‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 32 sur 43 · LES NUITS D'U1V£R · texte numérisé non relu

LES NUITS D'U1V£R

rêve était devenu une réalité, et c^était bien sa maîtresse rétoile qui était devant lui. Alors, pour essayer

de l'arrêter un instant, le poëte tendit les cordes les plus tendres de sa poésie», et chanta un appel à cette chose ailée qui le fuyait toi^jours. ^ •

Toutes les strophes, eu s échappant de son cœur, semblaient secouer d^s leur vol ies larmes dans lesquelles elles avaient été trempées, ^ et TétinceUe fuyait toujours, fuyait, plus brillante et plus rapide.

Le chanteur prit tous ses rêves un à un , et les jeta dans son inspiration où Tesprit n'avait pas le temps de filtrer, et les strophes abondaient dans un désordre, , passionné, et semblaient poursuivre Tétincelle, qui fuyait, ftiyait toujours.

Il fit parler toutes les espérances écloses dans* sa solitude, et les vers se multipliaient, et, rétincelle fuyait, fuyait toujours.

Soudain , le poète fut pris d'un de ces délire» étranges qu^on n'a qu'une fois dans sa vie. Tous ces désirs mélancoliques, tous ces rêves, qui étaient, le

iiièiiie avec des reflets difTéreiits, toutes ces pensées, enfin toutes ces choses sans nom qui vivent du cœur en le faisant vivre, et s'en échappent à la fois quand la passion le fait éclater ; tout cela sortit de son cœur avec un grand bruit de sanglots, et le poëte, résumant son amour dans une dernière stance, lança cette suprême supplication.

Placé sur le chenet que Tardeur du foyer rendait Incandescent, et insensible à une douleur, aigué, il attendait le passage de TétinceUe.

« Hélas! Va-t-elle encore fuir ? « soupirait-il.

L'étincelle s'arrêta dans un angle de la cheminée.

« Elle s'arrête! s'écria le poète, elle s'arrête 1 elle m'aime I »

Ei, timide comme on Test devant le bonheur, il s'approcha de sa chère maîtresse. L'étincelle luisait sur le fond noir de i'àtre comme un diamuiiL dans un êcrin d'ébène^ et, se rappelant les scintillants sourires de Stella nuUutina, le grillon disait :

« C'est bien la même; voilà mon idole telle que je

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Tai vue, daas mes rêves <f abord, au ciel, où elle était si loin; et maintenant la voilà ici, ^rès de moit »

Alors il commença liijrmne du bonheur; le teat qui

s'engouHrait dans la cheminée arrêtait les stances au vol, et les déchirail en lambeaux. Toiijours fixée dans Tangle de Tàtre, il semblait que Télineelle commençât à pâlir. Son amant, qui s'approchait d'elle lentement, chantait toujours, et elVeuiilait, au courant de sa poésie, toutes les espérances nouvelles qui débordaient de son âme en présence de cette idole si longtemps espérée. .

^étincelle pâlissait toujours. Un instant, aux accents passionnés de son amant, elle parut répondre par un éclat plus vif, et, comme il s'approchait toujours, sa clarté devint toujours plus claire. Stella malutina elle-même n'avait jamais eu de plus tendre regard sous sa prunelle d'or, quand elle écoutait les sérénades du grillon perché sur son épi. L^amant s'avançait encore, et regardait sa maîtresse, qui pa* raissait l'appeler avec un .l'rissonnement de clarté

BALLADËS. il7

extr!iordinaire. n fit un dernier pas et se trouva si* près d'elle, qu'il la toucha. Tout à coup, il se crut •

frappé d'aveuglement : — rétinceile venait de s'étetndre*

Le grillon regarda & la place où elle était d bril*' lante une seconde auparavant, — et il ne trouva plus qu'un grain de cendre.

« 0 mon amour 1 » s^écria Tamant. « 0 mon rével » s'écria le poète.

Et il rentra dans son trou, où il demeura muet. '

LA TOURNÉE DU DlABI.E

Par le chei&in qui mène au village, un voyageur marchait tout seul ; — c'était à Theure où le soleil se couche. .

Son visage était sinistre, — on eût dit la tète d'un décapité. — Sous d*épais sourcils hérissés, ses yeux luisaient, pareils à des flammes. Un aflVeux sourire raillait sur sa bouche, (iitinceiants coniuie des biius d*acler rougis à la fournaise, ses cheveux se tenaient, droits sur son front* Ëtles rides de son crùne ruisselaient d une .^U3ur

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infecte, dont les gouttes tachaient le sol, comme la morsure d'un acide.

iSl la terre tremblait sous ses pas, rendant des bruits étranges.

Sur son passage, les oiseaux se taisaient^ et cacitaient leurs petits sous leurs ailes.

Les arbres frissonnaiout comme aux jours où le * vent se met en colère.

Les fleurs qui bayent À la rosée retenaient leur parfum.

L^herbô où s^allongeait son ombre devenait rousse, comme si elle eût été brûlée par une pluie de charbons ardeuts.

Et) comme, eu passant près de la fontaine, le voyageur y plongea le bout de son b4ton, ^ Teau bouillonua soudain.

Et Ton vit s'élever dans Tair un brouillard de fumée noire et puante.

Ët Tonde demeura croupie conuoe la fange des

marais.

BALLADE0. m

. Tout en marchant, le voyageur chantait une chandon sur un air'inconnu«

Un air sinistre , qui aurait donné la peur aux plus braves.

Et cette chanson impie épouvanta les échos, qui

n'osèrent point la répéter. La cloche, qui sonnait

y Angélus, devint muette tout à coup.

Ce qui fit jurer le sonneur, pendu & 1& corde: Et il fut damné pour avoir blasphémé Dieu dans sa

maison..

Et, cbmme le voyageur passait alors devant Téglise,

les saints personnages qui étaient peints sur les vi-

traux parurent avoir de Teffroi.

Le prôtre, agenouillé devant Tautel, publia sa

prière.

, Taudis que le sacristain buvait le vin des burettes, et que le petit enfant de chœur volait le tronc des pauvres pour acheter des billes;

'Et la servante du curé oiivrait sa porte au suisse , qui avait cinq pieds;

m LES NOITS D*HIVEir.

, Et, dans la cuisine du presbytère — le chien fidèle, qui tournait la broché, mangea le rôti.

Ce qui fiti mettre le curé en colère*

Et, après avoir traversé le village, — le voyageur

s^arrèta à la porte, et fit entendre un rire aigu. Qui rendit jalouses les chouettes prochaines, Et il murmura : • «

. » Mon maître ser^ content; Car c'était un envoyé du diable.

Et il avait mission de semer le péché.

22 féYi-iwr 1^48.

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