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Les nuits d'Orient

La civilisation a son flux et son reflux comme l'Océan; elle remonte aujourd'hui vers le plateau de l'Asie, et franchit l'Hymalaïa sur les ailes de la vapeur. Coïncidence providentielle ! au moment où la traite des nègres est abolie, où les bras noirs laissent tomber leurs chaînes, la Chine crève sa grande muraille et lance ses rudes travailleurs sur tous les chantiers du monde. L'ouvrier chinois est patient, laborieux, sobre, docile, intelligent, et, quand la révolution des Mings sera accomplie, des millions de mains habituées au travail viendront remuer et féconder encore cette jachère infinie, ce monde en friche, qui s'étend des montagnes du Caboul

au Van-Diemen, et jusqu'à cette Nouvelle-Calédonie, pro-

▼înce française, née d'hier, et plus riche que la frontière du Rhin.

11 y a un curieux conte de Pan-Ho-Peï, surnommé la Savante, conte qui est une histoire peut-être, puisque tant d'histoires sont des contes, et qui fera sourire les graves mathématiciens de l'Observatoire. Le Tien créateur, dit cette savante, n'a pas fait un monde borgne; il a créé deux lunes pour la nuit, et si nous n'en voyons qu'une à présent, c'est que l'autre est tombée sur la terre, avec ses habitants, dans un tremblement du ciel. La Chine est cette autre lune qui empêchait le monde d'être borgne; mais elle n'a pas oublié son origine céleste ; elle ne se mêlera jamais, comme sa sœur, aux affaires d'ici- bas; elle se contentera d'éclairer de loin, par sa lumière, les hommes des pays ténébreux.

Je ne crois pas aux savants, mais je crois aux savantes. Les vieux Gaulois étaient du même avis. Or, cette illustre Chinoise pourrait bien avoir raison, même contre M. Leverrier, l'inventeur des planètes invisibles. Jusqu'à ce moment la Chine a joué sur la terre le rôle de seconde lune : elle nous a lancé des aérolithes de porcelaine, mais sans nous montrer ses mains. Nous l'avons regardée de loin avec des télescopes ; nous avons fait sur elle une foule de contes lunatiques; nous nous en sommes servis comme d'un hochet pour amuser notre vieille enfance, et voilà que tout à coup la planète murée s'ennuie de son rôle de lune cénobite, elle se gratifie d'un cinquième quartrer, elle se fait terre et donne ainsi raison à ce verset du poème de la Cigale, du même auteur femme : Comme lu nous regardes, là haut, avec tes grands yeux de hibou, lune mélancolique l Je devine ta pensée. Tu t' 'ennuies toute seule;

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Dans les oircenstancee présentes, telles que Llnsurreotkm chrétienne des Mings les a faites, un livre qui nous parle de la Chine doit être accueilli avec une faveur universetie;%ut peine publié, le Voyage en Chine du capitaine Montforl mai. he à SS seconde édition. M. ftfontfort a visité cinq fois le Céleste- Empire ; homme cinq fois heureux ! 11 connaît ce pays inconnu mieux que personne; il a franchi plus de fleuves en Chine que de ruisseaux en France; il a failli se marier à Canton, à Macao, à l'embouchure du fleuve Jaune; plus adroit, il a vu marier chinoisemenl son ami Sidore Vidal, un de ces Marseillais qui se marient partout, comme les Arthurs des comédies; il a vendu et acheté des marchandises sur toutes les échelles de l'Océan du sud; il a bravé l'ombre mortelle des mancenilliers; il a passé mèche allumée, à travers les pirates de la Malaisie; il a vu de près les forbans de Bornéo ; il a serré les mains des cannibales philanthropes; il s?est assis à toutes les tables hospitalières des gouverneurs anglais ; il a aimé platoniquement toutes les créoles; il a visité la grotte de Camoëns en pèlerin pieux et s'est attendri sur le sort de cet Homère, qui, après

avoir subi toutes les infortunes, reçut une pension de 100 fr. par an de la munificence de Sébastien, roi de Portugal. Après le voyage de Levaillant, je ne connais rien de plus curieux que le livre du capitaine Montfort.

Deux choses m'ont surtout frappé dans ce voyage, deux choses qui entrent au plus vif de mes sympathies et mêlent leur réalité à tous mes rêves indiens traités de paradoxes parles hommes sérieux. M. Montfort a vu à l'œuvre cet intrépide français, Donnadieu, un de mes. meilleurs amis, dont le docteur Yvan m'a\ait déjà donné des nouvelles dans son voyage si curieux, si émouvant, si instructif. Donnadieu compose à lui seul l'avant-garde des défricheurs français dans les Indes. Il a obtenu une concession à Pulo-Pinang. Il ne s'agit pas ici d'arpents et d'hectares, il s'agit de toute une province grande comme la Touraine. On taille dans le large sur l'étoffe des déserts. Donnadieu change les marais en rivières, les landes stériles en jardins, les arbres inutiles en cannes à sucre; il va, il marche, il court, il sème, coupe, brûie, renverse, féconde : partout il met la vie à la place de la mort, de la stérilité, du néant; — et son héroïque femme l'accompagne dans ses courses brûlantes à travers les domaines de l'inconnu, et souvent la nuit, sous une tente de coutil rayé, elle entend mugir dans le voisinage des bêtes fauves qui se révoltent contre les pionniers de la France et défendent, avec un tapage nocturne digne d'un orchestre parisien, les forêts vierges qu'Adam leur donna lorsqu'il était seul. Nous sommes beaucoup aujourd'hui ; il est temps de dire aux tigres, aux éléphants, aux rhinocéros, aux bons : Pardon, Messieurs, un peu de place au soleil pour les hommes ; voilà soixante siècles que vous jouissez du

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