon de Gélestine, pour te donner la réplique. Lecerf est, ou pour mieux dire, était charmant; il a fait sensation chez la belle veuve, et tu comprends bien que j'ai eu une raison de plus pour renterrer vivant comme traître et comme rival. Mon cher Benoît, tu ne sais pas tous les tourments que j'ai soufferts à l'idée que Lecerf pouvait un jour m'enlever cette femme 1 moi chassé de ce paradis 1 moi ^assistant la lèvre altérée, comme un Tantale de volupté, au bonheur de deux êtres qui me repoussent du
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pied daps mon néant 1 Oh 1 c'est intolérable 1 S'il y a un enfer, on ne doit y trouver d'autre supplice que celui-là. Aimer une femme, &t la voir sourire à un amant I Tiens 1 yois-tu, Benoît, ma poitrine se brise à cette pensée I Par bonheur, je ne crains plus rien : l'un est mort, et l'autre va m'appartenir.
Les deux hommes étaient arrivés au pied du donjon de Yincenaès, et Rousselin, après une pause, changea de ton et ajouta :
— Il faut nous séparer; moi, je vais entrer dans ce village, et attendre onze heures, dans un café, devant le château. Toi, prends une de ces petites voitures j et va préparer ma nuit à SainMfandé. Nous n'avons plus rien à nous dire ; il ne reste plus que l'action. — Non, Rousselin, j'aime mieux me rendre à Saint-Mandé en me promenant. J'ai besoin de préparer mon entretien avec Célestine, et le mouvement d'une voiture contrarie la réflexion. — Gomme tu voudras, dit Rousselin; et à bientôt!
Benoit n'entra ehez la jeune veuve qu'après avoir fait cer* tains préparatifs concertés avec Leçerf, à leur rendez-vous de la colonne de la Bastille.
Célestine lisait un roman de Balzac, lorsqu'un vieux domestique somnolent annonça M. l'avocat Benoît.
— Monsieur, dit-elle, je quitterai toujours le meilleur de» rpmans pour causer avec un homme d'esprit, — Madame, dit Benoit en s'inclinant, alors je vous prie de ne pas quitter votre livre, et d'attendre une seconde visite. — Vous êtes trop modeste, monsieur, et en veici la preuve : je ferme mon livre, et nous allons causer. Profitons de notre solitude pour ptirler d^ choses intimes. Avez-vous étudié chez moi M. Rousselin? — Je l'ai yu, madame, mais je l'ai peu étudié. — Pourriez-vous m'aider à dasser cet homme? — Je vous aiderai, madame, mais je ne sais si nous réussirons. — Essayons. £st-il vieuiL? — Peut-être. — Est-il jeune ? -^ C'est possible. — Est-ce un niais ? r~ Je afi l'aflkmerai pas. — A-t-il de l'esprit? — On pourrait le oroire. •-- £h bien! monsieur, comme moi vous doutez. Mais
lis SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
VOUS ne sauriez imaginer combien cet homme m'occupe. Il est devant moi comme une énigme et je cherche son mot. Il a d'abord été avec moi d'une convenance parfaite , puis tout à coup il s'est métamorphosé. Il ne paraît dans mon salon que pour jouer au wisth ou dormir clandestinement derrière un vase de fleurs. Il semble que je n'existe plus pour lui, et cependant il vient chez moi avec la même assiduité : j'aime à voir de l'expansion et de la franchise chez les personnes qui me font l'honneur de fréquenter ma société. Ce monsieur Rousselin m'inquiète. C'est pour moi une connaissance d'occasion ; je ne sais trop ce qu'il fait ni d'où il vient. Une personne que je connais peu me l'a présenté il y a trois mois... Le croiriez-vons, monsieur? dans certains moments cet homme me cause une espèce de frayeur ; ses yeux prennent toute sorte d'expressions, et ils ont quelquefois des regards qui me bouleversent et me suivent encore quand il a disparu. — Ma foi, dit l'avocat en riant, je ne reconnaîtrais guère M. Rousselin au portrait que vous en faites : il m'a toujours paru un assez bonhomme. — Oh 1 ne croyez pas cela, monsieur... Un soir... tenez, je suis toute froide en me rappelant cela... nous avions causé, s'il vous en souvient, d'un vol commis rue Hauteville, à onze heures du matin... M. Rousselin jouait au wisth, là, à cette table; il avait en effet l'air bonhomme que vous dites... moi, je passai devant ce miroir, et je vis dans la glace luire deux yeux comme l'enfer seul en allume de pareils. C'était le regard de M. Rousselin, trahi par le miroir : je me retournai, et les mêmes yeux suivaient les cartes avec un calme parfait. Comprenez- vous cela? — Je vous crois, madame. — Aussi, poursuivit la jeune femme, il m'est impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de lui faire bon accueil : il m'est antipathique , et à cause de lui, je désire l'hiver pour changer mes habitudes et avoir un prétexte pour renouveler la liste de mes invitations.
Après un moment de silence, Benoît profita d'un mot de transition pour donner une autre tournure à l'entretien. Une
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gaité vive succéda bientôt à ce prélude grave qui était , sans doute, l'effet d'un de ces pressentiments assez ordinaires chez les femmes. Aucune autii» visite ne vint déranger le tête-à-tête de Célestine et de l'avocat. Minuit sonnait lorsque la jeune femmQ se retira dans son appartement.
La fenêtre de la chambre était fermée et toute voilée de ses rideaux. Célestine ferma sa porte à double .tour et retira la clef, puis elle s'assit devant sa table de toilette, roula ses cheveux avec cette négligence que donne le besoin du sommeil, et se déshabilla ensuite promptement.
Gomme elle marchait vers son alcôve, elle entendit ou crut entendre tout près un soupir ou une parole inarticulée..
— C'est le vent qui souffle dans les arbres, dit-elle dans un monologue à demi-voix, comme pour mieux se rassurer ellemême en s'écoutant parler.
Elle fit un sourire charmant devant son miroir, et se félicita sur sa grâce, sa fraîcheur, sa jeunesse, en termes qu'un homme n'aurait pas désavoués, surtout en un pareil moment ; car Célestine, réduite à la plus simple expression de sa toilette, était éblouissante de beauté.
Le même léger bruit se renouvela presque à l'oreille de la jeune femme, et vint troubler cette gracieuse adoration qu'elle se prodiguait avec tant de charme nocturne. Cette fois, un frisson glacial la saisit ; les tresses de ses cheveux se tordirent sous la dentelle ; le corail de ses lèvres se changea en ivoire mat ; ses pieds nus laissèrent échapper ses pantoufles d'odalisque; elle tomba sur un fauteuil, la tête tournée vers une chose épouvantable qu'elle venait d'apercevoir à la fenêtre; la tête d'un homme entre les deux rideaux 1
Un main armée d'un poignard tomba devant sa bouche, un bras vigoureux la saisit, une voix sourde prononça ces paroles :
— Pas un cri, ou je vous tue 1^
La sainte pudeur, qui est le courage des femmes, rendit son énergie à la jeune veuve ; elle se leva et engagea une lutte ter-
rible avec Rousselin. La faiblesse devint force, et l'agresseur fut obligé de laisser tomber son poignard pour se défendre contre les efforts du désespoir et la révolte de la pttdeur. •
Au même instant, la serrure de la. porté grinça, et Lecerf parut comme un spectre des Catacombes devant Rousselin.
Il faudrait inventer des couleurs et des mots pour peindre la stupéfaction de Rousselin dans cette minute écrasante.
— Lui ! c'est lui I murmura-t-il d'une vbix sourde, pn agitant convulsivement ses bras vers cette impossible apparition. — Oh! c'est bien moi, dit Lecerf, et ces armes, dont la détente est soos mes doigts, vont te brûler vif, si tu n'obéis pas à mes ordres... D'abord ne fais pas un pas, un geâte, un mouvement.
Cette réclamation était inutile : Rousselin gardail une immobilité de pétrification. — Madame, ajouta Lecerf, vos rérîtaUes îfmis veillaient sur vous ; mais ils voulaient que le crime se dévoilât dans toute son insolence , afin qtie le doute ne fût plas permis. - .
La jeune femme s'était toilée dés débris de sa toilette éparse, .et on n'apercevait d'elle que de longues boucles de cheveux d'or, dévastés dans' la lutte et ruisselant sur des amas informes de mousseline et de satin. — Tu crois, dit Lecerf, tu croîs voir devant toi un fantôme de minuit, un spectre vengeur sorti du tombeau pour t'épouvanter? Eh bien! tu ne te trompes pas. La justice des hommes ne peut pas te poui^suivre, et cette i^ée faisait ta sécurité. Tu savais bien que jamais cette femme n'irait dévoiler les hontes de cette nuit dans Un prétoire. Mais voilà, homme de prévision infaillible, voilà ce que tu n'as pas pt^vu: le fantôme dé minuit I Viens, misérable ! vieiis, suis-mOi ! Tu n'es plus dangereux pour personne ; je vais te rendre la liberté.
Rousselin, pour la première fois de sa vie, trouvait un maître, et ce maître était son élève : foudroyé par ce coup inexplicable, il se montra tout disposé à obéir, devant Une paire de détentes que deux doigts lestes ne quittaient point, se réservant ensuite le soin d'inventer un moyen ingénieux de ie tirer d'affaire,
quand le sang aurait repris le calme exigé par la réflexion.
— Madame, dit Lecerf du ton le plus respectueux, j'aurai l'honneur de tous revoir et de tout vous expliquer.
Après ces mots, il fit signe à Rousselin de prendre les devants, et au bas de Tescalier, la stupéfaction du coupable se compliqua, lorsqu'il aperçut son ami l'avocat Benoît, armé .comme une sentinelle, et tout décidé à prêter main-forte à Lecerf.
Les deux jeunes gens placèrent le criminel au milieu d'eui, comme deux gendarmes qui conduisent un accusé. On traversa le jardin, on ouvrit la grille, et à cent pas de la maison dé la jeune veuve, on trouva une voiture dont le cocher dormait d'ilh sommeil de plomb.
— Je lui ai donné cinq francs d'arrhes pour nous attendre, dit Benoît, à condition qu'il boirait tous les ffâPLtis d'heure en nous attendant. II m'a trop obéi; mais c'est égal, nous avons besoin d'un cocher ivre pour notre opération.
Rousselin avait repris son énergie, seule chose qui reste quand tout est perdu, et il dit froidement : — le devine votre opération; mais si vous voulez m' assassiner, n'allez pas plus loin. — Nous ne versons pas le sang, dit Lecerf, c'est là seule* de tes maximes dont je veux me souvenir. — Eh bien ! que voulez-vous faire de moi ?— Tu es bien curieux ! attends, tu le saufâs. — Lecerf, toi, mon enfant, dit Rousselin d'une voft paternelle,^ . tu as donc osé ourdir contre moi, avec ce traître, uh abominable complot !
Deux éclats de rire accueillirent cette apostrophe. ^
— On voit bien, Rousselin, dit Lecerf, que tu as perdu l'esprit; quand tu en avais, tu n'aurais pas dit une sottise pareille. Moi ton enfant l moi qui sors d'un tombeau où tu m'as enseveli !
Le cocher s'était réveillé à demi.
— Au pont d'Austerlitz l lui dit Benoît. Et les trois hommes montèrent.
Un profond silence s'établit dans la voiture. Par intervalle,
lit» SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
Rou&selin hasardait quelques syllabes de lamentatioii, qui expiraient sans échos.
Au pont d'Austerlitz, Benoît cria, par le store, au cocher : — Rue d'Enfer, près TObsenratoire 1
Rousselin bondit sur son siège, et après quelques instants il dit d'une toîx calme : — Ceci demande une explication. — Comment! tu ne devines pasl dit Lecerf d'un ton railleur, nous te ramenons chez toi. — : Mais il me. semble, dit Rousselin en essayant 1$ ton badin, que je saurai bien regagner tout seul ma maison. — Oh 1 à pied I si tard 1 nous ne le sou£Eiirions pas, Rousselin.
Rousselin regarda le quai et parut s'agiter en voyant une escouade de balayeurs qui défilait pour se rendre à leur poste de l'aurore.
— Écoute, Rousselin, dit Lecerf; il est bien convenu qu'au moindre cri que tu pousses, et malgré notre horreur pour le sang, nous te poignardons ici comme un infâme que tu es.
Deux lames d'acier étincelaient dans l'ombre de la voiture, conmie deux comètes qui annoncent du sang; les chevaux, conduits par un cocher ivre, brûlaient le pavé, comme deux premiers prix de l'Hippodrome. Benoît, qui observait les localités, tourna le bouton de la sonnette, et la voiture s'arrêta.
Les deux jeunes gens descendirent les premiers, et payèrent généreusement le cocher. Puis Rousselin fut replacé au milieu d'eux, et on suivit un carrefour désert, où le gaz n'était pas encore parvenu.
^£n reconnaissant la porte d'une cour bien connue, Rousselin fit un mouvement de retraite violente; mais deux lames tournèrent leurs pointes sur sa poitrine^ et il se résigna.
Benoît ouvrit la porte et poussa Rousselin dans l'intérieur de cette cour, où tant de soins voilaient la trappe des Catacombes.
— Toi, dit Lecerf, toi, Rousselin, qui connais si bien l'histoire, tu as réfléchi, sans doute, quelquefois' sur la peine du
SALONS £T SOUlEKKÀiNB DE PAKiS. 111
talion? La troaves-tu juste? — Assassinez, et ne raillez pas I dit Rousselin d'une voix sourde.
La trappe ouverte, Benoit alluma une lampe et Leeerf dit à Rousselin : — Celle-là, je te permets de Téteindre, nous la rallumerons. — Mais à toi, à toi, que Vai-je fait ? dit Rousselin à Benoît; je ne t'ai fait que du bien jusqu'aujourd'hui! — C'est que, moi, répliqua l'avocat, je craignais le mal que tu devais me faire demain.
Rousselin fut conduit dans les profondeurs les plus ine3Ltricables du souterrain; Benoît déroulait ce qu'il nommait son cordon d'Ariane, et Leeerf tenait deux bouches à feu sur la poitrine du prisonnier. — Je te rends le tombeau que tu m'as donné, dit Leeerf, et si tu fais un seul pas pour nous suivre, je te brûle la cervelle sans pitié.
Benoit fouilla Rousselin dans toutes ses coutures pour s'assurer qu'il ne portait sur lui aucune étincelle conductrice, *et satisfait de son examen, il reprit, en marchant à reculons, le même chemin sinueux qu'ils venaient de parcourir.
Après cette expédition, les deux jeunes. gens étant sortis de l'inextricable souterrain, amoncelèrent sur la trappe tout ce que la cour renfermait de matériaux et de décombres, et Leeerf dit tristement à son camarade : — Veux-tu maintenant que je te dise toute ma pensée? — Voyons! dis, j'attends. — Eh bien! nous avons fait une mauvaise bonne action. — C'est possible, Leeerf; mais je ne la regrette pas. — Ni moi non plus, mais je désire ne plus avoir à lutter contre des nécessités si terribles. — C'est aussi mon vœu. Eh bien! Leeerf, maintenant, puisque nous sommes riches et que nous ne craignons plus ce diable de Rousselin, faisons-nous honnêtes gens, pour changer. — Je ne demande pas mieux, Benoit... Ah ! si je pouvais aussi me délivrer d'Augusta. — Qu'est-ce qu'Augusta? — Un Rousselin femme. — Eh bien ! Leeerf, il y a place pour deux personnes aux Catacombes.— Non, oh^non! celle-là, je l'aime, et elle me tue!... Viens, Benoit, rentrons chez nous avec Tespoir d'être plus heureux demain.
118 SALONS ET SOUTERRAINS DE t*ARIS.
Que de fois, à Paris, au milieu des nuits brumeuses de l'hiver, on voit passer le long des quais, sur lés ponts, sur les boulevards, deux hommes qui se parlent bas, et paraissent fort peu se soucier de l'heure noire et des cruelles intempéries de la saison! Ces deux hommes sont quelquefois d'honnêtes gens, de candides péripaticiens, amants de la nuit, et brouillés avec le jour, à cause de ses tracasseries; mais en général ces deux maraudeurs mystérieux viennent d'accomplir une expédition ténébreuse, à l'heure propice où les ministères publics, les exempts de police, les juges d'instruction, les vigilants commissaires savourent les douceurs du sommeil. Ainsi marchaient Benoît et Lecerf après leur tournée à l'Observatoire ; et ceux qui les rencontraient, dans une éclaircie de gaz hydrogène, les prenaient pour deux joyeux coureurs d'aventures amoureuses, Almariva et Figaro, égarés par les mœurs des opéras-comiques, et venant de donner des déplaisirs mortels à quelque tuteur endormi sur la foi du Code pénal.
Xïii
Un nouveau monde pari§len.
La bonne ville de Paris n'est connue qu'à sa surface ; si la main de Dieu arrachait l'épiderme hérissé de maisons qui couvre les entrailles du sol- dans une circonférence de vingt lieues, les regards seraient épouvantés de cette révélation souterraine, de ces formidables arcanes que n'éclaira jamais le soleil, et qui sont les hideux trésors ensevelis par les siècles avares, et qu'aucun œil ne peut voir, aucune main ne peut enlever. Nous marchons, nous rions, nous dansons, nous jouons
- «ALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS; iU
sur un tapis composé d'horribles choses, des choses que se désigné aucune Ungue et qui attendront toujours un nom.
A l'angle de la chaussée des Martyrs et de l'esplanade qui conduit aux abattoirs de la barrière Roehechouart, esl située une maison de modeste apparence qui appartient à la ville de Paris. Elle porte le numéro 66. Cette maison ne diffère en HeA extérieurement de celles qui l'avoislnent ; le res-de-chaussée et les appartements supérieurs sont occupés par des locataires bourgeois. Mais au-dessous des caves est un escalier qui conduit aux canaux souterrains des aqueducs. Paris en est sillonné dans tous les sens, pour les nécessités de Tapprovisionnement de ses innombrables fontaines. Ces aquedues sont asset larges pour porter bateau, et c'est à la rame que leurs gardiens ac^ compUssent leur travail d'inspection. La maison numéro 66 est une de celles sous lesquelles viennent confluer, dans un vaste bassin, les eaux de différents quartiers. Elle est confiée ft la garde d'Acharias; il veille à la maison, mais plus énéoreà ce qu'aucun profane ne descende dans les souterrains.
Un grand poëte a fait un sublime portrait des laideurs horribles du carlUonneur de Notre-Bame. Si nous voulions peindre Ach arias, ce n'est pas à Victor Hugo que nous emprunterions ses couleurs. Parfois les amateurs qui cherchent les vieux livres sur nos quais ont retrouvé l'édition première d'un r<nnan de Lesage, le Bitjt^bleboiteuœ. En tète du livre se voit une vieille estampe qui représente le héros diabolique, avec un crâne dénudé, le torse rompu et brisé comme le tronc noueux d'un arbre pittoresque, les jambes cagneuses et d'inégale longueur; avec cela l'œil vif, perçant et moqueur, la lèvre sardonique, le sourire narquois, un ensemble de physionomie enfin qui révèle l'intelligence. Tel est le Diable boitetiXi tel serait le portrait que nous pourrions tracer d'Acharias.
Peu de gens connaissent ce nouveau Paris souterrain. A part les préposés administratifs de la ville, on n'y pénètre que difficilement. L'on conçoit d'ailleurs sans peine que de frayes raisons
de salubrité pobliqiie doÎTent tendre à pea près inaceessiUe rentrée des aqueducs. Nonobstant les précautions, il arrive cependant parfois que, mus par la curiosité on par tout autre motif, des étrangers montent dans la barque du vieil Acharias. L'infernal portier aux trois têtes canines se laissait séduire par des gâteaux emmiellés. Le miel des temps modernes est For; c*est la dé magique qui ouvre toutes les portes, lève toutes les difficultés, franchit sans [encombre tous les obstacles. Acharias, comme tant d'antres, a maintes fois sacrifié au dieu du jour; Tor a fait descendre dans les canaux souterrains ceux qui n'aaraient jamais. dû les voir.
Depuis quelques jours, un étranger inconnu fréquentait avec assiduité Testaminet qui touche à la barrière des Martyrs. Grâce à de copieuses consonmiations, il avait adroitement pris tous ses renseignements auprès de la dame du comptoir. Il connaissait les habitudes et les tendances bachiques du vieux nocher, ainsi que son avarice ; aussi quand il aborda Acharias sut-il s'arranger de manière à ne pas éprouver un refus.
On descend une centaine de marches d'un escalier tournant et humide avant d'arriver au bassin. L'obscurité serait complète, si quelques lampes sépulcrales ne jetaient de loin en loin une lumière terne, blafarde, vacillante sur les eaux* les voûtes et les parois qui suintent sans cesse sur leurs pierres verdàtres la vapeur refroidie et liquéfiée. La barque marchait, et réveillées par le bruit des rames, les chauves-souris collées aui voûtes et dans le creux des murailles s'envolaient en poussant des cris lugubres. Sur le trottoir étroit qui, à droite et à gauche, borde le canal, on voyait courir d'affreux coléoptères, des lézards, des animaux sans nom, auxquels parfois venaient se mêler des rats gigantesques, quadrupèdes qui osent ou daignent disputer ce domaine aux reptiles. Au loin, l'on entendait les coassements du crapaud, animal hideux qui fuit la lumière comme s'il avait le sentiment de l'horreur qu'il inspire. Non loin d'une de ces lampes dont nous avons parlé, un objet se dé-
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARlS. 121
tacha de la voûte et tomba dans l'eau avec un clapotement sourd, si près dé la barque, que l'étranger plongea la main et la retira aussitôt tenant un énorme serpent qu'il rejeta aussitôt avec vivacité. — Yoilà donc vos hôtes ! dit-il à Acharias, qui ramait sans faire attention à tous ces accidents auxquels il était habitué. — Mes hôtes? Non, répondit le vieillard : mes voisins tout au plus. Je les supporte en leur faisant la chasse ; ce qui m'amuse quelquefois, quoiqu'après tout, ces voisins ne soient pas plus incommodes que la plupart de ceux que nous avons là-haut. Tenez, par exemple, en ce moment nous sommes sous une petite maison du faubourg Poissonnière, que j'ai autrefois habitée, et je vous assure y avoir connu des gens beaucoup plus reptiles que ceux-ci. — Vraiment, déjà nous sommes sous le faubourg Poissonnière? — Cette lampe vous marque l'angle de la rue du Faubourg-Poissonnière et de la rue Richer. — Et où allons-nous de ce pas? — Si vous le désirez, nous traverserons les faubourgs Poissonnière, Saint-Denis et Saint-Martia ; nous passerons sous toutes les rues latérales que vous connaissez ; nous traverserons les chemins de fer du Nord et de Strasbourg, sans que les voyageurs de l'arrivée et du départ se doutent qu'à vingt mètres au-dessous d'eux on voyage en bateau, et je vous mènerai à La Villette. Nous y prendrons terre un instant, et après, je vous ferai passer où vous voudrez. — Gomment où je voudrai? — Mais oui, répondit Acharias; je puis vous promener ainsi sous tout Paris. L'on passe ici moins agréablement que sur l'asphalte des boulevards. On a toujours devant soi le même horizon, à côté le même compagnon de route. Mais on ne rencontre pas ici ceux qu'on ne veut pas rencontrer. Ici, il n'y a pas d'importun et n'y entre pas qui veut.
Ces dernières paroles furent dites d'un ton qui fit tressaillir l'inconnu. Tout à coup le sang lui monta au visage; craipant de laisser deviner son émotion, il alluma un cigare et fuma quelque temps en silence. Acharias avait trop rarement occasion de parler, pour se contenter de cette réserve. Ce fut donc
lui qui i*enoUa bientôt la conversation. Un bruissement sourd se faisait entendre dans le souterrain. — Nous voici sous le chemin du Nord. Ce bruit que vous entendes est un départ ou une arHvée.
L*inconnu tira sa montré.
—Bien, il est trois heures, c'est une arrivée, continuais vieillard. Voyez, voilà deux routes. Par celle-ci, nous irons à La Villelip; par celle-là, nous nous enfonçons sous Paris. Choisissez. En prenant La Villette, nous arrivons au grand bassin, auquel tous les canaux aboutissent. Par ici, nous reviendrions sur nos pas: nous regagnerions le faubourg Montmartre et la Chaussée d'Antin. — Et de La Villette, vous pourrez me conduire partout? — Partout. — Alors, allons à La Villette. — Ce ne sera pas long: nous voici en plein faubourg Saint-Denis ; nous sommes sou? l'hospice Dubois. — Mais comment vous reconnaissez-vous dans tous ces dédales? Comment savez-vous en détail tous ces lieux? Vous n'avez pas d'acèidents de route pour vous guider? — Dame: des accidents, on en fait. Ailleurs ce sont des arbres, des perspectives, des maisons ; ici, ce sont des lampes. Nous voici sous celle qui marque le faubourg Saint-Martin, et puis voilà le petit canal qui alimente le faubourg.
Un second roulement les avertit bientôt qu'ils étaient sous lo chemin de fer de Strasbourg. Cette fois, c'était un départ. Acharias fit remarquer à son compagnon combien l'endroit était reconnaissable. En effet, par un accident souterrain des chemins de fer, des voûtes tombait une quantité innombrable de goutte* d'eau , innocentes cataractes qui simulaient une averse, tandis que sur les côtés une foule de rigoles laissaient continuellement ruisseler de petites rivières qui apportaient au canal on tribn! ' passager.
Du chemin de Strasbourg ^ La Villette le trajet fat court ei rapide. On prit terre. On revit le soleil et les hommes ; on s»* réconforta, et comme précaution, l'inconnu ne redescendit dans la barque qu*armé d'une bouteille de cette liqueur spiritueux
l'on fabrique à La Villette et qu'on nous vend à Paris sous le )m de rhum de la Jamaïque: Il avait ses desseins, voilés jusle-là, et pour faire parler Acharias plus à son aise, il ne croyait is inutile de faire appel à un excitant que tout ftautonler apprée, même ceux qui voyagent sous Paris.
On se remit en route ; ou traversa le faubourg dans toute sa ngueur, on passa les boulevards, on entra dans le quartier lint'Martin, et bientôt des scènes étranges se passèrent. Le compagnon d' Acharias était un homme jeune, dont la taille elte et souple était dissimulée par un Vaste manteau, qui lé irantissait contre le froid et Thumidité. Des lunettes bleues calaient ses yeux, et sa parole brève n'avait point l'accent d'uh îrisien émérite. Le flacon de rhum ne resta pas longtemps à nd de cale ; et soit l'inconnu, soit Acharias, en avaient déjà nplement usé quand ils pénétrèrent dans les quartiers popuux. La station de La Villette les avait mis en train, et ils câiilient déjà comme de vieux amis, aptes boire. La vérité est ans le vin, dit le proverbe. Nous croyons qu'il n'y a pas de seret pour celui qui perd le sentiment de sa position. Aussi Achaias divulgait-il un à un tous les mystères de l'administration ui se fiait à lui.
— Ici, disait-il à l'inconnu, il n'y a que nous qui passons ; icorey passons-nous juste quand il faut renouveler l'huile des impes, une fois tous les huit jours. Que diable voulez-vous que ous venions faire au milieu de ces rats et de ces lézards qui ous ont tant effrayé ? Là-bas, près du logement, passe encore. es inspecteurs y viennent quelquefois, mais par ici ils crainraient trop de souiller leurs beaux vêtements et de s'enrhumer, ous avez voulu tout voir, vous, et vous avez bien fait. Tenez, ous sommes sous le passage des Quatre-Voleurs ; une histoire frayante celle-là. La connaissez-vous? — Non; mais voudriezous me la dire? C'est mon* état à moi d'écouter les histoires our les redire ensuite. — C'est un drôle d'état. Voici donc î fait en deux mots. — Je vous écoute. — Eh bien ! ouvrez tou-
tes vos oreilles. C'était... diable, diaUe, j'ai oublié la date... C'était en... ma foi, je ne m'en souviens plus. — Qu'importe, la date ne fait rien à Tbistoire. — Pas toujours, mais ici la date, c'est l'important. — Contez d'abord ; vous trouverez la date après. Vous la mettrez à la fin de l'bistoire au lieu de la mettre au commencement. Vous ferez comme certaines gens quand ils écrivent une lettre. — Ab 1 on fait cela quand on écrit une lettre 1 Alors, où en étais-je? — Vous en étiez au commencemeDl — Cela se passût donc au mois de juillet 1832. Vous savez, le mois de juillet où il a fait si cbaud, après la grande bataille du mois de juin. Un jour, en faisant ma ronde comme aujourd'hui, je trouvai là, au pied de cet escalier (et Acbarias montrait on escalier qui jadis avait sans doute servi à descendre aux aqueducs), quatre bommes blessés et qui se soutenaient à peine. Ils vinrent à moi et me dirent que depuis trois jours ils avaient épuisé toutes leurs provisions. Ils me demandaient du pain. Je les pris dans ma barque, mais elle était trop chargée. Nous chavirâmes ; seul je me sauvai. Les autres s& noyèrent. On n*a trouvé leurs cadavres que deux mois après, au bassin de La Yillette. — C'est afiEreuxl — Je n'ai jamais dit à personne ce que je savais là-dessus. On m'aurait renvoyé. Les autres de l'administration, à cause des blessures, prétendirent qu'ils avaient été assassinés ; moi qui savais le contraire, je me tus. — Et c'estpour cela qu'on appelle ce passage des Quatre-Voleurs ? — Oh 1 nos pas. Ce nom est bien plus vieux; il remonte à une époque qiF nous ne connaissons pas. Et puis, au lieu de prendre ces quatre hommes pour des voleurs, tous ceux qui les virent blessés et mutilés à La Villette les prirent pour des victimes de malfaiteun inconnus.
La barque avançait toujours ; ils arrivèrent sous le Temple Là, un nouvel escalier, semblable à celui qu'ils venaient de passer, se rencontra. Acbarias arrêta la nacelle. — Ici, autre histoire, dit-il. Celui-ci communique à l'ancienne prison du Temple. Quand le roi Louis XVI y était enfermé, des amis voulurent k
SALONS Eï SOUTERRAINS DÉ PARIS. 123
faii'e évader par là ; mais le gardien conduisit jusqu'en cet endroit les conspirateurs et puis s'éloigna avec la barque. Onn*a pas su ce qu'ils étaient devenus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que leurs parents ne les ont jamais revus.
Après un instant de silence, Acharias reprit : — Nous sommes maintenant sous la voûte Aumaire ; c'est cette lampe à trois becs qui me l'indique. Il y a de cela deux ans, à la Saint-Charles, je me promenais avec un étranger comme vous. Frappé par une vision, il ine dit qu'il voyait un combat épouvantable, sies deux frères qui s'entretuaient : il tomba dans le canal. Je l'en retirai à gi'and'peine plus mort que vif, et le débarquai au carré Saint-Martin, où nous allons arriver. Deux jours après, il revint me voir. Ses deux frères étaient morts ; on lui écrivait qu'ils avaient été tués à la chasse.
Pendant qu' Acharias parlait, l'inconnu se gardait de l'interrompre, laissant à la parole le soin d'achever ce qu'avait si bien commencé le rhum. Seulement, plus ils approchïtient du carré Saint-Martin, plus son attention à observer les localités était grande. La bouteille était vide, mais le répertoire du vieux nocher était loin d'être épuisé.
— Si nous allions par là, reprenait-il, par ce petit canal, nous passerions sous la rue Transnonain et bientôt nous arriverions sous l'église Saint -Merry. Mais malgré l'habitude, j'y laisse même quelquefois mourir les lampes. C'est l'endroit le plus horrible des aqueducs. J'y ai vu des lézards et des chauves-souris d'une grosseur prodigieuse.
Cependant, la barque gagnait le bassin du carré Saint- Martin. Sous la rue Frépillon, Acharias prévint son compagnon de ne pas s'étonner s'il entendait un bruit extraordinaire. C'est un courant qui traverse le bassin, et les sonores échos des voûtes, en répercutant le bruit des eaux, lui donnent quelque chose de formidable. Quatre coups de rame suffirent pour arriver au pied de Tescaliér qui devait rendre une seconde fois à nos voyageurs la lumière du ciel. Ils mirent pied à terre ; et comme les heures
ayançaient, ils redescendirent dans Vembarcation, après ayoir fait provision 9e liquides spiritaeitx.
Acharias n'en avait pas besoin. Son ivresse était presque complète. L'inconnu, qui avait moins largement osé du rhnm pris à La Yillette, le sentait. Hais comme il avait besoin, pour Fexécution de ses projets, de mettre son compagnon dans Timpossibilité de le surveiller, il ne se faisait pas faute de t'encoafager & se réchauffer, et les prétextes ne lui manquaient pas au milieu de Fatmosphère humide et froide dans laquelle ils vivaient depuis plusieurs heures. Ils redescendirent donc dans leur barque et continuèrent leur expédition. Pour laisser, disaitil, reposer Acharias qui devait être fatigué, il lui prit des main^ les avirons et rama vigoureusement. On passa sous le conserratoire des Arts-^t-Métiers et Ton s'engagea sous le quartier Saint-Denis.
Acharias immobile sur son banc ne parlait déjà plus, et bientôt ce sommeil lourd (}ui accompagne Flvresse eut clos ses paupières, de telle sorte que l'inconnu pouvait se croire seul sous ces voûtes souterraines.
Il fit faire un demi-tour à la nacelle et regagna les canaui déjà parcourus. De temps à autre, il arrêtait l'élan des rames, et, posant un pied ferme sur les trottoirs à droite et à gauche, il faisait avec son poignard des entailles profondes dans les murailles, comme s'il eût voulu établir une série des signes, au moyen desquels il devait reconnaître plus tard les endroits par où il avait passé.
Cette opération, qu'il continua jusqu'au passage des Quatre- Voleurs, ne fut cependant pas aussi longue que le sommeil d* Acharias. Après avoir laissé sa trace en face de l'escalier abandonné, l'inconnu revint sur ses pas, et se lança dans un canal latéral. Alors il éveilla son conducteur. — Je n'ai pas voulu , lui dit-il , troubler votre sommeil , mais je crains que nous ne soyons égarés. Ràmenez-nouS au carré Saint-Martin, où je débarquerai, sauf à poursuivre une autre fois plus loin notre
sursion. — Je crois bien que' nous sommes égarés, répondit liarias ; on ne vient pas souvent par ici, et cent mètres plus s, il ne nous aurait pas été facile de nous en tirer. Cependant quelques coups d'aviron lés ramenèrent dans le ind canal, et une heure après ils abordaient à Tendroit désiré, nconnu remerciait et gratifiait généreusement son guide, et idant que celui-ci revenait souterrainement à la barrière des rtyrs, lui s'élançait dans les grandes et vivantes artères du ris subterrain.
]e navigateur souterrain n'avait pas obéi à un puéril sentint de curiosité ; il avait un but sérieux qui probablement sd inif estera au grand jour.
Eia peine du talion.
Le lendemain de l'expédition aux Catacombes, l'avocat Beît ne perdit pas sa journée; l'élève de Rousselin avait appris out calculer, à tout prévoir, pour ne jamais franchir les danseuses limites posées dans certaines pages du Code pénal. Il rendit d'abord à la petite maison de l'Observatoire, où il »uva les deux domestiques dé Rousselin fort inquiets. —Je Tiens vous rassurer, leur dit-il, et voici une lettre que suis chargé de vous lire. Votre maître «'est compromis danà mauvaises affaires industrielles ; il a été victime de sofi exlent cœur. Je lui ai procuré un passeport pour la Belgique ; 3st à Bruxelles en ce moment et à l'abri de toute contrariété. tre bon Rousselin m'a laissé mille francs pour vous deux, narae récompense de vos bons services : les Voici , en deux
billets de cinq cents. Gardez le plus profond secret sur toQte cette affaire. Allez chercher de remploi à Tautre beat de Paris, et remettez-moi les clés de la maison.
Les deux serviteurs versèrent quelques larmes et firent leon préparatifs de départ.
Ce point réglé, l'avocat Benoit se rendît à Saint-Mandé, chei la belle veuve, ppur connaître ses intentions et agir en eoDSf quence. Il se présenta comme un ami qui sait tout et vient o&ii ses conseils et son aide. — Madame, dit-il, un pareil attentat o( doit pas rester impuni ; que comptez-vous faire ? Mon ami \âcerf et moi nous vous servirons de tous nos moyens.— Monsieur, dit Gélestine, vous rappelez-vous une conversation que nous avons eue un soir, dans mon salon sur le même sujet.
L'avocat Benoît regarda le plafond , puis le parquet, puis ferma les yeux, comme quelqu'un qui cherche naturelleiwDl un souvenir éteint.
— Oui, dit-il ensuite, oui , madame, je crois en effet me rappeler cette... circonstance... vaguement, il est vrai.— Je vais alors fixer votre souvenir... — J'écoute, madame.— Eh bien! monsieur, je persiste dans ma première idée ; je ne poursainai pas ce misérable Rousselin. — Le crime restera donc impoiu' s'écria Benoît en simulant la stupéfaction. — Du moins sur la tene. poursuivit la jeune femme; je laisse la punition à Dieu.— Ma foil dit Benoît, les scélérats s'accommodent très-bien de la jostic^ de Dieu ; c'est le seul tribunal qu'ils ne redoutent point - Monsieur, ajouta Gélestine, je suis maintenant très-bien piac«« pour juger cette question si délicate, et je la juge comme je w* sais lorsque je n'y avais aucun intérêt personnel. Jamais j^ n'aurai le courage de venir devant un tribunal pour soutenu une pareille accusation, c'est-à-dire pour y dévoiler les sect^ de cette horrible nuit, pour me peindre moi-même dans m« état de victime, et pour exciter plus de curiosité que de ven^ table compassion. Ge serait un effort au-dessus de \m^ d'une femme. Le misérable comptait sur l'impunité, il âVâif^
on. Au reste , croyez-le bien , je ne suis pas la seule de mon exe réduite à cette extrémité cruelle de laisser un-pareil crime ans vengeance. Il y a des tableaux d'intérieur sur lesquels il lut jeter un voile éternel. Il n'y a eu, dans cette affaire, aucun émoin indiscret. J'étais seule chez moi. Mon vieux domestique st déjà parti, et ce soir, je ne serai plus à Saint-Mandé. — Ainsi onc, madame, dit Benoît d'un ton pénétré, vous traitez la jusice comme si elle n'existait pas? Vous regardez un tribunal omme...— Monsieur, interrompit Célestine, je respecte la jus- >ce et les tribunaux, mais je me garderai bien d'avoir recours
eux pour un procès de cette nature. Il est inutile d'insister avantage. Rien ne peut ébranler ma résolution.
C'était justement sur quoi comptait l'avocat Benoît.
H se leva pourtant de l'air d'un homme qui subit un désapointement inattendu, et prit congé de la belle veuve, en disant iu'il allait annoncer cette fâcheuse nouvelle à Lecerf.
Célestine , après le départ de Benoît , songea sérieusement à [ttitter sa petite maison de Saint-Mandé ; elle vint se fixer au entre de Paris, dans un quartier où une femme isolée ne redoute rien de l'audace des hommes. Propriétaire d'une maison )rès du Palais-Royal , elle s'installa chez elle , et reprit tout de ùte sa sérénité habituelle, en écoutant nuit et jour le fracas i^ssurant des voitures éternelles qui ébranlent ce quartier.
Cependant, que devenait Rousselin , prisonnier des ténèbres l« la mort?
Housselin n'avait pas un de ces caractères ^ui se laissent battre , même quand le dernier rayon d'espoir s'est éteint. Au Milieu des ombres opaques qui couvraient ses yeux, il garda sa ^nsée limpide et sa réflexion claire, et même avant.de savoir ^^ ^uel miracle d'imagination il sortirait de cet enfer, il était " ^ofîant en son génie, qu'il donna un sourire de pitié aux '^ûx jeunes gens étourdis qui, pouvant le tuer, s'étaient conélites de l'ensevelir pour obéir à la loi du talion.
Le terrain sur lequel il avait été abandonné ne gardait au-
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ciine empreinte de pas à cause de sa dureté; cette remarq[Qe donna une sorte d'effroi à Rousselin, car elle bouleversa la pre. mière idée de salut qui lui vint à Fesprit. En effet, il paraissait facile de suivre à tâtons, avec la main, sur un sol gluant comme celui des Catacombes , des vestiges tout frais, et en se réglant sur la direction des pointes, d'arriver jusqu'au carrefour de lescalier souterrain.
•Un second examen, opéré minutieusement à la pointe des doigts, dans toute la largeur de la galerie, acheva de démontrer l'absence des vestiges et la dure solidité du terrain.
Ce moment de juste frayeur étant passé, Rousselin reprit son calme , s'appuya sur un mur invisible , croisa les bras et réfléchit.
Dans un monologue mental assez long , il se prouva que ia volonté humaine triomphe de tout, même de l'impossible, et que le génie de l'invention , poussé à bout par la nécessité, trouve toujours une issue dans les cas les plus désespérés.
Cette théorie admise, Rousselin attendit l'inspiration.
Un silence profond régnait dans le souterrain, ce qui permit au prisonnier d'entendre tomber sourdement et rouler sous le» galeries cinq coups d'horloge , comme s'ils eussent été tamisés par une voûte poreuse de cent pieds d'élévation.
— Cinq heures sonnent, se dit-il, et c'est à l'horloge du Valde-Grâce. La direction des sons me prouve que j'ai dépassé de beaucoup ce monument, et qu'en marchant avec prudence, vers ma gauche, je me rapproche'de la rue d'Enfer et de ma maison. Attendons le coup de cinq heures et demie peur mieux vérifier la justesse de mon calcul, ou pour le corriger.
Une demi-heure a des proportions séculaires en pareille circonstance ; Rousselin attendit pourtant avec une patience stoîque ce nouveau signal tombé du clocher du Yal-de-Grâce , comme une voix de salut.
Enfin, cette voit de bronze tomba et creusa la terre : l'oreille féline de Rousselin la recueillit et n'en égara pas une note. Le9
SALONS ET SOUTBaHAINS DE PARIS. Ui
ichos de l'horloge roulaient effectivement à gauche et ponvaient lervir, pendant quelques instants, de fil conducteur. Rousselin lasardâ une reconnaissance à l'aveugle vers ces murmures souerrains, avec la certitude de S0 rapprocher des carrefours de escalier.
D'autres bruits sourds et confus ne tardèrent pas de se faire mtendre ; c'était le mouvement de Paris aux heures matinales ; es voitures commençaient leur fracas ; mais il était impossible le tirer la moindre conjecture de tous les murmures vagues et oîntains qui éclataient sur tant de points à la fois.
Un bruit tout nouveau, et qui se détachait complètement des lutres, fut pour Rousselin une révélation plus consolante ; ce )ruit prolongé, à sa gauche, sur une même ligne, s'éteignant )ar gradations lointaines, et se renouvelant, après cinq minutes, lans la même puissance, annonçait, sans aucun doute, le pasâge de l'omnibus de la rue d'Enfer. Xette conjecture devint ncontestable, lorsque Rousselin entendit, par intervalles, les nterruptions brusques et les reprises de ce bruit. — Oui, se lit-il^ c'est bien mon omnibus ; il s'arrête pour ramasser des piétons, et puis* il continue sa route : je reconnais même la voix de ses roues.
Toujours cheminant à tâtons vers la zone foulée par l'omni^ bus reconnu, et ne craignant plus de s'égarer, l'oreille tendue vers cette étoile polaire invisible, il arriva au point précis du souterrain, qui est, pour ainsi dire, l'antipode de la ligne routière de la rue d'Enfer. Dans cette partie des carrefours, le sol, plus rapproché des infiltrations de la terre, est argileux, gluant, humide, comme un sillon de jardin ^près la pluie. Rousselin alors recommença, mais avec un plein succès, sa'première ^xpér rience : il distingua. très-bien, sous la pointe de ses doigts, dès empreintes toutes récentes de pieds humains, et eo les mesurant avec le compas de ses mains« il découvrit même une difierence notable dans les longueurs de ces vestiges, ce qui prouvait qu'ils appartenaient à deux pieds différents ; avec un pareil
indice^ et en se réglant sur la direction des pointes, Roosselin arriva, en rampant, à la chapelle du 2 septembre, et poussa un cri de joie en touchant l'eau du bassin.
En cet endroit, Rousselin y voyait clair dans les ténèbres, comme en plein soleil ; il ouvrit Tarmoire secrète, prit ses habits de quarante-cinq ans, pour s*en revêtir à la sortie, et se dirigea vers Tescalier.
Les joies éprouvées sur la terre ne sont rien auprès de celles qui agitaient toutes les fibres de Rousselin : il s'échappait d'une tombe, il allait revoir la lumière du jour, et se venger de deux ennemis par quelque châtiment inconnu encore, mais plas facile à trouver que le chemin de l'escalier des Catacombes. Délices de la haine, de l'amour, de la vengeance, il allait tout retrouver avec les rayons du soleil.
Plein de ces idées, cet homme étrange montait lestement les marches de l'escalier ; mais, arrivé à la dernière, un frisson glacial courut sur son épiderme, lorsqu'il sentit une résistance invincible du côté de la trappe, et qu'il comprit tout à coup que Benoît et Lecerf avaient scellé le tombeau par luxe de précaution.
Rousselin grinça des dents comme le damné novice qui n'est pas encore arrivé à la résignation, et posant ses épaules comm^ un levier sous le bois de la trappe, il recueillit toutes ses forces et sentit tout le poids d'une montagne peser sur lui : cet effort suprême ne dérangea pas un grain de poussière, et fit ruisseler sur son front une sueur de sang.
— Et c'est moi, .moi ! s'écria-t-il, qui me suis emprisonné ainsi par leurs mains ! Voilà le fruit des leçons données à me» élèves. Elles retombent sur le maître ! et de quel poids !
Le désespoir avait triplé les forces de Rousselin, qui s'acharnait toujours à lutter contre le bois de sa prison. Le terrain supérieur ne répondait que par une inflexibilité d'airain. C'était le globe à soulever.
En ce moment, une brume épaisse tomba dans le cerveau dn
Salons et souterrains de paris. i3d
prisonnier, et il prit son front à deux mains comme pour en extraire une idée en le secouant.
Et rongeant ses poings, il s'écriait d'une voix lamentable :
— Ob 1 mourir ici comme une imbécile bête fauve tombée dans la fosse du chasseur 1 Mourir jeune et fort ! Mourir avec mon intelligence et mon génie, sans avoir joui^ de mes passions I Mourir écrasé par un grain de sable, moi, à qui la terre appartenait 1 C'est impossible ! je vivrai ! les hommes de ma trempe ne sont pas nés pour mourir de cette mort stupide. L'aigle ne meurt pas dans un trou de chauve-souris.
11 s'excitait ainsi, comme pour s'encourager, en entendant sa voix retentir au milieu d'un silence de tombe ; et se redressant avec fierté sur la spirale poudreuse, il s'écriait comme Ajax : J'en échapperai malgré les Dieux I
L'idée secourable était venue. L'escalier avait deux issues : celle que Rousselin avait creusée lui-même et qui aboutissait, vers le milieu , aux anciennes marches des Catacombes, et celle qui avait été depuis longtemps abandonnée, et qui était autrefois l'entrée ordinaire des curieux et des ouvriers. Il était facile à Rousselin de trouver le point où l'escalier se bifurque; et comme ceux qui ont fermé l'ancienne issue n'avaient aucun intérêt à la rendre impraticable, il était facile encore de remonter vers la première ouverture, en s'aidant de tous les accidents de terrain qui pouvaient tenir lieu des échelons éboulés.
Le désespoir se cramponne à tout et donne les apparences du possible à l'impossibilité qui sauve. Rousselin chercha le point d'intersection des deux issues, et le trouva avec d'autant plus de facilité qu'il l'avait marqué lui-même par une pierre de soutènement. Il fallait donc remonter de l'autre côté de ce Y pour atteindre l'ancienne issue libératrice, dont la cloison frêle devait céder à la plus légère pression des épaules ou des bras.
Aux premières tentatives faites de ce côté, Rousselin comprit ^ue l'ancien escalier ne pouvait redevenir praticable qu'à l'aide d'un travail de plusieurs jours et de plusieurs hommes. Non-
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seulement h spirale des marches^ qui n'était plus entretenue par un gardien, avait été détruite par Tinfiltration des eaux, mais les pierres et les racines des arbustes formaient une association inextricable çpie des mineurs seuls pouvaient forcer.
Dans Taptivité fiévreuse de sa pensée, Rousselin chercha longtemps en vain, à travers les ténèbres d'un ^êye étouffant, un nouvel expédient de salut. Après quelques heures passées dans cette revue de l'impossible, il crut distinguer uQe nouvelle lueur d'espoir; mais il frémit d'épouvante en songeapt que celle-là était la dernière, et que si elle venait encore à s!évaiiouir, il ne lui restait plus que la plus horrible des morts, -r Serait-il possible, se disait-il, que mes deux élèves »ient songé à tput| aieut tout prévu? À leur premier coup seraient-ils passés mitres?... Voyons.
Il remonta son escalier jusqu'à la trappe, et enfonçant sa main dans la cavité, où plusieurs lampes étaient toujours en réserve, il en retira une. Cette trouvaille n'amenait avec elle que la moitié d'un espoir. La main qui fouillait toujours dans le même reliquaire se crispa de joie en touchant quelques allumettes phosphoriques éparses sur un terrain argileux d'ime humidité peu rassurante. Le premier essai ne fut pas heureux ; la lueur pâle «'éteignit subitemeut sur la mèche de la lampe, et ne l'alluma pas. C'était d'un triste augure, car il fallait présumer que ce procédé chimique avait^laissé sa vertu dans l'humidité du souterrain. *
. A chaque nouvelle expérience faite avec un soin religieux, et avortant comme la première, Rousselin sentait au coeur une pointe ^iguë et glacée comme celle d un poignard. Le trésor s'épuisait, et la lampe ne brillait pas. Rousselin tenait dans ses doigts la dernière étincelle de phosphore, comme le pilote tient la dernière ancre, laquelle brisée, il n'y a plus d'espoir ni de salut.
Le mot après rénigme.
Le hasard trahit quelquefois les honnêtes gens et vient en aide aux autres ; respectons les bizarreries du hasard. La Fontaine a écrit ces vers philosophiques :
Un hono^te homme^ en pareil cas^ . -
Aurait fait un saut de vingt brasses.
Ce qui signifie aussi, qu'à la place de Rousselin,un autre prisonnier aurait vtl sa dernière* allumette s'évanouir en fumée, malheur qui n'arriva pas à Rousselin. Le phosphore resplendit sur la mèche de la lampe, et Rousselin retint violemment son souffle dans sa poitrine, de peur d'éteindre ce qu'il venait de rallumer avec tant de bonheur.
La lampe fut déposée avec un soin minutieux dans son reliquaire, où sa clarté paraissait encore plus vive qu'au sommet de l'escalier.
Pour mettre 3 exécution le nouveau projet de délivrance, il fallait, de toute iiécessité, attendre la nuit. On saura bientôt pourquoi.
Rousselin, habile dans l'art de deviner, avait raisonné ainsi : Benoît et Lecerf ont entassé, dans là cour secrète de mon jardin, sur la planche de la trappe, tout ce qu'ils ont trouvé sous leurs mains : pierres, bois et décombres. Je leur prouverai qu'ils ne sont entiore que des enfants.
Le travail qu'il entreprit alors était fort dur, mais adotiéi par l'espoir de liberté qui se trouvait au bout;
11 arracha toutes les boiseries vermoulues, même celles de l'armoire secrète de la chapelle souterraine , et les entassa,
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comme des pièces de bûches, sous le bois de la trappe ; tous les accessoires de Timprimerie clandestine, avec des amas de papiers de toutes sortes, furent sacrifiés aussi dans ces préparatifs d'incendie libérateur. Puis, lorsque l'heure fut jugée convenable, le prisonnier mit le feu au bâcher et redescendit avec la lampe pour attendre au fond des galeries, loin de la fiimée du feu et des éboulements, le succès de son entreprise.
Les choses- bien combinées réussissent toujours ; ce précepte de Rousselin.ne se trouva pas en défaut eiï cette occasion : de légers sillons de fumée qui suivaient le prisonnier firent un mouvement rétrograde et annoncèrent qu'une issue venait d'être ouverte vers les régions du jour. En même temps, un roulement de cataracte de pierres se fit entendre et annonça d'une façon plus décisive l'ouverture de la brèche supérieure. Ronsselin ne put modérer son impatience, il marcha vers l'escalier, mais il y rencontra encore bien des obstacles à vaincre avant d'arriver au dernier échelon.
Minuit sonnait à l'horloge voisine, quand Rousselin, épuisé de faim, de soif et* de lassitude, vit briller les étoiles dans la cour secrète de son jardin.
Voilant la clarté de sa lampe, par mesure extrême de précaution, dans ce quartier désert, il traversa son jardin, et^pénétra dans sa maison, en forçant une fenêtre basse. Avant tout, il songea à réparer ses forces par le plus frugal et le plus précipité des repas ; ensuite il rajusta sa toilette dévastée, et, s'emparant de toute sa petite richesse en or et en portefeuille, dont le reliquaire était connu de lui seul, il se disposait à sortir, lorsqu'il s'aperçut que la grande porte était fermée extérieurement Il monta aux chambres de ses domestiques, et les trouva désertes ; mais ce qui mit le comble à son effroi, ce fut la décooverte des scellés judiciaires apposés sur la porte de sa chanibre et de son cabinet. La justice avait donc passé par là le jour précédent 1 Rousselin n'avait plus qu'un parti à prendre, il le prit sans balancer.
II traversa le jardin et la petite cour et gagna les rues voisines. Dès ce moment, il comprit toute Thorreur de sa position, dans une ^ville où rœil de la police n'est fermé que la nuit, et comme il n'était jamais embarrassé pour faire un plan, et que ses anciens goûts le ramenaient toujours vers les souterrains, il mit à profit les études qu'il avait faites sur le Paris inconnu, et se dirigea vers la barrière des Martyrs, avec son nouveau plan d'homme de ténèbres qu'il était.
Rousselin, que nous n'avons pas nommé , nous Réservant de dire le mot après l'énigme , est cet inconnu que nous avons suivi, dans le voyage souterrain, en canal. Ce domicile ne se trouva momentanément point de son goût, quoiqu'il se réservât d'en faire usage plus tard ; il fallut donc chercher ailleurs et trouver quelque repaire protecteur plus habitable, et surtout plus conforme aux projets de sa vengeance et de sa passion. Cette nouvelle tentative nécessite de notre part une description nouvelle et un autre tableau du Paris inconnu.
Quand on parcourt Paris, non pas comme le nouveau venu, étranger ou provincial, qui recherche avant tout les lieux où se porte la foule, théâtres, jardins publics, fêtes, bals, promenades, boulevards, tout ce qui constitue le Paris vivant et féerique de notre siècle, la capitale du monde, mais comme un amateur aussi curieux des choses du passé que des choses du présent, il serait difficile de rencontrer des quartiers plus attrayants que ceux qui s'étendent depuis l'Hôtel-de-Ville jusqu'à la place où s'élevait jadis la formidable prison d'État des siècles précédents. La rue Saint-Antoine, ainsi que les petites rues qui viennent de droite et de gauche se rattacher à cette grande artère, est toute peuplée de maisons qu'à bon droit nous pouvons dire historiques, car elles portent les plus illustres noms de notre histoire. Sous ces lambris, occupés aujourd'hui pour la plupart par la bourgeoisie marchande et les innombrables maisons d'éducation du Marais; ont vécu tout ce qui fut beau, grand, jioble et riche, avant la grande tourmente de 1789, depuis madame de
iSS SALONS ET SOUTERRAINS DB PARIS.
Séyigné, dont l'hôtel de Carnavalet, à l^gle de la rue Culture- Sainte-Catherine, est habité par des écoliers, jusqu'au riche Lambert, qui bâtit à l'extrémité de l'île Saint-Louis la magnifique maison qui abrite l'exil du dernier prince polonais. Sous Louis XIII, la place Royale était le plus brillant quartier de Paris ; et si ce prince affectionnait de résider au Lourre, ses prédécesseurs, avant François I®^, avaient longtemps préféré leur hôtel de Saint-Paul, même à leur palais de la Cité et à leur hôtel des Touraelles. Cette maison royale de Saint-Paul était immense. Elle s'étendait d'une part jusqu'à la rivière, de l'autre depuis l'église à laquelle elle enfpruntait son nom et qui est aujourd'hui détruite, jusqu'à la Bastille qui gardait la Porte- Saint-Antoine, et avait été construite par le prévôt des marchands Etienne Marcel.
Plusieurs hôtels, plusieurs jardins avaient été enserrés dans sa vaste enceinte. Originairement , elle ne se composait que d'une seule maison assez modeste, servant de pied-à-terre aux archevêques de Sens, métropolitains de Paris. Les premiers Yalois firent l'acquisition de cette maison. Le dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité de son père, le roi Jean^ chez les Anglais, après leur funeste victoire de Poitiers, agrandit considérablement ce domaine, notamment en achetant l'hôtel de Puteymuse, dont le nom se retrouve aujourd'hui corrompu et dégradé dans celui de la rue du Petil^Musc. Bien que, pour indemniser les propriétaires, les agents du fisc royal eustent par deux fois levé une taxe extraordinaire sur la ville de Paris, les vendeurs ne touchèrent jamais leur argent, et le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V, auquel les historiens ont ajouté l'épithète de Sage, rendit un édit, enl364,{Uur lequel il déclarait l'ensemble des propriétés qui composaient l'hôtel Saint-Paul uni au domaine de la couronne.
Aux termes mêmes de cet édit, cette résidence devint V?io$tel solemnel des grands esbàstements de la royauté. Des fêtes splendides, des magnificences inouïes y signalèrent le séjour de
Charles V. Quand, en 1373, le successeur des Césars, le puissant empereur d'Allemagne vint visiter le roi de France dans sa capitale , Charles V le reçut successivement dans son Louvre, alors plutôt forteresse et prison que résidence royale, et dans son palais de la Cité ; mais ce ne fut qu'à Saint-Paul que l'héritier de Charlemagne fut solennellement présenté à' la reine et admis à sa table splendide.
Au tègne suivant, cette maison, ainsi que sa voisine la maison des Tournelles, devint le principal théâtre des drames divers que nous raconte l'histoire sur la reine Ysabel de Bavière. Armagnacs, Bourguignons, Anglais, tous les tyrans de la France, à cette époque néfaste, y passent tour à tour. C'est en se rendant à cet hôtel de Saint-Paul, par la vieille rue du Temple, que, dans la nuit du 22 au 23 novembre 1407, le duc d'Orléans est assassiné au sortir de l'hôtel Barbette , où il venait de souper et de' passer une partie de la nuit avec la reine. C'est là encore que les bouchers et les écorcheûrs de bêtes, sous les ordres de l'un d'eux, Simon Caboche , et ameutés par le duc de Bourgogne, se livrèrent à toutes sortes d'excès.
Plus tard , Louis XII abandonne Saint-Paul pour les Tournelles. Son successeur va plus loin. François ï" n'aimait que médiocrement ces amas informes de constructions, ces ménageries, ces treilles, ces jardins plantés de cerisiers dont les souvenirs nous ont été conservés dans les noms des rues des Lions, de la Cerisaie, de Beautreillis. Ce prince avait puisé, dans ses campagnes d'Italie , l'amour des arts et le goût de la renaissance. 11 vend, sans scrupule, des portions de ce domaine immense, en 1516, à Jacques de Genouillac, grand-maître de l'artillerie, qui , sur l'emplacement, jette les premiers fondements de l'Arsenal. Avec les deniers de ses ventes, François I®^ appelle à lui le Primatrice et Léonard de Vinci, et fait bâtir Chambord, Fontainebleau et le féerique château d'Anet. Ses successeurs suivent ce noble exemple artistique. Jean Goujon fait un nouveau Louvre : mais Henri ÎII lui préfère le quartier Saint-Paul.
Ce prince, à la fois dissolu et dévot, aimait avoir sous la main et ses mignons et les religieux aux processions desquels il se mêlait, roulant entre ses doigts les grains d'un chapelet énorme. Il affectionnait surtout les Antonins qui occupaient, non loin de Saint-Paul , un bâtiment à travers lequel , depuis leur suppression (1790), on a construit un passage qui mène de la rue Saint-Antoine à la rue du Roi-de-Sicile.
Trois mignons du prince avaient leur sépulture dans l'église de Saint-Paul, Quélus et Maugiron, tués en duel le 27 avril 1578, et Saint-Mégrin, qui fut assassiné le 21 juillet de la même année. S'il faut en croire la chronique, ce dernier, non content d'être le mignon du roi , était aussi celui de la duchesse de Guise. Le duc de Mayenne, jaloux, le fit frapper d'un coup de poignard dans la rue Saint-Honoré, à onze heures du soir. La Ligue ne respecta pas ces tombes. Le 2 janvier .1589, les ossements des favoris d'un roi odieux furent extraits de leurs bières et traînés au charnier de Montfaucon. Mais à côté d'eux, les ligueurs laissèrent dormir en paix les derniers restes de Fauteur de Pantagruel et de Gargantua, qui reposaient dans la même enceinte.
A côté de ces tombes, plaçons-en vite une autre qiù , nous faisant franchir deux siècles, nous ramènera aux limites de cette histoire.
-Quand le peuple de 1789 prit la Bastille de la porte Saint- Antoine , et ordonna la démolition de cette infâme prison, on trouva sous le sol des cachots ténébreux, des in-pace, où mourait lentement consumé par le désespoir et la faim le malheureux qu'on y avait descendu. Les démolisseurs pénétrèrent jusque-là et trouvèrent quatre Squelettes humains enchaînés encore à des fers scellés dans l'épaisseur des murailles. Ces ossements furent pieusement recueillis et confiés à la terre du charnier de Saint-Paul. On prit quelques pierres de la forteresse, et l'on construisit un modeste monument sur lequel fut gravée inscription suivante dont nous' retrouvons le texte dans Dulanre:
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. %ki
<x Sous les pierres mêmes des cachots où elles gémissaient y> vivantes, reposent en paix quatre victimes du despotisme. » Leurs os, découverts et recueillis par leurs frères libVes, ne » se lèveront plus qu'au jour des justices pour confondre leurs y> tyrans. »
Juin 1790.
La Bastille démolie découvrit un immense terrain qui est la place à laquelle est resté le nom de la forteresse. Pour peupler ce grand vide, Napoléon imagina d'y poser une fontaine colossale. On construisit à grands frais un gigantesque éléphant, heureusement détruit à cette, heure. Il devait être un jour ou en pierre ou en bronze, mais Paris n'en vit jamais que le spé* cimen en bois.
Après la révolution de 1830, quand on.résoliit d'ensevelir les morts de la glorieuse bataille sous les terrains mêmes où jadis s'élevait la prison symbole du despotisme royal, les caveaux funéraires ne présentèrent guère de difficultés aux ouvriers chargés de les creuser. Gomme partout où ont passé rois et seigneurs féodaux, les édifices qui s'élèvent sur le sol sont toujours complétés par des constructions souterraines dont les destinations varient suivant les localités, les personnages, les édifices. Les souterrains de l'hôtel Saint-Paul ont, depuis deux siècles, fourni des caves à toutes les maisons bâties sur son emplacement. Ils aboutissaient d'une part aux égouts du côté de la rivière, et ce fut même, au dire de Dulaure , la principale des causes pour lesquelles les rois de France abandonnèrent Saint- Paul pour les Toumelles; de l'autre, aux fossés de la ville et à la Bastille d'Etienne Marcel.
Quiconque veut connaître ce côté du Paris souterrain ne doit pas descendre dans les caves de la rue Saint-Antoine; à chaque pas il serait arrêté par des murailles de construction plus moderne, par des voûtes qu'il faudrait percer, par des portes qu'il faudrait ouvrir ou forcer; mais dans les rues de la Cerisaie et
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des Lions, à certaines maisons sont encore attenants des lam- Keanx considérables des anciens jardins de l'hôtel, avec leurs plantations dans le style et le goût du temps. ' Si Ton descend dans les cayes de ces maisons, on les yoit se prolonger à Tinfini, et il n*est pas rare dans ces prolongements d'en rencontrer d'autres qui viennent s'entrecroiser, s'enchevêtrer aux premiers, de telle sorte qu'on a bientôt besoin d'an fil d'Ariane pour se reconnaître dans ces labyrinthes construits {>ar les Dédales du moyen âge. On arrive^ ainsi jusque sous les boulevards oii se trouvaient jadis les fossés de la- ville au temps d'Etienne Marcel. Là, une foule de petites poternes, qui autrefois s'ouvraient dans la campagne et qui maintenant donnent issue dans les caves des maisons construites sur l'ancien rebord des fortifications, indiquent un des usages principaux auxquels on réservait ces routes souterraines. Aux heures de crise, c'était souvent par là qu'échappaient aux vengeances quelques célèbres traitants, quelques usuriers du peuple, quelques disgraciés des cdurs.
Rousselin loua, dans la rue de la Cerisaie, un petit entresol contigu à un jardin, et dont les caves noires, humides, lézardées, semblaient receler partout des issues et voiler des excavations profondes et des escaliers gluants, mystérieux conducteurs des immenses , souterrains dont nous venons de parler. L'homme de ténèbres donna un sourire satisfait à sa propriété houvelle, et se promit bien de visiter ses appartenances et attenances, comme on dit en style de Palais.
SALONS ET SOUTEH^AIIÎS DE PARIS» ik?
lie crime aa tribunal.
Le journal, nouveau pain quotidien de la pensée, révèle souvent d'étranges choses à notre réveil. Un matin, la jeune e^ belle veuve Célestine, qui, depuis quelques jours, trouvait le repos au centre du Paris agité, lut, dans son journal, ce fait Paris :
« Un crime, encore voilé d'un horrible mystère, a été com- » mis, la semaine passée, dans une petite maison de plaisance » de la commune de Saint-Mandé. Nous nous garderons bien » d'entraver l'action de la justice en rapportant ici tous les » bruits vrais ou vraisemblables qui se rattachent à cette affaire; » mais nous pouvons annoncer déjà que la justice informe, et » que les débats donneront un étrange chapitre de plus à l'his- » toire des Causes célèbres. Nous avons pris nos mesures pour » devancer de vingt-quatre heures les autres journaux dans ^ notre compte rendu de l'affaire dite de Saint-Mandé. Chaque » numéro sera tiré à part et vendu au prix de dix centimes. On » souscrit à notre bureau. »
Célestine laissa tomber le journal, en éprouvant une crise nerveuse qui lui ôta, pendant quelques minutes, l'usage \le ses sens. Quant elle revint à elle, sa position lui parut intolérable ; elle vit le tribunal, les juges, le public, les curieux, comme si la baguette d'un magicien eût transporté devant ses yeux toute la pompe effrayante de la justice humaine ; elle entendit le réquisitoire et les plaidoyers ; elle lut les journaux qui racon* talent le lendemain cette impudique affaire comme m rom^pi d^
ikk SALONS ET SOUTEREAINS DE PARIS.
curiosité ; elle se vit elle-même, debout et tremblante, devant la barre, couverte par tous les yeux, effleurée par tous les souffles, forcée de quitter les voiles de la pudeur pour éclairer la justice dans les plus scandaleux détails... Oh! s*écria-t-elle, l'impunité 1 l'impunité! Que m'importe un châtiment qui me punit, moi, innocente, bien plus que le coupable ! Je ne subirai pas cette honte!' je la fuirai.
Lorsqu'elle eut arrêté cette détermination, et que le calme fut revenu, elle réunit tous les calculs de sa sagacité pour deviner par quels moyens le ministère public était informé du crime, puisqu'elle avait recommandé le plus grand secret sur les horreurs de cette nuit. Ne rencontrant aucune conjecture raisonnable, elle cessa d'approfondir le mystère, et songea ao plus urgent.
Une jeune et jolie femme est mieux obéie et plus promptement servie qu'une reine vieille et laide ; Gélestine avait supprimé en quelques heures tous les obstacles qui , dans un pays libre, s'opposent à un départ précipité, à un voyage subit en terre étrangère. Le chemin de fer du Nord vint en aide à la jeune femme ; elle était sur la route de Bruxelles le soir même de ce jour.
Rousselin était tranquillement installé dans son entresol de la rue Cerisaie, et à l'abri de toute crainte. Un de ces hasards qu'on cherche lui avait fait rencontrer entre la rue Contrescarpe un voyageur piéton , à peu près de son âge , de sa taille , de sa tournure, qui lui avait vendu son passeport dix louis. Cet homme simple et spéculateur se nommait Claude Signoret. Âu moyen d'une légère altération familière à la plume de Rousselin , l'S de ce nom s'était changée en V, et Rousselin se nommait désormais Vignoret, et avait pris naissance à Lyon. Ensuite, par une de ces profondes observations que Rousselin faisait continuellement sur la singulière harmonie qui existe on pourrait exister entre un nom et celui qui le porte , Rousselin se composa un air de tête, une tournure, un maintien, un
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accent, très-bien assortis avec le nom de Vignoret; à tel point qu'à ses yeux même, devant un mirpir, il oubliait son nom de Rousselin. ^
Survint pourtant une circonstance fâcheuse qui lui remit en mémoire son ancien nom. Un matin, Rousselin, vêtu en rentier .qui jouit d'une rente de 1,500 fr., jouissance modeste, entrait selon son usage au café de la rue Boucherat pour lire un journal et avaler une goutte de cognac parisien à chaque alinéa, pour se donner les airs d'un rentier épicurien , mais économe, ce qui lui conciliait l'estime des habitués. Ces deux mots Cowr d'assises, imprimés en vedette à la troisième page du journal, attirèrent son attention, et il eut besoin de tout son stoïcisme habituel, en lisant au-dessous , en second titre : Affaire de Saint-Mandé.
Un brouillard passa devant ses yeux et la goutte de liqueur tomba de ses lèvres et s'arrondit toute jaune sur le journal.
Rousselin lança un regard circulaire dans le café, et ne vit que des lecteurs immobiles ou des consommateurs voraces qui se débattaient avec des tasses souillées de beurre liquide et de miettes onctueuses de pain.
Alors il lut avec une attention fiévreuse et voilée de nonchalance le curieux compte rendu suivant, en omettant toutefois les
détails inutiles
Le président au témoin : — Votre profession? — Domestique, D. Connaissez-vous l'accusé? — Oui, monsieur le président. D. Dites ce que vous savez. — Le témoin : Le 5 juillet dernier, je dormais, à 11 heures du soir, dans la petite cour de la maison de madame Célestine Desglajeux, lorsqu'un bruit me réveilla en sursaut, et à travers la fente d'ime porte, je vis l'accusé, qui se tenait debout, sur le seuil de la maison, dans une attitude très-suspecte. Je fis, sur la pointe des pieds, un long détour pour aller ^chercher le jardinier Vincent Comilhon, et pehdant que nous étions lui et moi fort éloignés, nous enten-
dîmes dçs cris terribles dans la maison ; malheureusement, Vincent et moi nous ne soipmes plus jeunes ; nous arrivâmes trop tard, mais nous vîmes encore l'accusé Benoît et un i^utre que nous n'avons pas reconnu, qui poussaient avec brutalité ce pauvre M. Kousselin dans un fiacre. Nous hâtâmes le pas pour porter secours à ce bon U. RousselUi, de qui je n'avais laçu que des politesses (le témoin verse quelques larmes), mai^ le fiacre partit comme. si le diable l'eût emporté 1... — Le président au témoin : Reposez-vous un instant. — Le témoin ému : {Ixcusez* moi!... C'est que ce ps^uvre M. Rousselin était la bouté même, et très-entendu en jardinage et en magnanerie... (L'accusé sourit d'un air ironique.) Nous montâmes alors, Vincent CornilhoB et moi, à l'appartement de notre maîtresse; mais elle ue voulut pas ouvrir sa porte, et nous dit qu'elle veillerait toute la nuit, j^é ^iidfa3[iai^> Yinpent Cornilboi^ QQnfa toi)^ (^ histoire aux gens du voisinfige, cela fit grand bruit; madame Desgl%je\u: quitta la maison ^ans dire où elle allait, et les gens de justice tinrent faire une descente, et nous leur rs^contimes tout ca que nous avions vu et ce que nous savions.
— Le président : Quel âge paraissait avoir Rousselin?— Oaa* raqte-cinq à quarante-six ans. (L'accusé fait un nouv^u sourire.) — Le président : Quelles ét^ent ses relations ayec Cèlestine Desglajeux? — Oh ! monsieur le président, il n'y avait rien à dire là-dessus 1 Un homme de quarante-six ans , et qui ne s'occupait q^e d'agripuiture chez; nous.
Le président. : Avez-vpus remarqué dans les assiduités de Benoît auprès de Célestine Desglajeux quelque chose d'équivqque? — Monsieur le préside^^t, tout était équivoque chei M. Benoît ; il entrait toujours cbe:s nous copme un furet ou comme quelqu'un qui ofiédite im mauvais coup.
Le témoin Yinçent Cornilhpu fait une déposition sembl^^^*
Le président : Accusé , ayez-vous quelques observations à a^ress^r %^^ témoji^s \ ~r Mon, mçnsiwr le président, ie ^^ contente de donner 1^ p\us complet déipenti à Iciurs assertiofl$>
SALONS ET SOllTERHAINS DE PARIS. 1&7
Le proeureur général : Accusé ; vous devez respecter des témoins qui parlent sous la foi du serment. Soyez mieux avisé d(»réBavant, et n'aggravez pas votre position.
L'accusé s'agite sur son banc.
Troisième témoin : Pernard Yoiron, dit Preêse-Pa», cocher de fiacret.
D. Connaissez-vous l'accusé? — Oui, monsieur le présideot.
D. Faites votre déposition. — Eh bien ! monsieur le juge, je vous dirai que cet homme et un autre qui n'est pas ici m'oat donné cinq francs pour boire en les attendant, et que je ne les ai pas bus tout à MX, mais il n'en manquait guère. J'ai proipis de dire tout« la vérité.
D. Âvez-vous remarqué que Benoît eût employé la violence pour faire entrer Rousselin dans ^otre fiacre? — Je crois bien. L autre ne voulsût pas entrer, et les deux particuliers, qui étaient plus jeunes et plus vigoureux , l'ont mi& de force dans le fiacre.
D. Qui vous a donné l'ordre de marcher? — Celui-là, Taftcusé... Je me trompais souvent de chemin, pasce que je vous- ai dit que j'avais trop bu, et c'était toujoius celui-là, cet accusé, qui me remettait dans la bonne route. Moi, que vous dirai-je... je tombai de sommeil. Par bonbeur, mes chevaux connaissent Paris, et ils n'ont pas besoin de moi pour gagner la remise.
D. Où vous a-t-ott dit démarcher d'abord? — Au pont 4'Austerlitz. Là je me suis arrêté et je me sois un peu endormi. Qui sait tout ce que j'avais bul... Après, nous avons traversé le pont ; les chevaux ont couru. Je n'avais plus la tête à moi. Je voyais danser tout^s le^ lanternes du gaz. Enfin je me suis trouvé seul avec beaucoup d'argent dans ma bourse, que j'aurais voulu rendre, ps^ce qu'il me paraissait mal gagné. Aussi je l'ai donné à un vieux des nôtres, qui est invalide, sans lui dire d'où ça lui venait.
D. Vous ne pouvez donc pas préciser l'endroit où l'aoeusé a quitté votre fiacre? — C'est, je crois, du côté de la barrière
us SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
d'Enfer ; mes chevaux sont venus tout seuls ; ils me conduisaient.
D. Accusé, ayez-vous quelq[ues observations à faire au témoin?— Aucune, monsieur le président.
D. Vous persistez à nier que vous ayez conduit Ronsselin violemment dans un. fiacre, au milieu de la nuit du 5 au 6?- Je persiste.
D. Prenez garde ! toutes les dénégations ne constituent pas un bon système de défense. — Je n'ai pas d'autre système à adopter. Je suis innocent.
Le procureur général : C'est ce qu'il faut prouver.— L'accusé. Prouvez donc ma culpabilité. — Le procureur général : C'est ce que nous faisons.
Un juré: L'accusé reconnait-il au moins qu'il avait des relations avec Rousselin? — L'accusé : Si je réponds à une question, je m'oblige à répondre à tout. J'aime mieux me taire sur toiu les points, ou bien n'ouvrir la bouche que pour dire : Je suis innocent.
Le procureur général : La vérité se fera jour, malgré les ténèbres dont votre silence veut l'entourer. — L'accusé hausse les épaules. Murmures dans la salle. Le président fait un signe à l'huissier.
Le président : Vous êtes voisin du domicile de Rousselin. - Oui, monsieur le président.
D. Le voyiez-vous souvent? — Tous les jours.
D. Depuis quelle époque avez-vous cessé de le voir?— 1^ puis le 5 juillet ; je ne puis pas me tromper, je n'ai qu'à regarder mon livre de vente.
D. De quelle réputation Rousselin jouissait-il dans le voisinage?— Le témoin, avec émotion: Delà meilleure réputation, et il la méritait bien, le pauvre homme ! Il faisait du bien à tout le monde et il se refusait tout à lui. Il vivait de rien. J'en sais quelque chose, moi; j'étais son fournisseur. Il avait bien voul"
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. ili9
être le parrain de ma dernière fille, et pour sa fête, le jour de sainte Louise, il lui a donné
Le président: Ces détails sont inutiles à la cause; vous pou* vez vous asseoir.
Cinq autres témoins du quartier de l'Observatoire ont tous coilnu particulièrement Rousselin, et ils s'associent tous pour rendre, hommage à ses vertus.
Yictorin Fillon, sergent-major dans la douzième légion, connaît dans sa compagnie Rousselin depuis 1835, et il affirme que la légion n'a pas un homme plus dévoué, plus aimé, plus estimé que Rousselin. Pour la première fois, il a manqué à son service le 9 juillet 1
Une voix : Je crois bien !
M. le président : Huissiers, faites sortir celui qui a dit : Je crois bien!
Le valet de jardin et la vieille femme de ménage de Rousselin sont successivement introduits, et leur déposition, entrecoupée de sanglots, est accablante pour l'accusé Benoît. Ces deux fidèles serviteurs reconnaissent, dans l'accusé, l'homme qui est venu le 6 juillet les éloigner de la maison sous un mauvais prétexte, en leur donnant au nom de Rousselin cinq cents francs de gratification.
L'accusé ne parait pas ému de cette déposition, faite avec un accent de vérité irrécusable.
Le président : Accusé, vous avez entendu? — Oui, monsieur le président.
D. Vous n'avez aucune observation à faire? — Aucune.
D. Accusé, où avez-vous passé votre soirée du 5 juillet? — Si je faisais la même question à chaque membre de la cour, aucun ne pourrait me répondre. Gomment veut-on qu'au bout de plusieurs mois , on se rappelle l'emploi d'une soirée ?
M. le président : Messieurs les jurés apprécieront ce nouveau refus d'obtempérer aux. ordres de la cour.
Le portier de la maison habitée par Benoit, appelé en vertu
du pouvoir discrétionnaire du présiéent, donnfe sur les habitudes et les mœurs de l'accusé des détail!» peu favorables. ~ SI j^avais trois locataires comme M. Benoît . dii-il en finissant, je quitterais ma porte, qui est pourtant une des meilleures portes de Paris.
L'avocat nommé d'office pour d^endre Benoit s'est acqoitté convenablement de ce pénible devoir.
Nous citerons les morceaux les plus remarquables du discours du procureur général :
« Quel e$t d'abord l'accusé? a dit ce magistrat; c'est un homme qui usurpe un titre honorable qui n'est pas le sien, qui ne lui appartient pas ! Benoît usurpait le titre d'avocat. Benoît na aucune profession. Benoît est un de ces jeimes hommes qui ar- Hvent daiis les capitales avec une bourse vidé, et la remplissent par des professions déshonnêtes, jusqu'à l'heure où le crime witronnë le dérèglement.
» Les dépo^iti^s des témoins vous ont démontré jusqu'à l'évidence toutes les phases de ce crime. Benoit, et soncompliee encore inconnu, ihaia (|ue l'œil de la justice saura découvrir. ehtildnt chei: une femme qu'ils croient isolée ; ils entrefitarec toutes sortes d'intentions criminelles, en hommes de Ininreel de vol. Un ami dévoué, le malheureux Rousselih,
Qu'il ne s'attendait guère A rencontrer dans cette affàife,
comme dit le prince des fabulistes, se trouve dans la maison où le crime va se commettre. !1 y a lutte, il y a combat, il y a engagement. L'homme de quatante-sîx ans, l'Infortuné Rousselln est vaincu par ses déut jeunes adversaires, liais ce témoin est terrible ; knais ce témoin parlera ; maiB cê témoin sera fataU Benoît et à ton complice! il faut donc détruilre ce témoin, il faut l'anéantir. Le crime appelle le crime : abysius abyss^^ invocat. Les mânes du malheUrettSL Rousselln demandentreQgeance. Rousselin sera vengé. Nous regretton« ^*ane suscepii-
SALONS ET SOtJTERRAHîS DE PARIS. 151
bilité pusillanime et malentendue ait éloigné du ^olde la France la veuve Desglajeux ; mais la justice doit suivre son cours... >
Le jury a fait des réponses affirmatives, mais avec des eireonHanceÈ atténuantes. 6enoît est condamné àut travaux forces à perpétuité.
Rousseïin déposa lentement sur la table le journal où il venait de lire ces débats judiciaires, et, donnant fJUinzè centimes au garçon, il Itii dit :
— Il y a dans la Gazette d'aujourd'hui un t>r6cès f6rt intéressant.—Oui, monsieur Vignoret, répondit le garçbîi ; je Vài lu ce matin. — li faut avouer, dit Rousseïin, qu'il y a dés hoàimes bien...
Ses joues s'enflèrent et ses yeux cherchèrent au plafond une épithète assez expreàéivè pour fiétrii* ces hommes ; niais il laissa croire qu'il ne ttrôuvâit i^as l'^ithètè, et, sàlùint la dame du comptoir, il sôftit eh ayant l*àir dé contenir s6h indignation contre le îâùi atôcat Benoît.
fibiivèlled (léèoilVel*lièir.
Malgré cette révélation inattendue faîte par un journal, Rousseïin ne crut pas devoir changer ses habitudes dé rentier ; il se promena, selon son usage, "sur le boulevard Beaumarchais, en mettant sur sa figuré la béatitude de l'imbècilité qui jouit de douze cents francs de rente et ne demande rien de plus aux hommes, à Dieu et au Marais.
Cependant, lé souci intéi-ièur brûlait sa poitrine ; mais i'èhergie de l'homme empêchait ce souci de remonter âU front et de
s*y inscrire dans une ride délatrice. Indépendamment du procès de Benoît, Rousseiin ne comprenait pas certaines choses qoi se rattachaient à raffaire; il se faisait des questions insolubles : — Pourquoi, se demandait-il, pourquoi Benoît s est-il enfermé dans ce système de dénégation ? Pourquoi n'a-t-ii pas confié sa cause à un avocat expert qui aurait pu tirer un si bon parti de l'absence de madame Desglajeux, et de tant d'autres circonstances nées dans les débats? Pourquoi Benoît s'est-il obstiné à garder le silence sur Lecerf ?
Rousseiin cherchait la clé de ces mystères, en regardant, don œil stupide, les enseignes et les étalages des boutiques du boulevard. Pour le moment, il n'y avait pas encore, comme on dit, péril en la demeure; toutes les précautions prises étaient bonnes ou paraissaient telles. En cas imprévu , mais possible , les immenses souterrains, dont les issues s'ouvraient ténébreusement sous le jardin de la maison de la rue de la Cerisaie, étaient un abri sauveur. 11 fallait pourtant se mettre en règle plus sévère contre les terribles éventualités de l'avenir et contre ces coups que le hasard intelligent et railleur invente si bien pour déranger les plans les mieux établis.
L'esprit tendu vers ces idées, Rousseiin remarque une petite enseigne très-modeste, fixée sur une vieille porte, et qui paraissait fort peu se soucier d'être lue par les passants. Elle était ainsi conçue : Dépôt d'antiquités parisiennes extraites de$ fouilles. L'enseigne elle-même avait l'air d'une antiquité.
Rousseiin sonna, et, montant l'escalier du premier étage, il relut la même enseigne clouée sur une porté vitrée. Il entra.
Un parfum de passé s'exhalait de ce magasin étrange ; on aurait cru entrer dans un caveau plein de momies démaillotées et rendant à l'air tout le camphre qu'elles avaient reçu dans les pharmacies tumulaires de Memphis.
Un homme, vêtu d'une houppelande séculaire comme lui, se promenait entre deux vitrages, en jetant un regard de satisfaction sur ses marchandises inconnues du diiLUc. L'arrivée d'un
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 15d
acheteur était un phénomène pour ce marchand; aussi parutr-il étonné comme un bijoutier du Palais-National qui voit sa porte s'ouvrir.
Rousselin examina les objets étalés sous vitres , en prenant des pauses d'agatophile, et fit quelques légères emplettes, an grand regret du marchand, qui paraissait désolé de vendre ses denrées comme un père noir du Congo qui vend ses enfants au négrier pour nourrir sa famille.
— Monsieur, dit Rousselin, vous avez là un dépôt de richesses précieuses qui me tenteraient bien, si j'étais riche. Où donc avez-vous trouvé tant de curiosités et de magnificences y comme nous disons en terme d'agatophiles? — C'est mon père qui a fait cette collection, dit le marchand, et il me l'a laissée en héritage. — Votre père a trouvé tous ces trésors à Paris? — Oui, monsieur. — En faisant des fouilles? — Mon père connaissait mieux que personne le Paris souterrain ; c'est lui qui a découvert les galeries qui s'étendent de la rue de la Cerisaie jusqu'au quai Saint-Paul. — Ah ! fit Rousselin en reculant d'un pas malgré lui. — Oui, monsieur, ajouta le marchand, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. — Il y a donc des galeries qui ?...
Rousselin laissa l'interrogation suspendue sur ce qui,
— Sans doute, reprit le marchand, et mon père en connaissait bien d'autres... Tenez, voilà un manuscrit qui renferme des notes fort intéressantes sur d'autres souterrains plus inconnus, et que mon père a visités en 1802.
Et le marchand prit sur une table un in-quarto manuscrit et relié qu'il montra, en l'ouvrant, à Rousselin.
Rousselin, d'un air nonchalant, tira de sa poche des lunettes dont il n'avait pas besoin, et parcourut le recueil.
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le marchand en désignant un fauteuil boiteux et vermoulu. — Si vous voulez bien le permettre, dit Rousselin. Et il s'assit et feuilleta.
D'abord Rousselin lut à la hâte une description assez exacte des Catacombes, ce qui ne lui apprit rien, mais lui donna une
idée favorable de là suite ; puis il tomba sortes eayeaiut immenses aboutissant par deux issues ft la nie de la Cerisaie ; enfin, il découvrit un chapitre des plus intéressants et qui fit sur loi, bommè des ténèbres et de prudence , une impressioii extraordinaire.
Profitant d'un moment où le marchand Éregatdait le boulevard, il déchira ce chapitre, dans un double but, d'abord pour le méditer à loisir, et ensuite pour détruire cet indice de refuge et ie • dérober à toui les regards.
Voici ce tttrletix chapitre :
. . . « Le viettx Paris diâpa^ait à toute heure sous le marteau des démolisseurs. Huile ville n'est ^lUS oublieuse de ses souvenirs. Lei piéires antiques totnbeîit une à une , et {)lU6 tard, quahd une curiosité pieuse vient visiter leâ lieux où vééurent et sotififHrent ilôs pères, elle ne trouve {)lus Ifiie deà constructions modernes t. Hàton^-noUs donc, proàtons de qUélqueé t^èstiges qui nous restent encore pour démêler sous ces couches sttccessites lés ti*âcës du Paris des anciens jours.
% La rive gaiicibe de la Seitib était déjà occupée par une ville célèbre quand là rivé droite voyait à peine çà et là quelques maisons se grouper autour des fabl'iques que peuplaient les Quartiers modernes de l'Hôtel-de-Tille. Cette célébrité, la riv6 gauche la devait sUHotit à ses écoles. Dès les temps reculés, après (jfié les barbares etifisnt iikis ft héàiit les Chaires qui, de Rome, de Constantinople , d'Âlexaiidrie , de Matséille, envoyaient Isl §ciehce à TUilivers eonnu^ qUàiid rëfléUtirèUt les lettres, les écoles de Paris devinrent lés t)lus célèbres du inonde. Il à été de nlOdé àU XVii« et même ail tlnlt« siècle de se moquer des âges antériëtli*8, Cbmibe si une é|)oque ne frayait pââ la
- * C'est ainsi (|ùe rétetnmeht (en 1849) nous avons yU Jëtef par terre la maison d'Abélardj lonftemps respectée. Elle était sur le quai de la rive gauche, presqu'en face de Notre-Dame. Sur son emplacejnent s'élève use maison nouvelle.
SALONS ET SOUTERRAINS Dfe l>Alll6. 155
route à celle qui Itii succède, comme si Holiîèrë, Ràcîhè, Lafontâine. Voltaire, ne devaient rien à Rabelais et à Ronsard, Locke et Malebranche rien à Ab'élard et A *aiht Anselme.
y> Parmi ces écoles ^i faisaient lA gloire de là Hve gan^hé, une deà plus illitâtres fut; sans eotltrëdit; celle qu'établit â l'abbaye Saint-Victor Guillaume dé ChArtiileaUii ati comméncetîîéiil du xii« siècle (vers 1111). De cette éctile Sortit Abélard; qui, devenu professeur à soti tour, ttë ti'otrttit ^8 d'èttcèiiitô a8«e« vastfe pour coutenir le noiilbrô de Se* auditeurs. 11 lés cOttdttf Stl sur la Montagne Saiute-Geneviêté, et de la jilaèe bù devait plus tard êti-e bâti le Pànthéoh, i) jetait sa parble élo<}tténtk A ces jeûnes tètes, à ciss jeunes éceùrs qui iS'étAltAlelif jusqu'au mirtyre dans les; quéreU'eS plâiottlciennes dëS *éâlistèà et âès nbmtnâUi.
» Depuis Giiillaûme de CbathpèàUx et Abëlai^^ l'abbaye et les écoles de Saiht-Victér, èomfalë les étàbliSSèifieiit§ l-ellgieui dé Paris, ont Subi ûei ViciSsitUdes dans le détail desquelles hous n'entrerons pas. Les chanoitieS âVaiëlit utt privilège sut lés èâut de la Blèvte, qui plus tard lés cotiduiSit, pat voie de justlbe, à creuser des cAriaux et des aqueducs *.
» L'abbayë de Sâiiit-Victdir tttUchàlt â. rëûcëînte de Philippe- Auguste. Eli 1188, avant de partir pbUr la Croisade, fce prince voulut doiiner deS fôttificatioîis à Sa bonne ville dé Paris. Dans la rue qui porte le nom des Fossés-Saint-Viétdr; oh voit encore les vieilles triUrailles. EllëS sont ett état de parfaite conservation dans plusieurs cours et jardins, et dës^ièrcëmèntsinoderhes ont permis de mesurer les dbUÉe pieds d'é|)aiSSëUr dé lëUr partie inférieure.
» Ici encore nous retrouverons les constructions souterfaitîés qui rendent cette étude de Paris Si fcuriéUse et Si attrayante.
* Cet établissement religieux était fort considérable; sur ses terrains, on a construit le moderne et. élégant quartier de Saint-Victor, entre TEntrepbt des Vins et le l'MiU dès Plantés.
» L*abbaye avait ses caves , ses issues mystérieuses , ses inpaee; nous n'avons pas besoin de le dire , elle n'aurait pas été abbaye célèbre sans cela. Mais void ce que nous avons trouvé d'extraordinaire : dans une maison attenante à l'ancien enclos du collège Navarre *■ est une cave voûtée et présentant la forme d'une rotonde ogivale, si nous pouvons ainsi dire.
» De fluettes colonnes s'élancent du sol pour monter à la voûte : de leurs chapiteaux partent des arêtes saillantes qui toutes viennent aboutir à la clé de voûte formée par un pendentif ridiement travaillé. Les courbes de ces arêtes forment des ogives, et c'est pourquoi nous avons appelé cette cave une rotonde ogivale. La maison est précisément située sur le terrain que les vieilles chroniques assignent à la Porte-Saint-Yictor , édifice fortifié dans lequel on ne pénétrait qu'après avoir passé un pont de bois. Reconstruite en 1570, cette porte fut définitivement abattue en 1684. Mais à Paris, on ne détruit que ce qui obstrue le sol. Les constructions souterraines restent après ces démolitions, et servent aux propriétaires postérieurs.
» Des fouilles furent exécutées dans cette cave en 1768. Le sol creusé rendit des fragments d'armures, des glaives, quelques monnaies du temps des chevaliers. C'était peu de chose. Mais plus bas, au pied d'une des colonnes, et presque à ses dernières assises, on trouva une trappe qui fermait l'entrée d'un escalier étroit et tournant. On déblaya les marches, et l'on parvint ainsi jusque dans une salle où l'on trouva des costumes de moines, d'écoliers, de gentilshommes, qui servaient aux déguisements de ceux qui fuyaient par ces issues.
» Ces souterrains aboutissaient à ceux de l'abbaye Saint- Victor
» L'abbaye Saint^ermain-des-Prés ne fut pas moins célèbre que l'abbaye Saint-Victor dont nous avons parlé. Plus heureuse que celle-ci, Saint-Germain est encore debout. Il est vrai que
^ Ce collège est aujourd'hui l'école Polytechnique.
ses constructions servent ici de prison, là d'habitation particulière ^. L'église seule est debout, et malgré sa dévastation >, c'est uno des plus belles œuvres architecturales de Paris.
» L'origine de cet établissement est fort ancienne. Nous n'en parlerons pas ici, pas plus que des Prés, qui avaient donné leur nom à l'abbaye. Il y a longtemps que tout est dit sur le grand et le petit Pré-aux-Glercs. On connaît moins la position souterraine de cet immense domaine qui faisait la richesse des moines, soit par la foire qui s'y tint jusque sous Louis XIII, soit par les immunités et privilèges dont ils savaient user et abuser.
» Ces souterrains s'étendaient jusqu'à la rivière et pénétraient même, dit-on, jusque dans l'hôtel de Nesle. C'est pourquoi, quand les eaux de la Seine sont hautes, toutes les caves de ces quartiers sont inondées.
» Aujourd'hui les souterrains sont envahis par des décombres de toutes sortes qui obstraent le passage sans les combler. On y descend par plus d'un endroit, et notamment par la maison n» 13 de la rue de l'Abbaye. Quand le tribunal de 93 tenait ses prisonniers à Saint-Germain-des-Prés, plus d'un qui connaissait ces mystères de l'abbaye parvint à s'évader par ces issues, qui, en général, aboutissent dans les maisons. ...»
Rousselin avait refermé avec respect le précieux in-quarto, comme le dévot referme un reliquaire, et le replaçant sur la table, il salua le marchand et sortit d'un pas lent et avec un visage tranquille , comme un vertueux patriarche .de la rue Chariot.
^ C'est un remarquable édifice en briques d'un rouge vif, numéroté 13, rue de l'Abbaye, en face de la rue Fui::fitemberg. Une partie est occupée par un institut agricole. Notre grand peintre Gigouxy a établi ses ateliers.
^ Elle a été restaurée récemment.
15» SALONS ET SOUtfeftRAlîfS DE PARIS.
xvm
Ufie Kjkpiirllloii é^ nutt.
Ce joiir-là même, RôlisséllH voulut faltiô tittè rteottttfttshticé dalis ses nouveaux doîtiàlries tet lèd fbuillék" dans leurs plus Intimes sinuosités pour voit S'il |WuVdit encore y twuvfer m abri èri cas de poursuite. Après le coup de minuit, il deSiéêûdit dâDs les caveaux dti jardin avec toutes lés provisions nécessaires poûi* cette {)rdmenade Sbutferraine ; de plus il avait inventé un fil conducteur d'un nouveau genre qui mant}aait k Ariane et qui promettait d'être pltos Sût qUë Ift lipe crayeuse des Catacombes, car on pouvait ail besdiil le suivre dans 1* plnS pit>fonde obscurité. A tiflgt î)as d'ifltervalle, il enfonçait m clou au bas dii mur gaufehe, et lui dbtittait une ihélinaison dacôté dé l'eritrée du jardin.
Une cloison fort mince, et qu'il était aisé de reconnaître à une teinte plus réeeiite qiie t«llé dû reste du caveaii, avait été dèji pétbée par RousSelin le ptémier joUr dé son inSUllâtlon. Cette issue otiverte lui livrait \ih âfecês facile dans les profondeut« mystérieuses i}ù'il vôtilâit bonhaître, eômme le marin vfeutéttidier, suf la carte, la mér où il va havlgtter, pour eu connaître les ports et les écueils.
Les premières salles n'offraient rien de remarquable; par intervalle, il fallait que le marteau démolUseur que Reusselin maniait habilement, cdtlime tout ce (Ju'il maillait, fît une petite brèche ronde, proportionnée au corps de l'assiégeant. A nii>sure qu'une pente insensible, mais que sa longueur rendait considérable, faisait descendre, à son insu, Rousselin très-profondément dans le sol, les caveaux et les galeries revêtaient une physionomie nouvelle. Çà et là, des arceaux bien construits.
SALONS ET SOUTERftÂlNS DE PARUS. 159
des clés de routes puissantes, des arêtes de pilastres fortement accusées, des assises saillantes d'un granit de fer, attestaient qu'un architecte hardi avait pa^sé par là eii apportant une i)eh'' sée, un secret, un mystère que les murs ont gardé.
Lorsqu'on passe, à Florence , devant le palais Riccardl , via Larga, et qu'on examine cette atcbitéctUre de diamant, ces larges pierres frustes, ces reliefs de bronze, cette façâdb t>6rcêe de fenêtres hautes et de meurtrières, comme urtfe citadelle, bn devine que le palais Rlccardi et d'alitreà dô même construction ont été bâtis selon les exigence^ d'une époque féconde en troublek, et que chaque citoyen riche dfe ce teinps voulait avbif sa forteresse dans la cité. Aihsi, les cavitéà profbildes (pie Paris recèle soils son épidémie âniioncent toujours iihë phààè d'histoire où la sécurité, p6ur certaihes familles, n'existait qu'à cent pieds Sous là surface dii sol; Jjar exemple^ lès troûblfeà religieux ont fait creuser plus de Souterrains qti'ils h'ont fait bfttir de maisons *.
En avançant avec lehteur et feh ftitetârit aviec soin , non pas avec des pensées d'archéologilé, filais avec des idéea ferimihelles de proscrit, Rousselin découvrit tm caveau qui patâlâsait âvoit été habité, comme une vaste salle d'^aùberge servant de baràvansérail. On y voyait même des traces d'iirt feu de cùisihe, dans une large excavation. Une porte basse, étroite, murée hermétiquement avec des briques, cotidtiisait par un escalier à là maison supérieure. Rousselin fit de Vaineê conjectures pbUr
^ En 1826, les Tuileries furent un jour mises en grand émoi i on vint dire au roi Charles X qu'on entendait un grand bruit du côté des caves ; qu'on distinguait parfaitement les coups de pidchd et qne sans doute c'était une conspiratioh qui menaçait le château. — Aussitôt on s'empresse, on descend dans les caves, on perce le mur du côté où venait le bruit, et on se trouve dans un long souterrain qui conduisait à la rile dt! Roule, près de l'hôtel Coligny. —Là, on trouva un iUarchand de vins occupé à réparer sa cave. C'était le bruit qu'on avait entendu. On acheta le silence de cet homme et l'on coupa ce souterrain par plusieurs murs, en ayant soin d'embarrasser de décombres les intervalles.
deviner approximatiTement l'endroit de Paris on il était, et U portion de rue correspondant à ce cavean. Ce lieu garda son mystère, et comme la lampe dn yisiteur côtoyait un mur fait de pierres énormes, cette inscription se fit lire en grêles majuscules : Launoyj octobre 1572. Ronsselin, qui était toujours eo fonds d'érudition historique , tira de cette date' une conjecture yraisemblable, en supposant qu'elle avait été écrite sur ce mar par un huguenot , deux mois environ après la Saint- Barthélémy ; il sonda ensuite, en frappant avec son marteau, Tépaisseur de la porte murée, mais elle ne rendit aucun son qui indiquât la possibilité dun percement immédiat : celui qui aTiit fait murer cette porte avait sans doute aussi amoncelé dans Tesealier d'autres obstacles, pour se défendre centre des ennemis souterrains, car les précautions, selon le moment, changeaient de nature : après avoir creusé des caveaux pour se dérober aux attaques supérieures, on mura ensuite ces mêmes caveaux pour se dérober aux attaques inférieures., Cette double tactique parut évidente à Rousselin. Pendant un assez long espace, à droite et à gauche^ on découvrait encore, aux lueurs de la lampe, des traces incontestables d'habitation, des débris de bancs vermoalus, des crochets de fer fixés aux murs, de larges pierres unies, servant de sièges, et surtout beaucoup d'inscriptions illisibles, ou effacées par l'humidité ; en pareil lieu, les inscriptions sont toujours faites par ceux qui restent, et non par ceux qui passent. La manie du prisonnier- ou du proscrit est de charmer ses ennuis en inscrivant sa pensée sur un mur , comme on dépose une confidence triste dans le sein d'un ami. Le mur a souvent remplacé l'ami dans les horreurs de la prison.
Tout ce que découvrait Rousselin était d'une tristesse horrible ; mais cet homme avait tellement incrustée au cœur la passion de ces sortes de mystères et de ténèbres, qu'il oubliait même sa position fatale pour s'extasier devant les merveilles de ce monde nouveau, ces royaumes du vide, inania régna, déroulés devant lui.
SÂLOJNS ET.'SOUTËHRAIMS DE PARIS. 461
En pareille latitude, le moindre bruit qui n'est plus en harmonie avec tous les petits murmures qu'on écoute depuis longtemps, arrête les pas, brûle les oreilles, agite la racine des cheveux, étreint les muscles du cou. Rousselin éleva sa lampe audessus de sa tête, pour voir aussi loin que pouvait le permettre la dégradation des teintes ténébreuses. Rien ne se montrait, rien qu'un mur grisâtre et un pilier massif , soutenant une clé de voûte affaissée par le poids de Paris. JL'ouïe de Rousselin avait une vertu féline qui ne soufi&'ait pas qu'on l'accusât d'im* posture ; ce qu'elle entendait était très-bien entendu.
Même Rousselin devina que ce bruit n'appartenait pas au passage d'un reptile, au coup d'aile d'un oiseau de nuit, à la diute des gouttes d'eau sur les pierres du souterrain. L'exquise perfection de l'oreille avait distingué une plainte humaine, et l'aventureux visiteur comprenait, de plus, à la répercussion de l'écho, que le danger n'était pas loin. Seulement, au milieu de cet entrecroisement de voûtes et d'ellipses, naturelles conductrices des moindres sons, il était impossible de savoir de quel coté venait le péril. Cette incertitude ne fut pas longue; une tête pâle et couverte de cheveux noirs se montra derrière le pilier grisâtre, et un éclat de rire de damné accompagna cette épouvantable apparition.
Rousselin savait par expérience que la fuite est le pire des préservatifs contre le danger; il s'avança résolument et à Tins* tant même. Un homme à moitié nu, armé d'un couteau, se précipita sur lui ; Rousselin para le coup en maître d'escrime , et sa vive riposte asséna un vigoureux coup de marteau sur le bras droit de l'assaillant, qui poussa un cri de rage ou de douleur et laissa tomber l'arme.
Rousselin la ramassa, et cet homme, prêt à tous les crimes, mais ayant toujours une horreur invincible pour le sang versé dans un assassinat, dit â l'habitant du souterrain, pour lequel il avait déjà quelques sympathies :
-^ Çs-tu seul ici?-— Seul. — Et que viens-tu faire ici? Va, ne
crains rien, tu peux parler; si j'ayais touIu te tuer, qui aurait pu m'empêcher de le faire? N*aie pas peur, je suis peut-être ton ami. — ^Vous voyez bien que je suis seul, répondit l'autre; si j'avais des compagnons, je lés aurais appelés à mon secours. Ge souterrain est mon tefuge. Il r a sans doute, da!nft d'aulres endroits, ténébreux comme celui-ci, d'autres mftlhenreut comme moi, mais je ne les ai jamais vus, ou je les ai adroitement évités, parce (}ue l'babitude de ces caveaux nous donne l'instinct des hibous et des ehauve^-èoUHs; nos oreilles sonft des 3reux, et nous voyons très-clair lorsque nous entendons. — Et à quel genre de malheureux appartiens-tu? demanda Rousselin d'un ton paternel, en croisant sur sa poitrine ses bras, dont ron était armé d'un toarteaU et l'autre dtn poignard.— Vous n'ava pas deviné ? dit l'autre avec un sourire mélancolique. — Ma foi. non, je n'ai pas deviné.— Vous ne me trahirez pas?— Imbédlel quel intérêt ai-jè à te trahir? Tu fàe dois la vie, et tù commences déjà, toi aussi, à être ingrat î^^Vous ave« raison ; je ne dois pas vous craindre... Voici mon histoire en quatre mots : Je suis né à Paris, à la barrière deS Deut-Moulins. Â vingt-deux ans, j'ai malheureusement aimé une fille qui me donnait de grandes inquiétudes sur sa fidélité. Un jour, datas un accès de jalousie, je l'ai frappée d'un coup de poignard. Elle a survécu à sa blessure. Moi, on m'a jugé, on m'a condamné à vingt ans de galères ; j'en ai passé quatre à Brest; puis j'ai trouvé moyen de m'évader. Je sois venu à Paris, qijd est pour nous ht ville la plus sûre : j'ai appris que cette femme était entrée , comme sœur de charité, à l'Hôtel-Dîeu. le l'aime toujours, malgré le mal qu'elle m'a fait, et je voudrais la revoir encore une fois, dussé-je mourir à côté d'elle , dans son hospice , sur un grabat.
— Et depuis combien de temps mènefi-tu cette vie souterraine ?
— Dépuis quinze mois. — Et comment f^is-tu pour vivre? — Je ftiis comme le loup : je sors quelquefois la nuit. Puisque le loup trouve sa nourriture, Thomme doit là trouver. — En e^t, tu ressembles aàèéz à un loup.-^Si je ressëffiblaié à Ufa Adonis, je ne
serais pas ici. Il n'y a de malheureax en amour que les gens très-pauvres et très-laids. — ^Tn te trompes : il y a d'abord ceuxlà, c'est incontestable; mais on en trouve d'autres encore. — Et vont-ils âux galères, ces autres?— Ma foi, ils pourraient bien y aller, si on les trouvait... Mais revenons à nos loup^... voyons, ceci m'intéresse : comment fais-tu pour înanger? — Rien n'est plus facile : je prends. — C'est-à-dire... tu voles... — Non pas, c'est bien dififérent; j'ai borrcur du vol. — Explique-moi cette distinction. — ^11 faut que je vive, n'est-ce pas?— Je n'en vois pas trop la nécessité dans ta position ; mais enfin , je te l'accorde, puisque tu tiens à vivre. — Deux fois par semaine , je sors dé mon trou. — Et par où sors -tu? — ^Par là, de ce côté... il y a ûfi escalier de terre que j'ai fait, et qui s'ouvre à l'air des vivante, au milieu d'une cour déserte, de l'autre côté du boulevard. C'esl un terrain à vendre pour bâtir, et il y a des herbes hautes c!omme dans un cimetière abandonné. Malheureusement , il faudra bientôt que je me retourne d'un autre côté, parce que l'autre jour des entrepreneurs sont venus, et ils ont dit qu'on allait commencer à bâtir sur ce terrain. Si on bâtit une maison sur mon trou, je me trouve ici pris comme un rat sans prévoyance, ce qu'on n'a jamais vu dans l'espèce de ces animaux, qui sont nos précepteurs. — Tu es un observateur profond , dit RoUsselin en riant ; continue. — Figurez-vous, Monsieur, dit le galérien du ton d'un homme qui entre en familiarité, figurez-vous que ces rats sont de vrais diables, des sorciers. D'abord , ils ne-se méfient plus dé moi, parce qu'ils comprennent que je suis obligé de vivre comme eux, et ils me traitent en camarades. L'autre jour, il y en avait deux, et les plus fins de la bande, qui écoutaient les entrepreneurs de maçonnerie, au bord du trou, et ils se regardaient d'un air inquiet. Ces deux chefs ont eu l'air ensuite de tenir conseil avec d'autres confrères, et le soir même, ils se sont établis à la file dans un autre endroit ; un ingénieur a donné les preiôiers coups de dents sur un terrain, et chaque rat est venu à son tour travailler à une nouvelle issue ; elle sera
164 SALOJNS £T SOLTKRKAlxNS DE PARIS.
prête, sans aucun doute, lorsque les entrepreneurs de maçonnerie auront cijmblé l'ancien trou, qui maintenant encore sert à tout le monde, à ces pauvres animaux et à moi. — Oui, dit Rousselin, ces animaux font réfléchir; il faut être prudent et prévoyant comme eux. — Ce sont eux aussi, poursuivit Tautre, ce sont eux qui m'ont appris à faire mes provisions. — ^Ah oui ! interrompit Rousselin, tu t'es écarté du sujet qui m'intéresse davantage. Raconte-moi tes repas. — Je sors, comme je vous l'ai dit, à certains jours de la semaine, et au milieu de la nuit, en évitant autant que possible les clairs de lune. Pour ne pas vous ennuyer, je vais seulement vous expliquer comment je m'y prends pour me procurer un gigot de mouton ou un entre-côte de bœuf. — Ceci est trop fort! dit Rousselin en riant; ta manges des rôtis? — ^Excellents 1 monsieur. — Mais tu les manges crus?— Ce ne seraient plus des rôtis, s'ils étaient crus. — La réflexion est juste. Voyons donc vite : comment t'y prends-tu pour les faire cuire? — Rien de plus aisé... tenez... regardez là, dans cette excavation, je fais du feu et j'établis ma cuisine à la façon des Rohémiens. — Très-bien I je comprends maintenant. Expliquemoi le reste ; je suis fâché de t'avoir interrompu pour si peu.— Vous savez, monsieur, qu'il y a dans Paris une grande quantité de magasins de boucherie qui sont fermés par des grilles ou des portes à claire-voie? — Je sais cela ; les boucher? ont recours à ce moyen pour donner à leurs marchandises une fraîcheur dont elles ont toujours besoin. — Je porte donc avec moi cette perche que vous voyez là... — Ce n'est pas une perche, c'est un bâton. — Non, monsieur, c'est une perche; regardez, elle a quatre compartiments, et elle prend la longueur que je veux. Armé de cette perche qui a un croc au bout, je décroche une pièce de viande, je l'amène jusqu'à la grille, et avec ce couteau que vous m'avez pris, je la dépèce en tranches, et je ne laisse pas une trace de mon expédition. — ^11 me semble que cela ressemble assez à ce que nous appelons un vol. — Non, monsieur; si les bouchers redoutaient d'être volés, ils mettraient deux grilles;
puisqu'ils n'en mettent qu'une, c'est qu'ils veulent faire du bien aux pauvres gens et leur donner l'aumône sans les humilier : j'entre dans leurs idées généreuses, et je prends ce qu'on me laisse, sans précaution, sur le seuil des boutiques. — A la bonne heure ! c'est une philosophie comme une autre. — ^ Maintenant, monsieur, j'espère que vous me rendrez mon couteau, dont vous voyez que j'ai un si grand besoin. — Je te le rendrai... Mais avant, conduis-moi à l'issue du terrain à bâtir. — Venez, monsieur... prenez bien garde... marchez sur la pointe des pieds... ne faites pas de bruit. — Il y a donc du danger de ce côté? — Non, monsieur, il y a des pauvres animaux qui dorment.
Ciréf^otre llàeliefer*
Rousselin fut conduit ainsi jusqu'à l'ouverture des caveaux , et à la clarté douteuse de quelques étoiles, il vit une vaste cour, close de petites murailles, et dont les hautes herbes attestaient l'abandon.
-- Us ont la rage maintenant de bâlir partout, lui dit le galérien; il ne restera bientôt plus à Paris un jardin, une cour, un arbre. Traiment, on ne sait plus où se réfugier pour vivre tranquille I — Et tu ne connais pas d'autre issue que celle-ci ? demanda Rousselin. — Non, monsieur; mais vous, vous devez en connaître une autre, puisque vous êtes venu de l'autre côté? — Oui, dit Rousselin ; mais celle-là, tu ne la connaîtras pas. — Comment! monsieur; si demain les entrepreneurs viennent commencer leur travail ici, vous me laisseriez enterrer vivant dans ces caveaux comme une taupe I
Rousselin sourit, réfléchit quelques instants, et dit conuoe en à parte : J'ai bien envie d'essayer encore une fois de faire un ingrat. Et, haussant la voix, il ajouta: — Écoute : si je Vhabillais comme un honnête homme, si je te donnais quelque argeot, consentirais-tu à reparaître dans le monde, et te crois-to assez rusé pour tromper les yeux de la rue de Jérusalem ? — Moi, monsieur 1 dit le galérien en contenant une explosion de joie. pouvez-vous douter de ma finesse 1 J'ai trompé tous les gardeschiourme du bagne ; j'ai trompé les inspecteurs des cabanons: j'ai trompé les sentinelles de l'arsenal ; je me suis échappé, en plein midi, du milieu de trois millç galériens, et tous me demandez si je pourrais tromper la police de Paris I des aveugles qui s'arrêtent quelquefois entre eux pour faire voir qu'ils gagnent l'argent qu'on leur donne tous les samedis ! Allons donc, monsieur I vous ne connaissez pas un galérien 1 — ; Ne te fâche pas. dit Rousselin : mais écoute, il me semble que jamais tu ne pourras te faire une tête et une figure de société humaine. Tu ressembleras toujours à un échappé du bagne ou de l'enfer. —Eh bien ! c'est ce qui vous trompe, monsieur. Tenez, regardez-moi bien en face. — Oui, je te regarde ; tu as un profil horrible; des yeux enfoncés et couverts de poils; un nez qui ressemble à un bec; une bouche qui est heureuse de rencontrer des oreilles: une barbe de béher sauvage ; un teint de vampire au clair de lune ; un cou d'autruche déplumée ; un regard de tigre k jeon. Tu vois que je t'ai bien regardé. — Monsieur, dit le galérien, ce signalement n'est pas très-flatteur, et peut-être il est- vrai. Eh bien I donnez- le à toute la gendarmerie française, et jeveoi la traverser dans toute sa longueur sans être reconnu pour Grégoire dit Mâchefer. — Tu crois cela ? — Si je le crois! j'en suis sûr jusqu'au bout de mes ongles. Ah 1 si vous m'aviez to sortir du bagne, vous seriez de mon avis et pas du vôtre. — Tu ne te ressemblais donc pas? — Pas plus, monsieur, que rotre lampé.ne ressemble au soleil. Je suis sorti blond, frais, rose, doux, gras, tout le contraire enfin de ce que vous me voyez au-
SALONS ET SOUTEHBAINS DE PABtS. 16?
jourd'hui. Ici, dans ce» caveaux, je n'ai aucun intérêt à me transformer; vous m'avez surpris en négligé de souterrain. Donnez-moi un quart d'heure et je vous montrerai une autre figure ; donnez-moi ensuite des habits, et je vous montrerai un autre homme. -^ Tu as donc ici, dans quelque coin, tous tes instruments de toilette? — Mais certainement. Ce sont les habits et l'argent qui me manquent. Si j'étais né voleur j'aurais pu me procurer tout cela, laais j'ai toujours eu le vol en horreur. —• Soit, je te donue une demi-heure pour ta transformation, et après.,., après, nous causerons. — Laissez-moi allumer ma chandelle à votre lampe, et promenezi-vous, en m'att^dant... là, toujours devant vous.
Rousselin resté seul voulut employer ses loisirs à son amusement de prédilection et visiter en détail ce nouveau domaine ténébreux que le hasard lui*offrait. 11 vit d'abord une salle assez vaste et solidement voûtée, qui paraissait avoir servi de lieu d'asile et de refuge ^ diflférefttes époque^. Le^murs conservaient encore quelques, inscriptions, qui resseiphlaient spuv^jit £fux hiéroglyphes des tempjea sQnterrains d'Uis. Ce qui fit faire à l'archéologue Rousselin une réflexion ou une théorie, malgré ses sombres préoccupations. L'écriture est née dans une crypte, se dit-il ; la chose me paraît incontestable. Dès qu'il y a eu d^ux hommes sur la terre, il y a eu un prisonnier et un emprispnneur. Caïn avait enfermé Abel dans quelque caverne avant de le tuer. Or, comme l'existence d'un prisonnier se compose d'une série d'ennuis sans solution de continuité, l'homme, privé d'un compagnon, a parlé aux murs qui l'entouraient, et ensuite il a voulu laisser sur ces mêmes murs des empreintes de son passage et des traces visibles de ses douleura. Un caillou tranchant a été la première plume du premier écrivain qui a été un prisonnier.
Voici les inscriptions que 'Rousselin ceeueiiUi dans cette salle :
16â SALONS ET SOUTERRAINS DE PÀftlS.
^ Avril 1793... Marc Sevoine de Gaen.
Mort, tu ne failliras pas En me donnant le trépas.
7> Stubler frères, royalistes, condamnés à mort le 3 niTÔse an II ; exécutés le 4, disent les registres du tribunal révoMonnaire, et déjeunant le 5, même mois, même année, ici, avec quelques amis dévoués, vingt-quatre heures après leur exécution.
» 10 thermidor. Adieu prison I Jean Golmail}e, de Metz.
» Dansons la Carmagnole 1% prairial an m. Jacques Duché, de Grenoble.
» Ici s'est retiré, le 22 juillet 1830, Pierre-Auguste Leblanc de Yères, patriote, après s'être évadé de la prison du Châtelet. Mort aux tyrans ! vive la liberté I »
D'autres réfugiés , vaincus des luttes sociales , s'étaient con* tentés d'inscrire une citation, un mot sans signature ; Rousselin remarqua ce vers si mélancolique de Virgile :
Vivite felices quibus est fortuna peracta *.
Un monstre dont le nom devait plus tard retentir avec éclal dans un hideux procès de cour d'assises avait accolé son noniî celui du bonhomme La Fontaine :
Amour, tu perdis Troie.
15 avril 1798. Papavoine.
>fou8 n'avons pas, on le pense bien, conservé l'orthographe originalç de ces inscriptions. En général, les visites dans ces lieux souterrains se font avec la curiosité ardente et fiévreoi^ de la jeunesse, et cette curiosité n'est pas de celles qui prennent
* Vivez heureux, vous dont la fortune est faite>
des notes, pour se créer des impressions posthumes. Quand de longues années après viennent les réflexions, Tesprit, sans doute, aidé de la mémoire, peut reconstruire ce monde aperçu en passant ; mais il ne saurait lui donner toute sa couleur locale. Gela dit, suivons Rousselin, qui, prêt à sortir de cette première salle, est arrêté par des caractères informes et bizarres, qui, au prepiier aspect, ne présentent qu'un amalgame irrégulier de barres et de ronds.
— Ceci demande quelques instants de patience et d'études, se dit Rousselin. Le brave homme n'était pas aussi lettré que ses voisins. Il n'a pas cependant voulu partir sans laisser sa trace. C'est ma foi joli, ce qu'il a fait là I... Quel gâchis 1... Ah! je commence à comprendre... j'y suis... c'est un mot de Saint- Just, et il n'est pas mal trouvé pour la circonstance :
« Ceux qui veulent faire des révolutions dans ce monde, » ceux qui veulent faire le bien , ne doivent dormir que dans » le tombeau. »
Et au-dessous de ces paroles célèbres, Rousselin lut encore :
« Signé Muscius Scœvola, vainqueur de la Rastille; patriote » de la section de la Butte-des-Moulins. An iv. Vive la Répu- » bliquel »
— Allons 1 se dit-il intérieurement, il parait que la société tout entière a passé en détail dans mon futur domaine. Toutefois, puisqu'on va en fermer l'issue générale, profitons d'un instant de répit et faisons ample connaissance avec les localités.
Et ce disant, il avançait dans un étroit passage, percé au vif dans les couches d'argile et de craie qui forment le sous-sol de Paris. Cette espèce de corridor établissait une communication
170 SALONS M SOCtËRftAtNS DE PARIS.
ft&tre la salle que nous venons de quitter et les autrea parties des souterrains de Saint^Paul, que nous n'ayons pas encore explorés,
À en juger par la beauté des voûtes, par les forts revêtements de pierre qui recouvrent les parois et les présemot contre les suintements de ces ^uttes d'eau qui savent traverser les montagnes comme un filtre, nous sommes dans la portion la plus belle, la plus royale de Thôtel souterrain de Saint-Paul Les arceaux, qui des revêtements latéraux partent pour s'épanouir aux voûtes et les soutenir, portent insmte dans leur ogive la date de cette belle époque architecturale de Charles V, dont la gloire n'a pu être effacée que par les plus beaux jours de la Renaissance. Pleines d'élégance, de force, de eerpttene, de hardiesse, des gerbes de coloimettes, à moitié détachées des flancs des piliers, s'élancent du sol pour aller s'unir aux arêtes vives qui décrivent les courbes ogivales, et quand eelles-d, accourues des points extrêmes et opposés , se rencontrent, la sculpture vient en aide à l'architecture , elle couvre de ses plus merveilleuses fantaisies ces riches pendentifs qui semblent, dans un baiser mystérieux, dans une étreinte sympathique, relier, comme en un seul faisceau, toutes les forces qui ont présidé à l'achèvement de l'édifice et sont à jamais chargées de conjurer sa ruine.
Malheureusement, la ruine arrive quand même. Le d^ahrement a été le résultat le plus direct de l'abandon de ces constructions souterraines. Rousselin, qui était, nous le savons, us archéologue distingué, lança d'abord un cpup d'œil d'admiration à ces splendeurs antiques. Mais ccHume le passé ne lui faisait jamais oublier le présent, après le premier regard donflé aux. voûtes, il porta le second sur le sol et reconnut avec plai' sir qu'il était couvert de dalles envahies par d'épaisses couches de poussière. Tout autour de cette première salle régnait on banc de pierre ; mais le temps avait descellé les diverses assises.
Trois autres salles étaient attenantes à celle-ci et commiiniquaient avec elle, les àexa. premières par des issues ehtièrement libres, la troisième par une porte perdue, dissimulée arec soin dans l'épaissenr de la muraille. Partout, d'ailleurs, mêmes voûtes, mêmes revêtements en pierre. La première, celle ipio nous avons décrite, ne portait aucune trace d'habitation récente. Il n'en était pas de même des deux autres. A voir les inscriptions qui couvraient les pierres latérales, et mille débris épars çà et là, il était aisé de comprendre que ceux qui se trouvaient réduits à habiter ces étranges demeures n'aimaient pas s'en tenir au vestibule et établissaient leurs appartements particuliers dans les salles voisines.
En effet, dans celles-ci se trouvaient des bottes de paille plus qu'à moitié pourries, des pierres éparses et rangées comme si elles avaient servi d'oreillers, et partout des os, rongés à blanc, attestant que la faim des hommes et des animaux avait été successivement assouvie. Aux murailles, attachées à d'énormes clous, appendaient des débris de loques qui jadis avaient été des vêtements et qui à cette heure n'auraient pas même été ramassées par le chiffonnier du soir. Il fallait avoir la sombre passion de Rousselin pour fureter comme il le faisait et inventorier ce fumier. Il passa tout en revue, plus exactement que le général qui passe devant ses soldats , même datiâ une inspection générale. Rien n'échappa à sa curiosité. Pour quiconque ne l'eût point connu et l'aurait rencontré avec ses habits d'hon-. nête homme, examinant ainsi, à la lueur blafarde d'une petite lampe, tous ces objets hideux, Rousselin aurait pu poser pour le tableau du Philosophe qui sonde jusqu'à quelles profondeurs peuvent descendre la misère et la dégradation humairie.
En effei, dans ce moment, la pensée de Rousselin avait quelque chose de philosophique. Mais ce n'était pas l'âme qu'il étudiait, c'était le cœur; et il se faisait intérieurement à lui-même un énergique et effrayant tableau de tout ce qu'aurait pu oser et entreprendre un homme comme lui. avec des hommes comme
ceux qui avaient vécu dans ces souterrains. Pour les mieux connaître, il fallait voir ce qu'ils avaient écrit.
Nous l'avons dit, toutes ces murailles étaient couvertes d'in^ scriptions. Nous en citerons encore quelques-unes.
A côté d'un aigle grossièrement sculpté, on lisait :
« Je suis condamné à mort. Je vais au Champ-d' Asile. Vire B l'Empereur 1 — Pierre Teissier, capitaine. 7 août 1816. >
Une autre sculpture représentait la guillotine , et au-dessous était écrit :
« Je n'épouserai pas la veuve.
» Henri Titot, dit Avale-Tout-Cru. 1837. »
Et plus bas :
« Tu es un bon zigue.
» Honoré. 1838. »
Un hasard nous a fait connaître, en 1842, au bagne de Toih lon, l'histoire d' Avale-Tout-Cru. C'était un de ces voleurs nîdoutables, connaissant leur Code mieux que les meilleurs procureurs, et avant de commettre une faute sachant parfaiteœenl la peine qu'ils encourent; du reste, tellement habiles et fins. qu'ils parviennent le plus souvent à tromper la police du bagn« et à s'évader. Ce sont les seules évasions qui réussissent.
Les autres inscriptions que lut Rousselin ressemblaient toutes à peu près à celles que hous avons citées ; il y en avait et toutes les époques. Toutes les crises politiques avaient verse dans ces souterrains des proscrits ; toutes les heures y avai^B^ versé des malfaiteurs. Triste rapprochement, mais qui n'est q«« trop vrai 1 Tous les jours, ne voyons-nous pas, enfermés dans
les mêmes prisons, avec des voleurs, ceux qui tombent vaincus dans nos luttes et nos divisions politiques ?
Rousselin était un homme de ténèbres, et comme tel avait un flair particulier. Il devina qu'outre ces trois portes ouvertes à tout venant, il devait y en avoir d'autres plus secrètes, et, après quelques recherches, il trouva la porte dont nous avons parlé et qui se dissimulait dans la muraille. Ici un nouveau spectacle l'attendait.
La porte ouverte sans trop d'effort , il pendra dans une salie plus basse que celles d'où il sortait, mais du reste d'architecture pareille, et même, à en juger par les ornements des pierres, plus gracieux, plus coquets, plus capricieux, ce devait être le boudoir de ces demeures souterraines. Une couchette à peu près convenable, deux fauteuils, un bahut composaient l'ameublement de cette pièce. Ce bÀhut était en vieux bois de chêne sculpté avec un certain gl^, mais ne remontait pas au temps que les voûtes désignaient comme celui de la construction du souterrain.
Après le délabrement des salles précédentes , un pareil luxe était chose trop extraordinaire pour que Rousselin ne voulût pas en avoir l'explication. Oubliant donc que l'heure avançait, il fouilla le bahut, et là, au milieu d'habits d'un autre siècle, il trouva un parchemin dont il ne lut que les premiers mots :
« Poursuivi par des ennemis acharnés, j'ai trouvé sous terre » un asile. J'y vis depuis six mois... »
Rousselin n'alla pas plus loin, il courut à la signature, et déchiffra le nom de Latude au bas du parchemin. Cette trouvaille était pour lui un trésor ; mais habile à dissimuler, et voulant éviter l'œil qui à tout instant pouvait s'ouvrir sur lui, il se hâta de sortir de cette cachette. Il en referma la porte avec une soigneuse précaution et rentra dans les autres salles, où il resta encore quelque temps, déchiffrant des inscriptions.
Le retour du galérien suspendit la visite du souterrain. Cet homme était devenu vraiment méconnaissable , et il étonna
Rousselin lui-même, qui était passé maître dan$ les transformations physiques et morales. Ses yeux, dépouillés des protubérances velues qui les couvraient, paraissaient presque à fleur de tète, et avaient perdu leur formidable expression dans un sourire stéréotypé de bonhomie ; une forte dose de badigeon colorait ses joues et comblait les vides de la maigreur ; quant aux cheveux, ils avaient complètement changé de nuance ; de noirs ils étaient devenus châtains. L'ensemble de cette figure et de cette tète fausses n'offrait aucun disparate choquant ; rien n'y contrariait l'harmonie exigée dans la beauté cotnme dans h laideur. Il ne manquait à cet homme que des rêtements pour compléter sa rénovation.
— Eh bien ! me voilà, monsieur, dit-il en mettant sa chandelle à la hauteur de son nouveau visage. — C'est parfait, dit .Rousselin en l'examinant; tu avais raison... j'ai failli te prendre pour un autre, et j'allais me mettre sur la défensive; car, d'après ce que je viens de voir dans ces caveaux» il se pourrait bien que tu ne fusses pas le seul proscrit et le seul locataire de cet hôtel garni. — Oh ! en ce moment, je suis seul ici, croyei-le bien ; mais j'ai eu beaucoup de prédécesseurs... — Et que sont ils devenus? — ^ Ah ! les malheureux ! vous le demandez ! ils se sont ennuyés de leur prison, de leur misère ; ils ont montré leurs visages au soleil, et les argousins les ont repris. — Et ne crains-tu pas d'être repris, toi aussi? — Moi! c'est différent. — Bah 1 les autres aussi avaient dit : Moi, c'est différent. Chacun se croit plus fin qu'un autre, et la police est plus rusée que toute une chiourme évadée d'un ponton. — Non, non, dit le galérien avec un- sourire dirigé contre la police ; ne craignez pas cela pour moi, j'ai pris des leçons, et j'ai eu le temps de réfléchir. Tous ceux qu'en a repris ne se servaient pas de mes précautions, ils prenaient leur vol au hasard comme des étourneaux. Regardez si je leur ressemble, moil J'ai passé quatre ans de ma vie à inventer des couleurs naturelles, des airs de tête, des yeux, des regards, des cheveux; je me méfie du hasaiHi comme
SALONS ET SOUTERHâlNS ÛË PARIS. 175
d'un ennemi ; je marche toujours en regardant derrière moi ; je réconnais un mouchard d'une lieue, le ne bois ({ue de l'eâu, pour ne me jamais troubler la tète ; je ne me jjpstourtie pas quand on parle haut à mon côté, etj'enteiidràls prononcer mille fois par jour, dans la me, les mots de galérien et de bagne, que jen'en ferais pas moins tout droit mon chemin, comme siles passants suspects n'ayaient rien dit. Il y a dés mottehards qui font semblant d'être des passants, et ne sont que des marcheurs. Dèà qu'ils voient un pauvire homme mal peigné dans ses habits, pâle sur les oreilles et suant la fièvre de la faim, ild lattcent en l'air quelques-uns de ces moU qili secouent un éy&dé malgré lui et le trahissent tout net. C'est un vieux piège connu; mais il y a toujours quelque piçd gauche qui donne dedans. L'homme est un animal si bête ! Vous voyez donc, monsfeur, que vous ne rendrez pas service à un imbécile, si vous me donnez un peu d'argent, de linge et de drap, pour vivre au soleil comme un chrétien. — Bon I dit Rousselin d'un air satisfait, je suis content de tout ce que tu viens de dire, et on peut faire quelque chose de toi. — Tout ce que vous voudrez, monsieur; je marcherais sur le feu, pour vous '.—Voyons si tu as de l'imagination, mon pauvre Grégoire Mâchefer. Écoute... Je te dohnërai de l'argent et des habits, selon nia promesse, et il faut, en échange, ijue tu me rendes un service ; il faut que tu t'introduises dans un château pour savoir ce que font les gens t[d\ Thabitent... Gomment t'y prendras-tu ?
Mâchefer baissa la tête et réfléchit.
— Il faut que je vienne à ton aide, lui dit Rousselin, tu réfléchirais trop. Écoute-moi bien... Connais-tti le village de Bougival ? — Je connais toute la banlieue, grande et petite. — Il y a, près de Bougival, un château avec déUx tours, l'dhe très-haute et l'autre très-basse, et en briques rouges. TU ne peux pas te tromper. — S'il n'y a que ce château, je né ttte tromperai pas. — Voilà qui est bien parlé, Mâchefer... Écoute encore... Je te donnerai des habits modestes qui te serrirôlit
pour le métier que tu vas faire. — Quel métier ? — Le métier de colporteur de livres... Tu iras chez un libraire nommé Lebigre, dont tu connaîtras l'adresse en la demandant à la première boutique du quai des Grands-Âugustins. Tu achèteras chez Lebigre, qui vend tout, les histoires de tous les pays... — Avec de l'argent? interrompit Mâchefer.—- Tu en auras, te dis-je... Je te recommande de prendre l'air stupide d'un colporteur qui vend des histoires... — Soyez tranquille, j'ai beaucoup vu de ces colporteurs sur la grande route. — ^Au reste, attends-moi ici ; je vais te chercher ce qu'il te faut pour accomplir cette mission, et je te mettrai par écrit la cgmédie que tu dois jouer.
Une première vengeanee*
Dans le voisinage de l'église Saint-Eustache , on trouve l'auberge du Cygne-^e-la-€roix, modeste caravansérail des colporteurs d'images et de librairie à bon marché. Rousselin, qui savait tout et connaissait son Paris mieux qu'un cocher octogénaire, avait donne cette indication à Grégoire Mâchefer.
Ce dernier, docile aux instructions de son maître , choisit dans la troupe des colporteurs celui dont il pouvait imiter le plus naturellement le visage et l'allure, et lui acheta son passeport, sa médaille, son numéro, après de longues explications, et le renvoya par le chemin de fer en Touraine, dans son village chez ses parents.
Le ballot, composé par Mâchefer, était rempli de toutes ces histoires fausses et compactes, imprimées avec des. têtes de clous dans les imprimeries d'Ëpinal. Quelques bons ouvrages se laissaient voir au milieu de cette collection grotesque, et
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pouvaient tenter la curiosité d'un amateur et même d'un bibliophile. Le faux colporteur, habitué aux transformations subites, se donna tout de suite la tournure de son état ; il courba son corps en angle aigu, pencha la tête vers la pointe de ses pieds, et fit chanceler ses jambes à chaque pas sur le chemin routier de Bougiyal.
Le jardinier de madame Aubigny était en train de ratisser la grande allée couverte de feuilles jaunâtres de Tautomne, lorsque Grégoire Mâchefer arriva devant la grille, et, s'asseyant sur un banc de pierre comme un homme brisé de fatigue, il dit au jardinier : — Cela ne dérange- personne que je prenne lui peu de respiration ici? — Non, non, dit le jardinier; reposez-vous à votre aise, mon brave homme. Vous faites là un métier bien dur. — Et encore, dit le colporteur en se débarrassant de, son ballot, encore si on gagnait sa vie avec ce métier ! Mais la concurrence nous tue. Tout le monde se fait libraire ambulant. Le premier venu s'en mêle. Il n'y a pas d'apprentissage. On paye une patente, voilà tout.
Le jardinier écoutait cette plainte, appuyé sur son râteau. — C'est égal, dit-il, je voudrais bien savoir par cœur tout ce que vous portez là, je ne serais plus jardinier demain. — Oh! pour ça, dame ! dit le colporteur, je puis me vanter d'avoir une fameuse marchandise ! Je suis bien sûr qu'il y a des députés qui n'ont pas lu la moitié de mes livres. Celui qui aurait tout mon ballot dans la tête, comme je l'ai sur les épaules, serait ministre demain. — Je crois bien 1 dit le jardinier.— Avez-vous de enfants? demanda le colporteur. — J'en ai deux. — Eh bien ! je veux leur faire un cadeau qui les amusera. Tenez, donnezleur ce livre; c'est V Histoire des quatre fils Aymon, avec des gravures superbes.
Le jardinier accepta le cadeau avec des gestes de reconnaissance, et proposa au colporteur de se rafraîchir, ce qui ne fut pas refusé. Grégoire Mâchefer remit aux épaules son ballot, et suivit le jardinier dans l'allée.
Les fenêtres basses du château étaient ouyertes, et en passant, le jardinier s'approcha et dit quelques mots à l'intérieur, pour expliquer, sans doute, le passage d'un colporteur de lirres sur les terres de madame Aubigny.
Pendant ce temps, le colporteur regardait d'un air hébété tomber les feuilles des arbres, lorsqu'une voix douce TappeU par le nom de sa profession ; le jardinier lui fit si^e d'entrer. Grégoire M&chefer, invité à se présenter dans un château, témoigna d'abord quelque hésitation, en jetant un coup d'oeil sur le désordre fangeux de sa chaussure ; puis il eut l'air de se décider comme malgré lui.
Il y avait dans le salon deux personnes : Clémence Aubigny et son mari, Lecerf. Le jeune homme ressemblait plutôt à un domestique qu'au maître de la maison. Ce déguisement trouvera dans la suite son explication. — Voyons, dit Clémence avec un ton de voix qui ne pouvait dissimuler une tristesse incurable ; voyons, que vendez-vous de bon dans ces livres?— Oh 1 vous pouvez choisir, madame, il y a de quoi, dit le colporteur joyeusement : j'ai Anquetil, Mézeray, Rollin, Thierry, Michelet, Louis Blanc, Hume, Sainte-Foy, Hétefen, "Walter- Scott... — Mais, interrompit Clémence, voua avez là une bibliothèque d'historiens... — Oui, madame, mais je ne voudrais pas les avoir, je voudrais les vendre. — Le commerce ne va donc pas? — Pas du tout, madame. — -Ils disent toujours que le commerce ne va pas, remarqua Lecerf; le commerce ne va jamais. — Oh ! monsieur a bien raison ! dit naïvement le colporteur, sans faire attention à l'ironie. — Vous ne vendez que dans la campagne? demanda Clémence. — Je vends où je puis, madame. Toute la journée je cours les villages de la banlieue, et le soir je rentre à Paris.
A ces derniers mots Lecerf se leva et sortit du salon ^ns dire un seul mot, et sans faire le moindre bruit.
— Vous avez là, dit Clémence, une histoire des Pays-Bas par Méteren; ce n'est qu'un abrégé, n'est-ce pas? — Oh ! madame,
je ne veads point d'abrégés ; je laisse ce commerce aux petits colporteurs.
Cléioence feuilleta le livre, regarda dans le salon, et ne voyant personne, elle .dit à voix basse : — Et que dit-on de nouveau k Paris? — Mais pas grand'chose, madame. — Vous n'aves rien appris dans les affiaûres de la politique, des chemins de fer, des procès criminels? — Rien, madame; moi, je ne me mêle que de mes livres. — Combien vendez-vous celui-ci? — Madame, il y a trois volumes in-8<>, édition compacte ; nous mettrons cela à 15 francs, 5 francs chaque volume. On nous les fait payer quatre à nous, et vraiment nous y gagnons à peine de quoi vivoter.
Clémence n'avait pas jusqu'au bout écouté cette phrase du colporteur. Elle n'était pas achevée que trois pièces de cent sous étaient dans sa main et le livre sur la table de Clémence. La jeune femme reprit la conversation : — Ainsi, maintenant vous retournez à Paris? — Oui, madame, je me suis arrêté aujourd'hui à Ghatou et au Pecq, où je n'ai pas fait d'aflôaires. Puis je suis venu à Bougival. Depuis trois jours je cours du côté de Saint-^rmain. Il est temps que je rentre au logis, l'y serai ce soir. Si, avant de partir, madame, qui a été assez bonne pour m'acheter ce livre, pouvait me laisser rafraîchir, je m'en irais tout d'une traite et garderais intactes les trois piètres rondes qu'elle m'a données, et je payerais avec le libraire qui me fournit.
Clémence appela le jardinier qui, tout joyeux dif cadeau du colporteur, regardait les gravures avec ses camarades, et, sur un ordre, Grégoire Mâchefer fut conduit à l'office et mis en face d'un déjeuner improvisé comme il n'en faisait plus depuis longtemps. Pendant qu'il se restaurait, entra Lecerf, sous ces mêmes habits rustiques que nous avons déjà remarqués au salon et qui pour tous lui donnaient assez l'air d'un domestique de la cam* pagne, mais qui n'auraient p^s trompé l'œil exercé d'un galé« rien.
— Avei-vous, lui demanda Lecerf, parmi toutes vos histoires,
celle de Cromwell, par M. Villemain? — ^Non, monsieur.— Tant pis! — C'est un ouvrage rare, mais si monsieur le désire, on en trouve encore quelquefois au fond de nos magasins, je meo procurerai un exemplaire, et le porterai à ce château. — Vous me rendriez service en me le procurant. Et avez-vous des lims d'agriculture ? — Ah 1 vous vous occupez aussi de cela ! J'ai beaucoup de livres d'agriculture. Voilà la Maison Rustique, le Parfait Jardinier, le Traité des Vaches laitières, par M. Guenon, VArt d'élever des Lapins, etc. — Avez-vous le livre de l'abbé Reyre, sur V Elève des Vers à saie ? — J'ai vendu hier mon dernier exemplaire. C'est un très-bon livre et très-demande. Si vous le désirez aussi, je vous le procurerai avec l'histoire de Cromwell. — Vous me feriez plaisir.
Le colporteur avait achevé son repas., Lecerfravait quitté avant la fin, et prenant le chemin de l'avenue, avait franchi la grille du château. Après quelques paroles échangées eneore,soit avec le jardinier, soit avec les autres domestiques, le colporteur sortit de cette maison bénissant fort haut cette bienyeillaote hospitalité qui venait en aide à la fatigue et à la faim dupaum voyageur. La grille passée, Grégoire Mâchefer connaissait cette maison comme s'il y eût toujours habité. Son œil terne, safigui^ hébétée n'avaient rien laissé échapper. L'oreille était venue au secours du regard. Il tenait à prouver à Rousselln qu'il savait s'acquitter d'une mission délicate.
Déjà, d'un pied rapide, il cheminait dans la direction de Paris, lorsqu'au détour d'un sentier il rencontra Lecerf, qui, l'abordant fort naturellement :
— N'oubliez pas, lui dit-il, mon Histoire de Cromwell et mon livre sur les vers à soie. — Soyez tranquille, monsieur, tous les aurez après demain au plus tard. — C'est bien tôt; mais tant mieux, je désire beaucoup les lire tous deux. — Vous les aurez, monsieur, fiez-vous à moi. — A propos, vous m'avex dit que l'un de ces livres était rare. Peut-être, pour vous le procurer, anrez-vous besoin d'argent? — Oh! non, monsieur. U
SALONS ET SOUTERRAIiNS DE PARIS. 181
dame de ce château, une bien bonne et bien brave dame, m'a remis trois pièces de cinq francs pour l'histoire de Méteren : avec cela je puis acheter bien des livres. Et puis l'on me ferait crédit; nos fournisseurs me connaissent. — Prenez toujours ceci ; l'argent ne fait jamais de mal, surtout dans les affaires. Ce sera un à-compte.
Et Lecerf glissait une pièce d'or dans la main de Grégoire Mâchefer, qui se défendait gauchement. Il reprit la conversation sur le ton d'une bonhomie parfaite :
— Puisque vous allez tout droit à Paris, vous pouvez encore me rendre un service. — Deux, monsieur, plut5t qu'un, interrompit Grégoire qui déjà dressait l'oreille pour bien saisir cette complication nouvelle. — Voici une lettre qu'il faudrait remettre vous-même à son adresse. Le facteur de Bougival est passé. Si je la mettais à la poste ici, elle ne partirait que demain. Vous pouvez lui donner vingt-quatre heures d'avance. Il n'y a pas de réponse. Vous n'aurez q'u'à vous présenter, 32, rue Vivienne, à cette adresse. Vous remettrez la lettre au premier domestique qui se présentera. — S'il n'y a que cela pour vous rendre service, c'est bien peu de chose. J'irai rue Vivienne tout de suite en arrivant à Paris.
Grégoire Mâchefer et Lecerf se quittèrent sur ces dernières paroles. Lecerf rentra au château de Bougival et Grégoire regagna Paris.
Oh marche vite quand oii est content. Grégoire était satisfait de lui-même , il était. heureux d'apporter de bonnes nouvelles à celui qui l'avait tiré de son cachot souterrain. C'est pourquoi nous ne serons pas étonnés de le trouver aux heures chaudes du jour sur le boulevard Beaumarchais, rôdant autour de l'enclos au milieu des hautes herbes duquel est l'entrée du trou qui le conduit aux souterrains.
' Les maçons ont envahi le terrain ; les travaux sont commencés; la cachette du galérien est perdue. Il ne verra plus son protecteur. Sa misère, au moment où il la croit, dissipée, va devenir
183 SALONS ET SQUTPUfiMNS DE ËiEI£f,
glus profonde ^e ja^mais. pepuis un quart ^'baurç \l fk^^ vi^ le boulevar4 ; son esprit fertile s'ingénie vainement poi^trpufe^ un biais sauveur. Enfin, up léger sourire crispe s^ lèvre; Vanxiété de son esprit s'évanouit.
Il s'avancç vers l'enclos d'un pas décidé, et jetapt s^ b^Ue juste au-dcssrus de l'ouverture qui lui donnait passage, |] ^ coucha dans les hautes herbes, comme le voyageur qui s'endprf soi^ les arbres aux heitres de midi.
Les maçons ne firent d'abord pas attention à ce 4P^li)^ur. Mais quand leur travail les conduisit auprès de lui, W 4'^U$ 1@ T^ veilla brusquement : — Jlites donc, camarade, ne pPHrriej^vous pas aller faire votre méridienne ailleurs? — Eh 1 l2^is$e|-jnoi, reprit le fau:^ polp^rteur d'un ton dolent. Ypus êtçs biep heureux, vous autres, quan^ yient le soir, vous pouvez vpus çpuçjier et dormir tout votre saoul. Mpi, il faut que je marche pyilet jpur. Je dors quand je pàu$. A c^tte heure je suis las. jt<^i^se^-mpi me reposer un instant. — 11 a raison , le gars. S'il est fatigué , lai^ spns-le dormir, dirent qnelques ouvriers, et ils s'élpignèrenl.
Grégoire avait bien augvuré en se fiant à la bonté de leiur cœur. Les maçons dépouillèrent l'ençlps de toutes ses herbes, e^^cepté à l'endroit où se trouvait Grégoire. Parfois ils s'intprromp^ent dans leur besogne pour se le montrer Tun à l'autre, e^ ils disaient : — Comme il dort ! — Pauvre diablç, il en avait un fameux besoin 1
Et autres excls^inations s^^ï^ldsdjiles. Mais Çrégc^re nç ApW^^ que dun œil, et ne perdait pas vui mot de la conversation des ouvriers, prêt à recpmçaeucer sa supplique si qn venait encore le déranger. Son plan était fa^t ; il lui fallait ga^er U soir.
Elles descendireut ejafin ^ur 1^ vill^, ce^ ombres ti^t denrées. On était en automne, et les ouvriers en quittant le ç^j^;4î§r disaient : — C'est toujours trois bpunes heures de sotmmeil qu'il aura prises. Cela Un redounçra des jambes. U fn faut ppur porter ^pn paquet.
ÇAÏ-ONS PT SOUTERRAINS PE PARIS. m
^ peine eurent-ils disparu, Grégoire, çoRime le rat à J'affut de l'occasion favorable, glissa dans son trou et attendit la visite de Rousselin.
Il importait trop h celuj-ci de savoir le résultat de l'expédition du galérien, pour qu'il ne se trouvât point d^ns les caveaux à la venue de la puit. Les premiers pas faits, Grégoire aperçut au loin une lueur, vers laquelle il se dirigea.
Rousseliîi écputa très-attentivement, et en lui recopfjmandaut de ne pf^s jnénager les détails, le récit du galérien. Nos lecteurs le connaissent. Quand le narrateur en vint à la lettre : — Mais tu ne l'as pas reinise, au moins? — Remise?... vous n'y pensez pas. Pour qui me prenez-vous donc?... Une lettre, me suis-je dit, peut toujours servir: en général, ellp contient quelque secret, et il est toujours bon d'avoir les secrets des autres sans jamais leur donner les siens. Je l'ai don€ gardée, et la voilà.
Et la lettre de L^cerf passa des mains de Grégoire aux mains de Rousselin. Elle portait pour suscription : A mademoiselle Augusta, 32, rite Viviemie,,
Cette lettre renfermait ce qui suit : « Madame, j*ai appris, par les journaux, la fâebeuse nouvelle de votre début , et je suis hien de l'avis du feuilletoniste qui, lundi dernier, affirmait que vous aviez été la victime d'une cabale infâme, excitée par votre talent et votre beauté. Vous aviez, à ce théâtre, une vieille jeune .première qui depuis vingt ans hésite pour descendre à l'emploi des duègnes, et qui a suscité contre votre début tous les amants qu'elle ^ comptés d^us sa longue carrière. Vous aviez donc pour ennemis tous les hommes qui vous sifflaient, et ils étaient nom^^ breux. Si Je vous disais que cet accident dramatique m'affligp, je v^ous tromperais; bien au contraire, il me réjouit. Ne VQUS effaroucbez point de ce dernier mot, et lisez-moi jusqu'il la flji.
» La passion du théâtre <;^vait exilé de VQtre cœur tpus les aure^ çenJimenls. Quand on rêve de devenir l'idole du public, on se joucie fort peu d'être l'idole d'un seul homme. J'étais un atome
SOUS vos pieds ayant le lever du rideau ; j'ai l'espoir de me grandir après sa chute. Soyez femme , cela vous consolera de n'être pas actrice ; ne prodiguez pas faussement ce nom sacré d'amour entre deux coulisses de toile peinte; prenez au sérieux le titre d'amante dans sa plus intim.ç réalité. Augusta, vous êtes jeune aujourd'hui, mais la vieillesse arrive toujours un lendemain, et quand elle arrive avec' la pauvreté, c'est la longue et douloureuse agonie qui précède la mort. Vous avez déjà beaucoup de dettes, je le sais. £h 1 mon Dieu, quelle est l'honnête femme qui n'a pas de dettes ! Vos dettes-sont des vertus ; je consens à payer vos vertus ; je consens à vous faire un sort , excusez œtte formule banale; 'je consens à dorer votre existence, et je remercie le sort intelligent qui m'a fait riche pour vous aider à le
devenir.
» A yos pieds divins ,
P.-S. « Mon messager prendra votre réponse dans deux jours, poste restante. »
Rousselin fit un sourire de démon , après la lecture de cette lettre ; il la ferma de l'air d'un homme qui vient d'improyiser une résolution de vengeance, et appelant Grégoire Mâchefer, H lui dit : — Tu peux maintenant aller t'établir dans quelque mauvaise auberge du faubourg, et dire adieu à ton souterrain Demain, je sortirai à midi du café de la rue Boucherat ; nous nous rencontrerons, sur le boulevard, au coin de la rue du Pas* de-la-Mule, et je te dirai deux mots en passant.
Le lendemain, à ce rendez-vous, Rousselin remit la lettre* Grégoire en lui disapt : — Porte cela tout de suite à son adresse, 32, rue Vivienne; et tous les jours, à la même heure, jusque nouvel ordre, tu me rencontreras ici.
Avec son adresse ordinaire , Rousselin avait ajouté à la \^ cet autre postscript um :
P, S. « Belle Augvsta, si vous craignez d'écrire, venez tout simplement me présenter le bilan de vos dettes, demain à mon Bougival. Je serai seul (demandez le château de madame Aubigny) ; au reste, vous ne pouvez pas vous tromper, il n'y a que ce château dans le voisinage , et on aperçoit ses deux tours de la station du chemin de fer. »
Grégoire porta cette lettre à mademoiselle Augusta, qui s'écria toute joyeuse après l'avoir lue : — Ah ! je crois bien que j'irai à son château !
E41 Lionne blessée.
Le lendemain, mademoiselle Augusta montait d'un pas de sylphide le grand escalier du chemin de fer de Rouen. Le cadran marquait onze heures et demie.
L'actrice s'était mise en frais de toilette d'automne ; elle venait , même d'acheter une mantille et un chapeau pour ajouter deux charmes à sa beauté et deux dettes à son bilan.
A la station de Bougival, elle descendit l'escalier de gauche et se dirigea vers le château de madame Aubigny, qu'un préposé du chemin lui avait désigné dans un lointain assez rapproché.
£n arrivant elle ne se fit point annoncer ; elle entra dans le salon comme dans le sien, et n'y trouva qu'une jeune femme . d©nt la laideur, reproduite dans un miroir, fit tout de suite un étrange contraste avec sa beauté.
Clémence tressaillit en voyant tomber devant elle, à l'impro-
i8« SALONS ET SOUTERRAINS DE PX^iS.
' viste, cette femme qui avait l'altoé dêtidée d'une maîtresse de inaîson.
— C'est bien ici le château de inadame Aubigny? demanda ractiice d'un ton résolu, comme si elle eut paîrlè suf les planches d'un théâtre. — Oui, madame, répondit Clémence âVed une émotion qui était un pressentiment. — Mais il est ttê^-beau, Ce château, continua l'actrice, en regardant le salon en détail. Tiens! c'est drôle I voilà une garniture de cheminée qui ressemble à la mienne ! avec cette différence que votre |)endule est un Annibal qui passe les Alpes, et la mienne est un Scylla qui donne sa démission. Je connaissais le modèle de votre pendule ; il est exposé rue Vivienne. Nous l'avons marchandé, on me le faisait quatre cent cinquante francs, mais je n'aime pas Annihal.
Clémence ouvrait, autant que possible, ses petits yeux, et ne comprenait rien à ce préambule étrange et sans précédents. — Ëh-bien! madame, continua Augusta sur un ton de volubilité incroyable, vous savez donc mon histoire? mais les journaux
l'ont tronquée. Les journaux tronquent tout. Il y a une cabale, c'est vrai, mais j'aurais triomphé de la cabale ; j'avais donné dix louis au chef de claque pour me soutenir; maîè au quatrième acte le vl'ài public s'est mis à siffler les auteurs, et moi J'aî été sifflée par-dessus le marché. Figurei-vous que les stilpides auteurs avaient mis deux mères en scène et deux fils. Vous savez ^ue, depuis soixante ans, on abuse au théâtre des mères et des fils. Il n'y a pas de succès possible sans cela, parce que tout le monde a été plus ou moins mère de son enfant. Nous étions donc deux nlèfes, et nous étions en train de chercher nos fils, qui, selon l'usage du théâtre, sont toujours perdus pendant quatre actes et demi et six tableaux. L'autre mère, ma tivale, venait dé retrouver son fils, en s'écriant, toujours selon l'usage: Mon fils m'est rendu I Merci, merci! mon DieÛÎ ce qui fait aussi toujours pleUrer des averses de larmes sur toute la ligne du boulevard. Il n'y a pas de succès sans cela. Jamais le public ne se lasse d'ehteûdrè cette éXclatiiatiori: Mdî; voyeÊ, iûadâme,
coffitïfé les auteurs solît bêtes ! moi, j'arrive un (Juart d'heure après cette mère, .et je retrouve aussi mon fils, âgé de cinq ans, qu'un Bohémien m'avait enlevé. Donc, à mon tour, l^ m'écrie aussi : Mon fils tn*est rendu ! Merci, merci ! mo>i Dieu ! Croiriez^vous, înadame, ^ue ces mots, qui depuis Mérope ont fait pleurer trois générations de Parisiens , ont soulevé cette fois, sdus inonnez maternel, une tempête d'éclats de rire? Après les rires, dn â Sifflé avec un enthousiasme incroyable. Moi, j'étais toujours à genoux, les mains jointes, et je tenais dans mes bras mon enfant, (jui est le fils d'une ouvreuse des premières galeries, et qtli est àiissibête que blond. Le public sifflait toujours; l'un des àuteuts s'est évanoui contre une colonne qu'il a crevée. On à baissé lé tideau. L'autre auteur, qui ne s'était pas évanoui, est venu à moi et m'a dit insoletnment : Madame, vous avez fait tomber mon drame. Vous êtes un imbécile, lui ai-je dît, quelle rage avez-vous de mettre deux ibères daris une pièce? Madame, â-t-il répoïidu sérieusement, avec une mère on a cent représentations, avec deux mères on doit eh avoir deux cents, mais il faut d'autres actrices que vous. — Qu'auriez-vous fait, madame, â ma place, devant une telle insulte?... J'ai donné un soufflet à cet auteur ; deui pompiers m'ont arrêtée ; le commissaire de policé a voulu ihè conduire en prison ; heureusement Uti grave député de mes amis, qui flânait. dans les coulisser, a tnontré sa médaille, et â prouvé, le Moniteur enmain, qu'il votait toujours pour M. Guizot. Alors, on m'a rendu à ma liberté ; mais le directeur a tout de suite écrit une circulaire à tous ses confrères de Paris et de la province, potir nie feriiier la porte de tous les théâtres, à caiise de cet auteur souffleté si à-prôpos. Le lendemain hiatin, les créanciers m'ont assiégée; j'avais promis des à-comptes, et je me fondais sur la promesse que l'adiiiîiiistration m'avait faite de me donner deux mille francs d'avance. Vous comprenez bien qu'avec mon algarade, cette promesse est tombée daris l'eâu: c'est que, madame, vous ne VOUS figurez pas le trairt d'existence que je mène. J'ai un coUpc
188 SALOMSET bOUTERRAl^S DE PARIS.
au mois, j'ai deux domestiques et un cuisinier; je reçois deux fois par semaine, avec ambigu et rafraîchissements à discrétion; je ne porte mes robes que deux fois ; Ilocquet m'envoie un chapeau par semaine... Comment trouvez-vous celui-ci?... Vous le verrez demain, il sera fripé. Ma femme dé chambre n'a point de tête. Je la garde parce qu'elle parle anglais, et que jeu reçois beaucoup, d'Anglais. Une femme comme il faut ne peut pas vivre comme la femme d'un épicier. Et puis, je n'ose pas tout vous dire ; j'ai le cœur bon comme toutes les artistes; si un malheureux vient chez moi, il en sort toujours avec un louis à la main. Les bonnes actions sont aussi ruineuses que les'mauvaises. A la fin de l'année, après avoir dépensé cinquante mille francs avec beaucoup d'économie, je me trouve encore pas mal de dettes sur les bras. Il faut donc que je change de conduite et que je purjfie mon passé. Toujours, toujours, ce maudit passé compromet l'avenir. Les arriérés sopt incomblables, pardonnezmoi ce mot qui peint bien ma position financière, et celle de l'Angleterre et de la France. Aussi, j'ai béni cette lettre généreuse qui me promet de combler le déficit de mes finances et d'assurer mon avenir.
L'actrice, épuisée par ce monologue, se tut, respira et caressa ses lèvres avec un mouchoir de fine batiste. Clémence Lecerf était immobile et cherchait en vain une parole pour interroger convenablement celte femme si belle, si loquace et si mystérieuse; enfin elle crut pouvoir hasarder une phrase: —Madame, j'espère que. vous voudrez bien me dire ce qui me procure l'honneur de votre visite ? — Ah !... vous ne le savez donc pas! on ne vous a rien dit? — Je ne sais rien, madame. - Voici la chose... Lecerf paye mes dettes et se consacre exclusivement à mon bonheur.
Un soupir déchirant sortit de la poitrine de Clémence et des larmes brillèrent dans ses yeux.
— J'ai peut-être commis une indiscrétion , ajouta 1 actrice; mais Lecerf m'a écrit qu'il n'y aurait au château personne de
sa famille ; le pauvre garçon, vous le savez, a épousé une femme si laide ! on dit que c'est un miracle de laideur. Lecerf est bien excusable...
Clémence poussa un cri lugubre et s'évanouit.
— Ah! mon Dieu! s'écria Augusta, je parie que c'est sa femme!... oui, je ne l'avais pas encore bien regardée... Il fait si noir dans ce salon!... Madame ! Madame!... Holà, quel< qu'un!... Où sont les domestiques?... où sont les sonnettes? • Augusta courait à tous les coins du salon, en demandant du
secours ; la porte s'ouvrit, et Lecerf entra.
En voyant ce tableau, le jeune homme comprit^ tout et se frappa le front.
— Mon Dieu î madame, dit-il d'une voix, folle , qu-'êtes-vous venue faire ici ? — Je vous trouve plaisant de mé dire cela ! s'écria l'actrice ; je viens voir si vous êtes homme à tenir une parole donnée à une femme... — Oui, oui, je la tiendrai, mais de grâce, éloignez-vous, partez !
Et le jeune homme donnait à sa femme des sels à respirer , et lui prodiguait tous les secours exigés par son état.
— Savez-vous, monsieur, dit Augusta , qu'on ne m'a point habituée à ce ton d'arrogance ! Vous osez chasser une femme de chez vous! Insolent! Vous que j'ai vu à mes pieds, dans ma poussière, comme un reptile ! Vous vous redressez aujourd'hui pour me piquer au sein.
En ce moment, un colporteur entra dans le salon et dit: — Bonjour, mesdames et messieurs, je vous apporte \ Histoire de Cromwell. — C'est bien ! dit Lecerf sans quitter sa femme ; mets •ton histoire sur cette table et va te promener dans la campagne. — Ah ! mon Dieu ! dit Grégoire Mâchefer, voilà une femme qui se trouve mal ; jetez-lui de l'eau fraîche au visage. Ce n'est rien. Avez*-vous besoin de moi? — Non, non, dit Lecerf... repasse demain, on te payera, ou si tu l'aimes mieux, attends à la ferme.
Clémence reprenait ses. sens, et sa pâleur cadavérique annonçait une commotion au-dessus des forces de la femme.
190 SALONS ET SOUtERRAINS DE PARIS.
-—Vous le voyez, dit Lecerf â Augustâ, 6ette femme sotlire,* au nom du Ciel, retirez- vous ! — Cette femme souflre ! dit-il ! s'écria Augusta ; et moi ! moi ! suis-je sur des roses ? Cfoyèzvous que j'assiste avec joie â pateil spectacle, et que j'écoule avec délices les paroles insultantes que vous me lancez? Et moi, je souffre aussi, monsieur! Comtne il coniiaît les femmes, ce malheureux ! Eh hien ! écoutez, Lecerf ; je vais vous appreiidre à les connaître, les femmes comme moi ! Je ne vous ai jamais aimé, je ne voiis aime pas, et pourtant, en vous voyant si dédaigneux pour moi, si empressé pour celle-ci, Je suis jalouse, je sens brûler mes veines, je sens frissonner nlâ chair comme si je tous 'aimais! Voilà des angoisses qui m'étaient incoilliues. Non! je n'aurais jamais cru qu'il fût possible d'etldtii'ëî' ces tortures pour un homme qu'oii'n'aime point!... Je ne sors pas, je rii'em{)are de ce salon, de ce château. Voyons, monsieur, ayez le courage de votre insolence; portez la main sur moi, chassez-moi comme votre servante, appelez vos gens !
Clémence souleva la têle, et tendît le bras vers Aûgusta, comme pour l'apaiser, avec un geste plein de douceur.
Augusta était comme une lionne blessée aU poitrail, qui fegarde toujours, d'un œil fixe, le chasseur, et ne regarde que lui. — VeUx-tu donc sortir, toi ! cria-t-elle au col|)ôrteai* qill s obslinait à rester. Obéis , te dis-je.
Le colporteur fit un signe de mécontentement, et sortit du salon.
Lecerf s'approcha d' Augusta et lui dit d'une voix suppliante : Je vous donne la moitié de ma fortune, si voUs sortez. Votre présence tue cette femme... — liais, s'écria l'actrice, me redirez- ' vous encore une fois cette sottise... toujours cette femme! toujours cette femme! ! et moi, moi! toujours stipprimée! toujours supprimée ! moi, je n'existe pas ! je n'ai point de cœur, point d'âme, point de sang, point de fierté ! on me sacrifie impunément, et devant qui ! il y a des rîVales qiii honorent, mais.., — Taisezvous ! taisez-vous ! interrompit Lecefî d'une voix stridente ;
SAiONS ET SOUTERRAINS DE PAhiS. 11»!
Vdiis allez me pousser à quelque extréniité... — Moi me taire ! dit Atigusta dàiis uii accès de rire fou. Moi me taite ! C'est voUs qui vous tàitez... Monsieur, votre conduite est infâme et ne mérite dé ma Jîàrt àUcuiie considél-àtion. J'avais àù fond de l'âme uii secîirét inviolable, et Je le violerai, et je couvrirai votre visage de la pâleur du tombeau !
Lecetf regarda Tacirice d'un œil épouvanté.
Clémence regarda le plafond, et joignit ses insllns, comme si èiie faisait une prière ffientalc.
Augusta, dans une pose superbe , dominait cette scène ; elle âvail 6t6 Sort ôliapéaii, trop Idtird sur uiie tête brûlante, et ses cheveux dénoués roulaient en boucles sur ses épaules. Sa beauté avait quelque chose d'ihfei^nal, comme celle d'Un ange tombé. — Monsieur, dit-elle d'im ton d'iroriie poignante, je he siiis pas dupe dé Votre cbriversîofi chàtnpêtre, moi : le loup ne se fait berger qu'avec de mauvaises intentions. Vous portez un costume qui, par votre position actuelle, n'est qu'un déguisement.
Clémence baissa la tête comme sous un coup de foudre ; Lecerf essaya d'être hardi, et prononça celte demande avec une assurance timide : — Que voulez-vous dire ? madame, je ne vous comprends pas. — Vous allez trop me comprendre dans l'instant. Je ne suis dupe ni de votre conversion, ni de votre costume rustique, ni surtout de cet amour impossible que vous témoignez à vôtre femme. Votre femme a comme moi votre secret, et bientôt vous serez à mes pieds, comme vous l'êtes aux siens. — Parlez, parlez, madame, dit Lecerf du même ton qui signifie : Taisez-vous. — .Monsieur, poursuivit Augusta, si vous ne connaissez pas les femmes, vous connaissez encore moins les hoinmes. Vous êtes tous djes étourdis et des indiscrets, et vous donnez trop généreusement à notre sexe lés défauts du vôtre. Il y a dans votre famille un jeune homme qui a prononcé tout bas devant moi quelque chose que je vais vous crier, tout haut... Ce château renferme Utt coiîipUce de l'assassinat du malheureux Uoùsselin.
Le bras d'Augusta s'allongea sur Lecerf, et resta immobile comme celui d'une statue. Clémence s'attendait à cette révélation formidable, et elle ne changea pas d'attitude. Le jeune homme se révolta contre sa faiblesse, et dit d'une voix empreinte d'une dignité menteuse : -^ Madame, il y a des calomnies qu'un honnête homme ne doit pas réfuter. — Comme il déclame bien cette yieille maxime de criminel confondu ! dit l'actrice en riant ; ah ! monsieur ! c'est une calomnie I eh bien ! je vous invite à venir la démentir, ce soir, chez moi, devant votre cousin Maurice Aubigny.
A ce nom, Lecerf balbutia quelques paroles décousues, et ne parvint pas à composer une phrase.
— Maintenant, dit Augusta, vous êtes en mon pouvoir; vous êtes sous mes pieds, et je sors, parce que je sais que vous me suivrez. Je laisse ici une chaîné de fer rivée à votre main; vous ne vous appartenez plus, comme le chien ne s'appartient pas ; il est à son maître.
Augusta fit quelques pas vers la porte et dit à Lec«rf : — Monsieur, je veux vous porter le dernier coup, et celui-là vous expliquera les mystères de cette scène... Monsieur, ce matin encore, en entrant ici, je vous aimais.
Elle sortit, et vit sur la terrasse le colporteur qui avait Tair d'écouler les paroles dites dans l'intérieur du château.
Hennlone el Oresle.
Augusta, comme beaucoup de femmes d'une certaine condition, se persuadait par intervalles qu'elle aimait passionnémeol un homme, ou qu'elle le détestait avec énergie : donc, à cette
heure, où ses ennuis et son irritation après ses malheurs dramatiques étaient au comble , elle se mit en tête qu'elle adorait Lecerf, et qu'il lui fallait une vengeance terrible, changeant ainsi subitement son amour en haine, deux. mots du reste qui sont synonymes quelquefois.
En rentrant chez elle, Augusta trouvait toujours un ou deux adorateurs domestiques, davantage souvent. 11 y a des femmes qui continuent Pénélope depuis trente siècles, mais qui ne font aucun ouvrage de tapisserie pour demander du temps à leurs amoureux. Augusta était sévère, comme Lucrèce, non par vertu, mais par calcul ; elle attendait toujours quelque chose de mieux pour choisir un maître ou un esclave, et ce mieux n'arrivant pas, elle jouait à la vertu.
Un poète charmant a dit :
Quelle femme n'oublie un jour de refuser?
Augusta n'avait pas encore commis cet oubli. Les voisins, toujours grands jugeurs d'appareuces, accablaient Augusta d'une liste infinie d'amants; elle n'était encore entourée que d'importuns.
Ce jour-là elle aperçut, en ouvrant son salon, le jeune Edouai'd de Gentabrun, le héros du lansquenet. Edouard, selon l'usage des poursuivants d' Augusta, lorsqu'il se trouvait seul, recommença une éternelle déclaration d'amour, qui cette fois parut émouvoir un coeur toujours insensible jusqu'à ce jour.
Augusta quitta son chapeau et sa mantille, consulta son miroir sur l'état de ses cheveux et de son teii\t, et se trouva dans un désordre inusité, ce qui acheva de lui démontrer qu'elle était amoureuse de Lecerf au dernier degré.
Le théâtre, école des mœurs, a souvent donné de tristes leçons aux hommes et aux femmes, et surtout à ceux qui vivent sur les planches. La première idée qui se présente à l'esprit d'un artiste dramatique, a son origine dans le répertoire de la scène française. On ne craint jamais de s'égarer sur les traces
194 SALOiYS ET SOUTERRÂtl^S IXE J>Àtllë.-
des Grecs et des Romains, quand oh joue le^ Gfécs et léS Romains à Paris. Nous allons voit* une fàtâlè a|)plicatlôii flè celte théorie de cpiilisses.
Augusta, comme toutes les actrices ijul se déstiiient àii drainé, savait par cœur toutes les tragédies ; elle Bhérébsfc si Jlhpfe situation dans quelque ilrâde d'àléiandrins, et elle la troiira. Lés Grecs et les ftoitiaiUs, habillés à là française, ont pfétn tous lés cas de hâiiié et d'âraoUt.
dr, pendani qu'Êdouarf de Gentâbriiii, pi-osietîié i*fes|JeMûëilsement aux pieds d'Adgtislà, débîâtftàit ëti pro^€^ des tilr&dés fle Pyrrhus, l'àctrice le releva par tiiî geste noble et lui dit : - Bràimêz-VoUé? — Sije vouâ aime!... è'écria Édoaàtd en joignant dévotement ses mains. Demandez à la âeiir §i élié aime la rosée, au gazon s'il aime le ruisseau, à l'aigle é'il aimé l'espace, à l'étoile si elle aime le cielj à...
— Assez ! assez ! interrompit Augusta, j'ai lu ce que vous dites daiis cinquante fetiilletoiis. ïe vous deniàiide si je puis cotoptéi* sur votre âirioui*? — Comme eut iliâ vie, belle Atifosta.
— Vous êtes prêt à toiit faire polir ftioi ? ^ Côiiimâliâéî l'impossible , et je le ferai. —'J'exige moins : j'exige le posàiMc — Tant pis! Augusta, vous m'en'sâurez liioins de gré. — Prenez garde. Edouard, vous allez reciilei^. -^ Voilà l'impossible. J'ayaiicerai.
— feh bieni Inonsiéur, nous allons voir... Voîié cônûalééez cel iûibêclle de Lecérî? — Le Côiisîn de ce petit Màdl-ice à cfûî j'ai gagné quihze cents loUis? ^— Gàghé bti ilôû, ii'importé ! il ne s'âgif pas de cela... — Ad contraire, iriàdéiile ; fc'esf tih hdinme que j'àbhbfre, et qui m'a jotiê le plUii abominable 'éé tôils \tî tours. — Èii vous laissant quinze cents louis â son eousin? — Non, en me les reprenant par une autre main; j'ai découTert tout cela. — Ah 1 s'il vous les a repris ! eh bieh ! tant mieux ! voici une belle occasion de voûsl venger... Prenez une piome et une feuille de papier, là sur ce guéridon, et écrivei-ltd le billet doux que je vais vous dicter. — Tout ce qUe vbué voudrex, AugUstà. — Si VOUS hésitez 3ut tin seul mot, je v(Jùà irràchc la
SÀLÔNS ET SOUTERRAINS t)E PARIà. 195
plume, et vous descetidrez mon escalier pour la dernière fois, i— ^é lé moiiteraî toute ma vie. — Êtes-vous prêt? — Des deux maitis. — Une suffit; écrivez. — Dictez, Augusta. — Voici... « lilôhsieur... vous ave2 une satisfaction d'hontieur à me rendre, » et si voUs me la refusez , je publierai partout les plus épou- » vaiitables secrets. » 'Soulignez ces derniers mots. -^ Ils dont soulignés; mais je he comprends pas bieii, Aiigusta... -^It ne faut pas qUe vous compreniez. — Et s'il me demande quelle espèce d'épouvantables secrets? — Il ne voué demaudeta rien, soyez tranquille... écrivez... « J'ai tri)is journaux à ma dlsposltioti , et » Vôtre histôité fera dU bruit. » — Quelle histoire, Augusta? — Mpn Dieu! que VoUs Importe ! il y a une histoire, cela suffit... Quand voUs rencontrerez Lecerf, vous le Regarderez avec les yeux d'un homme qui contiaîl Une histoire secrète, et il ne vous demandera rien. — Bon! je le regarderai avec ces yèux-lâ. — Mais si vous m'interrompez, toujours, nous ne finirons jamais...
— Je n'iiîteirromprai plus. — Écrivez : « Évitez, monsieur, cette » cruelle punition, et trouvez-vous demain matin à huit heures » derrière la tourelle, â Saint-Btandé, avec deux témoins muets, » qui n'auront aucune explication à demander et à recevoir. » Mes armes sont.>. » — Quelles sont voà armes, Edouard? — L'épée et le pistolet. « Sont l'épée et le pistolet, et ce seront les » vôtres... » Signez, maintenant : Edouard de Gentabrun. — C'est signé. — Wiez, cachetez et mettez l'adresse... A monsieur Lecerf, au château de madame Aubigny, à Bougival. — Tout est prêt.
— Vous n'avez aucune observation à me faire? — Oui, madame, une seule. — Faîtes. — Ceci a éclairci un de mes doutes... — ^ Lequel, monsieur? — Vous aimez Lecerf? — Comment ! Vous en doutiez ! Est-ce que je voudrais sa mort, si je ne Faimaîs pas?
— Cela me rappelle là tragédie A'Andromaquè. — Là tragédie a raison. Oreste est chargé 'de tiier Pyrrhus ; le duel n'était pas inventé à cette époque. Ce que nous faisons, nous, c^t plus conforme a nos mœurs. — l^àrdon, belle AUgusta, encore une obseN vation. — OUî, maïs qUè be ôôit là derhiéte. — VoUè savez éè
J9ft SÂLOiNS Kl SOUTERRAINS DE PARIS.
qui arriva au pauvre Oreste ? — Je le sais, il fut très-mal rççu avec un Qui te Va dit? que mademoiselle Rachel dit très-bien.
— Eh bien! Augusta, je redoute ce qui te Va dit? — C*est que je le dis très-bien, moi aussi; on me le fit répéter à Chantereine... qui te Va dii? j'ai joué Hermione trois fois. Le ministre m'avait fait accorder trois débuts aux Français, mais mademoiselle Rachel a dit que si je jouais Hermione, elle donnerait sa démission. On a reculé. Quelques jours après, il y eut une crise ministérielle, comme il y en a toujours; mon protecteur tomba et fut remplacé par un ministre très- vieux qui ne s'occupait pas du tout des Hermiones. Alors je débutai à Chantereine, ce qui me coûta deux cent quarante francs... Mais à quoi donc perdons-nous nos paroles ! Voyons, hâtons-nous ; prenez et payez bien un commissionnaire agile, et envoyez-le' à Bougïval tout de suite. — Je cours exécuter vos ordres , belle Augusta, et au retour... — Au retour, il n'y aura pas de'gi*i te Va dit? le vous le promets... Avez-vous mis votre adresse après votre signature? -^ Oui, Augusta, parce qu'il faut toujours prévoir le cas où le rendez-vous à Saint-Mandé serait impossible demain. — C'est juste. Comportez^vous bien, Edouard, et pour corriger Hermione, je vous dirai avec Chimène :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
— Ah 1 j'aime mieux ce vers, dit Edouard aux pieds d' Augusta.
— Edouard, poursuivit Augusta, voyez si ma vengeance est juste : cet homme, cet infâme Lecerf m'a insultée, m'a mise sous ses pieds, m'a foulée comme une chose vile, et tout cela pour une femme ! Oh ! quelle femme I
Augusta se livra aux accès d'un rire furieux et ajouta : — Non 1 il n'est pas permis, même à un député, d'être laid comme cette madame Lecerf! C'est l'antipode de la Vénus de Blédicis. Elle a été exilée de Paris pour crime de laideur. Et c'est pour cette horreur de femme que Lecerf m'a couverte d'humiliation 1 Allez, Edouard, allez, et vengez-moi en chevalier!
Édouarà exécuta les ordres d'Augusta, et la lettre fut portée à Bougival. ,
Madame Lecerf, qui avait de si justes motifs de crainte , puisqu'elle connaissait la fatale position de son mari, ne cessait de tenir les yeux, fixés sur la grille du parc, comme la plus vigilante des sentinelles, et toutes les fois qu'elle voyait cette grille s'ouvrir, un frisson d'épouvante courait sur son corps, elle voyait son mari tombant au pouvoir delà justice pour un crime odiçux, comparaissant devant un tribunal inexorable, condamné au bagne ou à la mort, et cet affreux tableau, toujours présent à sa pensée, brûlait le sang démette pauvre femme, qui ne trouvait autour d'elle aucune consolation.
Un de ces facteurs marrons, qui apportent si nonchalamment des lettres pressées, parut à la grille, sa missive à la main, cherchant un portier à qui parler. Clémence eut un de ces pressentiments qui naissent dans le cœur de toutes les femmes et ne les trompent jamais ; elle vit un péril dans cette lettre dérobée à la poste, et courut arrêter le facteur, au milieu de l'allée, avant qu'il se montrât aux gens du château.
Lecerf, toujours en costume de campagnard, était à la ferme, toujours prêt à se dérober à une poursuite, au moindre signal convenu.
Clémence paya largement le commissionnaire déjà payé, et, tremblante comme si elle eût commis une mauvaise action, elle brisa la cire de la lettre et lut la lettre d'Edouard.
L'idée de communiquer à Lecerf une lettre pareiHe ne vint pas même à l'esprit de Clémence, il fallait trouver un expédient, mais lequel ?
Dans les premières minutes, Clémence était trop émue pour s'arrêter à une détermination raisonnable ; elle ne découvrait rien d'admissible, et sa tête, pleine de bruit, semblait se détacher du corps et refuser une pensée de salut.
Enfin, dans une éclaircie de calme, la malheureuse femme crut entrevoir quelque chose qui ressemblait à un expédient.
198 SALONS Et SOUTERRAINS bÉ ^AàtS.
Elle trouva un prétexté plausible pdui^ se rendre à PaHs, demanda sa voiture, et vint rendre une visite à ses patents du quartier des Bourdonnais, espêraût y tenèbntwt Màiîfit^ Âubigny, son cousin. %
Comme elle âftivaît, Maurice achevait Une toilette bHUànte pour se rendre che2 mademoiselle Âugusta. Clémenée le pria de récouter un momeilt, et âlorà là feintne supérieure se fèréh dans cette pauvre recluse du Iftànoif de fibUgival.
— Mon cousin, dit-eliè avec èette voîi douce qui était an? ^nélodie de syllabe^, vous avez commis une gfàve iin^udënce, et je viens vous offrir une occasion de là réparer. — Qtièlte imprudence ? demanda le jeune homme avec Tâir d'uil cdtipableou
' d'un étourdi.— Vous avez dit à l'oféillô d'une teîttmé ce qui était l'inviolable secret d'une famille, — Moi ! dit MàUricfe, effrayé de la douceur de madame Lecerf. — Vous-inênie, iîibn cher cousin.
Et alors Clémence raconta , dans tous ses détails , la scène d'AugUsta au château de Bougival.
MâUricë était âttéfré ; èë^ yeilx ri'osaîeilt plus Regarder son accusatrice.
— Ad reste, ajouta Clémence, si l'éxpériétice des choses de ce mondé ihé maliqué, j'ai l'expérience de l'histoire *, voUs avei fait ce que bien d'autres et de bien plus grands que Vous ont fait avâîit vous. 11 y a dés heures dô CbriVerSâtiôil épuisée où les honlfnés, tt'ayatlt plus rieh à dire, se tràhiraiefit eux-mêmes devant une femiîie, s'ils n'avaieht pas le pi'ochaîn à trahir, le vous citerais Cent nouis historiques à l'appui de mon raisonnement, et il on pas pour Vous accuser, inais pour vous justifier Ne vous croyez pas trop coupable ; je suis bien sûre (Ju'en parlant de ce que vous deviez taire, vous étiez Vdus-mémë votre plus sévère accusateur. — Cela est vrai, dit Maurice, que dominait la parole juste d'tihe feititiië;— Eh bien ! Maurice, poursuivit madame Lecerf, vous pouvez eilcôre i'éparer tout cela... — Dites, ma cousine, parlez ; je suiâ pfôt â tout, — Lisez cette lettre de M. Edouard de Céntabrun.
SALONS Et ÔOUtERRAtNâ Î)B PARIS. iOÔ
Maurice lut la lettre, et s'écria :
— Cette Circé d'Àugusta, elle a donc tout dit, elle a tout révélé! — Mais cela vous étonne, Maurice. Pourquoi voulez-vous qu'une femme étrangère à notre famille^ soit plus discrète que votre bouche ? Ne soyez pas si exigeant. Vous faites promettre à une femme de se taire ; elle parle, et vous vous indignez ! On vous avait recommandé le même silence, à vous, et...
— Oh 1 de grâce, Clémence, interrompit Maurice vivement, ne m'accablez pas ! Le mal est fait ; voyons le remède. — Vous irez demain à Saint-^Mandé. — Sans doute, Clémence, j'irai ; ridée est excellente. Cet Edouard de Gentabrun est pour moi de toute façon un ennemi intime ; j'ai contre lui d'énormes griefs et je suis ravi du hasard qui va me mettre en face de lui. Je ne l'ai plus rencontré chez mademoiselle Augusta, parce que je voulais avoir Tût de tetiir la promesse iwpruderite ttùe j'avais faite de ne plus reparaître dans le salon de cette fëmttfe; itiais je puis le rencontrer avec délices partout ailleurs, siit-tout l'épée à la riiâin. Il me doit une revanche de lansquenet i mais cotnme je connais mieux les armes que les cartes, sa partie ne sera pas belle dette fois. -^ Mais vous ne m'aveis pas compris , dit Clémence ; pouvez-vous Supposer que je vous engage déins un duel et que je veuille eiposer votre vie? Seulement, je compte sur votre courage, sur votre fermeté, pour donner à cette affaire une solution heureuse. Tous ces héros de tripot clandestin rie sont pas à leur aise devant des jeunes gens comme vous, moii cher cousin. Quand Ce monsieur de Gentabrun se trouvera en face d'uil brave et honnête marin , il fera de salutaires réflexions, et vous lui ferlrierez la bouche, non pas avfec une épée, mais avec un mot. — Ma cousine, dit Maurice en se levant, void ma famille qui arrive pour vous voir ; nous en avons assez dit ; comptez sur ma prudence et mon énergie. N'ayez aucune crainte ; il n'y a dans cette affairé de mauvaise chance que pour ce valet de carreau, cet Hector du lansquenet, qui n'est pas un Achille... A demain. — ^Je vous attends àû château, dit Clémence eh serrant la inain de Maurice.
Rcloar d'Oresle.
Maurice Aubigny écrivit tout de suite à Edouard de Geutabran le billet suivant :
« Avant de partir pour Saint-Mandé, M. Edouard de Gentabrun » est prié de se rendre ce soir au pasisage de FOpéra, galerie de » l'Horloge, à dix heures du. soir, pour régler certaines condi- » tions. »
Ce billet n'apportant avec lui aucune idée d'embûche et de péril, puisque le lieu du rendez- vous était le plus fréquenté de Paris, Edouard s'y rendit à l'heure indiquée, et fut abordé par un jeune homme d'une mise élégante, mais sévère, qu'il reconnut du premier coup d'œil : c'était Maurice Aubigny.
Maurice salua Edouard avec cette politesse impolie qu'on affecte envers un homme méprisé ; la pose de sa tête, le ton de sa voix, l'expression de son regard, le jeu pincé de ses lèvres, le frétiUétnent de ses narines, tout chez lui indiquait une attaque sérieuse et préméditée contre un ennemi.
— Pardon, monsieur, dit-il, si je vous cause quelque surprise ; ce n'est pas ma faute. Nous avons ensemble un ancien compte à régler, mais pas à l'amiable, au contraire... — Il me semble, monsieur, dit Edouard, que lieu est mal choisi pour... — Soyez tranquille, interrompit Maurice; nous allons nous mettre ea lieu sûr pour causer ; car il faut causer avant tout.
Ces paroles étaient dites avec un ton sec et tranchant que les jeunes marins savent si bien prendre dans l'occasion devant un ennemi.
Edouard suivit Maurice jusqu'au boulevard ; ce dernier ou-
vrit la portière d'une voiture stationnée devant le passage ; ils y montèrent tous deux, et le cocher, averti déjà , prit le milieu de la chaussée et poussa ses chevaux vers le boulevard Montmartre.
— Monsieur, dit Maurice, vt)us avez un secret de famille, c'est-à-dire que vous avez dans le cœur le germe d-'une maladie mortelle. Vous ne pouvez plus vivre avec ce secret. — Vous êtes dans la plus grande erreur possible, monsieur, dit Edouard; je n'ai point de secret. — Vous mentez, monsieur 1 — Voilà un mot, dit Edouard, qui tranche tout de suite notre discussion. Je ne dis plus rien aptes un démenti, je me bats. — Vous ne vous battez pas, dit Maurice; je connais les gens de votre espèce, et je vais vous le prouver dans un instant. — Monsieur, je n'ajouterai pas un mot de plus, dit Edouard en payant d'audace; faites arrêter la voiture et donnez-moi "un rendez-vous. Un démenti ne se lave qu'avec du sang entre gentilshommes. — La voiture marchera, dit Maurice, et vous serez satisfait.
La voiture suivit le boulevard jusqu'au faubourg Saint-Martin, qu'elle monta presque à la hauteur de La Villette , puis elle prit une petite rue à droite, et entra dans le désert qui conduit à Montfàucon. Là, on ne trouve' que des terrains désolés , des ravins profonds, des tertres d'argile, des /ruines anonymes, des huttes de terrassiers, des mpnticules couverts de hautes herbes ; on ne se douterait jamais, en traversant cette zone inconnue, qu'on est sur la lisière de Paris, et aux i)ortes de la civilisation. A coup sûr, on trouve des terrains analogues dans le voisinage du cap de Horn, sur les rives de la Nouvelle-Zélande et sur les bruyères désolées du Van-Diémen. Paris ne y\site jamais ce domaine du néant qui est à ses barrières ; parfois, dans les dimanches d'été, quelques familles aventureuses du faubourg Saint-Martin se hasardent dans ce désert, à l'extrémité duquel on trouve l'oasis de Romainville, avec ses jardins de lilas.
La voiture s'arrêta, et Maurice dit à Edouard :
— Vous eompren^z, Uoiisieur, que, dans une afiEaire comiiM U nôtre, il ne peut y avoir qu'un duel sans témoins. N0U3 avons, vous et moi, un secret de fanûlle, un secret terrible à
'garder... — Hais, monsieur, interrompit Edouard, j'ai l'hc^eur de vous redire que je ne connais aucun secret... — ^ Ifonsieur ! dit sévèrement Maurice, j ai lu votre lettre, p| e est vous-même qui parlez 4^ ce secret... — Oui, mais je ne le connais pas. — ^Allons doue, monsieur, pour qui me prenez-vous ? Point de ^^a^» vaise défaite... voilà , dans la poche de cette voiture , à votre droite, deux pistolets chargés. Je vous laisse le choix. Prenez celui des d^ux que vous voudrez, je prendrai Tautre ; c'e»t ainsi qu'on se bat quand il y a un secret au fond d'un duel. — Monsieur! s'écrit Edouard, je vous répète encore... — Taisezvous et marchez, dit Maurice d'un ton iinpéfieux. — ^Jf ais, v^nsieur, dit Edouard, cette affaire ne vous regarde p^s ; inon cartel s'adressait à Jii. Lecerf.— ^Monsieur» je venx bien epcore vous apprendre que mon cousin l^ecerf est mor(... — ^ H est mort!... — Oui, monsieur, Lecerf est mort hier soir, et voilà pourquoi je suis ici. Au reste, monsieur t oubliez-vous qne je vous aï donné Un démenti pour vous économiser un soniQet ? Cela doit vous suffire, il me semble, pour une réparation... Choisissez votre arme, monsieur, et descendez.
Edouard prit un pistolet de fort mauvaise grâce et deseendit: Maurjce le suivit immédiatement et passa son bras sous le sien.
Les deux jeunes gens arrivèrent dans un phem^n erenx, que domine une assez grande maison de bois, isolée et déserte, assez semblable h ces huttes lézardées que les b^leinier^ construisent, pour une saison, sur les rivages polaires. La nuit était sombre, et l'horizon céleste montrait vers le couchant une teinte pâle d'incendie ; le firmament réfléchissait sur ce point 1^ lumières de l'immense ville ; tout le reste avait un aspect ténébreux. .
— Monsieur, dit Maurice, cet endroit est d^armaat ; il serait
SALQNS ET SQUTÇRRAJNS DE PApjg, 203
djl&pill ^ç r&npQntr^f UD terrain plus convenable. Je yous laisse eijcor^ Iç çhoU de ces d^iix armps ; si vous yous méfiez de h vutre, prenez la mienne. Un xnmn |ie coirimçt jaqiais une làcheté» même envers les lâches ; cependant il vous est permis de vous méfier, et je yoijs cède mou arme, si vous î^vez le moindre regi:et de votre choix. — J'ai choisi , dit Edouard d'une voix sombre. — C'est que, poursuivit Maurice, ce choix est fort \\npprtaQ.t; l'une de pes ajruies est chargée, l's^utre pe l'est pf^s. Nous ^ou^ nous s^ppliquer le bout de chaque ç^npn suf nos poitrines ; deux déte^it^S §Pirppt pressées eu même teuips ; l'un de nous deux tombera faide mpyt, et je suis sûr que ce np sera ps^s Qiqi. — Ah ! yous êtes sûf ! dit Edouard en s'efifo^çaut de sourire. — frès-sûr, continua Maurice ; c'est une idée infaillible, j'ai fait de^^ paufi'ages ; j'^i passé d^ns les fiaiumçs de trois incendies ; je uje suis brisé cantre un écueil sur les côtes de l'AfriqU0 ; j'^i YU S^iut-Jean d'UUoa, Tanger et Mogador, et Dieu ne m'a ps^s sauvé à travers tant de périls pour nie fajre tomber ici, dan§ 1^9 sQi^ricières antiques de Montfaupon, sous ta balle d'un HeptQr de lansquenet. — C'est ce que nous verrons, dit Edouard. — C'est cpuinae si je l'avais vu, reprit IJaurice... Voulez-vous bieu co.uimançler le feu ? Je n'y tiens pas, moi. Mettons-nous en place de brûle-pinirpoint.
Les ténèbres çaçha^pnt la livide p^eur du visage d'Edouard ; mais rien ne pouvîtij capher le trouble de sa parole. A ce moment suprênie, s.on énergie factice l'abandonna ; sa nlaip, abandonnée par Ip sang , s'ouvrit de faihlpsse et laisss^ tomber l'arme :
~ Jje flp rap bats pas de pette manière, dit-il d'un top agonisant. — î4QJ^sieur l dit l^auriçe d'une yoix ferme, jje vpus conn^isi, et ^p sai^ que vpu? pç yous bç^ttre^ d'aucune piapièrp. Voule;5-you8 que je vous le prouve pncore par excès de cpmplai^^np^? J[e vais vous le prpuver... Noqs allons remonter ep voiture, et nous nous promènerons toute Isi pi^^it siur la route de ^^ï^cfupes. Au lever du soleil, pous; irpps np.us prpipêper d^ni
le bois, où nous rencontrerons infailliblement des artilleurs de la garnison. Ceux-là ne refuseront jamais de servir de témoins, et ils ne sont pas curieux de connaître les causes d*un duel. Pourvu qu'on se batte, cela leur suffît. Ils n'«n demandent pas davantage. C'est un amusement d'artilleur en promenade. Eh bien ! monsieur, acceptez-vous cette autre manière qui concilie tout ?
Edouard inclina la tête et ne répondit pas ; l'ascendant de Maurice paralysait ce jeune homme qui, devant tout autre, aurait montré peut-être le courage vulgaire du duel.
— 11' faut pourtant que cela se termine, dit Maurice ; il me faut ime conclusion. — Monsieur Aubigny, dit Edouard d'une voix faible, faccepte tout, excepté le combat. — Il est évident, monsieur, dit Maurice, avec un accent railleur, qu'il faut to au moins deux pour se battre, ejt que si vous refusez, je suis bien obligé de vous laisser vivre, car mon honneur me défend de vous assassiner... Tenez, monsieur, je vais vous parler franchement... J'avais prévu tout cela. Votre conduite né m'étoano point ; aussi j'avais préparé un autre dénouement plus avantageux pour vous. — Je l'accepte , quel qu'il soit, dit Edouard résigné. — C'est à coup sûr pour le compte d'une autre personne que vous avez envoyé un cartel à ce pauvre Lecerf?— Oui. répondit Edouard d'un air abattu. — Je ne veux pas savoir quelle est cette personne, mais je la soupçonne: voici mes conditions-, et si vous les suivez , je vous laisserai tranquillement vivre dans les tripots clandestins, sans porter la moindre plaint*» contre vous : que m'importe après tout votre conduite ? La police de Paris ne me regarde pas. Demain, vous reverrez la personne qui vous a lâché contre ce pauvre Lecerf, et vous lui direz que vous, êtes sorti victorieux de ce duel, et que votre adversaire a été tué sur le coup... Gela vous arrange -t-il ? — Je suis prêt à faire tout ce que vous exigerez, répondit Edouard en s'inclinant. Puisque vous m'affirmez que Lecerf est mort je vous crois, et je ferai tout ce que vous attendez de moi. —
Prenez garde ! dit Maurice ; j'aurai mon œil sur vous , et mon oreille à côté de vous. — Vous exigez de moi, dit Edouard, une chose si aisée, qu'il y aurait folie de ma part à vous mécontenter. — C'est bon, reprit le jeune marin ; désirez ne plus me revoir.
Maurice salua Edouard d'un mouvement de tête dédaigneux, et le laissa seul.
Edouard passa la nuit dans ce désert, et, comme il faisait fort peu de cas de son bonheur en matière de duel, il s'apr plaudit de la favorable tournure que cette affaire avait prise et s'estima surtout très-heureux de subir une combinaison qui était si bien dans l'intérêt de son amour.
— Cet imbécile de Maurice ! se disait-il en lui-même, il ne sait pas le service qu'il me fend en m'imposant une pareille démarche 1 Quel ami m'aurait mieux servi que cet ennemi ?
Le lendemain; avant midi, Edouard se présentait devant Augusta, qu'il trouva fort pâle et fort négligée dans sa toilette ; l'insomnie et l'inquiétude étaient peintes sur son visage et dans ses beaux yeux. En voyant Edouard entrer chez elle, sa bouche s'ouvrit pour une interrogation, et la parole expira sur ses lèvres. . .
— C'est fini, dit Edouard en lui baisant la main. — Fini ! et comment? demanda Hermione-Augusta d'une voix émue. — Fini, comme .vous le désiriez. — Voyons ! soyez plus clair, monsieur... — Eh bien! Augusta, vous n'aviez dans le monde qu'un ennemi..., et vous n'en avez plus. —Vous avez tué Lecerf? — fl est mort, madame.
Augusta se laissa tomber sur un fauteuil , arracha le bonnet qui couvrait ses papillotes et le foula aux pieds. Edouard fut changé en statue comme la femme de Loth.
— Il l'a tué I il l'a tué ! s'écria la jeune femme avec une voix de cinquième acte, et avec quel sang-froid ce misérable m'annonce cette horrible nouvelle ! il l'a tué!... Qu'on dise ensuite que le ciel est juste ! Voilà un jeune homme plein de vices et de défauts; un fat, un ignorant, un fléau de société, un monsieur Edouard de Gentabrun qui échappe aux balles et aux
m SAISONS çT souTjsaii^^iys qe jiçig,
pointes d'ppéps ! Il a deux apges gaf^e^^ pi If PFP^égfj^J. lui I Et ce jeune ef l)eau Lecerf , (^armajflt, généreux, jipjrituel, instruit, })rave, plein de boiïté, d'amiQur, de tendresse, il tombe sous l'arme de ce ^padas^p I
Une irritation violente amma U ^ts^lm 4'Édou^d. — gais, madame , dit-il, me permettez-vous de vous rappeler la conversation que nous avons eue ensepabjç ?.,, — Je ne vouç permets rien, interrompit Augusta d'un ton de reine \ rien, entendezvous, monsieur!.... Malheureux Lecerf! oomni^ il étail))ppet touchant, rautrç jour, auprès 4e sa femme !,... ^J; quelle feipme : oh ! comme une pareille scène domestique révèle toute la noble générosité du cœur d'unhoinme ! et moi, moi, qu'étais-je venue faire là, dans ce château ?... Gomme elle a du souffrir o^tte p^)ivre femme', en n)e proyant la pnaîtresse de son mari I et lui, loi, qu'il a été convenable et généreux 1 et il ija'aîmait I ob ! j en suis sûre, il m'aimait ! et il a e|i le rftre courage ^e me sacrifier à sa femme, dans ce mpment, parce que cet^e fempie était laide, isolée, raillée, avilie par le mon4e, et que moi je puis reparaître partout triompbapte , avec ma jeunesse, mqii esprit et ma beauté ! Oui, ce jour-là, cet homme a fait une chose gul^Ume, et que les femmes seules peuvent copuprendf e I II ^ chassé de chez lui la femme qu'il aimait, pour rendre la vie à celle qu'il n'aimait pas ! — Madame 1 madame ! s'écria Edouard en arrachant ses cheveux, au nom du Ciel, revenez h vous ; écoutezmoi ; voilà encore sur ce guéridon les trace§ ^e l'eacre qui i écrit un cartel dicté par vous 1 — Vous mente?, monsieur ! cria Augusta d'une voix de Pytbonisse ; vous avez pris au sérieus la plaisanterie d'une femme ennuyée; vous êtes ^ftq^de; tous ne co^paissez pas le monde; vous ne savez fien.., Pb \ sortez, sortez, monsieur, yous me faites horreur 1 — Ifiidame, je ne sortirai pas d'ici sans m'être justifié. — Et q|j,eUe jusiifica' tion pouvez-vous me donner, monsieur 1 fe n'en pourrai jPMxepter qu'une. Dites-moi que vous avez menti ; dites^poi que Y009 n'avez pas tué cet homme !
SÀLONS et àdUTÊRRAiNS bE î>ÀfllS. 207
Edouard hésita un moment, mais le tôfrîtle visage de Maurice passa devant ses yeux, et il lui fut impossible de -dire autre chose que (iette J)hrase : — Madame, je ii*ai malheureusement point menti, il est fiié ! — Le misérable ! il se complaît dans ces trois mots ! comme 11 les prononce avec fatuité ! belle victoire, vraîihent! Si ce pauvre Lecef^f éôt passé dans les salles d'armes et les tirs toutes les heures qu'il a employées â slnstruife, vous né vous seriez pas défait de luî aussi aisément... Comment trouvei-vous ces spadassins ! ils n'apprennent qu'une seule chose dans leur vie, et avec cette chose ils tuent tous ceux qui ne la savent pas ! q'est la matière quitiie l'esi^rit !... Sortez, monsieur, sohez, voiis dis-je, et né reparaissez pliis devant moi ! — Madanie, dit Edouard, aemalh vous feere? plus calme, dl j'espère... — N'espérez Hen, monsieur, qti^ mon oubli; c'est ce que vous devéi attendre de mieux. — Un seul mot, madame, un seul...
Augusta se leva, et prenant Unô pose superbe, elle étendit horizontalement son bras droit, et montra la porte à ÉdoUard.
Le jeune, homme s'inèllna comme le roseau sous lè -vent, et frappant du pîed le parquet, il sortit.
A Tarscual de Touloit.
Pendant qu'au châteaii de faougival toutes les mesures les plus intelligentes étaient prises pour dérober Lecerf à des poursuites inévitables, car la délation , ou pour mieux dire l'indiçcréfion, menaçait évidemment Tasile où se réfugiait ce jeune homme, une nouvelle vie ou une mort vivante commençait pour le condamné Benoît ; la chaîne du forçat était rivée à son pîed.
208 SALONS Eï SOUTERRAINS, DE PARIS.
L'a conduite qu'il avait tenue à la cour d'assises, le silence qail ayait gardé sur Lecerf , l'obstination qu'il avait mise à ne pas se défendre ou à choisir un défenseur, tout n'était encore que mystère ; tout devait se révéler un joiir. Mais dès à présent on peut affirmer que ce n'était point par dévouement d'amitié qu'il avait assumé sur lui seul la vengeance des lois en mettant Le< cerf hors de procès.
Encore à une époque très-rapprochée de nous, plusieurs fois dans l'année , mais à époques fixes, partait des prisons de Bicêtre la chaîne, c'est-à-dire le convoi des condamnés destinés à peupler les bagnes et les prisons centrales. Sur la route, chaque maison de détention fournissait ses recrues. Aiiiourd'hui la voiture cellulaire a remplacé le transfèrement à la chaîne ; mais à l'époque où se passent les faits que nous racontons, Ton n'avait pas encore adopté le mode nouveau , et la chiourme de Toulon attendait une de ses caravanes pour l'installer dans son magnifique arsenal, c[ui ressemble bien plus à un splendide palais de la mer, qu'à l'hôtellerie des forçats.
Quand la chaîne arriva, Toulon était dans son état ordinaire. La ville, somnolente aux. heures de la sieste, attendait que la brise marine se lavât, et répandît quelque fraîcheur dans l'atmosphère embrasée , pour reprendre avec une activité nouvelle ses travaux commencés ; le soleil provençal jetait sur la viUe , sur la mer, sur la campagne, ses gerbes éblouissantes de lumière et de feux ; la cigale insouciante bruissait dans les pins , et sur la montagne rocheuse s'épanouissaient les fleurs du câprier, de l'immortelle et du genêt d'or. La chaîne traversa la ville presque déserte et arriva à la porte de l'arsenal, formidablement gardée par tout un bataillon sans cesse en alerte et dont les armes sdnt chargées nuit et jour.
Les condamnés qui composaient le convoi n'étaient pas de ceux qui peuvent nous intéresser. Il en est un toutefois que nous excepterons, l'avocat Benoît, qui vient expier à Toulon le crime de Rousselin à Saint-Mandé.
Benoît ne porta point au bagne une de ces figures que les peintres et les poètes prêtent si volontiers à ceux qui habitent cet enfer terrestre. Pour lui, sur la porte , le mot de Dante eût été vide de sens. Il apportait aux galères toutes ses espérances, tous ses désirs, et, malgré son habileté, sa figure parfois trahissait la pensée intérieure. Quelques jours lui suffirent pour s'acclimater et -se reconnaître. Il errait dans l'immense arsenal, traînant sa chaîne avec cette liberté qu'on ne rencontre qu'à Toulon. Il cherchait parmi ses si» mille compagnons celui avec lequel il lierait assez ample connaissance pour pouvoir prendre à l'aise tous les renseignements dont il avait besoin.
Le hasard, qui sait quelquefois se mettre à 'notre service quand nous avons besoin de lui, lui vint intelligemment en aide. Derrière de grosses piles de bois qui lui formaient une ombre favorable, Benoît rencontra un homme à la figure douce et fleurie, ayant un embonpoint marqué et portant des besicles d'argent. La tête de cet homme était on ne peut plus honnête. Il était occupé à écrire; mais, quand Benoît s'approcha de lui, il suspendit son travail et salua le nouveau venu.
— Vous cherchez un peu d'ombre par ici?... Vous avez raison ; c'est l'endroit le plus favorable ; il n'y en a pas beaucoup à l'arsenal, mais ici il y en a toujours un peu, et l'on partage. — Je ne cherchais pas l'ombre, répondit Benoît, je me promenais. — Oui, mais après la promenade, vous vous seriez reposé, et alors vous auriez été bien aise de trouver un peu d'ombre. Vous l'avez trouvée sans la chercher ; c'est un bonheur : profitez-en pour vous reposer. — Je veux bien. On vous permet donc d'écrire ici? — Oui, avec une permission. Moi, je ne pourrais pas vivre sans cela. Quand on a été notaire, voyez-vous... — Ah! vous avez été notaire? — Oui, notaire royal. — En effet, vous avez bien l'air d'un notaire. Moi, j'ai failli être avocat. — Alors nous sommes presque de la même famille. — Tous les deux gens de loi. — C'est cela. — Mais pardon, vous me disiez que vous ne pouviez pas vivre sans écrire. — Oui, il me faut griffonner du
papier, el du papier timbré. Je suis ici pour en avoir trop griffonné. — Comment, trop? — J'ai fait des faux. — ttusleurs? — Oui, chaque soir, après ma promenade au cours,' sur le port et dans la rue de la Cannebière... — C'est donc à Marseille que vous étiez notaire? — A Marseille. Après cette promenade, je rentrais dans mon étude. Je n'avais ni femme, ni maîtresse; Je n'allais ni au théâtre ni dans les fêtes ; j'étais toujours rentré avant neiif heures, et alors je me livrais à ma seule passion, je barbouillais du papier timbré. — Et combien avez-vous fait de faux? —j'en ai fait trois cent quarante-trois. — tiiable I s'écria Benoît malgré lui, et en faisant Un mouvement en arrière. — Que voulez-vous? c'était une passion, tant qu'il y avait des minutes à libeller, je ne faisais que des actes réguliers; mais après... Une fois, 11 s'agissait d'une Succession, j'ai dépensé pour quatre mille francs de papier timbré à soixante-quinze centimes la feuille. Il est vrai que le client me l'a payé. Mais tout ce papier était inutile. J'en al chauffé mon poêle pendant trois hivers. — Alors, dit Benoit, qui avait rappelé ses souvenirs, vous êtes donc le fameux Arnault de Fabre. — Oui, je suis Arnauld de Fabre. Mais vous m'appelez fameux, vous êtes bien bon. J'ai satisfait une i)assion, voila tout. Les autres m'ont trouvé criminel ; mais un jour j'espère bien qu'on reconnaîtra que je suis innocent. Est-ce que tous les hommes ne satisfont pas leurs passions? — Et vous vous trouvez i)ien ici, à ce qu'il paraît? — je n'ai pas à me plaindre : l'ordinaire de la communauté est bon. Il m'est très-facile de me bien conduire. Je fais tout ce qu'on me prescrit. Aussi ai-je de très-bonnes notes. Avec les camarades, je suis serviable autant que jpossible. Je fais leurs pétitions au ministre de la justice, au roi, à la reine. J'ai l'habitude de ces choses, et une fort belle main. Tenez, regardez. Et puis comme il faut que la pétition soît sur papier timbré, cela flatte mes vieux goûts. Je leur rends service el ils nie font J)laisir. 11 est vrai ^n'ils ne s'en doutent guère. — Comment! Que voulez-vous dire? — • Voici, A l'arsenal, xoy^z-
VOUS, on est très-tolérant, mais seulement pour les choses vulgaires. Ici vous ne trouverez pas un seul criminel ; interrogez les, ils sont tofls innocents. Quandje suis arrivé, avec mes trois cent quàrânte-trois faux, ils m'ont tous proclamé roi du bagne. Il est vrai (Ju^on a vu de tout temps des assassins et des voleurs, et que pour se distinguer il fallait inventer Quelque chose dé neuf. Moi, je n'ai fait que suivre une passion; mais la commiinauté ne le croit pas et me regarde comme le plus grand des criminels.
Arnault de Fabre dit ces paroles avec une voix douce et flûlée et un accent parfait de bonhomie. Mais il n'était pas aisé de tromper l'œil de Benoît. 11 vit percer sous cette bonhomie d'emprunt la finesse, l'orgueil instinctif et la joie intérieure que ressentait l'ex-notaire de cette royauté du crime. Il reprit la conversation : — De telle sorte que vous voilà constitue secrétaire de la communauté? — Non, non, pétitîonneur général; je n'aime à travailler que sur le papier timbré, et je fais le moins de lettres que je puis. — Et n'espérez-vous pas sortir un jour? — Pourquoi ne pas, espérer? Tout le monde espère ici. l)'abord, il y a plusieurs manières de sortir. — Ah ! voyons. ^— La première, celle qui est à la portée de tout le monde, c'est de se bien conduire. Après quelques années, on e§jt noté comme bon sur le rapport de l'inspecteur général des prisons, et quelque temps après on ottient sa grâce. C'est la manière que j'ai adoptée, comme celle qui convient le mieux à mon tempérament. Moi, 11 m'est très-facile de me bien conduire, tandis qu'il me serait trés-diÔicile de faire comme le Corse. — Qu'a-t-il fait, le Corse? — 11 a pris la seconde, manière. — Et elle consiste? — Attendez donc. Ce Corse avait un ennemi là-bas, un ennemi de famille. Ils appellent cela être en vendetta. Je les connais, les Corses, j'en ai eu pour clients à Marseille. Ce sont de fameux... — Parlez-moi donc de celui qui a pris la seconde manière. — Nous y sommes. Il avait un ennemi qu'il rencontra à là brume dans un maquis, à Olmetto, un de leurs villages.
L'occasion était bonne ; il lui donna un coup de couteau. — G'est-à-dire qu'il l'assassina. — Vous parlez comme les juges ; mais là-bas ça porte un autre nom : on appelle ^ela faire une peau. Bref, après avoir fait sa peau, il devint bandit. Les voltigeurs et les gendarmes le traquaient, mais les paysans lui donnaient partout asile et hospitalité, et le respectaient parce qu'il avait obéi à la loi du sang. Au bout d'un an il fut pris, et les juges, admettant les circonstances atténuantes, renvoyèrent ici. — Et ici que devint-il? — L'ennui lui donna le mal du pays, si bien que ce mal fut l'occasion d'une maladie véritable, et il entra à l'hôpital. Les médecins ne comprenaient rien à ce tempérament , mais ils gardaient le malade pour essayer de le guérir par à peu près. — Tout cela ne me dit pas la seconde manière. Laissez les médecins ; parlez-moi du Corse. — J'y viens. Ce Corse avait un ami. Dans ce p^ys, les amitips sont aussi fidèles que les inimitiés sont terribles. Son ami passa donc sur le continent. Il obtint la permission de le visiter à l'hôpital, et là ils formèrent ensemble un plan d'évasion. — Voyons cette évasion. Elle doit ressembler à toutes les évasions du ba^ne. — Jugez-en. L'ami apporta pièce à pièce tout ce qu*il fallait pour se 'déguiser. Il cacha tout d'ans le matelas du malade. Même il apporta une de ces iparottes en carton auxquelles les modistes essaient leurs bonnets. Le soir venu, le malade profite du moment où les sœurs et les gardiens ont le dos tourné, s'habille à la hâte, met dans son lit la marotte qu'il coiffe de son bonnet de coton, orné de son ruban, et sort de l'hôpital sans . être arrêté. Il traverse la grande rade à la nage et arrive là-bas à l'isthme des Sablettes et au cap Sicié. Un bateau en partance le recueille comme un naufragé. Son ami était déjà à bord. I est reconnu par lui comme Corse. Le bateau les a déposés tous deux sur la côte, et maintenant ils sont dans les montagnes de leur île. — Et le canon d'alarme? — On le tira bien, mais quand iV n'était plus temps. — Vous ne trouvez donc pas que cette seconde manière soit la bonne poux sortir d'ici? — Il y en a
pour qui c'est la meilleure, mais pour moi elle ne vaut rien.— Pourquoi ? — D'abord parce qu'il faut être très-fort et trèsadroit pour réussir, et que je ne suis ni fort ni adroit. Je ne suis fort qu'avec ceci. (Arnauld de Favre montrait une plume.) Ensuite, parce que je ne sais pas nager ; en troisième lieu, parce que je suis trop gros et que mon obésité me ferait toujours reconnaître; enfin, je n'en finirai pas. — Finissez, finissez...-— Eh bien ! il faut quelqu'un qui vous aide avec dévouement, et je n'ai personne ; il faut de l'argent et je n'ai pas le sou, moi qui ai fait trois cent quarante-trois faux. — Vous préférez alors rester ici? — Oui, et attendre. — Bon courage ! — Oh I ayez-en autant que moi seulement. Je suis très-bien ici ; l'ordinaire est bon ; il m'est plus facile de me bien conduire que de me mal conduire. Dans quatre ou cinq ans, on me fera changer de résidence; on m'enverra à Brest ou à Rochefort; je ferai une action d'éclat et on me donnera ma grâce pour récompense. — Quelle action d'éclat ferez-vous? — Je sauverai un homme. — Comment! quel homme? — Un homme qui se noiera. — Vous venez de me dire que vous ne savez pas nager. — Ce n'est pas nécessaire. Ces hommes ne se noient jamais. Mais on les sauve tout de même. Autrement, on empêche un ouvrier d'être écrasé ; on se distingue dans un incendie. — Mais vous n'avez aucune des qualités qu'ii faut pour se distinguer. —Il sufiit d'être porte sur le rapport. — Tout cela me paraît bien chanceux. — Pas autant que vous le croyez. C'est que je n'ai pas tout dit. — Achevez alors. — Eh bien ! si je n'ai pas ma grâce, j'espère devenir payol. — C'est-à-dire comptable à Saint-Mandrier ? — Oui, comme M. Trabuc. Connaissez-vous M. Trabuc? — Nullement. — C'est un charmant homme, très-bien à son affaire. Il vient me voir quelquefois, causer avec moi et faire son cent de piquet. Il a toujours le mot pour rire. C'est lui qui m'a donné l'idée de devenir payol. Ce peut être un avenir comme un autre. Qu'en pensez-vous? — C'est une bonne idée ; mais j'aimerais encore mieux la liberté. — Et après tout, qu'en ferais-je, de la
ut SALONS ET SOUTÈtlRÀiNS liE ^ÀtlfS.
liberté, seul comme je suis en ce monde? — Vous àvei raison, monsieur de Favre ; en effet, (jue faisiex-vous quand vous étiez libre? — Ce que je fais en ce moment : je noircissais du matin Au soir du papier timbré. — Et votre existence êtalt-elle heureuse ? --- Je n'avais pas le temps de me rendre compte de ma vie ; tous mes loisirs étaient pris. Je me couchais à la nuit» toujours très-fatlgué par tant de feuilles de t)apier timbré que j*avais noircies, et en dormant je rêvais que je faisais des faui. —Ma foi ! monsieur de Fabre, je vous trouve très-heureux. Il n'y â que le régime de la maison qui voUs incommode sans doute? — Nullement, monsieur, je suis très-frugal de ma nature ; 1 ordinaire de la communauté, je vous l'ai déjà dit, est assez bon. Les philanthropes veillent sur nous. On nous traite en enfants gàlés. L'autre jour on noUs a donné des matelas et des traversins. En général, on ne se plaint pas... Vous verrez, monsieur, que nous vous habituerez au régime de la maison.— 4ioi, monsieur de Fabre! ohî ce sera difficile! j'ai pris, ttioi, les habitudes épicuriennes de la jeunesse de Paris ; je ne dors que sur des roses, et avant de me coucher, je i^egarde si elles n'ont pas de plis. A onze heures, je déjeune dans un café du boulevard , avec des huîtres et cinq plats; à six, je dîne, en LucuUus; ensuite, j'ai des relations de coulisses qui ne sont, pas sans quelque agrément; à dix heures du matin, on frappe doucement à ma porte, et mon réveil est assez doux. Il me faut un mélange de plaisirs bruyants et de plaisirs secrets. J'aime tout; j'ai toutes les passions, et j'ai inventé un huitième péché capital... Vous voyez donc bien, monsieur de Fabrè, que le régime de la maison ne peut guère me convenir. — Èh bien ! croyez-moi. monsieur, soyez sage pendant cinq petites années, et... — Sage pendant cinq siècles, interrompit Benoît, y pensez-vous! ma sagesse me tuerait et je n'en retirerais pas le fruit attendu. — Alors quel est votre plan? Que vous proposez- vous de faire?— Je n'en sais rien, dit benoît en fixant la terre. — Êtes-vons ici pour quelque chose de grave? — J'y suis pour avoir assassiné
SAfcONS §T gOUTEPRMNS DE PARIS. «19
un homme que je n'ai pas assassiné, et pour avoir commis ua attentat sur une femme que je n'ai jaipais touchée in bout du doigt. — Pas possible, monsieur ! r— C'est comme je vous lo dis... Quand }a justice condamne, il y a toujours quelque chose de vrai au fond du procès, mais la vérité exacte n'est jamaif connue. C'est ce qui m'arrive à moi, monsieur de Fabre. -^ Quant à moi, je ne puis pas en dire autant : j'ai fait trois cent quarante-trois faux, d'après la justice; mais la vérité pure eal que j'en ai fait cinq cent quatre-vingt-sei?e. On m'a exposé au carcan sur le cours Saint-Louis, et j'ai reconnu autour de moi, dans la foule, toutes mes victimes ; elles étaient furieuses contre moi , et si un régiment de ligne ne m'eût protégé comme une relique, mes victimes m'auraient mis en lambeaux. — Vous devez avoir passé alors un bien mauvais quart d'heure, monsieur de Fabre? — Non; j'étais calme comme je le suis devant voq?, h ne connais ni la peur ni le courage ; quand je ne commets pas un faux, je n'existe pas, je ne sens rien, je ne vois l'ien,.* En arrivant ici, on m'a donné pour occupation de l'étoupe à faire : savez-vous ce que j'ai fait? — Non. — J'ai fait de l'étoupe fausse. L'inspecteur s'en est aperçu^ quoiqu'il sait inspecteur, et on m'a retiré mon travail. Je suis oisif comme un chanoine : voilà ce qu'on appelle les travaux forcés. Il est vrai que j'ai beaucoup de protections. — Et comment ave?-vous gagné ces protections, monsieur de Favre? — Par ma bonne conduite. Il y a une foule de personnes qui affirment que je suis une victime innocente, et que je n'ai jamais fait le moindre faux. Ces personnes d'ailleurs ont raison. Je n'ai pas un sou, donc je sui^ innocent. — Monsieur de Fabre , dit Benoît d'un ton poli, on est bien aise, lorsqu'on entre ici, de trouver des hommes bien élevés comme vous, et j'espère que vous m'accorderez votre amitié et votre estime. — Elles vous sont acquises, monsieur, puisque vous êtes innocent. — Maintenant, monsieur de Fabre, instruisez mon ignorance de novice. — Parlez, monsieur; mais baissez la voix, parce qu'il y a des oreilles partout. — Merci de
votre bon avis, monsieur de Fabre ; si je voulais écrire une lettre confidentielle à ma famille, coçiment pourrais-je m y prendre? — Rien n'est plus difficile, et rien n'est plus aisé... Je vous offre votre part dans la tolérance qu'on m'accorde. Voici des plumes et du papier timbré. — Vous n'avez pas d'autre papier ici? — Non, monsieur; il me serait impossible d'en toucber d'autre : c'est ma seule consolation. ■ — Allons, soit, j'écrirai ma lettre à ma famille sur papier timbré... Mais , monsieur de Fabre, il faut ensuite que vous m'indiipiiez le moyen de faire jeter ma lettre à la poste... Une lettre pour mon père!... mon malheureux père !
Benoît feignit d'essuyer deux larmes absentes de ses yeux.
— Monsieur, dit Amauld de Fabre , on ne doit jamais commettre de crimes quand on a un père ! — Aussi n'en ai-je point commis, mon cher monsieur de Fabre; je suis ici par uoe de ces distractions si communes dans le temple de l'aveugle Themis.
Cette phrase mythologique fit une profonde impression sur rex-n6taire Àrnauld.
— Eh bien ! dit-il, presque ému, écrivez votre lettre et je la ferai mettre à la poste demain par le premier de mes proteciciu's qui viendra me visiter.
Benoît était arrivé à ses fins ; il écrivit une lettre, que DOu^ trouverons dans la série des terribles événements qui se préparent, et il ne laissa lire que l'adresse ainsi conçue : A Monsieur Lecerf, au château de Madame Aubigny, à Bougiral Pains, banlieue.
Arnauld de Fabre prit la lettre avec l'idée d'en faire im faux et promit de l'envoyer à sa destination.
Benoît respira comme s'il avait vu s'ouvrir devant lui la grill* du bagne de Toulon.
Benoit trouve mi mattre.
Le bagne de Toulon n'inspire pas une grande tristesse à ses locataires; sous le bonnet du galérien, qn ne voit que des figures indifférentes ou joyeuses ; cela vient de la mansuétude que les écrivains spéciaux ont fait introduire dans le régime de ce purgatoire de la mer et du soleil. Les travaux forcés s*y réduisent à peu de chose ; on y travaille même assez paresseusement, et si les honnêtes ouvriers de la ville n'étaient pas appelés à prêter leurs mains aux chantiers de Tarsenal, on n'y ajîhèverait rien de toutes ces grandes constructions qu'on y admire. En général, les hommes formant le personnel du bagne traînaient une existence fort misérable à travers les broussailles de la société humaine ; aussi leur état de galérien, tel que l'a fait, à tort ou à raison, la tolérance philanthropique, leur paraît une amélioration plutôt qu'un châtiment; de là cette hilarité qui rayonne sur toutes ces fraîches* figures ; les gardiens seuls paraissent tristes et ennuyés.
Cependant, l'homme jeune, sybarite, épicurien qu'une faute, un crime ou une erreur ont précipité de son lit de roses sur ce grabat de misère, ne partage pas la philosophie et la résignation sereine de ses camarades ; le moindre travail répugne à ses mains qui furent gantées ; le moindre anneau paraît lourd à ses pieds, qui furent chaussés au vernis ; la moindre fève paraît indigeste à son estomac habitué aux cuisines du boulevard. Le dandy au bagne est sur terre le pendant du damné de l'enfer : pour lui, l'horloge a encloué ses deux aiguilles ; les heures prennent des proportions séculaires ; le plus beau soleil
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est voilé de brouillard; les plus grands spectacles de la nature sont dépourvus de charmes et de beautés ; en un mot, tout ce qui pour les autres et pour lui-même dans les temps ordinaires, serait joie et distraction, devient sans attraits et le laisse indifférent dès qu'il ne peut l'apercevoir qu'à travers son supplice.
Ainsi en advint-il de l'avocat Benoît, violemment transplanté de Paris et de ses déKcéis dvilîsées âù bagne de Toulon.
Il suivit la loi commune et fut incorporé dans la chiourme. Quand un homme du monde, poUr employer Fexpression vulgaire, un homme qui n'a pas appris à exercer ses mains dans un métier quelconque, arrive au bagne, le premier sbin de l'administration est de l'enrégimenter ici ou là dans un atelier où il fait son apprentissage. Le plvis généralement on commence par le placer sur an canot où il apprend le maniement des rames. Benoît , galérien' robuste, devint doiic rameur. Mais quand il lui arrivait d'aller de la rade à Saint-Mandrier, son œil n'avait pas un regard pour toutes ces magnifiéenees qae la mer étale à Toulon avec une complaisàni^ sans égale ^ son intelligence n'avait pas une admiration pour ces horizons qui se déploient merveilleusement depuis la Grosse-Tour jusqu'au château de l'amiral Mîssiessy, depuis la montagne du fortFaroB jusqu'à la colline où est le tombeau de Latouche-Tréville. il restait froid devant les grâtides ligues d'architecture guerrière que Vauban a fait serpenter sur la montagne et les rochers de Lamalgue. Il passait, sans les voir, devant les hauts Viaîssraux à l'ancre qui ressemblent à un ardiipet d'îles noires plantées de mâts. Leur formidable triple rang de bouches à feu n'attirait pas un moment soi) attention, et les canots qui volent et se croisent comme des alcyons sur les flots de la' rade pouvaient passer et repasser devant celui sur lequel il rainait sons troubler ses ptéoccupations intérieut'es et détourner ses penitees de leur but constant.
La Médite^anéea des caresses dont ne sauraient se foire une idée ceux qui n'ont jamais contemplé la mer qu'en présence de
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rOcéâfr. Sfes flots d'azur èlmcellent, miroitent au'x feu* du soleil, et ses perspectives passent successivement, tantôt à la fois par les couleurs du prisme. Quand vient le soir, lés eàux se couvrent de vapeurs, et qui n'a pas assisté au ôôUcher du soleil suf cette i^ade ne saurait y suppléer par l'îmagiù'ation.
Tout cela était pour Benoît une hâttirê morte. Sofi horizon avait pour bornes les vêtements rouges de èeà compagnons, èes couleurs lui rappelaient sans cesse qu'il vivait au bagne.
Cependant la natûi'e avait doué celte organisation d'urfe tro^' grande finesse pour qu'il laissât paraître sur sa figure et dans ses attitudes une trop grande tristesse, un trop grand déâéspôîr. Les gens tristes et désespérés sont ceux sur lesquels s'exerce la plus active surveillance, et Benoît n'avait pas besoin d'être serré de trop près par les gardiens. C'est pourquoi il s'était fait une figure de circonstance, ni triste ni gaie. On eût dît qu'il avait accepté philosophiquement la positioh qui lui était faîte, et que voyant ritnpossîbilité de le changer, il se résignait à son sort. Puis, il faut le dire, une pensée qui parfois lui traversait l'esprit le rasséfinait et M faisait voir sous de meilleurs auspices sa situation présente. L'image de Rousselin passait dé temps à autre devant les yeux préoccupés de Benoît, et cette image contenait tout un monde de terreurs, d'angoisses, de douleurs, d'atroces souffrances auprès desquelles les siennes proprés étaient certes bien peu de chose.
— Rousselin, se disait-il alors; eût bien préféré le bagne à la mort que nous lui avons faite le jour où nous l'avoûs enfermé dans les Catacombes. Quel supplice! Mais aussi c'est lui qui l'avait inventé. Sans moi, Léôerf eut ainsi péri. Il aura eu fkim, il aufa eu froid ; il aura crié et il n'aura entendu pour i^éponsé que l'écho de sa propre voix. 11 aura peut-être retrouvé son chemin et il aura voulu soulever la trappe. Mais nos précautions étaient. bien prises; il aura été vaincu et il sera retombé brisé de fatigue et de désespoir. Au moins cela console. Si je dois rester ici, là-bas je me serai vengé.... Qu'en pensez-vous,
M. Rousselin? Vos écoliers ont su faire un coup de maître, n'est-ce pas?...
Ainsi vivait Benoit» se mêlant peu, on le devine, aux propos de ses compagnons. Cependant, un jour qu'il ramait sur on canot qui faisait le service de la rade à l'hôpital, il remarqua sur le même banc à côté de lui, un jeune homme blond et rosé, dont la figure ouverte et souriante semblait inviter à la causerie.
— Quel âge avez-vous? lui demanda Benoît. — Moi, jai vingt ans, répondit le jeune homme. — Et pour combien de temps êtes-vous ici? — Pour vingt ans. — C'est long! — Jespère bien ne pas passer tout ce temps-là à Toulon- et enchaîné. — Vous préféreriez donc aller à Brest ou à Rochefort? — Pas si bête ! On est beaucoup plus mal là-bas qu'ici. — Alors que voulez-vous dire ? Je ne vous comprends plus. Comment sortirez-vous? — J'aurai ma grâce. — Et que ferez-vous pour cela? ^ — Je me conduirai bien ; je me ferai remarquer par mon activité au travail ; le gouvernement prendra en considération ma jeunesse et me remettra une partie de ma peine, d'autant pins que c'est dur de passer au bagne les vingt plus belles années de ma vie.
C'est extraordinaire, remarquait Benoît en lui-même : ils pensent tous à se bien conduire pour obtenir leur grâce. Celui-ci, qui est un jeune et fort gaillard, a absolument les mêmes idées qu'Arnauld de Fabre. On les comprend chez ce notaire gros et inoffensif, ici. Mais chez celui-ci? Est-ce que le bagne serait un lieu de repentir?...
Tout en réfléchissant il avait laissé tomber la conversation. Il la reprit : — Et comment vous nommez-vous ? — Moi? reprit l'autre forçat comme s'il ne s'attendait pas à cette question.]^ m'appelle Roch Moret. — Roch Moretl fit Benoît, mais je connais ça. N'avez-vous pas été condamné aux assises, à Pan-*' pour homicide? — Précisément. Voici le fait: j'ai donné nu un coup de couteau à un camarade, après nous être disputes chez le marchand de vins. 11 voulait me prendre ma maîtresse;
il me soutenait qu'il l'aurait malgré moi. A vingt ans, on ne donne pas des coups de couteau pour autre chose. Il paraît que le mien a trop bien porté ; mais le jury a admis les circonstances atténuantes, à cause de la provocation. — Et que ferezvous en sortant d'ici ? — Je donnerai une leçon au gouvernement. — A celui qui vous aura fait grâce ? — OuiT — Après cette grâce ? — Mais oui, je ne puis pas avant. — Et comment vous y prendrez-vous pour donner cette leçon ? — La chose est bien simple : je me déporterai volontairement.
Benoît regarda le jeune homme en face pour être sur qu'il parlait sérieusement. Il n'y avait pas à s'y tromper : le jeune homme n'avait plus sa figure rieuse et épanouie.
— Ceci demande une explication, remarqua l'avocat. — Quelle explication? H ne faut pas longtemps habiter ici et réfléchir pour voir que l'État nous fait travailler à l'arsenal, nous autres condamnés, pendant que les ouvriers libres chôment au dehors. Cette concurrence que nous leur faisons leur est souvent fatale. Alors j'ai pensé que si le gouvernement, au lieu de nous faire exécuter ici ses grands travaux, nous envoyait au loin fonder des colonies, nous serions aussi utiles à la patrie là-bas, et nous ne prendrions pas le travail qui devrait, avant tout, appartenir aux ouvriers libres. — C'est une bonne idée que vous avez eue là. — Je le crois bien, qu'elle est bonne. Quand nous sortons du bagne et que nous rentrons dans la société, nous sommes flétris. On ne veut de nous nulle part, ou bien on nous donne les travaux les plus repoussants. A la moindre altercation avec les patrons ou les camarades, ils nous reprochent d'avoir été au bagne. Et cependant on peut être honnête homme et avoir donné un coup de couteau 1 II vaut mieux en finir tout de suite, se faire un autre homme et recommencer une vie nouvelle.— Et où vous déportez-vous ainsi? — J'irai à Madagascar. Je suis d'une famille de marins. Mon oncle, qui a fait le tour du monde, m'a dit qu'il y avait des terres, des arbres, des eaux magnifiques à Madagascar, qu'on pouvait promptement y fonder
un bel établissement. C'est là que j'irai. — Seul? —Non, nous sommes ici trois ou quatre qui (ivons formé le même projet. Mon oncle, qui a un vaisseau, nous donnerait passage gratis, nous servirions pendant la traversée et tâcherions de solder plus tard les débours.
Pour la première fois depuis qu'il était au bagne, Benoît laissait errer son esprit dans les régions de la rêverie. Il suivit avec un intérêt visible le plan du jeune forçat. Cette réhabilitation par le travail et l'expatriation souriait à son imaginatioa, et puis Hoch Moret le dominait par l'accent chaleureux et la conviction profonde qu'il avait mis dans ses paroles. — Savezvous, dit-il au forçat, que votre projet est séduisant? Mais si vous n'avez pas votre grâce? — Eh bien ! j'attendrai.— El après vous partirez ? — ^Je partirai... Voyons, mon idée te tente. Veuxtu être des nôtres? — Pourquoi pas? — Es-tu riche? La richesse ne nuit jamais. On travaille mieux. Parmi nous il y en a déjà on.
— Moi, je suis pauvre. — Tant pis ! mais n'importe, réfléchis à ce que je t'ai dit, et quand tu seras décidé, uH mot suffira.
Ils étaient arrivés à Saint-Mandrier où le service se fit selon la coutume. Benoît réflédiissait. Cette conversation laissait une trace profonde dans son esprit.
Cependant, Benoît ne recevait aucune nouvelle directe ou indirecte, et il avait de très-bonnes raisons de ne pas s'expliqacr le silence de Lecerf . Dans cette perplexité mortelle, où sa propre réflexion ne lui paraissait pas suffisante, il crut pouvoir se confier à son collègue Arnauld de Fabre, homme qui, en dehors de ses faux, inspirait une certaine sympathie, à cause de li béatitude de sa figure, de la fraîcheur enfantine de son teint, et de la douceur séraphique de son regard.
— Voici ma confession pure et simple, lui dit Benoît dans un moment de tête-à-tête : à proprement parler, je n'ai point
commis de crime. — C'est comme moi. remarqua l'ex-notaire.
— Mais enfin, poursuivit Benoît, un jury pouvait s'y tromper. Or, nous étions deux pour ce prétendu cripae... On m'a soiwû«
de dénoncer mon prétendu complice, et j'ai gardé un silence obstiné. Ma tactique me paraissait bonne, et vous allez en juger... Ce complice est un jeune homme hardi, brave, aventureux, fécond en expédients, et ce qui vaut mieux que tout cela, il est deux ou trois fois millionnaire... — Sainte Vierge I dit Ârnauld, son notaire doit être bien riche ! Vous me présenterez à lui quand nous sortirons... — Écoutez-moi jusqu'au bout, mon cher monsieur de Fabre... et voyez si mes calculs étaient adroits... Si j'eusse déncmcé mon complice au tribuaal, nous aurions été condamnés tous deux, enchaînés tous deux, écrasés tous deux. Ce n'est point par générosité que j'ai agi ainsi, c'est par pur égoïsme, je l'avoue. J'ai voulu que mon complice restât libre de ses démarches et de ses actions, dans mon intérêt personnel...— Bien! je comprends, dit Arnauld. — Figurez-vous, monsieur de Fabre, ajouta Benoît, tout le parti que je puis Xivcif d'un pareil complice, tous les services que peut me rendre un homme dont je tiens le sort et l'honneur entre mes mains, et qui a une fortune immense pour faire réussir mon évasion. — C'esJ bien combiné, remarqua l'ex-notaire. — Je lui ai donc écrit une lettre dont le sens est déjà compris par votre sagacité.. . — Oui, monsieur Benoît, dit Arnauld ; j'ai trop l'habitude des affaires pour ne pas comprendre celle-ci... Vous lui avez écrit quelque d>ose comme cela : « Monsieur, je suis maître de votre sort ; ainsi réfléchissez sur mon pouvoir, et employez toute votre fortune, s'il le faut, à favoriser mon évasion, ou attendez-vous à être dénoncé par moi dans une écrasante révélation. » — On dirait, monsieur de Fabre, que vous avez lu ma lettre? — Pour vous parler franchement, je l'ai lue; mais si je ne l'avais pas lue, j'en aurais deviné le contenu avec la même facilité.— Je vous avoue, monsieur de Fabre, que je ne m'attendais pas à cela de votre part. — Mon cher monsieur Benoît , il m'est impossible de garder cinq minutes entre ^nes mains une lettre fermée; il faut que je l'ouvre. C'est plus fort que moi. Mettez-moi dans un sérail, dans un cofire-fort, dans une salle de
T2k SALO>S ET SOUTERRAINS DE PARIS.
festin, je ne toucherai pas une femme, une pièce d'or, un plat; mais ne me confiez pas une lettre, je la violerai. Je suis un Tarquin épistolaire. Vous êtes averti.
— Hais, au moins , demanda Benoît avec une irritation contenue, vous avez envoyé ma lettre?.. — Votre lettre, non! répondit Amauld en sourfant. — Gomment! scélérat! s*écria Benoît, vous Tavez gardée? Je ne m'étonne plus maintenant si je suis privé de nouvelles. — Ne vous mettez pas en colère, monsieur Benoît, dit Amauld avec un son de voix angéllque ; si vous n'avez point de nouvelles, croyez bien que ce n'est pas ma faute. — Ah ! je vous trouve plaisant!.. — Ne me trouvez pas plaisant, monsieur Benoît; écoutez-moi jusqu'au bout, et vous me trouverez sérieux... La lettre que vous aviez écrite à M. Lecerf, votre prétendu complice, était un modèle d'étourderie, une œuvre d'écolier. Il y avait dix fautes d'orthographe... — Allons donc!— Permettez, monsieur Benoît, poursuivit Arnauld avec un flegme merveilleux, nous appelons fautes d'orthographe, en style d'hommes d'affaires, les bévues de tactique et les absences de finesse. Quant aux fautes grammaticales , je m'en soucie fort peu; elles sont utiles même souvent, parce qu'elles font soupçonner quelque candeur chez celui qui les commet... Ainsi donc, monsieur Benoît, je n'ai pas voulu perdre une aussi belle occasion de faire ce qu'on appelle un faux en écriture privée, et j'ai écrit moi-même, avec vos caractères très-bien imités, une autre lettre à Lecerf, avec injonction formelle faite audit Lecerf de répondre, poste restante à Toulon, sous le couvert de Yalentin Estadié, faute de quoi la complicité serait révélée pardevant qui de droit ; et aux fins qu'il n'en ignore , nous lui avons envoyé la susdite assignation, dûment contresignée de dpux témoins... Vous comprenez , M. Benoît, tout ce qu'il y a d'effrayant , pour un homme du monde , dans ce grimoire de palais. Cela sent d'une lieue la salle des Pas-Perdus et le corridor de la cour d'assises. Attendez-vous donc à recevoir une réponse de Lecerf au premier jour.
SALONS ET SOLïERaAlNS DE PARIS. 225
— Mais malheureux! dit BeiM)ît, si Lecerfne reconnaît pas mon écriture ?
— Ah ! dit Arnauld en souriant, voilà une crainte fort étrange ! Heureusement mon amour-propre est au-dessus d'une pareille injure. Mes nombreux antécédents répondent pour moi. Soyez bien tranquille, monsieur; je défie tous les experts jurés. L'écriture de ma lettre à Lecerf est plus ressemblante que la vôtre, comme il y a des portraits ]plus ressemblants que les originaux* Monsieur Benoît, j'ai pris votre affaire à cœur, et vous serez content de moi. — Nous verrons, dit Benoît en s'éloignant,* parce qu'un garde-chiourme s'approchait.
Arnauld de Fabre n'eut que le temps de lui faire un dernier geste qui lui recommandait la confiance et la résignation.
— Mais quelle rage a-t-il de faire des fatix, cet homme-là I murmura Benoît entre ses dents.
Plusieurs jours se passèrent sans que Benoît pût trouver une occasion de renouer l'entretien sur cette affaire si grave ; seulement lorsqu'il passait devant Arnauld, il l'interrogeait adroitement par un signe, et le signe qui répondait annonçait que la poste restante n'apportait rien encore ce jour-là.
Enfin, un jour de dimanche, à la sortie de la messe, Arnauld, qui avait donné l'exemple d'une dévotion extrême, coudoya Benoît et luy remit une lettre déjà ouverte en faisant un signe de mécontentement.
C'était un jour de repos et de liberté. Les deux galériens s'assirent au pied d'un lit de camp, où plusieurs confrères jouaient aux cartes, et ils s'entretenaient à voix basse, ayant souvent recours à des mots latins pour dérober à leurs voisins le sens des phrases les plus dangereuses.
Benoît venait de prendre connaissance de la lettre arrivée du château de Bougival : elle était ainsi conçue :
« J'ai la douleur de vous apprendre la mort de mon mari,. et » je vous explique ainsi pourquoi cette réponse est écrite d'une
» autre mûn. Sa malheureuse veuve a cru pouvoir ouvrir toutes » les lettres adressées à H. Lecerf, et celle que vous m'écrivez » me jette dans le plus cruel embarras. Je suis seule à Bougival; » les conseils de ma mère me manquent ; elle est depuis long- » temps rentrée à Paris, où sa mauvaise santé réclame chaque » jour des soins et des médecins qu'elle ne trouverait pas dans » Ma village.
» Pourtant, votre lettre mérite d'être prise en considération, » non pas à cause des secours que réclame votre infortune, mé- » ritée ou non. La mémoire de mon mari m'est chère ; il ne » p eut se défendre, hélas ! contre la calomnie, et le monde est » toujours disposé à croire le mal, en l'absence du défenseur. Je » vais faire mes préparatifs de voyage pour le Midi. Aucun lien » ne me retient plus dans ce château qui n'a vu couler que mes » larmes et celles de ma mère, sans nous donner un seul instant » de bonheur.
» J'irai vous voir. .
Clé MiKCB Lecerf, née Aubignt. »
— Que pensez-vous de cette lettre? demanda Benoît. — Je pense que c'est un fatix. — Oh 1 vous ! monsieur de Fabre, vous voyez des faux partout. — Je pense que ce M. Lecerf n'est pas mort, voilà le faux. — Par exemple, ceci serait un peu trop violent ! — Mais non, dit froidement Arnauld ; si Lecerf est vo* tre complice, il gênait évidemment la famille, on l'a embarqué sur quelque vaisseau dû Havre, et on lui a donné un brevet de mort. — Vous croyez cela, monsieur de Fabre? — J'ai l'expérience des affaires, et je ne me trompe jamais. Si j'avais refait la lettre de madame Lecerf, ^j'aurais corrigé toutes ses fautes d'orthographe, et elles sont nombreuses. Une veuve de quelques jours, ^ne veuve qui est dans la lune de miel du veuvage, ne se contente pas d'écrire sèchement : « Mon mari est mort ; » elle fait plus de fracas de sa douleur, surtout si elle est fausse, car tout est faux en ce monde, plaisir ou douleur. Une veuTe
SAIiONS ET SOUTEaRAINS DE PARI». 237
cite Ip jour, l'heure, la minute de la mort de son mari ; elle dit : MoQ bi^n-aimé liecerl a rendu le dernier soupir le 3 novembre, à cinq heures trente-sept minutes du matin ; elle donne quelques détails sur Tagonie, la maladie, l'inhumation, et lance toujours m anatbème contre les médecins qui n'ont connu la maladif qu'après la n^ort. Cette lettre est encore un modèle d'é* tourderie comme la vôtre. Votre Lecerl est vivant, et s'il est dan9 l'autre monde, il ne peut être qu'en Amérique. Prenez cela cptnoie point de départ quand vous recevrez la visite de madame Lecerf, et vous obtiendrez d'elle tout ce que vous voudrez, liberté ou argent. — lia, ma foi, raison I dit Benoit stupéfait do la science de l'ex-notaire ; vraiment, monsieur de Fabre, je me croyais un habile homme, mais j'avoue ici mon infériorité ; que pourrai-je faire, maintenant, pour reconnaître vos services et vos bons conseils ? — Rien du tout, monsieur Benoît ; je n'ai besoin de rien. Je me regarde comme le plus grand philosophe de l'antiquité. Vous me trouverez toujours disposé à vous être utile gratuitement... Adieu 1 laissez-moi... je vois venir de pauvres gens qui viennent me demander de leur faire des pétitions au ministre et des lettres à leurs parents.
Quelques jours après, dans un de ces moments de loisirs si fréquents dans le purgatoire des travaux forcés, Arnauld de Fabre, qui fabriquait nonchalamment de l'étoupe fausse, fit un geste significatif à Benoît.
Benoît s'approcha de l'ex-notaire, et prêta son oreille avec une avide curiosité.
— £h bien ! lui dit Amauld, ce matin un de mes amis, qu m'estime toujours malgré mon malheur, est venu me voir. C'est mon facteur d'habitude, et il m'a remis une lettre timbrée de Bottgiyal... — Oh 1 quelle imprudence ! dit Benoit. ^ Où estHmprudence ? demanda Amauld. — Gomment, tous ne devinez pas, monsieur de Fabre ? Une lettre jetée à la poste de Bougiyal e^ adressée à Toidon, peut éveiller les soupçons d'un inspecteur des postes, rue Jean-Jacques Rousseau ; et si on l'ouvre, tons mes plans d'évasion sont renversés ; je suis perdu ! — Tous avez raison, monsieur Benoît. Aussi, après avoir reçu oette lettre devant un gardien suspect, j'ai conçu quelque crainte d'être fouillé, et j'en ai fait une autre qui est fausse et que j'ai timbrée de Paris ; cela m'a donné une heure bien agréable. Regardez comme l'imitation du timbre est parfaite, avec tous les hiéroglyphes bleus , rouges , noirs , de la poste , toutes ce^ souillures qui chargent l'adresse d'une lettre et qui empêchent de lire les noms, les villes et les numéros. N'ayez pas peur que la poste barbouille de ses stigmates les vides blancs du papier ; tout ce qui est blanc n'est pas efiacé. On efface tout ce qui est noir, et on livre toutes ces énigmes brumeuses à la sagacité d'un stupide facteur. On ne voit ces choses qu*en France. C'est comme pour les signatures officielles ; un préfet ne se croirait pas préfet, un secrétaire ne se croirait pas secrétaire, un ministre ne se croirait pas ministre, un maire ne se croirait pas maire, s'ils avaient des signatures lisibles du premier coup d'œil. J en sais quelque chose, moi qui ai copié tant de signatures, et avec un succès toujours infaillible, je puis dire, car je ne copiais pas des syllabes, ou des lettres d'alphabet, je copiais des points imperceptibles, qui auraient été un mystère, même pour celui qui les avait alignés en guise de signature. Je m'étonne que jamais un ministre n'ait fait une ordonnance pour prescrire à tous les chefs d'administration d'écrire leurs noms lisiblement au bas des lettres, ou de suivre le cours calligraphique de M. Favarger, en vingt-quatre leçons. — Monsieur de Fabre, dit Benoît en riant,
j'approuve toutes ces observations, mais je les crois inopportunes en ce moment ; il me tarde de connaître la lettre de madame Lecert et... — Monsieur Benoît, dit Amauld, vous êtes fort jeune... —Je n*ai pas trente ans... — Vous vous vieillissez, vous n*en avez pas dix. Gomment, monsieur Benoît, vous croyez que je parle pour le vrai plaisir de parler!... tenez, faites semblant de regarder l'heure au cadran de la tour, et rencon> trez, avec vos yeux, une face d'espion tournée sur vous... — Ah !... ce monsieur est un espion ! dit Benoît en regardant Thorloge. — Et un terrible espion, monsieur Benoît ; aussi vous ai-je tout de suite, sans vous prévenir, raconté quelque chose pour vous faire rire, non pas d'un rire faux, que les espions comprennent surtout quand il éclate devant moi, mais d'un rire naturel ! Voyez, maintenant, comme l'espion bat en retraite et va chercher du gibier ailleurs... voici la lettre de madame Lecerf. Benoît prit la lettre et lut ce qui suit:
«La veuve Clémence sera à Toulon le 27. Le même jour elle » entrera à l'arsenal aux heures de visite ; elle aura une robe de » deuil et un voile. »
— Le 271 dit Benoît, mais c'est aujourd'hui. — Oui, monsieur Benoît, vous n'avez pas oublié les dates ; c'est le 27, et tout mon talent de contrefacteur ne pourrait pas en faire le 28. — Monsieur Arnauld, dit Benoît avec une respectueuse humilité, vous êtes vraiment un homme admirable ; votre bon sens, votre prudence, votre adrqsse, votre sagacité, votre esprit, sont mer" veilleux. Gomme vous savpz tout prévoir, tout observer, tout évi ter ! Et moi ! moi qui me croyais un homme supérieur ! — Allons donc 1 monsieur Benoît, vous êtes un imbécile ! — Je le crois, et cela me fait faire de sérieuses réflexions. — Vous avez commencé vos réflexions trop tard. Mais, monsieur Benoît, ne me croyez pas un être fort supérieur à vous. Moi, Arnauld de Fabre je ne .5uis qu'un écolier ici, un écolier entouré de maîtres. Il y
a, dans ce l)^gne, des organisations nUraculçuses, des ttte« qui sont des volcans d'idées toujo^3 en éruption ; des esprits qui feraient croire aux initiations inferu^le3; des frouto éoorines sur des bustes de nains... — Et d'où y^ent algrs, interroinpit BenQit» que tous ces géuies de si^gaoité, tous ces fronts iponne& se août laissé prendre comme des oisons dans le filet de la joitice? — Youscroyeï ni'embî^rrasser avec votre demande 2 dît Amauld en riant ; eh ^ien 1 je l'attendais. Il n*y a que les criininels 4*uue intelligence vulgaire qui évitent le filet de U justice... Voici une comparaison qui vous éclairera mieux qu'un raisonnement... — Voyons la coçaparaison, monsieur jjmauld.— Avezvous i^imw entendu dire qu'un homme faible ^it essayé decoih per un chêne en deux, et qu'il ait été mangé par un Im, après cet effort de travail? — Jiimais, monsieur Arnauld. — £b bien! monsieur Benoit, ce malheur est arrivé k Milon de Grotooe, le plus vigoureux athlète de l'antiquité grecque. Voilà où conduit l'abus de la force physique : à être mangé par un lion ; voilà où conduit Tabus de la force morale : k manger des fèves. Tous ceux qui sont trop forts abusent, et abuseront de leur force- Voimême, monsieur Benoît, je suis le Milon du faux. J'aurais pai&e contenter de vingt, c'était déjà poli pour un homme vnlgaire; j'ai voulu arriver à cinq cents, couper un chêne en deux, et le lion de Thémis m'a mordu au bras, comme dans le groupe do Grotoniate de mon compatriote, le sculpteur Puget. -^ Abl sije puis un jour sortir de cet enfer, dit Benoît, je ne me iroHem plus avec les lions I -^ Et vous ferez bieU) monsieur.Benoit, car vous n'êtes pas fort. — Gepeudant, j'ai un trait dans ma vie. qui vous prouverait... — Quel trait? vous avez trouvé quelque innocent sur votre chemin ? — Au contraire ; j'ai trouvé un lion, et je Tai mis en cage. . . — Clest impossible ; dites que vous l'ayei tué par surprise, je vous croirai : on n'emprisonne que les lionceaux, jamais les lions, quancl on n'a pas une meute d'agents de police, et ce qu'ils appellent le glaive de Thémis. Je suis lâché de vous àter cette illusion, monsieur Benoît. -
^ûoil; slnclina devant Taulorité de Tex-notaire, mais il se dit à lui-même : --r Cependant , c'est bien moi qui ai enfermé Rousselin dans les Catacombes, et Rousselin n'était pas un lionceau. — Monsieur Benoit, dit Arnauld, je vois arriver de la grille les oisifs, les badauds, les étrangers et les hommes vertueux. Tenons-nous en observation ; vous, de votre côté, moi du mien.
— N'importe 1 dit Benoît, je retiendrai tout ce que vous m'avez appris sur les Milon de Crotone, les fronts énormes, les lions, et ccetera... Vraiment, monsieur Arnauld, vous donnez d'excellentes leçons, et vous ne parlez pas l^ux. — Regardez, regardez, monsieur Benoît, là, près du bassin... Il y a déjà beaucoup de femmes dont les yeux sont fixés sur la frégate au carénage... II me semble même que je vois des veuves... séparons-nous : assez causé, monsieur Benoît. — A bientôt, monsieur de Fabre.
— A propos, monsieur, Benoît, n'allez pas commettre d'imprudence et tout gâter par quelque légèreté. Voyons, réfléchissez ; êtes-vous prêt à cette entrevue ? N'avez-'Vous rien oublié ? — Non, rien. — Enfant 1 il faut donc toujours que l'on pense pour vous?... Remarquez comment vos compagnons abordent les visiteurs. Vous n'êtes plus un novice dans la communauté. 'Qu'allez-vous dire à cette jeune veuve? — Vous avez raison,
monsieur de Fabre, je suis un enfant étourdi. Je vais trouver un camarade, Roch Moret, qui a toujours mille petits objets à vendre. J'en vendrai quelques-uns pour lui et je me présenterai à madame Lecerf comme un marchand. — Ceci est déjà mieux, monsieur Benoît ; c'est une idée. Mais vous là gâtez par les détails. Où trouverez-vous Roch Moret à cette heure ? L'arsenal est grand, et il faut que vous voyiez madame Lecerf dès qu'elle entrera. — Que faire, alors? — Tenez, moi j'avais pensé à tout. J'ai toujours une grande quantité de cocos sculptés que l'on me donne en récompense de mes petits services. Mes pétitions se payent ainsi en monnaie de singe. Prenez celui-ci ; moi, je garde cet autre :, il faut toujours en avoir un pour une occasion que l'on ne prévoit pas. Vous irez vous placer de manière à voir
tous ceux qui passeront. Vous reconnaîtrez votre dame. Est-elle bien reconnaissable ? — Oh ! pour cela, oui ! Il n'y a pas au monde deux laideurs comme la sienne. — Gela ne serait pas im signe pour moi ! je fais assez mal la différence d'une femme laide et d'une femme jolie. — Tout le monde n'est pas comme vous, monsieur de Fabre. — Enfin, cela importe peu, vous U reconnaîtrez, voilà l'essentiel. Vous la suivrez pendant un instant sans qu'on puisse croire que vous attachez quelque importance à lui parler. De telle sorte, vous aurez eu le temps d'observer les gardiens et de juger la position. Puis vous l'aborderez, votre coco à la main, et vous resterez devant elle dans la pose nonchalante d'un homme qui insiste pour vendre sa marchandise. Tenez, comme celui-là là-bas. — Le bonnet vert? — Oui, à droite, cinquante pas devant nous. — J'y suis. — Les gardiens s'y tromperaient. Mais moi je sais ce qu'il fait. Il domie S6i ordres. — Quelle tête vous avez, monsieur de Fabre!— Que voulez-vous I l'habitude. — Je vais à mon poste.. — Pas de faute d'orthographe, surtout. — J'y veillerai.
Benoît venait à peine de quitter le roi du bagne et cherchait un poste favorable pour ne rien perdre du mouvement des visiteurs, lorsqu'il vit passer près de lui une femme voilée, entièrement vêtue de deuil. Le voile fut soulevé par une de ces brises légères qui à toute heure soufflent sur la nier, et l'ancien avocat aperçut le visage. Il n'y avait pas ,k s'y tromper : cette femme était Clémence Lecerf.
Clémence Aubigny, arrivée la veille à Toulon, était descendue à l'hôtel de la Croix-d'Or, et prenant à peine le temps de se reposer des fatigues de ce long voyage, elle venait tenir sa parole et donner sa première visite à l'arsenal. Pour des femmes comme Clémence, le bagne n'est pas un lieu do curiosité. ' Une idée toujours les guide quand elles entrent dans ces asiles du crime et du malheur. Madame Lecerf y venait avec la pensée de se soumettre à tous les dévouements pour arracher Benoît à son supplice. Seulement, quand elle eut franchi cette
porte de Tarsenal que gardent nuit et jour des sentinelles formidables, elle se trouva dans un étrange embarras. Elle n'avait jamais vu Benoît; Benoit ne l'avait jamais vue elle-même. Gomment pourrait-elle le reconnaître sous cet habit uniformément rouge, qui est le vêtement de tous les forçats? Et lui, comment reconùaîtrait-il la femme de son ancien ami Lecerf?... Si Clémence eût connu les mœurs du bagne, comme elle savait toutes les histoires anciennes et modernes, elle n'aurait pas mis son esprit à la torture pour si peu de chose.
En effet, pendant qu'elle vaguait au hasard et sans trop savoir où elle allait, un forçat la suivait, obliquant à droite et à gauche, mais ne la perdant jamais de l'œil. Madame Lecerf croyait traverser le bagne comme une visiteuse ordinaire ; elle arriva près des cales couvertes. L'endroit était favorable ; Benoît saisit le moment.
— Madame, achetez-moi donc ce coco ; il est bien travaillé et fera plaisir à votre mari.
En disant ces paroles, Benoît prenait la tournure et la pose du bonnet vert que lui avait fait remarquer Arnauld de Fabre. C'était à s'y méprendre.
A l'allusion faite à son mari, Clémence tressaillit, elle releva son voile, et prenant sa bourse, elle allait payer l'objet qui lui était présenté ; mais Benoît lui dit' avec une grande vivacité :
— Madame, nous n'avons pas de temps à perdre en préliminaires polis. Vous êtes la femme de mon ami Lecerf...
Des larmes sortirent des yeux de Clémence et sillonnèrent ses joues jadis constellées par la petite vérole.
— Oh 1 ne pleurez pas, je vous prie : vos larmes me trahiraient ; ici les émotions sont fatales. Il faut tout aborder avec gaîté ou insouciance. — 'Vous êtes l'avocat Benoît ? demanda Clémence ? — Oui madame. Mais parlez-moi de mon ami Lecerf.— Hélas! fit Clémence, et une nouvelle larme brilla suspendue aux cils de la jeune femme — Il est donc mort, bien mort? Vous ne m'avez pas trompé, vos pleurs me le disent;
mais, je vous prie, contenez-les, madame. Faites même semblant ie me payer mon coco, pour que Tœil des gardiens, s*il nous regarde, y soil trompé.
Glémeniîa ^||tfsa un roidean de cinquante louis dans la main de BenoÉI, ^ reprii : — Ce n'est pas cela que je voulais, madame. Cet or peut me servir ; mais je voulais quelque menue monnaie pour montrer aux camarades, afin qu'eux-mêmes lussent trompés.
Et Clémence ajouta deux ou trois petite^ pièces d'argent.
— YoyeZ'Vous, ajouta Benoît, c'est une triste vie que celle da ba^e. Nous aurions pu y venir deux comme j'y suis venu seul; mais à quoi bon compromettre Lecerf ? Libre il pouvait me faciliter les moyens de sortir d'id. Enchaîué comme moi, nous étions impuissants tous deux. Ab! j'ai bien perdu à cette mort imprévue ! — Hais, monsieur Benoît, croyez-vous qu'une femme ne puisse vous être d'aucune utilité?... Vous étiez l'anû de mon mari ; tout ce qu'il aurait fait, dans la mesure de mes forces, je le ferai à sa place. — C'est une grande bonté, madame, et nue grande vertu, mais en vérité, ce que j'aurais osé demander à Lecerf, exiger presque de lui, je ne l'oserai jamais quand il s'agit d'une femme. — Ne soyez pas si réservé, monsieur Benoît. C'est un devoir pour moi d'acquitter les dettes de mon mari. — Eh bien 1 je vous crois, madame. D'ailleurs, puisque vous êtes venue à Toulon, c'est sans doute pour m'être utile. — Pouviez-vous ea douter, monsieur? — Je n'en doute plus, madame. Dites-moi, êtes-vous riche? — Ab ! s'il ne s'agissait que de ridiesse I... Je donnerais facilement un million pour que Lecerf fut à cette heure près de moi. Réglez-vous là-dessus. — Un million, madame, on a fait bien des choses avec un million. Nous tâcherons d'être moins prodigue. Mais, madame, peut- être faudra-4-il autre chose que de l'argent, et c'est là surtout que Lecerf m'eut été utile. — Monsieur Benoît, je n'ai que le dévouement d'une femme à vous offrir. — Je vais en user, madame, mais je crains de vous réyolter, si je vous dis un plan que je conçois à l'instant même et qui
doit réussir infailliblement. — Monsieur, croyez bien que je me soumettrai à tout. — Permettez-moi de réfléchir un moment pour bien lier toutes les parties de ce plan. — Je vous attends, monsieur.
Le caractère de Benoît se modifiait ainsi, comme on voit; le malheur est quelquefois un bon maître ; lorsqu'il n'aigrit pas, il corrige. Cet homme autrefois si terrible s'inclinait comme un enfant devant Arnauld de Fabre, et maintenant en présence de madame Lecerf , il se sentait comme ému de pitié ; il oubliait sa vieille haine, il trouvait sur sa lèvre des paroles de douceur.
En supposant même, comme l'affirmait Arnauld de Fabre, que Lecerf ne fût pas mort, il y avait quelque chose d'émouvant dans cette femme, abandonnée de tous les amours, de toutes les joies, de toutes les consolations ; cette femme si indigente dans sa richesse; et qui venait de si loin, sans amis, sans suite, sans faste, pour accomplir une œuvre de dévouement.
— Madame, lui dit Benoît, toujours avec ce ton de douceur si nouveau pour lui, je suis au désespair de vous obliger à remplacer votre mari ; mais à qui puis-je me confier ? Il n'y a que vous au monde qui puissiez me rendre le service attendu, et quel service 1 — Monsieur, interrompit madame Lecerf avec un accent ineffable de résignation, commandez, je ne connais aucun obstacle, lorsqu'il s'agit de la mémoire de mon pauvre mari. — Eh bien 1 madame, aucune femme dans votre position n'a fait ce que je vais exiger de vous. — Je serai la première, je vous le jure, monsieur. — Écoutez-moi bien, madame, et en m'écoutant, ne vous découragez pas...
La sœur Brigitte.
— Madame, dit Benoît, nous ne pouvons avoir aucun secret entre nous. Nous connaissons notre destinée commune. Un mot de moi pouvait déshonorer votre famille. Ce tnot n'a pas été dit. Je me suis sacrifié seul. — C'est vrai, monsieur, dit Clémence.
— Maintenant, madame, il faut que vous deveniez la complice de mon évasion. L'air de ce bagne me tue, et je veux vivre.— Je vous le redirai cent fois, monsieur, disposez de ma vie et de ma fortune, elles sont à vous. — Vous saurez, madame, que les évasions deviennent de jour en jour plus difficiles. Tant de galériens se sont échappés qu'ils ont épuisé toutes les ruses, tous les déguisements, tous les masques. Un d'eux, même, s'est évadé un jour, en costume de commandant de vaisseau. Où. avait-il pris ce costume? On l'ignore; il avait, comme on dit, fait un pacte avec le démon, qui lui avait apporté un uniforme et des épaulettes du magasin de l'enfer. Il m'a donc fallu trouver un nouveau genre d'évasion inconnu, et je crois l'avoir trouvé. — Dieu le fasse ! dit madame Lecerf. — Vous allez entreprendre, madame , une mission au-dessus des forces d'un homme ; mais les femmes sont bien plus vaillantes que nous, et elles ne mettent point de bornes à leur dévouement. Vous donnerez cen mille francs au curé de la paroisse de Saint-Louis, ou de toute autre église. Cette somme sera destinée à secourir des infortunes urgentes, et un prêtre viendra vous rendre compte de l'emploi
de chaque distribution — A quoi bon cela? monsieur; que
m'importe le nom des malheureux, pourvu que l'aumône se fasse! — Pardon, madame, veuillez bien m'écouler jusqu'au bout. Vous direz au curé dépositaire do cette somme que vous avez fait vœu
de donner votre fortune aux pauvres et de vous faire sœur servante de l'hôpital du bagne. Les cent mille francs ne seront donnés qu'à condition qu'il vous sera permis d'accomplir entièreT ment votre vœu...
— Très-bien 1 je comprends maintenant. . . — Vous comprenez aussi, madame, que le curé de la paroisse ne sera pas embarrassé pour vous trouver sur-le-champ une place de sœur servante à l'hôpital. Ces sortes de places sont très-peu courues; elles exigent le dévouement d'un ange. — Je ne suis pas un ange, mais j'aurai ce dévouement, dit Clémence d'un ton résolu. — Ce n'est pas tout , madame ; écoutez-moi avec attention. En supposant qu'au moyen des combinaisons que je ferai naître après votre entrée à l'hôpital, je parvienne à m' évader, vous ne pouvez pas, vous, madame, abandonner tout de suite votre poste... — C'est évident, monsieur, je trahirais ma complicité. — Voilà donc ce qu'il faut éviter, madame , et pour l'éviter, votre dévouement devra s'élever jusqu'à l'héroïsme. Il vous faudra peut-être rester un an encore à l'hôpital... — Eh! monsieur, ne vous inquiétez pas de si peu de chose ; j'y resterai peut-être toute ma vie. Si ma mère n'était pas morte de chagrin, je serais, sans doute, tentée d'aller la revoir, mais je n'ai plus rien au monde, plus rien. Je vivrai pour les malheureux ; c'est la seule vie qui me reste ; elle a ses consolations. — Madame, nous avons déjà trop prolongé cet entretien. Que votre intelligence devine tout ce qui manque à l'exposé de mon plan. Voici du monde... Séparonsnous.
i^émence ne voulut pas perdre une minute ; après cet entretien, elle rentra en ville pour commencer lés premiers actes de son dévouement.
Parmi toutes ses merveilles, Toulon possède les deux plus beaux hôpitaux qui soient au monde. Saint-Mandrier, celui qui est destiné à la marine , est assis près de Fisthmc des Sablettes et adossé au cap Sicié. La* maladie est traitée en reine dans cesimmenses salles, où l'air pur et vivifiant de la mer arrive par
d'innombrables fenêtres perches sur des horizons dont rien ne saurait égaler la grandeur et la magnifieence. Â^ Saint-Mandrier rœii découvre de toutes parts des splendeurs inouïes, de ees gigantesques paysages qui ravissent l'âme et devant lesipiels l'artiste, peintre ou poète, oublie son art et reste plongé dans la contemplation.
L'autre hôpital est celui du bagne. Ici l'homme n'a point prodigué le luxe architectural qu'on remar<^e à Saint-Màndrfer, mais la nature n'a point fait de préférence dans ses faveurs.
Le forçat malade peut de sa fenêtre apercevoir les capricieuses perspectives des collines de la Seyne et les dentelures sans nombre que les flots, dans leur intarissable fantaisie, découpent sur les bords du golfe. D'un autre côté s'élève la montagne grise de Goudon, et plus loin le Motirillon qu'on voit toujours actif, Uborieut. comme une immense ruche peuplée d'abeilles rouges. Ces abeilles, ce sont les forçats. Ailleurs c'est Lamalgue qui apparaît toujours avec ses cinq vaisseaux de cent canons sur le chantier, et qui depuis quinze ans n'ont pas bougé d'une ligne. Heureusement, ces cinq vaisseaux ont des consolations : leFontenoy, navire à deux ponts, est sous la cale couverte depuis trente ans, sans que nul puisse dire (]piand cessera ce^toto quo qui menace d'être éternel.
A l'extrémité de cet hôpital du bagne est une chapelle trèspetite et qui ne sert qu'aux malades. C'est là que tous les matins vient prier Clémence, qui a encore perdu son nom à rhô]Mtal, et qui maintenant s'appelle sœur Brigitte. Au milieu des douleurs atroces, des souffrances inouïes que renferme l'infiimerie du bagne, elle a fait bénir et vénérer ce nom. Quand ils sont en proie aux tortures et aux angoisses de l'agonie, elle apparaît aux malheureux couchés sur les grabats de ce lieu terrible comme l'ange de la consolation et de l'espérance. Sa parole, que la nature a douée d'une douceur et d'une mélodie inefiTables, calme le mal , endort la douleur et supprime la plainte aux lèvres du patient. Elle va de couchette en couchette, et pour
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chacun eHe a le mot (foi téilche le cœur, le mot qui remue profondément et fait rentrer en soi-même.
Sa pifésetce est si bienfaisante que si vous interrogiez le forçat il vous répondrait que ce n'est pas Une femme, que ce n^st pas une sœur, mais bien quelque créature d'en haut qui peur mieux cacher sa céleste origine a pris une forme ^repoussante et mis sur sa laideur le masque divin de la bonté. * •
Si l'hôpital du bagne est affreux, en revanche les médecftis y sont excellent sous tous les rapports. Le docteul^ Auban, médecin de l'Arsenal, homme d'une science sûre et d'une bonté parfaite, parle à ces malheureux comme à ses enfants. Pour lui, dans un lit, il n'y a qpie le malade, il n'y a plus de criminel. Sœur Brigitte est aux côtés du docteur, quand il fait sa visi^ matinale. Elle suit d'alcôve en aleôve , et ses observations éclairent quelquefois la science du médecin. Elle est là aussi afin d'obte^ nir pour ses malades mille petits adoucissement&dans le régime, choses si nécessaires quand on souffre, et sr difficiles à se procurer dans ces grandes infirmeries.
Le docteur parti , la besogne de sœur Brigitte commence. Aucun travail ne lui répugne, elle est l'exempte des sœurs servantes, et c'est sur elle que retombent les tâches les plus répulsives. Qu'importe? Elle fait tout; sa douceur angélique ne se dément jamais, et sa voix a toujours cette beauté mélodieuse qui charme et apaise , qui guérit toits les maux.
II fallait certes un courage surhumain pour accomplir une pareille niission. Jamais un' homme njs se serait plié à ce que faisait Clémence. Mais cette femme élevée dans le luxe le plus somptueux, qui n'avait jamais connu que l'édredon de la vie intérieure , ne mettait pas de bornes à son dévouement. Tout àcoup, brusquement, sans transition, sans noviciat, elle avait quitté le? délices auxquelles elle était habituée depuis sa naissance, et soumise au régime austère, à la vie pénible d'Un hôpital, elle accomplissait son oeuvre avec une charité qui aurait touché le cœur le plus endurci. Ellç alldt même jusqu'à se pri'^
ver de quelques douceurs qui étaient faites à elle comme à ses compagnes. Chaque jour elle partageait le potage de fèves des galériens pour laisser aux malades la portion de bouillon qu'on lui donnait.
Ce nétait pas, disons-le pour être entièrement vrai, sans efforts et sans luttes que madame Lecerf en était arrivée à ce point de dévouement absolu. On doit avoir vu l'hôpital du bagne pour comprendre tout ce qu'il faut souvent d'héroïque courage à a sœur qui donne^ des soins aux- forçats malades. Des maladies hideuses, des figures modelées sur des types horribles , mais par-dessus tout le bruit des chaînes qui se mêle sans cesse anx cris de la douleur , voilà le spectacle offert à toute heure. Par moment ce sont des convulsions effrayantes, des contorsions comme jamais l'esprit n'en a rêvées, des scènes de l'enfer, en un mot ; et à tout cela , sœur Brigitte apportait secours , soins et consolations, ces secours et ces soins matériels qui nous répagent et nous révoltent quelquefois quand nous les donnons à ceux qui nous sont chers, ces consolations qu'on ne saurait trouver que dans les cœurs d'élite. Calculez après cela la portée du dévouement de Clémence pour acquitter une dette de Lecerf.
Un jour, des visiteurs parcouraient l'arsenal. L'un d'eux, marin distingué et porteur d'une de ces ligures qui n'ont jamais reculé devant un péril, voulut voir l'hôpital des forçats. Il entra au moment où sœur Brigitte était au chevet d'un malade qui râlait dans les convulsions suprêmes de l'agonie. C'était un spectacle affreux. Cet homme se tordait sur son lit de mort et semblait , avec désespoir, chercher à reprendre la vie qui s'échappait. Le visage avait une expression épouvantable ; c'était hideux et pénible à voir. Le marin suivait d'un œil inquiet et anxieux Tes mouvements du moribond. Sœur* Brigitte murmurait à son oreille des paroles de paix et d'espérance , et en même temps frottait les tempes avec une liqueur propre à tempérer la souffrance. Paroles et liqueur produisirent leur effet : la crise fut calmée ; la tranquillité revînt, et sœur Brigitte allait passer à un autre lit quanîd le marin l'arrêta :
— Ma sœur, lui dit le vieux loup de mer avec une voix douce et pleine d'émotion^ je suis commandant de vaisseau, j'ai vu la tempête et là bataille : je vous avoue q\ie j'aimerais mieux prendre à l'abordage une frégate anglaise que d'accomplir ce que vous venez de faire. Vous êtes plus brave que moi, ma sœur. -— Dieu le veut I répondit Clémence.
La vie de sœur Brigitte se serait uniformément passée dans ces soins, d^ns ce dévouement de tous les jours et de tous les instants, si parfois elle n'eût reçu la visite de quelques prêtres qui venaient lui parler de bonnes œuvres. L'un lui disait : — Ma sœur, un pêcheur du Champ-de-Mars est parti naguère pour aller chercher une pêche abondante dans les parages des îles d'Hyères. Il laissait à terre une femme et trois enfants en bas âge. — Eh bien ! — Le lendemain de son départ, la tramontane s'est levée. Elle a pris sa barque à foc, et depuis douze jours, on n'avait plus entendu parler ni de l'homme ni de la barque.
— Achevez, monsieur l'abbé : dites, quel malheur était arrivé ?...
— Hier, on a retrouvé les épaves de la barque, et nous n'avons pu douter davantage du naufrage. La famille était sans ressources ; la veuve désolée ne savait comment nourrir ses enfants. Nous sommes venus à son secours, nous lui avons donné mille Francs , et elle a béni la Providence.
Sœur Brigitte s'inclinait et répondait uniformément : — Vous ivez bien fait, monsieur l'abbé ; demandez à cette brave femme a à ses petits enfants de prier pour mon pauvre mari.
Quelques jours plus tard' venait un autre prêtre, et celui-là lisait : — Dans un village près de Toulon, à La Vallette, il y ivait un paysan de nous connu et qui vivait, lui et sa famille, lu produit de mille pieds d'oïiviers I Aussi vivait-il dans l'aiance, et maintenant il est dans la misère 1 — Ah I mon Dieul t comment cela, monsieur l'abbé? — Le froid a été très-précoce ette année ; nous avons eu deux gelées hors de saison ; tout ce eau plan d'oliviers est mort ; le paysan de La Vallette est comlétement ruiné ; en ce moment, il est sans ressources. — Mais
2ftS SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
il faut venir à 8on secours et très-promptement, monsieur Vabbé.
— Nous y ayons pensé, ma sœur; nous allions lui porter quinze cents francs, mais nous avons voulu vous prévenir. — Faites, monsieur Tabbé ; tout ce que vous ferez sera bien fait ;: demandez seulement à ce brave paysan des prières pour mon pauvre mari.
Une autre fois c'était un ouvrier employé à la forge de VarsenaT et qui avait eu les jambes brisées par la chute d'un billot de fer. Il avait femme et enfants, c'était une misère à laquelle il fallait immédiatement venir en aide ; et on lui portait douze cents francs en demandant des prières pour le mari de Clémence.
Puis c'était l'incendie qui exerçait ses dévastations ; puis un ouvrier qui tombait d'un échafaudage : toutes les douleurs, tontes les misères humaines y passaient. Mais la Providence veillait alors sur les habitants de Toulon. Seulement elle venait toujours visiter et consoler les afiigés sous la forme de prêtres qui demandaient, en guise de bénédictions, des prières pour le pauvre Lecerf.
Un jour, on vit arriver à l'hôpital un galérien grièvement blessé au bras gauche d'un coup de hache, et le< docteur qui venait de le faire coucher dans un bon lit, disait à sœur Brigitte :
— Ma sœur, je vous recommande bien ce jeune homme ; il est digne de tout votre intérêt par sa bonne conduite et son éducation. Voyez comme il y a des gens malheureux en ce monde l Ce pauvre diable, qui se nomme Benoit, est une des victimes des mauvaises liaisons parisiennes. Il fait ici les plus louables
, efforts pour mériter quelques adoucissements dans son état. Tout à l'heure, comme il s'occupait à fendre du bois pour le service .de l'infirmerie, il s'est fait une entaille à l'avant-bras gauche et le voilà au lit pour trois semaines au moins.
Clémence, ou sœur Brigitte, fut saisie d'une émotion inexprimable, et ne put répondre que par un geste insignifiant.
— Mon enfant, dit le docteur à Benoît avec un ton de bonté touchante, ce ne sera rien ; ne vous inquiétez pas. Demain.
je ferai votre pansement à six heures, et si vous ne dormez pas bien la; nuit prochaine, vous rattraperez cela dans le jour.
Benoit fît un léger signe de tête, pour remercier le docteur qui s'approcha du lit d'un autre malade.
Sœur Brigitte, feignant de mettre en ordre les draps et les rideaux du lit de Benoît, échangea rapidement quelques paroles avec lui..:
— Madame, dit Benoit, moins abattu qu'il n'en avait l'air, j'ai fait tout ce qu'un homme peut faire pour gagner une bonne maladie, la santé s'est obstinée à rester. N'est pas malade qui veut ; alors, j'ai pris une résolution énergique ; je me suis hardiment blessé, au bras gauche ; ce n'est que la moitié d'un suicide ; c'es^ une chose si facile à exécuter ici, lorsqu'on est toujours prê^ comme moi à un suicide complet ! — Souffrez- vous beaucoup? demanda Clémence. — Ne vous inquiétez pas de ma souffrance, madame ; je n'ai pas le droit de m'en plaindre devant la vôtre... — Voyons, monsieur, interrompit sœur Brigitte; nous sommes maintenant sur le chemin de votre délivrance... Confiez-vous à moi. Quel est votre projet en sortant du bagne? — Madame, demanda Benoît, avant de vous répoudre, je voudrais savoir quelque chose... — Dites, monsieur Benoît. — Recevez-vous toujours les visites des prêtres de la paroisse? — Toujours, ce matin encore j'en ai reçu. — Eh bien I vous comprenez mjiintenant qu'il me faut un costume ecclésiastique, vous trouverez cela fort aisément en ville, et vous coudrez dans les doublures autant de pièces d'or que vous pourrez. — Très-bien I monsieur, ce sera fait. — Ensuite, madame, si mon évasion réussit, je ne ferai pas la sottise de rester en France. Je suivrai, de nuit, le littoral jusqu'à Gêne», avec un faux passeport qu'un de mes amis, très-expert, vient de me fabriquer, et j'irai m'établir à Madagascar, pour y vivre en honnête homme, à l'aide de votre saint exemple et de vos bonnes inspirations. — Monsieur, dit Clémence, vous me rendez maintenant mon œuvre bien légère. Je suis heureuse de penser que je suis pour quelque chose dans
voire conversion. — Et dès ce moment, dit Benoît, ne parlons plus ; comprenons-nous, et agissons.
Sœur Bridttc se retira et continua sa visite sur les deuxliimç
de rhôpitâl.
Benoît ne comptait pas attendre sa gaérison complète pour e^Lécuter la dernière scène de son plan.
Pendant quinze jours , il y eut entre Clémence et lui un échange de regards et de signes qui remplaçait là parole inutile et délatrice. Puis vint le grand jour, et Clémence déposa dans le lit de Benoît le costume désiré.
11 était onze heures du matin ; Clémence examina la situation de rhôpitâl. Les malades étaient peu nombreux, les lits Yoislns de Tune des portes et du lit de Benoît étaient vides, un prêtre venait de sortir.
Benoît, voilé d'un pan de rideau, fit sa toilette d'évasion. Son front dégarni se coiffa d'une perruque sacerdotale, et «ttc transformation importante communiqua tout de suite à sa figure une expression sereine qui défiait tous les Lavater préposés aux inspections du bagne : quand il fut prêt, 0 attendit ie signal de Clémence Lecerf.
Ce signal se fit attendre longtemps, parce que sœur Brigitte ne voulait pas compromettre la réussite, au moment décisif. Enfin, lorsque pas un seul regard sur les lits n'était tourné dn côté de la porte, Clémence ouvrit une fenêtre et regarda le ciel
C'était le signal convenu.
Benoît descendit l'escalier de l'hôpital, la tête haute, et répondant par des saluts paternels aux employés et aux gardiens qui s'inclinaient devant son habit. Arrivé sur le terrain de 1 arsenal, il prit une démarche grave et lente, et passa le pont an premier canal, en donnant un regard naturellement calme aui deux pièces de canon qui sont, là, braquées pour donner le signal d'alarme, dans les cas d'évasion.
En passant devant la tour de l'horloge, il regarda l'heure au cadran, et défaisant trois boutons de sa soutane, sur la ceia-
ture, il tira sa montre d'argent et la régla sur l'heure de l'arsenal, qui jouit d'une bonne réputation d'exactitude dans Toulon.
Restait à franchir le pas le plus redoutable, la grille et la voûte de sortie. Ce défilé est toujours rempli de cerbères de profession et de physionomistes éprouvés. Benoît le traversa entre deux lignes de regards fauves que sa bonne mine aveugla subitement ; il toucha bientôt, sous ses souliers à boucles d'argent, la terre libre, la terre de la vertu ; le port se montra à sa droite; il suivit le- quai, jusqu'à la porte du rempart qui mène au port marchand, et ouvrant son bréviaire, il se dirigea nonchalamment vers ce sentier de douane, taillé sur les rocs du rivage, depuis Lamalgue jusqu'au cap Brun.
Sïl y avait en Egypte, en Grèce et sur les côtes des deux grandes péninsules, un rivage aussi beau que celui qui s'étend de Toulon au cap Brun, les paysagistes partiraient chaque jour et à chaque instant pour dessiner cette merveilleuse chose étrangère, et la publier par livraisons chez les éditeurs pittoresques du boulevard ; mais ce paysage étant une chose française, aucun peintre ne se dérange pour elle, excepté Courdouan, qui est domicilié à Toulon, et qui ne se dérange pas lorsqu'il peint les admirables aquarelles dont l'original est sous .ses yeux.
Le forçat qui s'évade du bag^e se soucie fort peu de ce paysage; pour lui, ce n*est pas une splendide décoration delà mer, c'est un abri contre les gendarmes persécuteurs. 11 y a une telle succession de pins, de sycomores, de chênes yerU, de chênes lièges, de lentisques, de trembles suspendus aux lèvres des gouffres, penchés sur la mer, courant sur les crêtes des collines ou comblant les précipices, qu'un homme, atome imperceptible , disparait au milieu de cette création luxuriante comme un Insecte sur un cèdre du Liban.
Cependant Benoît, se souvenant des préceptes de Rousselio, au chapitre des précautions, cheminait sur les sentiers des chèvres avec )a même prudence que s'il se fût trouvé dans le jardin du Luxembourg ; il tenait toujours les yeux fixés sur soo bréviaire, ayant le même soin de tourner la page, comme s'il y avait eu, derrière les arbres, des espions -calculant les lignes qu'on peut lire dans une minute, A longs intervalles, un chasseur le côtoyait, en le saluant avec respect, et le douanier vert du chemin de ronde lui cédait l'espace étroit, par déférence, et se recommandait à ses prières en passant.
Au milieu du silence de la montagne et de la mer, un série d'échos apporta un coup de canon à l'oreille de Benoît et le fit tressaillir, comme si la voix de l'air, le bruit des vagues, le murmure des feuilles, eussent prononcé son nom. Il s'arrêta comme malgré lui, et le même signal du bagne se fit entendre une seconde fois. Un pâtre sans troupeau traversait un çoni agreste jeté sur un abîme, et se rencontrant avec Benoît, il dit en provençal :
— Voilà le second galérien qui s'échappe cette semaine. Les mots second galérien, quoique prononcés en hBgne
étrangère, furent compris de Benoît et lui servirent à expliquer le reste de la phrase ; pour toute réponse, il ferma le liy^' poussa un soupir et regarda mystiquement le ciel.
— Ainsi, pensa Benoît, voilà toute la campagne avertie p^ ce coup de canon, entendu de si loin. On sait à dix lieues il*
ronde que le malade de l'hôpital s'est évadé. 11 y a une meute innombrable de levée contre moi ; je suis mis à prix.
En réfléchissant sur sa position, il parvint à se rassurer par une réflexion assez juste.
Ordinairement, se dit-il, les galériens qui s'évadent n'ont point d'argent sur eux, et le paysan qui les livre gagne quelques écus et reste sourd à la pitié, (^e paysan est peu compatissant de sa nature, et fort intéressé, comme tout exilé des villes, qui. gagne son pain à la sueur de son front. Mais, avec moi, ce sera autre chose. Je porte toute ma fortune sur moi, comme Bias, mais je suis plus riche que ce pauvre Grec. Uême, je puis dire que je suis cousu d'or.
^e puis enrichir deux ou trois paysans, et les rendre sensibles en ouvrant la doublure de mon habit, qui est le plus respectable des co|{res-forts. ^^insi, ne nous désespérons pas... Et puis, qui oserait soupçonner sous cet habit le forçat évadé 1.'.... Allons, bon courage, Senojt! nous arriverons ^bon porf.
La nuit approchait; le fugitif voyait devant lui un golfe charmant, et de l'autre côté les fortifications du cap Brun, qui couvrirent la glorieuse retraite du vaisseau le Romulus, Benoît quitta le littoral, s'enfonça dans la campagne, et revoyant bientôt la mer qu'il avait perdue, il la suivie jusqu'^ la plage de Garqueirane, ne rencontrapt qu'à de longues distances un douanier mélancolique surveillant la contrebande du sel, 6t jetant pierre à pierre les antiquités romaines à la mer. C'est ainsi que le douanier charme ses ennuis, depuis VQerculanum provençal de Taurentum, devanf la Gio^t, jusqu'à l^ompaniana, devant Qyères. Tous ces vénérables vestiges se sont fondus en ricochets sous la main désœuvrée du douanier sarrazin et provençal.
Gela soit dit en passant, et puisse l'administration des douanes réfléchir sur ce paradoxe, et écrire une circulaire conservatrice à ses lointains administrés.
Les étoiles luisaient, et à force d'être nombreuses et claires,
elles remplaçaient presque le jour ; Benoît suivait un rivage^ésert et triste, et voyait s allonger devant lui un promontoire mince et aigu comme la proue d'un vaisseau. Les îles d'Hyères se montraient comme de noirs volcans éteints au milieu de la mer.
Sur ce point du littoral, les ruines romaines abondent et se voilent de mousse, de lierres, de câpiers, de lentisques, comme pour tromper la main du douanier qui ne respecte aucune pierre nue. C'est là que Pomponianus vint aborder en 79, après le désastre du Vésuve, et fonda une ville qui lui rappelait le golfe de Baïa par sa position charmante. Pline, en racontant b mort de son oncle qui commandait la flotte ancrée au cap Misène, cite ce mot : verte ad Pomponianiim; ce qui achéTe d'expliquer la fondation de la ville romaine dans le golfe d'Hyères. Pomponianus ne voulait plus vivre dans le voisinage d'un volcan.
Il est triste de descendre de ces hauteurs historiques à l'itinéraire d'un forçat, mais comme dit le poëte :
Un lion mort ne vaut pas Le moucheron qui respire.
Benoît est plus digne d'intérêt que l'ami de Pline l'Ancien. L'échappé de Naples doit être oublié pour l'échappé de Toulon.
Gomme Benoît passait entre la mer et les bains ruinés de Pomponianus, une forme hideuse se leva comme un fantùffiô parmi les hautes bruyères, et marcha vers le petit sentier.
C'est un douanier, pensa Benoît.
Le fantôme barra le chemin au galérien, et lui dit en bon français : — N'ayez pas peur, monsieur le curé, je ne vous ferai aucun mal ; mais comme j'ai besoin de votre habit, ne le d^ fendez pas.
Benoît, qui sortait du bagne, devina du premier coup d^il à quel fantôme de soir il avait affaire ; son linge rude et grisalrp. son teint brûlé par le soleil et la mer, et surtout la coupe de
ses cheveux, indiquaient le galérien; évadé récemment. Sa parole était douce pour un galérien, mais le bâton noueux qu'il tenait avec vigueur était moins rassurant que la voix. ,
— Ne m'oblige pas à t'assommer, dit l'évadé à l'autre évadé ; il me faut tes habits, et ne balance pas. Le douanier va venir.
Benoît hésitait toujours et se préparait à tomber à l'improviste sur sort spoliateur, lorsque celui-ci ajouta : — Tuvasm'obliger à tuer un douanier et à te tuer toi-même... Tiens, regarde comme je manie ce bâton, et comme je puis descendre deux épaules à la hauteur du genou en un clin d'œil. Mon arme ne fait pas de bruit. Je laisse les pistolets aux imbéciles.
Et le galérien exécuta un moulinet avec une dextérité formidable ; on ne voyait pas tourner le bâton, on l'entendait siffler. — Veux-tu te faire coupey en deux, mon ami? ajouta-t-il, en mettant son bâton au repos, comme Hercule sa massue. — Mon ami, dit Benoit avec une douceur obligée, je désire que mon habit vous soit utile ; mais je vais rester à peu près nu, et vous n'avez rien à me donner en échange. — Si j'avais un habit, je ne te demanderais pas le. tien, dit le forçat. Il y a deux jours que j'attends un habit au passage^ je n'ai vu que des douaniers, c'est un mauvais déguisement, leur uniforme vert ; j'aime mieux cette robe noire et ce chapeau à trois cornes : avec cela, dans ce pays dévot, on passe partout et on ne craint rien. J'ai des jarrets d'acier et les poumons ' larges ; quand je me serai déguisé avec ta défroque, en trois bonds je change àfi département; ains* je ne crains pas que tu me dénonces à quelque procureur du roi, et je m'épargne le désagrément de t'assommer... Allons, exécutetoi de bonne grâce; je ne suis méchant que pour défendre ma vie, ne m'irrite pas.
Le galérien serrait Benoît de près, et sa taille athlétique ne donnait aucune envie de lutte à son adversaire ; il fallut céder et tout donner, car le tigre déchaîné rugissait déjà.
En cette rencontre périlleuse, Benoît ne dut la vie qu'à l'habit qu'il portait, habit respectable, même aux yeux d'un gale-
rien; il se garda bien de parler des pièces d'or cousues dans les doublures, de peur d'élever quelques doutes sur sa véritable profession, de perdre le bénéfice conservateur de la robe noire, et d'être assassiné comme un fourbe indigne de commisération.
Benoît gagna les montagnes voisines avec toute l'agilité de sa verte jeunesse, et dans l'état de dénûment presque absolu o« l'avait laissé son confrère, il redoutait de rencontrer l'ombre même d'un passant ; car l'absence d'un costume quelconque est, pendant la nuit, la plus terrible des délations. Il courait donc au hasard, ne comptant que sur le hasard pour trouver le salut au milieu de ces bois, de ces campagnes, de ces collines qu'il connaissait moins qu'une ile de l'océan du Sud.
Devant la rade de Toulon, dans tout cet Eden qui s'étend jusqu'aux jardins enchantés d'Hyères, on rencontre à chaque pas sur les plateaux et les versants des coUinesJes plus charmantes maisons de campagne qui soient en Provence ; elles ont toutes le même point de vue, la mer, la rade, les vaisseaux, c'est-àdire le tableau le plus riant et le plus animé. Durant les longues soirées, les familles qui habitent ces petites villas, comme celles qui habitent leurs sœurs, les villas italiennes, se rassemblent l'été sur les terrasses, et dans les salles basses pendant la mauvaise saison. Tout à coup, lorsque, dans le silence de la campagne, retentit le canon d'alarme et s'éteignit d'échos en édios, de la colline de Lamalgue au pic de Goudon, un mouvement électrique de terreur courut avec les échos, et le soir troubla les douces causeries dans les veillées domestiques. Il semble alors que chaque famille isolée va voir tomber au milieu d'elle quelque tigre à face humaine échappé de la ménagerie de l'arseuai de Toulon.
Au milieu de la terreur générale qui planait sur la campagne après le. coup de canon, une seule famille avait conservé sa sécurité. Étrangère, depuis quelques jours à peine à Toulon, elle n'avait personne pour lui donner l'explication du signal d'à-
larme, et le regarda comme un accident fort naturel dans une ville de guerre.
L'aveugle hasard, ou pour mieux dire l'intelligent conducteur de la fatalité, poussa Benoît dans la direction de la campagne habitée par madame de Brunières. Agile et vigoureux, ses bonds ressemblaient plutôt au vol d'un oiseau ou aux élans de la panthère qu'à la marche précipitée de l'homme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de madame de Brunières, il jugea le terrain avec cet instinct que la nature donne à l'être fauve, et, grimpant comme un mandrill le long d'un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage. Cinq minutes écoulées, il avait tout visité, tout vu dans les ténèbres, comme s'il se fût éclairé à la flamme de sa chevelure ou de ses yeux.
Si cette espèce d'I^mmes appliquait au bien les facultés puis-, santés qu'elle applique au mal, le genre humain serait bientôt régénéré.
Benoît était entièrement dépouillé. Il trouva sur un meuble des vêtements d'hommes qu'il endossa à la hâte, et dans un secrétaire quelques piles d'écus qu'il serra dans les premières feuilles de papier qu'il sentit grincer sous sa main. Il se contenta de cette petite somme suffisante pour les besoins urgents, et d'un bond il sauta de la croisée dans la terre labourée du jardin.
Aux premières lueurs de l'aube, il avait atteint le pic volcanique d'Evenos, qui mêle sa lave éteinte aux nuages. Là, il rencontra un berger, et combinant immédiatement un nouveau plan dans sa tête, il lui acheta sa défroque et quelques moutons. A leur tête, et par des sentiers de chèvre, il descendit, le bâton à la main, dans la plaine du Bausset.
Sachant qu'une grande route mène toujours à une grande ville, Benoît suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la chapelle de Sainte-Anne à la plaine de Cuges, et chemin faisant, il saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires, les
marins en congé, les soldats arrivant d'Afrique, les saltimbanques et les orgues de Barbarie, tout ce curieux personnel de piétofts qui peuple sans cesse la route de Toulon à Marseille.
Il entra, protégé par la nuit, dans cette ville, après avoir abandonné ses moutons, et loua une chambre modeste dans une auberge de la rue du Baignoir, où on loge à pied et à cheval. mais surtout à pied.
A Marseille, Benoît voulut reprendre le plan qu'il avait conçu à Toulon ; mais la tâche était devenue plus difficile, et pour réussir, Tex-avocat avait besoin de tout son génie. D'abord il ne quitta pas subitement son costume indigent , de peur qu'une trop prompte métamorphose ne le compromît aux yeux de Uaubergiste. Il se transforma pièce à pièce, achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette ; puis, il se logea dans une hôtellerie plus distinguée, ayant eu soin de déguiser, non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint, mais encore sa taille, sa démarche et sa voix. Sûr de dépister les limiers de la police, il se mit en quête de quelque pauvre diable comme on en trouve dans ces repaires d'eau-de-vie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement à l'ombre des plus hideux quartiers. 11 voulait rencontrer une de ces natures flétries et viciées dans leur germe, et qui ne demandent qu'à revivre et à se régénérer sous un ciel plus clément ; un de ces esprits énergiques et aventureux qu'écrase le milieu social dans lequel ils vivent, et qui, transplantés ailleurs, se transforment subitement et deviennent les plus vertueux des hommes.
Lavater et Gall sopt deux enfants auprès d'un forçat évadé de Toulon. Celui-ci est doué, pour reconnaître les hommes, d'un sixième sens. Benoît remarqua dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune-homme de vingt-cinq à trente ans , d'une figure pâle et nerveuse, ayant dans la nonchalance de son maintien tous les symptômes de l'horreur du travail. Le costume de cet être annonçait, sous son délabrement, une certaine aisance fpie la paresse dévasta ; chaque pièce de ses vêtements avait
joué un rôle aux potences d'un tailleur en renom, à une date oubliée par le journal des Modes. Mais ce qui surtout trahissait un misère fétide, c'était une de ces cravates fondues en charpie et qui dissimulent fort mal l'absence du linge intérieur. Benoît se lia bientôt, par la sympathie de quelques petits verres à'eaurde-mort, avec cet homme, et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations qui cachent une grande force sous leur indolence, mais qui ne sont mises en mouvement que par l'influence extérieure d'un pouvoir dominateur. Cependant l'habile Benoît employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de l'élever à la dignité de complice de ses projets, et lorsqu'il crut devoir arriver à la confidence, après quelques largesses d'écus de cinq francs, l'un des deux devint un esclave aveugle et l'autre un maître souverain.
Ce jeune homme se nommait Simon Favert ; Benoît déploya toute son élo^ence et tout son art pour le décider à le suivre à Paris, où il lui promettait une fortune ; ce qui fut accepté. Le pauvre accepte toujours une fortune, même au futur. En échange, Benoît lui demanda son passeport, et il se composa une figure assez conforme au signalement vague de Simon Favert ; il s'a- ' jouta même un signe particulier , qui était une légère cicatrice au menton.
— Quant à toi, disait-il à son nouvel ami, je te trouverai un passeport au premier jour, quoiqu'il ne te soit pas aussi nécessaire qu'à moi. — Je bénis le hasard, se dit Benoît, qui m'a forcé de rentrer en France. Il me reste à éclairclr un doute qui ferait le tourment de ma vie. Lecerf est-il mort ou vivant? Je n'existe plus comme Benoît, grâce à ma métamorphose ; je suis Simon Favert, et je ne crains rien... Allons à Paris.
Mjèë 4mx évaiés.
En arrivant à Paris , Benoît se voyait »ms ressourees , m son nouveau camarade, mais il avait Vespoir de trouver tout de isuite <iuelqaes secours au château de Bougival, en app(NrtaDtde$ nouvelles de Clémence, ou d'y partager une fortune, si, eoioine Ârnauld de Fabre l'avait affirmé, Lecerf n'était pas mort. Cette dernière hypothèse éts^t la plus probable ; car à s^s yeux, Ufirmation d' Arnauld ne pouvait être accusée de faux, tant était grande la confiance que l'ex-notaire inspirait à Benoit, lorsqu'^^ signature ne se trouvait point au bas de son affirmaHon.
Benoît, admirablement défuisé, d'après Fécole de Rousselin. et ne se reconnaissant pas lui-même, en passant devant les devantures de boutiques, traversa Paris, et tenta une pointe sor Bougival pour établir des conjectures à l'inspection des localités La physionomie du parc et du château avait une tristesse (pi ressemblait à un deuil. Les allées, détrempées par la pluie, ne montraient aucun vestige de pas humains ; les fenêtres et \^ portes étaient fermées ; une teinte verdâtre voilait comme lœ tapis les dalles de la terrasse. Toutes les choses mortes, enli^ sence des vivantes, pleuraient les maîtres du château.
La poignée de fer de la sonnette était si rouillée » qa'attcan^ main ne paraissait l'avoir touchée depuis bien longtemps; te portes avaient la nuance de ces portes de fer tumulaires qui i' s'ouvrent qu'à longs intervalles pour recevoir un nouveau mort qu'une famille envoie au dépôt commun. Aussi Benoît necrct pas commettre une grande imprudence , en agitant la sonnette
eomme on aime à pousser un cri dans un désert, avee la certitude que personne ne répondra , ce qu'on se garderait bien de faire sur un boulevard de Paris.
A la grande stupéfaction de Benoît , le coup de sonnette donné sans espérance trouva un écho vivant dans ce domaine de la désolation. Une voix cria : On y va! Ges trois mots furent ai tristes à entendre, que Benoît allait se rétirer lorsqu'un homme parut sur la terrasse du château et entra dans Vallée de la grille, de ce pas nonchalant qui est l'agilité ordinaire d'un château.
Ce pas nonchalant frappa l'œil sagace de £enoit ; il avait vu marcher beaucoup d'hommes avec cette allune étrange qui laissait en arrière toutes les habitudes somnolentes de tous les portiers connus ; niais ce qui étonna .davantage notre observateur, ce fut le changement subit que l'homme opéra dans sa démarche, lorsqu'il aperçut le sonneur collant son visage sur la grille du château. Ce portier ou ce simulacre de portier ne traînait plus, sa jambe gauche ; il menait parfaitement sur le même équilibre ses deux pieds ; il marchait comme tout le monde, excepté les boiteux.
Il n'y a que les observateurs doués d'une perspicacité instinctive et continuelle qui remarquent ces petites choses, ces détails, ces nuances. En général, l'homme est fort étourdi et n'observe rien. Étonnez-vous après cela qu'il soit ignorant.
A cette interrogation brusquement faite : Que demandez-vous ? Benoît demeura interdit cinq secondes ; c'est tout le temps que demandent pour bien répondre ceux qui sont doués de la présence d'esprit. — Je viens ici pour une affaire très-importantei dit Benoît d'un ton mystérieux.
Le portier fit un mouvement qui parut involontaire au regard scrutateur de Benoît. — Ah ! dit- il avec une indifférence affectée, vous venez pour une affaire importante ; alors , probablement, vous vous trompez de château. — Vous verrez que je ne me trompe pas, dit Benoît avec un sourire conciliateur; ouvrez-moi I
Le portlet parut se faire une certaine violence pour obtempé-
rer à cette injonction, mais il ouvrit, et la maQyaise grâce de cette obéissance n'éch^ipa point à Benoit.
— Ce château, dit Benoît en franchissant le seuil de la grille, appartient à madame Debigny ou d'Aubigny, n'esH^ pas?~ Après ? dit le portier. — Eh bien! je voudrais parler à la maîtresse de la maison. — ^Elle est morte. — Mais il y a, sans doute. quelqu'un de sa ÊumUe ? — Non, il n'y a que Fintendant ou rhomme d'affidres, et c'est moi. — Alors , je puis causer arec TOUS. — Causons.
. Le ton étrange de cet intendant déconcertait un peu le calme de Benoît; mais il n'y ^vait plus moyen de reculer ; le premier pas était fait, il fallait aller jusqu'au bout.
— Je suis le gérant d'une petite compagnie , dit Benoît; elle se nomme Compagnie vicinale. En avez-vous entendu parler? — Jamais, monsieur. — Elle fera quelque bruit sous peu... Je me nomme Simon Favert.
L'intendant s'inclina légèrement, et sourit, avec une teinte imperceptible de malignité. Benoît, qui remarquait tout, ût semblant de laisser passer ce sourire sans le remarquer.
— ^Voici, poursuivit Benoît, le but de la Compagnie tkinak: elle se propose de relier par des petits tronçons d'embranch^ ments toutes les grandes lignes de chemins de fer aux petites localités voisines. Ainsi, prenons Bougîval , par exemple ; o& arrive à la station, et on a besoin d'un omnibus, d'une charrette, d'un coucou invalide , tranchons le mot , pour arrirer i Bougival, et vice versa. C'est un inconvénient absurde que U Compagnie vicinale réformera. En Angleterre , il y a dans le comté de Lancastre, entre Birmingham et Manchester, de simple particuliers qui ont établi, à leurs frais, un petit rail-way de poche, pocket' s rail-way, pour se rendre de leurs châteaux i la grande ligne routière. Voyez comme ils sont avancés, noJ voisins 1 et comme nous sommes en arrière, nous ! La Cww|Mignie vicinale, autorisée bientôt par le gouvernement, va débuter par Bougival. Nous vous ferons construire une miniature d^
railrway, qui conpera cette plaine jusqu'à la rivière, en côtoyant le parc de ce château, par une tangente à l'ouest.
L'accent magistral et résolu de Benoît, pendant cette dissertation, parut faire une impression favorable sur l'intendant. Il était , en effet , difficile de prendre pour un aventurier, ou un ravageur de campagne, un homme qui s'exprimait avec tant d'assurance et d'autorité.
— Consentirait-on à céder, bien entendu moyennant indemnité raisonnable, une fraction de parc, là, de ce côté? demanda Benoît, en désignant l'ouest. — Pourquoi pas, dit avec douceur l'intendant, si on paie bien ? — Oh ! la Compagnie vicinale ne lésine jamais. Nous opérons sur un premier fonds social de quarante millions. — Diable ! c'est un beau denier ! remarqua l'intendant, et il n'y en a pas autant pour les gourgandins.
A ce mot qui opéra sur les lèvres de l'intendant un mouvement de regret , Benoit fixa un œil aigu comme un poignard sur la figure de son interlocuteur. Ce regard fut un éclair , mais il suffit pour faire remarquer l'émotion de l'intendant , et découvrir sous sa mince et flottante cravate une de ces carnations brunes que le soleil de Bougival n'a jamais peintes dans la banlieue de Paris , et qui appartiennent aux ardentes natures du Midi.
Cette observation conduisit Benoît à une autre. L'œil subtil , l'œil qui a la fine perception des harmonies morales des traits du visage, découvre une ressemblance singulière entre les individus qui vivent en congrégation, ne se perdent pas de vue un instant, et sont obligés de se revoir même dans leurs songes. Ainsi les religieux du même couvent, les vieux soldats , se ressemblent tous. Bien plus, après trente ans de mariage bien assorti, un mari ressemble à sa femme, ainsi que l'auteur de cet ouvrage croit l'avoir démontré, il y a dix à douze ans, dans son roman Anglais et Chinois.
On verra bientôt quel parti Benoît tira de ces observations.
Comme tous les êtres subalternes, cet intendant, d'abord si
fier dans son emploi , subissait Taseendant mystérieux d'un homme supérieur, et tournait dans son orbite comme un astre mort autour d'un astre embrasé. Benoît avait pris des airs d'ingénieur des ponts-et-chanssées ou d'inspecteur de coupes sombres ; il examinait le terrain , appréciait la valeur de l'hectare, étendait ses mains à droite et à gauche en prononçant des nonh bres mystérieux , comme un nécroman en fonctions, et l'intendant le suivait pas à pas, en répondant aux questions avec des phrases souvent caractérisées par un de ces mots étranges que Fhabitttde a incrustés sur les lèvres et qui résistent, à notre insu, à toutes les purifications.
— Vous devez connaître le pays, dit tout-à-coup Benoit, après avoir aligné beaucoup de chiffres sur son calepin, croyez-vous que la Compagnie vicinale puisse trouver beaucoup d'ouvriers à Bougival? — Oh! oui, il y a beaucoup d'ouvriers chez nous, mais peu pour les chemins de fer. — Mais, continua Benoît du ton le plus naturel) nous ne demandons que de simples ouvriers terrassiers. Le ministre va prendre une bonne décision, ajouta-t-il avec une nonchalance distraite, et l'œil fixé sur le visage deVlntendant ; il va ordonner de faire travailler aux grands travaux des routes les forçats de Brest, de Rochefort et de Toulon. Us seront gardés sévèrement par des troupes, afin d'empêcher des évasions qui seraient un vrai fléau pour les populations agricoles. Au reste, ce sera la seule manière d'employer des gens qui ne travaillent point, sous prétexte qu'ils sont condamnés aux travaux forcés.
L'intendant s'agitait sur ses pieds pour trouver une pose respectable, et il souriait sérieusement avec des signes d'approbation.
Benoît, qui était venu dans ce domaine avec un projet vague d'y découvrir quelque chose , crut devoir, après cette dernière épreuve, se persuader qu'il n'avait pas perdu son temps pour aller plus loin ; il avait besoin de cette persuasion intime. Feignant d'être fatigué de son inspection à travers le parc et le âor
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. a&ft
maine, il attira, lentement, par de petites questions successives, l'intendant jusqu'à la grille du parc, et là, changeant subitement de ton et de visage, il dit : — Cette propriété est cernée par la police : j'ai amené vingt hommes avec moi, et ils vont se montrer. Vous êtes mon prisonnier ; je savais que vous étiez caché ici. Point de résistance, on a ordre de faire feu sur vous, comme sûr tous les aninaux errants de votre espèce. .
L'intendant fut saisi d'un tremblement convulsif eVs'écria : — Mon Dieu! le malheur me poursuivra donc toujours !
Il n'essuya point deux larmes qui tombaient avec ces paroleSf il les arracha.
Le désespoir illumina ses yeux secs d'un rayon sombre : si la rivière eût coulé devant lui, il s'y serait précipité.
— Faut-il être malheureux ! ajouta-t-il. Mais pourquoi y a-t-il dans ce monde des gens qui naissent pour compenser le bonheur des autres? J'ai fait une première faute; je l'ai expiée. Je suis ici tranquille, décidé à vivre comme un honnête homme, à me purifier de mes souillures du bagne, dans cet air si pur qui inspire les bons sentiments, à consoler ma vieille mère, et voilà qu'on n\,'arrache de mon désert, où je vivais tranquille, pour me ramener à la chiourme, où je prendrai les mœurs des brigands 1 Prenez un ange, et vous en ferez un diable, si vous le flétrissez !
Benoit favorisa cette expansion par un silence observateur, et lui dit, en modifiant la sévérité de sa parole : '
— Tu viens de parler avec un accent de sincérité qui m'a ému, et peut-être pourrai-je faire quelque chose pour toi, si tu continues d'être sincère. Voyons , explique-toi franchement, et sache bien que tu parles devant un homme qui découvre une fausseté dans une intonation, et qui peut la punir... Réponds vite et sans réticence... Gomment te trouves-tu ici, au château d^ Bougival, en qualité d'intendant?
Benoît croisa les bras, posa un pied en avant et regarda fixement son homme. — D'abord , répondit-il avec une fermeté honnête , il y a, dans toute cette affaire, des secrets qui ne m'appaptien-^
nent pas, et s'il fallait trahir ou celui qui m'a sauyé la yie, pouvant la prendre, ou celle qui m'a donné un asile généreusement pour me réhabiliter avec le monde, j'aimerais mieux reprendre la chaîne du galérien et je vous dirais : Ramenez-moi à Tou- Ion... Je ne dirai que ce que je puis dire, sans porter préjudice à mes bienfaiteurs. — Voyons si cela me suffira, dit Benoît. —Je suis venu dans ce château , pour la première fois, déguisé en colporteur et avec la mission secrète d'espionner ce qu'on y faisait, ce qu'on y disait. Celui qui m'avait donné cette mission m'avait fait du bien... — C'était un homme de la police, j'en suis sûr, dit Benoit. — C'est possible ; mais je ne l'affirmerai pas. — Où l'avais-tu rencontré? — Je l'avais rencontré... dans un café de la rue Boucherat. — Pourquoi as~tu hésité dans ta réponse^
— Parce que je cherchais le nom de la rue. - Il y a du faux dans ce vrai; je m'en aperçois à ton trouble ; mais n'importe; continue, et prends bien garde à toi; au premier signal, mes hommes de police seront ici. — Pour obéir à mon bienfaiteur,
Je jouai donc le rôle d'espion et avec succès; mais je découvris dans ce château- tant de malheur, tant de larmes, tant de bonté...
— Et ajoute tant de richesses, interrompit Benoît d'un ton railleur. — Eh bien ! oui , je serai franc , continua l'autre , tant de richesses ; de sorte que je passai bientôt d'un camp dans un autre, et j'offris mes services à ceux que je venais espionner. En récompense, on me plaça dans la ferme avec d'excellents honoraires, et je devins pour ainsi dire le maître de- ce château sans maître... — Et qu'était devenu le maître? demanda Benoît brusquement.— Le maître... ce pauvre M. Lecerf... — Oui... oui... réponds, qu'était-il devenu? — Il était mort... — Et sa fenune... voyons, achève... sa femme... Clémence Lecerf... — Sa femme... elle s'est retirée en Normandie après la mort de son mari. — Tu mens ! dit Benoît avec une voix stridente , tu mens ! sa femme est à Toulon, et tu le sais... Ah I tu me regardes avec des yeux effarés!... tu crois qu'un imbécile comme toi peut tromper la Justice? Nous savons tout. — Je le vois bien, dit piteusement
Tautre; mais ex.cusez-moi... Si vous saviez tout ce qu'on m'a fait jurer. — Et Lecerf ! Lecerf ! ajouta Benoît... Tu mens encore, quand tu dis qu'il est mort... Lecerf est vivant, je le sais.
A ces mots , prononcés du ton résolu d'une affirmation foudroyante, le malheureux se troubla et garda un silence trop expressif.— Lecerf est vivant ; je veux le voir; je veux lui parler tout de suite. — Oh ! monsieur, dit l'autre, ne demandez pas l'impossible. Oui, M. Lecerf n'est pas mort. On ne peut pas vous tromper, je le vois; mais il n'est pas ici. — Conduis-moi chez lui, sur-le-champ. — Hachez-moi en morceaux; je ne ferai pas cette lâcheté, foi de Grégoire Mâchefer ! dit l'autre d'un ton qui mit en consternation Benoît. — Grégoire, je vais donner le signal âmes agents, dit-il, et dans cinq minutes je te fais mettre les fers aux pieds et aux mains. — J'attends, dit Grégoire confondu, mais avec impassibilité.
Benoît fit un mouvement et s'avança sur la route comme pour appeler, mais Grégoire ne bougea pas. — Écoute, dit-il, je respecte ta fidélité; mais tout peut s'arranger très-bien... Te charges-tu de porter une lettre à Lecerf? — Oui, monsieur... mais à condition que je ne serai pas suivi. — J'accepte ta condition; mais j'en fais une à mon tour : je recevrai demain une réponse, poste restante, à mon adresse Simon Favert. — Je ferai la commission.— Sois fidèle à ta parole , Grégoire; maintenant tu me connais, et tu sais que je puis te découvrir dans les entrailles de la terre pour te ramener au bagne... attends... je suis à toi en quelques minutes.
Benoît écrivit au crayon une lettre courte, mais sufiisante, et dont l'effet devait être remarquable.
— Voilà ce qu'il faut porter tout de suite à Lecerf, dit-il en la remettant à Grégoire Mâchefer , après quoi il fit un geste mêlé de menace et de bienveillance , et, sûr d'être obéi , il s'éloigna du domaine de Bougival. Grégoire vit Benoît disparaître sous les arbres de l'ancienne route. Cette disparition lui rendant sa liberté, sans perdre une minute, il courut à la station du chemin
de fer, arriva en quinze minutes à Paris , prit un cabriolet dans la rue d'Amsterdam et descendit aar le boulevard du Temple, une demi-beure après son départ du cbâteau; l'espace avait été franchi au vol de la vapeur et du cheval , deux ailes de Mercure, que tout le monde porte aujourd'hui à ses talons.
Grégoire monta par une ruelle basse à un chantier de construction , où il trouva , au milieu des ouvriers et des décombres, le marin Bfaurice Aubigny , couvert d'une blouse poudreuse, et surveillant les travaux d'un œil de propriétaire. Le jeune homme réprima avec énergie une émotion , m voyant Grégoire dont la mine n'était pas rassurante, et se mettant à l'écart, il lui dit d'un ton empressé : — Il y a du nouveau, sans doute, et du fâcheux, je le vois à votre air. — Pardon, monsieur Maurice, dit Grégoire ; il faut que je parle à M. Leeerf tout de suite. — Eh bien! allez, dit Maurice, il n'y a aucun risque. Les ouvriers ne travaillent plus dans le jardin. La salle de billard est finie. J'ai même fait poser le billard hier. On travaille au troisième étage, maintenant. Ma maison sera habitable dans deux mois.
La salle de billard était construite isolément au fond de cette cour pleine de hautes herbes, où Grégoire Mâchefer avait trouvé l'issue du souterrain. On comprend sans trop longues explications que Grégoire s'étant mis au service des Aubigny, dans ce moment terrible où Leeerf redoutait d'être pris à Bouf ival et partout ailleurs, avait proposé un asile sûr, où l'œil de la police ne pénétrait pas. Maurice , venant en aide à son cousin , avait acheté, comme c'était alors la mode, sous son liom ce chantier où une construction allait se faire. Grégoire avait reçu pour ce service plus d'argent que la trahison ne lui en aurait donné. Un mur épais , nouvellement bâti , sépatrait le caveau de Grégoire des galeries souterraines fréquentées par Rousselin. Le maître et l'élève n'étaient séparés que par ce mur, et grâce à la discrétion à la fois honnête et intéressée de Grégoire, les deux proscrits, ces deux morts vivants, ne se doutaient pas qu'ils vécussent en voisins.
Grégoire passa sous le billard , ouvrit une petite trappe qu'il avait construite lui-même, avec un art infini , et descendit m souterrain.
L«cerf était étendu sur une couchette, dans une petite cham^ bre que nous connaissons déjà, et qui depuis bien des siècles, sans doute, recueillait des héritages de proscription, d*ennui et de désespoir.
Grégoire raconta brièvement tout ce qui venait de se passer au château de Bougival, et Lecerf écouta ce récit avec calme, et môme avec une certaine satisfaction. — Je savais, dit-il, que cet homme était sorti du bagne; mais, dans la même lettre qui m'instruisait de l'évasion, il y avait sans doute une erreur. On ip'afr firmait que l'évadé était parti pour les colonies indiennes. — r Gomment, dit Grégoire en se frappant le front,, cet homme qui m'a fait une si belle peur ce matin est un forçat évadé. — Sansi doute, dit Lecerf, mais n'ayez aucun regret de ce que vous avez fait ou dit en cette occasion. Je vais envoyer de l'argent à cet homme , et il ne nous nuira point ; il ne peut pas nous nuire d'ailleurs... Ensuite je le préviendrai que, dans le cas où j'aurais besoin de lui, je lui écrirais poste restante, sous le nom de Simon Favert, qui est le sien aujourd'hui... A propos, Grégoire, vous n'avez plus eu de nouvelles de ce Vignoret? — Non, mon-r sieur Lecerf. J'ai un grand intérêt à fuir cet homme ; aussi j'évite toujours de passer sur le boulevard voisin, et devant les vitres du café Boucherat. — Croyez-vous que ce Yignoret ait conçu quelque soupçon en voyant bâtir ce mur qui le sépare de seï caveaux? — Aucun soupçon, monsieur Lecerf; voici pourquoi : M. Vignoret a vu lui-même de ses propres yeux commencer les constructions de la cour et du terrain à bâtir : eh bien 1 il ignore que ce chantier à changé de propriétaire , et il croit naturellement que ce mur a été bâti , avec la maison nouvelle , comme clôture nécessaire et trop négligée jusqu'à présent. — Grégoire, dit Lecerf en baissant la voix, je ne sais si je me trompe, mais la nuit dernière encore, j'ai entendu des pas et comme des coups
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de marteau sourds, là, derrière ce mur nouvellement bâti. Je ne crois pas être poltron, eh bien 1 ces bruits sont effirayants à entendre, et quand je dors, je me réveille en sursaut. — C'est q[ae, voyez-vous, monsieur, il y a beaucoup de souterrains, comme je vous Tai dit , dans le voisinage, et le bruit qui se fait à deux mille pas dlci peut se prolonger d'échos en échos, et faire croire qu'on le fait à votre oreille. Croyez-en mon expérience. J'ai habité longtemps le Paris souterrain , et je connais tous les mystères d'acoustique. On voit, monsieur Lecerf , que vous n'avez jamais habité que la surface de la terre. Mais on finit par s'habituer à tout. — C'est bien, Grégoire, tu peux te retirer. — Où, monsieur Lecerf? — Mais, à Bougival. — Ah! voilà une chose que je ne ferai pas ; il y a du danger pour moi. Je ne vois pas encore trop clair dans mon affaire de ce matin. Si tout cela était un piège de la police ; si j'allais être coffré comme un cison ! — Il n'y a pas de danger, Grégoire ; mais enfin, puisque tu as des craintes, je les respecte. Tu es libre de rester avec moi. D'ailleurs, j'aurai peut-être besoin de toi ici. — Oui, j'aime mieux mon souterrain maintenant , et je vous ferai compagnie , monsieur Lecerf. Vous devez vous ennuyer souvent; nous causerons. J'aime mieux ce caveau , où je suis mon propre esclave, que l'air libre qui peut me priver de ma liberté. — Ce voisiu Yignoret m'inquiète toujours beaucoup, dit Lecerf en prêtant l'oreille ; à quelle espèce d'hommes appartient-il , ce monsieur Vignoret? — C'est un antiquaire. — A-t-il l'air antiquaire?— Oh! oui, monsieur Lecerf... C'est un liomme d'im âge très-mûr, qui aime à lire les vieilles inscriptions des murs, et à examiner la forme des piliers. C'est sa passion. Je le crois peu riche et rentier. Il écrit, m'a-t-il dit, l'histoire d'un fameux prisonnier nommé Latude , qui s'échappa de la Bastille , et vint par les égouts se cacher dans ces souterrains. Il aurait pu y vivre tranquille, comme vous et moi, mais il était amoureux d'une femme qui demeurait rue Contrescarpe ; et comme cette femme n'ai' mait pas les souterrains , Latude était obligé de quitter sa re-
traite pour aller voir ses amours. Un jour la police le prit comme il sortait de Végout des Tournelles, et on le transporta au Donjon de Vincennes, d'où il parvint encore à s'échapper. La vie de ce Latude a fait impression sur notre voisin Vignoret et il l'écrit en ce moment. Que voulez-vous que fasse un rentier qui s'ennuie? il est obligé de se faire auteur. — Grégoire, dit Lecerf d'un air pensif, un homme seul et surtout un rentier du Marais, n'est pas à craindre ; et comme je m'ennuie beaucoup aussi, moi, je voudrais trouver un moyen de voir ce monsieur Vignoret. — Mais, monsieur Lecerf, c'est fort difficile, maintenant surtout qu'on a bâti ce mur. — Oh! l'obstacle n'est pas là... je trouverai bien un moyen de faire une brèche à côté du mur, là, dans cette vieille bâtisse tout humide... En dix coups de pioche, nous aurions bientôt fait un trou à nous deux... — Monsieur Lecerf, Votre idée est folle... dit Grégoire étonné : comment 1 nous avons fait des efforts inouïs pour acheter une maison, vous trouver un asile, vous mettre en sûreté, et maintenant, vous voulez vous trahir vous-même et vous montrer à quelque voisin bavard! Vraiment, je ne vous comprends pas. — Eh bien ! tu vas me comprendre, dit Lecerf d'un ton décidé.
La Yle do tombeau»
— Écoulez-bien ceci , poursuivit Lecerf, après un instant de silence , si je consens à m'ensevelir vivant dans ce souterrain , c'est à condition que j'y trouverai la tranquillité de la tombe : si , au contraire, je ne trouve dans ce sépulcre que des inquié-
tudes, des alarmes, des insomnies, je renonce à eet état absurde qui n*est ni la mort, ni la vie, et je me classe tout à fait parmi les défunts avec un déjeuner à Farsenic... — Oh 1 monsieur lecerf !.dit Grégoire avec un y rai sentiment de tristesse, quelle affreuse idée vous avez là ! — Ne m'interrompez point, Grégoire, poursuivit Lecerf avec le plus grand calme ; sHl faut que je resta ici pour sauver mon honneur et m'épargner une infamie, même non méritée , je veux au moins connaître nettement tous les périls et tous les avantages de mon habitation : je ne yeux pas être pris une belle nuit dans mon lit par quelq[ue fantôme policier qui fera un trou dans ce mur. A Paris, la police sait tout; elle connaît tous les souterrains ; elle sait que ce sont des liens d'asile pour les proscrits de la justice , et , à coup sûr, elle envoie ses sbires sous le pavé comme sur le pavé de Paris. — €'e8t une erreur, interrompit Grégoire avec timidité, vous faites trop d'honneur à la sagacité de la police ; elle a bien assez à faire avec ce qui se passe dessus pour se soucier de ce qui se passe dessous... Écoutez bien ceci, monsieur Lecerf ; c'est une bistoire récente qui court les prisons et qui est très-vraie. En IB^, un homme très-connu a écrit au préfet pour lui proposer de Ini faire connaître tout le Paris souterrain, moyennant une récompense qui était bien due à ses recherches et à ses travaux.
Cela méritait d'être pris en considération ; mais ceux qui administrent ne veulent pas accepter plus de soucis que n'en avaient leurs prédécesseurs, parce que les appointements sont les mêmes. On ne répondit donc pas à cette proposition, renouvelée trois fois. L'auteur la présenta au ministre ; mais le ministre s'occupait toujours d'élections. 11 ne répondit pas. Enfin il écrivit au roi, et il reçut, trois mois après, une réponse d'un secrétaire qui lui disait que ces choses-là ne regardaient pas Sa Majesté, et qu'il fallait s'adresser au préfet de police. Voilà comment on travaille en France ; personne ne le sait mieux qne certaines gens qui en font leur profit.
— Eh bien 1 je suis parfaitement de ton &vis, Grégoire, j'^'
SALONS Èï SOUTERRAINS DK PARIS. ' 267
mets que la police ne se mêle pas du dessous, et qu'elle surveille même très-mal le dessus ; mais ces certaines gens dont tu parles, ces certaines gens qui font profit de cette surveillance incomplète, sont plus à craindre pour moi que la police. Ces souterrains, où tu m'as fait réfugier, ont des habitants. Toi-même, tu as paru t'en méfier, puisque, d'après tes conseils , on a bâti ce mur, qui me sépare des galeries voisines, mais qui n'est pas assez épais pour empêcher le bruit des pas , les paroles , les souffles même d'arriver aux oreilles ; car il y a dans la filiation des échos souterrains d'incompréhensibles mystères. Un mur comme celui-ci est diaphane comme une pièce de mousseline déployée. Que diable ! je ne suis pas un novice dans la spécialité souterraine; j'ai fait mes études en ce genre, moi aussi, et quand j'écoute, la nuit, les bruits qui courent à cent pieds de profondeur, j'écoute bien, mon oreille ne me trompe pas. Ainsi, Grégoire, la nuit dernière, la main d'un homme a heurté ce mur de l'autre côté, comme pour en sonder la profondeur ; j'ai entendu aussi la chute d'un corps, et le coup a résonné lourdement, comme à dix pieds de profondeur sous mon lit. Vous avez beau établir des séparations de maçonnerie , elles n'intercepteront rien ; il y aura toujours communication inférieure et trahison...— Mais, permettez, monsieur Lecerf, dit Grégoire ; en raisonnant ainsi, vous ne trouverez de tranquillité nulle part en France. Alors iï serait plus simple de passer en Belgique ou en Angleterre. — Non, ce n'est pas simple du tout. D'abord je cours la terrible chance d'être arrêté aux frontières et de m'entendre dire : Ah ! vous étiez donc bien coupable, puisque vous émigrez?... Ensuite, au bout de six mois de séjour à l'étranger, tout le monde saura que je suis un assassin contumace et réfugié. J'aurais beau leur crier en allemand et en anglais que ma fuite est une précaution, et que j'eusse fait la même chose si l'on m'eût accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame, personne ne me croirait , ou tout le monde ferait semblant de ne pas me croire, ce qui est la même chose. On me traiterait en lépreux,
on me regarderait de travers, on me fermerait toutes les portes, et j'aurais la police étrangère sur mes talons ; on veillerait sur moi comme sur un meurtrier d'habitude, que ses protubérances phrénologiques poussent au crime en tout temps et en tout pays. Oui, le parti que j'ai pris est le seul bon. Je me suis mis au rang des morts ; mais encore une fois, je tiens à vivre en pleine 4ccurité dans mon tombeau. — Monsieur Lecerf , dit Grégoire, tout ce qu'un homme peut faire pour vous donner cette sécurité, je le ferai, comptez sur moi. — D'abord, Grégoire, tu vas pofter une lettre poste restante... — Oui, je le sais, monsieur Lecerf. — Approche ma lampe , et donne-moi du papier et une plume... Je veux, quoi qu'il arrive, après quinze jours, avoir ici tous mes petits agréments d'homme enseveli... il me faut des meubles, des tentures, des glaces, des tapis, tout le luxe des vivants heureux !
En parlant ainsi, Lecerf écrivait sa lettre à Benoît.
— Vous n'avez qu'à ordonner, monsieur Lecerf, dit Grégoire, et bien avant quinze jours vous serez logé ici comme j'ai entendu dire quelquefois que l'était M. Ouvrard dans sa pmou pour dettes... seulement, il vous faut un meuble... vivant... trèsdifficile à trouver... — Oui, la comparaison est juste, dit Lecerf: la nuit, vous aurez soin de tenir ouverte la trappe de la salle de billard pour donner de l'air extérieur à mon appartement. — Je n'y manquerai pas, monsieur Lecerf. Comptez sur mon zèle. — Voici deux lettres qu'il faut porter tout de suite, Grégoire; Tmie est pour... Simon Favert, et l'autre pour ma femme... J'écris au démon et à l'ange... Dis en passant là-haut, à mon cousin Maurice, de veiller sur le billard en ton absence, et de descendre au premier moment, car je veux lui parler avant de prendre un peu de sommeil... La nuit dernière, mon voisin le fantôme na pas voulu me laisser dormir.
Le billet que Lecerf écrivait à Benoît était ainsi conçu :
« Ni ton ami, ni ton ennemi; et comme la fatalité nous a fait
» une cause commune, vivons en bonne intelligence, et défen-
» dons-nous contre une société qui nous poursuit injuste-
» ment.
» Voici, en attendant mieux, dix chiffons de mille pour tes
» besoins urgents ; viens tous les lundis, les mercredis et les
>. vendredis réclamer une lettre poSte restante; tu en trouveras
» toujours une. L'argent ne te manquera jamais. Compte sur
» moi. En ce moment, j'organise ma sécurité. A mon premier
» jour de réception je t'inviterai à venir me voir. Ce sera
» bientôt.
Maurice Aubigny était un de ces rares jeunes hommes qui s'instruisent par leurs fautes et qui, avec les sottises de leur passé, organisent leur bonne conduite de l'avenir. En un mot, le jeune marin savait se faire une vertu de l'expérience. 11 devenait homme mûr avant l'âge. Dévoué de cœur et d'âme à sa famille, Maurice avait compris toute l'étendue de ses devoirs, et rien ne pouvait être au-dessus de son courage dans l'œuvre de son dévouement. Lancé par hasard dans la maison d'une femme d'une frivolité trop mondaine ou trop coquette, il s'était réveillé ou endormi avec un de ces amours vulgaires qui sont les rêves de l'adolescence, et n'ont rien de sérieux quand ils sont combattus.
Maurice avait oublié Augusta, comme un marin oublie l'éçueil qu'il a côtoyé, lorsque son cousin Lecerf lui fit une confidence étrange , et que pouvait seule justifier la position du proscrit. Maurice se résigna, car à la première objection, Lecerf arma un pistolet, et jura d'en finir avec une vie intolérable, et' de laisser l'embarras d'un cadavre à ses héritiers.
Cette confidence va trouver son explication dans la scène qui va se passer le même jour entre Maurice et Augusta , car une heure après le jeune homme se présentait chez l'actrice.
La jeune femme reçut le marin avec cet air glacial qu'on ac-
corde aux amoureux qui se découragent trop vite, désespèieut du succès et se consolent de leur désespoir.
— Écoutez-moi, madame, lui dit-il, je ne viens pas ici pour mon propre compte, mais je yiens pour obéir aux ordres d'un ami, dun parent... Youlez-Yous être riche, madame? — Belle demande I Trouvez-vous beaucoup de femmes qui répondraient non ? — Eh bien 1 madame, voici ime lettre que je me suis chargé de vous porter à regret, parce que j'ignore tout ce qu'elle contient ; mais je suppose qu'il y a une fortune pour vous dans cette feuille de papier. — Et d'où me vient cette lettre, M. Aubigny ? — Devinez, madame. — Oh ! je n'ai pas le temps de deviner... Dites-le-moi tout de suite. — Ouvrez la lettre, et vous verrez.— Non ; je reçois trop de lettres mal écrites, et qui me font mal aux yeux. Je ne lis que les lettres que j'ai déjà lues avant de les ouvrir. — Celle-ci est de mon cousin Lecerf. — Ah ! maa Dieu! s'écria Augusta, c'est son testament 1 — ^Oui, madame, vous l'avez dit; vous comprenez bien que je ne me- serais point chargé d'une lettre d'amour. — Une lettre d'amour d'un mort l Ah 1 par exemple, monsieur Maurice, vous auriez eu de \a i^ine à me l'apporter 1 — C'est très-juste, madame ; mon cousin est mort, mais il jtous écrit. — ^Voyons 1 ne plaisantons pas ainsi sur ce pauvre Lecerf... Savez-vous bien que je l'ai pleuré une henret C'est beaucoup pour une femme qui rit toujours. — Voulez-vous bien prendre connaissance de sa lettre ou de son testament, comme vous voudrez ? Je tiens à remplir scrupuleusement ma commission et à me retirer. — Donnez-moi donc ce papier, monsieur... il n'est pas lourd... vraiment la Banque ne l'a guère chargé... — Hais, si c'est un testament, vous serez renvoyée au notaire, madame. — Tiens! il a raison... Au reste, comme je nai jamais eu d'héritage, je ne me connais pas en testament... Lisons.
Elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
« Mon cousin était le seul homme que je pouvais envoyer
» chez vous avec une lettre ; mais il ignore ce qu'elle contient. y> Je craignais sa délicatesse, et je ne lui ai fait ma confidence » qu'à demi... »
— Mais il n'y a pas de date à cette lettre I dit Augusta ; est-ce une lettre qu'il m'a écrite avant sa mort? — Non, madame, il vous l'a écrite hier. — Allons doncl Étes-vous fou? C'est une vieille lettre que vous m'apportez là ! — Lisez jusqu'à la fin, madame ; tout peut-être va s'éclaircir. — Lisons jusqu'à la fin.
« Madame, je suis proscrit pour un crime politique, et je me
» suis retranché du nombre des vivants. Ce n'est pas le monde
» qui me manque dans ma retraite, c'est vous. Je sens que ma^
» vie souterraine ne sera pas longue, et toute ma fortune ap-
y> partiendra, après ma mort, à la femme qui passerait auprès
» de moi le peu de jours que Dieu me réserve... Voulez -vous
» être cette femme ? Je suis ce proscrit condamné à mort, avec
» un sursis très-limité. Votre réponse réglera ma prochaine dé-
» termination.
— Il n'est pas mort ! dit Augusta, en laissant tomber la lettre et en regardant Maurice avec des yeux effarés. — Eh ! vous le voyez bien, madame !... êtes- vous contente de lui? — ^Je suis charmée d'apprendre qu'il n'est pas mort, ce pauvre Lecerf I... Tiens, c'est drôle ! j'ai rêvé de lui la semaine dernière... nous dansions au Ranelagh, et il me disait : Je vous enverrai demain un cheval et un coupé... J'en aurais bien besoin, de ce cadeau!... Ah! il n'est pas mort! Il est proscrit... Mais il me semble qu'il ne se mêlait guère de politique, de son vivant... et alors, toute cette histoire de duel était un conte... Fiez- vous aux histoires!... Moi, je ne crois plus à rien, excepté à madame Delille; elle a reçu des étoffes de Lyon d'une beauté
inouïe, mais d'une cherté plus inouïe encore... J'aurais bien besoin de la fortune de Lecerf, mais elle est trop dure à gagner... Quel trou habite-t-il, votre proscrit de cousin ? — Ah 1 ceci est un secret, madame, et ce n'est pas moi qui le trahirai. J'ai obéi de très-mauyaise grâce à mon cousin, parce qu'un secret... — Vous êtes lin impertinent, Monsieur! interrompit Àugusta. Pour qui me prenez-yous?
Sachez quMI est des femmes Qui savent garder un secret,
comme dit un vieil opéra que chantait ma grand'-mère. Lair est assommant comme tout, mais la pensée est bonne... Au reste, dites à Lecerf que je suis enchantée de le savoir vivant, mais que je n'accepte pas sa proposition. Je suis toujours prête à partager son bonheur, mais il me répugne de m'enterrer vive comme une Vestale .. J'ai toujours plaint les Vestales... Ma grand'-mère a joué Julia à Bordeaux, en 1812... A propos, pourquoi ne reprend-on pas la Vestale à l'Opéra ?... H iauX que j'en fasse parler à M. Léon Pillet... Dites à Lecerf que je connais beaucoup un chef de bureau, qui est plus ministre que le ministre, comme tous les chefs de bureau , et que je le ferai rayer delà liste de proscription à la Saint-Philippe... L'autre jour, j'ai fait donner un bureau de tabac à un financier qui m'a prêté mille écus à soixante pour cent. Il est vrai que je ne les rembourserai jamais, ce qui met l'affaire au pair, sans agio. — Y a-t-il une réponse à rendre à Lecerf? dit Maurice en se levant comme pour prendre congé. — Une réponse toute simple: je vous l'ai dite déjà : je refuse... Lecerf me connaît bien. Je suis libre comme l'oiseau des arbres ; je déteste les cages. le moindre barreau me ferait fuir au bout du monde. Il me faut le boulevard, la foule, le bruit, l'enivrmnent, les chevaux, le théâtre, le restaurant, la table, le bal, les visites, les amoureux, les artistes, les, coulisses, le soleil, les bougies, les parfums, tout ce
qui nous emporte dans le tourbillon d'or et de soie, et nous fait vivre dans l'extase, et nous étourdit sur la pensée de la mort 1... Voilà ma réponse... Monsieur Maurice Aubigny, je suis votre servante, Augusta.
La jeune femme fit sur ces mots une pirouette délicieuse, ouvrit une porte, comme on Tenfonce, et disparut.
Ce ne fut qu'avec des précautions infinies que Maurice transmit à Lecerf la réponse d'Augusta; mais malgré ces précautions, le prisonnier devina tout, et un profond abattement le saisit. Une vie affreuse, une série de jours ténébreux se déroulait devant lui, et quelquefois il se surprenait enviant le sort de sa femme, qui, sous le nom de sœur Brigitte, s'était vouée à une vie entière de souffrance, de dévouement et de résignation, dans le plus hideux des hôpitaux. — Elle voit l'air, le ciel, la lumière, se disait-il ; elle est au milieu des vivants ; elle respire le souffle du golfe ; elle a une foi vive ; elle attend de Dieu une vie meilleure ; elle est persuadée qu'il lui sera tenu compte là-haut de tout ce qu'elle souffre ici-bas. Gomme elle est heureuse de croire, cette pauvre femme ! Le doute est le commencement de la mort !
Et dans les lettres qu'il. écrivait à sa femme, il la louait avec enthousiasme de sa résignation, et la priait de lui envoyer un peu de ce noble courage qu'elle devait montrer toute sa vie, au chevet du lit des galériens. Clémence pleurait à l'écart, en lisant les lettres de son mari, et son cœur se brisait à l'idée de n'ôtre pas auprès de lui pour lui prodiguer ses consolations.
Revenons à Toulon.
Clémence Aubigny, ou plutôt sœur Brigitte, y portait la peine de son dévouement. Les fonctions de sœur servante à l'hôpital du bagne ne sont pas de celles auxquelles se plie aisément et impunément une femme habituée au comfortable du luxe parisien. La santé de sœur Brigitte dépérissait chaque jour. Son estomac délabré ne pouvait supporter la nourriture grossière des galériens; l'excès du travail avait miné ses forces. Ses traits
2lh SALONS ET SOUTERRAINS DB PARIS.
p4les et amaigris révélaient les souffrances inténetireft qm la minaient sourdement et menaçaient sa vie. D'ailleurs, après l'heureuse évasion de Benoît, sa mission était terminée. Elle attendait une occasion favorable pour quitter Thèpital sans éveiller les soupçons.
Après avoir lu plusieurs lettres douloureuses de Lecerf , il n'y avait plus d'hésitation possible. La position malheureuse de son mari lui traçait une nouvelle iigne de conduite et loi imposait de nouveaux devoirs. Nulle considération n'aurait pu la retenir davantage à Toulon. Cependant il fallait qu'on ne pénétrât pas ses desseins. Pour partir du bagne elle usa donc de ruse. Elle fit appeler le vénérable aumônier et lui dit : — Mon père, le suicide est un grand crime aux yeux de Dieu. J'avais cru pouvoir, sans péril pour mon existence, m'associer aux travaux des saintes filles qui se dévouent au soulagement des forçats malades. Aujourd'hui, je le sens, mes forces sont à bout. J'ai eu le malheur d'être riche; on m'a élevée avec trop de délicatesse, et ces fonctions pénibles achèveraient de détruire une sâaté déjà profondément délabrée... Avant de prendre une résolution décisive, j'ai voulu cependant vous consulter, mon père; vos conseils toujours sages guideront ma détermination. — Je ne pois, ma Sieur , répondait l'aumônier , qu'approuver une résolution prise après des efforts trop généreusement tentés peut-4tre... Je dois le dire, Dieu, qui prescrit des abstinences et des mortifications, n'a jamais voulu que ces abstinences et ces mortifications pussent porter préjudice à notre santé. Quittez cet hôpital, puisque les fonctions de sœur servante sont au-dessus de vos forées. Vous emporterez avec vous les regrets de tous ceux qui vous ont vue accomplir votre œuvre de charité ; les regrets aussi de tous les malheureux de Toulon dont vous avez été la Providence. — Oh ! mon père,- en quittant l'hôpital du bagne, je ne renonce pas à la joie et à la consolation suprême de la richesse. Je n'ti garde de renoncer au soulagement des malheureux. — Vous avez raison, ma sœur, faire le bien est une joie et une consola-
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lion. — Oui, mon père. Voici donc ce que j'ai résolu, et dans cette œuvre nouvelle j'ai besoin de votre concours ; vous ne me ferez pas défaut, j'en suis sûre. — Dites, ma sœur. — J'ai remarqué qu'il y avait ici beaucoup de récidivistes, et j'en ai cherché la raison. Je crois que cela vient de ce que la société ne facilite nullement aux forçats libérés les moyens de devenir honnêtes. — C'est vrai. — Ils sortent d'ici sans argent, sans ressources, sans moyens d'existence, et souvent ils n'y reviennent que parce qu'ils trouvent au moins ici une nourriture suffisante pour eux et un abri contre l'intempérie des saisons. — Votre observation est tellement juste, ma sœur, qu'hier encore on nous a ramené un pauvre diable qui nous avait quittés il y a eix mois à peine. Ne trouvant à s'occuper nulle part, il avait volé pour être reconduit ici. — Eh bien I mon père, quand je sortirai de cet hôpital, je laisserai entre vos mains vingt-cinq mille francs. Vous les donnerez pièce à pièce aux vingt-cinq forçats prêts à être libérés qui vous paraîtront en devoir faire le meilleur usage. De la sorte, ils seront à l'abri des premiers besoins et pourront aviser à se faire une existence heureuse et laborieuse. — J'accepte avec plaisir votre mandat, ma sœur, et au nom des vingt-cinq heureux que je ferai , je vous en témoigne une grande reconnaissance. Vous avez eu là une excellente idée. C'est un germe qui, je l'espère, portera de bons fruits. S'il y][avait beaucoup de charités intelligentes comme la vôtre, nous aurions bientôt moralisé le bagne et régénéré la société.
La conversation de sœur Brigitte et de l'aumônier se prolongea encore sur ce sujet; puis ils revinrent au projet de départ de Clémence. Tout fût arrangé et convenu entre eux, de telle sorte que le soir même sœur Brigitte put annoncer son départ aux autres sœurs servantes. Il était fixé au lendemain.
La scène des adieux fut déchirante. Les larmes coulèrent nonseulement des yeux des sœurs servantes, mais aussi des yeux de ces hommes dont Clémence avait si longtemps calmé les dou-
leurs avec une charité sans égale. Sœur Brigitte partait et les re^ grets de tous la suivaient, mais à tous elle laissa les souvenirs de sa bonté et de sa bienfaisance. Aux sœurs servantes , elle donna des objets pieux, livres, croix et reliquaires, et dans Toreille de chaque malade, elle laissa tomber, pour la dernière fois, de sa voix mélodieuse ces paroles douces et affectueuses qui sont le baume de la souffrance.
Quatre jours après, madame Lecerf arrivait à Paris en chaise de.poste.
l. De son cousin Maurice, dont le dévouement égalait rintelUgence et Tintrépidité, elle apprit tout ce qui s'était passé pendant son absence. Sa relation terminée, Maurice Aubigny, cédant aux instances de sa cousine, la conduisit à la maison du boulevard, et, soulevant la trappe, la laissa pénétrer dans le souterrain.
Lecerf était seul ; il cherchait à distraire ses nombreux loisirs par la lecture de livres peu amusants, mais réputés instructifs; ou bien il ornait ses étranges appartements comme s'il eut du les habiter toujours. Il arrangeait les plis des tentures, posaâlles tapis, faisait jouer dans les glaces la lumière de ses flambeaux.
L'arrivée de sa femme suspendit ses occupations. Lecerf attendait Grégoire ; en relevant la tête, il aperçut madame Lecerf et poussa un cri. — Gomment! vous ici, Glémence? — Oui, mon ami. En recevant vos lettres, j'ai compris que de nouveaux devoirs commençaient pour moi, et j'ai quitté Toulon. Je viens ici m'enfermer avec vous. — Vous enfermer ! Y pensez-vous? Je ne le souffrirai jamais. Vous ne savez pas ce que vous voulez faire.— Que vous importe, mon ami, si je le fais? — Mais, Glémence. avez-vous réfléchi à ma position? elle est horrible: c'est une mort continuelle, et pouvez-vous consentir à mourir continuellement avec moi ? — J'y consens, dit Glémence avec énergie. — Attendez encore. Vous ne savez pas tout. Gette maison que Maurice fait bâtir ne sera jamais terminée. On abandonnera bientôt les travaux, sous prétexte de mauvaises affaires subies par l'en-
trepreneur. Cette maison sera une ruine inhabitée. On annoncera de temps en temps qu'on va reprendre les travaux, mais on ne les reprendra jamais. Vous comprenez bien alors, Clémence, que les voisins toujours curieux finiraient par remarquer une femme rendant de trop fréquentes visites à une ruine, et cela éveillerait des soupçons dangereux. Vous serez donc forcée à vous résigner à l'une de ces deux choses, à ne me voir jamais, ou à me voir toujours. ^— Je choisis la dernière, dit Clémence, et rien ne me fera changer de résolution. Je mourrai ici, dans ce caveau, et je jure de ne plus revoir la terre des vivants.
Lecerf prit vivement les mains de sa femme et les serra.
Maurice arriva sur ces entrefaites, et le jeune marin ne put maîtriser son émotion en voyant le courage résolu de sa cousine. — Quelle différence I dit-il, avec... — N'achevez pas, interrompit Lecerf en donnant une dernière larme à Augusta.
Dès ce moment, une vie nouvelle commença entre les deux époux. Clémence, ravie de sa position, reprit bientôt la santé que l'air de la campagne avait infusée en elle dès son enfance, et qui n'avait été altérée momentanément que par les abstinences de sœur Brigitte. Lecerf écoutait avec délices cette voix mélodieuse, qui semblait toujours celle d'un ange descendu dans les ténèbres des limbes pour consoler et affermir lestâmes privées de la vue de Dieu. Clémence, douée d'une instruction universelle et d'un esprit charmant, avait longtemps oublié et négligé ces qualités précieuses, dons du ciel et de l'étude ; mais tous ses trésors lui revinrent à la fois, et elle les employa au soulagement moral du prisonnier, son mari, qui oubliait tout dans des entretiens charmants où le cœur et l'esprit s'associaient toujours sans divorce. L'âme de Clémence, à force d'illuminer son visage, y était restée comme ime auréole ineffaçable, et la laideur avait disparu.
Le bonheur peut donc se trouver dans toutes les situations; mais auprès de tout bonheur, il y a toujours un démon qui veille. Lecerf ne subissait plus la vie, il la savourait, lorsqu'un
incident terrible vint troubler cet horizon de quaUe murs étroits où deux époux , si longtemps après leur mariage, voyaient se lever leur tardive lune de miel.
Ua iMitAme j^H» an ptége.
L'évadé Benoit ne paraissait pas à Lecerf un homme dangereux ; bien au contraire, on pouvait retirer de lui, au besoin, plus d'un service, et les bons renseignements que Clémence avait donnés sur lui, dans plusieurs eatretiens, devaient amener une réconciliation entre deux hommes que de mauvais penchants avaient unis, que la fatalité, inhérente au vice, avait séparés, et que le repentir rapprocherait nécessairement. D'ailleurs, au milieu de l'isolement où vivait Lecerf, un ami de plus n'était pas à dédaigner, tant s'en faut, surtout si cet ami offrait, outre les garanties désirables, des renseignements de conservation, puisés dans de communs et terribles souvenirs. Sous Tinspiiation de cette pensée, Lecerf écrivit un dernier billet, poste restante, à Benoît, et le pria, en lui désignant sa retraite, avec les plus minutieux détails de gisement, de venir le voir, aux pre* mières lueurs de l'aube, car les tristes locataires du souterrain, ayant des veillées fort courtes, étaient debout bien avant le lever du soleil.
A mesure que Lecerf prenait en affection deux choses : sa prison et sa femme, il songeait à diminuer les désagréments de son état, pour se faire une vie tout à fait tolérable. Avec Faide et l'intelligence de Grégoire, Lecerf éts^t parvenu à meubler
et même à décorer une chambre, où la lumière des lampes remplaçait avantageusement le soleil de l'hiver parisien. L'humidité des murs avait disparu derrière d'épaisses boiseries, dont les panneaux sortaient d'un atelier de la rue de Charonne, et que Grégoire venait d'apporter, pièce à pièce, dans son manteau. Le sol, très-bien parqueté, et recouvert, en outre, d'un tapis moelleux, n'eût pas déparé la chambre nuptiale d'une riche héritière, et le plafpnd, avec sort dôme éclatant d'étoffes de Perse, dissimulait artistement la voûte d'un caveau.
Madame Lecerf , plus heureuse dans cette prison que sous les lambris d'or du château natal, avait enfin trouvé le sourire que ne connut jamais son visage; son cœur semblait renaître dans cette vie obscure des souterrains ; le bonheur la visitait, et éïh n'eût, pour rien au monde, échangé son existence présente contre son existence passée. Elle prévenait les moindres exigences de son mari ; elle cherchait et devinait sa pensée, et sans lui faire sentir le poids d'une prévenance continuelle, sorte d'obsession qui paraît lourde à certains hommes, elle semblait toujours improviser, par hasard, le service ou la consolation, et voulait paraître officieuse, comme à son insu. Ce raffinement de délicatesse n'échappait point au mari, qui feignait aussi de ne rien remarquer, pour laisser à sa femme le bonheur de cea iijnoeentes ruses de tendresse inquiète et d'amour voilé.
Gomme nous l'avons déjà dit, un incident troubla cette sérénité conjugale, qui avait fait luire dans un caveau souterrain l'azur et le rayon du ciel.
Désireux d'agrandir son petit domaine, Lecerf, en sondant la profondeur d'un mur, entendit retentir sous sa main le bois d'une porte, dont la teinte se confondait avec la nuance du plâtre. Une légère pression du genou fit céder cette porte ; un air vif et frais arriva au visage de Lecerf, et lui fit deviner un vaste et profond souterrain. Gette découverte ne l'étonna pas, car il savait très-^bien depuis longtemps à quoi s'en tenir sur ce voisinage ; mais en se rappelant les bruits sourds et mystérieux
qu'il avait entendus souyent, il conçut un effroi très-légitime ; car, si le souterrain était habité, chose incontestable, Vexistence de la chambre de Lecerf et de sa femme n'était plus an mystère ; d'indiscrets Toisins avaient, sans doute, tout entendu à travers le bois de cette porte qui, malgré son épaisseur, n'arrêtait pas les sons et les voix comme un mur mitoyen de solide construction.
— Précautions inutiles I soins superflus ! se dit-il. Yoilà où aboutit la prudence humaine ! Pour fuir les hommes, les regards investigateurs, les questions indiscrètes, je m'enfonce sous la terre et j'y trouve des habitants, d'autres proscrits peut-être, pour m'interdire le repos. Désormais plus de tranquillité pour moi que je n'aie éclairci tout ce qu'il y a encore d'obscur... Je percerai à jour ce mystère ; il le faut !
Lecerf ne communiqua pas cette découverte à sa femme, mais il la lui fit soupçonner dans l'intention de l'éloigner d'un asile où la sécurité n'existait plus.
— Clémence, lui dit-il avec douceur, je crois depuis quelques jours que notre retraite n'est pas sûre ; nous sommes dans le voisinage d'un péril inconnu, et par conséquent plus redoutable qu'un autre , parce qu'il échappe à mon courage et à mon adresse ; je veux rester seul ici pour sonder ces ténèbres ennemies, seul je serai plus fort. Va respirer l'air des vivants jusqu'au moment où je te rappellerai auprès de moi, et ne soupçonne aucune arrière-pensée dans cette étrange confidence que la nécessité m'oblige de te faire aujourd'hui. Compte sur moi pour abréger ton absence.
Clémence s'assit sur un fauteuil, croisa les bras et inclina la tête, comme si elle eût craint d'exprimer autrement son intention de tout braver pour rester auprès de son mari. Lecerf comprit le sens de cette pose de résignation, de cette révolte soumise , et renouvela son injonction avec moins de douceur que la première fois. — Vous voulez m'éloîgner, mon ami, dit Clémence de sa voix mélodieuse, qui était le chant angélique
de l'âme, vous voulez m' éloigner, parce qu'un danger vous menace, et où irai -je, moi! et où vivrai-je, moi!
Ce monosyllabe de l'égoïsme, ce moi si révoltant, quand il est l'expression personnelle de l'amour-propre, de la fatuité, de l'orgueil, change tout à coup de nature lorsqu'il s'échappe, comme une note dolente, d'un cœur inondé d'affliction. Alors il est impossible d'écouter cette syllabe égoïste, ce moi désolé sans être ému aux larmes, sans jeter un regard de commisération poignante sur les lèvres qui viennent d'exhaler cette lugubre gamme de la douleur.
Lecerf prit les mains de sa femme dans les siennes et lui dit : — Il y a dans ta réponse une obstination si touchante, que je me refuse à la vaincre. Tu peux rester auprès de moi, ma bonne Clémence. Eh bien ! que le péril arrive ! nous serons deux ! ou, pour mieux dire, nous ne serons qu'un !
Pendant toute la journée, on ne s'entretint plus que de cela. Clémence reprit sa gaieté ^ouce et son nouveau sourire. La pauvre femme comprenait bien qu'elle n'avait pas les heureux privilèges des jeunes mariées. Dans la liberté charmante du tête-à-tête, elle se serait bien gardée de montrer ce luxe de tendresse légitime, qui n'est permis. qu'aux jolies femmes; mais elle remplaçait les jeux de la coquetterie amoureuse parla grâce de sa retenue et le charme de son esprit. On voyait qu'elle ne pensait plus à ce péril, depuis qu'il lui avait été permis de le partager.
Au milieu de la nuit, lorsque le fracas des voitures s'éteignait sur le boulevard et ne descendait plus aux échos des voûtes souterraines, Lecerf regarda sa femm^ à la lueur d'une veilleuse, et la voyant profondément endormie, il se glissa par des mouvements insensibles sur la descente du lit, s'habilla en un clind'œil à la légère, et, prenant une lampe d'une main et un poignard de l'autre, il ouvrit la porte avec une précaution extrême, et, comme il voulait donner un dernier regard à sa femme, il la trouva toute réveillée, assise sur le lit et regardant.
L'amour d'une femme n'a point de sommeil. Quelque lègeis qu'ils fussent, les mouyements de son mari avaient réyeitté Clémence et elle était debout prête à le suivre.
Lecerf lui fit signe de ne pas bouger, mais la main qui faisait ce signe tenait un poignard. Clémence désobéit avec une résolution énergique ; elle se précipita dans une robe , et courut légèrement à son mari, en lui disant avec les yeux : —Je te suivrai ! — Je te défends de me suivre, dit Lecerf d'un ton presque sévère. — Mon ami, répondit Clémence, vous êtes le courage, vous, et moi je suis la jprudence; ces deux vertus sont nécessaires dans un danger. Laissez-moi aller avec vous.
Lecerf inclina la tête et s'aventura le premier dans les galeries souterraines.
Ils marchaient tous deux avec précaution, s'arrêtaient souvent pouf écouter et regarder aux carrefours des issues étroites et noires. Une goutte d'eau tombée de la voûte, un frôlement de reptile, un grain de poussière écrasé, le moindre bruit sospeudait leur marche, et Lecerf, se faisant éclipser par un pilastre et couvrant de sa main la lumière de la lampe, ne eontmuaitsa marche qu'après s'être assuré qu'il n'y avait encore rien de périlleux à redouter dans cette nocturne et aventureuse expédition.
La main de Clémence toucha le bras de son mari comme un avertissement muet. Lecerf se retourna et vit sa femme qui portait le doigt à son oreille comme si elle eût dit : — Cette fois ce n'est pas une erreur, j'ai bien entendu.
En effet, l'écho apporta bientôt le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se refermait avec précaution. Lecerf, habitué à lacoustique des souterrains, comprit que cette porte était assez éloignée, et il opéra un mouvement de retraite vers son caveau. A quelques pas de sa retraite il se blottit avec Clémence dans un enfoncement ténébreux , éteignit la lampe et attendit. - Retenons notre souffle, dit-il à l'oreille de Clémence; ne respirons pas.
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 38d
Une pâle traînée de lumière lointaine courut bientôt sous les clefs des voûtes, et on entendit distinctement des pas. Peu à peu les ténèbres se dissipèrent, et dans une large éclaircie, pro* duite par une lampe, un homme se montra.
Le frisson de la terreur étonnée glaça les veines de Lecerf, Dans cet homme mystérieux, il avait reconnu Rousselin.
Était-ce un fantôme ? était-ce une réalité vivante , une res-* semblance, un prodige, une résurrection? Les yeux de Lecerf se refusaient à croire ce qu'ils voyaient.
Rousselin passa devant eux avec toute l'insouciance d'un homme qui n'a rien à craindre ; il se promenait dans ces sou-terrains comme dans son parc. Il ne fit un mouvement de surprise qu'en voyant une porte, inconnue encore de lui, dans ee domaine où il croyait connaître tout.
De même que le tigre qui change de caverne avance avec précaution son mufiie à l'entrée de son nouveau domicile et flaire les émanations intérieures, pour s'assurer s'il n'y a aucun locataire plus redoutable que lui, Rousselin hésita longtemps sur le seuil de cette porte avant de la franchir. Au premier pas qu'il fit dans l'intérieur, Lecerf se précipita sur la porte t la ferma et la contint, avec toute la vigueur de sa jeunesse, contre les efforts désespérés de Rousselin, bête fauve tombée dans un piège et se débattant avec la planche fatale dressée par le chasseur.
Clémence trouva dans son énergie des forces merveilleuses pour seconder son mari dans une détermination dont elle no comprenait pas bien le but.
Dans cette lutte violente, séparée par une porte, la lampe de Rousselin s'éteignit. Aucune parole n'était prononcée des deux côtés ; on n'entendait d'autre bruit que le gémissement du bois, tourmenté en sens opposé par des bras vigoureux. Quelquefois, dans un effort suprême, Rousselin prenait de l'élan et se ruait comme un bloc de granit contre la porte pour la faire écrouler sur les mains invisibles qui la défendaient. Lecerf « aidé
de sa femme et posant ses pieds robustes en étançons, soutenait victorieusement Tassaut. Dans les courts moments de trêve, Lecerf disait tout bas à Clémence : — S'il ouvre la porte, je le tue; mais je ne voudrais cependant pas le tuer : j'ai trop besoin de lui.
Cependant la nuit touchait à sa fin, et Rousselin/^ s'obsUnait à rentrer chez lui par les issues connues, se méfiant trop des inconnues, avait trouvé sous sa main des pièces de bois, et il tentait de faire une brèche à la porte, en la frappant à coups redoublés. C'était un effort suprême, et il usait, pour le mener à succès, de ses dernières forces. L'aube blanchissait en ce moment la cime des toits et des arbres du boulevard.
Benoît arrivait par la rue basse, et suivait pas à pas les indications reçues ; il traversa la cour de la maison en construction, et ayant trouvé aisément la trappe, il arriva devant la porte de la chambre souterraine, et s'arrêta tout surpris en entendant un tumulte effroyable et impossible à expliquer en pareil lieu et à pareille heure.
Rousselin , qui n'oubliait jamais ses provisions de souterrains, ralluma sa lampe pour examiner les localités, et découvrit une autre voie de salut. Il y eut un moment de silence, moment terrible et solennel! Il fut interrompu par Benoît qui frappa plusieurs coups contre la porte de la chambre. Ces coups firent tressaillir et trembler Rousselin.
Les ténèbres ayant disparu, Rousselin s'étonna du luxe qui régnait en ce lieu profond. Toutefois, sous l'éclat des tentures, des tapis et des boiseries, il reconnut la vieille chambre à couchette qu'il avait déjà visitée, et dont il avait pris la clé. Cette observation, dans cette minute brûlante, eut la durée de l'éclair.
Prompt à se déterminer dans les moments décisifs, Rousselin n'hésita pas longtemps; il ouvrit la porte et se précipita sur Benoît pour le renverser et gagner ensuite le large; mais Benoît, qui s'attendait toujours à tout, selon l'habitude des hommes aventureux, se tint ferme sur ses pieds, et arrêta Rous-
selin, en poussant un cri nerveux, un de ces cris entendus dans les rêves sinistres; il avait reconnu son prisonnier des Catacombes, son ancien maître Pritchard.
Au même instant, Lecerf, qui jugeait bien la situation, s'élança dans sa chambre et mit Rousselin entre quatre vigoureux bras. Le maître fut aisément terrassé par ses deux élèves et garrotté en un- clin d'oeil.
Lecerf était ivre de joie et, dans son bonheur, il disait à sa femme : — Nous voilà sauvés ! nous voilà libres 1
Benoît ne revenait pas de sa stupéfaction, et considérait son prisonnier, étendu sur le tapis, avec des yeux qui croyaient ne pas voir ce qu'ils voyaient.
On fouilla 'Rousselin, et on trouva entre autres choses dans son portefeuille, des papiers attestant que son domicile était élu rue de la Cerisaie, sous le faux nom de Vignoret.
Lorsque le jour fut plus avancé, Lecerf s'habilla avec soin, et croyant, avec raison, n'avoir plus rien à craindre de la justice, il courut au domicile indiqué et demanda monsieur Vignoret. On frappa à toutes les portes et personne ne répondit. Tout de suite le bruit se répandit, de porte en porte, de voisins en voisins, que monsieur Vignoret avait eu une attaque d'apoplexie dans la nuit. On s'empressa et bientôt on n'attendait plus qu'un juge de paix ou un commissaire de police pour ouvrir son appartement et lui porter secours, s'il en était temps encore. Ce fut, on le comprend, peine perdue.
Dans le souterrain, ce fut Maurice Aubigny qui dénoua cette situation avec un bonheur et une adresse admirables. Il s'empara de Rousselin, lui banda les yeux, le porta dans la rue basse avec l'aide de Lecerf, et ne lui rendit la faculté de la vue qu'en le plaçant dans une voiture bien fermée dont il se fit le cocher. Lecerf entra dans le fiacre où il devint le gardien du prisonnier. En même temps l'ordre avait été donné à madame Lecerf de quitter le souterrain et de s'installer chez les Aubigny du quartier des Bourdonnais.
La voiture ne s'arrêta qu'au Palais-de-Justice.
11 y eut entre Maurice et M. G..., magistrat spécialement chargé de ces sortes d'affaires, à cette époque, un curieux entretien. — Monsieur, lui dit Maurice, j'ai trouvé cet homme dans les décomhres d'une maison que je fais construire sur le boulevard Beaumarchais , et l'ayant reconnu pour être Rousselin, je l'ai prié de m'accompagner jusque chez vous : c'est ce qu'il a fait de la meilleure grâce du monde. — Tout cela n'est pas trèsclair, dit le magistrat en faisant rouler sa tabatière entre ses doigts. — Eh bien ! je vais l'éclaircir, poursuivit Maurice. Un homme a été condamné aux galères, sous l'accusation d'avoir assassiné celui-ci. L'affaire a fait beaucoup de bruit dans le temps. On chercha Rousselin partout, on ne le trouva pas. Il y eut des témoins qui firent des dépositions accablantes, et toutes les preuves en apparence s'élevant à la charge de Benoît l'accusé, le pauvre Benoît fut condamné et envoyé à Toulon. Que fit alors Rousselin? Il prit le nom de Vignoret, et s'établit rue de la Cerisaie, ainsi que l'attestent ces papiers trouvés sur lui. C'est une erreur évidente de la justice.. — La justice ne commet jamais d'erreur, dit le magistrat. — Je le crois, dit Maurice ; mais elle a commis celle-ci. — Comment vous appelezvous? demanda le magistrat à Rousselin. — Je me nomme Rousselin. — Les faits que monsieur rapporte sont-ils vrais?
— Oui, monsieur. — Benoît vous a-t-il assassiné? — Jamais.
— Pourquoi avez-vous pris le nom de Vignoret, qui n'est pas le vôjre? — Pour vivre tranquille. Je n'aime pas les procès, les tribunaux, les huissiers, la justice enfin, et pour me délivrer de
' tous ces soucis, j'ai quitté ma maison de l'Observatoire, et je me suis enseveli dans un coin du Marais. — Pourquoi n'avez-vo\is pas apporté au tribunal les lumières que vous aviez entre les mains, lors du procès de Benoît? — Parce que je ne connaissais pas ce procès. — Cependant les journaux doivent vour l'avoir fait connaître? — Je ne lis jamais les journaux. — Nous examinerons cette affaire, qui ne manque pas d'une certaine gra-
vite. — Je le crois bien, dit Maurice : il y a un homme aux galères, monsieur! — On verra cela! dit le magistrat en assaisonnant ces trois mots d'une prise de tabac. — Que faut-il faire, en attendant? demanda Maurice. — Attendre la décision de la justice. — Mais ce pauvre homme qui est à Toulon par décision de la justice? — Il attendra aussi. — Et vous ne faites pas arrêter provisoirement ce Rousselin? — Jeune homme, dit le magistrat d'un ton paternel, personne n'a le droit d'apprendre à la justice son devoir. Nous agirons selon notre bon plaisir, en temps et lieu... Où demeurez-vous, Rousselin? — Il demeure chez moi, reprit vivement Maurice ; et voici mon adresse, ajouta-t-il en déposant sa carte sur le bureau. — Vous pouvez vous retirer, dit le magistrat ; nous vous ferons appeler en temps utile et nous aviserons.
Maurice prit le bras de Rousselin, et le ramena dans la voiture, où Lecerf attendait.
Alors Rousselin rompit le long silence qu'il s'était imposé devant son ancien élève, et prenant un air léger lui dit : — Mon petit Lecerf, tu ne seras jamais qu'un imbécile ; on ne peut pas conduire plus bêtement une affaire , lorsqu'on est riche comme toi... Demande à ton cousin , il te dira que je viens de tout arranger là-haut. J'en serai quitte pour quelques mois de prison, et tout sera dit... Tu ne me réponds pas? Ah ! tu me traites encore en ennemi, malgré le service qui je vais te rendre!... Ce n'est pas délicat, mon petit Lecerf. — Je n'ai rien à vous répondre, dit l'ancien élève. — Eh bien! moi, je te prie de m'ouvrir cette voiture, et de me laisser sortir tranquillement, sur le Pont-Neuf où nous passons.— Vous ne sortirez pas. — Tu vas le voir! Est-ce que tu crois avoir le droit des sergents de ville, des gendarmes, des gardes de commerce, toi? Est-ce que tu peux me retenir violemment ici? Je t'en défie, toi et ton cocher de cousin. Allons, laisse-moi passer 1 — Je vous dis que vous ne sortirez pas. — Et tu crois me retenir avec tes violences? Allons donc, enfant 1 tu ne connais pas encore ton Paris... Je
passerai mal^é toi , te dis-je ! Ainsi laisse-moi aller de bonne volonté.
Et , en disant ces paroles , Rousselîn se précipitait snr les portières et essayait de les ouvrir. Lecerf, jeune et vigoureux, Venlaça de ses bras , et une lutte violente s'engagea dans la voiture.
Le plan de Rousselin était fait dès sa sortie du Palais^e- Justice. Après avoir échappé au magistrat, il lui fallait de même échapper à Lecerf. L'occasion et le lieu étaient bien choisis, et si Rousselin devait réussir , c'était certainement sur le Pont- Neuf.
-La lutte continuait, et Rousselin poussait des cris à ameuter les passants ; et ceux-ci, toujours nombreux sur le Pont-Neuf et dans les rues qui y aboutissent , s'attroupaient et regardaient passer ce fiacre avec inquiétude.
— C'est infâme, ce que vous faites-là, criait Rousselin. Vous ne pouvez ainsi retenir un pauvre homme malgré lui. Je vais appeler au secours. Ouvrez-moi, je veux sortir !
Le peuple du Pont-Neuf est un peuple à part dans Pans; il est oisif, il regarde la rivière, accompagne de l'œil les radeaux de bois , contemple la statue d'Henri IV , examine le village flottant des bains , écoute les plaideurs qui sortent de la cour du Harlay, en maudissant les juges. Ce peuple demande toujours un spectacle quelconque et s'amuse de tout ; en voyant Rousselin avec sa figure d'honnête homme, un faux cocher sur le siège et le pauvre Lecerf, pâle et convulsif d'émotion, ce peuple épousâ la querelle de celui qui poussait les cris les plus furibonds, et qui avait l'air d'un opprimé. Un s'entremit , puis deux, puis un troisième ; bientôt tout le monde voulut s'en mêler. A la faveur de cette protection puissante, Rousselin s'évada, fendit la foule, traversa le Pont-Neuf et se perdit dans la rue Guénégaud. Le peuple demandait à grands cris l'intervention de la police, mais la police se trouve rarement dans les endroits où on la réclame. Maurice, plus habitué à conduire un canot qu'une voiture, em-
SALONS ET SOUTERRAIiNS DE PARIS. 289
barrasse sur son siège d'emprunt comme il ne l'avait jamais été sur son banc de quart, fut couvert d'insultes, et craignant d'être pris à l'abordage, il fouetta ses chevaux et les précipita vers la rue de la Monnaie, suivi d'un cortège de malédictions. 11 fallait une version à cet incident. Le peuple du Pont-Neuf s'en chargea ; il fit son histoire, qui, de bouche en bouche, descendit le quai de l'École, côtoya le Louvre et les galeries, traversa la place de la Concorde et se précipita sur toute la ligne du boulevard.
On disait que deux malfaiteurs, l'un déguisé en cocher, l'autre en dandy, avaient enlevé un prince russe en plein midi , pour le dépouiller de son or et de ses bijoux, sur le Pont*Neuf, à la faveur du tumulte qui règne toujours sur ce point si populeux de Paris. Les journaux enregistrèrent ce fait, et le Moniteur le consacra officiellement. Toutes les histoires sont à peu près dans le genre dé celle^^i. Il n'y a que les romans de vrais, parce que l'histoire du cœur et des passions ne peut jamais mentir.
Bruxelles et Parts*
Sur la vaste place qui s'étend aujourd'hui devant l'église de Saint-Eustache, Lecerf avait quitté la voiture, en recommandant à Maurice d'aller l'attendre chez lui , rue des Bourdonnais, où Clémence devait déjà être rendue. Maurice ne demanda rien à son cousin, il inclina la tête, et poussa ses chevaux du côté du marché. Lecerf suivit une idée d'inspiration , qu'il ne voulait confier à personne, de peur de rencontrer^ des contradicteurs. Il se jeta dans les rués sombres et étroites qui aboutissent au quar*
tkr 4it Temple, et rentra àms le caTeaa soatermn iJbaadoBné. Là» il rallama ea lampe et pateourut toute la loBgiieiir des galeries, biea sûr de r^ieontr^ au bout le passage secret qui devait trahir la maison de Vignoret-Rousselin. La conjecture était bonne. Leeerf pénétra par ce moyen dans la maison de son ami Pritehard, et fouilla partout, dans l'espoir d'y reucoiiferw quelques pièces néoessaires et fiivorables à sa réhabilitation. Il découvrit en ^t de pféeieux documents » aus^quels il ae toueba point, et qu'il abandonna aux mains de la justice. La seule chose dont il crut devoitr s'evtparer, ce lut une coUectio» de feuilles cousues et arraehéea probablement d'^m grand fecueil sur les antiquités de Paris. C'était le vol eommis pat Hou«seli« sb^ Tardiéologue du heulevard, les premiws j^iirs de so& iu^aBation à Fentresol de la me de la Cerisaie.
Après fes événements» on tint eonseil de tui^Ile db» les Auhigny , rue des BourdcHMBaia» et oq mit en dtscuask» plusieivs moyens pDur arriver à un résultat qui rendrait le eahne ella sécurité à Leeerf et à Benoît, deux hommes qui, malgré leurs antécédents équivoques, méritaient une réhabilitation, surtout à cause de leur repentir. On provoqua d'abord une enquête sur ce M. Vignoret, et les gens de justice qui visitèrent son appartement reconnurent, en fouillant ses papiers, que ce mystérieux locataire n'était autre que Rousselin. Une dernière et décisive preuve paraissait nécessaire, et Benoît se chargea de se la procurer, dans l'intérêt commun, et mrtout dans le sien.
La tâche que s'imposait l'ex- avocat n'était pas la plus facile d^ toutes. Mââs pour réussir, il comptait sur son activité et sur ses nombreuses ressources.
Muni de ce paf^eport de Simon ïavert, Benoit monta en chemin de fer» et arriva le même ^our à Bruxelles.
ià, il s'agissâ^t de découvrir le domicile de Célestine Desglajeux , . doiU Vabsenoe avait été si préjudiciable à Benoît et à Leeerf. Trouver une femme dans une grande ville n'est pas choffS aisée ; eepend^t , Benoît ne désespéra point d'arriver i
ses fins au bout d'un certain temps : les lettres de crédit qu'il avait reçues de Lecerf mettaient à sa disposition tout l'argent nécessaire pour conduire à bien son entreprise, "et avec de l'argent habilement prodigué on réussit toujours. Les renseignements lui apprirent qu'il y avait en efief, à Bruxelles, une femme telle qu'il la désignait; une belle Française, reconnue Parisienne à l'exquise élégance de ses toilettes et de sa tournure ; elle avait fait sensation aux promenades, aux églises, aux théâtres, mais on ne la rencontrait jamais dans le monde des salons.
Les femmes parlaient beaucoup de cette étrangère dont les antécédents leur étaient inconnus , et la citaient. avec enthousiasme comme un modèle de grâce et de beauté blonde ; il était impossible, disaient-elles, de voir de plus beaux cheveux d'or fluides, un teint plus frais, des yeux plus doux, une plus éblouissante carnation. Quant à son nom, c'était un secret ; on la croyait veuve , parce qu'elle avait l'âge où toutes les jolies femmes se marient, et qu'on n'avait jamais vu le bras d'un homme noircissant la mousseline de son bras.
— C'est indubitablement €élestine Desglajeux, disait toujours en lui-m^me Benoit.
Et il inventait chaque jour, selon la méthode de son ancien mailare Rousseljn , quelque procédé nouveau pour découvrir le domicile de cette femme si nécessaire à son bonheur.
Un jour, en lisant les affiches de spectacle, dans les galeries de Saint-Hubert , Benoît apprit qu'on devait jouer la tragédie de Lucrèce, le soir même. Cela lui donna une idée.
— Si cette étrangère, se dit-il , est réellement Célestine, et si elle va quelquefois au théâtre, à coup sûr elle ira voir Lucrèce, pour se donner ces émotions que les femmes recherchent toujours au théâtre, surtout quand la position des héroïnes scéniques ofifre quelque analogie avec la leur.
On voit que la sagacité de Benoît ne laissait rien échapper, ne négligeait rien.
Le soir, il loua une de ces loges obscures, où se placent eeux qui veulent voir sans être vus, et s'y installa seul, dans le fond, sa lorgnette à la main. A mesure que la tête d'une femme paraissait dans une loge, Benoît Tencadrait dans son Terre, et l'examinait avec une attention poussée jusqu'au scrupule, carie visage de Gélestine était reconnaissable, même à l'œil nu, et du premier coup d'œii, surtout pour Benoît, qui avait nourri une passion secrète qui jamais n'avait osé se faire jour, à cause de la formidable rivalité de Rousselin.
Le rideau allait se lever, quelques violons jouaient une espèce d'ouverture , lorsqu'une loge modeste s'ouvrit aux premières ; deux femmes entrèrent : lune resta dans le fond , comme une suivante de tragédie, l'autre se plaça sur le devant, dénoua la mentonnière de son chapeau pour le donner à l'ouvreuse, et mit en exhibition une chevelure opulente qui ressemblait à une cascatelle d'or.
Toutes les lorgnettes prirent le chemin de cette loge, mais le rideau se leva au même instant et débarrassa la jeunefenunede c«tte cruelle et unanime curiosité.
Benoit n'eut pas besoin de sa lorgnette cette fois ; ses yeox suffirent. Il s'admira d'abord lui-même, comme sagace inventeur de procédés ingénieux; puis il admira Gélestine, dont la beauté lui parut plus éblouissante qu'au charmant cottage de Saint- Mandé ; seulement, la pose et l'expression du visage de la jeune femme avaient un caractère très-prononcé de mélancolie; chose facile à expliquer dans une soirée de théâtre et devant une oeuvre historique qui lui rappelait de tristes et d'affireux souvenirs.
Au dénoûment , une pâleur très^sensible couvrit l'incarnat enfantin du visage de Gélestine, et on put même remarquer le frisson qui agita toutes les franges de dentelles de son corsage, comme on voit les ailes charmantes des loris frissonner, dans toutes leurs plumes , sous une impression de terreur. Puis un mouchoir, léger comme la vapeur qui se détache d'un nuage de
lin dans un ciel d'été, passa deux fois sur les yeux de la belle étrangère, et recueillit, sans dout«, quelques perle» humides distillées par la douleur. Le rideau tomba, et la sérénité parut revenir dans rhorizon de cette loge. On était venue pour chercher une émotion de souvenir ; le but était rempli , il n'y avait rien à attendre de plus. Déjà se faisaient les préparatifs de départ, quoique le spectacle ne fût pas terminé.
Benoit avait prévu cette retraite prématurée; il était sorti de sa loge avant la catastrophe de Lucrèce, et il se promenait dans le corridor des premières , ne sachant trop ce qu'il devait résoudre dans une circonstance si délicate, et devant une femme qui semblait vouloir se faire une vertu de son isolement.
Gomme il attendait une décision inspirée, la porte d'une loge s'ouvrit, et Célestine parut dans le corridor, avec sa suivante qui déployait un châle pour en couvrir les plus belles épaules de l'école flamande. Le corridor était désert. On commençait l'autre pièce. Benoit se détachait, sur une éclaircie de gaz, av^c sa toilette irréprochable et sa grâce de dandy parisien ; tous les yeux exercés de ses compagnons du bagne ne l'auraient pas reconnu : sa chevelure avait vigoureusement repoussé ; son teint gardait sa pâleur virile, fard naturel des passions ; ses yeux d'un vert mat, la courbé de son nez, le rouge vif de ses lèvres épaisses annonçaient les instincts inexorables des appétits matériels ; mais les saillies protubérantes de son large front annonçaient aussi, comme correctif, la force morale , l'énergie spirituelle qui peut dompter les sauvages instincts : l'ensemble de cette physionomie était saisissant ; l'œil qui rencontrait ce visage devait s'y fixer. Célestine passa devant Benoît et retint un cri de stupeur...
— Oui, c'est bien moi, madame, dit-il en lui tendant la main, la Providence favorise ses rencontres, lorsqu'elles doivent servir au bonheur d'autrui. Toute une pauvre famille de millionnaires vous demande l'aumône d'un seul mot en sa faveur. Soyez généreuse, ne refusez pas si peu de chose.
Géiestiae regardait Benoît avec uae sorte de terreur muette, et ses lèvres ne murmurèrent qu'à peine cette exclamatioa sourde :
— Vous ici, monsieur! est-ce bien vous? — Oui, madame, c'est bien moi, qui fus toujours le plus respectueux, le plus humble et le plus dévoué de vos amis ; moi qui vous ai pro> tégée dans une horrible nuit, avec un courage que l'injuste justice a frappé d'un arrêt infamant ; moi qui vous demande, à genoux, ma réhabilitation, et qui en appelle à votre coeur, comme au tribunal souverain, au seul juge d'une cause perdue A cause de vous. — Donnez-moi votre bras, monsieur, dit Cèlestine émue aux larmes ; descendons, il y a trop d'oreilles autour de nous.
Ainsi fut fait. Devant le péristyle du théâtre la voiture de Gélestine stationnait. Sur un signe de la^eune femme, la suivante regagna la maison à pied, et Benoit resta seul avec la beUe veuve.
La voiture partit; elle traversa toute la ville et s'arrêta devant une petite maison, dans un quartier solitaire. Gélestine,qui av^t gardé un profond silence, comme une femme qui cherche des idées et des inspirations dans une circonstance difficile et imprévue, dit à Benoît :
— Prenez le numéro de cette maison, le nom de cette rue, et venez chez moi demain à midi, j'aurai fait mes réflexions... Je vous attendrai... Mon Dieul quelle mauvaise nuit je vais avoir 1... Je serai bien pâle demain 1
Bientôt Benoit se retira, en faisant de tristes réflexions sur cette femme- qui, en pareilles circonstances, se préoccupait si vivement de la pâleur -que l'insomnie lui donnerait le lendemain ; aussi coneevait-il des craintes assez légitimes sur sa prochaine entrevue.
— Il y a, se dit-il, des organisations si délicates ; il y a des femmes si amoureuses d'elles-mêmes, que le moindre sacrifice leur répugne, lorsqu'elles courent le risque de gâter une seule
SALONS ET SOUTËRHâINS t)B 1»AK19. ftS
des lignes suavee de leur figure, un seul pU d*une robe' de satin : c'est là le comble du sensualisme égoïste. A eotip sûr^ demain, je ne serai point reçu; on n'aura pas le visage asses frais pour me recevoir.
Benoît faillit avoir raison, dans cette conjecture de bon observateur, mais par hasard il se trompa. Il fut reçu. La suivante, qui sortait dé l'hospice des Sourds^Muets, l'introduisit dans un salon qui rappelait l'intérieur velouté, fleuri, suave, sensuel, du cottage de Saint-Mandé. II n'y a que des coins ronds, ,pas un angle. Le salon copiait Célestine et lui ressemblait, comme l'amphore grecque d'albâtre ressemblait à la jeune prêtresse qui l'apportait à Délos.
Pour répondre à la première demande de Benoit, Gélestine dit avec la plus gracieuse nonchalance, et en se laissant absorber par un fauteuil :
-^ J'ai passé une très-mauvaise nuit, et j'ai fait un rêve ac« csdîlant ; il me semblait que deux hommes vêtus de noir et porteurg de figures sinistres , me traînaient à la cour d'assises, après m'avoir arrachée de mon lit, et que je m'enveloppais de mes cheveux pour répondre aux juges , qui tous riaient aux éclats de me voir si honteuse ; puis j'ai senti sur mon é|^ule nue l'empreinte d'une dent de feu , et je me suis réveillée en sursaut et toute tremblante, comme si j'eusse échappée à la gueule d'un lion... Eh bienl voyons, monsieur Benoît, racon^tee-moi votre affaire... Savez-^vous ce que j'ai voulu faire ce matin?— Non, madame. — Je comptais prendre le chemin de fer, et me réfugier en Hollande... Que voulez-vous ? je suis ainsi faite... 11 m'a semblé que vous me portiez la justice; et c'est plus fort que moi, je crains lès tribunaux comme la mort. D'ailleurs, je crains tout. Il doit y avoir dans ces salles du Palais une atmosphère intolérable pour les organes trop délicats, l'ai toujours dit que je craindrais moins la justice si on la rendait dans une serre d'oraçgers en fleurs... Les hommes ne savent rien faire de bon; il serait bien temps que les femmes prissent
SM SALONS ET SOUTËKRÂINS DK PARIS.
leur pface partout ; elles ne feraient rien de pire , c'est impossible; donc elles auraient la chance de faire mieux.
Alors Benoit raconta l'histoire de son procès dans tous ses détails, sans rien omettre, et avec une simplicité touchante qui produisit un effet inattendu. Mais ce fut surtout le récit du dévouement héroïque de Clémence Lecerf qui toucha le cœur de la belle veuve, et n'osant interrompre Benoît, elle levait ses mains, les croisait et les laissait retomber sur ses genoux en signe d'admiration.
— Quel tableau 1 quelles scènes! quelles souffrances! dit-elle, ' et vous avez vu tout cela ! et vous avez enduré ces horreurs ! et cette femme! cette femme!... qu'elle est belle et touchante! que je voudrais la voir pour voir un ange ! Oh I mon Dieu! votre histoire m'a blessée jusqu'au fond de l'âme ; je n'ai jamais de ma vie ressenti une si profonde émotion... et c'est moi pourtant qui suis la cause innocente de toutes ces misères I Quoi ! monsieur, vous avez été au bagne de Toulon ! vous, si délicat, .si charmant, si distingué! vous avez été enchaîné avec des galériens!... Qui dirait cela,envous voyant là, devant moi, dans cette exquise toilette de bal!... Vous devez avoir bien souffert !^. racontez-moi encore votre^ histoire... vous n'avez pas tout dit; redites-moi tout ce que vous m'avez dit, n'oubliez rien. Si vous saviez comme cela intéresse une femme ! Non ! vous ne pouvez pas le savoir ! Les hommes ne comprennent pa? cela... Parlez-moi encore de ce purgatoire de la terre, de cet affreux hôpital du crime, de ces bandes de démons rouges, de ces malades enchaînés sur leurs lits, de ces pauvres sœurs infirmières qui n'ont connu de la vie que ses douleurs, de cette Clémence, sœur Brigitte, qui n'a connu du mariage que les humiliations. Ne craignez pas d'être long, j'écouterai tout, et je ne vous interromprai pas.
Encouragé par cette chaude invitation, Benoit reprit espérance, rentra dans son récit, et le développa, cette fois, avec tant de charme et de talent, que Célestine versa des larmes, et lui dit, en lui serrant les mains :
— Après cela, il.n*y a plus d'hésitation puérile pour moi... J'irai à Paris ; je ferai taire toutes mes répugnances ; je rendrai Ilionneur et la tranquillité à cette famille ; mais, avant tout, il faut que je sache ce qu'est devenu ce terrible Rousselin... Malgré la fermeté de ma nouvelle résolution, je ne pourrais me décider à vivre un seul jour dans une ville où le souffle de Rousselin serait dans l'air. Vous avez faRli le remettre aux mains de la justice ; ce démon s'est échappé, mais on peut le retrouver aisément; à Pari», la police trouve tput ce qu'elle veut trouver. Quand je n'aurai rien à craindre de ce misérable, j'irai m'établir à Paris, pour offrir mon amitié à sœur Brigitte, et l'embrasser tous les jours... — Ah ! madame, interrompit Benoît, vous renvoyez notre bonheur bien loin. Nous connaissons Rousselin , nous ; vous ne le connaissez pas, vous I c'est un homme à défier trente ans tous les limiers de la police. Son pied, son œil, son odorat ne peuvent pas être mis en défaut aisément. Paris est une ville énorme, pleine de retraites inconnues de la police, et Rousselin connaît tout ce que la police ne connaît pas. — Ayez confiance en mpi, dit Gélestine après avoir réfléchi un instant, je ne puis pas avoir tout d'un coup le courage qui m'a toujours manqué. On ne raisonne pas avec la peur ; mais la volontéferme change un caractère. Cette pauvre Clémence n'était pas née pour soigner des galériens, dans un hôpital, et elle s'est pourtant résignée à ce devoir. Ainsi, ne désespérez point de moi... — M'autorisez-vous, madame, à écrire à la famille Aubigny? demanda Benoit. — Sans doute, monsieur; je fais plus, je l'exige ; écrivez-leuf et donnez-leur à tous bon espoir, en mon nom. — ^Je vais sur-le-champ, madame, leur envoyer vos bonnes paroles... Me permettez- vous aussi de venir vous rendre ma visite demain? — Certainement, monsieur, jusqu'à votre départ de Bruxelles. — Voilà, madame, ce qui efface toutes les horreurs de mon passé, dit Benoît d'un ton mystérieux qui ressuscitait un ancien amour.
La lettre que Benoit écrivit le jour même à Lecerf détermina
celui«€i à faire de curieuses recherches à la poursuite de Reusseliu.
Lecorf, nous ravons tu, arait trouvé, rue de la Cerisaie, les feuilles manuscrites volées et annotées soigneusement par Rous^ selin. Il les lisait avec son cousin Maurice, et celui-ci ne prenait pas grand intérêt à toutes ces descriptions du Paris souterrain ; quand ils arrivèrent auK pages qui avaient rapport aux aqueducs : — Ah ! voilà/ s'écria Maurice, une navigation que Je ne connais pas et qui doit être curieuse. Si nous 'allions visiter ces aqueducs? — Je veux hien, répondit Leoerf; je dirai mime que je le désire ; car, avec le caractère que je connais à Rousselin, toutes ces notes, tous ces renseignements n'ont pas été pris sans quelque but que nous ne connaissons pas. — Bh bient partons! — Partons! répondit Lecerf. Ce but, nous le trouverons peut* être dans les canaux souterrains. C'est assez pour nous déter* miner.
Us s'acheminèrent vera la rue des Martyrs.
Ils trouvèrent le vieil Aoharias à la maison no M, et s'ëCant oonfomiés au précepte de Rousselin, ils descendirent avec leur boiteux conducteur jusqu'à la barque amarrée à l*angle du ré^ servoir.
Une fbis sur l'eau, Maurice reprit son ancien métier de ma^ rin. Les rames passèrent des mains d'Acharias dans les siennes et manœuvrèrent sous cette pression puissante avec ime vigueur inaccoutumée.
Aoharias et Lecei'f laissaient faire Maurice. Celui-ci regar^ dait avec une curiosité inquiète les voûtes humides, les parois verdâtres des murs, les lampes sépulcrales dont la lumière bla* farde se projetait au loin sur les eaux d'une couleur indécise du canal. Troublés dans leur léthargie, les reptiles se montraient avec leurs formes étranges et hideuses , et les rats fuyaient au bruit des rames comme devant un ennemi inconnu, et par conséquent, d'autant plus à craindre. •
Assis à Tarrière de la nacelle, Acharias ftimait tranquiOement
sa pipe noire, et sa physionomie ne trahissait aucune préoccupation intérieure. Pas plus que Lecerf, il nô soufflait mot.
Le premier, Maurice rompit ce silence qui menaçait de durer indéfiniment, et dit : — Ma foi ! il faul; avouer qtlë c'est un vilain métier de naviguer ainsi sous terre. Pour tnoi, j'aime mieux l'Océan. Au moins, on a le soleil pendant le jour et les étoiles pendant la nuit. — C'est une affaire d'hahitude , répondit Âoharias. L'homme est ainsi fait. Il peut se plier à tout, le vous assure que j'aime autant mes canaux que le plus vieux loup de mer les flots de son Océan. Mon soleil et mes étoiles, je les trouve dans ces lampes. — Et 11 y a longtemps que vous êtes gardien des aqueducs? demanda Lecerf. ~ Il y aura vingt-six ans à la Saint-Martin prochaine. — Diahle! vingt-six ans, c*est un peu long. Et vous n'aveî personne pour vous aider et vous remplacer au besoin? — Personne. — Si vous étiez malade cependant?— Je ne suis jamais malade. — Recevei-vous des visites quelquefois? — Jamais. — Cependant, nous, nous sommes bien venus. — Oh ! mais ces visites sont si rares , qu'il ne Vaut pas la peine d'en parler. — Enfin, Une visite est toujours utté distraction. Ainsi, aujourd'hui pour vous ne se sera pas passé comme hier. — Cela est vrai ; mais depuis vingt-six ans que je suis ici, je puis afiirmer qu'il n'y est pas entré vingt personnes. — C'est peu; pas une par année. — Tenea, le dernier homme qui est venu, il y a de cela plus d'un an, m'avait même laissé une impression si désagréable , que j'avais résolu de ne plus permettre de visiter les aqueducs à qui que ce soit. Je suis sûi^ que cet homme est descendu ici avec une pensée mauvaise dont je ne puis me rendre compte encore aujourd'hui. Il me fit boire outre mesure du rhum qu'il avait pris à la station de La Villetle, et quand il me crut ivre-*mort, il quitta la barque, longea les bords du canal et traça avec son couteau des marques dans la pierre vive que je vous montrerai tout à l'heure. Cet homme me croyait endormi dans mon ivresse; mais je voyais tout. Le endemain, en repassant, je reconnus parfaitement les entailles
dOO SALONS ET SOCTERRAINS DE PARIS.
fraîches, et je me disposais à faire exacte et sévère sarveillance, mais il n'est pasrcTenu.— Et comment était-il, ce visiteur? demanda vivement Lecerf en faisant on signe d'intelligence à Maurice. — C'était un homme d*une taille assez élevée, qui pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans. Il avait des formes et des manières patelines et une prononciation provindale. Il s'était caché dans son manteau pendant tout le voyage ; je ne le vis bien que lorsqu'il quitta la barque ; ses traits dénotaient à la fois l'astuce et la violence.
Maurice et Lecerf échangèrent un regard.
— Nous voici à sa première marque. Regardez à gauche, sous la lampe, à hauteur d'homme.
Maurice et Lecerf sautèrent à la fois sur les trottoirs q!ii bordent le canal, et chacun de leur côté, avec des mouvements divers, ils suivirent les entailles faites jadis par Rousselin.
Ils arrivèrent ainsi sous le carré Saint-Martin, où les devait déposer Âcharias. Ils rémunérèrent grassement le vieux nocher, et, rendus à la lumière et à l'air libre, ils regagnèrent le quartier des Bourdonnais en se communiquant leurs pensées.
— Le doute n'est pas permis, Maurice, dit Lecerf; le visiteur dont nous parlait ce vieux marinier est bien Rousselin. — Je le crois, disait Maurice Aubigny, mais je n'en suis pas certain ; les indices fournis ne sont pas des plus sûrs. — Avez-vous remarqué que toutes ces entailles avaient la même forme? — -Oiii, toutes. — On eût dit des R ébauchés, comme un homme qui essaie une signature. — C'est vrai ; mais combien n'y a-t-il pas de gens dont le nom commence par un R? C'est innombrable. Qui vous dit que cette lettre s'applique ici à Rousselin? — Tout me le dit, Maurice, et plus que tout, mes pressentiments. N'avez-vous pas entendu le portrait qu'on nous a tracé de l'homme? — Qui, ce qu'on nous en a dit convient en effet à Rousselin. — Et puis, voyez-vous, cet homme avait la manie des souterrains. Après les' Catacombes, ceux de la rue de la Cerisaie; après ceux-ci, les aqueducs ; après les aqueducs, qui sait? C'était un
homme de précaution, Rousselin; Il savait qu'un jour ou Vautre il lui faudrait déloger de la rue de la Cerisaie d'une façon quelconque, et alors il prenait les devants; il se préparait des retraite». Les notes que nous avons trouvées sont des indices qui doivent nous guider. Je ne serai tranquille que lorsque nous aurons découvert sa retraite, et j'ai besoin de votre aide. — Dites ce qu'il faut faire, j'exécuterai. — Nous devons traquer Rousselin dans tous ses repaires. — Comment? — Nous venons de visiter les aqUeducs ; c'est un commencement. Nous avons trouvé dans ses manuscrits qu'il y avait aussi des souterrains à l'ancienne abbaye Saint-Victor, à l'abbaye Saint-Germaindes-Prés. Allons partout, nous le trouverons quelque part. — Ne croyez-vous pas, Lecerf, qu'il serait plus commode et en même temps plus sûr de nous emparer de ces souterrains par la location comme nous nous étions emparés par acbat de celui de la rue de la Cerisaie? — Votre idée peut être bonne, Maurice. Louons donc dans la rue des Fossés-Saint-Victor, au palais abbatial de Saint-Germain-des-Prés ou dans la rue Bourbonle-Ghàteau, des appartements qui nous permettent de traquer ce Rousselin dans ces souterrains qu'il cbérit. Nous sommes riches, profitons-en pour nous appauvrir et arriver à notre but, qui est notre existence et notre bonheur.
Ce projet adopté, Maurice en proposa un autre qui complétait le premier.
— Dès que nous aurons mis le pied, dit-il, dans tous ces asiles souterrains qui sont le domaine de cet homme des ténèbres, j'irai, moi, à la préfecture de police, et avec tous les renseignements^ et les facilités de découverte que je donnerai , avec l'argent que j'offrirai pour récompenser le zèle des agents, la réussite sera infaillible. Laissons faire les gens du métier. Quand nous leur aurons ouvert les premières voies, ils agiront plus sûrement que nous. — Je suis de votre avis, dit Lecerf. Si Rousselin avait pu se domicilier dans les canaux, depuis la barrière des Martyrs jusqu'au carré Saint-Martin, il y serait
en ce moment; mais ce souterrain qu'il a yisité en détail lui ayant paru inhabitable, il a cherché quelque chose de mieux, à Taide de son manuscrit. Voilà ce qu'il faut dire et redire à la police, mon cher cousin ; roilà ce qu'il faut faire vérifier par des agents et constater par le témoignage du gardien des canaux. La police n'agit avec vigueur que sur de bons renseignements; elle aurait trop à faire si elle suivait les milliers de plaignants qui viennent lui signaler des fantômes chaque Jour. Ne lui montrons point de fantômes, montrons-lui des réalités. — Lecerf, dit Maurice, comptez sur mon énergie et mon obstination. Notre œuvre est commencée, achevons-la.
Ijo dernier ••uterrata.
Maurice Âubigny, qui conservait sur la terre la brûlante activité du marin, jura ses grands dieux de l'Océan que cette tS* faire serait terminée avant trois jours, tl recommanda de nouveau à Lecerf d'écrire deux fois par jour à Bruxelles, pour annoncer à Benoît qu'on était sur les dernières traces de Rousselin, et que Célestine Desglajeux pouvait faire ses malles.
Lecerf paraissait hésiter et douter, Maurice lui dit avec assurance : — Mon cher cousin, quand on supprime l'hésitation et le doute, on fait comme Christophe Colomb , on découvrj l'Amérique. Ce marin, notre patron à tous, montrait à sei compagnons l'invisible ; il leur faisait toucher l'impalpable, il leur donnait à connaître l'inconnu, et l'inrisible a été vu, Tim-
palpable a été touché, l'inconnu a élé révélé. Voilà comment on réussit.
Leeerf) excité par la chaleur de son cousin, recommença tout de suite avec lui le cours de ses expéditions souterraines , et tous les deux, ils apportèrent dans leur œuvre une ardeur fé* briie, présage infaillible du succès. -
Maurice et Leceff combinèrent leur plan d'après les idées arrêtéeSi et sans perdre une heure, ils allèrent au quartier Saint- Victor. En prodiguant Vargent, ils eurent bientôt trouvé une maison convenable à^leurà desseins parmi celles qu'on a bâties sur cette partie de l'enclos de l'ancien -collège de Navarre. Celte maison était ornée d'un petit jardin, et celui-ci avait pour clôture un pan de mur encore debout de la vieille enceinte de Paris. La cave de la maison était voûtée et d'architecture anr cienne, fort belle d'ailleurs et parfaitement conservée. L'un des côtés présentait une maçonnerie plus moderne. Lecerf et Maurice y firent une brèche, et ils se trouvèrent dans les souterrains de l'antique abbaye de Saint-Victor.
Le temps pressait ; nos deult cousins se contentèrent donc de constater leur découverte, se réservant d'en profiter plus tard.
Lecerf apportait dans ses investigations une passion infatigable, parfaitement expliquée quand on se rappelle qu'il avait, comme son mattre. la manie de^ souterrains.
Restait le quartier Saint-Germain-des-Prés.
En rôdant autour de ce qui reste de cette abbaye qui jadis fut la plus riche et la plus belle de France, Lecerf et Maurice Aubigny remarquèrent dans les rues Palatine, Bourbon-le- Chàteau, etc., etc., des maisons sombres, enfumées, décrépites et qui ressemblaient elles-mêmes à des souterrains. On ne pouvait, à leur aspect, douter un instant de leur âge qui remonte à l'époque féodale. Une d'elles, le n® 27, dans la rue Palatine, leur parut convenir à leurs desseins, et immédiatement ils entrèrent en pourparlers pour la location. Cependant, avant de conclure, ils voulurent s'assurer des avantages que leur pro-
3êi SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS.
■lettait eette Tieille masore. Leoerf, xvec les connaissances dmgénîenr qo*îl arait acquises an contact du maître, la fouilla des greniers aux cayes, mais aux caves surtout. Il acquit ainsi la certitude que le soi était profondément creusé sous tout le quartier et dans des directions diverses. Or, ces souterraiiiB ne pouvaient être que ceox de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Dés lors Taffiôre fot rapid^nent conclue, et le lendemain Maurice et Lecerf s'installaient rue Palatine comme ils s'étaient, installés déjà rue des Fossés-Saint-Yictor, c'est-à-dire en locataires nomades. Leur bonne mine et leur argent comptant supprimaient les commentaires.
Lecerf avait découvert dans sa cave et sous un premier sol peu profond une trappe qui nécessairement devait mener am souterrains. Maurice et lui la soulevèrent, et bientôt après, ayant descendu un escalier tournant et fort étroit, ils se trou- ^ vèrent dans une grande salle, dallée avec soin, et aux voûtes de laquelle étaient encore attachées à des chines de fer des lampes dont l'huile était épuisée depuis longtemps.
— Voilà qui est fort beau! s'écria Maurice, en élevant \a torche qu'il tenait à la main au-dessus de sa tête pour mieux éclairer les profondeurs de cet appartement. — Très-beau, en vérité, répondit Lecerf. Mais il doit y avoir d'autres salles. Celle-ci ne suffirait pas à une habitation. Fouillons de tous côtés, nous les trouverons. — Fouillons, répéta Maurice comme vok écho.
Et ils recommencèrent leurs perquisitions.
Quelques instants après, ils avaient découvert comme tout un couvent souterrain. Là, c'étaient deux autres salles immenses comme la première et dont l'une paraissait avoir servi de chapelle; ici, une longue galerie percée à droite et à gauche de cellules monacales.
— Ces souterrains sont merveilleux, disait Maurice. Que de mystères ils doivent avoir recelés I Si les murs avaient des voix comme on prétend qu'ils ont des oreilles, en diraient-ils!
Lecerf examinait tout avec une scrupuleuse attention.
— Mon cousin, reprenait l'ancien officier de marine, vous qui savez tant de choses en histoire... — C'est vrai, Maurice, je sais l'histoire. Sans mes connaissances historiques, peut--êtro même ne serais-je pas aujourd'hui votre cousin. — Oui, oui ; Clémence m'a dit que vous étiez très-savant. Eh hienl nepourriez-vous pas... — Je vois ce que vous désirez. — Eh bienl — Attendez... H y a une vieille chronique sur Saint-Germain-des> Prés qui pourrait bien nous donner l'explication que vous désirez. — Dites-moi cette chronique. — La voici en deux mots : Quand Henri IV assiégeait Paris avec son armée protestante, ce prince avait établi son quartier général à Saint-Gérmain-des- Prés. Les moines avaient fui à l'approche du roi huguenot ; ils s'étaient réfugiés au moultier d'Issy, couvent fortifié, bâti sur les ruines d'un vieux temple d'Isis. C'était du moins ce qu'on disait. — Ahl mais ce n'était pas vrai? — Attendez donc. Henri ÏV trouve le couvent vide et s'y installe avec ses principaux officiers. Le soir, il montait "sur la plus haute aiguille du clocher, et de là, avec ce regard d'aigle qu'ont les montagnards de son pays natal, il plongeait sur sa bonne ville de Paris et voyait ce qui s'y passait. — Et les moines? — Ils viendront à leur tour... Henri IV aimait .beaucoup ce spectacle et passait chaque soir ainsi une heure ou deux à contempler Paris; puis il allait se coucher.
Mais pendant son sommeil, il était poursuivi de songes; il entendait les chants catholiques des moines qui disaient matines et il se réveillait en sursaut. Alors il appelait ses conseillers les plus intimes, Mornay, Biron, Sully, et il leur disait ce qu'il avait entendu. Ceux-ci riaient. Mais Henri IV était superstitieux; il se crut poursuivi par des visions, et enfin un jour il lâcha le grand mot : Ventre-Saint-Gris ! Paris vaut bien une messe I — Et il se fit catholique, et il entra dans sa bonne villç de Paris. — Comme vous dîtes, Maurice. — Mais les moines? — Nou^y voici... Rentré dans Paris, le roi fit ses réceptions so-
lennelles. Le clergé de Saifit-Geramln-des-Prés Tiat eomme les autres. — « SaTez-roiis, dit Benri IV aa prieur (ear l'abbé étant absent fût, en cette circonstance, remplacé par le prieur, comme c'était rasage), qu'on a des visions dans vo^ abbaye? — Comment cela, sire? — Pendant que j'y logeais, chaque nuit mon sommeil a été troublé par des chants de moines. ?>
Le^ieur se mit à rire en entendant ces paroles, et il expliqua à Henri IV comme quoi , à l'approche des protestants , ses moines et lui avaient abandonné leur couvent et ieur église pour se réfugier dans les souterrains de l'abbaye. Là ils continuaient leurs exercices pieux^ et c'étaient leurs diante que te roi avait entendus.
— « Nous chantions matines bien bas cependant, sire, ajonu le prieur. — Oui, mais la nuit on chante toujours haut.... mèm quand on chante bas. Enfin ce qui est fait est fait ; n'en parlons plus. »
Et Henri IV resta catholique.
— Et alors, dit Maurice, ces souterrains? — Les moines les avaient construits, en d'autres temps , avec une grande prévoyance, pour s'y réfugier au besoin. Vous le voyea, ils y avaient fait des cellules, une chapelle. Cette vaste salle devait être le réfectoire ; je suis persuadé que nous trouverions quelque excavation pour conduire la fumée. Peut-être irions-nous ainsi jusqu'à la rivière. — Vous croyez? — Ces moines soignaient tout, le détail et l'ensemble. Ils apportaient à tout la même intelligence. Vous n'expliqueres pas autrement l'existence de ces caveaux si bien distribués. -^ Maintenant, dit Maurice, notre tranchée est ouverte ; nos chemins creux sont terminés, nous avons attaché le mineur au flanc de la place, le siège ne sera pas long. Notre stratégie sera victorieuse, vous allez, le voir. — En supposant toujours, dit Lecerf, que Rousselln s'est réfugié dans un de ces souterrains connus... — C'est incontestable I Où voulez -vous que Rousselin se réfugie?— Je suis parfaitement de votre avis, couéin Maurice, si Rousselin ne change
pas de tactique; mais la fatalité qui me poursuit peut me jouer quelque mauvais tour. — Bah! dit Maurice, il n'y a pas de fatalité constante ! on use le malheur comme le bonheur. Une fois, pour doubler le cap de Horn et remonter l'Océan pacifique, nous avons essuyé onze tempêtes. Tant mieux ! disait le capitaine, quand une tempête recommençait l'autre, tant mieux ! Nous doublerons le cap malgré elles, il ne se trompait pas. Maintenant, Leeerf, je n'ai plus besoin de vous , je vais au palais de la police, et je réussirai. Au revoir ! à bientôt !
Les deux cousins se séparèrent sur le Pont-au-Ghange. Maurice se dirigea vers la rue de Jérusalem pendant qu'e Lecerf retournait dans le quartier des Bourdonnais, rassurer les inquiétudes de Clémence.
Dans la sombre tour du palais de la préfecture, Maurice cherchait un homme d'une figure à renseignements, lorsqu'une femme sortit d'un coupé très-bas, comme une fée d'une armoire, et lui prenant les deux mains :
-^Que venez-vous faire, lui dit^Ue, dans ce lieu swspect?
Redouté dofi mortels et craint môme des dieux 1
— « Ah ! c'est vous , Augusta 1 dit Maurice , en se laissant serrer les mains, je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.
— Alors, vous ne connaissez pas mon histoire, monsieur Aubigny ? — Votre histoire est toujours nouvelle ; je connais celle d'hier, mais je ne connais pas celle de ce matin, belle Augusta.
— J'ai eu encore une chute avant hier, mais cette fois superbe. Puisque vous n'y étiez pas, il faut que je vous la raconte. On disait dans les avant-scènes : la femme est bien belle, mais l'actrice est bien mauvaise... J'entendais ces conversations en débitant mes tirades^ Cher petit Maurice, j'ai trop d'esprit pour être une bonne actrice. Voilà mon défaut. Il m'est impossible de jouer sérieusement les rôles de drame qu'on me donne : je suis la première à m'en moquer. Au théâtre, il faut parler.
marcher, sortir, entrer d'une façon si drôle, qu'il n*y a que les imbéciles qui puissent s'y fûre. Moi, je parle et je marche couiuie je parle chez moi, comme je marche dans la me, coimne parlent et marchent tous ceux qui parlent et mardient bien. Au théâtre, alors, on me dit que je manque de naturel... L'autre soir, je jouais encore dans ce drame le rôle d'une mère qui cherche son fils; vous savez que les auteurs ne sortent pas de ià; c'est un thème fait : ils veulent tous avoir un 9U>ccè8 de larmes, comme disent les annonces des journaux.
— Ma belle Augusta, interrompît Maurice, je vous écouterais avec bonheur jusqu'à ce soir, mais une a£Eiaire sérieuse... — Attendez donc une minute, monsieur, dit la jeune femme en le retenant; moi aussi, j'ai une affaire sérieuse... Il y a dans mon drame une situation pathétique, celle où je trouve mon fils, le fils qu'on m'a volé chez les Bohémiens... Moi, hors du théâtre, je n'ai jamais eu d'enfants : j'en suis d'ailleurs bien aise; je déteste les enfants : ils sont ennuyeux conune la pluie. J'ai donc très-mal trouvé mon fila chez les Bohémiens, et j'ai manqué de pathétique. Tous ceux qui ont des enfants m'ont sifQée, et ûs étaient nombreux... Le lendemain, j'ai reçu une lettre de M. Camille. Vous connaissez M. Camille? — Non. — C'est un correspondant de théâtres. Il m'a dit : Madame, hier, M. Wilkies, le directeur de trois théâtres américains échelonnés sur le Mississipi, vous a vue jouer dans le drame, et il vous propose un engagement de trois ans et de vingt mille dollars par an, avec la facilité de vous marier avec un Américain dix fois millionnaire, comme il s'en présente toujours... Tous ne jouerez que la tragédie et le vaudeville. Si cela vous arrange, signez. On vous comptera d'avance trois mille dollars pour payer vos dettes, parce qu'une jolie femme en a toujours... J'ai des dettes, c'est vrai, mais je ne les paierai pas. Je ne veux pas ôter leurs illusions à tant d'honnêtes gens, qui sont si heureux d'être mes créanciers. Si vous saviez combien je suis heureuse de quitter la France I... Il n'y a rien à faire dans ce pays. On ne rencontre
plus que des actionnaires et des liardeurs. Les femmes sont réduites aux diamants faux : il y a quatre bijoutiers du Palais-Royal qui en vendent. Cela peint l'époque. Le roi vend ses pêches au marché. Quatre jeunes gens prennent quatre actions sur une seule femme et vivent d'accord. Les députés mangent aux restaurants à trente-deux sous, et vont à la chambre en omnibus. Les premières chanteuses soupent avec du veau froid. Les millionnaires se font prier tout un soir pour crier banco à un lansquenet de six liards. On marchande les femmes comme les fraises.* 11 n'y a plus que les pauvres qui payent au théâtre ; tous les riches y vont gratis. Les ministres demandent des loges à tous les directeurs. L'argent, le luxe, les passions, les plaisirs, les caprices, tout se résume à cette heure en actions de chemin de fer. Adieu, Paris ! je vais prendre mon passeport. Bonsoir, Paris 1
Elle serra la main de Maurice, et sauta d'un pied léger sur l'escalier de la salle des passeports. Maurice resta quelque temps comme étourdi sous la foudroyante volubilité de la satire contemporaine qu'Augusta venait de débiter tout d'un souffle, et il se dit à lui-même : — Il y a beaucoup de sagesse dans la folie de cette femme, peut-être sans qu'elle s'en doute. Vraiment, elle me donne à réfléchir.
Et s'étant fait indiquer le bureau où il devait déposer ses. déclarations, il fut introduit dans une antichambre d*architecture ogivale qui fut autrefois une chapelle. Les administrations parisiennes ont tout bouleversé dans les grands édifices de la vieille ville. Si la Bastille n'eût pas été détruite, on y aurait établi les bureaux de la douane ou du papier timbré. La sainte chapelle de Louis IX a été pendant un demi-siècle un magasin de vieux papiers et une succursale de Montfaucon.
Un chef de bureau, mort en 1847, reçut les déclarations de Maurice d'un air somnolent, et lui dit d'un ton railleur : — Ah ça, monsieur, vous croyez donc que Paris renferme sous lui tous ces souterrains? Vous le croyez de bonne foi?— Parbleu I
si je le croîs, dit Matinée ; je les ai yb». — En s<mge? — réalité. — Et vous croyez que les malfaiteurs peuvent y troQTer nn asile? — Oui, monsieur; et la prevre que vous ne pouvez récuser, e est que j'ai tu les malfaiteurs, eomme j'ai yh les sonterrains. — Si cela était, monsieur, dit le chef de bvreau, la police en serait instruite. Elle a les yeux sur tout, elle saitioat. Depuis quarante-cinq ans, j'exeree ici mes fonctions, moi, je n'ai jamais entendu parler de ces ehose^^là. — Eh l^en! dit Maurice, je suis charmé de vous les révéler après quarantecinq ans.
Le chef de bureau se leva, prit mi air digne, et montra la porte à Maurice. Auhigny.
Maurice murmura entre ses lèvres quelques exinressions peu parlementaires, fort excusables chez un jeune marin, et sortit.
En traversant la cour, il rencontra encore A vg^ist» qui remoB* tait en coupé. Elle n'était pas plus satisfaite que le jeune Auhigny.
— Eh bien I monsieur Maurice , lui dît-elle , commenl froavez-votts le tour qu'on me joue ! Ils me font attendre, sans me donner la moindre réponse, une heure dans une longue salle pestilentielle, puis ils me disent que tes passeports pour FAmérique ne se délivrent pas ici. On me renvoie an- boulevard des Capucines. Adieu ! adieu 1 au revoir, en Amérique.
Maurice courut à la rue des Bourdonnais pour raccmter le mauvais résultat de sa mission, et il fut convenu, après une délibération de famille assez longue, qu'on chosirait des hommes sûrs, qu'on les payerait'bien, et qu'ils seraient cachés, toutes les nuits, à l'entrée de tous les souterrains que Ronsselin connais^ sait, avec recommandation expresse de garder le plus prc^nd silence, de voir et d'écouter jusqu'au jour. On promettait une récompense énorme à ceux qui découvriraient un être vivant.
Lecerf -écrivit à Bruxelles pour instruire Benoît et lui prescrire la patience.
Benoît, de son côté, ne perdait pas son temps, et recoromen-
çait, chaque jour, son biatoire de Toulon, avec de nouveaux détails, pour charmer les ennuis de Célestine, et faire uae larècbe dass eette mousseline de bronze qui recouvrait un cœur de même métal.
Un soir, après une fonte de neige, le. peuple du Pont-Neuf remarqua dans les eaus de la Seine une crue énorme. Le pont des Arts, envahi sur toutes ses piles, ressemblait à une planche }etée entre le Louvre et l'Institut. Les bains étaient à niveau des quais.
Les ^ntineltes postées par Lecerf et Maurice, à l'entrée des souterrains de Vabbaye, du pakds Rouge, i^ 13, et de la vieille église du Pré^ux.-Glercs, entendirent paur la première fois des bruits sourds, asses semblaMes au fracas ténébreux d'une écluse de naoiiilin : ils allumèrent des lampes, et virent leur ekrté se reâélaiil sur les flaques d'une eau jaunâtre et gonflée, partout, comme les govtttee- d'ime pluie d'orage. A chaque ii^tant, ce petit torrent horisonlal s'élargissait, et devenait * menaçant comme les premières écume» d'une marée montante.
Tout à coup, un cri lugubre ret^atit sous ces horribles voûtes, et un être vivant se montra et accrocha ses mains, comme des griiss, aux arêtes vives d'un pètier, lors<pi'iI vil luire des lampes sur les ha^uvs.
La rivière envabissaii les soutevrains : le bnût de ses. eaux était effroyaUe; les vagues jaunes, opaques, chargées de Mmon, se brisaient contre les pilastres, comme sur des écueils, en couvrant les voûtes d'une écume qui retombait en pluie. Le froid devenait intolérable, comme si les glaces du pôle se fondaient dans ces souterraûis ; la terre gluante avait disparu partout^ et les eaux montaient, montaient toujours, à miesure que l'écluse du pont des Arts les retenait et les repoussait violemment dans une autre dkectioii.
Lecerf et Maurice avaient reçu un avis au premier bruit entendu ; ils arrivèrent et reconnurent tout de suite cet homme, qui repoussait du piedf les eaux montantes et se cramponnait,
comme dans un tableau du déluge, aux aspérités des Toutes el des chapiteaux.
C'était bien lui! c'était Rousselinl Sur le terrain élevé où se trouvaient les deux jeunes gens, ils assistaient de loin et sans péril à cette lutte désespérée de l'homme et des eaux, duel terrible dont il était facile de prévoir le dénoûment. On aurait dit que la vague avait une intelligence , et que ses lèvres froides cherchaient le prisonnier dans ses extrêmes asiles pour l'étouffer. La vague montait toujours. Les chapiteaux, les voussures, les clefs de voûtes disparaissaient ; le souterrain devint un puits énorme. Onr entendit un râle d'agonie :' l'homme avait disparu, mais quelques secondes après on vit un cadavre flotter entre les plafonds noirs et la haute surface des eaux.
Le matin, ce cadavre, porté pair la vague montante, gisait à l'entrée du souterrain , et ses pieds et ses doigts conservaient encore la raideur énergique de leurs dernières convulsions.
Cette fois la police appelée arriva et fit ses procés-verbam, qui constataient le décès de cet homme. Lecerf et Maurice achevèrent d'éclairer la justice, qui se laissa éclairer.
En quelques heures, Benoit et Célestine arrivèrent de Bruxelles, et apportèrent leurs contingents de preuves accablantes a la nouvelle instruction judiciaire qui se forma.
Quant à nous , notre histoire se termine naturellement à h mort de Rousselin. Cependant, il nous sera permis d'ajouter que la conversion de Lecerf et de Benoît fut sincère. Lecerf, qui. dans le caveau nuptial, avait appris à aimer sa femme et même à la trouver belle , persista et persiste encore dans cette conduite nouvelle apprise à l'école du malheur et de la réflexion. Benoit a épousé Célestine Desglajeux et lui raconte toujours son histoire du bagne.
Tous nos personnages ont quitté Paris pour la province, et en ce moment, Maurice Àubigny nolise, au Havre, un beao trois-màts, pour conduire, avec son brevet de^capitaine au longtours, sa famille et ses amis à la Nouvelle-Orléans.
— Après toutes ces tristes affaires, leur a dit Maurice, et en présence d'une cour d'assises qui ne peut pas réformer ses arrêts, il n'y a qu'un seul parti pour donner un véritable repos à nous tous ; il faut changer d'air, il faut partir pour un autre monde, qui sera un monde meilleur.
Ils ont tous approuvé l'idée sage de Maurice ; mais peut-être le capitaine Maurice cachait-il une arrière-pensée. Qui sait s'il n'espère pas retrouver Augusta sur le sol américain?