‹ Les nuits anglaisesChapitre 12 sur 14 · LES NUITS D*ÉTÊ Â LONDRES · texte numérisé non relu

LES NUITS D*ÉTÊ Â LONDRES

de graves et chastes seàiiiieUes qui gardent rônitre (iu roi mort Aucyme vpjix, auciiri cri, aucune plainte ne se fait entendre 9ous,ces bQcàgesi, ceux. gui veillent respèctent le sommeil àes hoieU de Car Iton^Terracé , c^est îiiie promenade en pantomimes, où, la licence est grave et ae rit pas de ce qu'elle (ait; .c'est un badinage piélàncolique, une espièglerie, sérieuse, qui ressaisit son innoûence devant 1q. policeman, et ne .prend de ses blaisirs 3u de ses peines que ce c^ue lui permettent les lois du pays.... '

l^ans toute l'étendue de ce parc circule la mèmepopula-

tion. Aumilieu.de ces incroyables scènes, on trouve soii-

vent des Anglais austères qui lisent les papiers publics ,

sous le gaz, comme dans un cabinet littéraire, et qui ne

sont jamais distraits de Ipur lecture par le tourbillonne-

fflent des ombres : nomjsre de sages péripatèticieiis tra-

\erseût toutes ces souillures flottaiiteiî, cdininë là doU(5e

Arétliuse les flots anièrs : ils né causent pas èntté eux,

^25 se promènent courbés soiis une inéditâtiôiî muette,

^ sont assis siir les banquettes, et regardent les âfbreâ ;

ils dorment au frais sur la foi iië i'iîpspitaiiiê royale qui

ieuriaitcedouxsomineil. Chacuii pense pour soi. parmi

^es piulosophes errants, et personne n'est assez prodigue

ses idées poiir lès- coininiiiiiquér à ses voisins. Riéû ae

^^rne comme ce silence, qui n'est interroiripu, par inter-

•^GS, que par un léger sijffiteinent d'aspiration gutturale,

J^uQ une lèvre invisible, et semblable âù susurre delà

saulereile dans les nuits tièdes du midi.

ûiemes scènes se répètent devant le palais neuf de Sam^

^"^««, triste et désert comme une ruine d'Egypte; devant

^rc de triomphé, qiii s'abaisse si lourdement sur la terré, *

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n'ayant rien à porter vers les cieux, et même encore de« Tant la Ténérable abbaye de Westminster. Le cimetière est envahi; des ombres dissolues folâtrent sur la pierre des tombes» et ÎDsnltent à la majesté des deux chambres et des reines enserelies, dans les hangars et les sépulcres Toisins. Westminster élève aux cieux ses deux tours» cdmme deux bras pour demander vengeance : le ciel n'éconte point le monument apostat; il faut que les sacrilèges se consomment : est-il quelque chose de saint depuis la papauté d'Henri Ym? A défaut du ciel vengeur, il y a une sentinelle qui n'a pas reçu dans sa consigne la répression des sacrilèges, et l'étemel policeman, qui a mission de protéger le sommeil des vivants, ne s'inquiète pas du sommeil des morts.

Si Ton se jette dans le faubourg immense» de l'autre côté de "Westminster, on voit les mêmes accidents nocturnes, aux lueurs délatrices de ce gaz impitoyable qui poursuit le crime partout et l'éclairé comme une bonne action. Il y a d^s grilles de fer ornées de têtes immobiles qui vous regardent et ne rient jamais; il y a des portes ouvertes qui conduisent à des repaires mystérieux et interdits au soleil hydrogène; il y a des perrons où sont assis des hommes et des femmes comme ain groupe de statues sur un tombeau ; et toujours le long des trottoirs, toujours la fourmilière d'ombres déguenillées, enchapeaa de paille, avec le crêpe royal, marchant avec des intermittences d'allure pudique ou folle selon qu'elles voient paraître ou s'éclipiïer le waterproof luisant et rond qui couvre la tète du poîiceman. C'est partojat le même tableau, le même décor, les mêmes acteurs; on marche toujours dans la rue qu'on vient de quitter; on revoit ce

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qu'on vient de voir. A droite et à gauche, de belles mai- «ODS, dont les portes étincellent de cuivre et de vernis; des trottoirs doux comme de l'acier poli, des squares qui donnent à l'ombre dans leur prison de fer; des rues qui suivent le cordeau, avec leur régularité désespérante; «ne profusion inouïe de fanaux où le gaz joue avec le Tentduhaut de ses candélabres; et partout aussi uœ misère vivante et fluide, une lèpre intarissable, une volupté en putréfaction, un cynisme élevé à toute sa bassesse; partout l'or et le granit brodant des vignettes, anglaises sur un fond d'immondices.

En traversant Weslm%nster''Bridge, on marche entre deux rangées de niches peuplées de cénobites qui dorment ou attendent quelque chose; et comme on ouvre la bouche pour respirer la Tamise, après avoir respiré tant d'air infect, on demeure confondu d'étonnement devant le magiùfiqae spectacle de Londres endormi sur les haillons de Londres qui veille: géant de la création humaine qui r'a pas de pain à jeter à tous ses enfants, etjes regarde gisants snr le fumier, du haut de l'église Saint-Paul, ce beau «orps sans âme, ce cadavre du soleil de ïlome, ce dôme de {jlace, qui refroidit la tête et le cœur, et ne peut se donner à lui-même qu'une couronne de charbon éteint

L'aube laisse tomber sa pâle tristesse sur toutes ces âmes en peine qui vaguent et prennent un corps aux premières lueurs du jour, mais quel corps I Elles affrontent l'aurore; elles feraient reculer le soleil s'il y avait un véritable soleil à Londres. Il faut voir avec quelle gravité les sentinelles de Saint- James regardent passer ces échappées de la nuit 1 Où vont-elles subir le jour? personne ne le sait; elles l'ignorent elles-mêmes, A cette heure, c'est

vraiment un admirable tableau, cpi'une vue de Londres, prise de l'arc de triomphe,' devant ^ydè-rark oii de Carft'ôn-Terràce. Les vapeurs du crépuscuîè matinal sèmêTent aux lueurs expirantes ctu 'gaz liydrogêneV et ïonf ressortir sùf un ciel ^'opâle les çimefs des ârfirés lés plus gracieusèment dessinés <îii naondè, et ïes liantes colonnades des parcs. Tout Ce que lîmpitoyable clarté cTii jour fait saillir

perdu dans les complaisantes demî-têiiites del'àuie; on croirait voir ressusciter' àVnfrelès îtêrieUres, 'Pàlmyre et Babylone. La lourde et fade colonne todiic d^ork' prbCife du moment^ pbiif louer la colonne Ântohmé et se faire gracieuse a peu dé frais. Sur "Waf eflob^làce et à ftegenfs- Street, toutes les pierres s élèvent avec ime miajesteimposante ; les portiques déVcruB^ puîEenTqù'iîs s'ônf^e caft'on, et prennent dés airs de " tempïés j lès ordres toscan, ionique, côrintliîén^ qui demàiidehf 'fi-ÛTnlileinênt pardon au soleil dé s^ètré dêgiiisés'a rànglaisé, affectent des attitudes mbniiméntales' à tromper roefl de iPliîdia?. Sur la place dê^Trafàlgâi*', lé Sfiiséè^ s'enveloppe â^ufiàspéct grandiose; ïè palais du diîc de^Norttumbeïland se couvre d'un domino' vénitien^ ei lelion quîle surmonté ressemblé'qùèlqùés'mînutés à un lîoii ; lai statue équestre âe Charles I" né fàît plus rougir Tombre de Yan-DicX et dbùble lieureusemenl' lé Marc-Âuréle du Capîtolei C'est dé toutes pârïs une graîîicléur,*^ une ricte'sse, une profusion de portiques, '3é"*c6ldnnadés»' dé basiliques, de jpéristylés, com^me'' leur grand 'artiste HartîrinléS^ar?-

vési daiis uné**nuît d'orage, avec un ectàîr livide pour

soleil.

B- >Jl.M^' c«>/^«a ,J ' >,< « ' X . . • ^ (.

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A mesure que l'aurore aux doigts de bruine glisse à tra- \rers cette succession monumentale de merveilles ténébreuses, la majesté de leur architecture s'humilie; et dès ïue le jour arrive, il ne reste que la plus soignée, la plus iiorrecte,'ja^}u5^8i6itaibie ville du inonde, où nndùstrie et la richesse ont fait triompher tout ce qui est utile, sans appeler l'art et la grâce à leur secours.

Le 22 juillet dernier, on jouait au Théâtre-Boyal de Manchester le drame de No! Mademoiselle Taglioni dansait dans la Bayadère; c'était un soir de grande attraction {great attraction), comme disent les affîches. IL y avait foule et enthousiasme ; on aurait pu croire que madame Malibran était redescendue sur ce théâtre, où elle fit entendre le chant du cygne. La reine de la danse avait succédé à la reine du chant. Tout près de là, au Queen's Then' tre, on jouait la Vie et la râort de Napoléon^ drame en une infinité d'actes, écrit avant Shakspeare. L'empereur était représenté par un acteur gigantesque, fort maigre et trèshlond, mais qui prenait heaucoup de tabac. A ce drame cyclique on avait ajouté comme divertissement une chose intitulée : La lampe merveilleuse. Il n'y avait personne dans la salle, et je faillis y rester pour donner un spectateur à Napoléon. A Broum^Street, dans le voisinage, M. Thomson, candidat réformiste, haranguait le peuple au meeting de la maison de V Assurance générale: des miUiersde houra ! orageuscment lancés des poitrines prolétaireSi ac-

cueillaient chaque phrase de Forateur. Je passai du meeting au théâtre et du théâtre au meeting pour me donner Témotion des contrastes; c'étaient deux mondes différents, liés entre eux par un trait d'union de gaz hydrogène. La délicieuse musique d'Auber se mêlait aux énergiques acclamations du peuple réformiste; mademoiselle Taglioni partageait avec M. Thomson l'enthousiasme de Manchester. Au théâtre, le gaz allumait un jour éclatant comme le ciel de l'Inde, comme le soleil des hayadères; au meeting de Brown^reet^ l'obscurité la plus compacte enveloppait l'auditoire et le tribun. Je m'attendais à une révolution sociale, éclose au foyer du meeting. A minuit, M. Thomson rentra à Swan-Inn et le peuple chez lui. Les applaudissements du théâtre et du forum avaient cessé ; on n'entendait plus que le bruit de quelques voitures qui descendaient Hay^Market ou montaient a Portland-Place. Tout à coup, le silence de la nuit tomba sur Manchester.

Le temps était fort beau pour Manchester; il ne pleuvait pas. Vous saurez qu'il pleut toujours à Manchester, et c'est une des conditions de son existence; un jour serein est la calamité du pays. Les machines industrielles ne peuvent fonctionner qu'à l'aide d'une humidité permanente; lorsque le temps tourne au sec, on se désole dans les ateliers. L'obligeante nature favorise on ne peut mieux ces exigences du commerce: même au mois de juillet, le ciel est toujours abaissé comme une tente grise sur l'immense ville, et trois cents cheminées élancées en obélisques semblent les supports de ce grand pavillon de brume, d'où Teau suinte, en gouttes imperceptibles, comme si ^he était tamisée eu tombant. A Manchester, on ne con-

naît le soleil que de réputation; il me semble 4^6 je Tal

aperçu une fois, au fort de l'été, à midi, derrière un épais

rideau de nuages, mais je ne TatÛrmerals pas.

Je me promenai longtemps sur la place de Piccadilli^, de-

vaut Aîbton-Botel : c*est le t)oint culminant de la ville. H

y a deux beaux édifices modernes, un bassin circulaire

d'eau dormante et une pelouse ; le gaz éclaire d'un côté la

longue bordure, des maisons de brique, et le vis-â-vîs reste

dans une ombre sourde, que perce en jond, sur un seul

point, le cadran illuminé de lliospice. Là commence cette

longue et interminable procession d'ombres silencieuses

et nocturnes que j'ai trouvée dans toutes les grandes villes

d'Angleterre, et qui jette l'étranger dans cet étonnement

qu une énigme insoluble donne toujours. J'ai pourtant

observé, à Manchester, que ces ombres diffèrent de mœurs

et d'habitudes avec leurs sœurs errantes de Londres, de

Birmingham, de Liverpool : cela tient, je crois, surtout à

la rareté des policemen, Manchester m'a paru à peu près dé-

pourvu de ces redoutables sergents de ville qui couvrent

le pavé de Londres et de Liverpool, et font si bonne garde

la nuit. Aussi à Manchester, les fantômes ont des accès de

gaieté vive et turbulente : ils font des rondes, ils folâtrent

même, et s'ils ne parlent pas, c'est qu'il leur est défendu

de parier ; la loi anglaise enlmpose aux fantômes comme

aux vivants : à peine si on entend soupirer le mot shilling

lorsqu'on traverse un de ces tourbillons d'âmes plain-

tives.

j'ai médité longtemps sur ces étonnantes apparitions, je

n'ai pu assigner une destinée raisonnable à ces femmes, si

ce sont des femmes. J'ai questionné les Anglais, mais les

Anglais sont habitués à ces choses, et ils n'en savent pas

PHYSIONOMIE DB MAKCHESTER 207

p|u| que moi, |]n géiiéral, les^ nationaux sont fort ignorants sur |es phénomènes 4e leur pays; il faut s'adresser aux étrangers pour en obtenir ^a solution. On voit ces myriades d'ombres aifamées ? De quoi vivent-elles dans un ^ays où |a prostitution est avec raison |enue â distance, comme une léproserie ambulante, comme un fléau vivant et contagieux? Qù sont les passions ténébreuses qui alimentent cette vaste misère? Je n'ai rien vu, rien appris, rien observé qui puisse satisfaire la curiosité du voyageur, sur cepoia^. A Manchester, l'énigme est encore plus obscure que partout aiUeurs. i^ans cette vie laborieuse, la nuit est religieusement observée dans ses traditions de sommeil et de repos. La prostitution seule veille et marche ; eUe ne cherche et n'a];ten4 personne ; epe reste dans un isolement ruineux et désespérant, mais avec une résignation plus merveilleuse encore que son existence.l!^e hasard m'o|fri|une scène qui ne s'eifacera jamais de mon souvenir. Pepuis resplana4e de l'hospice jusqu'à la rotonde voisine 4e la poste, c'est«?à-4ire 4ans toute la longueur d'Çay- M^rket, cette immense rue qui serait escarpée comme une montagne, si le travail n'en eût adouci la pente, on avait oreusé pendant le jour un double rang de fossés profonds, pour restaurer les canaux souterrains du gaz. 9ay-Mar]cet n'était donc éclairé cette nuit-là que par d'énormes cassolettes de fer, où flambait le charbon de terre, Les lueurs 4^ ees étranges candélabres jetaient leurs reflets sur les maisons, toutes bâties de briques rouges, et faisaient ressortir dans la nuit la couleur de ces façades, qui se perdaient dans un horizon de ténèbres. C'est dans les rayons de cette illumination infernale que je voyais défiler ces ombres de femmes, une à une, la tête basse, les bras croisés sous un

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châle en lamheaux, tenant scrupuleusement la gauche ou la droite du trottoir, selon qu'elles descendaient ou montaient la rue. Aux angles des carrefours s'immobiUsaient des groupes silencieux de jeunes fiUeS qui regardaient flamboyer le charbon et n'avaient pas l'air d'avoir d'autre souci que de suivre la décroissance du combustible. Par intervalles, la flamme faisait rayonner un joli visage d'Anglaise blonde sous un chapeau de soie dévasté par une longue misère de famille : c'était le corps d'un ange dans des haillons fondus en charpie fangeuse, une rose emprisonnée dans des toiles d'araignée. Pauvreté hideuse qui ne peut recevoir du secours, ni de l'aumône, ni de la passion I

A Londres, j'avais souvent remarqué au carrefour de CastU'Streei des orgies nocturnes faites avec silence et gravité devant une boutique de comestibles ouverte jusqu'à l'aurore, et dont les lanternes de gaz prodiguaient une lumière éclatante comme le jour. Les policemen se mêlaient avec une familiarité sérieuse à ces ébats d'une prostitution ivre à'ale et de sherry. Dans ce défilé, la foule était quelquefois si compacte, qu'on ne pouvait la traverser sans ressentir les angles aigus des marins sortis du PubltoHouse du voisinage. Rien n'est singulier à voir comme cette apparence de bruit et d'agitation, dans une foule de rues, où ceux qui parlent, parlent bas. Je n'ai'rien trouvé de semblable à Manchester. Arrivé à mi-côte d'Hay-Market, je pris à droite et je m'enfonçai dans des rues désertes, largement éclairé pour moi seul, avec ce luxe anglais qai donne tant de lumière, la nuit, à ceux qui ont tant d'obscurité le jour. De temps en temps, je rencontrai des lambeaux de prostitution détachés de la métropole d'Hay-

Market ; je voyais des ombres stationnés derrière des âmes haletantes d'espoir aux soupiraux du purgatoire, dans une fresque d'Andréa Orcagna, J'en vis d'autres qui rallumaient leurs lampes aux candélabres de la rue, comme les vierges folles de l'Evangile; d'autres^assises sur le gradin du trottoir, la tête appuyée sur les mains, et regardant le pavé; d'autres qui vaguaient sans but, hâtant le pas et le ralentissant» puis se retournant avec un mouvement brusque, et toujours étalant, avec une certaine coquetterie, des robes, des cbâles, des chapeaux fanés où tombant en guenilles. Le gaz éclairait tout cela joyeusement, comme un raout fashionable de Londres ou de Paris. Par un labyrinthe de rues, j'arrivai sur une place lugubre, qui est entourée d'une grille, la place de la vieille église, Old^Church, Je n'ai su son nom que le lendemain.

Rien, dans nos villes de France , ne peut donner une idée du tableau de Manchester, pris de ce point de vue. Old-Church domine la ville basse ; c'est un belvéder d'où l'on aperçoit, la nuit, un prodigieux amoncellement de masses noires, où le gaz jette de pâles éclaircies de lumière, et fait saillir les ombres colossales des obélisques manufacturiers qui se hérissent partout sur les toits, à des distances infinies. Ces clartés livides qui sont semées, sur un fond ténébreux, comme des constellations terrestres, ne déterminent aucune limite à l'horizon de cette ville ; aussi donnent-elles à Manchester une étendue fantastique ; c'est tout un monde qui dort. Sur la place s'élève l'église qui lui donne son nom. Ce monument semble appartenir à une architecture idéale, et à l'antiquité plu- - tôt qu'au moyen âge; on serait fort embarrassé d'assigner une date à sa naissance. Le clocher, qui est la pièce prin-

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cipale de l'édifice, naonte carrém^at fk un$^ande ha^t^ur, ayeo «es assises en relief, émoussées au;i angles par les siècles» et uoires comme des coucbes de tisons éteiats*La wiX, cette église est d'une tristesse qui s'allie peu avec le sentiment que portent avec elles lespierres consacrées par la religion: on dirait d'une église qui a renié I)ieU| et fait un pacte avec l'esprit des ténèbres. Autour du mouupient règne une vaste terrasse avec des dalles tumyl^res pour pavé» comme sur le parvis de Westminster» ï^à, rOd^^^ut encore, dans leurs incroyables fantaiçies, les prostituées de la faim, toujours sans se plaindre, g^ns parler, sans dormir, n'attendant rien, ne cherchant rien.G'était pour moi compile une vision de nuits de fièvre : à mes pieds me villa immepse; au-dessus de ma tète, un ciel san^ étoiles, un abîme d'un noir mat, comm§ on ge représenta 1^ néant; devant moi, un çimotière ^iiipié par des pm)>res qui semblaient tourbillonner SQi^s le pouvoir d'U4 souffle surnaturel, et ce clocher sombre, étrange, couronné 4^ monstrueuses flgpr^g do piepe, d§ faceg de démops, i^ péchés capitaux personnifiés ; topr funèbre et taciturne

oomme un monument d'apostasie él^vé à l^ gloiire ^^ Ss^tan.

4 quelque distance i'QM^Çhurch, je reconnus une place que j'avais traversée dans la journée, et qui fut le théâtre d'une scène mystérieuse, faite pourétonner et pour attendrir. Après le coucher du soleil, j'avais vu là rassem]>]és un grand nombre de femmes, d'hommes et d'enfants qui ohantaient un cantique sur un air dolent, comme tout ce qui vient de la mélopée de Luther. Cette foule ét^t grave, recueillie, et jamais distraite par lesobjetsej^térieurs; les spectateurs, non initiés, entouraient les chanteurs, etl^s

PHYfiiP^OlflË ÛB MANCH]^ST ER âll

iQou\&m\ ^YQo une physionomie pleine ^'intérêt et 4^ tolérance» l^e soi était jonobé d'enfants d^mi-nug, qui se roulaient silencieusement dans la poussière, j3t à çjiaque ÎDStant 4'autrps enfonts arrivaient par les issues, tous déguenillés, pâles» maigres à faire pitié i misère fluide de moindre dimension^ qui coulait aux pieds îe la grande. Ouelques-^ns pendaient en grappes hideuses au cou et aux mains dç Jeurs pauvres mères; le plus grand nomfeye semblait ab^donnés à la Providence ou au feasar^ seçoural^}e de la plii}aiithropie. Yoilà donc, nje disais-je, réçumç yivanfe gui Hotte de toute nécessité sur les villes manufaçtulièresi 1 Est-ce 4onc ^ ce prix que I'in4u8trie arrive au triomphe ? Le commerce maritime est p^ns fieureux \ il {ait viyre touQ ceux; qui baignent leurs pie48 dans un port I A Manchester comiiie à Jjjon, la navette et le métier échappent à ojiaque instant aux mains di^ pauvre, }Iais les économistes ne trouveront jamais de ren^ède à cela I Toutefois il n'y a pas de commune mesure à établir ei:jtre |4 misère endé^iique 4© l^ypn et celie de Manchester, ^'ai ^ Lyon, dans ses plus mortelles crises, je l'ai vu p][acé ^tre la famine et le fusil 4® Tinsurrection ; mais jamais, à ces cruelies époques, je n'ai rencontré dans ses rues un Jroupe de i'immcnse tableau qui a pour cadre |'enceinte de Manchester. J'ajouterai même <jue nos yeux se révolteraient 4evant cefte incroyable misère qui se liquéfie et se fond avec la boue dans les beaux quartiers de Manchester et 4e Dublin. Là, le peuple est arrivé au stoïcisme W l'habitude du spectacle. Un industriel de Manchester est exact et rigoureux dans ses calculs de commerce ; il prend des ouvriers en grand nombre, et les paie bien tant ^l«e les affaire^ marchent. La crise arrivée,, il donne un

212 LES miITS ANGLAISES

secours temporaire à ces malheureux, et sa conscience es en repos. Au fait, Talgèbre de la philanthropie n'en df mande pas davantage. ^

Autre différence entre Lyon et Manchester. En France, la misère est honteuse; c'est toujours le turpis egestas d( Virgile; elle prend des attitudes suppliantes; elledoniM des regards accusateurs à l'homme et au ciel; elle fuil les quartiers opulents, de peur de les salir ; elle fait Tio« lence à l'aumône ; elle prend Dieu à témoin de votre cha* rite ; elle veut qu'il soit pris acte de son état, parce qu'il y a toujours une sorte de consolation au fond du malheffl consommé, lorsqu'il est reconnu. A Manchester, lamisèi^ semble avoir accepté sa destinée comme chose due; ell^ a une figure calme, aussi éloignée de la résignation qn« du désespoir; elle regarde passer les heureux, sans envitj ni importunité ; elle demande sa place au trottoir du pal»*! et de la masure ; elle n'a pas l'air de prendre en souci a position; elle parodie même, avec un flegme inconc*vable, toutes les pièces d'un ajustement de luxe; elle porte! quelquefois un chapeau, un châle, une robe de soie, W gants , mais elle n'a pas de souliers. J'ai vu dans la i^ haute du Zoologioal-Garden, à Liverpool, une mendiant* fièrement parée d'un boa au mois de juillet. Ce boaavaiî laissé son duvet en pâture à trente générations d'insect*'? rongeurs, mais c'était toujours un boa; son squelette se^ pentait encore, avec une certaine coquetterie, sur un a de haillons, figurant la robe et le châle. Telle estlamis' de ce pays.

La place où tant de malheureux s'étaient donné rend vous pour chanter le chœur de la famine était déserKî cette heure ; je la traversai pour aboutir à HaySfa^^^

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remonter la côte jusqu'à la grille de l'hospice. A la lueur d'un candélabre, je lus, sur l'angle d'une rue, rue du Port. Cette inscription me sembla toute de fantaisie ; il ne me paraissait pas probable que ce chemin, situé sur une montagne, conduisît au port de Manchester. A tout hasard, je m'y lançai, insoucieux, comme je le suis toujours, du but de mes courses dans les villes que je ne connais pas. A l'extrémité de cette rue, j'en vis une autre, longue et large démesurément; son nom, je l'ignore. Je pris à droite, et à l'odeur du goudron qui remplissait Fair, je reconnus le joisinage d'un port. Quel portl Ce n'est ni le bassin de Marseille qui s'allonge comme l'ellipse d'un cirque, ni la belle rivière de Liverpool, qui donne une lieue de sa rive droite aux navires qui lui viennent de l'Océan voisin. Manchester est au milieu des terres, et c'est bien glorieux à lui d'entretenir commerce avec la mer par ses écluses et I ses canaux. De ce côté, Manchester ressemble à une Venise passée à la suie. H y a des rialtos enfumés, des ponts des [lotipirs vernissés au charbon, des canaux bordés de palais i noirs qui sont des arsenaux de commerce ; de longs quais gluants jalonnés d'anneaux de fer où s'amarrent les coches : c'est encore un spectacle unique au monde, surtout la nuit, quand on contemple cet amas prodigieux d'usines, c«8 ponts d'ébène, jetés sur une eau plombée, comme les ponts du Cocyte ; ces forets d'antennes, chargées de voiles sombres, comme les ailes colossales d'oiseaux de ténèbres; ces gouffres mystérieux, où s'abîment des torrents; ces fabriques à mille croisées, portant sur leurs toits d'énor- Qies moulins de fer; toute cette autre ville flottante, qui «st le centre, des besoins industriels du globe, et qui se iQontre comme un ouvrier robuste et laborieux, non pas

rleux géant se réveillait et saisissait avec tous ses bras le marteau, la scie, la navette, le soufflet de forge, le lingot de fer. Un cri tombé d'en haut semblait avoir appelé Manchester à son œuvie puissante de tous les jours. En Iongéant la ligne des édifices, j'entendis le fracas intérieur qui ébranle le plancher de brique ; ces grands corps d'arcbitecture avaient une âme, et se renvoyaient, par leim croisées ouvertes, le cri du réveil. Les herses, en se levant découvraient des magasins béants comme des gouiïres les becs de fer se tordaient sur les quais pour saisir U marchandises ; de tous côtés surgissait quelque ingénie! mécanisme qui venait en aide à la main de rhommei allégeait le fardeau. Aux éruptions lontaines des tromlif de fumée, on devinait déjà que la furie industrielle co| rait des rives du port jusqu'au hangar du rail-^ay, etë tout Manchester avait entonné l'hymne du travail qui 1 devait cesser qu'avec le jour.

Il n'est pas de ville, sans contredit, plus intéressante! Angleterre et au monde : aujourd'hui, Manchester n'< que le laboratoire de l'univers, il ne se fait admirer f par la rudesse de ses labeurs et ses inventions cya| péennes; eh bienl un jour viendra qui lui donnera d'i ' très destinées, l'or après le fer. Ce sera l'Athènes du nof ■ bien mieux qu'Edimbourg, qui n'a su se faire qu'une 1^ cbitecture d'emprunt et qui a servilement copié l'art gïi ' impuissant qu'il était à créer un art national. Jusç ' présent, le peuple de Manchester a fait preuve d'une m ^ gination incomparable dans l'œuvre de l'industrie; c'( aux découvertes utiles qu'il a toujours appliqué ses éta^< nantes facultés de création; mais on s'abuserait étran^'^a 'ment si l'on croyait que ce génie s'est révélé sous tout I<

ses faces; il y a chez lui un foyer d'enthousiasme qui doit porter d'autres fruits. J'ai vu ce peuple au théâtre, le peuple de l'usine, étalant ses bras de fer sur les quarante banquettes qui lui sont réservées, et laissant tomber du cintre un tonnerre d'applaudissements avec une intelligente précision d'à-propos ; je l'ai vu aux meetings électoraux, et bien plus ardent, bien plus orageux, bien plus jaloux de ses droits d'homme que ne le fut jamais un peuple méridional, échauffé au soleil de Rome ou d'Athènes. J'en ai conclu que les climats et les latitudes devaient être mis hors de cause dans la question de l'art, ou bien çue les climats opposés amenaient des effets identiques. H m'est prouvé que dans cette immense aggloméra- ' tien d'ouvriers, on trouverait des architectes et des statuaires, de grands artistes inconnus et qui attendent l'iieure de la révélation pour donner à Manchester un art national. On voit déjà, dans cette partie de l'Angleterre, surgir une architecture jeune et timide qui s'essaie par l'imitation et marche à l'originalité. On a déjà compris Çue la forme et la matière des monuments devaient s'har- ' moniser avec le ciel ; que le marbre de Carrare ou la pierre blanche frissonnaient dans le nord, que la colonne d'Ionie, fe chevelures d'acanthe, les fûts gracieusement cannelés avaient horreur de la pluie et des brouillards. Ainsi, à Liverpool, autre ville qui s'avance vers un grand avenir, ftvec ses richesses, son commerce prodigieux, son intelligeace et ses admirables femmes ; à Liverpool, on achève ^n ce moment le palais de la douane, palais cent fois plus lieau que la Bourse à Paris. La douane de Liverpool n'a P^uisé à la coquetterie; elle ne s'est pas coiffé à lagrec- ^1% avec des aiguilles de fer à la Franklin; elle ne s'est

80Q8 U ^t^meat soyeux du Sybarite, mi^ a^ec^a noble livrée du travail*

Le voyageur oisif et inutile à la société, le voyageur désœuvré qui arrive devanf un pareil tableau, sq \ro\iy^ confondu çle surprise et d'admiration : il reconnaît une race d'hommes supérieurs i ceux qu'il a vus» e\ i^ s'bumiUe au pied de ces hautes œuvres qui rendent l'humanité 4igne de Dieu. Pour moi, qui tiejis la ^{remière place parmi ces voyageurs, je ressentis profondément ces impressions ; je 4emeurai longtemps en eiçt^se devan^ ce culte du travail, dont chaque maison était le temple. La nuit donnait à la pensée ce recueillement solennel qui lui est refusé par le firacas étourdissant du jour. Qu'i] me paraissait sublime, ee repos de cette forte viUe, placée entre les fatigues deU veille et les devoirs du lendemain | Jls étaient |à* autooi de moi, cent mille qui formaient à la h$te, pour être debout à ^'aube, ej; interroger devant la forge le génie inépuisable 4®s grandes inventions. Ces œuvres qui s'accomplissaient, dans leur perfection incomparable, étaient destinées à cet univers anglais, presque aussi grand que la terre j elles 'allaient, 4 travers l'Océan, retentir sur quelques rochers de la mer du Sud, ou dans quelque massif d'ombrage, aux comptoirs coloniaux des archipels et des çoi^tinei^ts indiens | Ce Manchester, que je voyais dormir au l)ord des cai^aux, était l'atelier du mon4e; c'est à lui qu'on a recours quand il faut creuser une ropite à travers les montagnes, emprisonner un volcan dans un vaisseau, amollir le fer comme de la cire, lancer un bloc de roche équarri au sommet d'un édifice, ourdir les tissus, cuirasser les navires contre les écueils* Quand il faut servir r^omme dans ses besoins, ses plaisirs, son luxe, ses en-

PHYSIONOMIE DB JïtÀitGfiBSTER U^

ffices, ses travaux, adressez-Vous à la Venise de inarbre, '. la Venise des poètes, à Tamante de Byron, ce désoeuvré lublime : demandez*lui un clou pour JBlxer une plaque dé suivre a la coque d'un navire, elle vous chantera une bar* îarole, elle ne vous donnera rien ; àemàndea tout à la ITenise enfumée de Manchester, elle vous donnera iout, Ulez la troubler dans son sommeil j la Vènîde de marbre j implorez l'aidé de ses bras, pour Quelque rude travail dans les laguneà \ elle retombera dans sa niôllesse, on vous disant d'attendre le soleil. Donnez iin coup de marteau, i tninuit, sur l'enclume de la Venise de Manchester, dite» aux cent mille cyclopes de ce Poljrphêihe anglais que Id Éange, l'Oronte, t'Ëuphrate attendent ses chôudtêirôs dd fer, vous allez voir étînceler les vitrés aux fronts dé ces monuments innombrables ; vous allez voir ces lourdes "voiles frissonner au soufiJe des forges, ces barques creuset l'onde épaisse du canal, ces écluses rouler sur leurs gonds, ces façades de briques reluire au reflet des flammés, ces moulins de fer tourner comme des girouettes de château, toute cette Immense fournaise bouillonner et vomir les feux par mille cratères; vous verrez éclater, dans son magnifique travail, le volcan de l'industrie et dé la civilisation.

L'aube me surprit dans ces pensées. Les premiers et pâles rayons du jour glissèrent sur les eaux du canal sàûs leur ôter la teinte sombre qui les couvre. Le brouillard, refoulé par la chaleur supérieure, se fondit en roâée, et découvrit, comme un rideau de théâtre qui se lève, toute cette partie navale du vieux Manchester. î)éjâ leô mwimers apparaissaient sur le pont des barques ; les travailleurs du f)ort débouchaient de toutes les issues. Le labo-

rieux géant se réveillait et saisissait avec tous ses bras le marteau, la scie, la navette, le soufflet de forge, le lingot de fer. Un cri tombé d'en haut semblait avoir appelé Manchester à son œuvre puissante de tous les jours. £n longeant la ligne des édiflces, j'entendis le fracas intérieur qui ébranle le plancher de brique ; ces grands corps d'architecture avaient une âme, et se renvoyaient, par leurs croisées ouvertes, le cri du réveil. Les herses, en se levant, découvraient des magasins béants comme des gouilres; les becs de fer se tordaient sur les quais pour saisir les marchandises ; de tous côtés surgissait quelque ingéuieui mécanisme qui venait en aide à la main de rhomme et allégeait le fardeau. Aux éruptions lontaines des trombes de fumée, on devinait déjà que la furie industrielle courait des rives du port jusqu'au hangar du rail-way, et que tout Manchester avait entonné l'hymne du travail qui ne devait cesser qu'avec le jour.

Il n'est pas de ville, sans contredit, plus intéressante en Angleterre et au monde : aujourd'hui, Manchester n'est que le laboratoire de l'univers, il ne se fait admirer que par la rudesse de ses labeurs et ses inventions cyclopéennes; eh bieni un jour viendra qui lui donnera d'autres destinées, l'or après le fer. Ce sera l'Athènes du nord, bien mieux qu'Edimbourg, qui n'a su se faire qu'une architecture d'emprunt et qui a servilement copié l'art grec, impuissant qu'il était à créer un art national. Jusqu'à présent, le peuple de Manchester a fait preuve d'une imagination incomparable dans l'œuvre de l'industrie; c'est aux découvertes utiles qu'il a toujours appliqué ses étonnantes facultés de création; mais on s'abuserait étrange-

ment si l'on croyait que ce génie s'est révélé sous toutes

ses faces ; il y a chez lui un foyer d'enthousiasme qui doit porter d'autres fruits. J'ai vu ce peuple au théâtre, le peuple de l'usine, étalant ses bras de fer sur les quarante banquettes qui lui sont réservées, et laissant tomber du cintre un tonnerre d'applaudissements avec une intelligente précision d'à-propos; je l'ai vu aux meetings électoraux, et bien plus ardent, bien plus orageux, bien plus jaloux de ses droits d'homme que ne le fut jamais un peuple méridional, échauffé au soleil de Rome ou d'Athènes. J'en ai conclu que les climats et les latitudes devaient être mis hors de cause dans la question de l'art, ou bien que les climats opposés amenaient des eSeis identiques. II m'est prouvé que dans cette immense agglomération d'ouvriers, on trouverait des architectes et des statuaires, de grands artistes inconnus et qui attendent Theure de la révélation pour donner à Manchester un art national. On voit déjà, dans cette partie de l'Angleterre, surgir une architecture jeune et timide qui s'essaie par l'imitation et marche à l'originalité. On a déjà compris que la forme et la matière des monuments devaient s'harmoniser avec le ciel ; que le marbre de Carrare ou la pierre blauche frissonnaient dans le nord, que la colonne d'Ionie, les chevelures d'acanthe, les fûts gracieusement cannelés avaient horreur de la pluie et des brouillards. Ainsi, à Liverpool, autre ville qui s'avance vers un grand avenir» avec ses richesses, son commerce prodigieux, son intelligence et ses admirables femmes; à Liverpool, on achève en ce moment le palais de la douane, palais cent fois plus beau que la Bourse à Paris. La douane de Liverpool n'a . pas visé à la coquetterie ; elle ne s'est pas coiffé à la grecque, avec des aiguilles de fer à la Franklin; elle ne s'est

pas percée à Jour avec des croisées infinies; elle n'aura pas besoin d'écrire son nom, en lettres d'or, sur le fronton, poui se faire reconnaître du passant. La douane de Llverpool est un édifice de la première ville commerçante du monde ; elle est d'un marbre à grains sombres, veiné de noir, matière admirablement choisie; elle a [trois colonnades d'un ordre imposant et sévère, et sa magnifique façade regarde la rivière et l'Océan ; c'est le portique du commerce universel. L'autre voisin de Manchester, Birmingham, est artiste c^^mme Florence sous le premier des Médicis. Birmingham copie et crée ; encore quelques années, 11 ne copiera plus, ses deux récentes œuvres sont empreintes d'un caractère de grandeur qui fait deviner un glorieux avenir; ce sont deux palais magnifiques et qui laissent bien loin en arrière l'architecture cartonnée de Londres, à l'exception, toutefois, de Saint-Paul : Grammar^Schooi et Town-Hall, dans Netv-Street^ à Birmingham, révèlent un véritable sentiment d'artiste. Manchester n'a rien encore à opposer à la douane de Liverpool et aux deux nouveaux édifices de Birmingham; mais le jour que ce géant de l'invention prendra l'équerre et la truelle, il créera du premier coup un système d'architecture étonnant. Ce sera un jeu pour Manchester de remuer la pierre, de la ciseler, de l'équarrir, de la porter aux nues. J'ai vu bâtir des maisons à Manchester; l'architecte s'inventait pour lui-même ses outils et ses machines; il simplifiait son œuvre, à l'aide d'un petit atelier à vapeur qu'il improvisait pour la circonstance, ou d'un mécanisme à rouages légers qui voltigeaient le long des corniches supérieures, en' apportant à l'ouvrier la pierre et le ciuient. A Manchester, toute exigence du travail est salis-

faite sur l'heure; ^instrument est toujours là pour répondre au besoin. Confiez donc les œuvres d'art à ces intelligences douées de la double organisation du calcul froid et de l'exécution vive, et vous verrez ce qui sortira de leurs mains.

A Manchester, je n'ai rien trouvé de ce qu'on aime dans les villes, ni la beauté du ciel , ni la verdure des jardins, ni le bruit des fontaines, ni le sourire du soleil, ni l'éclat des promenades, ni la gaieté des rues, rien de ce qui charme dans notre midi. En descendant du wagon de Birmingham, lorsque je mis le pied sur le pont de ce canal qui baigne bourbeusement les prairies noires du fau-» bourg de Manchester, je fus saisi d'un ennui profond. Je voyais cette ville énorme qui couvre des collines et des vallées dans son atmosphère triste, froide, brumeuse; je contemplais avec mélancolie cette vaste forge oyolopéenne qui donnait au ciel sa fumée , et ce ciel qui lui rendait la pluie en échange; je n'avais pour me consoler que la vue d'une superbe église gothique , perdue à droite dans un lointain sombre, aux limites de la cité. Alors me revenait à l'esprit le souvenir de ces émotions de voyage, lorsqu'on entre, par une belle soirée de printemps, à Florence, à Home, àNaples, et que tout vous fait fête : le ciel, les collines, les bois, la mer. Il me semblait que Manchester, tout entier à ses forges , à ses manufactures, n'avait pas nn asile à donner au voyageur qui venait la visiter par désœuvrement. Une rue interminable se déroulait devant moi : je n'y remarquai qu'une église neuve, de style gothique, isolée sur une place; à gauche et à droite, les eclaircies des carrefours me laissaient entrevoir les deux ^es de la ville, qui s'étendaient à des profondeurs infimes

mais sans m'offrir une de ces enseignes d'auberge qui attirent gracieusement l'étranger. On m'avait indiqué Albion Hôtel, mais je désespérais de l'atteindre, car j'avais déjà fait deux lieues sans le rencontrer ; enfin on me désigna mon gîte sur la place de Piccadilly. Triste apparence d'hôtel ! maison basse ; bâtie à nu de briques rouges, au coin d'une rue étroite et sombre. J'entrai pourtant, et je commençai à me réconcilier avec Manchester. Cet AlbionrHotel, qui n'a rien sacrifié à l'extérieur, est à coup sûr un des meilleurs hôtels de l'Europe. On y trouve le confortable anglais jusque dans ses moindres détails : chambres, repas, service, tout est aux souhaits du voyageur. Insensiblement je m'habituai à cette ville extraordinaire; après quelques jours je l'aimai. Maintenant, c'est de toutes les villes d'Angleterre celle qui reste dans mes affections de souvenir. En la quittant, je lui ai dit : Au revoir.

Un soir de juin 1806, la Jamesina jeta l'ancre à Bocca- Tigris, à peu de distance de la ville franco-chinoise de Canton. Il y avait à bord un jeune mate nommé Tom Melford, qui accompagna les marins de l'équipage dans l'embarcation, mais qui ne les suivit pas lorsque ceux-ci descendirent à terre, pour y passer les trois jours que le céleste empire accorde aux Européens, dans le profane faubourg de la ville sainte. Melford avait eu de trèsbonne heure une vie orageuse; il s'était marié à Londres, à vingt - deux ans, avec la détermination bien arrêtée de vivre en fidèle époux, et de faire oublier même l'origine équivoque de son mariage, qui lui avait été imposé militairement, dans un cas forcé, par un beau-frère brutal, et oflacier de dragons; avec tous ses défauts, Melford était sensible et bon comme tous les mauvais sujets de vingtdeux ans.

Non-seulement le très-jeune séducteur s'était soumis ^ l*hyménée, après trois duels assez maladroits au pistolet; mais il fit un serment qu'on ne lui demandait pas. Il

jura de ne jamais parler d'amour à une autre femme que la sienne , et de repousser même par la violence toute provocation féminine, sous quelque nuance de cheveux qu'elle se présentât. Le beau-frère ouvrit une Bible et reçut le serment.

Une fille fut le premier fruit de cet hymen. (Excusez ces formes, lecteurs, si vous existez.) Melford, selon Tugage antique et paternel, aurait désiré un garçon, parce qu'il avait un nom charmant à lui donner. Cependant la petite fille fut aussi bien accueillie qu'elle pouvait l'être par un père amateur de garçons. Au reste, un nouveau symptôme de maternité s'étant manifesté chez mistriss Melford, l'époux radieux paria pour l'intermittence, et remercia d'avance le ciel d'avoir exaucé son vœu.

Malheureusement le service du roi passe avant le service de l'épouse, en Angleterre comme partout. Melford servait avec le grade de mate, dans la marine. La Jamestna mit à la voile. Il fallut quitter une jeune femme adorée, avant le neuvième mois de la révélation.

Le beau-frère apporta une seconde fois sa Bible sur le pont de la Jamestna ( les beaux- frères sont bien laids dans ces moments ! ) et exigea un petit supplément au vœu de fidélité. Melford jura une seconde fois. Melford, qui désirait recevoir, dans quelque coin du globe, la nouvelle de la délivrance de sa femme, demanda au commandant quelle était la destination du navire : — Partout, répondit l'ofîlcier.

C'était bien vague !... Le beau-frère alla sur le continent rejoindre ses drapeaux- Huit mois après ces adieux , la Jami$ina, ainsi que je vous l'ai déjà dit, s'arrêtait devant Canton.

ANGLAIS ET CHINOIS â23

Melford n'avait pas eu beaucoup de peine à porter le joug de son serment. Habitué aux splendides carnations des femmes du comté de Middlesex, il n'apercevait, depuis son départ de la Tour, que des visages basanés, cuivrés, pourprés, tatoués, avec des nez aplatis et chargés de breloques, des oreilles démesurées tiraillées par des cascades de grains de laiton, des cheveux de laine grasse, des tailles di'une dégoûtante exagération; car la nature n*a donné qu'à l'Europe la véritable femme, et l'a parodiée ailleurs. Sans cette attention de la nature, la fidélité serait impossible dans les voyages lointains ; les épouses des savants ne permettraient pas à leurs maris les explorations équinoxiales, et la science serait bien ignorante aujourd'hui. Si dans les archipels de l'Océanie on trouvait des Vénus de Médicis succombant devant un grain de verroterie ou un petit miroir de deux pences, les trois quarts des hommes terrestres se feraient marins, et l'équilibre social en souffrirait mortellement.

Melford remerciait la nature qui avait pris la peine de travailler pour lui. Il pensait à sa femme, à sa fille, à son indubitable petit garçon, âgé de sept mois, qui devait se nommer Simon, et qui déjà devait dire father, father, ce qui est plus difiBLcile à prononcer que papa. Il s'attendrissait à ces doux souvenirs d'une lune de miel qui avait duré deux soleils, et ne donnait pas la moindre attention au spectacle original que la ville chinoise étalait avec une complaisance digne de curiosité. Qu'importent le monde et même la Chine, au jeune époux exilé loin de toutes ses affections !

Rien de chinois comme le rivage devant lequel l'embarcation anglaise se balançait avec une grâce européenne.

Le fleuve bleu Ghookeang descendait nonchalamment à la mer, entre deux rangs de jolis villages peints sur porcelaine : là, sur des barques en formes d'œufs, flottait une population fluviale qni regardait la terre en pitié, vivant et mourant toujours balancée par les vagues d'azur da Ghookeang, sous des voûtes de bambous fleuris et de tamarins échevelés. La campagne se déroulait vers un horizon de montagnes d'un bleu transparent et lumineui comme des nuages de soleil couchant ; et l'œil se perdait dans cette ondulation infinie de champs de riz et de jardins, hérissés par intervalles d'aigrettes massives d'aloës, de citrus, de mûriers, de bananiers et de sapins.

La nuit tombée, ce lanleau cessa d'être réel, et rentra dans le domaine du songe. La Chine est un rêve peint.

Des milliers de barques illuminées coururent sur le fleuve, comme des constellations d'étoiles folles; une éruption de soleils d'artiflce éclata sur tous les kiosques des Hongs et mandarins ; le céleste empire se donnait un firmament terrestre, et l'orchestre des pavillons chinois, des bings indiens et des gongs, et les cris aigus de la ville extravagante saluaient ces innombrables volcans, toujours éteints et toujours rallumés sur le faubourg, la campagne, le fleuve et la mer.

Melford s'attrista plus profondément encore au spectacle de cette gaieté. Il s'organisa un pupitre pour écrire une lettre à sa femme, et lui faire un serment de fidélité. L'épître conjugale terminée, il fit un violent effort pour se décider à descendre à terre, ne voulant cpnfier à personne la commission de porter sa lettre au post-office anglais qui était situé dans Hog^Lane, faubourg de Canton.

En ce moment il se passait d'étranges choses dans Hog-

Lane et dans China-Sireet, Trente matelots et deux midshipmen de la Jamesina venaient de mettre Canton en état de siège, et inauguraient trente - quatre ans d'avance la longue série d'innocentes vexations qui devaient amener une guerre en l'an quarante, entre l'empereur de la Chine et la reine Victoria.

Les deux midshipmen étaient à cet âge heureux où l'on croît que les Chinois ont été mis au monde pour nous amuser : ils n'avaient jamais vu de Chinois que dans les farces de Surrey^ Théâtre; c'étaient de petits et gros hommes chauves qui élevaient les deux doigts indicateurs par dessus la tête et criaient hi quand on les assommait.

Jugez du bonheur de ces jeunes fous, lorsqu'ils se trouvèrent en ^pleine chinoiserie vivante, avec un nuage de porter dans le cerveau. Persuadés qu'il leur était permis de casser des Chinois vivants comme des magots de porcelaine, ils coururent dans Hog-Lane en faisant devant toutes les boutiques des espiègleries d'écolier. Sur toutes les devantures, ils ne laissèrent pas intacte une seule vitre de papier huilé ; ils tourmentèrent les ciseleurs, les marchands'd'éventails, les peintres de paysages, les fîligranistes, les artistes en laque et en émaux ; et s'irritant de tant de patience et de résignation chez leurs victimes, qui se laissaient démolir pièce à pièce comme des figures de paravents, ils saisirent un marchand de sandal par la douzaine de cheveux flottants qu'il portait sur sa calotte, et lui aplatirent le nez sur le comptoir, au moment où il calculait les profits de sa journée, à l'aide de l'algébrique obacus,

n n'est pas de patience, f ût^elle chinoise, qui n'ait ses limites. Le marchand qui avait, comme ses confrères, un

2^ LBS NUIT6 ANGLAISES

gfaud respect mêlé d'horreur pour runiforiuc des marins anglais» poussé à bout par œ dernier affront, lança vers le eiel un ht terrible, et saisissant un des jeunes Anglais par le collet de l'habiti il le renversa et le mit triomphale^ ment sous ses pieds. L'autre midshipman tira son dirk, et il aurait percé la poitrine du Chinois, si celui-ci, avec une agilité de clown, ne se fût élancé sur une pyramide de bois de sandal, et du haut de cette citadelle, n'eût fait pleuvoir un déluge de lourdes chinoiseries sur la tête de ses deux ennemis. Bien plus, le marchand ainsi assiégé donna trois coups à une feuille de tamtam suspendue au lambris* et à ce tocsin d'un nouveau genre, les voisins accoururent avec des monosyllabes effrayants à la bouche, et des bambous aux deux mains. %

Trente matelots de la Jameaina qui passaient dans Hog- Lane, volèrent au secours des midshipmen, et la bataille commença. Les Chinois» avec leurs bambous, s'escrimèrent vaillamment» et le pavé fut bientôt jonoM de tronçons brisés sur les épaules d'airain, de calottes chi'noises, de magots d'ens'eigne, de services de porcelaine, d'éclats de laque, de lambeaux de paravents et de parasols, de toutes les curiosités fragiles que le musée d'Hog- Lane offrait sur ses devantures à l'acheteur européen.

Aux cris des Chinois du faubourg, les Chinois de la ville sainte arrivèrent à Ilots, armés de pièces d'artifices, et firent jouer contre les Anglais leur innocente artillerie de soleils» de serpentaux et de bombes à la Pékin. Ces marins» qui avaient vu Aboukir et Trafalgar, riaient comme des Français au milieu de cet incendie incombustible» et prodiguaient des blake^yes sur les yeux obliques des infortunés Chinois, maladroits boxeurs» renversés par

files comme des remparts de carton sous des béliers romains.

Hog-«Lane frémiskiait ainsi, comme un vase de porcelaine rempli d'eau bouillante, lorsque Melford arriva» sa lettre à la main, devant post-office. Il déposa un tendre baiser sur le nom adoré écrit sur l'adresse, et levait la main à la hauteur de la boîte, pour y jeter la lettre, lorsqu'il reçut par derrière, sur le crâne, un coup de casse-tête chinois, que le chapeau défendit mollement. My dear wife l s'écria-t-il, ma chère femme ! et il tomba sans connaissance sur le pavé.

Un cri de douleur tomba avec Melford du balcon voisin sur la rue. Une porte s'ouvrit, et un domestique ramassa la lettre, la^ta dans la boîte, et poussa dans la maison le corps du jeune Anglais, mort ou évanoui.

£n même temps, le monosyllabe impératif, si connu à Canton, vola de bouche en bouche dans Hog-Lane : Li U m faites plazel On avait aperçu dans le lointain, à la clarté soutenue des soleils artificiels, le palanquin jauiie du gouverneur de la ville, ou, pour mieux dire, de l'Œil de Canton; car il faut énoncer exactement les titres.

L'Œil était un vieillard de soixante et dix ans, nommé Bi ; il jouissait, quoique borgne, d'un grand crédit sur le peuple.

A la vue de leur vénérable Œil, les Chinois furent frappés d'une immobilité respectueuse, surtout lorsqu'ils

entendirent la formidable formule Fi-Hé! Tremblez à ceci !

L'Œil parlait anglais très-bien; il apostropha vivement le premier matelot qui lui tomba sous la main, et lui reprocha les larmes aux yeux do troubler la tranquillité

d'une bonne ville chinoise, amie de l'Angleterre. Le robuste marin, chef de la bande, eut un instant la fantaisie d'asséner^n dernier black^eye sur les yeux obliques de rCEil ; mais une inspiration d'humanité retint ouverte sa main, déjà crispée pour se faire poing; il engagea même ses camarades à regagner le bord, et souhaita une bonne nuit à l'Œil. Une fanfare de pavillons chinois annonça la fin des hostilités.

Bientôt le silence de la nuit resta dans Hog-Laue. De jeunes filles asiatiques, qui avaient du penchant pour les jeunes et beaux midshipmen, malgré leurs incartades, restèrent quelque temps encore aux étroites lucarnes des maisons, l'oreille collée derrière les murailles grêles. On n'entendait plus que l'harmonie douce et ^^enne des monosyllabes en t, semblable au dernier chant des bengalis, quand ils s'endorment le soir dans les feuilles touffues des manguiers.

Le mandarin lettré, chef de la poste aux lettres de Canton, était sage et prudent comme un Chinois de Tintérieur. Il avait assisté à la bataille des bambous et des blake-eyes, mais la gravité de ses fonctions ne lui permettait pas d'y prendre part. Quand il vit tomber un Anglais devant sa porte, il sentit jaillir à la fois dans son cerveau trente idées; avec cette simultanéité merveilleuse, sixième sens des Chinois, peuple qui rend une phrase avec une lettre, et qui a mis aussi dans sa réflexion spontanée l'alphabet de sa langue et de ses abacus. Ce mandarin vit tout un avenir de malheur surgir du cadavre de cet Anglais tombé devant sa porte ; il vit Canton froudroyé, sa maison détruite, sa place perdue, sa belle famille amenée en esclavage à Londres, le céleste empire anéanti. L'An-

gleterre brûlerait l'Asie pour venger la mort d'un marin assassiné.

Un moment le mandarin fut tenté de jeter le corps dans le canal souterrain qui porte les marchandises sous les magasins de la ville; mais le canal aurait pu rendre le dépôt à la surface extérieure de ses eaux bleues.

Sans doute, il y avait toujours un certain péril à cacher le cadavre dans quelque recoin de la campagne et du faubourg, puisqu'il allait être constaté, à bord de la Jamesina, qu'un officier avait disparu ; mais c'était déjà beaucoup de dérober aux Anglais le corps sanglant du délit. L'ofBcier manquant à l'appel s'était enfui, s'était noyé, s'était mis à la poursuite de quelque Chinoise, son absence pouv#t être expliquée dans un sens qui ne compromettait pas l'existence de la Chine et la place du chef de la poste. La minute qui vit tomber Melford fit éclater ces réflexions dans la tête du mandarin, fit donner l'ordre de jeter la lettre dans la botte et de pousser le cadavre dans le corridor. Admirable concision d'idées combinées avec l'action I

Quelques instants après, au milieu de la nuit, une bar- <iue assez semblable à une gondole vénitienne, taciturne et mystérieuse comme elle, sortit de l'arceau noir du canal souterrain et entra au canal qui mène au Si-Kiang. Sous le dôme de cette barque, le mandarin Sampao et deux domestiques étaient assis et gardaient un morne silence. Le jeune Anglais, mort ou évanoui, était étendu sur un sopha, et les yeux qui le contemplaient roulaient quelques larmes sous des paupières noires, obliques et miellées comme des arcs tracés à l'encre de Chine. Une lanterne de papier huilé donnait à cette ''ène funèbre

des teintes sans nom : si Melford, dans ce moment, eût été rappelé à la yie, ses regards n'auraient pu supporter ce spectacle étrange» et ils se seraient refermés de frayeur et de désespoir de\^at l'énigme d'une vision qui appartenait à un monde ineonnu.

Le corps du jeune Anglais garda l'immobilité du cada-^ Tre. La barque laissa le petit village de Wham dans ses anses ombragées de mûriers, et continua sa route vers les collines du Nord. Déjà la limite de la Chine européenne avait été dépassée; un chrétien entrait « à son insu, dans le domaine interdit aux religions profanes» La barque s'arrêta sur les frontières du Tcheou de l' Ym, devant une maison de campagne baignée par ce beau fleuve Hoang*Ho» qui traverse la Chine depuis les montagnes de Si-Fan jusqu'à la mer.

Le mandarin Sampao désigna du doigt une de ces éminences dépouillées de verdure qui annoncent lé voisinage d'un cimetière : il jeta un dernier regard sur Melford. Hélas I le pauvre jeune hôitime gardait toujours son immobilité fatale. Sa tête reposait sur ilti oreiller dont le satin se rougissait des gouttes de sang que distillait une boucle de cheveux noirs échappés d'un foulard. Le mandarin sentait redoubler son effroi à ce Spectacle ; il tressaillait à chaque murmure de la nuit ; il croyait entendre déjà le canon vengeur de l'Angleterre dans la direction de Cang-^Chow*Foo, (Les savants ont fait Canton avec ces trois mots.)

Sampao, le mandarin, était obligé, par les devoirs de sa charge, de reparaître à Canton avec le soleil. H fit déposer le corps de MelfOrd sur la rive devant sa maison de campagne, après avoir donné aux deux vieux servi-

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teurs un dernier ordre avec trois gestes solennels et trois monosyllabes aigus comme le ori de Tacier sous la lime, il dît au rameur de yirerde bord, et il reprit le chemin de la yill6, en descendant le canal.

La maison rustique du mandarin était à demi-entourée par un lac très^profond qui servait de fossé aux façades du nord et de l'est. La façade du midi, percée seulement de deux espèces de meurtrières fort étroites, dominait un assez beau jardin, clos de hautes murailles, et qui s ouvrait sur le canal par une porte de sapin doublée de cuivre. Ce fut devant cette porte que le corps de Melford fut déposé.

La femme et les deux ûlles du mandarin habitaient cette maison, et elles y passaient leur vie à mourir d'ennui. Au moindre bruit qu'elles entendaient sur le canal, elles accouraient aux meurtrières de la façade du midi, et se divertissaient de la moindre chose, de la chute d'une branche, d'un éboulement de gazon, du bruit d'une écluse, d'un vol d'oiseau, L'ennui n'est pas difficile sur le choix des spectacles.

Ce soir-^là, les yeux dé lynx de ces femmes virent poin* ^Q sur le canal quelque chose d'extraordinaire ; les malheureuses recluses furent saisies d'une curiosité si impérieuse et si naturelle dans leur position, qu'elles descendirent au jardin, et à travers la porte de sapin, leurs fines oreilles de chattes entendirent l'étrange conversation des deux domestiques.

La femme du mandarin qui avait depuis longtemps, à Hnsu de son stupide mari, un grand empire sur les vieux serviteurs, leur ordonna d'ouvrir, et d'un ton qui supprimait le refus.

Les serviteurs obéirent.

Les trois Chinoises éclatèrent en sanglots à la vue da cadavre d'un homme. Partout, même en Chine; les femmes sont bonnes à l'excès, lorsque rien ne les oblige à être le contraire. Otez les hommes de la terre, et les femmes seront des anges du ciel. Il est vrai que Melford était digne de cet intérêt. Jamais la Chine, depuis le règne de Yao et de Yu, n'avait vu passer un plus beau jeune homme sur son fleuve. Les trois Chinoises se rappelaient une histoire qu'on leur avait contée dans leur enfance; elles croyaient assister au convoi funèbre du jeune Tcheou, le prince de la lumière, qui ressuscita devant les portes du Ming-Tang, le temple carré sans égal dans l'univers. Malheureusement, Melford ne ressuscitait pas.

Les trois gestes et les trois monosyllabes que le mandarin, en partant, avait adressés à ses domestiques, signifiaient qu'il fallait, sur-le-champ, donner la sépulture à Melford, garder tin secret inviolable sur cette inhumation, laisser un signe sur la tombe et s'enfermer dans la maison de campagne pour attendre les événements, loin des importuns et des curieux ^ui font des conjectures, et loin d^s femmes qui arrachent les secrets.

Infortuné Melford! le courrier de Canton portera le lendemain à sa femme une lettre qui se termine par ces mots : Je te suis fidèle, et je me porte bien!

On va l'ensevelir 1

Taï-Sée, la dernière femme du mandarin Sampao, y tcheng ou directeur de la poste aux lettres de Canton, était âgée, ou, pour mieux dire, était jeune de trente ans : elle avait une figure jadis belle pour les yeux du mandarin lettré ; elle aurait été' blonde, si elle avait eu des cheveux.

Ses deux filles, Kia et Ma, ne ressemblaient pas à leur mère; elles avaient de jolis traits européens, phénomène en Chine, mais chose commune dans le faubourg de Canton, très-fréquenté par les officiers anglais qui vont affranchir leurs lettres dans Hog-Lane, et qui laissent l'empreinte de leur physionomie dans la mémoire des invisibles dames chinoises de Canton. •

La médisance, ce vice cosmopolite inventé par Caïn au

pied des autels 'd'Abel, s'était exercée sur Taï-Sée, lorsque

deux vaisseaux de Sa Majesté britannique, le Thunderer

et le Tiger, stationnèrent à Canton en 1792. On sait qu'à

cette époque les époux chinois 'd'Hog-Lane redoublèrent

de surveillance, et que I'Œil même de la ville, malgré sa

'Vigilance, éprouva le sort de Ménélas. Un Paris anglais

enleva, ditK)n, la femme de l'Œil. L'histoire nous dit qu'à

cette époque plusieurs officiers obtinrent la permission

de visiter la ville sainte de Canton dans tous ses détails.

Pourtant la mère Taï-Sée élevait ses deux filles dans la

pratique des vertus domestiques, selon les lois sévères

du Li-iTi. Jamais Kia et Ma ne s'étaient assises sur la

même natte à côté d'un homme, cet homme fût-il leur

frère bien-aimé, le généreux et brav(^ien, capitaine des Tigres dans la garde impériale. Ces deux charmantes demoiselles passaient à leur maison de campagne dix lunes de Tannée, c'est-à-dire tout l'été. Là, elles cultivaient leur jardin et étudiaient le livre du sage^wi-Gin-y, ce grand morali ite qui a fait cet c maxime ; Plus une filk ressemble à une idole, moins elle a.\ra d'adorateurs, Taï-Bée avait fait écrire sur les murs de Tappartement des femmes tous les aphorismes du- Li-R t ; et Kia et Ma les savaient par cœur et les répétaient à leur mère qui était flèrc de la science de ses filles. Rien de simple et de louchant comme ces maximes ; elles » lonnent une idée parfaite de la Chine, ce lac immense où la sagesse croupit dans l'opium ; citons-en quelques-unes au hasard :

La pudeur est le courage des femmes.

Femme qui achète son teint veut le revendre.

Une femme qui aime sa belle^mère adore son mari.

Qui s'endort médisant se réveille calomnié.

La boue cache un rubis, mais ne le tache pas.

Le secret le mieux gardé est celui qu'on ne dit pas.

La mère la plus heureuse en filles est celle qui n'a que des garçons.

Les femmes les plus curieuses baissent les yeux pour étrt regardées.

On ne demande que quatre choses à une femme :

Il faut que la vertu soit dans son cœur;

La modestie sur son front;

La douceur sur ses lèvres;

Le travail dans ses mains.

Le Code féminin du Li-Ki est tout plein de ces pensées; aussi la vertu en Chine court les rues avec les onfanl?

treavés î il est vrai que, pour corroborer les maximes, la loi pénale renferme deux articles ainsi conçus :

La jewne filU qui cesse d'êirt vertueuse avant le mariage sera vendue au prias de dix onces d'argent. — Les parents qui n'auront pas dénoncé au tao (commissaire ambulant) le déshonneur de leur famille seront f/Mnis de cent coups de bâton et d'une amende de neuf taels,

n y a une vertu en Chine qui est dans tous les cœurs, c'est Thumanité, jin. Malheur à qui reste sourd aux lois saintes du jin! il est maudit sur la terre et dans le ciel.

Le jin a pour sanctuaire privilégié le cœur des femmes chinoises. Aussi vous ne serez point étonné de la désolation de la femme et des filles du mandarin lorsqu'elles virent le jeune Melford emporté par les domestiques vers la colline de la sépulture. Deux sentiments opposés quoique d'une nature également respectable, s'élevaient en ce moment dans l'âme des trois Chinoises { la pudeur et Thumanité. La première de ces vertus leur ordonnait de rentrer dans l'appartement le plus secret de leur maison de campagne pour se purifier, par la solitude, après une trop longue station sur une terre où reposait un jeune homme ; la seconde vertu leur faisait un devoir de ne pas abandonner un malheureux étranger qui peut-être n'était pas mort, et qu'un ordre précipié, dicté par la peur, allait faire ensevelir vivant. L'humanité triompha. Cette ^

funèbre scène n'avait pas de témoins délateurs ; tout re- ^ posait dans la province de "Wham : la lune même s'était endormie derrière un nuage sur la montagne de Ho-Nan ; on n'entendait d'autre bruit dans les jardins que le frôlement subtil des feuilles de l'yo-kiang-hoa, la fleur qui s'ouvre

^t embaume la nuit^ et, dans la campagne, le chant mono-

tone d'une chaue-ouen, la pauvre cigale qui pleure dans leg ténèbres parce qu'elle ne doit plus revoir le soleU.

Les deux domestiques étaient dévoués à leurs maîtresses, leur discrétion était acquise d'avance. Us marchaient portant le corps du jeune homme, et les femmes suivaient en pleurant. La douce rosée ée la nuit descendait goutte à goutte sur le visage de Melf ord, comme si la bonne nature, autre femme secourable, quoique invisible, eût voulu verser un dernier remède sur le front du malheureux.

Tout à coup les trois Chinoises poussèrent un petit cri que la prudence n'avait pu retenir dans leur poitrin'e. A ce cri, les deux domestiques s'arrêtèrent au pied du tertre tumulaire, en jetant des regards de surprise et d'effroi sur le jeune Anglais.

On avait entendu un soupir qui n'avait rien d'humain; c'était comme une plainte sourde exhalée du fond d'un sépulcre; la plainte de l'âme d'un ancêtre mort dans la croyance de Fô.

Les femmes appelèrent encore à leur secours l'humanité; elles se penchèrent sur le corps du jeune homme, et elles virent que ses bras frissonnaient avec de légers mouvements convulsifs.

n y eut alors un rapide échange de signes entre la femme du mandarin et les deux domestiques. Les jeunes filles voilèrent leurs petites figures avec leurs petites mains.

Le cadavre animé porta sa main droite sur son front, et soupira une seconde fois, de manière à ne plus laisser de doute sur l'origine de la plainte. La bonne Taî-Sée fit un geste impératif, les domestiques relevèrent Melford et reprirent le chemin de la maison de campagne.

Les femmes suivirent, en effaçant avec les mains les tracés de leurs pieds sur la poussière; leurs pieds étai^t si petits qu'ils ne laissaient presque point de vestiges ; pourtant elles paraissaient s'applaudir de ce luxe de précaution.

Toujours dociles à l'ordre bref et muet de leur maîtresse, les domestiques iûtroduisirent Melford dans la maison et le déposèrent (chose inouïe en Chine) dans la chambre de sa fille Kia. Taï-Sée n'avait pas balancé à choisir cette retraite comme la plus sûre, personne n'ayant le droit d'y pénétrer, ainsi que le veulent les vénérables usages du pays. Taï-Sée dit à ses filles qu'elles habiteraient désormais sa propre chambre. Kia répondit par un sourire céleste; Ma, plus jeune et plus timide, embrassa tendrement sa mère et sa sœur.

Tsu-Sée entra seule dans la chambre où Melford venait d'être déposé sur le lit de Kia; elle dénoua le foulard qui serrait la tète du jeune homme ; elle lava la plaie avec de Teau de camphre ; remit un nouvel appareil sur la blessure, et plaçant une coupe d'eau, une veilleuse en porcelaine et un bol de thé à côté du lit, elle se retira, pleine de confiance dans la nature qui allait agir souverainement sur ce corps jeune et vigoureux.

Melford, comme unhomme qui se réveille après un pénible sommeil, ouvrit les yeux et jeta des regards effarés autour de lui. Toutce qu'ilvoyaitétaitsi étrange qu'il se persuada d'abord aisément qu'il se trouvait en plein dans les illusions d'un rêve bizarre. Mais aux vives impressions de douleur de son front et aux ardeurs fiévreuses d'une soif

dévorante, il fut ramené bientôt à des idées de vie réelle,

^t il se souvint d'un coup terrible qu'il avait reçu dans

Hog-Lane, et de son dernier adieu à sa femme, de retour à éa réalité fut encore contrarié par quelques circonstances accessoires de sa nouvelle position. En laissant tomber ses regards sur lui-même, le jeune Anglais ne se reconnut pas ; il ne portait plus son uniforme de mate, il était reyêtu d'une sorte de dalmatîque Jaune-serin, taillée d'une façon si étrange qu'elle ne paraissait appartenir à aucune mode connue sur la terre. Melford remarqua surtout, avec cet œil fixe qu'on attache aux objets effrayants, une lune, peinte de grandeur naturelle sur le corsage de sa dalmatique ; l'astre avait des traits chinois, et il souriait bonnement aux deux dragons bleus qui dardaient sur lui des aiguillons rouges. A la clarté pâle et mobile, tamisée par la porcelaine de la veilleuse, cette lune était insupportable à voir, car elle semblait vivre et tressaillir sur la poitrine de Melford.

— Est-ce que je serais dans la lune ? se dit l'Anglais d'une voix intérieure. Et dans l'état délirant de son cerveau, il ne trouva pas cette idée déraisonnable : mais, vivant ou mort, réveillé ou endormi, comme il souffrait d'une soif aiguë, il allongea son bras vers une petite table de laque et prit une grande coupe pleine d'eau fraîche qu'il avala d'un trait. Au même instant, il entendit deux mots de compassion qui semblaient sortir de la tapisserie et qui ne pouvaient s'adresser qu'à lui : Poor youth ! pauvre jeune homme ! Ranimé par la fraîcheur de l'eau qu'il venait de boire, il se leva de la hauteur de son -torse et regarda rapidement autour de lui pour découvrir le sensible compatriote qui s'attendrissait sur un frère malheureux ; mais il n'aperçut aucun être vivant; il ne vit qu'un bizarre assemblage de meubles sans nom et de statues sans

forme humaine ; que des tentures chargées d'images, de fleurs, d'oiseaux, de quadrupèdes, d'arbres inconnus au globe terrestre, comme si la folle arabesque d'un rêve fiévreux, échappée d'un cerveau malade, se fût d'elle-même matérialisée et brodée à Taiguille sur les murailles d'un salon. Cet étrange spectacle aurait donné des émotions dangereuses à un esprit fort et à un corps en bonne santé ; Melford sentit redoubler sa fièvre ; son front se couvrit de nuages; un accès de faiblesse le fit retomber sur le chevet ; il fut assailli d'idées incohérentes à travers lesquelles il poursuivit encore un instant le mot insaisissable de cette énigme ; puis l'engourdissement le glaça de la tète aux pieds et il s'endormit.

A son réveil, le pâle rayon de l'aube jouait sur le guéridon avec la lueur agonisante de la veilleuse. Melford souffrait beaucoup moins. — Les blessures à la tête qui ne tuent pas sur-le-champ ne sont pas dangereuses, et se guérissent promptement, surtout quand la cicatrice opère sur l'épiderme d'un marin anglais. Notre jeune homme, avec la noble insouciance de son âge et de son état, se réjouit de se sentir vivant et fortifié par le sommeil, et il se reposa pour son avenir sur les soins mystérieux des êtres invisibles ou surnaturels qui l'avaient gardé jusqu'à ca moment.

— En supposant que je sois mort et passé dans la lune, se dit-il à lui-même, je ne vois pas qu'il y ait à s'affliger. J*ai été fidèle à ma femme toute ma vie ; je suis pur devant Dieu ; je ne crains rien.

Il prit une tasse de thé, qu'il trouva excellent et supérieur au thé de Londres, et se débarrassant de sa lourde <lalmatique, à laquelle pourtant il devait une bienfaisante

transpiration, il sortit du lit pour examiner en détail les localités,

Ilya dansleLt-£'t cet article: la porte de la chambre d'une jeune fille doit être invisible. Les Chinois ont voulu donner, par extension, unsensmatériel au sens moral de cette maxime. Il est impossible, en effet, de découvrir la pprted'un gynécée chinois. La chambre virginale est comme une de ces boîtes qui s'ouvrent par un point secret. Ce fut donc inutilement, grâce au Li-Ki, que Melford chercha la porte de sa chambre ; les quatre murs ne présentaient pas la moindre fissure ; la tenture, tout d'une pièce, les recouvrait sans aucune solution de continuité. Le jeune marin marcha vers la croisée; elle s'ouvrait sur un balcon gracieusement arrondi et saillant sur le jardin: mais ce balcon était comme une grande cage à barreaax de fer, peints et dissimulés par des festons de fleurs grimpantes. Le plancher de ce joli kiosque était à claire-voie et suspendu sur un petit lac envahi par des feuilles de nénuphar. Melford perça les rideaux de verdure qui cachaient la campagne, et il découvrit une terre inconnue, telle que sa mémoire de voyageur ne pouvait lui en offrir de pareille. En ce moment la vaste plaine, arrosée par un bras du fleuve Hoang-Ho, resplendissait des "teintes de l'aurore tropicale, et l'œil n'y rencontrait, qu'à des distances infinies, un meao solitaire avec son dôme de porcelaine et son panache de cotonniers rouges ; rien n'indiquait cette terre fertile dont le chef est un laboureur couronné. A l'horizon, les montagnes vaporeuses se confondaient avec les nuances de l'aube, et donnaient à la campagne comme une bordure de nuages immobiles suspendus entre la terre et le ciel.

Melford inclina sa tête sur sa poitrine et ferma les yeux pour se recueillir dans ses souvenirs. Laprof onde léthargie qui l'avait frappé sur le pavé d'Hog-Lane lui avait complètement dérobé cette faculté instinctive qui nous fait apprécier, même après le sommeil, la mesure de temps écoulé. Il se rappelait la scène, d'Hog-Lane, mais à travers des songes si confus, qu'il lui aurait été impossible de préciser, dans un lointain plus ou moins reculé, le jour où la massue chinoise tomba sur son front. Deux choses seulement étaient assez claires pour lui : sa mort dans une rue populeuse, et sarésurrection dans un désert. Et que de ténèbres dans ces deux clartés I

Le souvenir de sa femme vint l'assaillir au milieu de tant d'incertitudes. Il s'assit mélancoliquement sur le lit, et il pleura comme pleure un marin et un Anglais qui n'est plus fier de soninsensibilité,quandilest seul. Pauvre Caroline 1 se disait-il en joignant les mains par-dessus la tète. Pauvre femme abandonnée à seize ans , avec deux enfants! Car elle doit en avoir deux aujourd'hui, une fille et un garçon... Et quel âge peut avoir le garçon?... Dieu le sait pour moi! Mon charmant petit Simon que j'aime tant, et qui danse peut-être sur les genoux de sa mère I II me semble que je l'entends chanter la chanson de notre enfance :

The lion, and the unicorn were figthmg for the crown*.

Oh! si j'avais encore une vie à donner, je la donnerais pour voir une minute ma femme et mes enfants I

* L'autre vers est ainsi : Up came the little dog and knocked them both down. ^ 'ton et la licorne ae disputaient la couronne, le petit chien saute par-des^ <u«, et d'un coup les jette en bas. C'est là clianson qu'on apprend aux petits entants pour leur bire connaître les armes d'Angleterre.

Mû LEB NUITS ANGLAISES

£t il essuyait ses larmes avec un crêpe de Chine, ce fidèle et tendre Melford.

Les rayons du soleil levant passaient à travers les barreaux fleuris du balcon, et donnaient à la chambre de Kia uae teinte charmante. Après une nuit de veille et de souf*franco, le soleil console et guérit; ce médecin céleste dore le chevet du malade, infuse la Joie dans son cœur; il fait croire à la vie et à la résurrection. La nuit est pleine de doutes, de peurs, de frissons, de ténèbres morales qui s'évanouissent au lever du soleil. La sérénité de l'âme est iille de la sérénité du ciel.

Melford s'abandonna volontiers à cette joie intérieure que donnent la convalescence et le premier rayon. Le marin trouve toujours, dans sa vie d'orages, des points de comparaison qui le consolent d'une position fâcheuse,

— Au fait, seditril à lui-«même, on est mieux ici que sup recueil de Kâl-Imo, où je fus abpLndonné à Fâge de quiiue ans.

D'instants en instants la chambre se faisait plus habitable aux yeux de Melford. La tapisserie s'animait aui^oleU comme un lambeau détaché de la campagne, et posé ver* ticalement sur les murs. Sur cette tapisserie les ruisseaux roulaient des flots d'argent sous des ponts agrestes ; les petites collines s'étageaient jusqu'au lambris avec des ondulations gracieuses , emportant avec elles, comme une chevelure, les forêts blondes chargées d'oiseaux du Pai-adis; des enfants aux joues fraîches et rondes folâtraient avec des chats Nankin devant leurs mères, qui les regardaient obliquement et souriaient ; un troupeau de chèvres sans cornes s'abreuvait aux rives d'un lac tout bleu comme de l'indigo en fusioft, et lo berger, Qgiffé de I4 ipoitié d'une

ANGLAIS ET OHIKOIB 24d

erange, et couyef t de haillons d'oFi agitait une baguette à aiûq grelots sous le beo d'un paon immobile dans sa queue» Ce éhàos était ravissant à débrouiller pièce à pièce ; l'œil qui s'égar&it dans le tourbillon de ces folies ne s'en détachait plu$. Des parfums d'uiie douceur inexprimable Inondaient cette chambre^ et semblaient appartenir à ce Inonde Idéal peiiît fiilr les murs; on y respirait encore je ne sais quoi de 6uaTe, d'angéliquc , d'embaumé, que les jeunes filles laissent dâtis l'atmosphère sainte qui les en* velûppë comme Un vêtement virginal.

-^ On petit fort bien vivre dans cette chambre, dit Melford, pcfurvu qu'on me serve à dhier ; car je sens que mon appétit de marin me tourmentera bientôt , ce qui me prouve que je ne suis pas aussi mort que je le croyais«Au moins îna femme sera contente de moi| si je la retrouve un jour ; il n'y aura même aucun mérite à tenir dans cette solitude mon serment de fidélité.

Et comme il se retournait vers le balcon pour admirer la campagne toute radieuse du soleil du tropique^ il très» saillit en voyant, à deux pas de lui, une femme qui le regardait avec de petits yeux humides de compassion.

L'inconnue était habillée comme le peuple de la tapisserie, et il semblait qu'elle s'était détachée de la muraille, et qu'elle avait grandi en présence de Melford. Lé visage était la seule p&rtie du corps de cette femme qui fût à découvert? elle était coiffée d'un léger turban de cachemire

qui ne laissait apercevoir sur les oreilles que deux virgules de cheveux blonds. Sa robe de dessous d'un rouge ardent, ne se révélait qu'à mi-jambe, toute la partie supérieure étant voilée par une espèce de redingote de soie bleue ; on aurait dit qu'elle avait pris pour parure un fragment de muraille indigo avec un soubassement écarlate. Du sommet des épaules tombaient deux manches d'étoffe d'un vert tendre, qui se gonflaient démesurément sur les mains, et prenaient la forme d'un manchon. Les rides n'avaient pas encore écrit sur les traits de cette pe^ sonne un âge respectable; on s'apercevait pourtant que le soleil tropical ravageait ce visage avant les années. Telle qu'elle se présenta enfin à Melford , elle avait encore le charme de la femme et l'attrait de l'inconnu. Le jeune marin, assis sur son lit, les mains élargies en étançons, les yeux béants, la bouche ouverte par un cri avalé, r^a^ dait cette apparition, et tremblait de tous ses nerfs, comme un intrépide marin qui s'effraie de tout, hormis du danger. La femme, immobile comme l'épouse de Loth sur le chemin de la ville sans nom, secoua la tête par un mouvement automatique, et dit trois fois, avec l'accent anglais de Londres : Pauvre jeune homme!

L'orgueil britannique ne permit pas à Melford de s'étonner un instant que la langue anglaise fût parlée dans la lune ou dans quelqu'autre planète de l'infini. Il entama sur-le-champ la conversation.

— Où suis-je, madame? demanda-t-il, en joignant les mains.

— Dans le Céleste-Empire, répondit l'apparition.

— Je m'en doutais, dit Melford, comme dans un à parte.

— Et si vous voulez vivre, ajouta l'inconnue, soyez pru-

ANGLAIS ET GHIN0I8 ^5

dent comme le serpent, calme comme la tortue, et Bilencieuz comme la nuit.

— Je serai tout cela, madame, parce que c'est votre plaisir.

— Soyez tranquille, nous veillons sur vous, pauvre jeune homme!

— Oh. I madame I parlez-moi, parlez-moi... ^

— Ne me demandez pas l'impossible; ma bouche doit

être fermée ici ; ma main seule peut s'ouvrir. J'ai déjà trop parlé. Nous nous reverrons, adieu.

Un panneau de la muraille s'ouvrit vivement et se refei*ma de même. La femme disparut, en laissant un doux parfum de thé en fleur dans l'air qu'elle avait déplacé.

Melford respecta le mystère; il ne songea point à sonder les secrets de la muraille; en présence d'autres énigmes bien plus ténébreuses pour lui, il ne daigna pas s'arrêter à un secret de charnière voilé par la tapisserie, n s'abîma dans de sérieuses réflexions. Une idée surtout le fit frémir. Oh I se dit-il à lui-même, si cette femme de laquelle je dépends, et qui a le pouvoir d'entrer dans ma chambre, avait conçu pour moi quelque passion crimi- Belle !.. . Oh ! ne crains rien, ma Caroline I dans toutes les extrémités, je serai toujours digne de toi I digne de mes enfants !

Et levant la main, il prit à témoin le nouveau soleil du nouveau ciel de sa nouvelle planète, et ht un douzième serment de fidélité. Pourtant il n'osait s'avouer que la femme inconnue n'était pas dans les redoutables conditions de la beauté victorieuse. La vertu quelquefois est moins vertueuse qu'on ne pense. Phèdre était vieille et

horrible de laideur, nous aurions tous été Hippolyte.

2^ lëb wtnrs ANOLAiaEs

Tliéséé, tuiné par d6ii Bpéeulations de peaux de monst^t, avait épousé Phèdre poar son argent. Voilà oe que Badne n'a pas dii. 0 vertu de ThOinme ! BrutuB, à Philippesj le connaissait bien I

Melford se disposa donc â abandônnet âoli inatiteau à la première tentative de séduction.

Heureux de se sentir ainsi fort contré la puissance d'une femme de trente atis mûrie au soleil des ti*opiques, il s'assit sur utie bailquettë polie comme une glace et qui se trouvait dans un coin du balcon sous des masses Hot* tatltes de fleurs â clochettes bleues et rouges. Melferd pour ethbraâser la campagne, seule chose qu'il pût embrasser* déchira ce nuage de verdure opaque, ei le jeta, par lambeaux, à travers les grilles de fér, dans le lae inférieur. L'air et la lumière entrèrent à flots dans ce kiosque, où la jeune et belle Kia^ pudiquement réclasé comme dans un miao sacré, chantait Thymme des ancêtres^ en s'accompagnaiit du lutohun, à treize cordes, l'iûstrumôtit du sage Tay-Eouug, Ôls de Tcheou.

Le kiosque, comme un œil qui a soulevé sa paupière, regardait joyeusement le petit lac, le jardin de Kia, et la plaine immense, arrosée par le fleuve Hoang-Ho* Les ger^ bes de rias mûr se roulaieftt au soleil, en vagues d'or, Jus* qu'à l'horizon, comme une mer jaune caressée par les brises du milieu du jour. Les forêts de fagaras , poivriers de Chine , retentissaient des cris furieux des Chouë^oueth ivres de poivre et de soleil. Une pluie de lumière voilait, par intervalles, la campagne , comme un immeuse tissu de rayons ; il semblait alors que le grand astre se fondait en tourbillons de grains de feu, et versait un incendie sur l'arbre, la fleur, la plante, le salile, le rocher. Aux

ANGLAIS ET QHIN0I9 Ml

bords du Iftc, une foule d'arbres s'étaient réunis en famille, oomme pont se prêter le secours mutuel de leur ombrage contre les heures déyorantes du jour. Le lac luimême élal^gissait son voile flottant de feuilles de kiteou^ comme un parasol aquatique, et gardait ainsi sa fraîcheur recueillie : et sous le dôme embrasé des sycomores , des éhéûiers, des naucléas^ se réfugiaient les arbustes à fleurs qui vivent d'ombre,* Viu-lan émaillé de fils d'ivoire ; Vhaï" Ung, symbole de la modestie ; le mo-li-koa, jasmin de la Chine; le hiu-goa^ la fleur de longue vie, la fleur chère aux poëtes^ et célébrée dans l'immortel li-ki; le pégé-long qui garde sa fraîcheur rouge cent jours ; le mou^-tan , autrement nommé Vkoaoueng, dont les fleurs s'épanouissent comme dds roses, et qui mérite par son éclat la royauté des jardins. Toutes ces fleurs délicieuses avaient été plan*tées par la main de la jeune Kia, et elles élevaient leurs parfums comme un concert odorant, vers cette autre fleur vivante qui les effarait encore par sa beauté.

Devant cette nature ardente, amoureuse, embaumée, Melford éprouva des sensations neuves, filles de ces dangereux climats qui donnent la faiblesse pour résister, et la force pour f^re le mal. Il aspira ces poisons de l'air qu'un démon coiûpoSe avec des rayons et des parfums, choses pourtant si douces I II devina que cette atmosphère inconnue était pleine de séductions périlleuses et de mauvais conseils ; et, tourmenté par ces terreurs d'un nouveau genre, il ne songea pas même à remercier cette liature secoûrable qui ne cicatrisait promptement les blessures de la tête que pour en ouvrir de plus mortelles au cœur. Cependant, il se rassura bientôt en se voyant seul dans une chambre solitaire, dans une maison muette

comme une tombe, dans une campagne muette comme le désert. Il est vrai qu'une femme veillait auprès de lui invisible et présente , d'autant plus dangereuse , qu'elle était bonne, et qu'elle pouvait demander de l'amour en récompense de ses soins. Mais le jeune marin avait uq à beau trésor de reconnaissance à déposer aux pieds de sa bienfaitrice , que ce don devait être accepté avec bion plus de joie que l'amour.

Comme il réfléchissait à sa position d'époux fidèle en péril, Melford entendit un bruit léger qui lui fit peur. quoique^le-.soleil, ce brillant destructeur des fantômes, 1< couvrit comme"^ bouclier d'or. Il garda quelques instants son immobiïîtér-^'osant se retourner et affronter l'inconnue; la curiosité raîg:çillonnant bientôt, il quitta le balcon, et jeta un regard rapi2te>à^s la chambre.

Il ne vit personne ; mais il y avait dâïllS ^m sillon d'air

un parfum bien connu qui attestait une visitt^ toute r^

cente. La main secourable et invisible avait déW^^^^^^

guéridon un déjeuner complet, hygiéniquemenrl*^^

pour l'estomac d'un convalescent : une entrée de^"^'

geons de frêne, une racine de nénuphar bouillie, un*"^

son péché dans le Kiang et grillé, des châtaignes a**^

nommées pii-si, et un gâteau de riz. Pour boisson, d*

bière de grain et de thé. Tous ces mets avaient

étrange physionomie aux yeux d'un Européen ; mais

était aisé de voir , à l'exquise élégance du service , q

l'amphytrion inconnu avait la plus haute confiance dai

la délicatesse de sa table, et que les soins minutieux d'un

femme s'étaient arrêtés en détail sur chaque plat, pour 1

faire agréer au jeune prisonnier.

Melford mangea comme un marin naufragé qui s'inqoièt J

fort peu du genre de sa nourri tare ; il crut même que la politesse et la reconnaissance lui faisaient une obligation davoir de l'appétit. Chaque morceau avalé était une syllabe du long remerciement adressé à Tinconnue sur la wreeMne des plats; il affecta de donner un bruit signiicatif au mécanisme de sa bouche déyorante, alin de faire Itentir sa reconnaissance aux oreilles tendues derrière » panneaux indiscrets.

Quelquefois, pourtant, une réflexion amère tombait sur i pointe de ses cinq doigts, fourchette delà nature, et les •uait sur l'assiette. Hélas I se disait-il, voilà encore une jtgation que je contracte, envers une femme dont Texipicese proportionnera sans doute aux services qu'elle

kura rendus! Melford était dans la position d'Hugolin,

û mangea ses enfants pour leur conserver leur père;

tford se sacrifiait pour sa femme, sa fille et son adoré

mon.

IQuelquefois il se rappelait son ami Brombley, qui s'éjj'tt égaré à la chasse, vers TOrénoque, sur les frontières ^^g^ljl tribu du Grand-Serpent, fut obligé d'épouser 0-eïa, ^ j^Hje du roi, laquelle avait des narines flottantes et un ^^02,1 rouge comme la tige du campêche. Brombley se ;^^ «ta l'amour équinoxial de la rouge 0-eïa; il fut ta- 0, m il adora les Manitous, il mangea une côtelette d'AibjVflf f> il coupa deux chevelures à deux chefs de la Tortue;

iiyprit à jouer du tehit-chit-koué , comme Chactas ; il

ma le feu du conseil; il porta sur son dos un petit

rempli des os de ses pères, qui n'étaient pas ses pères;

mort du roi, élu lui-même roi de la tribu, il perdit

pe bataille et fut mangé par ses ennemis, malgré les

fcards dus à son rang.

;ià la

LB8 irUITS ANaULUlS

NotM Jwne morin^ plongé dany ses réflexions, n'arait pas aperçu d'abord une pipé qui s'allongeait démesuré' ment sur la couverture de son lit> ei auprès de la noix une boîte pleine, sans doute, de la substance opiacée chérie des marins. Melford, le mate de la/difM«imi^ était trop bon gentleman pour fumer la pipe ; mais l'ennui est le père de tous les yices. C'est un prisonnier qui a inventé le tabac. Melford chargea sa pipe ; il approcha la noix d'un petit réchaud à charbons, se coucha sur son lit et fuma. L'imprudent ! U fumait de l'opium l

Fumé à petite dose, l'opium a des effets salutaires sur le cerveau des Asiatiques; mais il agit avec une Tiolence mystérieuse sur les Européens qui l'aspirent pour la première fois. MelfoM entra dans un monde inconnu à la suite de la dixième bouffée lancée au plafond. Le plus étrange des rêves se déroula devant ses grands yeux ouverts et humides d'un plaisir douloureux. Le rêve est fils de l'opium; l'ApoûalypSê n'est que de l'opium en versets.

Melford vit tomber les qubitre murs de sa chambre^ et il les suivit longtemps dans des profondeurs infiniesi, où ils volaient comme des feuilles sèches que la brise emporte; il resta, lui, couché dans un kiosque ûottant, comme un aérostat bordé de ileurs à clochettes rouges : au-deèsous de luii il vît tourtièr le globe de la terre avec une majestueuse lenteur; il passa toutes les nations en revue; il voyait surgir à l'horizon des pointes de minarets et des dômes de pagodes qui croissaient rapidement, s'avançaient et roulaient, emportant avec eux des villes énormes, et des populations tumultueuses comme des vagues vivantes et peintes de mille couleurs ; puis arrivaient les déserts imis et pâles comme des océans glacés, entraînant d*^?

ANÛLAIS ET CHINOIS âSl

pyramides si hautes que Melford se soulevait convulsive*ment de peur d'être blessa par leurs pointes; après, les so^ litudes sombres, coupées de lacs et de fleuves, toutes retentissantes des cris de lions et de tigres , toutes eou^ vertes de nuages d'oiseaux dorés. C'était une easoade de tableaux à lasser une paupière d^airain : les montagnes voloaniques tombaient sur les pics de neige ; les plaines» aux tranquilles pâturages, sur les champs de bataille, emr bradés par Tartillerie; les océans bouleversés par les tem«> pètes sur les savanes vertes et les épis jaunes ; les colon** nades pleines d'acclamations sur les cimetières pleins de silence; la vie se précipitait sur la mort, la lumière sur Tombre, le deuil sur la joie, le fracas sur le calme, et toujours dans des proportions inJB[nie8,mais qu'un seul regard saisissait au vol par un miracle de l'opium. Puis, le globe du monde sembla s'arrêter comme une meule arrivant à son demierdegréd'impulsionj un brouillard s'étendit d'un horizon à l'autre et se déchira avec un craquement horrible; Londres sortit de ce chaos comme une planète créée au soufflede Melford. Il sembla au jeune marin qu'il était debout sur un pied, l'autre lancé en arrière, et le torse en avant, dans l'attitude de la Renommée ou du Mercure de Jean de Bologne, sur la coupole de la basilique de Saint^Paul. La cité prodigieuse se déroulait à perte de vue avec une exactitude de relief qui appartient à la vision et ne se rei» trouve jamais dans la nature incohérente des songes. Il entendait mugir la Tamise, à sa gauche, sous les arches cyclopéennes du pont de la Tour ; il voyait tremblor les touffes d'herbes sur le sommet des grands édifices de la Cité : il voyait s'élargir, dans l'abîme ouvert sous ses pieds» les quatre flancs monstrueux de Saint-Paul, eomme s'il

2o2 LES NUITS ANGLAISES

eût choisi une montagne de marbre sculpté pour en faire son observatoire et son piédestal.-De là, ses regards se précipitaient avec d'éblouissants vertiges, sur des mes larges et éternelles qui se confondaient à Thorizon de brume dans les ombrages solennels du jardin de Kensington.

Il comptait un à un, et tous à la fois, les trois cents clochers, les obélisques industriels, les colonnes votives, les tours, les coupoles noires, toutes ces innombrables formes, élancées comme des piliers gigantesques pour soutenir un ciel plat qui s'écroule; et, par un effi'ayant caprice de la vision, ce monde de rues, de palais, de places publiques, de jardins, ce monde infini était inhabité; la désolation de la solitude peuplait cette capitale de runivers, cette Palmyre avant les ruines ; les longues filles des vaisseaux stationnés dans les méandres du fleuve avaient leurs ponts déserts et leurs mâts joyeusement pavoises; les grands édifices du commerce semblaient attendre la foule accoutumée qui n'arrivait pas ; les vitres luisantes ne laissaient voir que des appartements vides ; les pavés n'étaient assombris que par l'ombre immobile des maisons et des clochers, et cette ombre était effrayante à voir en l'absence du soleil.

Un cri, un seul cri, un cri lamentable, comme la grande voix qui sort des forêts dans la nuit, monta des profondeurs de la ville au pinacle de Saint-Paul. Melford sentit la coupole frissonner sous son pied, comme une cloche ébranlée qui va sonner; il plongea son regard dans Faringdon, la plus large rue de Londres, car il lui semblait que le cri funèbre partait delà. Faringdon était éclairé par un jour d'une teinte inconnue, et que le seul prisme des rêves décompose; au milieu du pavé rampait une ombre allon-

gée, Tombre d'un corps humain encore invisible, et tout prêt de se montrer au regard qui l'attend et le redoute. Le corps parut, et Melford, du haut de ses nues, lui tendit les bras, et son cri d'amour bouillonna dans sa poitrine sans pouvoir franchir ses lèvres ; il avait reconnu sa femme 1 sa chère Caroline abandonnée ! Elle marchait du pas solennel des fantômes, l'œil fixe, les bras allongés, traînant les plis d'un linceul taillé en robe, et ressemblant à la reine des tombeaux visitant ses domaines et se réjouissant de ne trouver dans la ville superbe que la solitude et la désolation, ces deux locataires de la mort I

Alors, avec l'explosion d'un orchestre de tonnerres, la basilique de Saint-Paul parut s'écrouler sur Londres, et Melford, emporté par des tourbillons de blocs de marbre volant comme des grains de poussière, parcourut un monde sans forme et sans nom, plein d'étincelles et de grands braits d'eaux dans des gouffres, un monde qui se révèle dans la tête convulsive tombée sous la hache du bourreau.

Puis tout à coup l'agitation fiévreuse qui le brûlait cessa ; il se vit et se reconnut dans un grand miroir incliné au mur d'une chambre ; il lui semblait qu'il avait été brodé à l'aiguille sur une tapisserie, et qu'on l'avait mêlé à d'autres images grimaçant autour de lui. Il se souriait à luimême dans la glace; il voulait se tendre les bras, mais il était devenu personnage de paravent, habillé enmandaria, incrusté sur étoffe, et n'ayant conservé que la mobilité de ses yeux. Un dernier accès d'opium l'embarqua sur un vaisseau démâté qui naufrageait sur des écueils de glace ; il se heurtait à des falaises de neige à pic ; il réveillait, en s'asseyant, des familles d'ours blancs qu'il prenait pour

âM LES KUITS AMGLA1S£$

deo banquettes de repos; il voyait passer devant lui le oadavredu soleil aveoune barbe de glaçons ; il trouvait la porte ouverte d'une maison absente, et il entrait, baletani ; il cherohait Tesealier, il rencontrait un lit ; il entr'ouvrait les rideaux de l'alcôve, etune vieille femme pâle, couchée, l'arrêtait par le bras, faisait craquer ses dents et lui souriait La vision arrivait à sa fin, le rêve commençait; les derniers effets du poison s'éteignaient dans le cerveau; le doux sommeil, avec ses songes légers, colorait déjà de ses teintes douces le visage du jeune marin^ Après tant de courses il dormait enfin, ce pauvre Melford I

Quand il se réveilla il vit sa chambre édairée par les rayons de la lune, ce qui le mit dans une grande indécision sur la quantité d'heures données au sommeil. 11 reu" tra, par curiosité, dans les minutieux détails de ses visions et de ses rêves, et cette revue Tamusa singulièrement« — Ma foi, se dit-il, j e voudrais toujours vivre comme j'ai dormi I... Voilà une existence I... c'est peut-être le songe qui est la vie réelle, et la vie réelle qui est le songe 1.» Cependant^ il me semble que j'ai là quelque chose de plombé dans le cerveau !... N'importe I si je suis dans la lune je jouis d'un beau clair de terre.

Il se leva, et la fraîcheur de la nuit passant sur son vi* sage, lui d^nna une vie nouvelle; en deux jours, il ressuscitait trois fois. Ce fut, sans doute, par uncifet mystérieux de la dernière puissance de l'opium, qu'il se sentit surexcité par une gaieté folle, inconnue à son tempérameut ordinaire; il s'assit sur le balcon, et adressa de bienveillants sourires à la campagne qui resplendissait sous la lune de Chine, avec autant d'éclat que le jardin de Saint- James sous le soleil de Londres, à midi, au mois de juillet.

Ivre de joie et de plaisir, Melford ne se contint plus, et d une voix fausse et goudronnée, mais retentissante, il entonna le chant du départ du marin anglais.

Corne ail hands ahoy the anchor From friends and relations we go.

Poil hlubbere and cries^ devil tkank her, ^hê^ll soon take another in tow.

V&aet tuba, tn&tetotd, tl^er l'adcré,

Noiiâ quittons oos &fDi&, nos parents.

Poil sanglotie et pleure, que le diable la remercie I

Elle en prêtidrà bientôt utt autre à là tèttiort\M.

{Traduction lUiti.)

n achevait son premier couplet, lorsqu'il fut arrêté brusquement par une apparition qui ne pouvait être classée parmi les fantômes de sa dernière vision opiacée. Sur la rive opposée du petit lac, se détachait, au clair de lune, avec des contours de forme bien arrêtés, une figure vivante dont J'étonnement se manifestait par une immobilité convulsive. H eût été impossible à Melford de dire à quel sexe et à quelle nation cet être nocturne appartenait : sa tête, ses épaules, ses hanches, sa ceinture,' tout hérissés de légères formes indéaises et flottantes, le faisaient parfois ressembler à un arbre épanouissant ses feuilles à Thaleine de la nuit.

Melford se rassura un instant avec cette idée végétale { ^ais l'arbre poussa deux cris sourds, absolument semblaoies aux notes lugubres des hiboux, et allongeant un pied en avant, l'autre en arrière, il mit une flèche sur la corde d'un grand arc, et visa droit à la poitrine de Melford.

Le mandarin Sampao, Vy-tchend de la poste , comme M. Conte à Paris, fut assailli, à son retour à Canton, par une foule de bruits alarmants. L'équipage de la Jamesina avait redemandé son jeune mate Melford à toutes les factoreries des Hongs, à tous les souterrains d'Hog-Lane, et aux quarante mille barques qui contiennent la population flottante de Canton.- Le post-^aptain de la Jamesina demanda impérieusement et obtint la permission d'entrer dans la ville, et s'installa dans le palais de l'Œil, menaçant de -n'en sortir qu'avec Melford mort ou vif. L'Œil se jeta aux pieds du post-cap tain, et jura sur le saint tcheou- H du grand Koung^Taée qu'il ne prendrait aucune nourriture avant d'avoir découvert le mate perdu. Une rumeur sourde disait que Melford avait été assassiné devant la maison du mandarin Sampao.

Sampao ne fut pas rassuré après la visite minutieuse opérée dans sa maison ; il pressentit que l'Œil, engagé par son serment à mourir de faim, pousserait les recherches aux extrémités, et que sa redoutable sagacité bien connue, tournerait enfin ses soupçons du côté du cimetière où Melford était inhumé. Au comble de la terreur, l'infortunjé mandarin reprit le chemin de sa maison de campagne, un peu après le coucher du soleil, et se fit accompagner de son fils le vaillant Kien , capitaine des Tigres dans la garde impériale (de Pékin, bien entendu).

Sien, alors en congé, venait de recevoir l'ordre d'inspecter les fortifications de Bocca-Tigris, lesquelles consistaient en deux paravents chinois représentant des monstres qui tirent des coups de canon sur des ennemis absents. En Chine, les inspecteurs inspectent réellement ; Kien avait fait sa tournée à Bocca-Tigris, il avait repeint les canons que l'humidité de la rivière avait un peu endommagés, puis il accourut à l'appel de son père.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille au-dessus de la chinoise ; sa figure avait des reflets européens; son œil était à peu près horizontal; une belle moustache noire annonçait le grade qu'il occupait dans l'armée. Il portait un costume magnifique, c'est-à-dire, une longue tunique tachetée de blanc, un casque façon gépide, avec deux yeux peints sous le cimier, et surmonté d'une plume de paon; son dos était hérissé d'une multitude de flèches pointées dans un vaste carquois. Il tenait un arc à îa main. Outre ses qualités guerrières, le jeune Kien, fils de la septième femme de Sampao, avait pour son père une vénération respectueuse , sans exemple même en Chine, le pays des bons fils et des pères dénaturés. Kien avait toujours à la bouche cette belle maxime : Qui abjure la piété filiale ne veut avoir personne à aimer ; maxime écrite dans Koung-See, que les barbares appellent Confucius.

Sampao et Kien, sortis de leur barque, s'acheminaient vers la maison de campagne, gardant tous deux un profond silence, selon la coutume des Chinois lorsqu'ils n'ont plus rien à se dire. Arrivé devant le pavillon des dômestiques, Sampao poussa un petit cri, semblable à celui du grillon, et la porte s'ouvrit au maître. Deux gestes et ui# syllabe suffirent pour demander aux serviteurs l'endroit

W8 LBB mnrs AjfauLnBK

précis où le Jeune Anglais ayait été enseveli. Les domestiques épouvaatés feigoirent d'être encore dans les yisions du sommeil, et se flpent répéter la question pour se doaner le temps de réfléchir, gampao, cette fois, leur ordonna de marcher vers le cimetière et les y suivit avec son fil» Kien. Les domestiques, de plus en plus effrayés par les regards et la moustache du capitaine Kien, et comprenant qu'il s'agissait d'une exhumation impossible, se jetèrent la face contre terre, et dirent qu'au lieu d'ensevelir Melford, ils avaient précipité le cadavre, avec une pierre au cou, dans le petit lac de la maison. Kien prit deux flèches dans son carquois , et il s'apprêtait à une double exécution, lorsque son père lui cita le verset du Li-Ki : Ne verse point de sang sur les tombeaux ! D'ailleurs, Sampao, un instant révolté lui-même de la désobéissance de ses domestiques, s'applaudit ensuite de ce nouvel incident, qui rendait infructueuse toute recherche faite par l'autorité supérieure dans le cimetière voisin de sa maison. H se convainquit facilement que la terre autour de lui n'avait pas été remuée, et que nulle fosse nouvelle n'avait été ouverte depuis la mort de sa dernière femme, la diflcrète Yé-Tché.

Ordi'c fut donné aux domestiques de se retirer.

Pour apaiser les ombres des morts , irritées sans doute par la sanglante menace du capitaine Kien, le mandarin et son fils entonnèrent en duo, et sans l'accompagnement obligé du lo national, l'hymne en l'honneur des ancêtres.

See hoang sien tsou You ling t/u tien.

Lorsque je songe à vous, 5 mes sages ancêtres, Je me sens élevé jusqu'aux oieux.

ANGLAIS ET CHINOIS t^

A peine avaient-ils terminé oe chant saoré, qu'une Toix lointaine, mais qui arrivait claire et distincte dans le al'lence des nuits, frappa de terreur le vaillant Kien et le prudent mandarin. Ge dialogue concis sMleva entre noB tieux Chinois. Entends — oui — une voix — terrible — anglaise — un fantôme — une avant-garde -*- le marin I — il est là — mort — vivant — vengeur.

Si les barbares, comme nous, adoptaient cette ootltû'flion, que de sottises nous épargnerions à nos lèvres ! Une clxambre de députés chinois terminerait une session eu un jour.

Le mandarin se plaça derrière le carquois de son filfl, et ils marchèrent tous deux dans la direction du petit bois qui masquait un des côtés du lac: ainsi, plus rap»prochés de leur maison , ils reconnurent sans équivoque l'origine de la voix. Sampao, lo lettré, se traduisit avec effroi les menaçantes syllabes de la chanson dos marins anglais. Une sueur glacée tomba du ciel des tropiques sur l'épiderme du mandarin. Va! — dit Sampao, et Kien alla.

Kien sortit du petit bois, et s'avança jusque sur la rive du lac, en face et à peu de distance du kiosque de sa sœur Kia. Si le vaillant capitaine avait vu la lune mangée par les deux dragons bleus qui détestent tant cette planète , il n'eût pas été saisi d'une telle stupéfaction. Ce qu'il voyait n'avait pas de nom dans la langue chinoise : sur le balcon de sa chaste sœur, un homme, en robe de chambre jaune de mandarin, chantant un refrain leste et choquant, avec l'insolence d'un mattre de maison 1

L'indignation fit taire les conseils de la prudence daa$ l'âme du vaillant Kien. C'est alors qu'il décocha iHie flèche sur le kiosque où chantait l'inconnu.

Melford, assis au balcon de la chambre de Kia, où nous rayons laissé, ne s'épouvanta point de la iïèche dirigée sur lui ; mais cette espèce de danger le rendit subitemeut à la raison et à la prudence. Avec l'agilité du marin, il s'élança en arrière du balcon dans la chambre, et esquiva le coup ; puis, il ferma les volets intérieurs, et attendit la suite de cette étrange scène dans la plus profonde obscurité.

J'ai lu, se dit-il à lui-même, bien des livres de voyages; je n'y ai jamais trouvé une aventure semblable à la mienne, si toutefois c'est une aventure, car il n'est pas bien prouvé que je sois vivant. Au contraire, tout semble m'annoncer que je suis mort, et, au fond, je ne demande pas mieux que d'être mort ; cela d'abord me dispensera de la peine de mourir une seconde fois, puisque je me souviens parfaitement que j'ai expiré dans mes bras, à Hog-Lane, et qu'il est fort diflûcile de mourir. Ensuite, si par hasard je n'étais pas mort, je prévois que ma vie deviendrait si embarrassante, dans ces mystères qui m'environnent, que je serais obligé de m'étrangler pour me délivrer de tant de soucis, trop contraires à mon humeur.

Comme il terminait ce monologue, un fracas épouvantable de voix, de hurlements, de tintements de cuivre, et de porcelaines brisées s'écroulant en cascades, troubla le silence, jusqu'à ce moment tumulaire, de la maison. Des cris perçants de femmes dominaient ce tumulte; on eût dit d'une ville prise d'assaut. La chambre de Melford tremblait comme la cabine d'un vaisseau sur une mer houleuse ; les murailles craquaient comme des paravents qui se fendent; les magots s'entrechoquaient sur les con-

soles de laque» comme des idoles inanimées, et tous ces bruits fort distincts se confondaient avec une multitude d'autres bruits mystérieux que l'oreille n'expliquait pas, et qui semblaient encore appartenir à ce monde idéal, dans lequel Melford croyait vivre depuis le jour de sa mort.

Que sont les incidents de notre prosaïque et ennuyeuse vie bourgeoise, qu'on appelle la vie réelle, auprès de ces révélations de l'inconnu, si communes dans l'existence des marins? Melford, brave comme le cabestan qui ne tremble pas sous une pluie de boulets,, sentit pour la première fois des émotions qui semblaient accuser son courage. La tête encore étourdie des visions de l'opium, il ne pouvait ni réfléchir, ni se déterminer à quelque chose : quelle décision d'ailleurs aurait-il prise? Il ne pouvait être que le héros passif de volontés supérieures à la sienne.

Me résigner et attendre , se dit-il en s'asseyant sur son lit Voilà ce qu'il pouvait. Il Sô résigna donc et attendit. * La patience et la résignation sont les vertus théologales du marin. Voué, par son état, aux épreuves d'une existence fabuleuse, celui qui passe sa vie à attendre un boulet sur le front s'estime toujours heureux quand ce qui lui tombe sur la tête n'est pas un boulet. Le marin anglais a de plus un avantage qu'il doit au caractère général de sa nation: ses nerfs- sont solides comme des lames de bronze, et dans sa soif d'émotions, il recherche de préférence les aventures assez orageuses pour donner quelque ébranlement à son épiderme d'airain. Cette fois, Melford avait lieu d'être satisfait : dormant ou réveillé, il avait traversé tout un monde en deux jours: il ne

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connaissait plus ni son âge, ni le pays qu'il ha))itait, ni le mois, ni la saison i 11 ne se connaissait plus Ini^-mème, un seul lien semblait encore le rattacher à la nature humaine, son amour et sa fidélité pour sa femme» sa ten* dresse paternelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison; il n'entendit plus ces voix et ces cris déchirants qui avaient ébranlé sa chambre. Mais ce silence était encore pour lui aussi mystérieux que le fracas. Il aurait bien fait des conjectures; mais à quoi serait-<il arrivé? Les conjectures ne reposent que sur un point de départ oonna et sont presque toujours d'amusantes erreurs dans la vlo réelle; ici elles ne pouvaient se flxer sur rien.

Melford entr'ouvrit avec précaution les volets du kiosque, et les rayons de l'aurore se glissèrent par la fente de la croisée dans sa chambre. A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semblait avoir été glissée par une ûssure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et, du premier coup d'oeil, il vit que cette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles V qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par récriture compatriote, il lut ce qui suit i

« Vous avez déshonoré ma fille chérie; vous aves flétri » la gloire de ma maison. Les lois de l'humanité me dé- Y> fendent de faire couler votre sang^ mais elles ne me » défendent pas de murer la chambre où vous avez intro- » duit la honte et le déshonneur. C'est là que vous péri- » rez. Ma fllle sera vendue comme une esclave, au prix » de dix onces d'argent; ainsi le veut la loi du sage Taï- » Eoung, fUs de Tcheou.

» Si TOUS eonsentez à épouser ma QUe et à vivra avec

» die dans cotte chambre, loin de tout commerce hu*-

» main, et comme dans une tombe, ou dans un MiaOi

n vous trouverez encore un père, des frôros et une 9qeur

» qui prendront soin de vous, gi vous gardes cette lettTQt

» vous consentez au mariage; si vous la jetez au lac,

» vous refusez. Réilécbissez. On vous a sauvé la vie ;

» soyez reconnaissant.

» Sampao, mandarin lejtré. »

Melford relut trois fois cette lettre, qui le faisait ren» trer dans la vie réelle, quoique chinoise, et il regarda aur tour de lui, comme pour chercher un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des penaée? contradictoires, se détruisant l'une Tautre, bouillonnaient dans son cerveau ; il regardait le plafond, la tapissierie, le lac, la lettre; il mordait un angle du papier; il riait pour se persuader un instant que le cas était risihle; il prenait une pose grave pour s'exciter à une résolution énergique ; il fronçait le sourcil et serrait son poing, car il croyait entendre tantôt les éclats die rire d'une mystification, tantôt les menaces d'une vengeance qui n'était Piïis retenue que par un lambeau de tapisserie. Enfin il léaolut, après une heure d'incertitude, de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit ians la position d'un marin qui reçoit Tordre d'amener Bon pavillon et qui se fait sauter. Plein de cette idée héroïque, il marcha vers le kiosque, tenant à la main sa iettre roulée comme une mèche d'incendie, et la suspen- <lit sur le lac comme sur une sainte-barbe. Feu 1 se dit-il, ût ie souvenir de sa femme et de ses enfants éteignit la lûèohe du marin I II ne jeta pas la lettre.

Robinson Grusoê, ce grand homme qui a eu même le bonheur de n'avoir pas existé, se trouvant isolé sur un rocher, île vivante dans une île morte, s'ennuya de faire des monologues, et il inventa tout seul une conversation à deux, un duo parlé entre le bien et le mal, Melford suivit l'exemple du plus illustre des solitaires de l'Océan, il se fit l'avocat de son bien et de son mal, et après s'être entendu il se jugea à son tribunal. Le bien l'emportait sur le mal. Il se croyait mort, et il vivait ; il se croyait abandonné du monde et il était entouré de soins; il aurait pu être muré comme Ugolin dans sa tour, et on lui offrait en mariage la fille d'un mandarin. Certainement,

cette dernière proposition une fois acceptée, compromettait son vœu de fidélité, mais il n'avait, hélas ! d'autre parti à prendre pour se conserver à sa femme que de se marier.

Ma Chinoise, se dit-il ensuite en revenant au monologue, ma Chinoise n'est pas belle ; son teint est furieusement basané, ses cheveux sont rares, ses dents ne sont pas au complet, ainsi je fais, en l'épousant, un sacrifice dont ma chère Caroline me- saura gré. Ohl je jure sur l'honneur que j'aurais jeté la lettre au lac, si la fille du mandarin eût été jeune et belle comme ma Caroline! J'expirais dans ces quatre murs. Attendons. Ceci est un acheminement vers le mieux. Laissons-nous faire, puisque nos bras sont liés. L'espoir est une seconde âme liée à notre corps. Espérons.

Une dernière idée l'arrêta quelques instants encore, et le fit réfléchir. Il voulait écrire au mandarin pour se disculper par une lettre d'un crime qu'il n'avait pas commis, et raconter son aventure dans toute sa mystérieuse vérité;

mais 11 comprit qu'il avait affaire à des êtres presque fabuleux, qui avaient des préjugés, des lois, des usages inconnus, et inexorables sans doute, et contre lesquels il était impossible d'avoir raison, dans sa position. La ûlle du. mandarin était entrée seule dans la chambre d'un étranger; cela suffisait peut-être en Chine pour consommer son déshonneur, et exiger une réparation domestique. — Et puis, ajouta-t-il en lui-même, cette pauvre fiUe, pourquoi s'est-elle perdue aux yeux de ses parents? pour venir à mon secours quand j'expirais de soif et de faim I Oh 1 épousons-la, malgré l'absence de sa beauté, de sa frafcheur, de ses dents et de ses cheveux I

n aurait sans doute continué ses réflexions à perte de pensée, s'il n'eût été détourné de ses entretiens avec luimême par une harmonie étrange qui semblait annoncer le commencement d'une cérémonie. Plusieurs voix lentes chantaient Vhymne aux ancêtres, see hoang, etc., avec accompagnement de lo et de tchoung. Le lo est une espèce de tam-tam; le tchoung est une cloche fêlée. Melford pensa que la famille du mandarin montait l'escalier pour lui faire sa première visite ; il ramassa promptement toutes les pièces éparses de son costume d'emprunt : il peigna sa moustache et ses cheveux avec ses doigts, lava ses mains avec du thé vert ; et quand il se fut donné la physionomie d'un fashionable chinois, il croisa les bras sur le portrait de la lune peint sur sa poitrine, et attendit de pied ferme le mariage comme un brave attend l'ennemi.

Deux panneaux de la tapisserie s'ouvrirent avec deux cris aigus, et Melford se vit entouré de quatre Chinois. Il ne recula pas d'une ligne pour l'honneur de sa nation. ^^e furent les Chinois qui tremblèrent en sp voyant si près

iS66 LES NUITS ANGLAISES

d'un marin anglais. Nous connaissons déjà 1q fils cadet de Bampao, le vaillant Kien. Deux de ses frères raccompagnaient : Tsin, l'officier des pertnisaniers de l'étendard jaune; il était vêtu d'une casaque indigo, enflée jusqu'à la ceinture sur une robe couleur cacao ; il portait une lance nommée tchang-^siapg^ et un bouclier de rotin nommé pai . Son visage était plein de douceur. Le troisième frère, Ngang, servait avec rhumble grade de ping daas les pi'-chan^piao (canonnière qui fendent les montagnes), n était vêtu d'une houppelande de coton gris, aveo rni soubassement bleu et une ligne de volants. Sa terrible moustache formait une anomalie végétale aveo la bonté de sa figure d'agneau.

MeUord jugea du premier coup ses quatre ennemis; il retroussa les manches de sa chemise, aiguisa ses poings sous sa robe de mandarin, et il s'apprêtait à joncher le parquet de Chinois, lorsqu'une idée le retint. Je sortirai facilement d'ici, pensa^t-'il ; mais après, où irai^je ? Quand j'aurai tué quatre Chinois d'un coup de poing» qui m'indiquera mon chemin ? Suis^je à la frontière ou au centre du pays? Quand même je passerais sur le corps d'uHc armée chinoise, serais^je plus avancé ? Cette idée fut algébriquement débattue dans le cerveau et Itelford adopia, par nécessité, une conduite pacifique.^

Le mandarin Sampao, revenu de sa frayeur en voyant un sourire sur le visage de Melford, lui dit en bon anglais avec un accent chinois fortement cadencé.

— Dois-je vous parler en père ou en ennemi?

— En père, répondit Melford, et il serra les mains des quatre Chinois qui tremblaient toujours, surtout le canonnior fendeur de montagnes.

— Consentez-vous, poursuivit le mandarin, à recevoir l'anneau du fiancé ?

— J'y consens, dit Melford.

— Suivez-nous.

La psalmodie de l'hymne des ancêtres recommença. Melford suivit les Chinois dans un corridor sombre, et il entra le dernier dans une chambre doucement éclairée par des vitraux de papier huilé. Au fond, sur un fauteuil rouge brodé en or, une f^mme était assise, les bras allongés et recouverts, jusqu'à Textrémlté des mains, de mitaines jaunes.

Melford poussa un cri.... C'était unejeune fille de quinze ans, d'une beauté merveilleuse, et d'une grâce à ravir un Européen blasé. Malgré la toque de soie noire , bordée d'hermine et de petits chaînons de perles fines à triple rang, on devinait que cette tête charmante avait un trésor decheveux blonds. Des cils déliés, comme un trait à Fcncre de Chine, donnaient une douceur inexprimable à des yeux noirs, veloutés et limpides : ajoutons un front blanc et pur, des joues de vierge, un nez d'une ciselure exquise, et une bouche pareille à la divine bouche, célébrée par le dernier roi Kieng^lmg , ce grand poëte couronné qui disait : 0 met délices ! tes lèorea sont comme la mine du Ny~ Kieou, du corail »\uvrant sur des perles !

Le vaillant Kien, un peu rassuré, conduisit Melford devant la belle Kia (on devine que c'était elle), et la jeupc Ulle, découvrant sa main gauche, et baissant modestement les yeux, mit une bague d'ivoire au doigt annulaire de Melford Les anneaux ont été dans tous les temps et dans tougles pays le symbole métallique de la félicité des chafïies conjugales. Le ciel a donné cet exemple à Funivers en

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eonnaissatt plus ni gon âge, ni le pays qu'ii ha})itait, ni le molg, ni la saison ! Il ne se connaissait plus lui-même, un seul lien semblait encore le rattacher à la nature humaine, son amour et sa fidélité pour sa femme, sa ten» dresse patornelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison; il n'entendit plus ces yoix et ces cris déchirants qui avaient ébranlé sa ehamhre. Mais ce silence était encore pour lui aussi mystérieux que le fracas. Il aurait bien fait des conjectures; mais à quoi serait-il arrivé? Les conjectures ne reposent que sur un point de départ connu et sont presque toujours d'amusantes erreurs dans la vio réelle; ici elles ne pouvaient se flxer sur rien.

Melford entr'ouvrit avec précaution les voleta du kiosque, et les rayons de l'aurore se glissèrent par la fente de la croisée dans sa chambre. A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semblait avoir été glissée par une fissure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et,- du premier coup d'œil, il vit que cette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles V qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par l'écriture compatriote, il lut ce qui suit i

« Vous avez déshonoré ma fille chérie; vous aves flétri » la gloire de ma maison. Les lois de l'humanité me déyi fendent de faire couler votre sang^ mais elles ne ma » défendent pas de murer la chambre où vous avez intro- » duit la honte et le déshonneur. C'est là que vous péri- » rez. Ma fille sera vendue comme une esclave, au prix Ki de dix onces d'argent; ainsi le veut la loi du sage Taï<- » Eoung, fils de Tcheou.

B Si TOUS consentez à épouser ma QUe et à yi?re avec

» elle dans cotte chambre, loin de tout commerce hu*-

n main, et comme dans une tombe, ou dans un Miao»

n vous trouverez encore un père, des frères et une «mbw

» qui prendront soin de vous. Si vous garde» cette lettTQi

1» vous consentez au mariage; si vous la Jatez au lac,

» vous refusez. Réfiéobissez, On vous a sauvé la vie j

» soyeai reconnaissant.

» Sampao, mandarin lejtrè. »

Melford relut trois fois cette lettre, qui le foimt ren*trer dans la vie réelle, quoique oWnoise, et il regarda aur tour de lui, comme pour chercher un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des pensée? contradictoires, se détruisant l'une l'autre, bouillonnaient dans son cerveau ; il regardait le plafond* la tapis9arte, le lac, la lettre; il mordait un angle du papier; il riait pour se persuader un instant que le cas ^tait risible; il prenait une pose grave pour s'exciter à une résolution énergique ; il fronçait le sourcil et serrait son poing, car il croyait entendre tantôt les éclats die rire d'une mystification, tantôt les menaces d'une vené^eanca qui n'était plus retenue que par un lambeau de tapisserie. Enfin il résolut, après une heure d'incertitude, de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit dans la position d'un marin qui reçoit Tordre d'amener son pavillon et qui se fait sauter. Plein de cette idée héroïque, il marcha vers le kiosque, ten$nt à la main sa lettre roulée comme une mèche d'incendie, et la suspendit sur le lac comme sur une sainte-barbe. Feul se dit-il, et le souvenir de sa femme et de ses enfants éteignit la mèche du marin 1 H ne jeta pas la lettre.

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connaissah plus ni ion âge, ni le pays qu'il ha})itait, ni le mois, ni la saison i il ne se connaissait plus liii^^mème, un seul lieii semblait encore le rattacher à la nature humaine, son amour et sa fidélité pour sa femme, sa ten« dresse patomelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison; il n'entendit plus ces yoix et ces cris déohirants qui avaient ébranlé sa ehaml)re. Mais ce silance était encore pour lui aussi mystérieux que le fracas. Il aurait bien fait des conjectures; mais à quoi serait-il arrivé? Les conjectures ne reposent que sur un point de départ connu et sont presque toujours d'amusantes erreurs dans la vie réelle; ici elles ne pouvaient se fixer sur rien.

Melford entr'ouvrit avec précaution les volets du kiosque, et les rayons de l'aurore se glissèrent par la fente de la croisée dans sa chambre. A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semblait avoir été glissée par une fissure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et, du premier coup d'oeil, il vit que cette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles V qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par récriture compatriote, il lut ce qui suit !

« Vous aves déshonoré ma fille chérie; vous aves flétri » la gloire de ma maison. Les lois de l'humanité me dé- Y> feivdent de faire couler votre sang^ mais elles ne me » défendent pas de murer la chambre où vous avez intro* » duit la honte et le déshonneur. C'est là que vous péri- » rez. Ma fille sera vendue comme une esclave, au pnx n de dix onces d'argent; ainsi le veut la loi du sage Taï- » Eoung, fils de Tcheou.

)» SI TOUS consentez à épouser ma QUe et à vi?re avec

n elle dans cette chambre, loin de tout commerce hu*-

i> main, et comme dans une tombe* ou dans un MiftOi

» vous trouverez encore un père, des frères et une sœur

» qui prendront soin de vous. Si vous garde» cette lettre,

» vous consentez au mariage; si vous la jeté; au lac»

)) vous refusez. Héfléclussez. On vous a sauvé la vie;

» soyez reconnaissant.

» Sam?ao, mandarin lejtré. »

Melford relut trois fois cette lettre, qui le faisait ren** trer dans la vie réelle, quoique oUnoise, et il regarda aur tour de lui, comme pour chercher un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des pensée? contradictoires, se détruisant Tune Tautrei bouillonnaient dans son cerveau ; il regardait le plafond, la tapisserie, le lac, la lettre; il mordait un angle du papier; il riait pour se persuader un instant que le cas ^tait risible; il prenait une pose grave pour s*exciter à une résolution énergique; il fronçait le sourcil et serrait son poing, car il croyait entendre tantôt les éclats de rire d'une mystification, tantôt les menaces d'une vengeance qui n'était plus retenue que par un lambeau de tapisserie. Enfin il résolut, après une heure d'incertitude, de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit dans la position d'un marin qui reçoit Tordre d'amener son pavillon et qui se fait sauter. Plein de cette idée héroïque, il marcha vers le kiosque, tenant à la main sa lettre roulée comme une mèche d'incendie, et la suspencUt sur le lac comme sur une sainte-barbe. Feu 1 se dit-il, et le souvenir de sa femme et de ses enfants éteignit la mèche du marin I II ne jeta pas la lettre.

Robinson Grusoë, ce grand homme qui a eu même le bonheur de n'avoir pas existé, se trouvant isolé sur un rocher, île vivante dans une île morte, s'ennuya de faire des monologues, et il inventa tout seul une conversation à deux, un duo parlé entre le bien et le mal, Melford suivit l'exemple du plus illustre des solitaires de l'Océan, il se fit l'avocat de son bien et de son mal, et après s'être entendu il se jugea à son tribunal. Le bien l'emportait sur le mal. Il se croyait mort, et il vivait ; il se croyait abandonné du monde et il était entouré de soins; il aurait pu être muré comme Ugolin dans sa tour, et on lui offrait en mariage la fille d'un mandarin. Certainement,

cette dernière proposition une fois acceptée, compromettait son vœu de fidélité, mais il n'avait, hélas ! d'autre parti à prendre pour se conserver à sa femme que de se marier.

Ha Chinoise, se dit-il ensuite en revenant au monologue, ma Chinoise n'est pas belle ; son teint est furieusement basané, ses cheveux sont rares, ses dents ne sont pas au complet, ainsi je fais, en l'épousant, un sacrifice dont ma chère Caroline me- saura gré. Ohl je jure sur l'honneur que j'aurais jeté la lettre au lac, si la fille du mandarin eût été jeune et belle comme ma CaroMne! J'expirais dans ces quatre murs. Attendons. Ceci est un acheminement vers le mieux. Laissons-nous faire, puisque nos bras sont liés. L'espoir est une seconde âme liée à notre corps. Espérons.

Une dernière idée l'arrêta quelques instants encore, et le fit réfléchir. Il voulait écrire au mandarin pour se disculper par une lettre d'un crime qu'il n'avait pas commis, et raconter son aventure dans toute sa mystérieuse vérité;

mais il comprit qu'il avait affaire à des êtres presque fabuleux, qui avaient des préjugés, des lois, des usages inconnus, et inexoral)les sans doute, et contre lesquels il était impossible d'avoir raison, dans sa position. La ûUe du mandarin était entrée seule dans la chambre d'un étranger; cela suffisait peut-être en Chine pour consommer son déshonneur, et exiger une réparation domestique. — Et puis, ajouta-t-il en lui-même, cette pauvre fille, pourquoi s'est-elle perdue aux yeux de ses parents? pour venir à mon secours quand j'expirais de soif et de faim I Oh I épousons-la, malgré l'absence de sa beauté, de sa frs^cheur, de ses dents et de ses cheveux I

U aurait sans doute continué ses réflexions à perte de pensée, s'il n'eût été détourné de ses entretiens avec luimême par une harmonie étrange qui semblait annoncer le commencement d'une cérémonie. Plusieurs voix lentes chantaient Vhymne aux ancêtres, see hoang, etc., avec accompagnement de lo et de tchoung. Le lo est une espèce de tam-tam; le tchoung est une cloche fêlée. Melford pensa que la famille du mandarin montait l'escalier pour lui faire sa première visite ; il ramassa promptement toutes les pièces éparses de son costume d'emprunt : il peigna sa moustache et ses cheveux avec ses doigts, lava ses mains avec du thé vert; et quand il se fut donné la physionomie d'un fashionable chinois, il croisa les bras sur le portrait de la lune peint sur sa poitrine, et attendit de pied ferme le mariage comme un brave attend l'ennemi.

Deux panneaux de la tapisserie s'ouvrirent avec deux cris aigus, et Melford se vit entouré de quatre Chinois. Il ne recula pas d'une ligne pour l'honneur de sa nation. TiC furent les Chinois qui tremblèrent en se voyant si près

266 LES mjITg AKGLA.I8ES

d'un marin anglais. Nous connaissons déjà 1q fils cadet de Bampao, le vaillant Kien. Deux de ses frères raccompagnaient : Tsin, l'officier des pertnisaniers de l'étendard jaune; il était vôtu d'une casaque indigo, enflée jusqu'à la ceinture sur une robe couleur cacao ; il portait une lance nommée tchang-^siavgy et un bouclier de rotin nommé pai. Son visage était plein de douceur. Le troisième frère, Ngang, servait avec l'humble grade de ping dao6 les pi<han''piao (canonniers qui fendent les montagnes). n était vêtu d'une houppelande de ooton gris, avec un soubassement bleu et une ligne de volants. Sa terrible moustache formait une anomalie végétale avec la bonté de sa figure d'agneau.

Melford jugea du premier coup ses quatre ennenùB; il retroussa les manches de sa chemise, aiguisa ses poings sous sa robe de mandarin, et il s'apprêtait à joncher le parquet de Chinois, lorsqu'une idée le retint. Je sortirai facilement d'ici, pensa'<t«il ; mais après, où irai-jo ? Quand j'aurai tué quatre Chinois d'un coup de poing, qui m'iO" diquera mon chemin ? Suis^je à la frontière ou au centre du pays? Quand même je passerais sur le corps d'une armée chinoise, seraie^je plus avancé ? Cette idée fut algébriquement débattue dans le cerveau et Melford adopia, par nécessité, une conduite pacifique.^

Le mandarin Sampao, revenu de sa frayeur en voyant un sourire sur le visage de Melford, lui dit en bon anglais avec un accent chinois fortement cadencé.

— Dois-je vous parler en père ou en ennemi?

— En père, répondit Melford, et il serra les mains des quatre Chinois qui tremblaient toujours, surtout le canonnior fondeur de montagnes.

A]yGLAIS ET CHINOIS 267

— Consentez-vous, poursuivit le mandarin, à recevoir Vanneau du fiancé ?

— J'y consens, dit Melford.

— Suivez-nous.

La psalmodie de l'hymne des ancêtres recommença. Melford suivit les Chinois dans un oorridor sombre, et 11 entra le dernier dans une chambre doucement éclairée par des vitraux de papier huilé. Au fond, sur un fauteuil rouge brodé en or, une f^mme était assise, les bras allongés et recouverts, jusqu^à Textrémité des mains, de mitaines Jaunes.

Melford poussa un cri.... C'était unejeune fille de quinze ans, d'une beauté merveilleuse, et d'une grâoe à ravir un Européen blasé. Malgré la toque de sole noire , bordée d'hermine et de petits chaînons de perles fines à triple rang, on devinait que cette tète charmante avait un trésor de cheveux blonds. Des cils déliés, comme un trait à l'encre de Chine , donnaient une douceur inexprimable à des yeux noirs, veloutés et limpides ! ajoutons un front blanc et pur, des Joues de vierge, un nez d'une ciselure exquise, et une bouche pareille à la divine bouche, célébrée par le dernier roi Kieng4mg , ce grand poëte couronné qui disait : 0 mes délices ! tes lèvres sont comme la mine du Ny^ Kieou, du corail ^'ouvrant sur des perles !

Le vaillant Kien, un peu rassuré, conduisit Melford devant la belle Kia (on devine que c'était elle), et la Jeune fille, découvrant sa main gauche, et baissant modestement les yeux, mit une bague d'ivoire au doigt annulaire de Melford Les anneaux ont été dans tous les temps et dans tous les pays le symbole métallique de la félicité des chaînes conjugales. Le ciel a donné cet exemple à Tniiivers en

jetant à la planète de Saturne un anneau de che\alier.

Melford admira surtout la main virginale de sa fiancée! Quelle main! et quel bras elle annonçait I

Le mandarin Sampao prit une cruche de terre cuite et la plaça dans l'étroite embrasure d'une petite croisée aveugle, arrondie sur le mur.

Le cas étant urgent, la cérémonie du mariage fut célébrée après les fiançailles. Le mandarin brisa la cruche de terre cuite, et lut aux deux époux les versets du Li-Ki relatifs au mariage. Melford se prêta machinalement à toutes les fantaisies d'un cérémonial étrange, et trop long poi^r être détaillé ici.

On descendit ensuite à la salle du festin, mais aucune femme n'y fut admise. Ce repas de noces ne fut que pour la forme, car les convives étaient trop agités pour se livrer aux délices de la table. Melford se contenta de manger un potage de nids d'oiseaux et un morceau de pâté d'estu^ geon confit dans l'essence de Vhiangtchun.

Après le festin, le mandarin fit observer à Melford que son mariage avait été célébré conformément aux rites de la religion de Fo, laquelle permet de regarder sa femme avant les épousailles, et n'oblige le mari à faire son présent à la famille que le soir du festin nuptial.

Ce dernier article de la religion de Fo jeta Melford dans un embarras étrange; il n'avait qu'une montre d'argent qui marquait toujours invariablement l'heure qu'il n'était pas, et une clef en cornaline de la rotondité d'un halfcrown. Probablement, se dit Melford, la religion de Fo ne désigne pas la valeur et la qualité du présent. Et déliant sa clef de cornaline, il la donna gravement au mandarin» qui la reçut avec émotion.

La cérémonie du présent terminée, Melford fut conduit processionnellement par son beau-père et ses trois beauxfrères jusqu'à la porte de la chambre nuptiale. Le mandarin fit au jeune époux un signe qui signifiait : vous pouvez entrer,

A ce moment suprême, Melford hésita ; son pied fut paralysé sur le seuil fatal au delà duquel il y avait un parjure : il se rappelait sa chère femme Caroline et ses deux enfants abandonnés !

Le mandarin et ses trois fils, alarmés de l'indécision de répoux, se regardèrent entre eux plus obliquement que de coutume : des monosyllabes de sinistre augure se croisèrent sur des lèvres menaçantes. Melford saisit au vol un instant où il était parvenu à oublier sa Caroline par lassitude de penser à elle, et s'inclinant devant sa nouvelle famille, il ouvrit la porte nuptiale et entra d'un pas résolu.'

Si le révérend Philips, dans sa relation publiée à Londres en 1817, n'attestait pas la vérité des aventures de Melford, je croirais, moi le premier, que mon récit est faux comme une histoire quelconque; mais qui oserait flétrir de suspicion un livre du révérend Philips ?

Melford, entré dans la chambre nuptiale, entendit la porte se refermer sur lui : cette, mesure de précaution adoptée par le beau -père mandarin, ne lui inspira aucune crainte.

âô& usa NUITS ÀNaLÀISEB

connaissait plus ni son ftge, ni le pajs qu'il habitait, nlle mois, ni la saison i 11 ne se connaissait plus lui«mème, un seul lie^ semblait encore le rattacher à la nature humaine, son amour et sa Qdélité pour sa femme, sa ten* dresse paternelle pour ses deux enfants.

Cependant le calme paraissait être revenu dans la maison; il n'entendit plus ces voix et ces cris déchirants qui avaient ébranlé sa chambre. Mail ce silence était encore pour lui aussi mystérieux que le fracas. Il aurait bien fait des conjectures; mais à quoi serait-il arrivé? Les conjectures ne reposent que sur un point de départ oonna et sont presque toujours d'amusantes erreurs dans la vie réelle; ici elles ne pouvaient se fixer sur rien.

Melford entr'ouvrit avec précaution les volets du kiosque, et les rayons de l'aurore se glissèrent parla fente de la croisée dans sa chambre. A cette pâle clarté il aperçut une large feuille de papier de Chine qui semblait avoir été glissée par une fissure invisible du mur. Melford la ramassa vivement, et,- du premier coup d'œil, il vit que cette page était écrite en anglais, à la quantité de doubles t) qui chargeaient les mots. Séchant deux larmes de joie arrachées au cœur du marin par récriture compatriote, il lut ce qui suit i

tt Vous avez déshonoré ma fille chérie; vous aves flétri » la gloire de ma maison. Les lois de l'humanité me dé- » feiv^dent de faire couler votre sang, mais elles ne me » défendent pas de murer la chambre où vous avez intro- » duit la honte et le déshonneur. C'est là que vous péri- » rez. Ma fille sera vendue comme une esolave, au pi'i' » de dix onces d'argent; ainsi le veut la loi du sage Taïn Koung, fils de Tcheou.

ANGLAIS ET CHINOIS jMB

» Si VOUS consentez à épouser ma flUe et à vivra avec

» elle dans cotte chambre, loin de tout commerce hu*

y> main, et comme dans une tombe, ou dans un MiaOt

y> vous trouverez encore un père, des frères et une |i<£ttr

M qui prendront soin de vous. Si vous gardex cette lettre,

y» vous consentoz au mariage ; si vous I4 jotez au lac,

m vous refusez. Béflécbissez. On vous a sauvé la vie;

m soyez reconnaissant.

» Sampao, mandarin lejtré. »

Malford relut trois fois cette lettre, qui le faisait ren** trer dans la vie réollei quoique otunoiseï et il regarda au^ tour de lui, comme pour cbercber un interlocuteur et un conseiller dans une circonstance si épineuse. Des pensée? contradictoires, se détruisant Tune Tautrei bouillonnaient dans son cerveau ; il regardait le plafond* la tapisserie» le lac, la lettre; il mordait un angle du papier; il riait pour se persuader un instant que le cas était risible; il prenait une pose grave pour s'exciter à une résolution énergique ; il fronçait le sourcil et serrait son poing, car il croyait entendre tantôt les éclats de rire d'une mystification, tantôt les menaces d'une ven^ance qui n'était plus retenue que par un lambeau de tapisserie. Enfin il résolut, après une heure d'incertitude, de prendre la chose au sérieux, et de jeter la lettre au lac. Il se mit dans la position d'un marin qui reçoit l'ordre d'amener son pavillon et qui se fait sauter. Plein de cette idée héroïque, il marcha vers le kiosque, tenant à la main sa lettre roulée comme une mèche d'incendici et la suspendit sur le lac comme sur une sainte-barbe. Feu I se dit-il, et le souvenir de sa femme et de ses enfants éteignit la mèche du marin I II ne jeta pas la lettre.

Robinson Grusoë, ce grand homme qui a eu même le bonheur de n'avoir pas existé, se trouvant isolé sur un rocher, île vivante dans une île morte, s'ennuya de faire des monologues, et il inventa tout seul une conversation à deux, un duo parlé entre le bien et le mal. Melford suivit l'exemple du plus illustre des solitaires de l'Océan, il se fit l'avocat de son bien et de son mal, et après s'être entendu il se jugea à son tribunal. Le bien l'emportait sur le mal. Il se croyait mort, et il vivait ; il se croyait abandonné du monde et il était entouré de soins; il aurait pu être muré comme Ugolin dans sa tour, et on lui offrait en mariage la fille d'un mandarin. Certainement, cette dernière proposition une fois acceptée, compromettait son vœu de fidélité, mais il n'avait, hélas ! d'autre parti à prendre pour se conserver à sa femme que de se marier.

Ha Chinoise, se dit-il ensuite en revenant au monologue, ma Chinoise n'est pas belle ; son teint est furieusement basané, ses cheveux sont rares, ses dents ne sont pas au complet, ainsi je fais, en l'épousant, un sacrifice dont ma chère Caroline me- saura gré. Ohl je jure sur l'honneur que j'aurais jeté la lettre au lac, si la fille da mandarin eût été jeune et belle comme ma Caroline I J'expirais dans ces quatre murs. Attendons. Ceci est un acheminement vers le mieux. Laissons-nous faire, puisque nos bras sont liés. L'espoir est une seconde âme liée à notre corps. Espérons.

Une dernière idée l'arrêta quelques instants encore, et le fit réfléchir. Il voulait écrire au mandarin pour se disculper par une lettre d'un crime qu'il n'avait pas commis, et raconter son aventure dans toute sa mystérieuse vérité;

mais il comprît qu'il avait affaire à des êtres presque fabuleux, qui avaient des préjugés, des lois, des usages inconnus, et inexorables sans doute, et contre lesquels il était impossible d'avoir raison, dans sa position. La ûlle du mandarin était entrée seule dans la chambre d'un étranger; cela suffisait peut-être en Chine pour consommer son déshonneur, et exiger une réparation domestique. — Et puis, ajouta-t-il en lui-même, cette pauvre fille, pourquoi s'est-elle perdue aux yeux de ses parents? pour venir à mon secours quand j'expirais de soif et de faim I Oh I épousons-la, malgré l'absence de sa beauté, de sa fraîcheur, de ses dents et de ses cheveux I

n aurait sans doute continué- ses réflexions à perte de pensée, s'il n'eût été détourné de ses entretiens avec luimême par une harmonie étrange qui semblait annoncer le commencement d'une cérémonie. Plusieurs voix lentes chantaient ïhymne aux ancêtres, see hoang, etc., avec accompagnement de lo et de tchoung. Le lo est une espèce de tam-tam; le tchoung est une cloche fêlée. Melford pensa que la famille du mandarin montait l'escaHer pour lui faire sa première visite ; il ramassa promptement toutes les pièces éparses de son costume d'emprunt : il peigna sa moustache et ses cheveux avec ses doigts, lava ses mains avec du thé vert ; et quand il se fut donné la physionomie d'un fashionable chinois, il croisa les bras sur le portrait de la lune peint sur sa poitrine, et attendit de pied ferme le mariage comme un brave attend l'ennemi.

Deux panneaux de la tapisserie s'ouvrirent avec deux cris aigus, et Melford se vit entouré de quatre Chinois. Il ne recula pas d'une ligne pour l'honneur de sa nation. Ce furent les Chinois qui tremblèrent en se voyant si près

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d'un QiArin anglais. Nous connaissons déjà le fils cadet de Bampao» le vaillant Kien. Deux de ses frères raccompagnaient : Tsin, l'officier des pertuisaniere de l'étendard jaune; il était vôtu d'une casaque indigo, enflée jusqu'à la ceinture sur une robe couleur caoao ; il portait nue lance nommée tchang*siavg^ et un bouclier de rotia nommé fxti. Son visage était plein de douceur. Le troisième frère, Ngang, servait avec l'humble grade de ping daos les piVcAan-piao (canonniers qui fendent les montagnes), n était vêtu d'une houppelande de coton gris, aveo un soubassement bleu et une ligne de volants. Sa terrible moustache formait une anomalie végétale avec la bonté de sa figure d'agneau.

Melford jugea du premier coup ses quatre ennemis; il retroussa les manches de sa chemise, aiguisa ses poings sous sa robe de mandarin» et il s'apprêtait à joncher le parquet de Chinois, lorsqu'une idée le retint. Je sortirai facilement d'ici, pensa^t^il ; mais après, où irai-je ? Quand j'aurai tué quatre Chinois d'un coup de poing, qui m'indiquera mon chemin ? Suis-je à la frontière ou au centre du pays? Quand même je passerais sur le corps d'uBe armée chinoise, serais^je plus avancé ? Cette idée fut algébriquement débattue dans le cerveau et Melford adopia, par nécessité, une conduite pacifique..

Le mandarin Sampao, revenu de sa frayeur en voyant un sourire sur le visage de Melford, lui dit en bon anglais avec un aooent chinois fortement cadencé,

— Dois-je vous parler en père ou en ennemi?

— En père, répondit Melford, et il serra les mains des quatre Chinois qui tremblaient toujours, surtout le canonnior fondeur de montagnes.

— Consentez-vous, poursuivit le mandarin, à recevoir l'anneau du fiancé ?

— J'y consens, dit Melford.

— Suivez-nous.

La psalmodie de l'hymne des ancêtres recommença.

Melford suivit les Chinois dans un corridor sombre, et il entra le dernier dans une chambre doucement éclairée par des vitraux de papier huilé. Au fond, sur un fauteuil rouge brodé en or, une fgmme était assise, les bras allongés et recouverts, jusqu'à l'extrémité des mains, de mitaines jaunes.

Melford poussa un cri.... C'était unejeune fille de quinae ans, d'une beauté merveilleuse, et d'une grâoe à ravir un Européen blasé. Malgré la toque de sole noire , bordée d'hermine et de petits chaînons de perles fines à triple rang, on devinait que cette tète charmante avait un trésor deeheveux blonds. Des cils déliés, comme un trait à l'encre de Chine , donnaient une douceur inexprimable à des yeux noirs, veloutés et limpides i ajoutons un front blanc et pur, des joues de vierge, un nez d'une ciselure exquise, et une bouche pareille à la divine bouche, célébrée par le dernier roi Kieng4mg , ce grand poëte couronné qui disait : 0 mes délices ! tes lèvres sont comme la mine du Ny* Kieou, du corail ^'ouvrant sur des perles !

Le vaillant Kien, un peu rassuré, conduisit Melford devant la belle Kia (on devine que c'était elle), et la jeupc fille, découvrant sa main gauche, et baissant modestement les yeux, mit une bague d'ivoire au doigt annulaire de Melford Les anneaux ont été dans tous les temps et dans tous les pays le symbole métallique de la félicité des chaînes conjugales. Le ciel a donné cet exemple à l'univers en

vers la muraille, mais à reculons, comme s'il eût voulu juger dans Téloignementle tableau de la mère de Confucius. Alors, à tout hasard, je pris un long fil de soie de la couleur du mur, j'attachai au bout un petit grelot, et je laissai couler mon fil au pied de la façade. L'Anglais ne reparaissant plus devant le tableau, vis-à-vis, je compris qu'il faisait à mon intelligence l'honneur de chercher le fil attendu. Jugez de ma joie lorsque je sentis une légère agitation au bout de mon fil, et qu'un instant après je vis mon inconnu s'entretenant avec le Ping son gardien, de manière à lui dérober ma muraille. Ma précipitation fut heureusement tempérée par la prudence; je retirai le fil avec une lenteur extrême, de peur de compromettre le trésor qu'il amenait avec lui. Enfin je parvins à toucher le papier et à le tirer à moi à travers la fente. Le dessin représentait un jeune homme que je reconnus tout de suite, il était à genoux devant une femme voilée. Le po> trait, quoique faitau crayon, ressemblait merveilleusement à l'original. Je ne voulus pas attendre au lendemain pour envoyer ma réponse : j'avais fait mon portrait depuis pen et j'en étais satisfaite; les Européens ne savent pas combien nous sommes habiles dans les ouvrages de ce genre; toute notre nation est peintre en miniature. Je confiai ce portrait à mon fil, et je le fis glisser le long delà façade. Rien n'échappa au coup d'oeil vif du jeune homme. D quitta sa place et ne la reprit qu'après avoir retiré mon portrait. Oh I de quelle joie inconnue je fus saisie lorsque je vis les transports de l'Anglais I II croisait ses mains; i^ envoyait des sourires au ciel, des caresses à l'air; il P*" raissait ivre de bonheur. Dans son enthousiasme, il m^^^ sur une borne et fit un mouvement d'ascension sur la

ANGLAIS ET CHlNOtS . 2Y7

sculpture de la montagne de Ni-KieoUf comme s'il eut voulu s'élancer, avec la mère de Confucius, vers ces hauts lieux qui donnent la fécondité.

» Je puis dire que ce jour fut le dernier de ma vie. Le lendemain, comme j'allais reprendre ma place à la fente du mur, je trouvai une large plaque de sandal clouée sur mon observatoire I mon désespoir fut terrible parce que je ne pus le faire éclater. Les scènes de la veille nous avaient sans doute trahis ; notre rue pourtant est presque toujours déserte; le Ping de garde ne pouvait rien avoir vu. J'attendis, cette fois, mon mari avec impatience, pour juger de toute l'étendue de mon malheur, à l'accueil que je recevrais de lui. Mon mari ne témoigna aucune irritation contre moi; il fut ennuyeux , mais bon comme à Tordinaire, et j'appris plus tard que ses soupçons s'étaient portés vers une concubine, que l'espionnage domestique toujours exact lui dénonça.

» Seule avec mes ennuis et mon amour, je résolus de mettre à profit l'instruction de mon mari, d'apprendre de lui la langue de l'étranger. Pour atteindre ce but, je fis taire la répugnance que m'inspirait le mandarin, et je jouai le rôle de femme aimante et soumise. Mon espoir était pourtant bien insensé; mais l'espoir est toujours ce qu'il peut être; je comptais sur l'avenir, je comptais sur l'audace entreprenante d'un homme de la nation anglaise; je ne pouvais me persuader qu'un amour avec de si beaux et de si doux commencements, devait s'évanouir à jamais devant une plaque de bois de sandal, et j'étais heureuse de penser que je serais prête à écrire à mon inconnu dans sa propre langue, lorsque le bonheur me le

ramènerait. Fiez-vous à l'avenir ! seize ans se sont écoulés

278 LB« NUITS ANGLAI8BS

depuis ! Paayre femme t Je ftuis restée seule ftvec le por« trait de mon bel inooxmu t Mes pensées et mes rêves ont été à lui.

)) Vous comprenez maintenant» tousî à qui Je Tiens de faire cette confidence^ vous oomptenea quel intérêt vous avez dû m'inspirer» tous qui me rappelez si bien cette ombre charmante qui passa dans le soleil de mes quime ans» et qui éblouit mes yeux bien plus que le soleil! Yoos comprenez que Je n'ai pu vous voir malheureuati sans chercher à adoucir les souJSrances de 6elui qui peut-dkft avait serré la main» sur la mer, du seul homme que ma Jeunesse a aimé \ Alors j'avais l'âgé et la firatcheor qoe vous admirez dans ma fille Kia ; aiijourd'hui qu'un dés* espoir sans fin, bien mieux que l'âge» a flétri mon front, Je ne désire plus revoir Totre compatriote; il ne m'aimerait plusi et je l'aime encore $ son retour doublerait mou malheur. Au moins, tant que vous resterez dans cette lâaisôn^ permettez^moi de vous parler de lui; oet entretien me consolera, n

Après ce récit» la bonne Taï-8ée se léva^ et eôtoyant nu rideau qui cachait la porte d'une petite pièce contiguëâ là chambre nuptiale» elle disparut^

Mriford fut ramené au souvenir de sa chère femtné Caroline par l'histoire de TaJt-Sédi II rougit d'avoir été nn instant ébranlé dans sa fidélité» lorsqu'une femme ebl* noise était fidèle à une ombre d'amour depuis seize ânl* Heureusement tout concourait désormais à le maintenir dans les limites sacrées de son vœu. Taï«Sée n'était plul dangereuse ; Kia n'était plus visible» Dieu fasse» diV*il> que le diable ne m'invente pas encore une tentation ; car je sens que je faiblis K

ANOLAia ET CHmois S70

Le cosur de rhomme est ainsi fait: dans iag moments oritiqueB, Tinstant qui suit détruit toujours les résolu» tions prises daas rinstant qui a précédé.

Cette première nuit de noces ne laissa donc aucun remords dans le cœur de Melford. lie jeune homme, après a^oir reçu une confidence d'amour, se retrouva dans une chaste et vertueuse solitude, quoique entouré de petites statues à demi«^nimêes par la bizarre et mobile clarté de la lampe chinoise. Ges figures avaient un air moqueur et eues semblaient rire comme de malins damons de la mys* tlficatton nuptiale que subissait le jeune époux. Melford, contrarié sans trop savoir de quoi, saisit le plus effronté de ces magots raiUeurs, et par les barreaux de fer de la croisée, qui s'ouvrait comme l'autre sur le lac, il le précipita dans Teau. Le bruit sourd et prolongé que fit le corps en tombant lui prouva que le lac était profond, et qu'ily avait de ce côté, pour un marin, une porte d'évasion toute naturelle, si les barreaux de fer étaient enlevés, obstacle qui ne parut pas insurmontable dans un avenir plus ou moins éloigné. Molford se vit déjà libre sur ce grand chemin anglais qu'on nomme l'Océan.

Quand, épuisé de fatigue, il s'étendit, pour dormir, sur le moelleux nuage de tissus up instant effleuré par son invisible épouse, sa dernière réflexion du jour fut celleci ; Les barreaux de fer de cette fei^être tomberont ; s'ils ne tombent pas, j'assommerai d'un coup de poing le vaillant Kien, le lâche Tsin, le stupide Sampao, tous les magots môles de cette famille, et j'irai devant moi, où va le Sileil, jusqu'à ce que je trouve la liberté ou la mort.

Hélas! le bon Melford ne connaissait pas les Chinois ! Latude -et le baron de Trenk seraient morts tous deux

dans uno bastille chinoise. Ge peuple est faible, poltron, efféminé, mais il a une foule de petits talents mystérieux et une provision de ruses sécrèteH qui lui donnent une force redoutable. Ce n'est qu'à la condition d'être ingénieuse, que la faiblesse peut lutter contre la force et parvient à en triompher. Le Chinois est le plus ingénieux des peuples. Le Chinois enfermerait un ennemi dans une cage de verre, et le captif n'en sortirait pas, car ce prétendu verre briserait ses poings. Il y a dans les portos de ce pays d'invisibles verrous que le petit doigt fait mouvoir, et qui sont rivés comme des barreaux de l'enfer ; il y a des barreaux frêles et légers comme des chalumeaux de riz, et à l'épreuve des limes. Pourtant, Melford, qui n'avait pas de lime, comptait sur le grand ressort de sa montre d'argent pour couper ces barreaux; il se convainquit, à l'épreuve, ,que les barreaux chinois couperaient tous les ressorts des chronomètres anglais.

Sampao, le mandarin, fervent sectateur de la religion de Fo, avait obéi à un principe religieux plutôt qu'à une loi morale du Li-Ki, en donnant à Melford sa fille qu'il croyait déshonorée; mais tranquille avec sa conscience de ce côté, il avait pris contre son gendre prisonnier des précautions victorieuses qui neutralisaient toute tentative d'évasion. Melford était condamné à une réclusion perpétuelle, et il ne tarda pas à s'apercevoir que la seule ancre de salut était dans les mains de Taï-Sée. Malheureusement cette femme, par une de ces bizarreries trèspeu surprenantes dans le pays des fantaisies, s'éprit d'une amitié chaste, mais vive, pour le prisonnier qui lui rappelait ses amours de quinze ans, et qui parlait la langue du peintre de la mère de Conf ucius : cette amitié, si con-

traire aux intérêts de Melford, s'enracina de jour en jour dans les ornières de Thabitude, et devint elle-même un verrou moral que rien ne pouvait plus ébranler. Il fallut donc se résigner encore et prendre son parti avec les apparences de la gaieté. Dès ce moment, tous les jours de Melfordse ressemblèrent ; l'histoire de l'un serait l'histoire de l'autre. Taï-Sée efttrait invariablement à la même heure et toujours par quelque porte invisible: elle s'asseyait à' côté de Melford et recommençait avec un acharnement inépuisable l'histoire de ses amours. Au reste, rien ne manquait au prisonnier ; un vieux domestique, attaché spécialement au service de Melford, garnissait sa table des mets les plus exquis ; la maison était opulente, et Ton traitait Melford comme un fils de la maison.

Cependant Melford, toujours préoccupé de son évasion, no négligea pas dans sa retraite l'étude de la langue du pays ; il apprit de Taï-Sée le chinois vulgaire ; c'était pour le présent une distraction, et pour l'avenir une ressource; Taî-Sée lui composa ensuite une petite bibliothèque choisie ; Melford, après deux ans de leçons, lisait avec délices les poésies de la célèbre Pan-Hoeï-Pan, surnommée la savante; les fables de Seë-Ma^Kouang; les instructions su' hlimes de Chen-ïzu-Quogen-Hoang-Ti, les poésies admirables du dernier empereur Kicn-Long, et le beau poëme de la Cigale par Lieou-Yuen, un des poètes les plus méditatifs de la dynastie des Song.

Malgré de si douces distractions, la mortelle influence de la prison et de l'exil altérait visiblement la santé de Melford ; le régime aquatique de sa table creusait un estomac robuste habitué dès l'enfance aux substantielles pièces de bœuf. En Chine, le bœuf est proscrit; on ne le

iS9L Lfis Kurrs anglaises

sert qn'à la oharvue. Quelle patienco d'Anglais pourrait lutter trois ans contre des plats de racine de nénuphar et des entrées do bourgeons de frêne?

Taï-Sée elle-même s'aperçut bientôt des ravages que Tonnul, la prison et la nourriture avaient imprimés sur les Joues de son malheureux ami : toutes les oonsolations de la littérature chinoise ne valent pas un rumpsteak au jambon. Aussi, à la première plainte qui s'exhala de la poitrine dévastée de Melford, Taï-Sée attendrie aui larmes, et reculant devant l'idée d'être la complice du meurtre d'un Anglais, lui offrit les moyens d'une évasion facile et prompte. Alors seulement elle lui dit qu'il n'était éloigné de Canton que de trente li (trois lieues), et que son vieux et dévoué serviteur l'accompagnerait sur le canal jusqu'à la première factorerie des Hongs.

Un nuage de douleur courut sur le front rayonnant de Melford; il s'attrista, dans sa joie, à l'idée de quitter cette douce et bonne Taï-Sée, qui lui sauvait deux fois la vie ; et au moment d'obtenir sa liberté, il eut besoin de toute force morale pour accomplir une cruelle séparation qui le rendait au bonheur.

Melford n'eut pas beaucoup de peine à se déguiser convenablement en Chinois r sa figure, par des contractions d'habitudes empruntées à Taï-Sée et aux figurines de sa chambre, sa figure avait pris le type du pays. On a remarqué souvent que, dans les ménages bien unis, les femmes, après plusieurs années finissent par rassembler physiquement à leurs maris, et les maris à leurs femmes : c'est l'effet d'un magnétisme de contraction opéré sur deux visages sans cesse vis-à-vis. Les lignes même des paupières de Melford, chose singulière I avaient pris insensiblement

AITGLAIB ET CHINOU 283

une direction d'obliquité frappante au premier coup d'œil; son teint, autrefois d'un beau pourpre albion, était arrivé, par une dégradation successive de teintes, à la porcelaine clair do lune : aussi personne dans le Céleste Empire, n'aurait pu se vanter d'être plus Chinois que lui. Lorsqu'il eut roTÔtu la longue robe fond bleu, zébrée de blanc, émaillée de dragons à pattes, la casaque jaune à pare» ments indigo, et lorsqu'il eut enseveli ses cheveux sous , une espèce de casque, éoartejé d'orange et de citron, avec une queue de plumc^e paon, tout l'équipage de la Jame* sina aurait passé devant lui sans le reconnaître.

Ts^^Sée, sanglotant à chaque mot, lui donna ses dernières instructions, Elle lui parla longuetnent et puis lui ât promettre de garder un inviolable secret sur ses aventures tant qu'il serait sur la terre do la Chine, et lui bai-> sant chastement les mains, ello le confia au vieux serviteur chargé de le conduire à Canton,

Helford, après trois ans de réclusion, respira cet air délicieux qu'on appelle, en Chine comme partout ailleurs, l'air de la liberté.

0 Caroline! ô mes ohers enfants! je vais donc vous revoir! s'ôcria-t-il en langue chinoise, dès qu'il eut mis le pied sur la barque. Un dernieu adieu sortit de la maison du mandarin et répondit à Melford.

Seul dans son île, Robinson Grusoé trouva quelques pièces d'or, et les apostrophant, il leur dit : vil métal! Cependant lorsqu'il s'embarqua pour l'Angleterre, il ramassa le vil métal, lui fit d'humbles excuses, et l'épancha goutte à goutte, en échange de quelque bonheur, sur les mains des marchands européens.

Melford avait aussi une ceinture pleine de ce vil métal, qu'il dédaigna trois ans, et devant lequel il s'agenouiUa, lorsque le commandant du Sun, vaisseau de la Compagnie, lui demanda cent guinces pour son passage de Bocca-Tigris à Londres. Notre marin, en payant cette somme, resta le léger possesseur de quelques rares pièces d'or, jouant à l'aise dans sa ceinture amaigrie. Que lui importail cela? Au bout des cent guinées il y avait un trésor : Caroline et ses enfants !

A Canton, Melford avait échangé le costume chinois contre le vêtement des planteurs européens ; sur le pont du Sun, il portait le largo pantalon de toile, une redingote de coutil bleu, et un chapeau, à larges ailes, de paille de riz ; son visage était resté quelque peu chinois, et il lui fallait plusieurs années de commerce avec les chrétiens pour remettre les lignes dans leur état primitif. Pendant la traversée, des passagers ennuyés lui demandaient s'il était né à Canton, et Melford répondait par un signe de tête afïirmatif.

Sa résolution d'ailleurs était bien prise; il voulait pro-

cuisines ; des groupes d'enfants, garçons et filles, blonds et joyeux comme des anges protestants, couraient aux écoles; et pas un de ces visages de femmes et d'enfants n'échappait au regard do Melford ; le fidèle époux passait en revue la population de Greenwich, et il ne trouvait nulle part la figure adorée de sa Caroline, ou des traits de famille qui devaient révéler à leur père un jeune garçon et une petite demoiselle de son sang.

Greenwich, à cette époque, n'était pas comme aujourd'hui une petite grande ville; on pouvait, au moyen de 1 abacus chinois, compter ses maisons en un clin d'oeil ; il y en avait à peu près quatre cents. Melford résolut d'en visiter cinquante par jour, s'cnquérant en détail de mistress Melford, et croyant arriver à un résultat favorable au bout d'une semaine. Il prit donc ses dispositions en conséquence, et s'étant logé pour la forme dans une modeste taverne du bord de l'eau, il se lança de son gîte chaque matin pour dévorer cinquante maisons entre deux crépuscules. Cette recherche fut inutile, soit que Tindication du domestique eût été fausse, comme toutes les indications que donnent les domestiques, soit que mistress Melford eût changé de nom parle pouvoir d'un second mari.

Oh ! cette horrible idée anéantissait Melford I Garder une fidélité de quatre ans, revenir du bout du monde, de la Chine, de la lune, pour se jeter aux pieds de sa femme et la trouver dans les bras d'un autre !... Il n'y avait plus qu'un poignard à ce dénoûment I

â86 LB8 Kurrs àkglàisbs

dait peur une surprise brusque : le lendemain il ohangeait d'avis. Pauvre Caroline! répétait -«■ il souvent; pauvre femme abandonnée, sans amis, sans secours, sans autre parent qu'un frère appelé sous les drapeaux I Oh! le ciel est Juste ; il te rend ton époux digne de toi.

Enfin, par une belle matinée de juin, le Sun arriva devant London<'>Bridge I

En mettant le pied sur le pavé de Londres, Melford courut à Tottenham-^Hood , à son ancienne mai^ son , dans laquelle il avait, laissé sa femme , sa fille et son fils attendu. Il donna sur le timbre de cuivre une volée de coups de marteau, et quand la porte s'ouvrit à ce carillon de réjouissance, il franchit l'escalier d'un bond en criant comme un fou: Caroline l Lisa I Simon ! c'est moi I

Un Anglais méthodiste, h*oid comme une parabole, et muet comme un clocher destitué par Thérésie, parut sur le premier plan de la maison, et arrêta le bouillant Melford avec un geste méthodique et glacial, et un tohat sec comme le cri d'un oison.

Melford, n'étant pas vêtu en gentleman, ne pouvait prétendre à aucune considération, d'autant plus que ses trente coups de marteau annonçaient un homme comme il faut, et que son costume de planteur indien salarié ne lui donnait que le droit de frapper à peine deux coups, ce qui parut au méthodiste une insolonce digne de punition. Aussi le doigt de ce dévot monsieur s'allongea vers la porte, et ses yeux fixes, ses lèvres serrées, ses narines convuïsives prirent ensemble une expression qui signifiait : sortez I

Le marin serra ses poings sur ses hanches comme pour

ÀMaLA.tS ET OH0iOlS 187

Les aiguiser, et il s'apprôtait à TaMaat du premier étage, lorsqu'il se souvint de œs terribles lois anglaises qui déclarent inviolable le domicile des citoyens et protègent la Liberté domestique. Il se contenta de lancer au méthoiiste ses yeux comme un boulet raméi L'escalier fut franchi à reculons et Melford sortit la rage au cœur.

A la porte de la maison voisine, un domestique polissait Les doux marohes du seuil j ce fut à lui que Molford s'adressa :

— Voulez- vous avoir la bonté, demanda Melford, da me dire si mistress Melfofid demeure toujours dans cette maison?

Le domestique^ agenoulUé sur le pavé» se leva et oii« ressa son îtoni avec sa main 9 et répétant plusieurs foitf mistress Melford, comme pour débrouiller un souvenir confus, perdu dans sa mémoire depuis longtemps i

^ Mistress Melford I dit-il enfin, oui, mistress Melford; c'est bien ce nom... la veuve d'un jeune oflBLcier de ma^ rine, n'est-ce pas ?

*-' Non..** oui» oUi> la veuve»*** mais son mari n'est pas mort....

^ On m'a dit qu'il était mort aux Indes et.<**

-«- Enûn, veuve ou non, qu'importe? dit Melford en interrompant avec vivacité, enfin» la veuvd demcure-t^lle dans cette maison-là?

— Non; elle a quitté Londres depuis deux ans.<« elle habite maintenant Greenvsrich* Je l'ai vue l'an dernier dans le jardin de White-Halli et je l'ai suivie jusqu'à Hunghor^ ford-Market; là elle descendit l'escalier pour s'embarquer et descendre à Greenivioh, probablement*

— Était^'elle seule?

288 LES mnts ÂNCiLAtSES

— Seule, oui, eh I puisqu'elle est veuve.

— Bien!... je vous remercie, et je vous suis bien dévoué.

Melford, sans perdre un instant, courut à Greenwich, mais il n'arriva qu'à la nuit tombée, et il lui fut impossible de commencer tout de suite ses perquisitions. Cependant, exalté par l'idée que ce bienheureux village renfermait sa chère Caroline, il vagabonda, jusqu'au jour, de rue en rue, interrogeant du regard chaque maison, prêtant l'oreille au plus léger murmure, et croyant reconnaître dans chaque plainte de la nuit un soupir de sa femme ou de ses enfants; mais, dans l'excès de son zèle conjugal, il dépassait quelquefois les limites que la loi impose aux promenades nocturnes; aussi un policeman le surprit épiant, à travers les indiscrétions d'uùe fenêtre, les mystères d'un rez-de-chaussée.

— Que faites-vous là? lui dit brutalement l'homme de police.

— Je cherche ma femme, répondit Melford.

Le policeman se contenta de punir Melford par un gros éclat de rire, malgré la gravité de sa profession.

Enfin l'aurore se leva sur la cime du parc, et colora d'un rayon la tour de l'observatoire de Greenwich. Melford déposa l'allure folle d'un pensionnaire échappé de Bedlam, et prit un pas grave; sa tête seule et ses yeux continuèrent leurs mouvements de bas en haut, de droite à gauche, surtout à cette heure matinale, où le bruit des croisées qui s'ouvraient annonçait l'apparition d'une figure sur toutes les façades. Des têtes de femmes se montraient aux balcons, aux vitres luisantes, aux portes entr'ouvertes, aux grilles des jardins, aux soupiraux des

cuisines ; des groupes d'enfants, garçons et filles, blonds et joyeux comme des anges protestants, couraient aux écoles; et pas un de ces visages de femmes et d'enfants n'échappait au regard do Melford ; le fidèle époux passait en revue la population de Greenwich, et il ne trouvait nulle part la figure adorée de sa Caroline, ou des traits de famille qui devaient révéler à leur père un jeune garçon et une petite demoiselle de son sang.

Greenwich, à cette époque, n'était pas comme aujourd'hui une petite grande ville; on pouvait, au moyen de Vabacus chinois, compter ses maisons en un clin d'oeil ; il y en avait à peu près quatre cents. Melford résolut d'en visiter cinquante par jour, s'cnquérant en détail de mistress Melford, et croyant arriver à un résultat favorable au bout d'une semaine. Il prit donc ses dispositions en conséquence, et s'étant logé pour la forme dans une modeste taverne du bord de l'eau, il se lança de son gîte chaque matin pour dévorer cinquante maisons entre deux crépuscules. Cette recherche fut inutile, soit que l'indication du domestique eût été fausse, comme toutes les indications que donnent les domestiques, soit que mistress Melford eût changé de nom parle pouvoir d'un second mari.

Oh I cette horrible idée anéantissait Melford I Garder une fidélité de quatre ans, revenir du bout du monde, de la Chine, de la lune, pour se jeter aux pieds de sa femme

et la trouver dans les bras d'un autre I... Il n'y avait plus

qu'un poignard à ce dénoûment I

31W LES ISUlfS A>(aLAlS£ie

vu

Greenvrich fouillé d'un bout à Tautte, Molford fit un retour EUT lui-même» et se vit face à face de son dernier portrait de Georges ÎY, gravé sur sa dernière pièce d'or. Il fallut songer à rentrer ft Londres» ville de ressources, pour trouver un emploi qui lui donnât de nouveaux moyens pour fouiller TÂngleterre» maison par maison, afin de trouver sa femme» et surtout ses enfants. Il allongea sa dernière guinée jusqu'à perte de chaleur naturelle, et fut forcé de vendre sa montre pour faire une excursion à Oiford.

Une autre pensée que celle de sa femme l'attirait dans eettô ville savante. Un matin, en lisant les affiches, entre la Poste et Saint*Paul, il découvrit une proclamation de l'université d'Oxford, dans laquelle on appelait des concurrents pour la chaire de langue chinoise. Voilà bien mon affaire! se dit Melford^les concurrents, ai j'en ai, ne brilleront pas à côté de moi. Je vais gagner mes cinq cents livres par an, et je ne mo frotterai plus au goudron d'un vaisseau.

n se rendit à Oxford, et rencontra sous les colonnades moresques de la grande rue, un asse* bon nombre de concurrents qui étudiaient le chinois avec des yeux égarés. Cette affluence surprit quelque peu l'ancien maté de la Jamesina. Surtout en voyant la fi^ré dé seS compétiteurs, il ne se rendait pas aisément compte de la manière dont ils avaient pu étudier la langue du Céleste Empire. Il résolut cependant de passer outre.

AB(i>Litlg ET GHIKOIS 291

Le jour fixé pour le conoourg public, Melford entra dans la fiialle dos cérémonies et prêta une oreille attentivo au chiiloid que parlaient ses riTaiix; 11 n'en comprit pas une syllabe» Son tour Tetiu, il fit un disoours dans la langue de TaI**Sée, qui aurait fait honneur au plus lettré des mandarins ; il termina par une belle citation du poëme . deÊlen-Long. Le président du comité d'examen Jeta utie oreille sut lé Juge de droite et l'autre oreille sur le Juge de gauche et Melford fut refusé à Tunanlmité.

Cet échec inattendu déeouaërtâ quelque peu notre Jeune marin. Un MdrseilMSi nucieii prisonnier de guerre > ap^l^elé LiautàUd, fut notnmé^ pai* acclamation, pfofessetil* de laugue chinoise â Tutiitersité d'Oxfords Le chinois de Liautaud se composait de deux mots de langue franque H sabir, et dti patois proyeuçal.

Après cet échec- impossible, le philosophe Melford reprit le chemin de Londres pour àugmêuter , daus cette tîlle^ leuombre des petislônnftires de la Providence, de ces êtres sans lendemain qui demandent à Dieu de les életet â k positiou des petits ôlseâux j d'ailleurs il avait, en (jas de déni de Providence^ une ressource Commune à ses pa» îeils ; six bipasses d'eau à là marétr montante^ SoUS là troisième arche du pont dés Moines-Noirs.

Avètnt d'en tenir â cette extrétnité terrible, Melford ïéSôlut cependant d'épuiser son courage à attendre sa chère Caroline. Il Se fiait aU hasÊird, sa dciteièfe ressourc«^< Le hasard n^ahândonne jamais ceul qui Ont conÛance en lui. G'ëât une Justice â lui rendre. Melford on fut la preuve.

Un jour, en tràversâui la pelouse qui mène, comme tiu chemin dé telouf s vert , de Garitofi-îorrace au patil-

Ion de l'horloge du vieux Saint-James, il vit une jeune dame qui donnait des tasses pleines de lait chaud à de petites filles : il recula d'un pas, les yeux fixes et le visage bouleversé, comme si la pelouse lui eût décoché une couleuvre aux pieds. L'œil d'un époux encore amant ne , pouvait se méprendre ; cette femme aurait été reconnue entre toutes les femmes de Londres. Le nom de Caroline monta du fond du cœur aux lèvres deMelford ; mais il ne ' sortit point. Ohl c'était bien elle; le temps et l'absence, le chagrin, ces ennemis de la beauté, avaient, par exception, rendu Caroline cent fois plus belle. Une simple rok d'été, lilas clair, traduisait fidèlement sa gracieuse taille; son chapeau de paille à la Paméla (excusez l'époque) ne pouvait dissimuler l'opulence de sa chevelure qui débordait circulairement en cascade d'or; un céleste sourire rayonnait comme une auréole autour de son frais visage, et l'azur limpide de ses yeux exprimait à la fois la pudeur de la vierge et la joie de la jeune mère qui se réjouit do ses enfants.

C'est au sourire surtout qu'on doit reconnaître la femme aimée, si l'absence vous a séparé d'elle trop longtemps. Melford aurait voulu douter; mais le doute était impossible, même avec la circonstance imprévue qui foudroyait le jeune époux. Il voyait sa femme entourée de trois jeunes filles I... L'aînée , il la reconnaissait très-bien; une seconde pouvait être admise à la rigueur, à la place du Simon désiré; mais la troisième était suspecte.

Ce fut l'apparition de cette troisième fille qui déconcerta Melford et le cloua sur ses pieds , derrière le large tronc d'un ormeau planté là pour le favoriser.

Voyant sans être vu, Melford étudia tous les meuve-

ments de cette famille dont il eût bien voulu que le néant gardât la moitié. Les trois jeunes filles lutinaient la vache avec des éclats de rire joyeux comme le chant de Talouette à l'aube; la jeune mère riait du rire de ses enfants, elle les prenait tour à tour, et les plaçait sur le dos de la bonne bête nourricière qui restait immobile pour ne pas effrayer ces innocentes créatures; les belles dames qui passaient s'arrêtaient un instant , et applaudissaient à ces jeux avec ces divins sourires qui rayonnent partout dans Londres, et remplacent le soleil. Oh I ne la prenez pas au sérieux cette gaieté de femme I Si Melford eût été moins aveuglé par la colère, il aurait vu que, par moments, la joie s'éteignait sur le visage de Caroline, et que la pauvre mère, détournant ses yeux loin de ses filles, les lançait furtivement au ciel , comme pour lui demander un secours. Puis les jeux et les cris enfantins recommençaient et rappelaient cette jeune mère à ce qui se passait sur la pelouse du jardin.

Cinq heures sonnèrent à l'horloge voisine, et la jeune femme, qui avait compté les coups avec attention, rajusta le désordre de sa toilette, embrassa ses trois filles, comme pour faire sonner sur leurs joues la fin de la récréation, et fixa ses regards du côté du grand escalier de la terrasse. Elle attend quelqu'un I dit Melford en lui-même ; à l'attention avec laquelle elle regarde ceux qui arrivent par cet escalier, on ne peut s'y tromper I et une sueur amère colla la langue du marin contre le palais.

En effet, un homme de quarante-cinq ans, d'un extérieur distingué, marchant d'un pas solennel, et mêlant delà gravité à son sourire, descendit au bout de quelques minutes l'escalier de Garlton-Terrace, et fut accueilli , à

294 LBS NUITS ANGLAISES

trois pas de Melford, par les caresses empressées de la Jeune famille. Caroline prit les mains do oet homme et les serra si affectueusement que Mclford crut reoevoir au cœur un coup de bec de vautour. L'inconnu gentlemui offrit gravement son bras à Caroline , prit la main de la plus petite enfant (de la sienne! dit Melford) et descendit vers la voûte* du pavillon qui débouche devant Whitc^ Hall.

Melford suivit tout ce monde qui était véritablement, à cette heure , l'univers pour lui ; il remonta de la sorte Parliament-Street, côtoya le palais de Northumberland, entra dans le Strand , qu'il suivit longtemps dans sa lon^ gueur, et vit disparaître la famille dans le gouffre noir du marché d'Humgherford, qui mène à l'embarcadère.

— Où vont ceux qui s'embarquent lâchas ? demandat-il au premier passant.

— A Greenwich.

— A Greenwich î s'écriart*il, on ne m'avait douQ pfts trompé ! suivons 1

Et il descendit l'escalior et s'embarqua, mêlé à d'autres passagers qui dirigeaient aussi leur promcnc^de svir le même point.

L'œil du tigre qui attend la gaaelle à l'ebrouvoir ji*a pas cette fixité de direction que Melford avait commandée à son regard, depuis Londres jusqu'à ûreenwichf Jl ne vit rien dans la traversée, rien que l'odieux époux de l'infidèle Caroline. Cet homme, assis à la poupe, étalait son bonheur avec une insolence qui provoquait la foudre aux mains d'un rival. Cent fois Melford fut tenté d'aller à lui du pas nonchalant et insoucieux de la panthère et de le précipiter dans les flots ; mais il voulut voir jusqu'au

bout retendue de son malheur conjugal, toujours décidé à quelque dénoûment tragique, devant servir d'exemple aux femmes de marins déclarées veuves après quatre ane d'abseuce do leur propre autorité.

Dans cet ouragan de haine, de jalousie, de désespoir qui grondait en lui, Tamour paternel avait été emporté comme un sentiment vulgaire ; il y avait un nuage qui voilait tous les objets vivants et morts, et qui ne laissait visible que cette calme figure d'homme heureux, ce ravisseur légal de la plus belle des femmes ; Melford rougissait d'une honte brûlante, en se comparant, lui, pauvre marin dévasté par la misère, à cet homme opulent dont la figure avait le sourire éternel du bonheur accompli.

A force d'examiner ce puissant rival, Melford crut un instant le reconnaître et lui donner un nom; ji la chute du jour, quand un rayon du soleil couchant, échappé de la nue, mettait dans un relief lumineux ce noble visage nonchalamment penché sur une bordure de velours, Melford était sur le point de s'écrier : C'est lui I mais oui ?... A quel mystérieux souvenir d'une vie aventureuse se rattachait-il, cet inconnu? sur quel point du globe avait-il en passant laissé une empreinte si profonde dans la tète du marin? Melford, abîmé dans le gouffre noir du passé» faisait le tour du monde en cinq minutes, et nô le rencontrait nulle part ; et pourtant il y avait en lui une conviction inexorable qui lui criait: tu l'as vu!... Oui, oui, je Tai vu dans un rêvé, disait-il, dans un rêve, que Dieu m'avait envoyé pour me montrer l'époux de ma femme I La nuit n'a point de secrets I je l'ai vu dans ce songe afifreux qui fit rouler sous mes yeux les terres et les

océans» avec un fracas plus terrible à mon oreille que le tonnerre de Trafalgar I je l'ai vu quand le fantôme de Caroline se leva dans Londres désert, pour me demander asile et protection ; ce fut sans doute cette infâme nuit qui consomma l'adultère, et Tenfer m'envoya cette vision à trois mille lieues de mon lit nuptial ! eh bieni si l'enfer s'en mêle, l'enfer sera content !

Les noires colonnades de Greenwich se détachaient, dans le crépuscule, sur le pâle ruban de la Tamise; les passagers, calmes comme tous les passagers de ce globe qui a si peu de passions à sa surface, quoi qu'on en dise, les passagers comptaient sur leurs doigts les pences et les schillings, prix de la traversée. Cette eirconstance, toute vulgaire qu'elle était, ramena Melford aux accidents de la vie commune ; du haut de ses visions, il tomba dans le fond de sa bourse : elle était vide 1 Le voilà prisonnier pour trois schillings à bord d'un ponton anglais !

— Oh I ma vie pour trois schillings ! s'écria-t-il- au fond du cœur en parodiant Richard III.

Un brouillard de la nuit descendait sur la Tamise; les passagers s'étaient amoncelés sur la planche du péage : Melford^gagna l'arrière et se laissa glisser dans le fleuve ; puis, nageant entre deux eaux, il atteignit le rivage à vingt pas du pont de débarquement.

Il n'y a pas de meilleurs flambeaux dans les ténèbres que la jalousie et l'amour : Melford sortit des eaux ps}e et ruisselant comme le spectre d'un naufragé, et atteignit en deux bonds cet homme, cette femme, ces enfants, q^ portaient sa vie avec eux ; il ne s'égara point sur leurs traces; il mit ses pieds dans le sable déplacé parleurs pieds ; il dévora l'air qui se fendait devant eux et qui lui

apportait un son de voix si doux lorsque sa femme était un ange; il les suivit par les sentiers escarpés qui montent en tournant sur les hauteurs du parc ; une grille de fer s'ouvrit devant eux et se referma. On était arrivé. Melford resta seul dans le chemin et regarda la grille longtemps, comme doutant de l'étendue de son malheur; puis il mit son visage entre deux barreaux et sourit, comme sourit le damné, à la grille de Tenfer, dans la fresque d'Andréa Orcagna.

Tout ce qu'une passion échauffée au soleil des tropiques inspire de désespéré dans le cœur d'un homme, Melford le ressentit en cet instant fatal. Que de joie, que de bonheur, que de douces étreintes, cotte maison allait couvrir I et lui était jeté à la porte de ce paradis; lui, maître absolu de cette femme! lui, chassé comme un chien parasite de ce festin de volupté !

— Non, non, assez de caresses adultères! s'écria-t-il, assez do flétrissure sur elle et sur moi ! place au maître ! arrière, voleur de ma chair !

Il plongea sa main droite dans ses vêtements et s'assura que son inséparable dirck, de bonne trempe anglaise, était toujours lié à sa ceinture.

— Bien! dit-il; c'est une femme qui a fait inventer le poignard.

Et il sonna à, la grille comme un ami de la maison. On ouvrit du dedans; il entra d'un pas modéré, traversa le jardin, et sur le seuil de la maison il trouva un petit domestique noir qui attendait. La nuit était noire et cachait le désordre physique et moral de Melford.

— Je veux parler à... au maître de la maison, dit-il en

vulgarisant le ton de sa voix.

•r^ A sir 0***? dit étourdiment l'enfant. -^ km 0***, répondit Melford, répétant ce nom comme un écbo stupide,

— Donnez-^Yous la peine d'entrer dan» ce salon. L'enfant ouvrit la porte d'un salon d'attente et monta

l'escaliar. Melford entra, e4 il s'effraya de lui-même en trouvant un miroir devant lui. Il tipa son poign^d de maxin et en essaya }a pointe.

— Bien I dit-il; et, levant spn poignard, il poignc^rda l'air en forme d'essai» Je vçvù nomme et je le tue,.. dit«il; après, nous verrons... Oui, oni, ajouta^rt^-il, oui, fs^s ta dernière caresse; jQ ffiocordo encore oejle^làl

Cette déterinination énsrgiquement prise, Melford se mit à regarder les tableaux du salon: il y en avait un si étrange qu'il 1q frs^ppa, môme d^ns un de ces moments suprêmes où l'on ne «l'étonne de rien. Ce tableau bizarre rppré^ent^t de hautes montagnes au fond, et une femme sur le premier plan. On lisait sur le cadre; Bas^nlief de la ville de Canton représentant la mèfe dp Confucii^s allant sur k^ monts Ny-KieQU d&rmnd^r l^ fécondiiét rr^ J)essiné à Cafiton par sir Q***,

La main qui tenait le poignard s'entr'ouvrit et l'arme tomba sur le parquet. Une soudaine illumination dévoila à Mclford le mystère de cette ressemblance des tr?4ts de cet homme aycQ -un autre visage qu'il ayaitvu dans la maison du mandarin, Un de ces inépuisables jeux du hasard, qui sont traités d'invraisemblables par les hommes de vie bourgeoise et moutonnière, donnait à Melfordj^our rival ce peintre voyageur qui passa devant les yeu^dc Taïr Sée, et lui inspira un amour si profond que sa Jillc Kia, née aans la première période de cette étrange passion» avait

^ardé l'empreinte matérielle de la pensée de sa mère, une ressemblaaee merveilleuse, et bien innocente pourtant dans son origine, quoiqu'elle parut révéler une QOupaWc

paternité.

— Moi, dit soudain Melford en lui-même, moi, assassiner pet homme qui a donné à la bonne ^ douce Taï-Sée les SQulg moments de cbasjte bonbçur qu'i^ll^ pit, qus, Qfitt^ pî^uvre femme ! jamais I jamais I

Il ramassa le poignard en disant: Il ne ge tournera que contre moi !

Un bruit de pas qui retentit dans l'escaJiier tira le jeune marin de ses réileisiions et de ses monologues, Melford rappela toute sa force et son sang-froid, et appuyant noU"

obalamment un de ses coudées sui* le marbre de Iç^ ebemliiéeT il attendit. Pn jetant les yeu3f sur l'adî^essa d'uue

lettre posée là parmi d'autres papiers, il apprit la feaute qualité du maître de la maison; il allait parlera sir û***, premiei^ secrétaire (firsiclerk) dô l'amif auté, à l'Office de "White-Hall.

Sir 0*** entra, et rien ne peut exprimer la contraction de surprise qui bouleversa son calme yisage lorsqu'il vit dans le salon un superbe jeune homme en coutume de naufragé qu'on vient de rappeler à la vie, et qui garde encore sur sa faee la pâleur verdâtre de la mort. Cependant siir 0*** reprit bien vite l'allure impassible du gentilhomme qui s'attend à tout et jie craint rien ; et répondant par un lé^ ger signe de la main au salut de Melfprdi il lui dit:

-^ Monsieur, que demandez- vous ?

— Rien I répondit Melford.

La situation peut élever un monosyllabe à la hauteur d'une tragédie complète. Pe rien prononcé d'uH^ voix

rauque, entre deux bougies, par un sinistre personnage, ébranla un instant le courage de sirO***. Melford n'ajouta pas une syllabe, et regarda le parquet.

— Ce salon a une porte, dit sir 0*** ; il paraft. Monsieur, que vous l'avez oublié.

— Pouvez-Yous, Monsieur, dit Melford, me montrer le dessin sur papier de Chine qui vous fut envoyé par une main invisible à Canton, et qui représente ce que représente ce tableau ?

— Silence î Monsieur, dit sir 0***, avec une agitation mêlée de crainte.

— Silence! dites-vous? Est-ce que la Jalousie rôde autour de ce salon ?

— Point de questions I dit sir 0***, d'un ton sec et noté par une colère sourde qui va éclater à la première contradiction.

— Point de questions, soit, dit Melford, avec ce sangfroid qu'une menace donne à l'homme courageux; eh bien! je vais vous faire des réponses.*.

— Point de réponses I Pas un mot de plus I Sortez I Et il fit deux pas vers Melford.

— Pas un mouvement de plus I s'écria Melford en élevant son poignard par-dessus la tête.

Sir 0*** marcha tranquillement vers la porte et la ferma résolument ; puis se replaçant devant Melford, il croisa les bras et dit :

— Point de bruit ! Monsieur ; que voulez-vous ? Je ne vous connais pas I

— Je vous connais, moi 1

— Voulez-vous m'assassincr?

— Ce serait déjà fait, si je l'eusse voulu.

ANGLAIS Et CHINOIS 301

Et il jeta son poignard aux pieds de son interlocuteur.

— Parlons bas, dit sir 0***, il y a des femmes dans la maison.

— n y en a une de trop, dit Melford, en appuyant sur chaque mot.

— Laquelle ?

— La mienne I

A ce mot, prononcé d'un ton sec, sir 0*** poussa un cri, éleva ses mains et les croisa sur sa tête en considérant sir Melford de la tête aux pieds.

— Regardez-moi bien, regardez-moi bien, dit Melford ; si vous m'eussiez connu, je ne serais pas reconnaissable, tant le malheur m'a changé I Je suis sir Melford, natif d'Anglcsev, dans le Devonshire, officier de la marine royale, et l'époux de votre femme ou de votre maîtresse ; vous voyez qu'il y a ici un homme ou une femme de trop.

— Oh I miracle du ciel I s'écria sir 0***, avec un rayonnement de joie qui éclata sur toute sa personne, vous êtes sir Melford, dites- vous I Que Dieu soit béni 1 II est toujours bon et juste, sir Melford I

— Il paraît, dit Melford un peu embarrassé de la joie inexplicable de son interlocuteur, il paraît, sir, que ma présence ne vous épouvante pas.

Sir 0*** sonna pour appeler un domestique ; il ouvrit la

te

porte et dit quelques mots en dehors.

— Sir Melford, poursuivit-il, avant tout, je veux vous présenter à ma femmes et à mes enfants.

— Ah ! vous raillez ! s'écria Melford que la fureur saisissait à la gorge ; vous raffinez l'outrage; eh bien I je vous ferai en public tel aifront sanglant

Sir 0*** s'approcba de Melford, avec un air de bonté si

â94 LES NUITS ANGLAISES

trois pas d^ Melford, par les caresses empressées de la jeune famille. GaroUne prit les mains do oet homma et les serra si affectueusement que Mclford crut recevoir au cœur un coup de bec de vautour. L'inconnu gentlemui offrit gravement son bras à Caroline , prit la main de la plus petite enfant (de la sienne I dit Melford) et descendit vers la voûte' du pavillon qui débouche devant White- HaU.

Mclford suivit tout ce monde qui était véritablement» à cette heure , l'univers pour lui ; il remonta de la sorte Parliament^Street, côtoya le palais de Northumberland, entra dans le Strand , qu'il suivit longteipps dans sa lon^ gueur, et vit disparaître la famille dans le gouffre noir du marché d'Humgherford, qui mène à l'embarcadère.

— Où vont ceux qui s'embarquent là-^bas ? demandat-il au premier passant.

— A Greenwich.

— A Greenwich î s'écriart-ril, on ne m'avait ioxxQ pas trompé ! suivons I

Et il descendit l'esealier et s'embarqua, mêlé à d'o^utres passagers qui dirigeaient aussi leur promenade %vff le même point.

L'œil du tigre qui attend la gâaelle à Tabrouvoir n'a pas cette fixité de direction que Melford avait commandée à son regard, depuis Londres jusqu'à Greenwicbt Jl ne vit rien dans la traversée, rien que l'odieux époux de l'infidèle Caroline. Cet homme, assis à la poupe, étalait son bonheur avec une insolence qui provoquait la foudre aux mains d'un rival. Cent fois Melford fut tenté d'aller à lai du pas nonchalant et insoucieux de la panthère et de le précipiter dans les flots ; mais il voulut voir jusqu'au

ANGLAIS ET GHINOW 395

bout retendue de son malheur conjugal, toujours décidé à quelque dénoûment tragique, devant servir d'exemple aux fommes de marins déclarées veuves après quatre ans d'abseuce do leur propre autorité.

Dans cet ouragan de haine, de jalousie, de désespoir qui grondait en lui, Tamour paternel avait été emporté comme un sentiment vulgaire; il y avait un nuage qui voilait tous les objets vivants et morts, et qui ne laissait visible que cette calme figure d'homme heureux, ce ravisseur légal de la plus belle des femmes ; Melford rougissait d'une honte brûlante, en se comparant, lui, pauvre marin dévasté par la misère, à cet homme opulent dont la figure avait le sourire éternel dû bonheur accompli.

A force d'examiner ce puissant rival, Melford crut un instant le reconnaître et lui donner un nom; ji la chute du jour, quand un rayon du soleil couchant, échappé de la nue, mettait dans un relief lumineux ce noble visage nonchalamment penché sur une bordure de velours, Melford était sur le point de s'écrier : C'est lui ! mais oui ?... A quel mystérieux souvenir d'une vie aventureuse se rattachait-il, cet inconnu? sur quel point du globe avait-U en passant laissé une empreinte ai profonde dans la tète du marin? Melford, abîmé dans le gouffre noir du passé, faisait le tour du monde en cinq minutes, et nô le rencontrait nulle part ; et pourtant il y avait en lui une conviction inexorable qui lui criait: tu l'as vu!.. . Oui, oui, je l'ai vu dans un rèvô, disait-il, dans un rêve, que Pieu m'avait envoyé pour me montrer l'époux de ma femme I La nuit n'a point de secrets I je l'ai vu dans ce songe affreux qui fit rouler sous mes yeux les terres et les

océans, avec un fracas plus terrible à mon oreille que le tonnerre de Trafalgar! je l'ai vu quand le fantôme de Caroline se leva dans Londres désert, pour me demander asile et protection ; ce fut sans doute cette infâme nuit qui consomma l'adultère, et l'enfer m'envoya cette vision à trois mille lieues de mon lit nuptial ! ch bien! si l'enfer s'en mêle, l'enfer sera content !

Les noires colonnades de Greenwich se détachaient, dans le crépuscule, sur le pâle ruban de la Tamise; les passagers, calmes comme tous les passagers de ce globe qui a si peu de passions à sa surface, quoi qu'on en dise, les passagers comptaient sur leurs doigts les pences et les schillings, prix de la traversée. Cette circonstance, toute vulgaire qu'elle était, ramena Melford aux accidents de la vie commune ; du haut de ses visions, il tomba dans le fond de sa bourse : elle était vide 1 Le voilà prisonnier pour trois schillings à bord d'un ponton anglais I

— Oh I ma vie pour trois schillings ! s'écria-t-il- au fond du cœur en parodiant Richard III.

Un brouillard de la nuit descendait sur la Tamise; les passagers s'étaient amoncelés sur la planche du péage : Melford^gagna l'arrière et se laissa glisser dans le fleuve ; puis, nageant entre deux eaux, il atteignit le rivage à vingt pas du pont de débarquement.

Il n'y a pas de meilleurs flambeaux dans les ténèbres que la jalousie et l'amour : Melford sortit des eaux pâle et ruisselant comme le spectre d'un naufragé, et atteignit en deux bonds cet homme, cette femme, ces enfants, q^ portaient sa vie avec eux ; il ne s'égara point sur leurs traces; il mit ses pieds dans le sable déplacé parleurs pieds ; il dévora l'air qui se fendait devant eux et qui lui

apportait un son de voix si doux lorsque sa femme était un ange; il les suivit par les sentiers escarpés qui montent en tournant sur les hauteurs du parc ; une grille de fer s'ouvrit devant eux et se referma. On était arrivé. Melford resta seul dans le chemin et regarda la grille longtemps, comme doutant de l'étendue de son malheur; puis il mit son visage entre deux barreaux et sourit, comme sourit le damné, à la grille de l'enfer, dans la fresque d'Andréa Orcagna.

Tout ce qu'une passion échauffée au soleil des tropiques inspire de désespéré dans le cœur d'un homme, Melford le ressentit en cet instant fatal. Que de joie, que de bonheur, que de douces étreintes, cette maison allait couvrir! et lui était jeté à la porte de ce paradis; lui, maître absolu de cette femme I lui, chassé comme un chien parasite de ce festin de volupté !

— Non, non, assez de caresses adultères! s'écria-t-il, assez do flétrissure sur elle et sur moi ! place au maître î arrière, voleur de ma chair !

n plongea sa main droite dans ses vêtements et s'assura que son inséparable dirck, de bonne trempe anglaise, était toujours lié à sa ceinture.

— Bien! dit-il; c'est une femme qui a fait inventer le poignard.

Et il sonna à. la grille comme un ami de la maison. On ouvrit du dedans; il entra d'un pas modéré, traversa le jardin, et sur le seuil de la maison il trouva un petit domestique noir qui attendait. La nuit était noire et cachait le désordre physique et moral de Melford.

— Je veux parler à... au maître de la maison, dit-il en vulgarisant le ton de sa voix.

B06 LKS NUITS ANGL^lISES

Hasard ou haine détruisit en un olin d'ceil ceg beaux projets.

Un incendie dévora le musée de Célestin et de Xtivier; eux-mêmes faillirent perdre la vie en essayant d'arracher aux ilammes leur fortune, hélas l trop combustible. La mode des assurances contre Hncendie était encore, à cette époque, à peu près inconnue à Dublin, D'ailleurs nos deux, marins n'auraient pas songé à prendre cette précaution.

Ds perdirent tout, même leurs cent livres en billets de banque; à peine si leur bourse renfermait deux ou trois souverains et quelques couronnes: c'était du pain pour quinze jours.

Kean et Kemble se sont bien souvent tordus de désespoir devant le public anglais; mais la pantomime désolante de ces deux acteurs fut vaincue par les convulsions de nos deux pauvres marins, Dès qu'une parole put arriver aux lèvres cadavéreuses de Célestin, il s'écria :

— Tonnerre de sort ! (il était de Marseille) faut-il avoir été maudits au berceau I Nous sautons, sur l'Orient, i Aboukir on nous poche et on nous envoie aux galères de Plymouthl bieni Nous nous échappons. A Trafalgar, on nous coule bas avec rinfem$t ! on nous repêcha et on uous envoie à Kingstown 1 encore mieux I Nous ramons dix ans sur les pontons, nous faisons vingt chefs-d'œuvre avec nos doigts, nos dents et du mauvais bois avarié ; cette fois nous touchons à la fortune. Voilà que l'enfer nons envoie un échantillon de ses chaudières et nous brûle vifs ! Malédiction!

En parlant ainsi, Célestin traversait le pont de Saint- Stephens ; sous ses pieds grondait la rivière de Liffey, que

W ACTE PE PÉSÏISPOIR 307

h font^ de0 neiges avait comidérabl^meut grossie, Le ma* Tin laAça uu ooup d'œil d'à-plomb $u.v les eaux jaunâtres et torrentielles, et le même regard fatal rebondit sur le Tisage de Xavier,

— Je te comprends ! dit Xavier; nous sommes destinés à périr dans reau douce, Embrassons-nous, et ainsi soit-il.

— Que je sois damné si je recule! dit Célestin.

Et il 3'élança sur le parapet de Stephens-Pridge. Xavier fit le même bond. Ils croisèrent fortement les bras sur leur poitrine, comme pour s'exprimer à eux-mêmes l'énergique résolution de ne pas nager comme de francs loups de mer qu'ils étaient, et ils se précipitèrent tête première dans la Liffey,

Jiû bruit affreux que fit cette double chute de deux grands corps réveilla en sursaut une meute de chiens de Terre- Neuve» qui depuis fort peu de temps avaient commencé leur service à la tête du pont, Lord O^Calligham, célèbre philanthrope Irlandais, était le fondateur de ce corps de garde de chiens sauveurs, et ce jour-là précisément la meute terre*-nQuvienne faisait son début. Les agiles animaux arrivèrent au fond de la Liffey en même temp9 que Célestin et Xl-vier* Les deux marins sa sentirent saisis aux basques de leurs habits par des gueules vigoureuses ; mais, comnie leur projet de suicide était irrévocable, ils luttèrent contre leurs sauveurs aveo une inproyable édergie. Hommes et chiens remontèrent subitement à la surface des eaux; la rivière ôoumait sous ces convulsions précir pitées de pattes, de bras et de pieds, Déjà deux chiens, plug exercés au sauvetage que les autres et plus acharnés sur les deux marins, allaient porter la peine de leur zèle et n'exhalaient plus de leur» gosiers que dos cris étouffés

semblables à ceux de Tagoaie, car ils avaient avalé plus d'eau bourbeuse qu'il n'en faut à dix chrétiens pour se noyer, lorsque Célestin et Xavier, touchés subitement de compassion en faveur de ces deux pauvres bêtes agonisantes, les entraînèrent avec eux à la nage vers la rhe de la Liffey et les sauvèrent de la mort.

Eux aussi se sauvèrent du même coup, par mégarde et sans le vouloir. La foule accourue, témoin de cette scène, donna son admiration aux chiens et sa pitié aux deux marins. Le shériff Ëdmund Tacker, vieillard de soixante et dix ans, fit un petit discours de circonstance aux étran* gers sauvés des eaux, et les conduisit processionnellement à l'église catholique de Saint-Patrick.

Célestin et Xavier jouissaient du bénéfice d'une seconde vie. Ils étaient morts une fois et ils ressuscitaient. Ces deux Lazares de la marine française avaient acquis à Dublin, surtout parmi le peuple, une juste célébrité, à cause de leur suicide avorté qui annonçait en eux un rare courage et une énergique organisation. Cette illustration. | conquise dans les eaux de la Liffey, était pourtant assez | stérile pour eux ; elle ne leur rendait ni leur beau musée i brûlé, ni la grande fortune qui était au bout de centexl"' bitions. Le shériff leur avait dit :

— Travaillez, mes enfants, gagnez votre, pain, et vous retrouverez encore le bonheur.

Au fond, le shériff avait raison. A l'âge de trente au^S dans quelque position que ce soit, il y a toujours dupai'i au bout de deux bras. Mais Célestin et Xavier s'étaient placés, par un raisonnement faux, en dehors du devoir commun, ns souffraient et travaillaient depuis Tâge de dii ans ; ils s'étaient énervés dans l'immobilité nonchalante

UN ACTE DE DESESPOm 309

du ponton; les chefs-d'œuvre sortis de la pointe de leurs doigts n'aient pu donner aucune énergie à leurs muscles ; ce travail de broderie les avait, au contraire, efféminés et rendus impropres aux ouvrages virils. Ensuite, ils étaient arrivés, en marchant de la conjecture à la conviction, à se persuader que l'incendie de leur musée n'était pas un événement de hasard, mais un crime combiné par jalousie ou vengeance au pr^udice de deux Français : de sorte qu'ils croyaient voir leur incendiaire ennemi dans chaque passant. Ces deux malheureux , après avoir jeté une fois leur vie au fond dé la Liffey, et croyant n'avoir plus aucun devoir à remplir sur la terre, et aucune punition humaine à redouter, combinèrent un plan infernal contre cette ville de Dublin qui les avait tués par l'eau et le feu.

— Écoute, Xavier, disait Célestin; j'ai entendu conter à bord, dans mon enfance, l'histoire de M. Roux, négociant de Marseille. M. Roux avait à se plaindre des Anglais, comme nous. C'était un riche particulier qui prêtait de l'argent à Louis XVI; il ne connaissait pas sa fortune ; il aurait mis, pendant un quart d'heure, des zéros à la suite d'un 1, sans donner le compte de ses richesses. Il avait une flotte de vingt vaisseaux marchands et je ne sais combien de corsaires. M. Roux, voyant que Louis XVI restait tranquille, déclara la guerre, lui Roux, au roi de la Grande-Rretagne. Sa lettre, qui annonçait les hostilités, commençait ainsi : Moi Roux P', a Georges m. C'était en règle. Roux I** commença par faire beaucoup de mal aux Anglais; mais le roi d'Espagne et Louis XVI intervinrent entre les deux puissances belligérantes, et le traité de paix fut signé.

:jlO LES XCÎTS ANGLAISES

— Je connaissais cette histoire, dit Xavier, vôyôflS où cette histoire doit-elle nous mener.

— Ta ne le comprends pas, mon ami?

— Parle toujours, mon Provençal.

-— Eh bien! nons allons Mre comme mofit compatriote Roux !•'. Nous déclarons la guerre â DubliiL

— Déclarons.

— Nous avons un antécédent; notre position est meilleure quô celle de ftoux !•' ; nous sommes dans lé cœuf de notre ennemi.

— Dans ses entrailles.

— Et si notre ennemi nous refuse nos contributions de guerre, nous le faisons sauter comme il nous â fait Sauter ft Abouklr; cela est juste, Xavier, n*est-ce-pas?

— Célestin, du premier coup j'ai approuvé ton plan, hier quand ta me l*as,lndiqué sans développement...

— J(î te le développerai, Xavier...

— Moi, pouf y mettre quelque chose, je réduis cô plan à sa véritable expression eii le moralisant. Nous louons^ dls-tu, un premier étage à SàkeviUe-^treet.

— Oui...

— Bien I nous montons le vaisseau le Sakevitte et nous allons nous battre contre le vaisseau le Dublin» Ce sera un combat naval sur terre.

— C'est cela.

— A quand donc la déclaration des hoâtllitéSj Célestin? — • Quand nos batteries seront prêtes... A demain.

— Oui, à demain : je brûle de faire mon quart â bord du Sûkeville, à l*ancre entre deux maisons; je crains d'avoir le mal de tert-e J je n*ai jamais navigué âUr le continent. As-tu le pied terrestre, toi ?

un ACTE DE DÉSESPOIR ' <^ll

— Xavier, on s'habitue à tout, (juaûd oh est mort une fois dans sa tle ôomme nous deux. Écoute, tu as approuvé mon plan, il faut le résumer en quelques mots.

— Avec nos achats faits en détail, çà et là, dans Dublin, nous avons un baril de poudre anglaise, première qualité; voilà la base de notre affaire.

Nous avons loué un premier étage à SakeMl&^Strêet^ entre les bureaux de la poste et la belle manufacture de Richard Schwab j ô'est une position superbe; nous tenons le centre du plus riche quartier de Dublin; nouis sommes en mesure d'Incendier toute la correspondance de llrlande^ quelques millions d'étoffes, et tout Sakevilk^Streêt par rieochet, corps et biens.

La nuit de demain, nous affichons aux quatre coiiié dé Dublin un plaoard ainsi conçu i il est adressé AUX HABI- TANTS :

« Les deux marins noyés et sauvés de la Liftey décla- » rcnt la guerre à la ville de Dublin.

» Us sont logés Sakeville-Street, 27, entre Post-Office et la » manufacture de Richard Schwab.

» Le plancher de leur chambre contient un baril do deux » cents livres de poudre, prêt à sauter dans les cas sui- )) vants :

» !• Si les hommes de police font la moindre tentative )) pour entrer dans la chambre a poudre.

» i* Si l*on arrête Tun des deux marins, celui qui se » promènera dans Dublin, lorsque l'autrç tiendra la mèche )) allumée sur le baril.

» 3*» Si Ton n'apporte pas aux deux marins toutes les » choses nécessaires à leur existence et à leurs amuse- )) ments, lorsqu'ils les demanderont.

312 LES NUITS ÀNGLMSES

)) 4« Si les voisins s'écartent de leurs maisons comme )) pour les isoler, et les menacer ainsi de quelque attentat n de la police.

)) 5* Les deux marins promettent sur l'honneur de pro- » téger nuit et jour la ville et les propriétés des habitants » de Dublin, si les habitans de Dublin se comportent bien )) à l'égard de deux infortunés, honorablement connus » dans la capitale de l'Irlande.

m 6® L'un des deux marins fera chaque jour dans Du- » blin sa promenade de midi à cinq heures; tous les ci- » toyens sont invités à veiller sur lui; si à cinq, heures et » demie il n'était pas rentré, son camarade laisse tomber » la mèche sur le baril, et SakevUle saute comme Y Orient à n Aboukir.

» Signé : Gélestin et Xavier. »

Lorsque leurs dispositions furent prises et toutes habilement calculées, Xavier sortit au milieu de la nuit avec une centaine de copies de cette proclamation, et il la placarda partout. Au lever du soleil, le shériff reçut une lettre des deux amis par laquelle il était invité à se rendre sur-le-champ chez eux, dans l'intérêt de la ville de Dublin.

A cette heure, Dublin n'avait pas encore ses yeux assez ouverts pour lire la proclamation des deux marins.

Le shériff, qui savait que ces deux enragés Français étaient capables de toutes les folies, oublia son rang, et se rendit à l'invitation. Il fut reçu dans la chambre à poudre avec une grande politesse de ponton. Célestin lui présenta un siège et lui dit :

— Mon honorable shériff, prenez la peine de lire cet

exemplaire de la proclamation que nous avons affichée aux quatre coins de Dublin.

Le shériff regarda Célestin, prit le papier, mit ses lunettes, et lut en faisant un bond sur sa chaise à chaque article.

— Honorable shériff, dit Célestin, vous connaissez maintenant notre petite affaire aussi bien que nous; il me reste à vous présenter notre palladium; c'est une»sainte-barbe à domicile qui est là devant vous, à fleur de plancher ; un petit volcan de poche... n'ayez pas peur... et ne criez pas !... au moindre cri, mon shériff, nous sautons par^ dessus les cloches de Saint-Patrick. Regardez Xavier qui rapproche la mèche... une mèche qui brûle toujours, mon shériff; c'est le feu de Vesta. Les vestales ont changé de sexe seulement. Que dites-vous de l'idée, shériff ?

Le vieux magistrat, immobile de surprise et d'effroi, regardait le cercle menaçant et noir fortement scellé dans le plancher.

Célestin prit une poignée «de grains de poudre et la présentant au shériff.

— Voyez, dit-il, c'est d'une qualité supérieure ; jugez de notre Vésuve domestique par l'échantillon. Emportez cela chez vous pour le faire analyser par vos chimistes; ils vous diront si c'est de la graine d'oignon. Maintenant, nous vous rendons à votre liberté, monsieur le shériff.

Le vieillard se leva sans oser faire paraître sur sa figure le moindre sentiment qui pût blesser deux ennemis terribles, et saps prononcer une parole; car il ne pouvait parler que pour flétrir, en digne magistrat , le crime de ces projets incendiaires. Célestin et Xavier le conduisirent

jusqu'à l'escalier, l'un l'obligeant de prend&e l'échantillon de poudre dans une boîte, l'autre lui présentant la mèche allumée comme une sentinelle présente les armes à son chef.

Quelques heures après, il était fiacile devoir que la proclamation avait produit son effet. Aux environs du monument de Nelson, et devant le palais des postes, la foule de tous les jours était réduite à quelques groupes inquiets. Les constables inondaient Sakevilk^ mais en ailcctant de ne rien avoir d'hostile et de menaçant dans leur attitude. Bans le lointain, on apercevait le shérilT qui s'était arrêté hors de la portée de l'éruption, et qui semblait, par SCS gestes, recommander la prudence à ses interlocuteurs.

A midi, Célestin, en costume de marin de ponton, et la cocarde française à son chapeau goudronne, sortit hardiment sur le pavé de Sakeville ; et, quand il fut au milieu de cette rue d'une largeur immense, il se retourna pour échanger des saluts avec Xavier qui se montra un instant à la ci^oisée, sa mèche allumée à la main.

Célestin marcha droit au shériff, et lui dit :

— La pièce est commencée, cela marche bien ; Dublin sera sage, et nous serons reconnaissants.

— Monsieur, dit le shériff, le service de la poste souffre beaucoup ; les boutiques ne s'ouvrent pas dans Sakeville- Sireet: voyez, il y a de l'inquiétude.

— Eh ! de quoi s'inquiête-t-on, honorable shériff? nos intentions sont pures. Il fedlait s'inquiéter lorsque la main

UN AGTB DE BÉSBSPGIR 315

d'un criminel incendia notro musée» et nous réduisit à rindigence. Aujourd'hui, que Dublin fasse son devoir, et tout ira bien. Je vais commander notre déjeuner à l'hôtel de Greamesh, le premier hôtel du monde. Il va sans dire, shériff, qu'à la moindre douleur d'entrailles, nous vous accusons d'empoisonnement, et Sakeville saute en centmillions de morceaur. Tout est prévu, shériff, tout, môme la tentative d'empoisonnement.

— N'ayez point de crainte, Monsieur...

— De crainte! bah! c'est à Dublin de trembler! De crainte! vous moquez-vous de moi ?... Depuis ma naissance à bord de V Indien, je passe ma vie à mourir ; j'ai vu l'enfer à cinq ou six reprises, comme je vous vois.

— Mais, Monsieur, ajouta le shériff avec une voix douce et persuasive, renoncez à cette abominable folie I... à...

— Shériff, n'ajoutez pas un mot, ou je fais un signe et nous sautons par-dessus les nuages.

Puis, s'adressant à la foule qui l'environnait, le marin ajouta :

— Messieurs, je vous ordonne de vous retirer, j'ai besoin d'air; laissez -moi seul.

En un clin d'œil la foule avait disparu ainsi que le shériff.

Célestin ressentit un juste sentiment d'orgueil en voyant avec quelle facilité une de ses paroles jetait la consternation dans le peuple de Dublin. D'un pas majestueux, il s'achemina. vers l'hôtel de Greamesh, et il demanda d'une voix maritime et provençale qu'on lui servît à déjeuner.

Toute la domesticité des deux sexes, le land-lord en tête, accourut aux ordres de Célestin ; on lui servit trente plats sur une table, et des vins d'Oporto, de Sherry et de Cla-

ret. Le repas tenniné, il fit un choix dans les plats intacts, les mit dans une corbeille, et appelant le /and-/ord,illiiidit:

— Monsieur, ceci est pour mon frère Xavier, c'est son déjeuner; maintenant, donnez tout ce que j'ai laissée ces groupes de pauvres femmes qui oat assisté par les croisées à mon déjeuner.

Le maître de l'hôtel s'inclina en faisant an signe trèsexpressif d'obéissance aux volontés du baril de poudre voisin, représenté par le marin français.

Célcstin fit le signal convenu avant d'ouvrir la porte de la chambre volcanique, et Xavier approcha la mèche allumée du baril de poudre. Célcstin referma la porte à triple tour, et déposa les provisions sur une table.

— Serre-moi les mains, Xavier, dit-il en s'asseyant : tout marche bien; la machine est admirablement bien montée; Dublin esta nous... Quel déjeuner je viens de dévorer chez Greamesh ! quels vins ! quels domestiques charmants I Déjeune, déjeune à ton tour, mon ami; j'ai commandé notre dîner pour sept heures...

— Et le shériff ? le shériff, dit Xavier en découpant un rumpsteake au jambon.

— Le shérifif a peur; il nous connaît, tout Dublin nous connaît, Xavier; on sait que nous sommes gens à mettre le fait après la menace. La police est embarrassée ; elle cherche un expédient , elle ne trouve rien. En rentrant, j'ai rencontré un monsieur qui m'a abordé poliment et m'a dit: Au nom de Dieu, capitaine, n'oubliez pas de rentrer à cinq heures. — Quel intérêt avez -vous à cela? lui ai-je demandé. -^ Je suis Richard Schwab, votre voisin. — Ahr je comprends, lui ai-je dit! eh bien! soyez tranquille, je serai sage; mais que Dublin soit sage

aussi? M. Hichard m'a répondu de la sagesse de Dublin.

— Parbleu! s'écria Xavier, si Dublin nous vexe, nous l'enverrons promener dans la lune.

— Oh ! il le sait bien. Vraiment , je suis enchanté de la vie qui s'ouvre devant nous. J'ai cent projets dans la tête... D'abord, je vais demander en mariage la ÛUe de Richard Schwab, notre voisin.

— Ah I mon Dieu I Célestin !...

— Et je te marie, toi aussi, du môme coup; je te donne la fille de M. Greamesh, une rousse charmante qui a douze mille livres de dot, cent mille éeus !...

— Mais que nous importe la dot, Célestin I nous sommes emprisonnés ici pour toute la vie ; comment jouir d'unedot?

— Et! qui connaît l'avenir I Prenons toujours la dot si elle se présente. Demain je demande miss Schwab pour moi, et miss Greamesh pour toi...

— Et si l'on nous refuse?

— Nous sautons... c'est la réponse à tout... Nous ne sauterons qu'une fois Demain je me fais meubler deux

chambres nuptiales par le premier tapissier de Dublin, Nous aurons deux noces superbes...

— Où donc?

— Où? chez Greamesh; dans des salons magnifiques. Toi tu passeras le premier, moi le second; il faut toujours que l'un de nous deux garde ce volcan. Nous invitons à nos noces toute la haute société de Dublin; nous dansons jusqu'au jour; nous dévorons dans un festin et dans un bal cent mille francs...

— Et qui paiera?

. — Parbleu ! Schwab et Greamesh, nos beaux -pères , paieront.

818 LK8 mnrs angiaisk»

— C'est Juste» Célestin; mais après, comment toutc«la flnlra-t-il?

— Ahl qui sait? Cela ne finira peut-être pas. Il n'est pas nécessaire que cela finisse. Cela commencera tous les jours, j'ai même le projet de me faire nommer maire de Dublin, et toi préfet du départemoint de l'Irlande. En attendant de donner un essor fabuleux à notre ambition, commençons par les choses aisées; marions-nous: lorsque nous aurons des enfants, nous les établirons avantageusement dans les trois royaumes.

Cette conversation fut interrompue par un fracas tumultueux de musique anglaise qui remplissait SakeviUe- Street. Célestin ouvrit et ferma la porte, toujours avec les ^précautions d'usage, et descendit dans la rue, où il ne manqua pas de rencontrer son voisin Richard qui semblait attaché à tous ses mouvements.

-7- Qu'est-ce que cela? demanda vivement Célestin à M. Schwab.

— C'est le festival de Dublin qui passe, répondit poliment M. Hichard.

— Et où va-t-îl-ce festival enragé?

— A Town-HalL

— Et que va-t-élle faire à Totm-Hall, cette musique de damnés?

— Elle va accompagner trois cents choristes qui chanteront le Great^God et la Création de HaeudeL

— Monsieur Richard Schwab, allez dire à ce festival que j'aime la musique; et que je veux entendre le Greai-Gd et la Création^ sous ma croisée, là, ce soir avant le coucher | du soleil.

— Capitaine, dit Richard, nous allonô tâcher de vous arranger cela...

— Comment? vous hésitez!

— Non, non, rien n'est si aisé, je vais voirie shériff. Nous vous apporterons le festival,

Célestin remonta chez lui et annonça à Xavier le concert du soir qu'il venait de commander à M. Richard.

— Ce sera un beau triomphe, lui dit-il, si nous avons oette armée de musiciens.

Et il se mit à la croisée pour entendre le festival.

Une heure avant le coucher du soleil, on vit poindre à l'extrémité de Sakeville M. Schwab triomphant; il servait d'avant-garde au festival. L'armée des exécutants défila dans cette rue, la plus large de toutes les rues de l'univers, et se rangea en bataille devant PostrOffioe» Une symphonie servit d'ouverture; chaque musicien, selon l'usage, joua son air favori, avec cette noble indépendance qui caractérise l'artiste anglais. Ensuite trois cents gueules se précipitèrent sur Haendel et le déchirèrent sans pitié.

Célestin, du haut de sa croisée, remercia les choristes et les musiciens, et dans sa munificence de roi, il ordonna à Greamesh de désaltérer toute cette armée avec la brasserie de Luxton.

Greamesh s'inclina.

Cependant il était aisé de voir que Greamesh se contraignit violemment pour ne pas laisser échapper un violent désespoir.

A neuf heures du soir, la nuit étant fort sombre à cause d'un orage du commencement de l'été, Célestin ne put résister à l'envie de sortir, mais dans le plus grand incognito, pour entendre les conversations qui se tenaient à

320 LES Ntrrrs anglaises

leur sujet dans les promenades publiques, n y avait beaucoup de monde à Phcsniœ-'Park. Le marin se glissa ténébreusement dans les groupes, et sa curiosité eut lieu d'être satisfaite. On ne parlait que de la mise en état de siège de Dublin par les deux marins français.

Des ouvriers de Richard Schwab, des employés de PoU- Office, des convives habitués de Greamesh, tous plus immédiatement intéressés que les autres citoyens à cette étrange affaire, se faisaient remarquer par la violence de leurs propos.

— Il n'est pas juste, disait-on dans ce groupe, que deux ou trois personnes riches payent pour toute la ville. Voilà cette folie du festival qui a pris encore deux cents livres dans la bourse de M. Greamesh. — D'autres voii disaient : Si ces fantaisies de marins se prolongent, Greamesh et Richard sont ruinés en huit jours. — C'est évident. — Et que voulez-vous qu'on fasse I — On a écrit hier au gouvernement. — Belle ressource ! Le gouvernement no fera rien. — Il enverra des troupes. — Eh fils se moquent bien des troupes I — Le plus fâcheux, c'est qu'il se forme à Dublin un parti pour ces deux marins. - Un parti ? — Oui, les pauvres sont pour eux. Ce soir, les musiciens, ivres de porter et d'ale, ont crié: Hourafor Celestin! et c'était Greamesh qui payait!... Oh! cela ne peut pas durer. — Entendez, entendez donc I les choristes du festival ont composé une chanson.

La naïade du houblon est tarie ; Houra pour Cciestin ?

La foule courut vers la procession qui traversait Phœnix-Park, Celestin se retourna et se vit face à face a^^^ M. Richard. ^

UN ACTE DE DÉSK«POIR 321

— Ahl je ne vous quitte pas, lui dit M. Richard à voix basse.

— Prenez garde, monsieur Hichard; ne jouez pas le rôle de mon ange gardien, prenez garde !

— Capitaine, rentrez, rentrez, il est tard; votre ami fera quelque mauvais coup.

— Soyez tranquille, mon ami a mes instructions A

propos, monsieur Richard, il faut que vous me donniez un conseil; prenez mon bras et causons en bons voisins.

— Capitaine, je serai charmé de vous donner un conseil.

— Oui, chemin faisant, donnez-moi un conseil... J'ai envie de me marier ; qu'en pensez-vous ?

— Mais... capitaine... je pense...

— Vous comprenez, monsieur Richard, que nous ne pouvons pas vivre, Xavier et moi, dans cet isolement ; nous avons des devoirs à remplir envers la société...

— Eh bien I je pense que si vous avez au cœur quelque amour de jeunesse.. .

—Non, monsieur Richard, non, et tous nos amours de jeunesse sont pauvres : aujourd'hui nous avons des prétentions ; nous visons tiux héritières. Le beau sexe est superbe à Dublin; nous avons fait notre choix.

— Ahl dit M. Richard d'une voix étouffée, vous avez fait un choix?

— Deux choix... Croyez-vous que les familles consentiront à nous établir?...

— Mais pourquoi pas? dit le voisin d'une voix tremblante. N'êtes-vous pas de braves jeunes gens?...

— C'est ce que nous disons...

M. Richard tomba dans une profonde rêverie, et après avoir gardé quelque temps le silence, il dit à Célestin.

— Écoutez, capitaine, VOUS m'avez demandé un conseil, je veux VOUS donner un conseil d'ami; me le permettezvous ?

— Donnez, mon voisin.

— Vous allez vous préparer une vie d'enfer, croyez-le bien; Dublin vous doit une réparation, 11 vous la fera, j'en suis garant. La société d'assurances, M. Greamesh, l'administration des postes et moi, nous ferons un sacrifice ; nous vous enrichirons d'un seul coup, et nous vous mettrons sur le chemin de France avec deux cent mille francs dans votre portefeuille et la liberté.

Célestin s'arrêta, et fixa' ses yeux dans les yeux de M. Richard.

— Mon voisin, dit-il après une longue pause, quand nous aurons cette fortune en portefeuille, et que nous aurons éteint notre mèche, comme des imbéciles, on nous pendra.

— Ohl s'écria M. Richard, ne craignez rien; cent notables de Dublin, le shérifP en tête, et moi, nous jurerons sur 1 Écriture sainte qu'on ne vous fera at^cune vtplence,

et qu'il vous sera permis de revoii^'votre pays avec votre fortune et votre liberté.

— Cela demande réflexion, mon voisin... Écoutez, voici un terme moyen... vous donnerez 200^000 fr. à mon ami Xavier ; il partira, et j'attendrai à Dublin qu'il soit arrivé en France ; toujours sans quitter, moi, le baril de poudre. De cette manière au moins, vous ferez un heureux, et il n'y en aura qu'un de pendu.

— Il n'y en aura point.

— Acceptez-vous ma proposition, voisin ?

— Oui.

— Eh bien I j'accepte la vôtre. Occupez-vous de Taffaire sur-le-champ.

— A la minute, capitaine; le sol brûle; il n'y a pas de nuit. A Taube, je vous attends chez Greamesh.

— Adieu, mon voisin.

— Bonne nuit, capitaine; vous me verrez avant le soleil. Célestin tomba bientôt dans les bras de son ami, lui

conta son entrevue avec le voisin, et ils exécutèrent à deux une ronde de réjouissance autour du volcan.

A l'aube, les cent notables, les 200,000 fr., le shériff et la Bible étaient dans la maison de Célestin, Xavier descendit, reçut le serment et les billets de banque, et partit pour Kingstown dans la chaise de poste de M. Richard.

Célestin gardait le volcan.

Xavier, en arrivant à Calais, écrivit une lettre à son ami, en lui disant qu'il l'attendait, l'œil fixé sur la Manche. Célestin sortit hardiment, la lettre de Xavier à la main, et sa mèche éteinte. Le peuple l'accompagna sur la route de Bangstown aux cris mille fois répétés de Hou* ra for Célestin \

En ce naoment, Xavier et Célestin vivent dans le coin le plus fertile du département des Bouches-du-Rhône; ils sont membres de la Société d'agriculture, et les premiers agronomes du Midi. Célestin a inventé un semoir mécanique, et mérité une médaille d'or à la dernière ex* position*

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