‹ Les nuits d'OrientChapitre 4 sur 7 · DE CE QUI N'EST PAS ARRIVÉ · texte numérisé non relu

DE CE QUI N'EST PAS ARRIVÉ

Le sort du monde est dans cette tour.

(Bonaparte, Question d'Orient.)

Le sergent Lamanon, prisonnier dans Saint-Jeand'Acre, avait obtenu la permission de se promener, une heure, tous les jours sur les remparts. Le lendemain du soixantième assaut, Lamanon, désespérant de sa délivrance, mesura de l'œil la hauteur du mur, elle était de soixante et dix pieds environ au-dessus du niveau du fossé, il avait peu de chance de trouver son salut dans une pareille chute. L'hésitation était permise comme sur la plate-forme du baron des Adrets.

Au même instant deux sentinelles turques s'avancèrent sur le bord même du rempart, pour regarder les manœuvres des deux vaisseaux anglais Tiger et Thesœus, commandés par Sidney- Smith. Une idée subite illumina le prisonnier sergent, et il lit mentalement ce calcul de

proportion patriotique : Ils sont deux, je suis un : il y a donc cinquante pour cent de bénéfice pour la France. Cela pensé, le sergent embrassa vigoureusement les deux sentinelles, les entraîna dans sa chute, et trois corps tombèrent en bloc au pied du rempart. Deux, ne se relevèrent plus ; Lamanon en fut quitte pour une entorse légère, et il regagna le camp de Bonaparte avec assez de facilité, sous une grêle de balles qui l'escortèrent harmonieusement et ne l'atteignirent pas.

Le bruit de cette évasion et du calcul mathématique qui l'avait déterminée se répandit bientôt partout.

Le jeune Joachim Murât, vivement touché de l'héroïque action du sergent, le conduisit à la tente du général en chef, et là le brave Lamanon, tout en racontant avec simplicité son évasion, donna beaucoup de détails précieux sur l'état de la place assiégée ; il affirma que l'ingénieur Phélippeaux avait été blessé la veille, que le commodore Sidney- Smith, à force de prodiguer sur la plage les boulets de ses vaisseaux, n'avait plus une seule gargousse; que la garnison, affaiblie par les nombreuses pertes de chaque jour, n'était plus soutenue que par la terreur qu'inspirait le féroce Djezzar-Pacha; enfin que la Tour-Maudite, percée à jour, devait s'écrouler sous un dernier effort des artilleurs.

Le sergent Lamanon reçut les félicitations du général Bonaparte, et en sortant de la tente il fut entouré de ses camarades, tous empressés d'entendre le même récit et les mêmes détails.

En ce moment, Kléber, Murât, Eugène Beauharnais et Lannes étaient à côté de Bonaparte, et ils faisaient mentalement vingt conjectures sur le silence méditatif

■ISTOIRE ni 'i "ii R*Eft1 FAf \i;i;ivi. 15

(|uc tardait le jaune général, après le récit de Lamt&OB,

Tout à coup .lunot entra et dit :

— Général, tttes hdmittea d'avant'gafde sont prél

la première ('toile levée, n<»us serons ce soir sur la route

de .hitl'a.

Bonaparte fit un mouvement brusque, et étendit sa main droite, comme s'il eût voulu arrêter cette avantgarde.

— Junot, dit-il, vous ne partirez pas.

Un murmure d'étonnement courut dans la tente.

— Cela vous surprend, mes amis, ajouta Bonaparte; on change d'avis quelquefois à la guerre. Nous ne partons pas.

Murât bondit de joie et s'écria :

— Très-bien, Bonaparte! voilà une idée superbe! Moi, l'autre jour, j'ai failli, tout seul, prendre Saint- Jean-d'Acre; nous sommes quinze mille, nous le prendrons.

— Je l'espère bien, — ajouta Bonaparte avec un sourire sérieux, — c'est pourquoi nous ne partons pas.

Puis montrant l'ouest :

— Nos affaires ne sont plus de ce côté, le destin nous pousse vers d'autres pays. Notre flotte a été anéantie à Aboukir. Mustapha-Pacha est arrivé de Constantinople avec une armée toute fraîche, et il fait sa jonction avec Mourad-Bey, que Desaix ne peut arrêter longtemps dans la haute Egypte ; le chemin de France est fermé; Nelson tient la mer; le commodore Sidney-Smith lui sertd'éclaireur. On nous a brûlé nos vaisseaux. Alexandre le Grand et Fernand Gortès avaient brûlé eux-mêmes les leurs. Aussi l'un a été forcé de vaincre Porus et de prendre

Lahore: l'autre a vaincu Montezuma et pris Mexico. Les flottes sont un obstacle aux grandes conquêtes; elles vous enchaînent sur un littoral. Nos pieds sont libres. Nous n'avons pas à trouver, comme les Athéniens de Thémistocle, notre salut dans des murailles de bois. Prenons Saint- Jean-d' Acre, et cherchons ensuite les traces d'Alexandre; elles sont imprimées au désert. Je vous l'ai dit en vous montrant la Tour-Maudite, le sort du monde est dans cette tour! L'Orient appelle l' Occident, le souverain du Mysore, Hyder-Ali, les Mahrattes, les peuples du Décan appellent la France, depuis la prise de Pondichéry parles Anglais en 1761, Typpoo-Saïb, fils d'Hyder-Ali, a continué son père et formé les mêmes vœux. Allons visiter le berceau du soleil, nous rentrerons en France quand les avocats du Directoire ne parleront plus.

Un enthousiasme inouï éclata parmi les jeunes lieutenants de Bonaparte: leurs mains héroïques se crispèrent sur les pommeaux des sabres; leurs regards lancèrent des flammes vers l'Orient promis. Junot s'écria :

— C'est maintenant qu'il nous faut mon escadron de dromadaires que j'ai essayé à la bataille du Mont-Thabor; il y a des dromadaires de remonte, dans les environs, je remplirai les vides, et vous demande, général, d'être maintenu dans mon commandement.

Le sage Berthier garda seul une attitude froide, qui n'échappa point à l'œil pénétrant de Bonaparte.

— Mon cher Berthier, lui dit-il avec une douceur charmante, je crois deviner votre pensée : vous en êtes aux calculs. Je vois des lignes de mathématiques sur votre front. Eh bien ! rassurez-vous. Nous avons l'unité, nous

histoire nr, CE QUI N'EST i'vs Anime. 17

trouveront les zéros. Notre armée se compose de quinze mille hommes. Vous croyez qu'on ne va pus loin avec ce chiffre. Erreur! On va partout. Les zéros nous attendent. Mithridate, dans son plan de campagne, comptail sur 1rs Daces, les Pannoniena et les Germains. Annibal avait à peine vingt mille Africains, à Sagonte; il avait quatrevingt mille hommes à Cannes. Les Kbères, les Gaulois, les Liguriens, les Étrusques, s'étaient joints aux Carthaginois. Fernand Certes n'avait que six eents Espagnols et quinze chevaux, et avec ses auxiliaires de Uacala, il battit quatre-vingt mille Mexicains, à la bataille d'Ottumba, qui lui ouvrit les portes de Mexico.

Berthier inclina la tète en souriant, et parut se rendre à ces démonstrations historiques.

— Eugène, dit Bonaparte , allez tout de suite donner mes ordres aux ingénieurs, il faut qu'après le coucher du soleil on répare avec la plus grande activité la batterie Dufalga et la batterie Rampon. Le coup décisif doit partir de là... Vous, mes amis, pénétrez-vous bien de mes pensées, et préparez l'esprit des soldats aux grandes choses que nous devons accomplir.

Le jeune héros, resté seul, et voulant se préparer à une nuit de veille, se coucha sur un amas de feuilles sèches de maïs, et s'endormit bientôt, pour continuer son beau rêve d'Orient.

Le lendemain, à l'aube, deux batteries démasquées commencèrent un feu terrible contre la tour, qui s'écroula comme une pièce d'échiquier, entraîna dans sa chute un lambeau de rempart, et ouvrit ainsi une brèche trèsvaste impossible à combler. Lorsque les rafales du sud chassaient vers la mer l'épaisse fumée de l'artillerie , on

apercevait l'intérieur de la ville et le parvis de la grande mosquée tout inondé de femmes et d'enfants. Au même instant , les tambours et les clairons sonnèrent la charge ; Murât, Rléber, Lannes, Junot, Eugène Beauharnais, se mirent à la tête des colonnes d'assaut ; le simoun semblait emporter nos soldats sur ses ailes de flamme; l'écluse était enfin rompue: un flot vivant escaladait une colline de ruines; il éteignait tous les feux : il déracinait les obstacles, il faisait tomber les armes des mains des plus forts. Ainsi, la vieille cité fut envahie en quelques heures, et Bonaparte tenait enfin cette clef d'Orient, si longtemps disputée par une sorte de pouvoir infernal.

Bonaparte s'installe dans le palais de Djezzar, dont les terrasses dominent le port et la mer. On voyait de là les deux vaisseaux de Sidney-Smith gagnant le large à toutes voiles, pour éviter le feu de nos artilleurs, déjà postés aux batteries des forts.

Djezzar-Pacha s'était fait tuer sur la brèche; Phélippeaux et quelques autres renégats avaient disparu. Les habitants, rassurés par une proclamation de Bonaparte, se montrèrent hospitaliers envers les vainqueurs . Les musulmans, qui, après un si long siège, s'attendaient à subir toutes les horreurs destinées aux villes prises d'assaut, bénirent le jeune général chrétien qui ordonnait le respect des mosquées et des harems, et protégeait leurs maisons et leurs femmes. Le bruit d'une générosité si magnanime ne devait pas expirer dans l'enceinte de Saint-Jean-d'Acre ; il devait s'étendre partout et préparer des résultats favorables à l'expédition.

Bonaparte avait en ce moment sous les yeux les deux vénérables tours d'un palais beaucoup plus ancien que

HISTOIRE DE CE QUI N'EST PAS AKl;l\l. \[)

relui de Djezzar, et les désignant du doigt à ses lieutenants, il leur dit :

— Loois IX nous a précédés ici ; Voilà 1»' palais que le héros de Damietteet de Mànsourab a habité, il y a cinq

cent cinquante ans ënfiron. C'est là qu'il attendait un vaisseau pout rentrer en France, après sa première captivité. Quelle glorieuse histoire, la nôtre ! Louis IX avait aussi rêvé la conquête de l'Orient. Depuis l'an 109.*), où la première croisade fut prèchée à Clermont en Auvergne par le pape Urbain VI, jusqu'en 1270, six lois les efforts de la France se sont tournés sur l'Orient. Le temps est venu de récolter la moisson semée par nos anciens et arrosée de leur sang. Joinville raconte que le Soudan accorda à Louis IX la permission de faire un pèlerinage de Saint-Jean-d'Acre à Jérusalem. Nous ferons le nôtre aussi, et tant pis pour les enfants de Voltaire qui nous blâmeront ! Un Bonaparte, mon aïeul , s'est courageusement battu pour le pape Clément VII, pendant le siège de Rome ; il ne sera pas dit que son petit-fils passe en Terre- Sainte sans visiter Jérusalem. Nous commencerons notre voyage par là ; ce sera notre première étape. Après, l'étoile des mages sera la nôtre ; elle nous conduira sur la grande route de l'Orient. Je crois à mon étoile plus que jamais (1).

Les jeunes lieutenants de Bonaparte ne pénétraient pas profondément la vaste pensée orientale de leur chef, mais ils l'auraient suivi au bout du monde, sans s'inquiéter du but, tant leur confiance donnée était grande. Bonaparte acheva d'exalter leur imagination en ajoutant ceci :

(1) Vidimus enimstellam ejus in oriente (Évangile de l'Epiphanie).

— Le lendemain de la bataille des Pyramides, vous vous en souvenez, nous sortîmes à cheval du Caire, Murât, Eugène, Kléber, Junot, Lannes, Desaix et moi ; la chaleur était excessive; vos uniformes de gros drap et vos chapeaux de lourd castor vous gênaient beaucoup, car il s'agissait de gravir jusqu'au sommet la pyramide de Chéops. Arrivés à mi-côte du monument, vous vous habillâtes, ou, pour mieux dire, vous vous déshabillâtes à la légère; il vous eût été impossible, disiez-vous, de monter plus haut avec vos équipements du nord. Nous fîmes une halte.

Desaix prit la parole et dit :

— Alexandre le Grand, Parménion, Ephestion, Clitus ont gravi, comme nous, cette pyramide, trois cent trente ans avant l'ère chrétienne. Les cuirasses et les casques macédoniens étaient bien plus lourds que nos uniformes, et je voudrais bien savoir s'ils se sont mis à la légère comme nous,

— Alors je dis à Desaix : Alexandre est monté beaucoup plus haut avec l'uniforme macédonien, il est arrivé sur l'Indus.

— N'ous ne monterons pas si haut, reprit Desaix.

— Pourquoi pas ? lui dis-je.

— £h bien! alors, ajouta-t-il, nous prendrons le costume de l'Indus.

— Certainement, nous le prendrons, dit Kléber; Alexandre le Grand était né dans un pays chaud ; s'il fût né à Strasbourg, comme moi, il n'aurait pas abordé l'Indus, avec le casque d'or et la cuirasse qu'il portait au siège d'Oxidraka...

— Aujourd'hui, mes amis, ajouta Bonaparte, je vous

■ISTOIftl D1 I i nu N*BSt PAS ahhivk. 21

remets en mémoire cet entretien de la pyramide pour tous engager à discuter, entre vous, la réforme <lu costume et de la coulure. Vous adopterez ce qui vous paraîtra convenable pour cette longue e1 ardente expédition : oe nous arrêtons pas au milieu de la pyramid* : allons jusqu'au sommet.

Dès ce moment, on déploya dans Saint-Jean-d'Àcre nue grande activité de préparatifs. Les soldats, initiés dans le secret de la nouvelle expédition, redoublaient d'ardeur et de travail, chacun dans la spécialité de sa profession première, pour hâter le moment d'un départ qui devait les lancer sur le chemin de l'inconnu indien. On rétablissait aussi avec beaucoup de soin les fortifications, démantelées par un long siège, car tous ne devaient pas suivre Bonaparte; quinze cents hommes, choisis parmi les moins jeunes et les moins alertes, furent réservés pour occuper Saint-Jean-d'Acre et la défendre contre toute attaque du côté de la terre ou de la mer. Les nouveaux costumes des soldats n'avaient aucun rapport avec les vêtements des Macédoniens; ils rappelaient l'Albanais et le Palicare. Chaque homme portait un léger manteau roulé, qui devait servir au passage des montagnes, et devait souvent aussi être utile dans les nuits humides des climats brûlants.

On attendait pour partir l'arrivée des chrétiens de la vallée du Liban et l'arrivée des chrétiens de la division que Desaix ramenait de la haute Egypte. Ces deux renforts furent accueillis avec une joie égale. Denon accompagnait Desaix et apportait avec lui son trésor d'antiquités égyptiennes.

— Mon cher Denon . lui dit Bonaparte , votre travail

est niagnitiqut\ mais je vais vous conduire dans un pays où vous trouverez mieux <jue 'IVntyris et Luxor.

Desaix manifesta seul un peu d'hésitation, ou du moins quelque scrupule; il voulait savoir si le Directoire approuvait 1» xprdition nouvelle. Bonaparte le prit à part et lui dit :

— Le Directoire me traite comme le sénat de Cartilage traitait Annibal. Le Directoire ne m'enverrait ni un soldat, ni un vaisseau. Si Annibal, au lieu de se trouver à Tarente, ayant devant lui la Sicile ou la Grèce, se fut trouvé comme moi aux portes du monde indien, il ne serait pas allé mourir stupidement chez Prusias, roi de Bythinie, auquel il avait demandé l'hospitalité du proscrit. L'Europe est vieille ; la terre orientale est toujours jeune: la gloire est partout : allons donner à la France le département du soleil. Le Directoire nous tressera des couronnes quand nous aurons réussi.

L'austère Desaix lit un signe d'adhésion et dit à Bonaparte :

— Tu commandes en chef , je t'obéis. J'ai même déjà trop raisonné.

Le lendemain , l'armée française forte de vingt mille hommes et approvisionnée de toute sorte de munitions et de vivres, se mit en marche pour Jérusalem; les fanfares envoyaient l'air triomphal de la Caravane de Grétry, aux échos des montagnes du Garizim et du Carmel. On s'arrêta quelque temps à Samarie, où expire la dernière 'crête du Carmel, et à Emmaùs, immortalisé par tous les peintres immortels. On franchit ensuite les derniers sommets qui séparent l'antique Nicopolis de Jérusalem, et au lever du soleil, Bonaparte salua, en s'inclinant, la

■ I8T0IE1 i»i < i <.'t • l'*|1 9 à* \ i: 1. 1 v i . ||

ville sainte qui se révélait à l'horizon. AaaaHôl \t> nu .1,soldats de Godefroj et de Louis IX crièrent Jérusalem ! comme leurs aïeux, 'it présentèrent les armes ;■ la coupoledii Saint-Sépulcre et à la cime lointaine du Golgotha !

^'expédition venait d'être bénie à Jérusalem; le saint éperon de Godefroy avait touché le cheval de Bonaparte; on quittait les vestiges des croisades ; on suivait les traces d'Alexandre, qui, lui aussi, s'était incliné devant Jérusalem.

Enrichis par les immenses trésors de Djezzar, pacha de Saint-Jean-d'Acre, nos soldats, en arrivant à Damas, achetèrent des armes superbes , dont cette ville est l'arsenal éternel. Murât et Junot éprouvèrent la joie d'Achille à Scyros, et ajoutèrent à leurs panoplies de voyage ces sabres recourbés qui coupent en deux tronçons le coussin de soie et la lance de 1er.

Les habitants de Damas, ravis de la générosité d'une qui pouvait tout prendre, et qui achetait tout, accompagnèrent Bonaparte jusque sur le chemin pavé qui mène à Éphèse. sous des Toutes d'arbres et de fleurs. D'Ephèse. où l'ann posa, Bonaparte partit, avec

Desaix, Denon et quelques cavaliers, pour saluer le no-

-2Ï LES NUITS D'OIUENT.

ble cadavre de Palmyre. A la vue de cette plaine silencieuse qui fut la bruyante cité de Zénobie, Bonaparte dit à Desaix :

— 11 est triste de penser qu'on s'étouffe dans nos villes d'Europe, où le peuple s'insurge pour demander de l'air et du soleil, et qu'il y a ici assez de pierres oisives pour bâtir un Paris neuf dans un pays délicieux! Nous repeuplerons ce néant.

L'armée traversa ensuite l'Euphrate, prèsde Circesium, et entra sur la terre de Mésopotamie. Ninive se révéla bientôt avec ses collines de ruines et sa désolation solennelle. Toutes les fois qu'on arrivait sur un terrain auguste , immortalisé par la Bible ou l'histoire , Bonaparte dictait à Berthier une page qui , soudainement imprimée et distribuée aux soldats comme un chant de leur poëme, leur apprenait les choses accomplies autrefois sur les mêmes lieux. Devant Ninive, l'armée fut attendrie en lisant, au bas de l'ordre du jour héroïque, la citation de la prophétie de Jonas : Encore quarante jours , et Ninive sera détruite ! De Ninive, on se mit en marche pour Arbelles, et là, nos soldats saluèrent avec enthousiasme le champ de bataille d'Alexandre et de Darius.

On descendit en Assyrie , et on suivit les rives de l'Euphrate jusqu'aux ruines de Babylone. Depuis le départ de Jérusalem, on n'avait que des haltes d'un jour et d'une nuit ; on s'arrêta trois jours entre le Tigre et l'Euphrate, pour visiter religieusement les antiques domaines de Sémiramis. Le bulletin dicté à Berthier avait pour épigraphe ce verset de la Bible : Super flumina Baby louis, sedimus...

A la veillée, Bonaparte, Murât, Junot, Desaix et De-

il I v i mi: i i»i CI QUI \ I s i p \ | ARRITI.

non étaient assis sous la même tente, ouverte aux brises de l'Euphrate, el Murai , obéissant à un signe de Junol . secoua sa belle chevelure comme un lion sa crinière, et dit à Bonaparte :

— Général, nous traversons, depuis longfc iu|'s, des pays où l'on s'est beaucoup battu, et nous n'y trouvons rien pour nous. Notre armée est une simple caravane; nous œ sommes plus des soldats, mais des voyageurs. Que sont devenus les iils de ces pères qui se battaient si bien ici ?

— Mon cher Murât, dit Bonaparte, prenez patience; vos armes de Damas vous serviront. Les voyageurs redeviendront soldats.

— C'est qu'il est cruel, dit Junot, de suivre les traces d'Alexandre et de ne pas trouver l'ombre d'un Darius. Quand on m'a annoncé Arbelles, j'ai mis la main sur la poignée de mon sabre> car il semble impossible de traverser Arbelles sans exécuter une charge de cavalerie, au moins.

— Mes amis, dit Bonaparte, nous avons suivi depuis Damas, Alexandre le Grand, mais nous ne sommes pas arrivés à ses colonnes d'Hercule.

— Mais s'il est mort à Babylone, là où nous sommes arrivés! dit Junot.

— Oui, reprit Bonaparte, il est mort à Babylone, mais au retour. Aous le suivons dans sa campagne, dans les vieux royaumes de Taxile et de Porus.

— Ces gens-là, dit Murât, m'ont encore bien l'air de ne pas avoir laissé d'enfants, comme Darius.

— Demandez à Denon, ajouta Bonaparte. Denon, vous avez la parole sur Alexandre.

— Taxile et Porus ont laissé au contraire d'innombrables enfants, dit Denon; autrefois leurs pays s'appelaient les Oxidraques. les Ossadiens, les Sibes, les Cathéens. les As^acéniens; aujourd'hui, c'est l'Afghanistan, le Caboul, le Penjaub, le royaume de Lahore. Tous ces pays de Taxile et de Porus sont plus peuplés qu'autrefois : les hommes y sont braves et forts.

— Ah ! tant mieux ! dit Junot.

— Et si nous allons, poursuivit Denon, jusqu'à la limite appelée les douze autels d'Alexandre, je crois qu'il faudra guerroyer, comme sous Taxile et Porus.

— A la bonne heure i dit Junot, maintenant, je voudrais savoir pourquoi Alexandre s'est arrêté à ses douze autels ?

— Ce fut le grand désespoir de ce jeune héros, reprit Denon ; il paraît que ses soldats refusèrent d'aller plus loin. A coup sûr ce n'est pas lui qui s'est arrêté volontairement aux limites de son beau rêve oriental". Il avait trente-deux ans; il était ambitieux; il devinait le Bengale et les îles de l'Océan de l'Inde; son ardente imagination soupçonnait l'existence d'un monde nouveau dont il voulait être le conquérant et le roi. Il regardait avec mépris la maigre péninsule italique, le Péloponèse étroit, les pâles rivages de l'Euxin, il entrevoyait l'Asie Majeure, et pour un côté du globe il devançait Christophe Colomb. Ce qui manquait à Alexandre, c'était une armée digne de lui : il ne voulut pas survivre à l'extinction de son rêve: il tourna contre lui des mains violentes et mourut à Babylone comme Sardanapale, dans la flamme des orgies et des festins.

— Nous le suivrons, nous, dit Junot.

m i s r ni m i»i «I. mi N'EST pas art. ivr, 27

Bonaparte remercia lundi d'une flatteries bien à • •t. lui serrant l;i main, il lui «lit :

— Si Alexandre avait eu les soldats el les générant des Pyramides el du Thabbr, il changeait la face du monde bt ne laissait rien à faire <!<' grand après lui. Ses llaoédoniens étaient d'assez boris soldats contre les Per* ses efféminés. Alexandre^ n'en déplaise à Denon, tourna un jour st-s regarda du côté de l'Italie; c'était au temps du consulat de Papirlus Cursor: mais il changea bientôt d'idée, el comprit que Darius était plus facile à vaincre que ce consul romain.

Denon persista dans son opinion et ajouta :

— Jugez-en par vous-même, général Bonaparte; vous avez fait une brillante campagne en Italie; vous avez ennobli par vos victoires quelques noms de la géographie vulgaire de la carte bourgeoise; vous avez passé des fleuves lombards, que cent généraux, nos compatriotes, ont passés : eh bien ! votre gloire orientale éclipse déjà vos rayons d'Occident. Le Nil, les Pyramides, le Mont- Thabor, vous donnent une auréole antique et sainte, et font du héros un demi-dieu. Et maintenant voyez ce qui vous attend sur la terre indienne ! que sont les ruisseaux de l'Italie auprès de l'Indus et du Gange ! que sont Venise et son Adriatique auprès de Calcutta et de son Océan ! voilà ce qu'Alexandre avait compris, ce qu'il a rêvé, ce que vous acomplirez vous seul t

— Seul. . . avec mon armée, dit Bonaparte en souriant, et j'adopte votre opinion.

C'est avec ces sortes d'entretien qu'on occupait les loisirs des étapes. Une foule de soldats et de jeunes officiers entouraient, dans ces occasions, la tente du général, ils

écoutaient religieusement, et rien ensuite n'était perdu pour l'armée de tout ee qu'avaient dit Bonaparte et ses lieutenants.

Le quatrième jour, avant le lever du soleil, les moines catholiques du Mont-Liban célébraient l'office divin sur les ruines du temple de Bélus, et l'armée se remit en marche, et se dirigea vers Suze.

Alexandre avait, en partant de Suze, longé le fleuve Eulœus, jusqu'au lac de Chaldée. Le roi de Macédoine se connaissait en chemins ; il savait profiter de tous les accidents du sol, pour ne pas fatiguer son armée, et à force d'intelligence, il devinait toujours le sentier favorable, en abordant une terre inconnue. Aussi Bonaparte, qui possédait admirablement l'itinéraire d'Alexandre, n'hésita pas à prendre pour guide ce fleuve Eulœus, qui devait le conduire au golfe Persique, sur les limites de l'antique Chaldée. Ce voyage réjouit les soldats, qui goûtèrent ainsi, sans interruption, la fraîcheur des arbres et des eaux, et trouvèrent des campements délicieux. Denon ne manqua pas de faire remarquer sur cette route l'admirable limpidité des nuits et le ciel splendidement étoile qui avait révélé l'astronomie aux premiers pasteurs chaldéens.

Xénophon, en racontant avec tant de charme la retraite des Dix-Mille, parle de la joie délirante qui éclata parmi les Grecs, lorsque, après avoir traversé tant de pays barbares, et surtout les défilés formidables des Chalybes, ils découvrirent enfin la mer, du haut de la crête de ïèches et des montagnes de la Colchide. Il y a dans les armées intelligentes et voyageuses des traditions d'enthousiasme que la série des siècles ne peut interrompre.

HISTOIRE OE CE OUI n'f.ST PAS ARRIVÉ. 20

Ainsi, le 6* régiment de hussards, qui avait battu des mains devant les colosses de, Memnon, comme avaient fait, sous Dioclétien, les Homains de la 10" Légion de Mutius, ce brave 6*, se trouvant à l'avant-garde sur la route de l'Inde, salua d'un immense cri de joie le golfe Persique, comme avaient fait les soldats de Xénophon en découvrant l'Euxin.

A ce cri, Junot, avec son escadron de dromadaires de Syrie, Murât, avec ses cavaliers, gravirent la dernière colline du cours de l'Eulœus; toute l'armée suivit, et vingt mille voix saluèrent la splendide nappe d'azur et d'or qui étincelait à l'horizon comme le miroir des cieux indiens.

Bonaparte, entouré de ses lieutenants, leur dit avec une émotion toute nouvelle :

— Mes amis, voilà le chemin du Mahbar et du Mysore; là, depuis trente ans, des cris de détresse montent vers la France et le bruit de nos discordes civiles les a étouffés. Les colonies et les principes ont péri. A gauche, nous avons les antiques royaumes de Taxile et de Porus. Yis-à-vis est le port auquel Alexandre adonné son nom. Sur nous luit un soleil qui a fait éclore les grandes civilisations du Carnatic et de Java, les aïeules de l'Egypte et de la Grèce ! Voilà devant vous le berceau de la sagesse du monde, et la France, qui depuis cinq siècles a ouvert six fois les portes de l'Orient, la France a mérité de conquérir ces plaines, ces archipels, ces océans, ces golfes, où la civilisation s'est éteinte, où le soleil seul a conservé sa lumière, où la vie partout va reparaître, au souffle arrivé de l'Occident.

Toute l'armée comprit alors la grande mission dont

elle était chargée, et il fut évident pour chacun, le sens de cette mémorable parole, prononcée devant Saint- Jeand'Acre : Le sort du monde est dans cette tour!

On se remit aussitôt en marche, avec une ardeur que la proximité du but semblait accroître, et après de nouvelles fatigues héroïquement subies, on arriva un soir à l'ancien port d'Apostona, devant l'île d'Alexandre.

Ce lieu était à peu près désert; quelques maisons et des cabanes éparses fixèrent d'abord les regards ; mais les soldats d'avant-garde, en examinant le port, découvrirent avec une surprise sans pareille, un drapeau tricolore qui s'élevait au milieu des antennes de quelques barques de pêcheurs. On apporta tout de suite cette curieuse nouvelle à Bonaparte, qui ne manifesta aucun étonnement, comme s'il eût attendu une pareille rencontre. En effet, il n'y avait là rien d'extraordinaire. Les mers indiennes voyaient passer, à cette époque, beaucoup de corsaires français qui prenaient toujours leurs relâches loin des possessions ennemies. C'était donc un corsaire compatriote, abrité dans le port désert d'Apostona.

Un instant après le doute s'éclaircissait.

Trois jeunes marins, dont l'attitude exprimait une stupéfaction sans égale, marchèrent vers l'avant-garde, et la saluèrent dans une langue qui fut comprise de tous. On s'embrassa d'abord, en attendant de se connaître, et le nom de Bonaparte ayant été prononcé, les trois marins poussèrent un cri de joie, et celui qui paraissait le chef s'écria :

— ]>ous l'attendions ! nous l'attendions tous, et depuis longtemps î Je savais bien moi qu'il arriverait ! Où est-

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