‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 40 sur 43 · SUR HEN1IY MURGER · texte numérisé non relu

SUR HEN1IY MURGER

Henry Murger ecit mort coibiim uo mgb ei comme un chrétien, et pourtant ce mor toiyom oumi et qui n'a jamais rien cadié pouvAit dire» oomne m éesw héros» à celui qui hii aunonçait un prêtre : • Réponds-lui que

j'ai lu Voltaire. » Mais il avait lu aussi l'Évangile.

11 n'a pas £ait attendre longtemps la mort; ilukl jours avant sa fin» il rentra chez lui de bonne heure, lui qui rentrait UM^ours tard, frappé du èmier eomp, Q avait dtné aveo ses amis et leur avait dit : « A denatut » La lendemain, c'en était fait de lui. Un érésypèle l'avait envahi. •

N'est-oe pas, disail-ii san&efiiroi, qu» j'ai d^ mon suaiief

D ne se croyait pas encore perdu; mais, les deioiars

jours, il répéta à plusieurs reprises :

• — Est-ce que cela ne va pas finir ?

Cal- il sentait bien que ses souffrances ne iniraieiit |mis sans hiL

D'autres confieront mieux qu» moi cette hialoif» d'tun conteur, mais ils ne la diront pas aussi bien qu» lui. Il

s'est peint lui-même en vers et en prost> dans presque toutes ses pages. Non-seulement on peut dire du lui qu'il a écrit parce qu'il a aimé, maie qu'il a é^t ce qu'il a aimé. Son cœur déborde dans chacun de ses Kvrea, dans chacune de ses strophes. 1} demeurera, avec Gérofcl de Nerval, le type consacré du poëto de la bohème. C'aura été la même vie à tous les vents et à tous les heri/^ons. 1^ ont eu chacun le don d'être heuren de tout> même de n'avoir rien. Leuift XIY disait de Ihifresof , leur frète

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ainé : « Je puis bien prendre une province, maie je n'ai pas le pouvoir 4'enrichir Dufresny. »

Qui donc aurait pu enrichir- Gérard et Murger? La

cigale n'a pas de grenier. II n'y a pas longtemps qu'un créancier trop impatient faisait saisir le peintre do la Vie de bohème, qui riait beaucoup de voir les huissiers pour si peu:

— D^? dit^L Ce que c'est que de n'avoir pas de pendule! On ne sait jamais l'heure de l'échéanoe. Saisissez,

ce sera bientôt fait; car je n'ai ici que mon lit, mon habit et mes instruments de trayait. ^

L'huissier regarda aviec respect la plume de Henry Murger, et comprit qu'il ne pouvait pas se servir de la sienne.

G'étaiL l'insouciance de La Fontaine; une La Sablière moins sérieuse, mais plus tendre que celle du fablier, a toujours veillé sur lui. *

En cherchant bien., on trouverait la mère patrie des bohèmes sur le seuil d'Â^nsie, oii toute la jeunesse d'Athènes allait jeter son coeur. La bohème du moyen âge fut à la Cour des Miracles; Victor Hugo l'a peinte aiix ardentes couleurs de son style.

Sterne a tracé la géographie de ht bohème fantastique. Charles Nodier s'y est perdu en la cherchant. Gérard de Nerval a écrit l'histoire de la bohème galante.

Après Gérard, Henry Murger est venu, qui a étendu la conquête au pays latin^ et bientôt dans tout Paris, il a prouvé que la bohème était là où chantait la jeunesse qui mfift son bonnet de travers; où les journalistes sans jour-

SLR HK.NRV MLRGER.

naux, les ministres sans porteféuille, les orateurs sans

tribune, les ambitieux sans étoffe, les étemels étudiants qui ne passent que la thèse de l'amour, jettent éperdument leur vie à tous les hasards ; mais, avec Henry Murger, d^U la bohème i

Un personnage oonseillait à Murger de se lever matin.

— A quoi bon? s'écriait-i). Je sais bien qu'avec un peu d'ambition j'arriverais à être reconnu pour un dieu en liabit noir. Mais qu'est-ce que cela? Ët, d'ailleurs, Alexandre le Grand disait avec raison c[ue les dieux ne sont plus que des hommes quand ils sont amoureux. Or, je suis toujours amoureux.

La cigale n'aime pas l'hiver. — L'hiver a tué Murger comme il avait tué Gérard il y a six ans, jour pour jour. — Dès que le premier rayon d'avril égayait sa fenêtre, Ifurger descendait en toute hâte de son cinquième étage et s'en allait, sans retourner la tètê, dans sa chère forôt de Fontainebleau, où il passait le printemps, Tété et l'automiie. 11 avait une masure couverte en chaume qui parlait d'autant plus à son cœur qu'elle était plus humble. C'était la chaumière de Philémon.et Baucis. Quand venait un ami, on avait toutes les peines du monde à trouver un troisième escabeau ; mais la poésie d'Henry Murger rayonnait sur cette masure et la transformait en Alluuubra. iiL les grands arbres de la forêt, avec leurs ramées chantantes, et les chemins verts qui conduisent totyours au pays de ridéall et la liberté de songer et de ne rien fiiire, car l'or le plus pur pour le poëte, c'est le temps perdu î

C'était la pourtant qu'il travaillait; c'était là que, se re-

m ÉTUDEB SUR HBNRY MURGER.

tournant vers le passé, il interrogeait son cœur ou sot» esprit, qui lui racontaient toutes les scènes de sa jeunesse. Il dit quelque part, dans la Vie de bohème: « Cest après Forage que j'ai peint mon tableau. » Si son tableau n'est

jamais assombri, c'est qu'il nous le montre à travers l'arren-ciel du poëte. Peut-être Thomme pleurait au battement (le son cœur, mais le conteur s'égayait aux souvenirs irisés.

Murger ne prenait pas toiyours le temps d'écrire ses vers. Avant de mourir, il vient de les recueillir en un volume encore inachevé. — Mais il n'y a en ce monde que des commencements, a dit un philosophe en jupons — Ce volume sera son testament poétique; les poëtes laissent ce qu'ils peuvent. Les riches lèguent leur bien aux pauvres; les pauvres, quand ils sont poètes, lèguent leur âme à tout le monde.

Plus que tout autre, Murger a fait vibrer en nous la chanson des vingt ans. Pareil à la belle fille d'ionie qui n'avait pas une cithare dorée, mais qui était plus écoutée parce qu'elle chantait les airs chers aux amoureux, il nous charmait bien plus que ceux-là qui jouent les grands airs savants avec l'archet d'or d'Apollon. Son Parnasse n'était pas si haut ; son violon n'était pas un stradivarius ; mais il avait une âme comme celui d'Holfmann, et il en Jouait jusqu'aux larmes.

AjiSjsMi tioL'SSAYE.

QaMI me âoit permis, même après la page si émue et sî sympatliique que M. Arsène Houssuye ft eoiïSfccréf h Henr\ Murger, do lui adrossor ici un dernier adieu. Il y a place sur son tombeau pour plus d'une couronne, et il me semble que tous eeax qui Toni ooudu deivftnt à sa mémoire un salut et un témoigttage.

Il est difficile âê déHnir en deux mots ce tslent nuancé et mobilp. On pourrait dire cependant quo lienry Murger fut le poëto de la pauvreté. Il l'avait connue de bonne heure; elle s'était emparée de toute sa jeunesse; il avait fini par l'accepter avec une résignation m^ncoliqoa «ft moqueuse. La pauvreté devint bientôt sa muse; c'est d'elle qu'il tient ce rire mduîMé de larmes qui est la phy~ sionomie de sou talent, — f.omme ces voyageurs qui s'immortalisent en hivernant dans une réîj;ion désolée, Henry Murger dut sa renommée à cette bohème des arts et des lettres où il fit une station si longue et si rude. D'autres avant lui l'avaient «ntrevue, mais de loin et sans Taborder; Murger en revint comme d'un pays natal, et

ÉTUD£S

il en rapporta de si curieux et de si touchants récits, qu on

peut dire que c'est lui qui l'a découverte.

On se souvienl.de rimpression produite par les StèiMZ

de la me de bohème, et du succès éclatant que remporta plus tard lo drame sorti de ce livre. C'était le bûcher idu supplice transformé en feu d'artiûce, l'esprit niant la douleur, rameur embrassant la misère, le Roman tragi-oomique de la jeunesse enfermée dans la tour de la Faim, et Y chantant ses tortures. — Je viens de rélire ce drame étrange; le deuil du poëte l'assombrit sans doute; mais, cette fois, il m'a semblé mortellement triste sous sa gaieté stoYque. Que de noires réalités éclaire cette verve éblouis^ santel la mansarde nue, le foyer sans feu , ^ la table sans paîn, et, à travers les fleurs fenées de la fenêtre, la morne façade de l'hôpilal qui apparaît comme l'étape fatale de ces précaires eiûdtencesl L'amour même ne colore ce sombie intérieur que d'un rayon fugitif. Musette, la fille do plaisir, a un cœur d'hirondelle; die s'envole au premier froid. Mimi, la fille de Ui douleur, n'y apparaît que pour mourir.

On se souvient de cette dernière scène qui fit couler tant de larmes i Mimi rentrant blessée au c^ur dans son pauvre nid battu par le vent. Rien de plus touchant que cette agonie en&ntine doucement balancée èntre le ciel el

la terre, mélange ingénu de larmes et de sourires, de résignations et de désespoirs. Elle expire, et ses yeux voilés admirent encore la robe de Musette, et ses mains, prises du trembleoMut mourants, en chifibnnent encore la

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frange de dontollos. — Vous diriez une enfant à demi sombrée dans la terre, se retenant aux fleurs de son tombeau. Son amant lui revient; mais il n'est phis temps : les sensitives froissées ne refleurissent pas.

Henry Muri^er savait toutes les angoissés et tous les périls de la bohème douloureuse; il en avait rapporté des blessnres qui saignèrent jusqu'au dernier jour. Il y a quelque chose du rire sardonique dans le récit enjoué qu'il fait de ses misères ; on y sent des larmes retenues et des saniîlots étouffés. 11 a exprimé avoc une mélancolie pénétrante ce souvenir du martyre subi et de l'épreuve traversée. Dans la dédicace de sa Vie de bohème, il se ' retourne et regarde, avant d'en sortir, la c cité dolente » qu'il a si longtemps habitée : ses illusions se dissipent, ses mirages s'évanouissent, elle lui apparaît un instant dans toute sou horreur.

Ce qu'il aurait pu dire encore, c'est qu'ir était sorti de cet orage sans défaillance et sans amertume; c'est que

l'adversité no fléchit jamais la droituro do son caracton\ c'est que la soutlrance avait attendri son àmo au Hou do l'aigrir, étranger aux passions du mondo littéraire, il n'en connaissait que les amitiés et les enthousiasmes. Jamais il n'abusa du don terrible qu'il avait d'ajuster Ja raillerie et d'aiguiser ré{)i gramme; sa verve brillait sans blesser : c'était une armo do luxo dont il ne so servait que pour les fôtes de l'esprit. Ce qu'on ne saurait trop dire encore, c'est ce respect de son talent que M. Ëdouard Thierry a

dignement loue sur sa tombe. Il n'accorda pns une li^nl» à l'art vulgaire; il ne fil jamais à la popularité de ces avaooes qui dégradent. Ce poète de la bohème était 4e plas consciencieux 6^ le plus soigneux des artistes* Il mettait à polir une plirase le temps qu'un lapidaire met à tailler un bijou. Une nouvelle à la main, jetée dans . le courant du journal, lui coûtait souvent toute une nuit de veilles; la moindre de ses flèches était ciselée. Sa vie souffirait de cette production si laborieuse et si lente; mais il préférait la gône à l'imperfectioa volontaire. néiSessité même, qui force si souvent la phime du poëte à rtou» rir comme un outil vulgaire et rapide, ne lui arracha jamais une page ébauchée.

C'est pourquoi son œuvre lui survivra. Le fini, en littérature» préserve et protège. Les monuments construits en pierres grossières S'écroulent promptement; une bague délicatement ciselée passe de main en main et ne (iérit pas. — L'œuvre de Murger est dédiée tout entière à la pauvreté et à la jeunesse. Le succès l'avait tiré de la JbohèqAe, mais son esprit y était resté. 11 s*était arrêté, pour ainsi dire, à Theure des vingt ans; il continua de chanter les joies et les clartés de Theure envolée.

Sa vie se passa à célébrer les fêtes ou à mener le deuil de ses jeunes années. Il demeura enchanté, pour ainsi dire, dans cette bohème riànte et sinistre où avait erré sa jeunesse. I! ne cessa d'en poursuivre et d^en évoquer les

fantômes. La plupart de ses romans ne font que reproduire, sous des formes nouvelles, son premier tableau.

SUR HENRY AIURGER.

Seulement, avec le temps, les tons crus s'effacent, les couleurs sombres s'éclairenl. La bohème, à mesure qu'il s'en éloigne, lui apparaît clans une vapeur poétique. Ses ténèbres s'iliuiniaent, ses aspérités s'adoucisseiit; œ n'est plus le pays de robseurité et de la fiimine, c'est une heureuse et insouctate Arcadie.

Honry Murger ne fit que passer au théâtre, mais chacuD de ses pas a marqué sur la scène ot a laissé trace. Trois ans après la Vie de bohème, il donnait à la Comédie-Française une firalcbe et piquante idylle. Ici encore, c'est la jeunesse éternisée, en quelque sorte, «>U8 les che^ veux blancs du Bonhomme Jadis. Gomnie ce roi qui, dans so/i ivresse, voulait quv son royaume fût ivre avoc luiy le poëte épris de jeunesse voulait que les vieillards mêmes eussent vingt ans, dans le pays de sa fmtaisiQ. ~ C'est au théâtre que son esprit a souri pour la dernière fois. 11 y a deux mois à peine, on applaudissait lê Ser^ ment (/'florace, une bluette, un rien, une dentelle, mais brodée de ces mots charmants qui marquent ses moindres (Suvres, comme d'un chiilre iv lui.

Henry Murger laisse un livre posthume» dont il corrigeait les épreuves^ lorsque survint le mal terrible qui l'a dévoré. G*est le recueil de ses vers, jetés à tous les vents, et qu'il rassemblait pour la première fois. Le poète e^st mort avant d'avoir eu le temps de lier sa couronne. Je viens de parcourir ces pages volantes qui s'effeuilleront sur un tombeau. C'est la fleur de son talent, ce d4S9u» «Ut panier dont il a parlé tant de fois. L'instrument poétique est faible, mais d'une pureté ravissante. Cette faiblesse

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même a son charme; on seai mieux le souffle du cœur à traders les fêlures du roseau brisé. Là, plus de misères

nues ni de sombres réalités; une brise de printemps souffle dans ces pages, les illusions y chantent, le soleil y brille, la pauvreté marche légèrement sous son bagage . d'espoirs et de rêves; l'amour parie la langue moqueuse et tendre des bohémiens d'Alfred de Musset.

Ce sont encore de frais paysages peints a la plume dans cette forêt de Fontainebleau, qui était comme son lieu d'asile. Ses Chansons rustiques sont de vrais airs de pqiieau, faits pour être répétés par les échos des vallées <Â les violons des ménétriers. L'air des champs fortifie la muse de Murger; il l'empreint de ces belles couleurs du hàle, qui sont celles de la santé et de la vigueur.

Cependant, en interrogeant les fragments de cette iyre brisée, j'y trouve quelques cordes dont la note plaintive semble tinter un glas ou murmurer un présagp.

Les funérailles d'Henry Murger ont été, pour sa mémoire, un triste et suprême honneur. La grande famille des lettres et des arts suivait son convoi; ce n'étaient parmi cette foule que regrets, sympathies, nobles et touchants souvenirs rappelés et murmurés à voix basse. Tous ceux qui l'ont connu regrettaient en lui l'honnéto homme, le confrère dévoué, l'ami cordial et fidèle. On se rappelait sa bonté de cœur, sa douceur constante, l'eménlté dé son- caractère et cette gaieté courageuse qui dérobait à l'amitié même le secret de ses afflictions.

Son nom , si cher ti la jeunesse, ne périra pas : il ré-

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siimo df» rruellos soulTrances et de douces ivresses; il représente les luttes de la vocation contre l'obstacle et du talent contre la misère. — On va lui élever un tombeau; j'y voudrais voir graver cette figure d'Auguste Préault, dont le masque joyeux, à demi soulevé, découvre un visage sillonné de larmes.

Paul de Saint-Yictoe.

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