‹ Les nuits d'hiver poésies complètes Henri MurgerChapitre 7 sur 43 · U LES NUITS D'HIVER · texte numérisé non relu

U LES NUITS D'HIVER

Où sont enterrés ie^ morceaux De ce qui t*aima tant naguère.

Entre nous maintenant, n--i, ni, — c*est fini,

Je ne suis plus qu^un spectre et tu n'es qu'un fantôme.

Et sur notre amour mort et bien enseveli

Nous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.

Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut, Nous pourrions tous les deux n^avoir pas la ?oix sûre; Choisissons un mineur grave et sans fioriture;

Moi je ferai la basse et toi le soprano.

Mi, ré, mi, do, ré, la, — Pas cet air, ma petite l S'il entendait cet air que tu chantais jadis. Mon cœur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite Ët ressusciterait à ce De profimdis.

LES AMOUAEUX. 25

Do, mij fa, Mi, mi, do. ^ Gelui-ci me rappelle

Une valse à deux temps qui me fit bien du mal : Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle Qui pleurait sous Tarchet ses notes de cristal.

Sol, do, do, $i, si, la. — Point cet air, je t^en prie, Nous l'avons, Tan dernier, ensemble répété Avec des Allemands qui chantaient leur patrie Dans les bois de Meudon, par une nuit d*été.

Bh bien! ne chantons pas, restoà»-en là, ma chère; £t pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir.

Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère Jetons en. souriant un dernier souvenir.

Nous étions bien heureux dans la petite chambre Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;

S6 LB.S NUITft D'HIVER.

Assis dans le fauteuil, près de Tàtre, eu décembre

Aux lueurs de tes yeux j*ai rêvé bien eouveot.

La liouilie pétillait; en chaulfant sur les cendres, La bouilloire chantait son l'efraiii régulier Et fftisait un orchestre au bal des salamandres Qui voltigeaient dans le foyer.

Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse.

Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,

Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse.

Mes lèvres sur tes mains et mon cœur à. tes pieds. .

Aussi, quand on entrait, la porte ouverte & peine,

On sentait le parfum d'amoui* et de gaîté

Dont notre chambre était du matin au soir pleine.

Car le bonheur aimait notre hospitalité.

Puis l'hiver s'ei» aU»; pwr 1» lènêbre odvefto

Le printemps un matin vient nous donner l'éveil, Et ce Jour-là tous deux dans la campagne verte Nous allâmes courir au-devant du soleil.

C'était le vendredi de la sainte semaine.

Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau teiui)s :

Du val à la Colline et du bois à la plaine.

D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.

Fatigués cependant par ce pèlerinage^ Dans un lieu qui formait un divan naturel.

Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage, Nous nous sommes assis en regardant le ciel.

Les mains pressant les mains, épaule contre épaule, Et, sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,

^iotre bouche s'ouvrit, sans dire une parole. Et nous nous sommes embrassés.

Près de nous Thyacinthe avec la violette Mariaient leur parfùm qui montait dans Tair pur;

i^t nous vîmes tous deux, en relevant la tète.

Dieu qui nous souriait à son balcon d^azur,

« Aimez-Tous, disait-il; c^est pour rendre plus douce et La route où vous marchez que J*ai fait sous vos pas

« Déro.uler eu tapis le velours de la mousse. « Embrassez-vous encor, — je ne regarde pas.

« Aimez-vous, aimez-vous : dans le vent qui murmure, « Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,

u Dans Tastre, dans la fleur, dans la chanson des nids, « Cest pour vous que j'ai fait renaître ma nature.

LES AMOUREUX. 29

« Aimea-vouSf aimez-vous; et de mon soleil d*or, « De mou printemps nouveau qui réjouit la terre, « Si vous êtes contents, au lieu d'une prière « Pour me remercier, — embrasses-vous encor* »

Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses Dans le petit jardin que nous avions planté, Quand je t*aimais le mieux, sans m*en dire les causes. Brusquement ton amour de moi s'est écarté.

Où s'en est-il allé? Partout un peu. Je pense; Car, faisant triomplier Tune et l'autre couleur. Ton amour Inconstant flotte sans préférence Du brun valet de pique au blond valet de cœur*

Te voilà maintenant heureuse : ton caprice Règne sur une cour de galants jouvenceaux,

:m) les nuits d tii.

£t tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse

Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.

Dans les jardins de bal quand tu fais ton entrée^ Autour de toi se forme un cercle langoureux;

Et le frémissement de ta robe moirée

Pâme en chœur laudatil ta meute d'amoureux.

Élégamment chaussé d'une souple bottine Qui serait trop étroite au pied de Gendrillon,

Ton pied est si petit qu'à peine on le devine Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.

Dans les bains onctueux d^une huile de paresse Tes mains, brunes Jadis, ont retrouvé depuis La pâleur de Tivoire ou du lis que caresse Le rayon argenté dont s^éclairent les nuits.

L£S AUOUKËUX. 31

Aatour de ton bras blanc une perle choisie

Constelle un bracelet ciselé par Froment,

Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie

En cascade de plis ondule artistement.

Tes cheveux crespelés selon la mode antique, Blondissant comme Tor en reflets lumineux.

Des violents parfums d'une flore exotique

Enivrent le zéphyr qui voltige autour d'eux.

La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre, La guipure gothique à la mate blancheur, Ghef-d*€Buvre arachnéen d'un séculaire, ' De ta riche toilette achèvent la splendeur.

Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toiie

Printanière, indienne ou modeste organdi.

Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile, Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.

Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie

me rappelle pas mes amours disparus, Et tu n*es que plus morte et mieux oraevelle Dans ce linceul de soie où ton cœlir ne bat plus.

Lorsque Je composai ce mprceaa ftméralre

Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé. J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire, • Moins les besicles d*or et le Jabot plissé.

Un crêpe enveloppait le manche de ma plume.

Et des filets de deuil encadraient le papier Sur lequel j'écrivais ces strophes où j'exhume ^Le dernier souvenir de mon amour dernier.

LES AMOUREUX

Arrivé cepeoda&t à la fin d'uh potee Où je jette mon cœur dans le fond d'un grand trou, Gattê de croque-mort qui s^enterre lui-même»

Voilà que je me mets à rire comme, un fou.

Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie :

Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main.

Et quand je souriais, comme une chaude pluie» Mes larmes effaçaient les mots sià* le vélin.

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