‹ Les nuits d'hiverChapitre 27 sur 43 · DEMANDE D'AUDIENCE · texte numérisé non relu

DEMANDE D'AUDIENCE

Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaître , Mais supposez qu'on fait relâche à l'Opéra, Et qu'après son dîner, votre seigneur et maître A son club est allé tailler le baccarat.

Si vous le permettez, — supposons qu'une dame, Votre amie, auprès d'elle a retenu celui Dont on parle tout bas quand on est femme à femme, Celui qui vous nomme elle, et que vous nommez lui.

Vous voici toute seule au coin de l'âtre où pleure Le lamentable vent d'un hiver pluvieux, Et, regardant courir le pied léger de l'heure, Déjà vous regrettez de ne pas être deux.

Tout Paris a la grippe et boit de la tisane ; Votre griffon d'Ecosse est lui-même enrhumé; Les salons sont fermés, et le temps vous condamne A la réclusion du boudoir parfumé.

Que ferez-vous ce soir? Sur le clavier sonore Allez-vous éveiller l'âme de Bellini?

Ou ferez-vous rugir le cri fauve du More Que Shakspeare a créé, pressentant Rossini?

Mais votre érard, faussé par l'humide atmosphère, Appelle en sons douteux le* soins de l'accordeur.

Ne pouvant plus chanter, vous essatrez de faire Sur votre canevas naître encor une fleur.-

Mais, si l'aiguille casse, ou, si dans votre laine Vous retrouvez les jeux de la chatte ou du chien, Sans être impatiente, êtes-vous bien certaine De pouvoir renouer l'écheveau gordien?

Ne pouvant plus broder, que ferez-vous, madame? J'en pourrais témoigner, la paresse a du bon ; Mais le repos du corps, c'est le travail de l'âme, Et la vôtre a besoin d'une distraction.

Si pour une heure ou deux vous vouliez le permettres Je tiendrais compagnie à votre ennui naissant. On peut me recevoir sans trop se compromettre, Et ne m'a pas qui veut, vous soit dit en passant.

Celui-là, dont je veux dire la triste fin,

Vivait dans notre siècle et dans son air malsain.

Isolé de bonne heure au milieu de la vie,

La solitude avait été sa seule amie.

Orphelin, il aimait à la nommer sa sœur;

Et, seule, elle a connu les secrets de son cœur.

Tout ce qu'on sait de lui, chacun se le répète Maintenant qu'il est mort : c'est qu'il était poëte, Et que, s'abandonnant à la grâce du ciel, En pleurant il quitta l'humble toit paternel,

Le jour même où ce toit, asile des ancêtres, La mort étant venue, était resté sans maîtres.

Certes, — s'il est au monde un souvenir de deuil Qui vive bien longtemps, c'est celui du cercueil Qu'un jour, dans le chemin menant au cimetière, On suivit à pas lents en s'écriant : « Mon père ! »

Mais, si, le crêpe au bras, il faut reprendre encor La route où le cyprès verse l'ombre à la mort ; Pour la seconde fois, s'il faut que Ton assiste, Indigente ou pompeuse, à cette scène triste ; Quand, derrière ce corps qui vêtit le linceul, A marcher en pleurant on se trouve tout seul, Quand votre mère est morte et que sa fosse ouverte Fait l'enfant orphelin et la maison déserte, Dans les jours les plus beaux ou dans les pires jours, De ce second voyage on se souvient toujours.

Or, celui dont je parle, et qui ne peut m'entendre, Dans une seule année avait dû deux fois prendre Le chemin des tombeaux, et, chaque fois, hélas! Y conduire un de ceux qu'on ne ramène pas.

C'est ainsi qu'à quinze ans il resta seul au monde. Mais, s'émouvant pour lui d'une pitié profonde, Une femme, — une mère, ayant mis dans sa main Quelque argent, — de Paris l'enfant prit le chemin. Paris! — Pourquoi choisir cette ville entre toutes? Et pourquoi, se trouvant à la croix de deux routes, Ne se trompa-t-il point, hélas ! — et n'a-t-il pris Celle-là qui pouvait l'éloigner de Paris?

C'est que dans un collège, — et malgré l'indigence, Son père l'avait mis, croyant que la science Était le seul trésor qui pouvait remplacer Celui qu'en héritage il ne pouvait laisser.

Ainsi, durant l'époque à laquelle l'enfance

Mange ce pain du ciel appelé l'espérance,

Et, libre comme Test un oiseau, peut courir

Des baisers de la mère aux baisers du plaisir,

Dans ces jours si fleuris et si courts, qu'on les nomme

Le printemps de la vie et le matin de l'homme,

Celui-là dont je veux dire la triste fin,

Grand affamé de jeux, dut mesurer sa faim ;

Épris de liberté, de grand air et d'espace,

Quitter le doux loisir pour l'ennui de sa classe,

Et, sous le regard froid d'un pédant maigre et noir,

Souvent boire un poison au vase du savoir.

Le poison, il le but, — et puis un autre ensuite.

S'il en est temps encore, ô père imprudent! vite

Retourne à ce collège, et, sans perdre un instant,

De ces bancs studieux enlève ton enfant ;

Arrache de ses mains, foule à tes pieds, déchire

Ce livre qu'il épèle, avant qu'il sache lire ;

Conserve-lui l'habit que tu n'as pas quitté, Le pauvre vêtement qu'aima la liberté, Le sarrau plébéien fait de bure grossière ; Qu'il reste un paysan, comme est resté son pèn\ L'humilité d'esprit, c'est le savoir du cœur. N'en fais pas un savant, fais-en un laboureur.

Mais le père fut sourd, car il croyait bien faire.

A l'heure de midi, quand la cloche libère

Par un signal connu les jeunes écoliers,

A son doux carillon, rudiments et cahiers,

Tout se ferme à la fois, et la cloche encore sonne.

Que déjà dans la classe on ne voit plus personne.

Ils sont tous au jardin, tous aux jeux, hors un seul.

Dans un coin, sur un banc qu'ombrage un vieux tilleul.

Il s'est assis, la tète entre ses mains posée,

Il lit tout bas un livre à reliure dorée.

Depuis cinq ans bientôt qu'en soupirant il a Pris Thabit lycéen, chaque jour il vient là, S'asseoit avec son livre, et, dans la solitude, De l'heure du plaisir fait une heure d'étude. Quand il vint au collège, il savait ce qu'apprend Un pauvre magister dans son cours ignorant, C'est-à-dire épeler couramment l'Évangile, Compter selon Barème, et, d'une main habile, Aux fêtes de famille, ou bien au jour de l'an, Écrire ses souhaits sur un beau feuillet blanc; Mais il sait maintenant bien des choses nouvelles, Et, le soir, en filant, à la veillée, entre elles, Les femmes du village à la mère ont souvent Envié le bonheur d'avoir un fils savant-

Mais Chénier n'est pas le premier qu'il ait lu : Sous des noms étrangers — il a déjà connu Myrto la Tarentine, et la jeune Néère Pour le beau Clinias abandonnant sa mère ; Amymone et Lydé, Camille et Pannychis Avec Néobulé, la sœur d'Amarillys, Dans Horace et Virgile il vous a cent fois vues, Quelquefois sous le voile — et souvent toutes nues ; Toutes il vous connaît, et vous aussi, pasteurs, Qui paissez vos troupeaux dans la prairie en fleurs, Il vous comprend et lit vos chansons pastorales Où dans les blés jaunis murmurent les cigales.

Dans l'idylle et l'églogue il vous a rencontrés, Satyres et sylvains, — nymphes qui vous mirez, Tremblant qu'un indiscret, le soir, ne vous surprenne, Toutes blanches, — sans voile,— au bord de la fontaine.

De Rome à Syracuse et d'Athène à Théos,

Chantres de tous les dieux et de tous les héros,

A l'arène, au forum, au théâtre, au Portique,

Il a suivi vos pas sous le ciel de l'Attique.

Pèlerin curieux, il a tout visité,

Sur les plus hauts sommets — tout jeune il est monté»

Gravissant l'Iliade aux cimes escarpées,

L'Iliade géante entre les épopées,

De son faîte sublime, à l'entour il put voir

Toute l'antiquité devant lui se mouvoir.

Mais, en fouillant aussi l'époque fabuleuse, Rêveur, il rencontra la déesse rêveuse

Sous la tunique blanche et le bandeau sacré,

Diadème éternel de son front inspiré.

Une lyre à la main, cette muse si belle,

Il la vit et fut pris d'un grand amour pour elle.

Et, depuis cette époque, à cet amour rêvant , Aux pieds de la déesse , il s'enivre en buvant Un miel de poésie à cette coupe antique D'où s'élève un parfum de liqueur homérique.

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