ETUDES SUR HENRY MURGER
ront l'Africaine, « fait ses dispositions dernières, r^^W son convoi et dresse le plan de son tombeau. — Thomas Hook, le spirituel rédaetear du /HmcA^et l'tutèur de cette GtoMOA cfe to CAeffifM {Stmg of th» Skêrt) qtli M 'preBtfue on événement en Anâ^leterre, eut auSêi cette ftintaisié lugubre de dessiner sofi monument, et pour épitaphe il y mit : « Il fit la ChmisoH de la Chemiie. » Sur le tombera de Murg^r, ne poumàMm pee écrire : t n fit !• ChfKmn de MHteiUf »
Henry Miirger. un écrivain plein de grâce et d'originaliU% lin conteur charmant, un poète, a été enlevé, en peu de jours, el au momeot où ses amis commençaient à s'inquiéter sérieusement de son état. Pauvre Murger I il ne s*est couché que pour mourir.
Il allait, il venait du journal à la librairie, de la librairie au théâtre, corrigeant ses vers, achevant la page commencée^ rêvant à quelque pian de comédie nouvelle. On le rencontrait comme k Fordinaire ; il ne paraissait ni soucieux ni triste; souvent même il était gai par boutades, mais d'une gaieté on peu forcée et surexcitée, qui trahissait un secret malaise. 11 souffrait, il ressentait déjà les atteintes de sa mort prochaine, et il souriait pour cacher ses souffrances ; car ii a toujours professé, en ce qui toucbait sa personne, une indifiérence extrême et un dédaigneux stoïcisme.^
La dernière fois qne je l'ai vu, c'est au foyer du Yau* devillc. II venait de donner une fort jolie pièce au Palais- Royal, le Serment d'Horace , et j'avais été assez heureux pour en dire tout le bien que j'en pensais. Je l'abordai ▼iveoBBi pour ie féliciter de acm succès, il fit oomne un
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mouvement de retraite, ce qu'on appelle au théâtre une hum sortie. Puis» revenant vers moi de l'air le plus aimable* et le plus cordial, il me serra la main.
— Ceci ne compte pas. mo dit-il ; je ne vous ai pas vu,
je ne veux point vous voir; je tiens à vous remercier * chez vous.
Je vous le défends positivement, cher ami ; c*est moi , qui vous rends grâce de tout le plaisir que vous m*avez
fait.
— Vous ne m empêcherez, point, je suppose, d'aller vous voir ?
— Si ; je vous mettrai à la porte.
— Nous verrons.
Deux jours après, il passa rue d'Âumale; je n'y étais |>as, et je trouvai, on nMitrant, son nom sur une feuille de papier biauc, que je conserve comme une relique. . J'avais connu Murger au Corsaire, il y a une quinzaine d'années. H était alors fort jeune; mais déjà son front commençait à se dégarnir, et sa santé était délicate el languissante. Nous l'aimions tous, et il nous aimait; car il était naturellement l)on, doux, affectueux. Il causait à cœur ouvert; il rdcoptait tout haut ses rêveries et ses châteaux en Espagne. Que de fois j'ai regretté qu'il n'y eût pas un sténographe j Ses manières étaient dign^ et polies; sa modestie si simple et si franche, qu'on eût dit qu'il ignorait sa valeur. Ouand on le plaisantait, sa malice était sans fiel, sa raillerie légère et inoffensive. S'il se fâchait, ses colères ne duraient qu'une seconde, et il avait aussitôt des retours d'une efltasion charmante,
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des tendresses de jeune fille et des ingénuités d'enfant.
Souvent il arrivait en nage^ on ne sait d'où ; il s'asseyait au coin d'une table et rédigeait pour un louis (oe qui était la haute paye pour les mieux rémunérés) une
dp ses ravissantes scènes de la \'ie de bohème. On ne se doute pas de l'esprit, du talent, du style qui s'absorbe et s'engloutit tous les jours dans ces feuilles, grandes ou petites, que la publicité £aiit -éclore et qu'empprte le vent. L'auteur lui-même ne s'en doutait pas, à coup sûr, et il n'a eu, cependant, qu'à ramasser quelques-unes de ces pages éparst^s poui- l'aire un livre qui est son plus Ixmu titre de gloire et son œuvre la plus curieuse et la plus durable.
• On connaît ses autres romans, ses fwtaisies, ses pièces :
le Pays latin, le Sabot rouge, les Vaqfinces de Camille, le Dentier Rendez -vous, les Scènes de ranipayne, les Buveurs d'eau, le Ha»/ homme Jodis^ et ce drame poignant de /a Vie de bohème, qu'il a tiré de son livre avec M. Th» Barrière, et qui a donné naissance à toutes les Filles de marbre et à toutes les Dames aux camellias. Comme romancier, comme auteur dramatique, Murger n'a eu que des succès, et la popularité, on peut le dire, lui a fait les premières avances.
Malheureusement, ni le talent, ni l'invention, ni le style , ni les qualités les plus charmantes et les plus rares ne sufïisent plus aujourd'hui pour assurer l'indépendance et la dignité de l'homme de lettres. Fl faut Une iime et un corps solidement trempés,- une organisation tout à fait exceptionnelle, un tempérament de fer, pour ne point suc-
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«Mnber aftz luttes, aui fatigues, m excitations œtte tie dévotanle; il fiiat pKidaire èttns cesse , {iNMhdre encôre, et uniSofife. Avec ie» annéee la eéve tarit, la
veine s'épuise, le travail devient plus difficile; l'écrivain tui-même surveille et juge ses œuvres avec un goût plus Séfère. C'est le moment où l'on a le plus besoin d'ordre, de calme, de flénsieté et de raison.
Di^uis quelque tem|)S, la santé de Hurgèl* était visiblement altérée; il réagissait tant qu'il pouvait contre cet état de langueur et de marasme, dont il se sentait envahir; mais ces efforts mêmes l'afiaiblissaient et le consumaient. Four prokmger des jours si meiiaoés, ce n'eât pas été assez peut-être des soies les plus vigilants et les plus assidus, de la vie la plus paisible et la plus légulière. Mais, lorsque se^ amis lui exprimaient leurs craintes ou ^ hasardaient à lui donner quelques conseils, il souriait ' doucement, et répétait quelques vers d'une de ees plus semblés baUadee.
Ilnrgei^ était peu «(Minu eemme pMe; il avait pourtant «écrit des vers charmants, à plusieurs dates, et, par une fatale coïncidence, un volume de poésies, qu'il prepiirait et achevait, devait paraître le jour de sa mort. Dans ' ce livre, tout rempli des plus ehen souvenirs de sa jeunesse, une chose nons a surtout ftnppé : c'est la teinte de mélancolie, de désenchantement , parfois de désespoir, qu'y prennent les pensées du poëte; à chaque page, à chaque strophe, au milieu des images les plus riantes et des rêveries les plus enjouées, il y a quelques allusions d'une tristesse profonde, ou qudque slnistie pressenti-
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ment. Le titre même de la plupart de ses pièces est lugubre : Lettre à un mort : la Ballade du dése&péré ; UUima spes morluorum; le Requiem d'amour; la Tour^ née du diable; le Collier de. larmes j etc., etc. On a comparé sa manière à celle d'Alfred de Musset : il n'en a point la forme exquise, la spontanéité, le souflle; mais peut-être a-t-il plus de sensibilité et iVhmwur que l'auteur du Spectacle dans m fauteuil, Ea y regardant de près,, on lui trouve un air de famille avec Henri Heine*..
Maintenant, je sais les respects et les ménagements que Ton doit à une tombe fermée à peine; mais ne sort-il point de cette tombe un enseignement pour nous tous, les plus humbles comme les plus illustres, qui vivons de cet écrasant labeur quotidien, dont on ne peut se foire une idée quand on n'y est pas c<indamné? Pourquoi &util que des hommes d'une grande intelligence et d'un esprit charmant prodiîruent ainsi leur vie et la rejettent comme un lourd iardeau? N'ont-ils pas une mère, ou, s'ils l'ont perdue, sa chère et sainte Image ne veiUe-t-eile donc pas sur eux à l'heure du* danger? Pourquoi chercher l'oubli, le repos ou des émotions fiévreuses et passagères dans tout ce qui épuise et qui tue, comme si le travail usait trop lentement, comme si la pensée ne tuait pas assez tôtl Pourquoi tant de faiblesse ou tant d'insouciance? Passe encore à vingt ans. On peut tout pardonner à la jeunesse...
Un dernier mot, si on veut bien le permettre, en faveur de cette société qu'on dit si dure et si ingrate pour tout ce qui tient une plume. J'espère qu'où ne répétera point
m ÉTUDES SDR HENRY MURGER.
Gç lieu commun ridicule à prppoe du charmant poëte que nous venons de perdre. Ni les amitiés fidèles, ni les succès, ni les honneùis ne lui ont manqué. Tous les tbéAtres
lui étaient ouverts; tous les journaux, toutes les Revues sollicitaient ses écrits, trop rares à leur ^j^ré. Dès qu'on l'a su malade, tous les dévouements sont accourus; sa porte a été assiégée par tout ce qu'il y à de plus honorable et de plus éminent; deux ministres ont &it demander d'heure en heure de ses nouvelles; les plus grands médecins de Paris, les lumières de la science, ont veillé à son chevet; ses derniers moments ont été entourés de pieuses et touchantes sollicitudes. £nfin, — suprême et juste hommage I — une foule immense oili tous les ordres et tous les rangs étaient représentés : — l'Académie, les ministères, les écoles, les lettres, les artvS, la critique. — a suivi, à pied, tète nue, son cercueil; si bien qu une femme du peuple, voyant l'interminable cortège» a pu if écrier, dans sa naïveté : « C'est le convoi de quelque millionnaire! »
P.-A. FlORENTINO.
Quand on lisait à Hivarol un éloge de quelque grand maître comme Corneille ou Molière, il ne pouvait s'empêcher de dire : « Voilà qui est fort beau, mais il y a des kmgueurs. — Vous feriez des coupures? lui demandait-on. — Oui, répondait-il, je me contenterais d'écrire : I/iin s'appelait Molière, ou l'autre s'appelait Corneille. »
Bienheureux est le poète qui n'a pas besoin d'autre éloge, parce que»son œuvre parle aussi haut que acya nom. Ce n'est pas seulement Thistoire des plus grands, c'est l'histoire de quelques rares esprits des régions tempérées, comme l'abbé Prévost, qui ont eu l'art ou plutôt le don de créer une ûgure immortelle. Certes, Manon Lescaut ne-s'élève pas à la taille des Camille et des Alceste, mais en est-elle moins humaine et vivra-t-elle moins longtemps daiis le monde poétique?
// s 'appelait Henry Murger! N'est-ce pas son éloge en un seul mot? n'est-ce pas dire toute son œuvre et toute sa vie? Combien de grands noms académiques, combien de soleils foctices vtmt aller s'effinçant de jour en jour devant ce nom tout simple, devant cette petite étoile qui Jettera toujours son rayon sympathique dans le ciel
ÉTUDES
des poëtes, surtout quand Mirai et Musette courront l'aventure *
Il y aura bientôt vingt iins que j'ai connu Henry Murger. C'était à l'Artiste; il venait m'apporter ses premiers vers : en moins de cinq minutes nous étions les meilleurs amis du monde.
— Tous connaissez Alfred de Musset? lui dis- je en lisant ses vers.
— Non, me répondit-il ; je ne l'ai jamais vir.
Tous ne l'avez jamais^ vu I Mais vous l'avez lu, car vous êtes son cousin germain.
Gérard de Nerval était là qui écrivait une page de voyage ; il leva ht téle et regarda le nouveau venu, le relus les vers tout haut, voulant que Gérard de Nerval reconnût aussi un ami de plus.
(jérard, qui avait posé, quelques années plus tôt, la première pierre de ce que bous appelions Te dernier diftteau du roi de Bobème, reconnut un des nôtres, jeta sa phmie en l air, et nous voilà partis tous les trois à perte de vue dans les méandres impossibles des chercheurs de poésie.
Ce qui npus ptot dans Henry Murger, c'est que, s'U mêlait un grain d'ironie à toute ciMse , il gardait don cœur tout entier, et ne cherchait pas, comme les don Juan de ce temps-là, à le masquer sous les airs byroniens. Il était pAle et ravagé ; déjà il avait traversé la bohème sans le savoir. U ne se plaignait de rien, si cë n'était d'écrire dans un journal de modes, lui dont l'habit datait de trop longtemps. *.....