HISTOIRE D*UNE COLLINE
à rembouchure du Stand; quelques Français regardaient la statue équestre de Charles 1", ou la façade vénitienne du palais de Northumberland, surmontée d'un chien qui se croit lion ; un concierge demandait un schilling à l'étranger qui entrait au Musée pour voir des tableaux absents ; deux policemen examinaient les gravures au coin de la galerie vitrée du Strand; des courtisanes en haillons et à gants jaunes, tourbillonnaient au soleil en mangeant des colimaçons crus ; un vieillard automate promenait un placard de Hat^Washable que personne ne lisait ; c'était une foule sans cohue, une agitation sans bruit , une lumière sans éclat> un travail sans ferveur, une prostitution sans volupté, une vie morte ; c'était le cœur de Londres, grande artère qui n'a point de sang.
Si le bonheur n'est que l'absence du malheur, disait Lively, tous ces gens-là sont plus heureux que moi, et pourtant je ne les envie pas.
Et il monta au club de Socrate, bien résolu, cette fois, à partager le bénéfice, quel qu'il fût.
Gomme il allait ouvrir la porte, il entendit un grand tumulte dans le club ; il lui sembla que les banquiers se disputaient vivement ; la voix de Saint-Alban dominait les autres voix.
— Ce n'est pas pour moi que je plaide, disait-il, c'est pour mon associé, un digne jeune homme <j|;ue je ne confiais que d'hier, et que je regarde comme mon fils.
— Ohl entrons vite, dit le généreux Lively.
— Bien I s'écria Saint-Alban, vous voilà fort à propos, sir Lively. Ces messieurs sont strictement dans leur droit,
je commence par le reconnaître Laissez-moi parler,
monsieur Spiegalt. Nous avons donné trois revanches à
130 hm NUÎFâ AXGhMi&Eé
ces messieurs, sir Lîyely; maiui0iumtlaf<Hriâtfe a toarûé; nous demaudoas une seuW revaae^» une seules; ces me»> sieurs la refusent net, sous prétexte qu'ils ont une a£fftird dans la Cité. Diable I j'avais une affaire moi ausai, et pour* tant je me suis montré déUoat^
— Nous avons d(mc perdu ? dit Liveiy trembiatf t. -^ Peu de ekose; mais e^est la délioatesse qo^ Jd jugé el
iionlaperte«
-- ComMen? dit Lively treasblant^ '
-^ €ent livres ckaouBi Bonaez eeui Utf es è M. Spkgài, ,
et brisons«là« l
La eervelle Unta di^iis la tête de FIrlandaiif * i
— Cent livres? dit-ii eôlnn^mt ée&e qui redit cje qu'on lui jette.
— Oui, dit Saint«Albaa> al tous n'aveî pas la soifime entière, je comMerai le déficit, et vbBS me remboHrse^ez â White^Horse,
Lively, contm^un hômtne qui survit à lui-même, tira machinalemeut son pôflefenille de sa poeixe et dit : — T<»iè cinquante livres. . .
-^ G^est iyoa I dit Saint^'Alban ; je vépondg du reste.... jiisqu'Â demain.
Xively sortit de sa stupeur par une crise d'éctiQlio&. li se (nrécipi^ sur les fisoins de Saiât-ÂltMi]^ et les serra teudrement,
— Vous im «a,wf^ Hiofi&ear, lui dlt'^M eA pleinrafit. Saint-Alhan se retû^crîiat pouir essuyer qiiëlqties Iiurmes
q«ii ne eoul^lHènt pds.
*- Exeuseï^'Daoi «i Je vcviw quittée, dit Lively^ On fn'attend 4 Sadm'Mmiin-Court, (Ju vetti* rôveïrai-j6 pa^ vdus ipedaercîer?
HISTOIRE D*UNE COLLINE lâi
— Ce soir, au foyer de Drury-Lane ; je dîne à Çlreenwich.
— Je serai à Drury-Lane. Mille grâces, monsieur Saint- Alban : je vous ai porté malheur.
-*- Bak l UB soyez pas superiitiUettX eoiattie qki nous prendrons notre revanche demain.
Lively courut aussi lestement qu'il put à Sathut^MàrUn- Court, et trouva Patrick à cheval» tout prôt à patiir«
--Euiné! ruiAél mon cher Patdckl CsùM de ééki/bs, peut tatnhU de znàlheur !
— Que dites-vouAy «iî lively?
— Ruiné I te dis-je; descends dé cheVaï, descends... c'est malntéôâirt que Je me Jettefais k ïa Tamise^, si Je n'avais Hiu^ âélte â'Mnneur & payer !
—Et la dacûe du cottage ?
— Ahî taiff-tol, Patrîcfe, fâîs-toiî Londres maudit,
ville de' frôttcûfij et d*împîesî Quel démon m'a pougBé Jâfirs ce tas d*ôfduTeî passé au vernis?
— Voulez-vous que je vende mes chevaux ?
— Oui; vas te ruiner pour moi; je me vendrais plutôt ! N'achète-t-on pas leà hommes dans cette ville où Ton achète fout?.... As-tu quelques nouvelles de Wycombe?
— Non; il n'y a rien.... L'aubergiste de White-Horse m'a dit qu'un xnoâSieur était venu vous demander.
-Moi?
-Oui.
— Qui peut me demander?. r« t'ersonûe âe mé connaît à Londres*.. Ge monsieur reviendra-t-il ?
— n a dit qu'il reviendrait*
— Quitte ton daeval, et allons & WHte-'S&fsé} no^ ter*
rons... j'ai besoin d'un compagnon ; viens avec moi, je ne veux pas être seul.
— Sir Lively, je vous suivrai partout.
— - Bon Patrick !
Arrivés à White-Borse, on leur dit que le monsieur n'avait pas reparu.
-— Attendons, dit Lively; et s'essayant sur la pierre de la porte, il se plongea dans ^es réflexions.
A l'heure du dîner, l'aubergiste remit à Lively une lettre qui venait d'arriver. Elle était du frère de Patrick, l'aubergiste de Wycombe. En voici le contenu : « Sir Lively, » Vos affaires vous ont sans doute retenu à Londres. Mon frère doit vous avoir dit ce qui s'est passé au sujet d'une dame irlandaise qui vous intéresse. Elle vient d'arriver au cottage. M. Igoghlein a été inflexible ; cependant il a consenti à donner un répit de vingt-quatre heures, si je servais de caution à madame O'Killingham. J'ai pensé à vous, et j'ai donné caution. J'espère que vous ne me laisserez pas dans l'embarras. C'est un service que je vous rends à vous ; je ne m'i^itéresse pas, moi, aux femmes folles qui se ruinent en toilette, et qui font^manger leur bien au premier venu qui veut le
boire.
» Thomas Heyler. »
(( P. S. Demain à midi, il faut que vous m'apportiez » cent cinquante livres et mon cheval. »
• — Patrick, dit Lively, aujourd'hui tous les démons anglais conspirent contre moi, J'en mourrai, c'est sûr. Il me faut deux cents livres demain I La mort est plus facile à trouver, Fais-moi enterrer en terre sainte, Patrick. •
HISTOIRE d'une COLLINE 133
— Vous n'avez aucune idée dans la tête, sir Lively ?
— Quelle idée veux-tu que j'aie? Est-ce qu'on paie ses créanciers avec des idées ?
— Je sais bien; mais une idée vaut de l'argent quelquefois.
— Deux cents livres I
— Mangez, sir Lively, vous avez besoin de prendre des forces.
— Oui.... et il faut que j'aille à Drury-Lane ce soir. Ohl il le faut! que dirait ce bon M. Saint- Alban... Cet homme peut me » sauver! Oui!... il s'intéresse à moi; il est riche ; je m'ouvrirai à lui ; que sont deux cents livres pour un banquier?... A quelle heure s'ouvre Drury- Lane?
— A sept heures, je crois... Vous avez de l'espoir sur M. Saint-Alban?
— Un grand espoir.
— Tant mieux !
— C'est un millionnaire de la cité... Il faut bien enfin que la Providence fasse quelque chose pour moi !
— - Ce serait juste.
— Et tardif... voilà qui est arrêté ; je dévoilerai tout à Saint-Alban. Rien ne calme le sang comme une résolution prise; je respire,- je renais !
A l'heure du spectacle, Lively ramassa quelques débris épars de sa petite fortune, une livre et quelques shillings, et il prit le chemin de Drury-Lane.
L'Lrlandais ne donna aucune attention à cette salle magnifique toute décorée de tentures écarlates, tout éblouissante de lumières et de colliers de diamants; il resta
sourd à la musique, au chant, aux applaudissements de la • 8
184 LfiS îftJlTB AJ^LAÎSES
salle ; il ûâ èîie^Iiftit que Bàint-Àlbàii i il faisait ouvTir teutes les logeSj inoutaili descendait, ïetnontait haletant, *pâle, convulsif, ne pouvant pas Ifourer son espoir, ne coudoyant ^uê des inconnus j^yeilx, «oHès d*éciios ambulants qui répétaient les refrains du théâtre. Emporté par la foule de l'entr'acte, il tourne autour de là balustrade èirculaire de Tesealièr, ^ enl^ au fcyer ëVèe toute l'ardente jeunesse qui roulait des vomitoires. Là, il fècùl^ d*eSrèî, de «urprise, de pùdeiiri <i'«tdihii^tion; fl Ibè erut t^nsporté dans la saïlé du fesiih de Balthâ«ir, telle qa<i Mariy Ta rêtéè ; 11 èriit Toir sortir de l^rs tombeaux toutes leiSi toiirtiSâiics d« fiàbylone; il ^Imà^n^ qu'on aîlàit TJtmtiîeMeet uhè de «es orgies dévouantes, t)à î'instdtê 4è la terre provoquait le tonnerre du cieL Cent femmes, iiaûs Idùtrèelat cynii^ue dé la beauté, Vêkies eoinme dès reines sur leur trône, parées des dépouilles des deux IUde*, fe flamme aux yeux, l'incarnat aux joués, llmpudeut sur le front, le sourire aux lèvres, allaient, venaient, g*as- ^ytdent, «e levaient âVec des frémissements de ^atin et de velouré, emportant après eïieè, devant elleé, au tnilîeu d'elles, des flots de jeunes gens ivres et foa«, victimes dévorées par ce tourbillon vivant de cheveux blonds, de frais vlSàgeS, de bras nus, de J)ierrerîes, de sole, de parfums! — Ohl s'écria Lively, tnon î)ieuî donne-moi uh îhstànt; il y a un juste dans feomorrhe ; le feu du ciel va tomber, et je ne veux pas périr avec eux !
Et il glissa légèrement stir l'escalier blanc et poli comme du satin , les yeut fermés pour ne plus rien voir. Au péristyle, il s'arrêta devant la statue de Shakspeâre, et lui dit : — C'est donô potir ce peuple, 6 William! que tu tB créé ÔJhéliàl .
Que sui»*Ja yenxi fijçe 4 Dïury-JiQiie? Dix heures sonnaient à Sainte-Marie.
— Ahl M. Saint- Alban! dit-il... Oui, je me souviens; allons au club de Socrate, il y sera.
n monte l'escalier du clul^, et ouvre la porte. Un seul flambeau éclairait la petite salle; elle était déserte. Un domestique dormait.
Lively le réveille.
— Mon ami, lui dit-il, M. Saint-Alban viendra- t-il ce 80ir? ^
— S^^t- Alban, dit. le domestique e^i puvrant 1^ yeui^ ; je ne le connais pas,
-rr Ce monsieur qui jouait au wist>ce paatin, ic|.
— Eh bien I JQ ^e le connais pas,
— Çt les çiutres b^i^quiers, les connaissez-y ous? -^ ÎÎQP ; (^'est la pren^ière fois que \^ le^ vois.
—- Ce n'est pas le cli^b de Socrate, cçci 9
— l^on. Il jn'y a point de Socrate ici.
^ Samedi, il p'y i^vait pas cinqu^nte-8|ept banquiers ^ midi ai dew ?
— Jl n'est venu personne, samedi, -?• V^s ce n'est pa^ iin c^vib,..
-r- Q'^st un çlubhfoqm po^r funaey,
-r- Savez- vous que j's^ peidu cent libres, ce naf^^n 9
— Ah! ouij je vous reoqnnaig; vous ête8| ^rti do^x foia; ees messieurs ip'ayaient dit de me mettre à }a feftôtre pour les avertir quand je vous veryais yenir.
— Et ep mon absence que faisaient-ils?
-^ Ils riaient, ils chantaient, ils lisç^lerit lea journ^rux^.. -^ lia ne jouaient pas?
— Non. Ils prenaient les cartes quand vous arriviez.
— Je suis volé !... Plus d'espoir ! plus d'espoir! n frappa son front et sortit.
Un article de j
C'était l'heure où Londres est plein de lumières et de ténèbres, comme un écu immense, écartelé de sable et d'or. Les ténèbres tombent du ciel et s'arrêtent aux toits des maisons basses; la lumière monte des pavés, et s'arrête aux toits. John Lively, pâle comme un mort galvanisé, se mêla au tourbillon de fantômes qui descendaient silencieusement aux bocages du parc Saint- James. A Portland'Place, le soleil hydrogène, à mille rayons, qui blanchit la colonne du duc dTork, comme une planète, jeta ses gerbes de clarté joyeuse dans ce troupeau d'ombres errantes : elles descendirent, ces tristes ombres, l'escalier babylonien de Carlton-House, en passant devant la sentinelle qui protège les orgies calmes et muettes du jardin royal. John Lively, sous les allées du parc, se secoua vivement, comme pour se délivrer d'un rêve affreux : il vivait de deux existences; l'une l'accablait de sa réalité désespérante ; l'autre était toute pleine des tableaux incohérents du songe ou de la folie. Aux lueurs du gaz répandues sous les arbres, et qui semblaient tamisées à travers un crêpe violet, John Lively découvrit, autour de lui, un monde nouveau, sans forme et sans nom ; tous les sque-
HiSTbiRE d'une colline 137
lettes anglais de la prostitution ténébreuse défilaient devant loi, en lui montrant des visages hideux sur lesquels le sourire du métier faisait craquer un reste d'épiderme, comme du parchemin. Des nuages de haillons couraient sous les arbres et semblaient quelquefois prendre des formes de femmes , comme les nuages fantasques du ciel dans un crépuscule d'orage; des murmures gutturaux, soupirs des sépulcres, tintaient dans Tair; on n'entendait ni bruit de pas, ni bruit de voix: ces êtres glissaient conmie des apparitions sur le sable des allées ; ils appartenaient à un sexe inconnu, et pourtant, au pâle reflet du gaz, on voyait, par intervalles, luire un visage charmant, enveloppé de guenilles, comme une rose épanouie dans une toile d'araignée. Rien ne donne une plus exacte idée des lieux profonds auxquels toutes les religions condamnent les âmes en peine. C'était l'Elysée au bord du Léthé, ou les Limbes des chrétiens morts avant le baptême. A travers le rideau des arbres, on voit étinceler les ondes ridées de la grande pièce d'eau, comme un fleuve de l'enfer païen, et de l'autre côté, l'œil s'arrête sur les colonnades thébaines de Carlton^Terrace, le palais sans roi. John Lively poussa le cri d'Hamlet devant le fantôme. A ce cri un policeman accourut et menaça l'Irlandais de la prison s'il continuait le rôle d'Hamlet. Le mot de prison, peu usité dans les rêves, rappela notre jeune homme aux réalités de la vie; il s'élança sur l'escalier, et sortit du paro SainIrJames pour aller où Dieu le conduirait. Il passa sous la voûte sombre du vieux palais, au moment où l'horloge, sonnait minuit, cette horloge qui sonna l'agonie deChar-» les P' devant White-Half, Llrlandais courait dans Parlia»
menUStreet comme Oreste poursuivi par les furies ; ettou-
136 LSI KUITS àVQLAISISâ
jours, et partout, il retrouvait oes tourbiUoiis 4'lll^g ^Hea, 6M pred608idûi àê fantômes, eea guirlaad^Q 4^ I^94Uqi^^> des ruisseaux de prostiti|tion fétide qui ^ba^entl^i^uits de Leadres en nuits de l'Érôbe et du Ténare». Q i^monta ^rers Charing-ÔroM, et les rêves Taceompagiiaifint encore; ils s'acharuaient sur ses pas; ils Fétreiguai^nt de le^rs ImagBS fontastiques. Le gaz joyeux leur prodigu^i^ SA lumière/Un croissant de lune les favorisait eomiPQ ileûtf^it pour des seènes d^amour ; des palais superbes, de? j^(ii|^P frais et recueillis servaient de eadre à tant d'inçrojabl^s seènes, et honoraient leur misère du voisinage d0 leur opulence. John Lively, parfois arrêté sui* le large trottoir resplendissant de gaz, et absorbé dans une ^léditQtippq^i le rendait fèu, se croyait transporté dans une autre planète, et regardait tourner la terre dans la prqfond^r 4ss deux. L'aube, qui rend la raison aux imagiii9t|ons 4éUrantes, lui rendit aussi les soucis cuisants de la v^iU^li les rêves se retirèrent devant les premiers nuages dprés p^r Faurore, et Lively se réveilla face à face avec la ré^^té àe son malheur et de son néant.
n monta lentement les rues qui conduisent au Gheaps^d» ; un seul homme était debout dans la rue i^simisn^, o|i le gaz s-éteignait par respect pour l'aurore. Ge^ homme ét^t Patrick.
Le cocher Irlandais avait veillé sur Waterlao'iBfiige fm^ prévenir un suicide ; à Taube, il était rentré dans la Qi\é, le désespoir au cœur. Deux cris de joie retentirent dans la rue solitaire. Les deux amis s'étaient embrassés.
— Vivant I vivant î s'écria Patrick.
— Oui, dit Lively; vivant comme un cadavre qui marche!
— Et qui ï^e^susciteFfi I dit |*atripk; j'ftl cent livres si|f
— Qent ^iyres I Pfttftclç,.- Q^'^H^ H\ pour l^s ftvpif?,,.
— 4'^ yendvi mes cbey^^x, hier.
Lively serra Patrick sur sa poitrine.
— n nousi m£^|^q]ip fiipquante liYie?,Pat|î|pH.
— Mon frère upT^s les ^vaaçei'a j M. Igpgl^lelu sera pçiyé ayant mi4i.
— Oîii| ç^^^i })i§fi I cQurg ^ Wycopfil^e, prends 1^ yflUuïp 4e Ç^ldêr^i-evom 4éUY^ Pl3tte femiï^e^i^e pftyle p^4ei)[jo|, surtout : qu'elle ignore la source du bienfait.
— P'est ei^tpndR.
—Je t'attends à Londres, moi; les heures seron| d^g si^pl^s ; ^ais apçè§ ces ^ièc|e^, I0 ca^me et le l)oi)|ieut peut-
— Une idée ! sir Lively, je veux aller voir M. Copp^raj à Stafiford ; je lui epapr]ii^t^F^i 4|B V^^Sf^T^t \ je }^i p^Jp^^ai des pliemms d^ fer e^v^c eiitlipi;siasme, il sera mpn ftmi, je ^erai le ^î^B• «Te |:p'e^gag^rai ^ travailler pour §es ip^réç^g^s
p6n4Ant UB &F-
— Bqî^ P?itriek| va, p^rs, suis tes inspirations, adieii.
Avant tout» vpis tqp frère ^ VycQî^)>e, et saijvp uftp fepanie de la prison.
— A demain, sir Lively.
Un espoir vague de bonheur tranquillise l'homme le plus lésespéré. Dans les terribles circonstances de la vie, tout levient planche de salut ; on s'y crapiponno, et 0» respire m moment ; le moindre rayon est un spleil.
A huit heures, Lively fut ^ppeli pa? son nom, d^s le restihule de White^Horse. L'aubergiste montait l'escalipr : - Sir Lively, ditrll, oe mppsiepr qui est ypn» vqus deipan-
149 ixs snrs asshjlisbs
der likr deux f«jb, esl cneore là. Toulei-TOiis lai parler?
—Je descends dit XirriT. Si c'^t M. Sâni-Albaii, poursoit-il à Toîx basse, qm Tknt lédamer ses dnqaante li- Ties, je Tassor^ime d*iin eoiq» de poing, et f en demande pardon i IK^Q.
Ce n'était pas Saint-AIban, c'était Coppoas.
— Ah ! sir Lirdk, dit Copperas, en étendant ses mains
Tersloi, je Tons demande à tons les é<^os de Londres. Où
diable vons enterres-Tons? On m'a indiqué Yotre domicile
à Wjcombe, et je Tiens toos fladre une petite visite en
sant.
— C'est bien de la bonté, M. Copperas, dit li^ely froidement.
— n est bientôt neuf henres, sir li-vely; vouIcz-tom accepter une tasse de chocolat, chez Yerey, à Hegenfs- Street.
— Je vous accompagnerai, monsieur Gopperas,
— Vous n'ayez jamais pris du chocolat chez Verey? On y est fort bien; c'est le seul café de Londres. Jevora montrerai mademoiselle Grisi qui arrose tous les m^M ses fleurs, sur le balcon, en face de Verey. Aimez-vous It talent de Grisi? Fréquentez-vous King's-Theatre? K^^ vous entendu Grisi chantant :
Son vergin verrosa In veste di Sporra.
dans les Puritains, I Puritani ? Allons, venez donc, eQfant. A propos, nous allons bien là-bas, sur la collio* nous marchons. Le marécage se dessèche. Nous ferons u^ milleà terrain sec. Il est fâcheux, sir Lively que vooi n'ayez pas un acre de terre végétale de ce côté, vous
HISTOIRE d'une COLLINE 141
vendriez comme une mine d'or... Tenez-vous toujours à votre petite cabane ?
— Toujours, M. Copperas.
-— Une hutte de Lapon, un wigwam de Mingo* Enfin, n'importe ; vous y tenez. Si vous n'y teniez pas, je vous l'aurais bien payée vingt livres. Elle ne vaut pas dix shillings, convenez?
— J'y tiens et la garde.
— Gardez, gardez. Voyons, que faites- vous à Londres, sir Lively ? Comment nous amusons-nous? Fréquentonsnous le théâtre? Hantons-nous les clubs? Avez-vous dîné au club de la Réforme? on y dîne royalement. J'y ai vu O'Connell, le mois dernier; il mange très-bien. Savez-vous que chaque Irlandais lui donne un penny par semaine à O'ConneU, ce qui lui constitue un revenu de quatre mille livres par mois. Hein I Si nous avions cette fortune-là, nous ne creuserions pas la terre avec nos griffes... Savez-vous que votre colline est dure comme du bronze? Nos ouvriers y perdent leurs boyaux. C'est du fer, de l'airain... Enfin, nous en viendrons à bout... Et que ferez-vous de ces deux tronçons de colline que nous vous laissons ?
— Que voulez-vous que j'en fasse?
— Je ne sais pas moi; au lieu d'une coUine, vous en aurez deux ; vous vous promènerez comme le colosse de Rhodes, un pied sur chaque troliçon.
— Je me promènerai.
— Avec nos marécages, la terre nous manquera; c'est un pays de plaines; il nous faut de la terre pour dessécher le marais... Ah I il me vient une idée I... Cé4ez-nous ce» deux moitiés de collines, ces deux tronçons.
— Oh! mon Dieu I si vous voulez }efi g(K?4ef» §a|f(|6|4 au fond, ce que je vous en doenevi^t^ ct^iUUar^g, nû vâud]^t pas la peine que Taus. me eédassies ^otr e hifi%
-r- Et que iB*eu douneriez-^aua» monsieur Gapip^m?
-* Stable I eelçi ne 9'i!iP¥<^^se pas. ,. je 90 ^9 p^s préparé à la demande... Voyons, que peuvent vïfU^ir ces deui monticules de gravier?... Rien.*, fkn ^}k ^ut-** H. ^ous en donne t?ente Uvre^**.»
-r- C'est trop peu,
rr- Trente livres ehaque ts^n^a, eel« f^ 9(|ix||ii^ Ij- TPeal
— : Trop peu.
^ Voyons; faisons une petite afff^ir^... ei^trons ciiez Verey; nous prendrons du ehoeolat... Tendz^.. Y0Uà 1^ balcon de mademoiselle Grisi,
n faut que je vous conduise aux Puritani, Et quel duoî
Et Ifi romance
Xasctate mi morir !
Grisi est ravissante.^, voilà son buléon^ avee des fleurs... Il faut que je vous préi^ente à Hubini... vous l'entendrez quand il cbanté
Non parktr di M ch' adoro Di valor nou mi spoliar.
EtT^mburîni, obl
DH iogtko heatq l
Êtes-vous nerveux, sir Lively? la musique me crisF
moi!... tlomàieM t]^ouVe#-voti6 le cboiQolàt?*.^ litfelisezmoi, j'ai oublié... àh! nèufl ^arlièns âè tbk^ eolUâé... je T0U6 4oîitie cent Ktr^ de votre telîiiiê fet 4!è tiMi deux tronçons..; (î^est^nè fëlieî Qtie vOillëz-Tô4i« ? le fe&ëèèlèt me tnohtè à lâtêtei... tént liT^és? qa'éti penèieS^nitté ?
— Je pensé.
— Pensez... vouler-Youis dû beurre fi^i?;.. du beurré d'Hampstead, de Cricklewoold, d'Highgate, du bêufté exquis?
— Merci... j'ai pensé... voici ma réponse, monsitlur Côpperas. Hier, j'ai rencontré un moiisîéUi* (Jtii tti'â paiié âbsolument comme vous ; où vous ptèndtalt polit isôii fa*èi'e. Sîeii^, j*ài été... ttônapé... excuse^ lé terinê... voti^ nié parlez de mademoiselle Grisi, des Puritains, de Èinp^é t%èà^ h-e, que «aîs-je, ttioi^ de tout... cela toe mti èh faMè] je suis Viëuî dej[)ùis bier ; j'ai vingt-quatre heures dNexpè- Hencô, et e^èst femucoup pour un montâ^iiard Mandais..; vbus êtes âdtdit, monsieur Copieras, ftiaife vous avez lé mafiieut d'artivet a{)rùs M. Saint- Alban...
— Qael est be M. Saint- Alban, sir Llvely ?
— Un homme qui m'a gagné cent livres liu tvist.
— Cela n'a rien de commun aVec moi... je ne Jotie Jâ^ mais... Yoûs disiez donfe...
— Je difeïûs que Vôtre ph)p5sîti6n me î)àratt suspecté, à vous pàfler francliement. Jé crois que votre visite caché un but que je ne comprends pas, mais qui existé. Certèô^ j'ai besoin d'argent, mais je refuse net vos cent livres.
— èir Lîvëly, croycz-voils par hasard qtiè J'aî découvert une mine d'or dans votre colline ?
— Je ne crois rien; je me tienà eh garde; je hè vois maintenant partout que des Saint-Alban.
— Que vous connaissez peu les hommes, sir Lively !
— Oh I je les connais très-peu c'est vrai.
— Vous êtes jeune; vous reviendrez de vos jugements. Convenez pourtant qu'il y a une conduite déraisonnable à se méfier d'un homme qui offre cent livres en échange de rien. Sir Lively, je veux faire une épreuve sur le cœur humain... Voulez-vous accepter deux cents livres?
— Non.
— Trois cents.
— Non.
r — Ah I voilà de la folie ! . ..
Lively mit sa tête sur ses mains.
— Monsieur Copperas, dit-il ; vous m'offrez trop pour que j'accepte.
— Et si je veux faire votre bonheur, m'en empêcherczvous ? Mais dans quel siècle vivons-nous donc I II n'a donc plus de culte pour la philanthropie! On ne peutdoncfaire une offre d'obligeance sans être suspect aux yeux de l'obligé !... Sir Lively... je ne vous dirai plus qu'un mot, mais après ce mot, je me retire et je vous laisse à vos remords. Notre société a besoin de votre terrain ; notre société est millionnaire ; elle ne veut laisser sur son chemin aucun propriétaire froissé, aucun agriculteur spolié. Comprenezvous ? Elle veut que le rail'umy coure au milieu des bénédictions du Lancashire. Ma dernière offre] est de cinq cents livres. Acceptez-vous?
— Je vous demande une heure de réflexion.
— Prenez garde que je ne réfléchisse aussi , moi, et que je ne revienne à cent!
— Où m'attendez- vous, monsieur Copperas ?
— Au Quiidrant.
HISTOIRE d'une COLLINE 14^
— Je reste chez Verey.
M. Gopperas sortit.
C'était l'heure delà distribution des journaux de France et d'Angleterre. Les garçons de café éparpillaient sur les guéridons les feuilles encore humides. John Liyely saisit la première venue et qui se trouvait, par hasard, la plus intéressante pour lui, puisqu'elle venait du comté. Cette feuille était Liverpoot-Review. Il la parcourut négligemment, et arrivant à l'article Bail-way, il lut la nouvelle suivante :
« On vient de découvrir, sur le rail-way d'embranchement de Manchester, une mine de houille, dans une colline appartenant à M. John Lively. C'est au hasard qu'on doit cette découverte si importante pour les services qu'elle peut rendre à la loaalité, puisqu'elle approvisionnera les convois. Le rail-way passera dans le vaUon formée par la coupure de la colline. On estime à cent mille livres sterling cette propriété. »
John Lively garda son sang-froid ; après cette lecture, il jeta les regards autour de lui, pour voir si quelque mystificateur ne lui avait pas fait passer le journal; il relut l'article et examina la date; la feuille était datée de la veille.
Si c'est un miracle, dit-il, il arrive fort à propos ; mais ne nous réjouissons pas : c'est maintenant que nous allons voir ce que dira Copperas. Son' arrivée et ses propositions concordent bien avec le journal ; si je me trompe cette fois, je ne fais plus de conjectures de ma vie,voyonsî
Au bout de RegenV s- Street, et sous la première arcade du Quadrant, il trouva Copperas, et se composa un visage sans émotion,
i4n IX< NXTT> AXlH^ISE>
— Eh bien! sir Uvely, dît Copperas, avez -vous fait vos réflexions?
— OuL
— Acceptez-vous les cinq cents livres?
— Non, monsieur Copperas.
— C'est Sonc fini entre nous ?
— Si c*est fini avec vous, je recommence avec un autre.
— Croyez-vous qu'un autre sera plus généreux que moi?
— Je le crois.
— Et combien estimez-vous donc votre propriété?
— Je l'estime ce qu'elle vaut.
— Et que vaut-elle?
— Cent cinquante mille livres sterling.
Un grand éclat de rire de Copperas ébranla la voûte du Quadrant.
John Lively croisa les bras et attendit la fin de Téciat de rire.
— Avez-vous assez ri, monsieur Copperas?
— Oh ! laissez-moi recommencer, sir Lively.
— Recommencez... et maintenant lisez cet article de Livèrpool'Beview, et allez le rendre au café de Verey.. Ah! vous, ne riez plus, monsieur Copperas !...
— Écoutez, sir Lively; tôt ou tard, vous auriez appris cette nouvelle, et nous sommes trop délicats pour avoir voulu spéculer sur une surprise. Je voulais seulement vous engager, par une avance, à traiter avec la société, sauf ensuite à terminer à un prix raisonnable, et sur le pied d'un^estimation faite par experts. J'espère que vous ne vous fierez pas à l'estimation du journal.
— Non, mais je crois que ma colline vaut maintenant plus de cinq cents livres.
HISTOIRK d'uNB GOI.LINE 147
— Sir Liyelj, promettez-moi de ne traiter qu'avec nouft et sur l'estimation de vos experts et des nôtres, et je voufi livre sur le champ mille livres sterling.
-— ôh I j'accepte, cette fois.
— Nous signerons demain le contrat. Voilà mon portefeuille; vous y trouverez mille livres, dont vous voudrez bien me faire un petit reçu pour la forme.
— Très-volontiers; je reconn|iis toujours avoir reçu oe qu'on m'a donné*
— A quelle heure nous reverrons-nons demain?
— Je quitte Londres à l'instant^ et vous me trouveref demain matin à dix heures, au Lion-Rouget à Wycombe.
— Très^bien! et serrons-nous les mitins, sir Lively.
— Be tout mon cœur. Adieu.
vn
Dernier acte
Au €hêap$ide ! cria Lively à un cocher d'Hay-Market» el il ouvrit l'armoire du cabriolet Patent- Sa fetyiei il s'y blottit^ serrant son portefeuille contte son.cQsnr.
Le bonheur qui tombe comme la foudre est étourdis*sant comme le malheur ; le bonheur étonné même davantage, parce que l'homme sage n'y compte jamaiô. Une forinue inespérée ne donne pas au cœur de souda^ies extases^ comme le croient les infortunés qui attendent ; ^e suspend les fonctions de l'esprit, et compauniqne une sorte d'inquiétude ; il semble que cette conversion subite
148 LES NUITS ANGLiaSES
du destin cache un piégo, et qu'on va rebondir du haut de la roue, dans ia fange où Ton végétait.
Je cours de rêve en. rêve, se disait Lively, mais je crois que le dernier est beau. Je crois aussi que tout ce qui m*entoure ne dort pas, et que je vois parfaitement les objets au clair du soleil ; il n'y a jamais du soleil dans les rêves. Je pourrais bien être parfaitement réveillé, quoique je n'aie pas dormi la nuit dernière... Mon cabriolet court comme le vent... il me réveillerait si je dormais... Voilà
bien Somerset-House Voilà bien Sainte-Mary
Voilà Saint-Clément, avec son joli clocher couronné de dentelles... Voilà Temple-Bar... Voilà l'église de Saint- Dunstan... Voilà l'autre église Saint-Martin de Ludgate- Street,,, Voilà Saint-Paul, . noir à la tête et blanc aux
pieds Jamais rêve n'a été aussi exact; tout est bien à
sa place... je ne dors pas... Voilà le coin de Post-Office, où j'ai quitté dimanche cette adorable femme... Voilà le Cheapside... Oh! je suis réveillé ! je suis riche I je suis heureux! Pardon, mtn Dieu! j'ai douté!... Dieu sauve l'Irlande !... Cocher I arrête-toi devant l'église de Bown.
Il donna sa dernière couronne au cocher, et courut à While-Horse, Par des émotions ainsi graduées, il était arrivé au délire de la joie. Londres lui appartenait.
— Mon ami, dit-il à l'aubergiste, où trouve-t-on des chaises de poste toutes prêtes.
— A louer ? dit l'aubergiste.
— Oui.
— ]|^ns tous les livery-stables Chez M. Cross, à Wit-
comb'Streel, elles sont excellentes, ou chez Newman, à RegenfS'Street,
— Quel est le prix de la poste ?
HISTOIRE d'une COLLINE 149
— Un shilling et demi par mille, et trois pences par mille aux Post-^oys,
— Je donnerai le double... Ah I si ce bon Patrick n'avait pas vendu ses chevaux...
-— C'est moi qui ai acheté les chevaux de Patrick.
— C'est toi I... où sont-ils ? les as-tu revendus ?
— J'allais les revendre ; je les avais achetés par complaisance, par amitié... par...
— Bien ! bien!... vingt livres de bénéfice, et donne-les moi.,, et vite, vite ! la chaise de poste, les quatre chevaux de Patrick ; mon cheval blanc de Wycombe à la portière,
avec un domestique à la livrée une demi-heure pour
tout apprêter. Yoilà vingt livres en sus pour les premiers frais, et cinq livres de gratification pour toi...
Après avoir donné ces derniers ordres, Lively nefit qu'un bond de White-Horse à l'église catholique, il se prosterna sur le pavé du temple et pria devant l'autel. d'une chapelle... En levant les yeux, il vit un vieux tableau représentant un évêque avec l'auréole des saints ; au bas du cadre on lisait : Saint Alban, évêque, et martyr de V Église d' Angleterre,
— Grand saint! s'écria Lively; glorieux frère de Thomas qui fuj assassiné sur les marches de l'autel de Cantorbery, c'est toi qui as intercédé pour moi auprès de Dieu; que ton nom soit béni !
Et il déposa cinquante livres dans le tronc de la chapelle: • . *
— Je les dois à l'homme, dit-il, et je les paie au saint. Tout était prêt devant White-Horse, chevaux, chaise,
postillon, domestique, piqueur. Lively s'élança dans la
Yoiture, en criant : — A Wycombe I route d'Uxbridge ! suivez le vent !
La chaise traversa Londres au vol ; les chevaux de Patrick, agiles comme des hippogriffes, foulant la route oonr nue, et flairant leur maître dans l'air, laissaient, à chaque bond, des arpents de rue après eux. Londres, cette ville qui s'éternisa et se perpétue en f^-ubourgs, en cottages, en jardins, et arrache tous les jours une prairie à 1^ capipargne, Londres avait enûn expiré aux limites de son ambition ; on eût dit que les chevaux lançaient des épigrammes contre le chemin de fer qui naissait sur la route de Birmingham. Onze heures sonnaient au clocher d'Uxbridge, et cette délicieuse ville aurait pu passer aux yeux de Lively pour un faubourg de Londres, tant l'espace intermédiaire avait été promptement dévoré l Voir Uxbridge et Tatteindre de leurs seize pieds, ce fut l'affaire d'un instant pour les chevaux; tout à coup, les intelligents animaux hennirent en quatuor, et s'arrêtèrent tout court sur le pont, con^me si le pont ^.vait eu cinq aiches d'aimant. Un honjme arrivait d'tJxbridge sur la tète du pont; c'était Patrick.
— Mes chevaux ! s*écria-t-il avec l'accent du désespoir, et il fît un mouvement pour se précipiter dans la rivière.
-T C'est moi, Patrick ! s'écria Lively. A ce cri le cocher s'élança sur le parapet, et du parapet daus 1^ calèche découverte :
— C'est vous i vous ! sir Lively, avec mes chevaux.
— Avec tes chevaux ! ils sont rachetés I ils sont à toi !
— C'est donc un miracle, sir Lively 1
— Un miracle de Dieu !
— Oh! sir Lively; mon frère n'est pas mon frère; il a
HISTOIRE d'une COLLIJNJi lol
refiusé les cinquante livres. Dans une heure, l£^ dame du cottage... II faudra revendi'e mes chevaux.
— Non, non, Patrick; je suis riche, je suis un lord; Dieu a jeté tout exprès pour moi une mine de houille dans ma pauvre colline. J'ai des millions. Le Lancashire est à moi!... A Wycombe! à Wycombe ! cria-t-il au postillon, et plus vite que jamais ! Eh bien ! Patrick, tu es immobile comme une statue; tume regardes avec des yeux vitrés !... Que veux- tu! j'étais arrivé à la limite du malheur, il fallait bien un changement.
— Vous avez des millions, sir Lively ?
— Oui, mon ami, et tu vois que je ne suis pas fier... L'industrie est une belle chose, n'est-ce pas ?
— Une chose admirable, sir Lively.
— Et les chemins de fer qu'en penses-tu ? comme ilg conduisent promptement un homme à la fortune !
• — C'est vrai, vive le chemin de fer !
— Jô^te ferai nommer inspecteur deTembranchement...
— Et que fait-on quand on est inspecteur ?
— Rien du tout.
— On inspecte cependant ?
— Si on inspectait, on ne serait pas inspecteur. On reçoit deux cents livres par an et on les mange à Londres. Ce métier te plaît-il ?
— Et mes chevaux ?
— Tes chevaux vivront en bourgeois, en rentiers , je leur achèterai une prairie à Wimore; ils brouteront jour et nuit, et regarderont passer les wagpns.
— Vous arrangez tout.... Laissez-moi vous regarder, sir Lively.... vous êtes beau comme le fils aîné d'un lord...
Gomme la richesse change un homme !... Vous avez six pieds, milord Lively.
— Patrick, connais-tu ces deux peupliers qui forment un "W, là-bas, à l'extrémité de la route ?
— Ce sont des peupliers comme les autres.
— Non, Patrick; c'est l'initiale de Wycombe dans l'air.
— Crevez mes chevaux ! s'écria Patrick.
— As-tu gardé tes cent livres ?
— Elles sont là, sur ma poitrine, et timbrées avec mon scapulaire.
— Ce M. Igoghlein est donc un chien....
— N'insultez pas les chiens, sir Lively !... J'ai fait proposer cent livres à ce démon de créancier , cent livres l les deux tiers de la dette ! Il a refusé !
— Misérable!.... il aura tout aujourd'hui, et la honte par-dessus le marché I.... Voilà "Wy combe I
— Je suis à vos ordres, milord Lively,
— Porte ces cent cinquante livres à ton frère ; il fera de l'obligeance à peu de frais. Moi, tu m'attendras au Uon- Rouge.,,. Je vais aller au cottage à cheval.
Jamais le paysage dessiné par la main de Dieu , dans cette campagne, n'avait paru plus beau à Lively. Son cœur se fondait de joie et d'amour. Quel obstacle pouvait-il craindre encore? La Providence lui traçait un chemin de fleurs. Sa pensée était pleine d'azur et de sérénité comme l'horizon. Il sentait en lui une satisfaction délicieuse ; il y avait une fête dans son cœur.
Les abords du cottage étaient déserts et silencieux. Il descendit de cheval , avec inquiétude ; ce calme l'effrayait. Il ne s'étonna point de trouver la porte fermée, parce qu'il présuma que, dans l'état de ses affaires,
HISTOIRE d'une COLLINE 153
madame O'Killingham avait suspendu ses libéralités. Un cri perçant qui partit de Tintérieur de la maison l'arrêta devant la grille du jardin. Tout à coup la por^e s'ouvrit, et un homme qui lui était inconnu sortit en faisant un geste de menace.
— Madame, dit l'inconnu, la main à la poignée de la porte, puisque cela est ainsi, vous serez ce soir emprisonnée à Surrey-Jail,
C'est M. Igoghlein, dit tout bas Lively ; et il saisit le bras du féroce créancier.
— Monsieur, lui dit-il, on n'emprisonne que les tigres à la ménagerie de Surrey. Allez à Wycombe, l'aubergiste Thomas Helyer vous paiera; prenez mon cheval, vous serez remboursé plus tôt, cela vous fera du bien, car vous paraissez bien animé.
— Qui êtes-vous, monsieur? dit Igoghlein.
— Que vous importe !... Puisque je vous confie mon cheval, pour que vous alliez chercher vos fonds, que risquezvous ? de garder mon cheval.
— Est-ce mon père qui arrive? dit une voix éplorée qui sortait du cottage.
— Non, madame, dit Lively en entrant tête nue, et les yeux baissés : c'est un de vos frères d'Irlande, le plus indigne, mais le plus dévoué ; c'est sir John Lively, fils du noble Arthur O'Tooley, qui fut proscrit et condamné pour rébellion....
— Le fils d'Arthur O'Tooley I s'écria la dame du cottage, le fils d'un des martys de notre Irlande! Oh I soyez le bien venu.
— J'ai juré de ne reprendre le nom de mon père que
devant l'autel de Saint-Patripk , le jour que j'épouserai une femme catholique ; car il est écrit dans les livres saints, que la race des justes sera bénie,
— Mais c'est bien vous, sir Lively, que j'ai vu dimanche à Londres, dans notre église f
— Je priais pour vous, madame, et pour moi.
— Et quelle inspiration vous a conduit ici au moment où cet infâme ?....
— On arrive toujours à propos quand on marche avec Dieu.... Madame, j'ignore les usages du monde, excusezmoi si je parle et si j'agis à l'inverse d'un homme de société. Je viens ici, comme Éliézer au bord du puits, vous apporter un collier et un anneau de mariage. L'homme qui a jeté les yeux sur vous est Irlandais, catholique, riche, et il vous aime comme on aime dans le ciel.
La belle Irlandaise regarda fixement John Lively, avec des yeux pleins de larmes; et le jeune homme, debout, les yeux baissés, attendait une réponse, sans impatience et résigné.
— Je suis veuve depuis trois ans, dit-elle d'une voix sanglotante, et je puis disposer de ma main, sir John Lively; mais j'ai consacré mon existence à mon père ; les malheurs de l'Irlande ont tellement altéré sa raison et sa santé, que sa fille seule peut lui donner des consolations et le servir. Je cesse d'être sa fille si je prends un époux.
— Non, madame, dit vivement Lively, votre père aura » un enfant de plus.
— Sir Lively, écoutez -moi... Nous vivons dans un temps de persécution qui me permet de laisser en oul^li quelques-unes des convenances sociales; il suffit d'ailleurs que vous soyez un bon et fervent catholique, et le fils
HISTOIRE d'une COLLINE 155
d'un confesseur de notre foi^ pour que je vous regarde déjà comme une ancienne connaissance, comme un frère. D'un autre côté, vous vous êtes présenté si noblement à moi, votre figure m'inspire tant de confiance, que je crois devoir vous tenir le langage d'une sœur. Peu de jours se sont passés depuis trois mois sans que je me sois effrayée, en disant ma prière du soir, de mon isolement et de ma faiblesse. Je défends mon père, et personne ne me défend. Je suis depuis trois mois exposée à l'insulte du passant, comme le peuplier du chemin. Tantôt encore... oh !... je n'ose achever.., un infâme... m*a proposé de déchirer ma créance... et à quel prix ! I !
— Comment, madame î ce misérable...
— Ecoutez, écoutez, sir Lively... Dieu vous a envoyé à mon secours... l'infâme a osé porter ses mains sur moi! Il s'est arrêté au bruit de vos pas...
Lively ferma sa main droite, et y appliqua ses dei^ts avec un râle sourd. ^ '
— Sir Lively, point d'idée de vengeance; priez pour lui... Et s'il était seul!-... Mais, il y a là-bas tjn château qui recèle des êtres abominables : on a su que le ma|heur m'accablait, on m'a fait dés oiîres impies... Sir Lively, j'ai vendu hier ma dernière robe, ina dernière bague.
Lively fondait en larmes.
— Et j^ai rapporté au cottage une bouche pure qui pouvait prier. Sir John Lively, mon frère, voulez-vous être mon protecteur ?
Lively fit un effort pour parler.
— Votre protecteur, madame... votre protecteur?
— Acceptez ce titre, sir Lively, vous vous en applaudirez un jour.
Lively étendit la main'sur la tête de la belle Irlandaise. —- Madame, dit-il, je dormirai aux étoiles sur le seuil de votre maison.
— Donnez-moi votre main, sir Lively. Vous êtes un digne Irlandais.
— Me permettez-vous, madame, de vous faire une question que je crois fort naturelle. Puisque vous avez été si souvent exposée, dansée désert, aux insultes des hommes; pourquoi ne vous êtes-vous pas réfugiée dans les villes ?
— J'attendais cette question, et je vais vous répondre... pourvu que nous ne soyons pas interrompus par les huissiers de cet infâme...
— Madame, il est payé...
^ Qui l'a payé ? Vous, sir Lively?
— Madame... je...
— Vous ne savez pas mentir; c'est vous !... Au moins, je n'en rougis pas... Sir Lively, vous m'avez sauvé bien plus que l'honneur , vous avez sauvé la vie de mon père. C'est maintenant que je dois répondre à votre question. Écoutez : c'est un secret que je vous confie, et je ne l'ai confié qu'à vous. Le 21 mars dernier, nous allions de Londres à Ghester, mon père et moi, en chaise de poste. Nous venions de vendre les débris de notre fortune. Mon père était mourant. Minuit sonnait à "Wycombe, lorsque nous passâmes là, devant ce cottage. Je dormais ; mon père me réveilla en saisissant ma main convulsivement. A la lueur de nos lanternes, je le vis pâle comme un ca-
. davre : il venait de vomir le sang. Jugez de ma terreur. c( Ma fille, me dit-il, j'ai soif, je meurs de soif; une goutte d'eau fraîche me sauve la vie. » Je m'élance sur la grande route; je regarde dans les ténèbres et je ne découvre
HISTOIRE d'une colline 1o7
qu'une plaine immense et sans habitations, u Oh ! m'écriai-je, ma vie pour un peu d'eau I» et tombant à genoux, je fis un vœu à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ; je lui jurai, si elle sauvait mon père, de donner à boire a ceux qui avaient soif, et de recevoir, là, pendant tout un été, et dans mes habits de fête, les pauvres, qui sont les amis de Dieu. ^
Lively tomba aux genoux de l'Irlandaise. . — Écoutez, sir Lively : je ne sais si la Vierge m'envoya un ange ; mais un voyageur passa, portant à sa ceinture une outre pleine d'eau qu'il venait de puiser à la fontaine de "Wycombe ; mon père y puisa la vie, et le voyageur disparut. Le lendemain j'achetai ce terrain, je fis bâtir ce cottage, je me revêtis de ma plus belle robe, et je commençai mon œuvre de miséricorde. Que m'importaient les railleries, je savais que Dieu était content de moi. Hélas ! mes ressources se sont épuisées ; j'avais trop présumé de ma pauvre richesse. J'ai succombé à mi-chemin de mon vœu. Dieu me pardonnera.
Et elle leva les yeux au ciel. Lively recula de respect; il crut voir un ange qui remontait vers Dieu.
— Dites, sir Lively, croyez-vous que dans ma position si étrange une pauvre femme puisse penser au mariage?
— Non, madame, vous avez un vœu à remplir, et vous devez le remplir jusqu'au bout. Malheur à moi, si je jetais encore un mot profane, une idée mondaine dans votre sainte mission. Sir John Lively sera votre second ange gardien ; il veillera sur vous, les yeux ouverts, la main haute, la prière aux lèvres et dans le cœur ; jamais, dans ies trois mois qui vont suivre, il ne troublera d'un regard la sérénité de votre asile ; John Lively en fait vœu, et il
unit ce vœu au vôtre. Continuez, sainte femme, à donner une goutte d'eau et un sourire à ceux qui souffrent, sans 'leur demander leur nom et le nom de leur Dieu. Puis, tirant son portefeuille de sa poche, il ajouta :
— Puisque vous m'avez confié votre secret, permettez, madame, que je m'associe à vos bonnes œuvres ; voilà pour les pauvres.
Et il déposa son portefeuille sur une table.
— Je l'accepte, dit la belle Irlandaise émue aux larmes,
je l'accepte de mon frère catholique et de mon fiancé devant Dieu.
Sir John Lively tint son serment ; et la b«lle veuve remplit son vœu. Trois mois après, les cloches de Dublin sonnaient à toutes volées. On célébrait le mariage du millionnaire John Lively avec la pauvre Irlandaise du cottage. Dieu avait fait un miracle, et l'Irlande espéra.