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LES AMOURS D'UN GRILLON ET D'UNE ÉTINCELLE

Dans un champ de blé du pays d'Allemagne, un scarabée d'Italie et un grillon vivaient unis d'amitié. Le scarabée, qui avait vécu, possédait cette seconde vue qu'on appelle l'expérience, et qui, au premier coup d'oeil, permet de voir clairement le fond des choses , — c'est-à-dire la vase sous l'eau limpide , — la réalité sous l'illusion. L'Italien était, en outre, un hardi coureur d'aventures galantes, et peu de jours

se passaient où il n'eût à enregistrer quelque conquête nouvelle. Quant à la circonstance qui avait causé son exil, voici à peu près comme il la racontait à son ami le grillon dans les premiers temps de leur liaison :

« Une nuit que j'étais en bonne fortune avec une des plus charmantes fleurs du jardin, je me réveillai surpris par la bruyante harmonie et la chaude atmosphère d'un bal, et, jugez de mon étonnement, je me trouvai au milieu d'un bouquet qui parait le sein d'une jeune femme. Voici ce qui était arrivé : l'amant de la belle était descendu cueillir ce bouquet au jardin, et, parmi les fleurs qu'il avait choisies, se trouvait précisément celle dont j'étais, cette nuit-là, l'heureux préféré. Tremblant d'être tombé aux mains de quelque amateur d'entomologie, je m'étais caché au milieu de ma prison fleurie. Mes craintes étaient mal fondées, et le jeune homme ne pensait pas le moins du monde à ce qui causait ma frayeur. En offrant le bouquet à sa belle, il avait caché parmi les fleurs un papier au-

quoi je flairai tout d'abord une amoureuse odeur. Comme je m'ennuyais beaucoup, j'en pris lecture. Je ne m'étais pas trompé, c'était un sonnet.

— Qu'est-ce qu'un sonnet? avait demandé le grillon.

— Un sonnet, c'est une fleur de poésie qui n'éclot bien qu'au soleil de mon pays, lui répondit l'Italien. Chez vous , on fait des ballades où il y a des pendus et des morts qui courent le galop; — c'est peut-être l'influence de la lune. — Les vers me parurent assez galamment tournés , et commençaient par une réminiscence de Pétrarque, ce qui n'était pas maladroit; mais, en revanche, le dernier tercet était d'une allure moins platonique et proposait un enlèvement. Ce sonnet, que j'eus le temps d'apprendre par cœur, a souvent aidé au succès de mes entreprises amoureuses, et j'espère qu'il me servira encore. Dès que la jeune femme en eut pris lecture , elle fit un signe au jeune homme, et tous deux s'échappèrent du bal. Trois neures après, les deux amants couraient la poste sur la route d'Allemagne. Par uue fantaisie sentimentale,

ils avaient emporté avec eux ce bouquet, qu\ devait leur rappeler leur patrie. Mais, comme, en arrivant dans la vôtre, il était déjà fané, ils l'abandonnèrent au milieu de ce champ — où je vous ai rencontré, » avait ajouté le scarabée en terminant son récit.

Le grillon était l'antithèse vivante de son compagnon. Poète comme la plupart des grillons, il vivait comme les poètes, plutôt dans le monde imaginaire que dans le monde des choses. Il était resté orphelin presque en venant au monde : car, à deux jours de distance, son père avait été écrasé sous les pieds d'une petite fille qui cueillait des bluets, et sa mère avait été emportée par une hirondelle qui cherchait pâture pour ses petits. Le souvenir de ce double événement changea en tristesse la mélancolie native dans l'àme du grillon, et il passait presque toutes ses journées au fond de son trou. A l'heure brûlante de midi, quand ses frères des sillons emplissaient l'air de leurs cris métalliques, il ne se mêlait point parmi eux et restait dans sa solitude, où il rêvait. Le soir, quand recoin-

mençait la symphonie, nocturne, où les rainettes du marais voisin faisaient aussi leur partie, il demeurait à l'écart, et il rêvait toujours. Seulement, le matin, il sortait tout doucement pour ne point réveiller son ami, quand celui-ci n'était pas en bonne fortune, et il allait se percher sur la pointe d'un épi qu'il avait adopté pour son observatoire. Là, il passait des heures à regarder dans le ciel.

Quant au scarabée, qui était un vert galant dans son espèce, il abusait de ses avantages personnels et surtout de son fameux sonnet, qui lui servait de guitare pour donner des sérénades à ses amantes; — quelquefois, pourtant, il avait à se plaindre de leurs rigueurs.

« Ce n'est pas ici comme dans mon pays, disait-il au grillon : — avec vos fleurs allemandes, il me faut au moins deux séances pour arriver à baiser seulement le bout de leurs pétales. En Italie, au premier vers de mon sonnet, la moindre fleurette me jetait une échelle tressée de fils de la Vierge pour que je pusse atteindre

son calice et lui parler plus près de mon amour. — Chez vous, l'amour est un perpétuel andante ; — chez nous, c'est un allégro vivace. »

Un jour, l'Italien plaisantait son ami sur sa mélancolie obstinée :

« Gageons que vous êtes triste à cause des cruautés de votre amoureuse, lui dit-il.

— Je suis trop jeune pour connaître l'amour, et je suis trop noir pour avoir une amoureuse, » avait repondu le poëte en étouffant un soupir.

Cependant le scarabée ne tarda point à s'apercevoir des sorties matinales de son compagnon, et en revint à son idée qu'il y avait quelque amourette sous l'herbe.

« Il faut que je m'en assure, se dit-il un jour. Je m'arrangerai de façon à lui épargner ma rivalité, qui ne laisserait pas d'être dangereuse. »

Et, en faisant cette réflexion, l'Italien se mirait dans une large goutte d'eau, et comparait son riche corsage azuré aux ailes noires et aux humbles allures de son compagnon.

Un matin, il suivit le grillon, qui se rendait, comme à l'ordinaire, à son observatoire. Le scarabée se cacha sous une touffe d'herbe, et observa son ami, qui, penché sur la cime de l'épi, semblait plongé dans une attente extatique, et regardait dans le ciel un nuage allant de Test à l'ouest. Tout à coup, le nuage étant passé, Stella matutina, qu'il avait cachée jusque-là, montra son visage d'or. A cette apparition, le grillon tressaillit sur son épi, et commença à chanter d'une voix claire. — Voici ce qu'il chantait :

■ Qui donc es-tu, blanche étoile? — Peut-être une fleur éclose dans les jardins du paradis, et les vierge,, viennent te cueillir avant que le soleil t'ait fanée. Si ton parfum n'arrive pas jusqu'à nous, c'est qu'il y a trop loin du ciel à la terre, — hélas ! oui, trop loin de toi à moi!

a Qui donc es -tu, blanche étoile? — Le nuage aux ailes roses qui te cachait tout à l'heure , et qui semblait un séraphin en voyage dans l'azur, t'a laissée derrière son vol. Serais-tu un diamant tombé sur la

route céleste, de la tunique du voyageur divin? — Comme tu es brillante, et comme je *uis noir! — Oh! qu'il y a loin de toi à moi !

« Qui donc es-tu, blanche étoile? — Serais -tu la perle de rosée qui tremble dans le beau lis de Gabriel? Toi qui brilles seulement le matin et qu'on ne revoit plus le soir, serais-tu ce que Ton appelle l'espérance? Es-tu le sourire de Dieu qui vient bénir la création à son réveil? Peut-être es-tu la poésie, et toutes les harmonies matinales ne sont que l'écho affaibli de ta voix, car ton chant est trop haut pour que nous puissions l'entendre, et il y a loin de toi à moi.

«Ah! qui que tu sois, blanche étoile, je t'aime! Avant de te voir au ciel, je t'avais déjà vue dans mon âme; tu étais la clarté de ma solitude, et, quand mes yeux t'ont rencontrée, j'ai dit tout bas : Est-ce donc mon rêve qui s'est envolé de mon cœur pour aller briller là-haut?— Oh ! quoiqu'il y ait bien loin de toi à moi, blanche étoile, je t'aime! »

Comme il achevait, l'étoile s'effaça dans la lumière

du soleil, et l'alouette, s'élevant à sa rencontre, lui jetait aussi la fanfare du salut.

«Hélas! murmura le scarabée, stupéfait de ce qu'il venait de voir et d'entendre, mon malheureux ami est poëte, — et poëte allemand, les pires de tous pour l'exagération de la folie, — amoureux d'une étoile !

« Vous avez manqué de confiance en moi , ait-il au grillon assez fâcné de se voir surpris : c'est mal. Si vous m'aviez parlé de cet amour-là dès sa naissance, j'aurais tâche de vous en guérir. Contez-moi donc un peu comment cette belle passion vous est venue en tète, — ou au cœur, si vous voulez, dit le scarabée en exprimant la pensée que peignait un geste de son ami. Qu'espérez-vous enfin?

— Je n'espère rien ; j'aime.

— Allons donc! dit l'autre; quand on aime, on espère toujours, si peu que ce soit. Et ce qu'il v a de plus triste dans votre amour, c'est que la plus petite espérance est une grande folie. Voyons, parlons un peu raison. Vous êtes poëte, comme tous les grillons,

qui le sont plus ou moins. Votre idylle à l'étoile me porte à croire que vous êtes de ceux qui le sont le plus, et c'est tant pis. Vous faites de la poésie de sentiment : chacun est de son pays. Moi, je fais des sonnets, continua l'orateur, qui avait fini par se convaincre qu'il était l'auteur de celui dont il parlait. Depuis que je vis avec vous, je vous connais assez pour savoir que votre amour ressemblera à votre poésie : vous ferez de l'amour d'âme ; vous vous en tiendrez aux soupirs et aux larmes ; chacun son goût. Mais au moins choisissez donc une idole qui vous entende et vous réponde. Il y a par ici de tendres verveines et de virginales pervenches qui ne demandent pas mieux que de filer le parfait amour, et qui répondront : Hélas! à vos hélas! Faites de la poésie pour elles ; elle vous rapportera ce que vous en attendez. — Quel qu'il soit, l'amour est toujours un duo : il faut être deux pour le chanter. — Donc, votre amour à vous ne sera jamais de l'amour, car l'étoile ne répondra ni à vos pleurs ni à vos sourires.

— Mais si. dit le grillon. D'abord ma poésie n'est pas perdue ; la brise prend mes vers sur ses ailes et les porte à mon étoile, qui demeure immobile pour m'écouter chanter. Lorsque je suis triste, il me semble que son regard est humide de larmes pareilles aux miennes, et j'ai cru la voir sourire hier dans un scintillement lumineux.

— Vous avez cru, — il vous semble; — tout cela ne prouve rien, sinon que vous êtes fou, comme je vous le disais tout à l'heure. Je sais bien qu'on ne raisonne pas l'amour et qu'on le déraisonne, au contraire. Mais enfin vous allez trop loin aussi.

« Il faut pourtant que je le guérisse de cette folielà, » ajouta le scarabée.

Puis il reprit :

« Est-ce que c'est là votre première passion?

— ■ Oui et non, répondit l'autre. Autrefois, j'ai été amoureux de la vague du ruisseau. C'est elle qui m'a appris à chanter; et, la nuit, au clair de la lune, nous avions de bien tendres dialogues.

— Et comment cet amour-là vous est-il passé?

— Je me suis aperçu que cette vague, qui chantait si doucement, caressait une rive fangeuse, et cela m'a dégoûté.

— Amoureux d'une vague ! voilà encore une idée, pensa l'Italien. Il n'aimera donc jamais que l'impossible! Du moins, il paraît avoir des dispositions à la jalousie : attaquons un peu cette corde-là.

« Vous prétendez, dit-il au grillon, que Stella écoute les chansons : qui vous dit que ce sont les vôtres? Vous croyez la voir sourire et pleurer : qui prouve que ce soit à vous? Il y a par ici un poëte, c'est-à-dire un fou de votre espèce, qui est aussi amoureux de l'étoile.

— Qui donc? demanda le grillon inquiet.

— C'est le rossignol. Pendant que vous chantiez tout à l'heure, il chantait aussi, et, sans prétendre rabaisser la vôtre, sa romance était bien jolie. De plus, il a des ailes, et peut se rapprocher de Stella.

— Je connais le rossignol dont vous parlez. Il a certainement plus d<1 talent que moi, dit le poète des

champs. Mais, comme il est en grande réputation dans ce pays-ci, l'amour de la gloire a tué l'autre chez lui. Il ne chante pas pour Stella ; il chante pour s'entendre et pour faire répéter ses vers par les échos. Ce n'est qu'un orgueilleux et un égoïste. — Stella ne l'aime pas.

— Pourquoi donc?

— Parce que je l'aime, moi!

— Et vous croyez qu'elle vous aime aussi? et vous espérez qu'elle descendra de là -haut pour vous le dire, ou bien que vous y monterez vous-même?

— C'est inutile. Quand je veux la voir de plus près, je retourne à mon trou et je ferme les yeux : alors je la vois parfaitement. Mais à quoi bon vous dire tout cela? Vous ne me comprenez pas ; — vous n'avez jamais été amoureux, vous.

— Jamais amoureux! dit le scarabée en se récriant. Qu'est-ce que vous dites donc là? Je ne fais que ça depuis que je suis au monde. Si, mon enfant, je l'ai été. et je puis vous comprendre. Mon premier amour

avait même quelque ressemblance avec le vôtre. Je vais vous conter ça; c'est fort triste.

« Il y avait dans le jardin où je suis né, à Rome, une jeune rose qui était la reine du parterre, et, pour ne pas dire la seule, la plus courtisée de toutes ses compagnes. Les papillons les plus beaux l'entouraient assidûment de leurs hommages et se voyaient repoussés avec un dédain désespérant. Le papillon Paon luimême, ce roi du crépuscule, si fier de ses riches couleurs, qui le font ressembler à une fleur ailée, n'avait pas été plus favorisé que les autres. Eh bien, je devins amoureux de la rose! je l'aimai autant que vous aimez votre étoile; seulement, j'avais conscience de ma folie, bien qu'elle fût moins grande que la vôtre: car, du moins, je pouvais approcher de mon idoie. Hélas! me disais -je pourtant, où une telle passion va-t-elle me conduire? Comment serai-je jamais écoute de cette beauté sauvage, qui semble avoir fait vœu de virginité, et n'aime rien au monde que la rosée du matin, parce qu'elle lui donne une couronne de

perles? Dans les instants lucides où je faisais ces réflexions, je voulais éteindre mon amour et oublier celle qui l'avait inspiré; mais, l'heure suivante, c'était cette résolution même que j'avais oubliée, et je me réveillais, plus ardemment épris que jamais. Bailleurs, j'étais dans cet âge où les doutes sont toujours vaincus par les espérances, âge où les obstacles, en se multipliant, multiplient les désirs, irritent leur violence, et leur donnent les ailes de l'audace, avec lesquelles on franchit l'impossible. Parmi toutes les saintes niaiseries du premier amour, vous saurez qu'on a celle de vouloir se tuer, si l'on n'est pas aimé. J'étais donc bien résolu à faire comme tous les amoureux débutants, si j'étais repoussé; mais, du moins, je voulus faire une tentative. Un soir, je fis bonne provision de courage et m'acheminai vers mon idole fleurie. En marchant, je ruminais tout bas ma déclaration. « Ferai-je du madrigal ou de l'élégie? » disais-je. Enfin je me confiai à tout l'esprit de mon cœur quand le moment serait venu, et je ne tardai pas à arriver

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près de ma chère maîtresse. Hélas! quel triste spectacle m'attendait î Je la trouvai penchée sur le sol, pâle, flétrie, mourante.

« — Grand Dieu! lui dis -je doucement, qu'avezvous? et comment vous trouvez-vous dans cet état?

« — Hélas! me répon'dit-elle faiblement, je n'ai point reçu la rosée ce matin. Voilà pourquoi je meurs. J'avais repoussé l'amour du sylphe qui nous apporte les gouttes d'eau de l'aurore. Il m'a tuée en m'oubliant.

« — N'y a-t-il donc plus d'espoir? m'écriai-je douloureusement.

« Soudain j'aperçus au rayon de la lune quelque chose de luisant comme un diamant, suspendu à une branche du rosier. J'y grimpai à la hâte, non sans me blesser aux épines. 0 sainte Providence! ce que j'avais pris pour un diamant n'était autre chose qu'une feuille de l'arbuste repliée sur ses bords, et formant une coupe où tremblaient les perles de l'eau la plus claire.

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« — Espérance! dis-je à ma chère fleur; vous allez renaître.

« Mais, comme je m'apprêtais à secouer sur elle la bienfaisante rosée, le sylphe du soir détacha la feuille d'un coup d'aile, et la fit tomber d'un autre côté.

« — Il faut qu'elle meure ! — avait dit le zéphyr du soir quand je criais : « Espérance! »

« Repoussé par la rose comme le sylphe du matin, il s'était associé à sa vengeance. Je redescendis près de ma maîtresse.

« — Hélas! dit -elle, il faut que mon sort s'accomplisse. Ceux qui disaient m'aimer hier sont les mêmes qui me tuent aujourd'hui. Il n'y a plus d'espoir; voyez, la sève ne circule plus dans ma tige. Une tache de rouille s'étend sur mes feuilles, et voici le zéphyr qui se fait aquilon pour les arracher. Il les prend une à une, et va les semer là-bas, dans la fange des marais. Oh ! ce n'est pas une telle mort que j'avais rêvée! Pourquoi la jeune fille qui vient ici souvent ne m'a-t-elle pas cueillie ! Je serais morte sur son sein

en mêlant ma virginité à la sienne. Peut-être, avec sou premier aveu, m'aurait-elle donnée au jeune homme qui vient l'attendre ici le soir; lui m'aurait effeuillée entre les pages de quelque beau poëme; et, chaque fois qu'il en eût ouvert les feuillets, mon parfum, enseveli avec moi, aurait rappelé au jeune amant le poëme plus beau de ses amours, et en aurait embaumé le souvenir.

« Cependant la voix de la mourante devint plus faible ; le zéphyr arracha sa dernière feuille. Le moment suprême approchait. Son cœur s'ouvrit, et je sentis son dernier parfum, c'est-à-dire son âme, près de s'envoler.

« — Oh ! me dit-elle si bas, que je l'entendis à peine, si j'avais vécu, je t'aurais peut-être aimé, toil

« Puis elle mourut.

« En entendant un pareil aveu, et dans un tel moment, mon cœur se brisa.

« — Oh! tant mieux, dis-je, je vais mourir aussi !

« Et pendant un instant je demeurai insensible. La

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violence de ma douleur m'avait causé une espèce d'engourdissement léthargique qui n'était pas sans volupté. Je crus que mes vœux étaient exaucés, et que la mort m'avait touché en même temps que ma maîtresse. Hélas! je ne tardai point à me réveiller et à revenir à la raison.

« — Allons, me dis-je, cette fois je vais m'endormir pour de bon et je ne me réveillerai pas.

« Mon parti était pris sincèrement et sérieusement, je vous l'assure. J'avais juré de ne pas survivre à celle dont j'avais recueilli l'unique baiser qu'elle eût donné et reçu, et j'allais accomplir ma promesse. Mon dessein était d'aller chercher querelle à un scorpion, qui, d'un coup de dard, m'aurait guéri de la vie. Comme je me dirigeais vers l'endroit où j'étais sûr de le trouver, je m'entendis appeler par une tubéreuse blanche qui était éveillée et faisait la guette d'amour.

« — Si tard en route! me dit-elle. Venez donc causer un moment.

« Je ne fis pas semblant de l'entendre et poursuivis

mon chemin. C'est alors qu'il me revint en mémoire certains bruits qui couraient sur cette fleur. Elle passait pour une effrontée courtisane, offrant son amour à tout venant. Mais malheur à qui l'écoutait! la violence de son parfum endormait ses amants sur son cœur, et pas un ne se réveillait.

« — Voilà mon suicide trouvé, dis-je, et je n'ai pas besoin d'aller plus loin.

« Je revins donc sur mes pas, et m'approchai de la galante nocturne.

« — Ah l tu t'es ravisé, me dit-elle en m'apercevant.

« Et, sans faire plus de façons, elle m'ouvrit son calice et le referma sur moi.

« — Maintenant, adieu le monde, pensai -je : demain, je serai mort.

« Pourtant je ne mourus pas. Au bout d'une heure, et comme le parfum-poison de la fleur commençait à agir, elle ouvrit son calice dans un spasme voluptueux, et je tombai à terre, suffoqué, étourdi, demi-mourant. J'aspirai une bouffée d'air, je bus une goutte d'eau

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restée sur une violette de Parme": je regardai l«i ciel

plein d'étoiles, l'herbe pleine de fleurs, et, un peu revenu à moi, .je me demandai comment j'avais pu songer à quitter la vie, où il y a de si bonnes choses. Et puis, il faut que je vous dise tout, la tubéreuse m'avait appris dans ses chaudes étreintes que l'amour ne consiste pas seulement dans une adoration contemplative, et qu'il y a d'autres jouissances que celles qu'on croit éprouver en mouillant de ses larmes les pieds de sa maîtresse.

— Que vous avait donc appris la tubéreuse? demanda le grillon.

— Elle m'avait appris le plaisir, et, voyez-vous» c'est bien quelque chose aussi. »

Cette révélation de l'amour matériel ehoqua le grillon, spiritualiste comme un honnête Allemand qu'il était.

« Gela n'empêche pas que je me serais tué, moi, dit-il au scarabée.

— Je le crois, et plutôt trois fois qu'une, ou vous

ne seriez pas de votre pays. Vous êtes né au clair de lune, et moi au plein soleil. Voilà toute la différence ; mais elle est énorme pour l'influence qu'elle exerce sur les tempéraments. D'ailleurs, mon amour n'était pas mort avec ma maîtresse, et je fis cette réflexion que, si j'aimais les roses, il y en avait encore dans le jardin.

— Eh bien, reprit le poëte, tout ce que vous me dites là prouve que votre amour ne ressemble pas au mien, et que vous ne m'avez pas compris...

— J'ai parfaitement compris, mon enfant... Comme tous les malades de poésie, vous avez la fièvre de l'impossible. Ça peut vous mener loin, jusqu'à la porte du suicide peut-être. Mais j'espère que vous reviendrez sur vos pas. Puis, un beau soir que vous vous serez grisé avec votre poésie, vous rencontrerez en chemin une tubéreuse quelconque qui vous apprendra ce que vous ignorez. Vous ferez comme j'ai fait, vous irez de tubéreuse en jonquille, de jonquille en tulipe, et ainsi de suite. Alors vous serez guéri, vous chanterez cri cri comme tous ,les grillons, et vous ne ferez

plus d'élégies; ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Voilà votre horoscope.

— Je crois que vous vous trompez, répondit le poëte.

— Alors tant pis pour vous ! et allons nous coucher, » dit le scarabée.

Peu de temps après, le grillon tomba dans une grande tristesse. Depuis huit jours, il n'avait pas revu Stella. C'est que tout était bien changé. L'azur du ciel s'était effacé derrière de grands nuages, pareils à des rideaux noirs, et le soleil avait peine à les ouvrir chaque matin pour montrer son visage pâle à la terre. Les buis étaient jaunis, les buissons n'avaient plus que des épines, la prairie s'agitait sous de perpétuels frissons, car l'aquilon avait remplacé la brise, et les hirondelles au frileux duvet s'en allaient en Orient. Un jour, le grillon trouva son épi brisé, et vit le dernier sourire du soleil qui s'en allait comme les hirondelles. Depuis longtemps, le rossignol ne chantait plus; les papillons étaient disparus avec les fleurs, et les feuilles s'envolaient des arbres.

Cependant le grillon ne manquait pas d'aller voir tous les matins si Stella ne se montrerait pas à son balcon céleste, et toujours il attendait en vain, et revenait plus triste.

Une nuit qu'il était dans son trou, il entendit un grand bruit au dehors; les ouragans fouettaient les roseaux à coups d'aile, et les branches des arbres s'agitaient en criant: «C'est l'hiver! c'est l'hiver! » Le lendemain, comme il s'apprêtait à sortir, le poëte vit la plaine toute blanche. — C'était la neige.

« Hélas ! mon cher enfant, lui dit le scarabée, c'est fini, voici l'hiver; tout meurt, et nous allons mourir aussi; moi, du moins, car je sens mon heure approcher. Vous qui êtes habitué au climat froid de votre pays, vous pourrez vivre encore ; mais il faut quitter ce champ et joindre au plus vite la petite chaumière qui est au bout; on vous donnera asile dans l'âtre , et vous pourrez attendre le beau temps. Peut-être votre étoile reviendra-t-elle à cette époque; mais j'espère que, d'ici là, vous aurez oublié ce fol et

Impossible amour. — Allez donc, et n'attendez pas qu'il fasse plus mauvais.

— Ne viendrez- vous pas avec moi? demanda le grillon.

— Non, cela est impossible. Je suis vieux, voyezvous, et les fleurs mes maîtresses commençaient à s'en apercevoir, ajouta le scarabée avec mélancolie : pourtant je leur ai survécu. Si nous étions en Italie, nous n'aurions pas l'hiver à craindre; là, on ne le connaît que de nom, et l'on ne voit la neige que de loin. Mais enfin je ne me plains pas de mon sort : si j'ai eu mes heures noires comme tout le monde, j'ai eu mes minutes de soleil , et leur souvenir illuminera l'obscurité de mon trou. Maintenant, disons- nous adieu.»

Le grillon pleurait, car il était fort attaché à son ami, bien qu'ils ne fussent pas toujours d'accord sur certaines questions ; mais l'espérance qu'il avait conçue de revoir son étoile au printemps le décida, et, après avoir embrassé son compagnon, il se mit en

route pour la petite chaumière , où il arriva le soir. Le pauvre homme à qui elle appartenait, l'ayant vu entrer, dit :

« Voici le bonheur de la maison qui arrive, il faut faire du feu. »

Alors il jeta dans Tâtre une poignée de bois vert qui fit plus de fumée que de flamme.

Quand il eut choisi son nid dans une des crevasses de la cheminée , le poëte des champs s'en fut visiter l'étroit espace dans lequel il allait vivre désormais. L'aspect de son noir domaine n'était point propre à le distraire de sa tristesse : aussi regretta-t-il d'abord d'avoir quitté la plaine au blanc manteau de neige pour cette prison aux murs tapissés de suie et pleins d'une épaisse fumée.

«Hélas! que vais-je devenir? se disait-il en rentrant dans son trou, et comment pourrai-je attendre le printemps dans cette obscure solitude? »>

Alors il fit comme tous les gens qui, n'ayant rien de bon à voir dans le présent, se réfugient duns leur passé,

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s'il a eie ua peu meilleur, et ferment les yeux aux objets extérieurs, afin de mieux voir en eux-mêmes. Il passa toir., ses jours en revue : les premiers lui apparurent en deuil, et lui rappelèrent comment il était entré dans le monde, orphelin et pleurant déjà, — comme tous ceux qui arrivent au seuil de la vie. — Il se rappela son enfance sur cette terre allemande, où la mélancolie semble native dans les choses et dans les êtres. Il revit son ciel gris, où le soleil aventurait quelquefois un de ses plus pales rayons. Il entendit les duos nocturnes de la brise et de la vague du ruisseau , harmonies qui avaient éveillé celles qu'il avait dans l'âme. Il se ressouvint de ses premières poésies, trouvées toutes faites dans ses premières rêveries qu'il jetait dans l'air, sans savoir où elles iraient. Il songea à sa rencontre avec le scarabée, philosophe de l'herbe, épicurien aimable aimant le plaisir, et ayair avant tout l'amour du vrai. Il se rappe/a la logiqu( aiguë de son ami, qui s'était tant de fois émoussée sur l'or de ses rêves. Puis, tout à coup, dans le mélanco-

ligue miroir de ses souvenirs, vint se réfléchir Stella matutina, avec ses clartés humides ou souriantes. Alors le pauvre poëte s'abîma dans une contemplation obstinée. Il s'isola dans cette pensée unique autour de laquelle vint se grouper l'essaim de ses espérances, — et il fut heureux. Il oubliait la tristesse de son pauvre foyer, presque toujours éteint, et l'obscurité de sa cellule. Le fond noir de l'âtre n'était plus noir pour lui, car le souvenir de son amour en faisait une nappe d'azur que l'étoile illuminait de son rayon matinal; et, comme autrefois sur son épi, le grillon demeurait des jours entiers juché sur la tête d'un chenet , et chantant de sa voix claire la petite chanson qu'il avait composée pour sa maîtresse.

Cependant le brave homme qui habitait la chaumière trouvait qu'il avait donné asile à un hôte bien triste, et eût préféré le sonore cri cri des grillons ordinaires aux plaintives élégies du poëte amoureux.

Le soir du 24 décembre, il invita deux de ses voisins à faire avec lui la fête du réveillon, et, à cette

occasion , il alluma dans son foyer m. bûche de Noël ; une belle bûche de chêne, cuirassée d'une écorce bien sèche, qui ne tarda pas à chanter et à faire une belle flamme. Réchauffé par cette chaleur inaccoutumée, le grillon, qui dormait dans son trou et rêvait à sa maîtresse, comme s'il eût été éveillé, s'approcha sur le bord du chenet pour remercier son hôte, qui le mettait à si belle fête; mais, en ce moment, un voisin tracassait la bûche du foyer, qui pétilla et fit jaillir une étincelle.

■ Ah! mon Dieu! dit le grillon, voilà mon étoile qui est revenue. »

Mais déjà la paillette de feu s'était envolée; une autre lui succéda, qui s'envola de même et s'éteignit aussi; puis une troisième, puis mille autres, que le poëte avait à peine le temps de voir. Il s'imagina qu'il était mal réveillé et continuait son rêve ; mais une nouvelle étincelle passa si près de lui en ce moment, lui éblouissant les yeux et le cœur, pour ainsi dire, qu'il ne put douter. plus longtemps. Son

rêve était devenu une réalité, et c'était bien sa maîtresse l'étoile qui était devant lui. Alors, pour essayer de l'arrêter un instant, le poëte tendit les cordes les plus tendres de sa poésie, et chanta un appel à ce'jte chose ailée qui le fuyait toujours.

Toutes les strophes, en s'échappant de son cœur, semblaient secouer dans leur vol les larmes dans lesquelles elles avaient été trempées, — et l'étincelle fuyait toujours, fuyait, plus brillante et plus rapide.

Le chanteur prit tous ses rêves un à un , et les jeta dans son inspiration où l'esprit n'avait pas le temps de filtrer, et les strophes abondaient dans un désordre passionné, et semblaient poursuivre l'étincelle, qui fuyait, fuyait toujours.

Il fit parler toutes les espérances écloses dans sa solitude, et les vers se multipliaient, et l'étincelle fuyait, fuyait toujours.

Soudain , le poëte fut pris d'un de ces délires étranges qu'on n'a qu'urie fois dans sa vie. Tous ces désirs mélancoliques, tous ces rêves, qui étaient le

même avec des reflets différents, toutes ces pensées, enfin toutes ces choses sans nom qui vivent du cœur en le faisant vivre, et s'en échappent à la fois quand la passion le fait éclater ; tout cela sortit de son cœur av^c un grand bruit de sanglots, et le poëte, résumant son amour dans une dernière stance, lança cette suprême supplication.

Placé sur le chenet que l'ardeur du foyer rendait incandescent, et insensible à une douleur aiguë, il attendait le passage de l'étincelle.

« Hélas! va-t-elle encore fuir? » soupirait-il.

L'étincelle s'arrêta dans un angle de la cheminée.

« Elle s'arrête ! s'écria le poëte, elle s'arrête ! elle m'aime ! »

Et, timide comme on l'est devant le bonheur, il s'approcha de sa chère maîtresse. L'étincelle luisait sur le fond noir de l'âtre comme un diamant dans un écrin d'ébène, et, se rappelant les scintillants sourires de Stella matutina, le grillon disait :

« C'est bien la même ; voilà mon idole telle que je

216 LES NUITS P'HIVEU.

l'ai vue,, dans mes rêves d'abord, au ciel, où elle était

si loin; et maintenant la voilà ici, près de moi! »

Alors il commença l'hymne du bonheur ; le vent qui s'engouffrait dans la cheminée arrêtait les stances au vol, et les déchirait en lambeaux. Toujours fixée dans l'angle de l'âtre, il semblait que l'étincelle commençât à pâlir. Son amant, qui s'approchait d'elle lentement, chantait toujours, et effeuillait, au courant de sa poésie, toutes les espérances nouvelles qui débordaient de son âme en présence de cette idole si longtemps espérée.

L'étincelle pâlissait toujours. Un instant, aux accents passionnés de son amant, elle parut répondre par un éclat plus vif, et, comme il s'approchait toujours, sa clarté devint toujours plus claire. Stella matutina elle-même n'avait jamais eu de plus tendre regard sous sa prunelle d'or, quand elle écoutait les sérénades du grillon perché sur son éoi. L'amant s'avançait encore, et regardait sa maîtresse, qui paraissait l'appeler avec un frissonnement de clarté

extraordinaire. Il fit un dernier pas et se trouva si près d'elle, qu'il la toucha. Tout à coup, il se crut frappé d'aveuglement : — l'étincelle venait de s'éteindre.

Le grillon regarda à la place où elle était si brillante une seconde auparavant, — et il ne trouva plus qu'un grain de cendre.

« 0 mon amour! » s'écria l'amant. « 0 mon rêve! » s'écria le poëte.

Et il rentra dans son trou, où il demeura muet.

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