‹ Les nuits d'hiverChapitre 2 sur 43 · A NINON · texte numérisé non relu

A NINON

Sur du vélin lisse, à tranche dorée, Quand il eut écrit, et signé son nom, Valentin ferma son épître ambrée, Et sur l'enveloppe — il mit : Pour Ninon !

Valentin, madame, est un beau jeune homme Que vous aimeriez, car il est très-blond;

Chacun l'examine et tout bas le nomme Quand la bouche en cœur 11 entre au salon.

En moins de six mois, aux pieds de sa belle, Valentin, dit-on, a déjà fondu.

Comme en un creuset, sa fortune et celle D'un oncle, — lingot des Indes venu.

Mais l'oncle a fini sa carrière humaine; Il est mort avec son dernier écu :

Mort le verre en main, et la bouche pleine, Tel que soixante ans il avait vécu.

C'est à ce propos, qu'à son adorée Le pauvre héritier du pauvre défunt Écrivait hier l'épistole ambrée Dont Ninon d'abord huma le parfum.

0 cara mia, Ninette! Ninette!

Sans aller plus loin, fonds tes yeux en eau,

L'oncle million a payé la dette

Que tout homme doit payer au tombeau.

Mais ce n'est pas là, Ninon, le plus triste, Et pour sangloter attends un moment :

Ninon, je m'en vais me faire trappiste, Ou bien m'engager dans un régiment.

Je suis ruiné des pieds à la tête.

Ruiné, ma chère; hier j'ai vendu Mon cheval barbare, — une fine bëte Comme au steaple-chease on en a peu vu.

Que la volonté du Seigneur soit faite ! Et sur nos amours baissons le rideau ;

Quand je serai loin tu pourras, Ninette, Le relever sur un amour nouveau.

Je n'ai plus le sou, ma chère, et ton code, Dans un cas pareil, condamne à l'oubli ; Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode, Tu vas m'oublier, — n'est-ce pas, Nini?

C'est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère, Sans compter les nuits, passé d'heureux jours. Ils n'ont pas duré longtemps, — mais qu'y faire? Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.

Page 1