HISTOIRE DE CE QUI NEST PAS ARRIVÉ
il, montrez-le moi ; j'ai beaucoup de choses à lui flire.
.Nous arrivons de là-bas.
Et il montrait l'horizon du Malabar.
( Mi conduisit le corsaire à Bonaparte, qui lui lit un accueil très-affable et lui demanda des renseignements sur la situation du Bengale,
— Ah ! mon général, dit le marin, les affaires ne vont pas très-bien. Pourquoi n'êtes-vous pas venu quand le bailli de Suffren a demandé à Versailles des secours, au nom de Typpoo-Saïb ? On dit que vous vous êtes amusés à faire des révolutions; c'est ici qu'il fallait venir en faire, des révolutions ! Enfin, le mal est fait, n'en parlons plus. Nous avions pour nous, au Bengale, les Mahrattes; ils nous ont abandonnés. Que voulez -vous? les Mahrattes n'ont pas tort. On leur disait : Les Français vont venir, les Français vont venir, et les Français n'arrivaient pas. Ils faisaient des révolutions. Alors les Mahrattes n'ont plus voulu entendre parler de nous. H nous faut pourtant des alliés dans l'Inde. Où les prendre? Je crois que le sultan du Caboul ou le roi des Sikes pourraient aisément devenir nos auxiliaires. Ils ont de bons soldats, et, si nous les avions avec nous, nous ne regretterions pas les Mahrattes, et nos anciens alliés du Décan.
Bonaparte remercia le corsaire et lui dit :
— Nous aurons beaucoup de choses à vous demander ; mais ce que vous venez de m'apprendre m'intéresse. Restez auprès de moi.
Junot secoua la tête et dit à Bonaparte :
— Si Taxile et Porus veulent être de nos amis, avec qui nous battrons-nous ?
Bonaparte étendit la main droite vers Junot, et lui fit faire le mouvement qui veut dire : Attendez !
En arrivant à Tarse, Alexandre le Grand, haletant de sueur et de fatigue, se précipita dans les eaux glacées du Cydnus, et cette imprudence lui aurait coûté la vie, sans le breuvage sauveur que son médecin Philippe lui donna. Le roi de Macédoine ne courut pas le même danger devant l'île Persique, qui porte le nom de Bains d'Alexandre. Les mers des belles zones ne blessent pas les héros et les soldats avec des pleurésies, comme les eaux du Cydnus; elles donnent au contraire cette vigueur bitumineuse, si favorable dans les longues expéditions. En chauffant la mer pour les voyageurs et les soldats, en prodiguant les bains tièdes autour des continents et des presqu'îles de l'Asie, Dieu a montré sa prédilection pour le grand Orient, et semble inviter l'homme aux merveilleux pèlerinages qui doivent fonder ou reconstruire les civilisations dans les pays du soleil. Les peuples qui ont méconnu cette attention de la Providence, et qui ont étourdîment bâti des villes au bord des mers polaires ou sur des fleuves glacés, reconnaissent, tût ou tard, leurs fautes stupides; alors les potentats septentrionaux font des rêves de soleil et de bains tièdes, s'agitent fiévreusement sur leurs couches de neige et cherchent des prétextes impossibles pour
HISTOIRE DE ci: QUI k'bST PAS m.i; ivi. '.\Z
tracasser les peuples sages <lu Midi, qui ont refusé de se chausser de givre, de se vêtir de peaux de monstre et de se coiffer de glaç «s.
Sans avoir lu L'histoire d'Alexandre, les soldats de Bonaparte savourèrent, le premier soir, les délices des bains macédoniens, el remercièrent la Providence, qui avait allongé le Bengale entre deux Thermes hygiéniques, ornés de perles et de corail, et chauffés gratuitement par le soleil. Dioclétien, Titus, Antonin Garacalla, ces trois illustres baigneurs du peuple romain, n'ont jamais égalé, avec leurs magnificences de marbres et de mosaïques, les Thermes du Neptune indien.
Bonaparte, qui savait par cœur l'histoire d'Alexandre, se rappela naturellement alors l'anecdote de Philippe, devant les bains macédoniens, et appelant Desgenettes :
— Mon cher docteur, lui dit-il, tâchez de vous mettre d'accord avec Denon. 11 s'agit d'un trait médical d'histoire. Nos soldats, à leur première halte au bord de la mer , viennent d'imiter les guerriers d'Alexandre. Y a-t-il quelque danger pour cette armée de tritons ?
— Aucun, général, dit Desgenettes; si Alexandre le Grand ne se fût baigné que dans le golfe Persique, il n'aurait pas gagné sa fameuse fluxion de poitrine, dont parlent tous les historiens .
— Un héros qui prend une fluxion de poitrine ! dit Bonaparte : c'est humiliant !
— Un héros, reprit Desgenettes, est un homme qui craint les bains glacés, quand il est couvert de sueur. Jean Bart est mort d'une pleurésie.
— Bien! dit Denon, voilà un fait qui nous ramène à notre première discussion avec le général... Pourquoi.
docteur Desgenettes, la science a-t-elle fait si peu de progrès? Jean Bart meurt d'une pleurésie, sans pouvoir trouver un Philippe, et, vingt siècles avant Jean Bart, Philippe, docteur macédonien, guérissait Alexandre avec un breuvage ! . . . Quel était ce breuvage? Pourquoi a-t-on perdu la recette de ce breuvage qui mettait un malade sur pied, et subitement?
— Ah ! dit Desgenettes, l'histoire n'a pas donné la recette de ce médicament.
— L'histoire est bien coupable, reprit Denon; toutes les victoires d'Alexandre ne valent pas ce breuvage, qui guérit une fluxion de poitrine en un clin d'œil. Xous connaissons la recette pour faire une phalange macédonienne, voilà tout; j'aimerais mieux l'autre. Les médecins sont bien coupables de ne pas nous l'avoir transmise, de faculté en faculté, par tradition.
— Mais, docteur Desgenettes, dit Bonaparte, Denon n'ajoute pas qu'il a découvert, lui, ce fameux remède de la faculté macédonienne contre les fluxions de poitrine.
— Ah ! voyons î dit le médecin ; je suis tout disposé à vous applaudir, mon cher confrère Denon.
— Je ne voulais pas le confier à un médecin, dit Denon, mais puisque le général l'ordonne, j'obéis... Tous les puissants remèdes viennent de l'Inde. Le breuvage qui guérit Alexandre était un remède indien, une infusion d'ijapana.
— Il a raison ! s'écria Desgenettes ; c'est Yyapana qui a guéri le roi de Macédoine! Diynns es intrare ! Justement nous voici dans le pays de Yijapana; il faut en envoyer une cargaison en France. Il est déplorable qu'il
HISTOIRE 1-1 ( ! QUI N'r.ST pas ARRIVÉ. 35
n'y ait pas une feuille d'yapaflû dans un herbier pharmaceutique de Paria !
— Si cela est adopte* à l'unanimité, dit Bonaparte, ferons imprimer, à nos frais,à Lahore, une édition de Quinte Curca, avec un chapitre nouveau sur le remède de Philippe. Denon doua écrira i eia en bon latin.
— Allons eu Lahore d'abord, «lit Denon.
— levais vous m préparer le chemin, dit lïonaparte. Le jour était à sa lin: niais la nuit avec ses grandes
constellations, semblait devoir continuer le jour en l'absence du soleil. Bonaparte monta à cheval, escorté de Murât, de Desaix et de quelques hussards du 6e, pour reconnaître le terrain sur l'extrême rive du golfe Persique. On devait, disait-on, se remettre en marche le lendemain, trois heures avant le jour.
La veillée du bivouac fut très-joyeuse; les soldats ne regrettaient pas la terre d'Egypte comme les anciens Hébreux : ils désiraient la terre inconnue, et bâtissaient déjà des châteaux en Inde, sur toute la ligne des régiments.
Parmi tant de groupes où l'entretien du soir était fort animé, on en remarquait un beaucoup plus nombreux en auditeurs; on y faisait de l'histoire contemporaine, et ceux qui écoutaient gardaient les récits soigneusement dans leur mémoire, pour les transmettre à leurs camarades le lendemain.
Le corsaire français et le sergent Lamanon donnaient, sans le savoir, une curieuse leçon d'histoire aux soldats, sur le bord de ce golfe, qui est la première vague de l'Océan indien.
— Moi, disait le corsaire, je connais mieux que per-
36 les nuits d'oribnt.
sonne toute cette histoire; je navigue en mer indienne,
depuis quatorze ans : j'ai quitté Paris en 1785.
— Ah ! tu os Parisien ! dit Lamanon.
— Eh ! oui, je suis Parisien, puisque je m'appelle Honoré Lefebvre, dit le corsaire !
— C'est juste! fit Lamanon Voyons, continue.
— Jeté disais donc, Lamanon, qi>3ce serait ta faute, si un jour les Anglais venaient à s'emparer des Indes.
— Ma faute ! s'écria le sergent.
— Je veux dire la faute de Paris, continua le corsaire. Heureusement Bonaparte arrive tout juste assez à temps pour réparer toutes vos sottises : car, une chose certaine, c'est celle-ci. Lamanon écoute. Si les Anglais viennent un jour à s'emparer de l'Inde, le diable ne la leur arracherait pas. Aujourd'hui, on peut encore lutter avec eux, quoique ce soit déjà un peu tard. Ah ! si nos six ambassadeurs avaient réussi !
— Tu as envoyé six ambassadeurs, toi! demanda Lamanon .
— xUlons donc! reprit le corsaire; c'est Typpoo-Saïb qui les a envoyés à Louis XVI, par trois routes différentes en 1787; un seul arriva, les autres restèrent en chemin.
— Un suffisait, dit Lamanon; que fit-il?
— Il ne fit rien; est-ce qu'on peut parler colonies dans Paris? Il y a toujours des philosophes, des avocats, des poètes, des rêveurs qui inventent des mots creux, et qui étouffent les bonnes choses ! Cependant ce pauvre ambassadeur, recommandé par M. Léger, notre commissaire français dans l'Inde, fut présenté à Louis XVI par le ministre Bertrand de Molle-ville. Le roi reçut très-bien
BISTOIEE DE CI ç'n n'iat PAi \i;i;ivf. 37
l'ambassadeur de Typpoo, et il s'entretint quatre heures
avec lui.
— I.i après? <lit LuiKiimii.
— Eh bien ! après, ?ow commençâtes une révolution pour faire les affairée de l'Anglais dans l'Inde. .Nous, \(\^ réduits à dos seules ressousces, qous avons soutenu Typpoo-Saïb. Mais voyez ce qu'on aurait pu gagner si Paris eût envoyé des secours! avec ?ingt-cinq mille Indiens et mille Français, Typpoo-Saïh a obtenu des avanlagesà Bedmor etàBangalor, contre le général Barris, le brigadier-général Mathews, et le marquis de Weslleslej (^Wellington). Si le sultan de Mysore avait en 1rs vingt mille hommes qu'il demandait à Louis XVI, et que Bonaparte lui apporte un peu tard, peut-être l'Inde sérail française aujourd'hui, en 1790 !
— Elle le sera, dit Lamanon.
— Elle le serait, reprit le corsaire; le présent est plus sur que l'avenir.
— Mais nous n'avons pas perdu notre temps là-bas, dit Lamanon.
— Où ? demanda Honoré Lefebvre.
— En Europe.
— Et qu'avez- vous fait en Europe?
— Nous avons battu les Allemands et les Russes.
— A quoi cela vous a-t-il servi ?
— A ne pas être battus; c'est beaucoup, dit Lamanon.
— Ce n'est rien, reprit le corsaire; à quoi (fia sert-il de battredes Russes ? Que voulez-vous faire de la Russie ? Je ne la prendrais pas si on me la donnait. Je suis né à Paris rue des Filles-Dieu... Connais-tu cette rue, Lamanon ?
38 i*bs nuits d'orient,
— Rue des Filles-Dieu ? dit Lamanon en regardant les étoiles, je n'en ai jamais entendu parler.
— C'est u::e rue, poursuivit Lefebvre, qui commence à la rue Saint-Denis, près la porte, et aboutit, je crois, à la rue Bourbon-Villeneuve.
— Ah! j'y suis ! dit Lamanon.
— Tant pis pour toi, si tu y étais ! reprit Lefebvre; c'est une rue étroite comme ma main; je n'ai jamais pu y passer tout seul de front. Il y aurait un ruisseau, s'il y a avait de la place pour lui; il y aurait de la lumière, si le soleil pouvait y mettre le nez; il y aurait de l'air, si les deux côtés de la rue ne s'embrassaient pas. J'ai quitté la rue des Filles -Dieu pour venir respirer dans l'Inde : eh bien ! s'il fallait choisir par force, j'aimerais encore mieux ma rue natale qu'un palais à Saint-Pétersbourg. Voyez les Anglais, comme ils sont fins, eux! ils ont beaucoup de rues des Filles-Dieu, en Angleterre; je crois même que l'Angleterre n'est qu'une rue des Filles-Dieu, sans lumière, sans vie, sans soleil : eh bien ! ils ne vont pas perdre leur temps à battre les Russes; ils songent à créer la nouvelle Angleterre du soleil, et grande comme la moitié du monde ! Ils veulent avoir un Londres à Calcutta, ils sont ennuyés des ténèbres, ils veulent le jour; ils sont dégoûtés de la chasse au renard, ils veulent chasser le tigre; ils sont fatigués du cheval, ils veulent s'asseoir sur l'éléphant; ils sont aveuglés des brouillards de la Tamise, ils veulent ouvrir les yeux dans les rayons du Gange; et si le îempart du Mysore s'écroule, tous leurs beaux rêves seront réalisés, et ils laisseront les Russes se morfondre avec les ours blancs, dans les glacières de la Neva.
in s rOIBI Dl • i "il W'iST PAS mu; I vi . 39
Par malheur pour Les Anglais, dit Lamanon, nous
avons pria Saint-Jean-d'Acre.
là par bonheur pour uous, poursuivit le corsaire
Honoré Lefebvre; si voua n'eussiez pas pria SainWeand'Acre, nous étions perdus pour jamais, nous, dans
l'Inde.
Je t'apprends, dit Lamanon d'un ton comiquement
fier, que c'est moi qui ai fait prendre Saint-Jean-d'Acre.
— C'est vrai I c'est vrai ! dirent plusieurs voix de soldats auditeurs.
Comment î c'est toi î s'écria Lefebvre en levant
les bras.
Le général Bonaparte m'a prouvé mathématiquement que c'était moi, et je n'ai pas voulu le contrarier.
Et quel gracie avais-tu avant la prise de Saint-Jeand'Acre? demanda Lefebvre.
— J'étais sergent.
— Et tu n'es pas officier ! 11 n'y a donc pas eu de promotion !
— Ecoute, Lefebvre, dit Lamanon; le général Bonaparte m'a demandé de choisir ma récompense... Tu sauras que dans notre famille Lamanon, rue Perpignan, à Paris, nous sommes tous professeurs de mathématiques, de père en fils, depuis deux siècles... Or, j'ai tout de suite fait un calcul de proportion; si j'ai un peu pris Saint-Jean-d'Acre, me suis-je dit, comme ils le soutiennent.tous, cela mérite une récompense solide; cela vaut mieux, qu'une épaulette. Une ville vaut une ville; et puisque nous partons pour empoigner les Indes, si le général Bonaparte vient à prendre quelque petite ville de qualité inférieure, je la lui demanderai comme récompense.
10 i i:s m'its d'orient.
Une ville comme Saint-Denis ou Melun me suffira : je L'administrerai en qualité de bailli, et j'enseignerai les mathématiques aux citoyens indiens, mes administres... Je
chercherai la récompense, ai-je répondu au général Bonaparte. Il m'a dit alors : Je te donne trois mois de réflexion. — Je les prends, lui ai-je répliqué ; et me voilà encore sergent.
— Tu feras ton chemin, je le vois, dit le corsaire; je te vois d'ici gouverneur de Columbo ou de Matura, ou de >'ellore Sattarah, ou de Trivanderum...
— Ces villes sont-elles comme Saint-Denis ou Melun ? demanda Lamanon.
— Allons donc ! dit Lefebvre dans un éclat de rire ; on pêche des anguilles à Melun, et à. Trivanderum, par exemple, on pêche du corail et des perles, dans un golfe couleur d'indigo.
— Très-bien! cela me va, dit le sergent; je retiendrai ce nom .
— Et tu nous donneras de bonnes places de pêcheurs, sergent? crièrent plusieurs voix de soldats.
— Oui, oui, camarades, s'écria Lamanon en étendant les bras sur l'escouade; oui, je vous promets de bonnes matelotes de perles et de corail.
— Vive le bailli de Trivanderum ! crièrent les soldats. Le sergent se leva et s'inclina*
— Attendez, camarades, ajouta- t-il en reprenant sa place, attendez, nous ne sommes pas au bout... Voyons! réponds-nous franchement, capitaine Honoré Lefebvre, on nous a beaucoup parlé, sur la route, des veuves de Malabar... En as-tu vu, de ces veuves, toi?
— J'en ai vu mille.
■ IST0IR1 "i l
— Qui se brûlaient vives ' ajouta Lamanon,
— Qui se mariaient vives, reprit LeJeJwe; j'en ai épousé une, moi !
— Tu L'as épousée, pour rire .'
— Non, pour pleurer, oommeon épouse;) Londres, à Paris, à Kelun, partout. Une superbe Bengali, grande comme moi, ayec des cheveux noirs qui n'en finissant pas, efj des yeux de velours fendus en amande, e) qui
vous parlent la langue de tous les pays ■
— Alors, dii Lamanon, c'est donc un conte, cette histoire des veuves qui se brûlent ?
— Non, c'est très-vrai; niais il y a toujours «lu faux dans le vrai. Ainsi nous livrâmes, un jour, un combat à Bangalor ; quatre cents Indiens, tous mariés, furent tués: tu comprends qu'il était impossible de faire brûler quatre centi s, à Bangalor surtout, pays où il n'y a pas une bûche de bois. Cependant quelques-unes se brûlèrent mal, par excès d'amour-propre; les autres firent semblant de chercher des cotrets, rencontrèrent des Français et se marièrent au premier état civil venu. Je suis de cette fournée, moi ; les enfants de ces races croisées sont superbes : je ne vous parle pas des miens, ce sont les plus beaux.
— Ah ! tu es père de famille ? demanda Lamanon.
— Nous sommes tous pères de famille là-bas, et vous Le serez aussi, vous autres, après trois otl quatre victoires de Bonaparte. L'avenir des Indes est là. 11 faut croi-
les races pour rajeunir le monde: il faut marier le Nord avec le Midi, la lune avec le soleil. Si nous continuons à nous marier entre nous, entre voisins et voisines, nous serons bientôt un peuple de crétins; c'est iné-
l2 LES NUITS D'ORIENT.
vitable. L'expédition de Bonaparte dans l'Inde est un mariage. Quand personne ici ne se battra plus, tout le monde se mariera.
— Mais toutes ces veuves indiennes, demanda le sergent, ne sont pas de notre religion ?
— Bah ! dit Lefebvre, les femmes embrassent toujours la religion de leurs maris. La mienne adorait Siva, Indra, Brama, Rama, elle adorait tout ; elle n'adore plus rien. Un missionnaire l'a baptisée à Madras; elle est dévote comme une Espagnole, et elle enseigne le Credo à ses petits enfants.
— Ah ! dit Lamanon, que Bonaparte a bien fait de conduire dans l'Inde les moines catholiques du Mont-Liban ! Voilà une idée !
— Bonaparte connaît toujours la raison de ce qu'il fait, reprit Lefebvre, fions-nous à lui : il veut fonder une idée française et chrétienne. Nous l'aiderons tous.
Un roulement de tambour suspendit les entretiens de la veillée. On allait se remettre en marche à la faveur d'une nuit fraîche et pleine d'étoiles. Au retour de sa promenade, Bonaparte avait décidé que l'armée se reposerait dans les oasis , pendant les heures brûlantes du jour , et qu'elle marcherait pendant la moitié de la nuit.
Le corsaire Honoré Lefebvre était appelé au quartier général.
— Adieu ! dit -il à Lamanon. j'ai laissé le commandement de ma felouque à mon second; je me débarque, moi. Assez de courses en mer.
— Je t'attends à Tri Comment appelles-tu ma
ville? dit Lamanon, en serrant les mains de Lefebvre.
niSTOIRI fi <r <mi ni ^ i pas utiiivi':. 'i -
— Trivanderuui, reprit V dre; il 7 aura beau-
coup dç veuves, <]u;m.i noua arriverons arec Bonaparte à cette pointe «lu Malabar, al pas me de cei veuves ne se brûlera.
Avant do raconter les faits historiques d'un»' expédition , qui continue et achève, après vingt siècles, la pensée d'Alexandre le Grand, nous avons d'abord voulu donner une idée de la marche de nos soldats depuis Saint-Jean-d'Acre jusqu'au premier porl d'Alexandre dans le golfe Persique. Maintenant nous laisserons l'armée suivre sa route jusqu'au port auquel le roi de Macédoine a donné son nom, en arrivant sur les frontières de l'Indo- Scythie, dans l'ancienne mer Erythrée. >"ous retrouverons Bonaparte et ses soldats sur une terre où vont s'accomplir les grandes choses rêvées devant Saint- Jean-d'Acre; mais notre liberté d'historien nous permet de quitter un moment ce champ de bataille, tout près des'embraser aux feux de notre artillerie, et de nous transporter au centre du Paris de 1799.
Le théâtre du Grand-Opéra est en fête. On y joue Adrien, de Méhul : le succès monte aux nues ; tous les connaisseurs et les critiques s'accordent pour dire qu'Adrien est le chef-d'œuvre des -rands opéras, et qu'il traversera les siècles, toujours chanté, d'âge en âge, par les hautes-contre de la postérité. Adrien est monté avec
un luxe inouï, et le concours de tous les talents dramatiques du jour. Lainez, le grand Lainez, chevrote avec une énergie admirable le rôle d'Adrien; Dufresne joue le consul Flaminius ; Moreau joue Rutile, tribun militaire : Laforêt joue Cosroës, roi des Parthes. La célèbre Maillard chante le rôle de Sabine. Au ballet du 3e acte, Vestris, le dieu de la danse, exécute un pas de deux avec la citoyenne Gardel. Les citoyennes Glotilde, Saulnier, Gheyigny, Chameroy, Pérignon, complètent l'ensemble du ballet. Dans un entr'acte, on doit applaudir Rode et Garât.
Au foyer des artistes, Mallet-Dupan, citoyen de Genève : lepoëte Saint-Ange, qui traduit Ovide; Ducray-Duminil, le plus illustre des romanciers connus, et Clairval, chanteur au Théâtre-Italien, entourent Hoffmann, l'auteur du librettod'Ar/n^.
— Es-tu bien sûr qu'Adrien soit allé en guerre chez les Parthes, mon cher Hoffmann? demanda le poëte Saint -Ange.
— Sûr comme si je l'avais vu, dit Hoffmann, avec un bégaiement très-prolongé ; Adrien a fait la guerre partout.
. — Excepté chez Cosroës, roi des Parthes, dit Saint- Ange.
— Eh bien! repiit Hoffmann, de quoi te mêles-tu? Va traduire Ovide. Tu as écorché Pyrame et Thisbé, comme leur lion; tes vers sont durs comme des griffes. 11 n'y en a qu'un seul qui m'ait fait rire, celui-ci :
Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.
Cette dispute, fruit des mœurs de l'époque, fut sou-
HISTOIRE QE CE QUI H 'S8 i PAS II RIVl ,
dainemenl interrompue par L'entrée de mademoiselle Saulnier,
Q'était une superbe danseuse blonde, en costume transparent d'esclave parthe; elle perça lestement, avec coudes d'ivoire et L'envergure de sa gaze, Le bataillon sacré des poètes, des écrivains, des journalistes, et, s'emparant delà barre chorégraphique, elle dit :
— Pardon, citoyens, je me suis décrète* deux émis battements avant le troisième acte ; laissez-moi travailler.
— Vous avez une salle superbe ce soir, dit Mallet- Dupan, citoyen de Genève, en oiFrant des pralines à la jeune Parthe.
— Et encore ! dit la danseuse en lançant la pointe de son pied sur le front du journaliste, — et encore! le théâtre des Amis-des-Arts nous enlève quatre cents écus au moins avec sa pièce de ce soir.
— Quelle pièce? demanda Saint- Ange.
— Oui, je sais, dit le Genevois ; c'est un drame en cinq actes et envers, Y Auberge allemande ou le Traître démasqué.
— Yoilà. un titre ! dit la danseuse; si je n'étais pas de service, je n'aurais pas manqué cette auberge allemande. Au théâtre, il n'y a que deux choses que j'aime, les auberges et les traîtres. Si on ne les siffle pas ce soir j'irai les voir demain, avec mon ex-duc... Ce soir, nous sommes honorés, nous, de la présence du président du Directoire exécutif... Je lui dédie cette pirouette, au citoyen Siéyes.
— Ah! dit Saint-Ange, Siéyes est au théâtre?
— Il y est toujours, dit Hoffmann.
— Hoftmami, dit la danseuse, tu te feras fructidoriser !
'tb* LES NUITS D'ORIENT.
— Saint-Ange, ajouta Hoffmann, tu devrais profiter de la présence de Sic' y es, pour lui offrir un exemplaire de tes Métamorphoses d'Ovide,
— Bon! ajoute cela ! comme dit Racine, dans les Plaideurs, s'écria Saint-Ange.
— Il choisit bien son jour, dit la danseuse, pour décocher ses traits malins à Siéyes, on dit qu'il est d'une humeur épouvantable ; s'il ne me donne pas un applaudissement, j'accorde tous mes plus tendres sourires au parterre, au tiers état.
— Que lui est-il donc arrivé, au président de l'exécutif*/ demanda Mallet-Dupan.
— Tiens ! — dit la danseuse, un journaliste qui ne connaît pas la grande nouvelle du jour.
— Mais je ne suis journaliste que quatre fois par mois î dit Mallet-Dupan.
— Je savais la nouvelle à cinq heures, répliqua la danseuse; mon ci-devant me l'a apprise à mon petit lever.
— Eh bien ! voyons ! dites-nous la nouvelle ! chantèrent en chœur tous les écrivains du foyer.
— Ah çà ! me prenez -vous pour un Mercure ? reprit la danseuse... Tenez, adressez-vous à la source. Voilà deux exécutifs, les citoyens Lagarde et Moulin. . . Avec vos enfantillages, vous m'avez fait perdre quatre-vingt-quatre battements... Laissez-moi travailler.
Le foyer des artistes de l'Opéra était, à cette époque, fréquenté parles hommes sérieux, les penseurs graves et les orateurs politiques ; ils venaient chercher là un peu de distraction après les soucis du jour, et, comme ils le disaient eux-mêmes en style mythologique du Directoire,
HISTOIRE ÙÉ CE QUI k'e&Î »' ^s IRRITÉ. 47
ils Tenaient prier Terpsichore de leur faire oublier
Minerve jusqu'au lendemain.
Le lendemain, tous ces hommes graves reprenaient "Minerve, et les rouages du Directoire fonctionnaient très-bien.
Donc, en voyant entrer Lagarde et Moulin, les lettrés du foyer s'empressèrent autour d'eux pour demander si Souvaroff, vainqueur de Masséna, était entré en France par la frontière suisse, après une revanche de Zurich.
— Ah ! c'est plus grave ! dit Moulin.
— Beaucoup plus grave ! dit Lagarde.
Et ils saluèrent mademoiselle Sauinier, qui leur répondit par une arabesque.
— Comment ! dit Saint-Ange, plus grave qu'une défaite! mais qu'est-il donc arrivé?
— Une séance des plus orageuses, dit Lagarde.
— Oh ! nous sommes habitués aux séances orageuses depuis dix ans ; vous n'en faites pas d'autres, remarqua Mailet-Dupan.
— Celle-ci est plus orageuse que les autres, reprit Lagarde. On a donné lecture d'une dépêche qui annonce. . . devinez?,., qui annonce que le général Bonaparte va s'emparer des Indes.
— Eh bien! tant mieux, dirent les lettrés frivoles.
— Le cachemire se vendra au prix de l'indienne, dit la danseuse; ça m'arrange.
— Ah! vous prenez la chose ainsi, dit Moulin; vous ne voyez donc pas les conséquences? Les principes périssent !
— Mais les colonies ne périssent pas, dit Saint-Ange.
— Comprend-on cet excès d'audace, poursuivit Mou-
lin ; un général qui s'avise de prendre les Indes sans y être préalablement autorisé par le Directoire !
— Bon ! dit Mallet-Dupan, Moulin ne parle pas sérieusement.
— Tu vois juste, reprit Moulin; nous avons soutenu le général Bonaparte, Lagarde et moi. On nous a traités de réactionnaires. Le plus furieux, c'est Gohier.
— Ah ! parlez-nous de Gohier, dit le chœur des lettrés.
— Gohier a fait un discours superbe! ajouta Moulin.
— Etre suprême! s'écria comiquement Mallet : on fait donc encore des discours?
— Oui, c'est une mode anglaise que les émissaires- de Pitt et Cobourg ont fait naturaliser en France. A Londres, les discours sont innocents, le peuple ne les écoute pas; à Paris, il les écoute trop.
— Et qu'a dit Gohier dans son discours? demanda Mallet.
— Il a prouvé que le général Bonaparte n'a pas le droit de prendre les Indes ; que le général Bonaparte n'a pas le droit de dire que le sort du monde est dans la tour de Saint-Jean-d'Acre, le sort du monde étant exclusivement dans les mains du Directoire exécutif, et non ailleurs. (Yifs applaudissements. ) Xous n'avons pas applaudi, nous. Gohier a essayé ensuite de prouver que les Indes étaient un préjugé; qu'il n'y avait aucune espèce d'Inde; qu'il n'existait, sur la terre, que les frontières du Rhin. (Applaudissements prolongés.) Enfin, il fallait conclure...
— Ah! oui, voyons! Qu'a-t-il conclu? demanda le chœur.
— On n'a rien conclu, poursuivit Moulin: une pro-
BISTOIRI Dl PAS JKRIVÉ. 19
position a été faite; il s'agit d'envoyer deux commissaires à Madras, à Lahore, à Calcutta, à Bombay, pour arrêter Le généra] Bonaparte.
— Je ne voudrais pas être ces deux commissaires, remarqua Saint-Ange.
— Moi, poursuivit Moulin, j'ai proposé à Gohier.de se nommer lui-même commissaire, et d'aller arrêter Bonaparte à Ceylan. C'est si aisé !
— Et que dit Siéyes ? demanda Mallet.
— 11 attend.
— Oh ! lui, il attend toujours !
— Siéyes, reprit Moulin, est étourdi du coup; c'est une tuile de pagode qui lui tombe sur la tête. Siéyes prend des airs distraits ; il ouvre souvent son mouchoir et sa tabatière; il prise symétriquement; il a l'air de s'occuper beaucoup d'un rhume qu'il n'a pas. Bonaparte aux Indes! se dit-il dans un monologue; y a-t-il chance de succès? Si j'étais sûr de la réussite, je célébrerais aujourd'hui même l'entreprise: mais il y a un grand doute ; abstenons-nous, et soyons enrhumé.
— Ah! c'est un grand politique, Siéyes! dit 3Iallet; tout le monde connaît son procédé; persomie n'est dupe, et pourtant il réussit toujours, ce grand politique...
Le roi des Parthes, Cosroës, entra au foyer en fredonnant :
Je brave ta puissance, ennemi téméraire.
— Citoyen Laforêt, lui dit l'avertisseur, vous avez dix bonnes minutes.
— Bon î dit le roi des Parthes.
Je brave ta puissance, ennemi...
Citoyen Hoffmann, un savant m'a dit ce matin que mon costume n'était pas parthe.
— Ce savant est un imbécile, dit Hoffmann; jamais Parthe n'a été plus ressemblant que toi.
— Vous avez vu des Parthes, vous? demanda la danseuse.
— Il y en a deux au jardin des Plantes, empaillés et représentés au moment où ils décochent un trait mortel en fuyant.
— Je ne puis pas me mettre dans la bouche ce vers, dit Laforèt ;
Je brave ta puissance, ennemi...
Citoyen Hoffmann, n'aimeriez- vou; pas mieux me faire dire, comme dans Venceslas :
Tu braves ma puissance, ennemi....
Ça me gênerait moins.
— Mon siège est fait, répliqua le librettiste.
— Au reste, ajouta le roi des Parthes, cela m'est bien égal, ce soir. On fait un tapage d'enfer aux avant-scènes. Personne n'écoute; on ouvre et on ferme les portes de toutes les loges, sans ménager les serrures ; à chaque instant des députés entrent dans l'avant-scène de Siéyes, et lèvent les bras au plafond. Cela me rappelle le 13 vendémiaire ; je jouais Polyniee.
HISTOIRE DE CE O.IH N'EST i-as \i 'il
Une voix chevrotante retentit à L'extérieur, et Laine/, parut eu fredonnant :
Quel est donc l'ennemi qui brave ma colère?
— Ils bravent tous quelque chose dans les opéras t remarqua la danseuse en à parte.
— Citoyen Hoffmann, ditLainez, est-ce que l'empereur Adrien portait un casque dans sa chambre?
— Toujours, mon cherLainez, un Romain sans casque n'est pas un Romain.
— C'est égal, c'est bien gênant, lorsqu'on n'est pas Romain, ajouta le grand artiste ; quand je jouerai Adrien à Madras, je jouerai tête nue.
— A Madras 1 s'écria le chœur des lettrés • vous allez à Madras?
— Je viens de signer mon engagement...
— Et moi aussi, — dit Vestris, qui entrait sur la pointe d'une pirouette.
— Et moi aussi t dit la citoyenne Gardel, dans une attitude de Renommée.
— On me paie mon voyage, dit Lainez, et on me donne dix mille piastres par an, un bénéfice, vingt piastres de feux, trois mois de congé pour exploiter la banlieue de l'Inde.
— J'ai un engagement superbe aussi, moi ! dirent les autres artistes.
— Et vous venez tous de signer? demanda Hoffmann.
— Tous, à présent, dit Vestris : c'est le citoyen Sabatier de Cavaillon qui vient de s'improviser agent des
théâtres de l'Inde et qui engage tous les sujets. 11 paie les dédits.
— Mais on m'a oubliée! moi, dit la danseuse Sauluier; où est-il le citoyen Sabatier de Cavaillon? où perche-t-il en ce moment ?
— Vous le trouverez chez lui," demain, rue Sainte- Amie, 69, dit Vestris : il n'y a pas de temps à perdre. Toute la troupe italienne est déjà engagée. On veut faire une surprise au général Bonaparte. C'est une excellente idée, à ce que dit Sabatier de Cavaillon.
— Rien n'est plus vrai, dit le célèbre chanteur italien Clairval, qui rentrait au foyer en ce moment; j'ai signé le premier; nous partons dans huit jours. Troupe complète. Nous débutons à Madras par I Zingari in Fiera.
— Mais y a-t-il un théâtre à Madras? demanda Mallet.
— Il y a le terrain, dit Clairval; cela suffit dans les pays chauds. On peut jouer i Zingari sous une tente, entre deux coulisses de cocotiers. Ce sont des Bohémiens.
— Ma foi! dit Lainez, je ne suis pas fâché de m'éloigner un peu des discours du Directoire.
— C'est superbe! s'écria Clairval avec enthousiasme; nous sommes les missionnaires de l'art : nous allons naturaliser la grande musique chez les barbares; nous allons tout civiliser avec des cavatines ! Et ce n'est que le commencement d'une longue histoire; nous sommes l'avant-garde, nous ; Bonaparte le sait bien ! Tout ce qui chante, déclame et danse, s'envolera vers l'Inde; c'est le pays des perles, du corail et des diamants, trois choses inventées pour les artistes. Partons.
Le foyer retentit d'un long cri d'enthousiasme; la voix
n i s r<» in i 'est pas arrivé, .■>:;
(lu régisseur vint à propos réclamer le silence, ce tumulte de joie portail le trouble dans la représentation
(ï Adrien.
Presque au même moment, une armée multicolore descendue des monts Soleïman, de Khordan, de Gun*
duva et «les frontières méridionales du Penjaub, au secours de ses religions menacées, se hérissait comme une l tanière de bronze devant les soldats de Bonaparte. On allait engager une bataille inouïe, auprès de laquelle toutes les vieilles batailles du Nord, avec leurs sites froids, leurs stratégies compassées, leurs uniformes absurdes, leurs terrains de neige ou de seigles mûrs, sont des jeux d'enfants féroces où la poésie absente ne laisse que l'horreur plate du tableau.
Dans ces pays, les grandes nouvelles suivent le cours des fleuves et la ligne des vallées, et traversent, d'échos en échos, des espaces immenses avec une mystérieuse rapidité.
Les peuples s'émurent en apprenant qu'une armée d'Occident, faible de nombre et forte d'audace, s'avançait vers l'Inde pour détruire et conquérir. On prêcha la guerre sainte depuis le mont Imaus jusqu'au golfe de Canthy, sur toute cette ligne de montagnes, qui sont les racines de la presqu'île du Bengale. Les défenseurs arrivèrent de partout: il en vint des bords de l'Indus, du
Caboul, du Lora, du Ravi, du Serledy, de l'Helmend, de tous les fleuves où s'abreuvaient les soldats d'Alexandre, au siècle de Taxile et de Porus; ces peuplades guerrières, toujours divisées, mais réunies cette fois par des intérêts communs, composaient la plus étrange et la plus formidable des armées. Presque tous ces guerriers avaient conservé l'arc et la flèche, comme aux batailles de Xoor-Jehan et de Jehangire, et ces armes étaient terribles dans leurs mains (1). On les voyait descendre comme des torrents de bronze fluide, du haut des montagnes, sur les vallées et les plaines, avec l'intention évidente de couper à l'armée française les routes d'Hyderabad et de la refouler à la mer. Les chefs, montés sur des éléphants, régularisaient le désordre de cette multitude, en agitant des guidons rouges au sommet de ces animaux. Derrière les premières lignes, le gros de l'armée, fidèle sans doute à d'antiques instructions de guerre, se dessinait en phalange macédonienne, et ressemblait de loin à une immense pyramide d'airain, renversée sous le choc des éléphants, qui la tenaient immobile sous leurs pieds, arrondis comme des tours.
Le paysage de cette solitude avait gardé le caractère sauvage et sublime des premiers jours de la création. Les montagnes, les collines, les plaines, les torrents, les rivières, se confondaient, sous des perspectives infinies, en faisant éclater partout de gigantesques massifs d'arbres séculaires, ou en s'émaillant sur les terrains unis, d'un tapis éblouissant de fleurs inconnues ou d'euphor-
(1) On peut lire ces guerres du Penjaub et de l'Afghanistan dans l'histoire si curieuse d'Hugh Murray, Historial account of british ïndia.
U,s fOIRB l>! ( i Q\ i [f'ESl PAfi I i: i; i \ i .
• de pactus, d'aloës, de nopals, de roseaui et d'une foule de plantes vigourtusee, que le soleil d'un jour i sèche et que la rosée d'une nuit rend au soleil du lendemain, avec une prodigalité inépuisable, pour embellir un désert.
Un large torrent tombé des cimes du Néhoul, stagne dans la plaine et forme une vaste presqu'île dont le terrain rocailleux domine sur trois points des berges escar- 3, et trois fossés naturels remplis d une eau profonde. C'est là que Bonaparte a retranché ses soldats comme dans une place forte. La langue de terre qui lie cette presqu'île à la campagne est défendue par une batterie toute couverte de feuilles d'aloës. Murât est à la tête de la cavalerie; Junot commande son escadron de dromadaires : Kléber et Desaix doivent diriger les mouvements des fantassins. Eugène et Berthier chevauchent à côté de Bonaparte. Le soleil indien se lève et révèle aux soldats d'Occident toutes les merveilles de cette nature puissante, qui va devenir, après la victoire, leur mère d'adoption.
« Soldats, dit Bonaparte, à la nouvelle de notre expédition, le roi du Mysore, notre ami, a espéré en nous, et ses ennemis marchent à travers le Bengale pour nous combattre et nous arrêter; il faut d'abord vaincre cette horde de barbares, et, dans quelques jours, nous serons à Hyder-Abad, sur la riche terre de Golconde. Cette journée verra la bataille de la barbarie contre la civilisation; notre canon va faire écrouler les portes de bronze de l'Inde ; elles ont résisté à la lance d'Alexandre, elles tomberont devant vous. Sous vos regards, Dieu étale en ce moment un splendide échantillon
des richesse? du monde nouveau qu'il vous destine. Soldats, laites encore une œuvre digne de ce soleil qui vous regarde, et l'Orient est à vous! » Et appelant Eugène, Bonaparte lui dit :
— Donnez mes ordres partout aux chefs de corps. 3 Indiens défendent leur pays. Us sont dans leur droit.
Nous sommes dans le notre aussi en nous défendant. Laissons-nous attaquer par eux. Ne faisons pas feu les premiers.
Eugène partit, et Murât accourut au galop et dit à Bonaparte :
— J'attends vos ordres pour prendre la charge; ce ne sera pas long. Ces Indiens sont dans l'enfance de l'art...
— Joachim, lui dit Bonaparte, le nombre est toujours une force. Ils sont là plus de cent mille, tous braves et fanatiques. Cent mille hommes résolus à se faire tuer pour leur pays et leur religion sont toujours dangereux. Si nous voulons les vaincre, ne les méprisons 'pas. Attendez mes ordres, Joachim.
Murât s'inclina devant cette parole de sagesse et courut reprendre son rang de bataille. En passant devant Kléber, il lui dit :
— Décidément ce Bonaparte est plus grand que nous.
— Je te l'ai déjà dit, répondit Kléber ; son plan de bataille est compris. Un général ordinaire se serait laissé envelopper. Il connaît toujours son terrain, lui, même dans les pays qu'il ne connaît pas. On dirait qu'il a fait construire cette presqu'île, la nuit dernière, par des ingénieurs.
— Quel beau champ de bataille ! reprit Murât; on di-
BfSTOIH ; DE < i "ii \ Y Ri p \s \i;l; | vi . ."17
rail qu'il l'a faij construire aussi ; voila des ennemis superbes ;i voir! des monstres demi-nus, arec tout nuances du bronae; il semble que nous. allons nous battre avec tes gens de l'enfer! .Via bonne heure] voilà du nouveau ! l'étais ennuyé des uniformes grotesques de nos ennemis du [Nord ; avec l<'urs habits absurdes, un tableau de bataille est une caricature < ' j » î « j 1 1 « * passée au sang. Nous avons un jeune peintre, qui me disait tout à L'heure: — Enfin, me voila délivré des gibernes, des shakos, des buffleteries, des briquets et des guêtres! Ces atroces noms sont aussi durs à la bouche qu'au pinceau. Quel est le barbare qui les a intentés 1 ce n'est ni un peintre, ni un poète, à coup sur! ce doit être un savant. Une tempête de cris semblables aux rugissements de tous les tigres du Bengale suspendit l'entretien frivole de Murât et de Kléber.
C'était le prélude de l'attaque; on vit aussitôt des nuées d'Indiens se ruer sur les bords de la presqu'île, et l'air, jusqu'à ce moment silencieux, fut déchiré par les flèches et les balles des carabines. L'armée française resta immobile et ne répondit pas. Les soldats étaient protégés par un massif rempart de chênes tropicaux, de baobabs et de palmiers; aucun ordre n'arrivant du chef, les artilleurs tenaient la lance haute, les cavaliers laissaient les sabres au fourreau, les fantassins gardaient le port d'armes. Flèches et balles sifflaient toujours, au milieu d'un ouragan de cris fauves et de huées stridentes, qui, d'échos en échos, se perdaient dans les profondes vallées, en réveillant les monstres de l'Inde endormis depuis le lever du soleil.
Le silence de notre armée répondait toujours à ce ira.
cas de l'Asie-Majeure insurgée contre l'Occident, et les soldats ne donnaient aucun signe d'impatience, quoique cette bataille leur parût étrange dans toutes ses dispositions; ils avaient foi en leur chef; cela suffisait; la victoire était au bout. Jamais, d'ailleurs, Bonaparte n'avait montré aux siens une ligure plus sereine et plus calme ; le jeune héros abordait enfin la réalité de son grand rêve oriental. Né clans les rayons du midi, comme Alexandre, Aimibal et César, il vivait dans son atmosphère, il s'entourait de ses paysages, il respirait l'air de sa vie; car ce n'était point pour les pâles et froides batailles du Nord que l'aiglon s'était élancé du tiède vallon natal d'Ajaccio; il aurait épuisé bientôt sa force militaire dans les marches à travers les neiges, dans les veilles des nuits humides, dans les froides aurores des bivouacs, dans les revues pluvieuses, dans tous ces prosaïques fléaux qui donnent à la guerre une physionomie stupide, éteignent ses auréoles et enrhument ses héros. Ce qu'il fallait au jeune Bonaparte, c'était bien ce ciel bleu de l'Inde, ce soleil de la vie, ces ombres de grandes solitudes, ces fleuves remplis d'étincelles, ces océans splendides, cette puissante nature qui entoure l'homme d'un vêtement lumineux, et infuse en lui un peu de cette généreuse sève qui coule dans la tige du palmier et les veines du lion.
Le cercle de bronze vivant se rétrécissait devant la presqu'île, où l'armée de Bonaparte était retranchée, comme dans une citadelle. Les chefs indiens s'avançaient sur les berges, et leurs éléphants donnaient des signes d'inquiétude, et refusaient de traverser à la nage une eau profonde, qui cachait des pièges et protégeait un ennemi redoutable, parce qu'il était inconnu à leurs instincs et à leurs tradi-
ttlSTOl i: i. i»i CI «."" N ESI PAS IRRITÉ. 59
Lions de famille, Le soleil, presque arrivée au zénith, incendiait la plaine et changeai! en fournaise ardente le creux dei vallons ; L'armée des barbares épuisait ses forces da attaques inutiles contre un invisible ennemi, et ch< rchaitj sur mi terrain arrosé de ses sueurs, la brèche ou e que les «• ni profond - ae défendaient pas. Un immense cri de joie annonça enfin la découverte; le secret de la presqu'île était trahi; une phalange massive dirigea sa pointe vers la langue de terre, et !<• sol tremblait sons les pas réguliers «le tant d'hommes, précédés par une légion d'éléphants, qui ouvraient un p trouant avec leurs défenses et leurs trompes, les masses inextricables de verdure dont se hérissait le désert. Bientôt le seul chemin de la presqu'île fut envahi et disparut sous une marée montante de bronze animé; une confiance superbe entraînait les Indiens vers ce mystère irritant, couvert par les grands arbres et redoutable encore par son silence; les premiers éléphants allongeaient déjà leurs trompes sur le premier retranchement, que voilait un amas ténébreux de tiges et de feuilles d'aloës. Les cris avaient cessé. On entendait un bruit sourd, semblable ù. l'ondulation d'un tremblement de terre et le chant d'une multitude d'oiseaux, seuls habitants de ces déserts depuis le jour de la création,
Tout à coup l'artillerie éclate comme le tonnerre de l'Occident et enseigne un fracas inconnu aux échos de cette solitude; les premiers éléphants répondent par des mugissements sourds, et, saisis d'une terreur folle, ils se replient sur la phalange indienne et roulant, comme des blocs dérocher, écrasent tout sur leur passage et portent le désordre dans les rangs. Les clairons sonnent la
charge. Murât se dresse de toute sa hauteur sur son cheval, fait tournoyer son damas, fait luire mille éclairs au soleil, se précipite sur les brèches ouvertes par les éléphants, et entraîne ses cavaliers, comme un vol d'hippogriffes; les tambours battent ; les fanfares jouent l'air de la Caravane; l'armée crie Vive Ja France ! aux fontières de l'Inde; les artilleurs emportent les canons au galop; Junot s'élance avec son escadron de Syrie, comme au Mont-Thabor; Rléber et Desaix ébranlent les bataillons des fantassins ; Bonaparte rayonne partout, et montre, de la pointe de son épée, les deux plus grandes choses de l'Asie : le soleil et le Bengale, comme pour dire à tous : Votre guide est là -haut, et votre conquête est là !
B y eut sans doute, — et Bonaparte l'avait prévu, — quelque chose de surnaturel dans cette presqu'île endormie sous son ombre et son silence, et qui, soudainement réveillée, vomissait sur la route de l'Inde, ces bataillons, ces cavaliers, ces artilleurs qui renversaient les éléphants sur les angles des phalanges, et couvraient de cadavres cette solitude où le sang humain n'avait jamais coulé. On aurait dit que l'armée d'Occident avait le pouvoir d'emprunter au ciel le secret de ses orages en se voilant d'une nuée sombre et morne, pendant quelques heures, en la déchirant ensuite avec ses éclairs pour laisser tomber partout la foudre et la mort. Les Indiens fuyaient en désordre du coté des montagnes, et leurs chefs, emportés par leurs éléphants vers les forets de l'horizon, ne pouvaient plus donner leurs ordres ou arborer les signaux. L'artillerie légère suivait dans son vol tous les sillons de terrain uni, et remplis-
HISTOIRE i>K CB QUI R*BS1 PAS ARRIVÉ. 61
sait le dëaerl de ses éclats et de son épouvante; Mural et Junot, lancés à la poursuite des [ndiens, auraient franchi les limites «les antiques royaumes de Poro le tambour ne les eût rappelés sur les rives de la presqu'île, au moment où Bonaparte disait à ses généraux :
— Nous ne demandons pas une victoire complète, mais un passage libre. 11 faut prodiguer la terreur et épargner le sang. Ces ennemis, nous ne les reverrons plus. La route du Bengale est dégagée. En avant, soldats! nous nous reposerons dans Hyder-Abadl
La formidable armée avait disparu derrière les crêtes, dans les profondeurs des bois et le creux des vallons ; on apercevait encore, dans des massifs de roseaux troués par l'artillerie, quelques éléphants libres qui semblaient réfléchir avant une détermination, et paraissaient disposés à changer de maîtres. Sur les hautes cimes des arbres, on voyait passer des nuées d'oiseaux multicolores, qui, pour la première fois, cherchaient des abris contre un danger inconnu; et, aux approches de la nuit, on entendit, dans les jungles, des murmures rauques, qui étaient comme les protestations des races félines contre les envahisseurs de l'Occident. De nouveaux maîtres arrivant sur le domaine des bétes fauves, la solitude allait se peupler; la terre féconde allait s'ouvrir aux semences; le soleil promettait ses sourires à la moisson. Un drapeau tricolore flottait sur la cime du plus haut palmier, comme sur la tour d'une citadelle, et annonçait que la France prenait possession de l'Asie et que Bonaparte par une victoire, obtenue sans verser une goutte de sang chrétien, venait de fonder l'empire du soleil!
On ne s'arrêta pas sur ce champ de bataille; on se
remit en marche le même jour, après l'obstacle vaincu. .Nos soldats trouvèrent bientôt devant eux une de ces anciennes routes indiennes, pavées de briques, œuvre d'une civilisation inconnue ; ils marchaient, d'un pas résolu, sous des voûtes de baobabs, aux bords d'un fleuve sans nom, tous heureux et fiers d'avoir franchi la zone d'Alexandre, et de conquérir un monde convoité par le plus intrépide et le plus intelligent des rois. Grâce aux entretiens de Bonaparte et de ses généraux, entretiens toujours recueillis avec avidité par les soldats, le plus ignorant connaissait la grandeur de l'entreprise, et savait les antiques histoires qui se rattachaient aux grandes conquêtes et aux illustres noms.
Alexandre, disait- on, a mérité le titre de Grand, non par ce qu'il a fait, mais parce qu'il a tenté de faire, et par les exemples laissés. Annibal a noblement accompli une guerre de vengeance ; César a combattu pour le peuple contre les grands ; Alexandre seul n'a pas fait le rêve d'un homme, il a fait le rêve d'un demi-dieu. Annibal et César ont des proportions héroïques, mais humaines; ils sont les premiers chez les grands vulgaires. L'un n'a vuquel'Itaîie, l'autre n'a vu que les Gaules; ils ont beaucoup détruit, et n'ont rien bâti. Alexandre a créé trente villes; il a creusé des ports; il a dompté le Ml et l'a soumis à l'irrigation; il s'est donné, dans l'oasis d'Ammon, l'auréole de fiis de Jupiter pour s'élever au-dessus du reste des hommes, et mériter cette confiance surnaturelle qui lui était si nécessaire dans l'accomplissement de ses travaux divins. Arrêté sur les bords de l'Iudus, il a laissé à la porte de l'Inde bien plus qu'une victoire : il a laissé une idée, une idée féconde, l'espérance de l'Occident; et vingt siècles
il [g i OIR] DB <i «.'«i N BS1 PAS IRRITÉ. 58
après, Bonaparte recueille cette idée, après la pri Saint-Jean-d'Acre, et traitanl de h >c!ih le globe vide de Chartemagne, il lui préfère le disque du soleil, épanoui
en rayons sur les villes du grand ( trient.
L'armée continua sans obstacle sa marche dans le Bengale, avec l'espoir d'arriver au Mysore avant la chute de Typpoo-Saïb.
De fâcheuses nouvelles remontaient du sud ; on disait que lord Cornwallis, avec ses nouveaux auxiliaires, les Mahrattes, avait mis le siège devant Seringapatnam, et que l'artillerie descendue de ses vaisseaux battait en brèche les remparts delà capitale du Mysore. Il fallait donc se hâter pour défendre le fils d'Hyder-Àli, le noble allié de la France, l'ami de Louis XVI, le vaillant Typpoo- Saïb. Le but principal de l'expédition était là. Le Mysore sauvé donnait ensuite toute l'Inde à la France.
Comme il arrive toujours, les nouvelles, transmises de bouche en bouche, n'étaient pas complètement vraies. Lord Cornwallis, secondé par un jeune colonel de haute erpérance, le marquis de Wesllesley (Wellington), ayant appris que l'armée de Saint-Jean-d'Acre marchait sur l'Inde, avait abandonné le siège de la capitale du Mysore pour défendre à Bonaparte le passage du fleuve de Godaver y dans le Dékan.
Typpoo-Saïb se trouva donc tout à coup délivré, à la
veille d'un siège, par le seul retentissement du nom de Bonaparte, qui semblait descendre des montagnes de Poonah. C'est qu'il y avait autour de ce grand nom quelque chose d'émouvant et de surnaturel qui effrayait les imaginations. Bonaparte ne se révélait pas comme un conquérant vulgaire débarqué sur la côte du Malabar ou du Coromandel; c'était comme un génie providentiel parti des confins du monde, échappé aux flottes d'Angleterre, écrasant les cavaleries d'Egypte entre les Pyramides et le Thabor, la montagne de l'homme et la montagne de Dieu, et, toujours poussé par le souffle divin, arrivant à travers des solitudes immenses sur la terre de l'Inde pour y accomplir une œuvre mystérieuse de civilisation, qui serait la renaissance de l'Orient indien.
Aussi les anciens amis du nom français et de l'héroïque Dupleix accouraient pour voir passer Bonaparte et le saluer comme le messie de l'Occident ; les pèlerins arrivaient •en foule de Delhi, d'Agra, de Jésulmir, de Joudpoor, d'Oojein, d'Indoor, et, demandant des armes et un drapeau, ils se faisaient les auxiliaires de la France, avec le même fanatisme qui avait éclaté chez les mamelucks d'Egypte, quand ils chantaient la gloire du sultan Rébir. Au même moment, le roi du Mysore soulevait en notre faveur les peuples de Belgaum, de Balhary, de Nellore, de Salem, de Tanjore, et même les insulaires de Ceylan, endormis depuis les antiques batailles chantées dans le Ramaiana, par l'Homère des Indiens.
Bonaparte avait bien raison de compter sur l'enthousiasme des enfants du Bengale, et il était trop juste pour s'en attribuer tout l'honneur.
Quand le jeune héros arriva sur le terrain où Dupleix
insTOTRF, nr, c.r. otin'ist PAS /IRRITÉ. 88 dala viUty Qommée par les Indiens Dupleix-Fateabad, la ville de lu victoire de Dupleix, une proclamation révéla à L'armée la gloire récente de ce vaillant précurseur qui avait si bien préparé les voies à l'expédition des Indes. La gloire a de très-singulières destinées : bien peu, dans cette armée française, connaissaient le nom et les services de Dupleix; mais tout le Bengale s'en souvenait. Dupleix n'avait à Paris ni statue, ni tableau, ni buste, ni bas-relief; son nom n'était inscrit à l'angle d'aucune rue, mais ce nom honorait une ville de l'Asie, et les barl tares l'apprenaient à leurs enfants. Jamais plus noble vie ne fut employée à de plus grandes choses ! Dupleix a combattu trente ans sur la terre du Bengale; il a nommé les Soubabs comme un roi de l'Inde ; il a donné de mortels déplaisirs à nos ennemis de ce temps; il a -régné sur deux cents lieues de côtes ; il a rallié à la cause française les peuples du Dékan, et le généreux Mouzaferzingue, le plus puissant des souverains Mahrattes; il a dépensé, pour cette œuvre immense, quatorze millions, sa fortune et celle de ses amis, et il est mort, en France, indigent, abreuvé de dégoûts et oublié, comme Cortez et Colomb, comme tous ceux qui, par de trop grands services rendus, excitent, à la cour des rois, la jalousie vengeresse de ceux qui n'en rendent jamais ! Aujourd'hui, en présence du tableau de la puissance anglaise de l'Inde, œuvre gigantesque et indestructible, accomplie avec l'acharnement du patriotisme insulaire, on demeure confondu d'admiration devant le génie de ce Dupleix, qui avait rêvé pour la France ce que l'Angleterre a réalisé ; de ce Dupleix, qui a fait créer une compagnie française des Indes; qui a compris avant tout le monde la véritable question
d'Orient; qui voulait sauver la monarchie en péril, et distraire patriotiquement les esprits par l'émouvante diversion des conquêtes du Bengale.
A cette admiration pour Dupleix vient, par malheur, se mêler aussi un profond sentiment de tristesse rétrospective, lorsqu'on songe aux obstacles, aux injustices. aux jalousies que ce grand homme a rencontrés sur son chemin, depuis le jour où il entrait triomphalement à Madras, comme le roi du Coromandel. Cette conquête, qui ébranlait le Bengale et consternait nos ennemis d'alors, effleurait à peine les oreilles des hommes d'Etat de Paris; on avait bien autre chose à faire' On lisait Candide, on apprenait par cœur les vingt-quatre chants du poème anti-national, qui flétrit la vierge d'Orléans, victorieuse des Anglais, et les Titans philosophes bâtissaient les assises in-folio de l'Encyclopédie pour monter au ciel et détrôner Dieu ! Quant à la compagnie française des Indes, elle tracassait Dupleix en toute occasion ; elle enchaînait ses mains, elle l'abreuvait de calomnies, elle le forçait à quitter l'Inde pour venir se défendre à Paris: enfin , elle se tuait elle-même pour ôter généreusement toute concurrence à sa naissante rivale la compagnie anglaise, qui s'apprêtait à fonder à Calcutta le Londres de l'Inde, à canaliser la Tamise dans le Gange, à fonder l'Angleterre du soleil, depuis les cimes de l'Himalaïa jusqu'à Ceylan, depuis la terre australienne de Carpentarie jusqu'à l'île de Diemen!
Devant Saint-Jean-d'Acre, Bonaparte songeait à toutes ces choses, et son ambition était de réparer tant de fautes commises, et de continuer l'œuvre de Dupleix, avec une armée puissante, seule véritable compagnie française des
BISTOIRB DB CB QUI N*BS1 PAS i B B.IVÉ. <»7
Indes; Le jeune héros comprenait ainsi La question d'Orient, et L'étendant sur Les échelles du inonde : comme
Dupleix, il voyait clair dans l'avenir, et il tenait dans mains une épéequi niellait en lambeaux tous les protocoles de la diplomatie, feuilles sibyllines emportées par le vent. Bonaparte est arrivé comme un légataire légitime pour recueillir l'héritage de Dupleix; il montre à ses soldats la jeune ville indienne, avec ses rues de jardins, hérissées de palmiers ; ses places publiques, habitées par les Heurs colossales ; ses avenues solitaires où les sources d'eaux Vives imitent la voix d'un peuple absent. C'est la ville de la victoire de Dupleix ; elle attendait au désert la France voyageuse , et ses ruines, étalées au soleil, depuis le départ du fondateur, semblaient se réjouir à l'ombre du drapeau d'Occident. On se met à l'œuvre ; on remue ces pierres oisives ; on creuse des canaux à ces sources ; on couvre de toits ces murs crevassés ; on chasse les bétes fauves, locataires usurpateurs; en moins de temps qu'il n'en faut pour planter un camp, on bâtit une ville, grande hôtellerie française du Bengale , à l'enseigne de Dupleix.
Pendant cette halte, un de ces courriers indiens qui traversent 'le Bengale, en s'abandonnant au cours des fleuves, arriva devant Fateabad, et remit à Bonaparte une lettre de Typpoo-Saïb ; elle était ainsi conçue : « Vaillant saïd des chrétiens,
» Il y a quatorze ans aujourd'hui, j'écrivis une lettre » au roi Louis XVI ; je disais à ce puissant monarque, > mon ami, que mon empire du Mysore était en danger, » si ses soldats, toujours promis , n'arrivaient pas. Mon » ami le bailli de Suffren me répondit que la France ne
» pouvait pas me secourir contre l'Angleterre, parce » que les philosophes , les poètes et les avocats niaient
l'existence des Indes et demandaient la convocation i des états généraux. Je ne compris pas bien cette lettre » de mon ami de Suffren, et j'attendis toujours. Dieu » m'a donné la patience, et je m'en réjouis aujourd'hui. » La France croit à l'existence des Indes, et les états gé- » néraux ont enfin entendu ma voix. Est-il vrai que mon p ami, le puissant roi Louis XYI, soit mort sur l'écha- » faud, un roi qui m'a envoyé Lapeyrouse et Suffren, » un roi qui voulait fonder tant de colonies françaises » aux Indes ? Cela est impossible. Je ne l'ai jamais cru. » L'éloignement est toujours menteur. Arrivez, vaillant » Saïd des chrétiens. Mon glorieux père Hyder-Ali est » mort sans avoir vu le réveil du Bengale , je serai plus » heureux que mon père. A quoi tiennent les destinées » d'un pays ! Si vous eussiez tardé un mois encore , » tout était perdu. Ne me répondez pas : marchez, et » soyez béni ! »
L'armée française se remit en marche et arriva le soir sur les rives de Godavery. Rien n'annonçait encore la présence de lord Cormvallis, du marquis de Wellesley et de l'armée anglo-mahratte. La rivière coulait dans la solitude et le silence, entre deux haies d'arbres séculaires, dont les branches couvraient les tiges et flottaient sur les eaux. Le lieu du passage avait été bien choisi ; une île de verdure y partageait la rivière en deux courants étroits, qui furent franchis sur deux ponts, formés avec, des abatis d'arbres géants. Les Indiens auxiliaires marchaient en avant-garde; ils avaient la connaissance du pays et des terrains , et nous rendaient ainsi les mêmes
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servies, que leurs pères avaient rendus aux soldais de Dupleix. Rien c'était perdu, pour la France, des bonnes traditions Indiennes. Le Bengale semblait ressusciter nos vieux amis du Dékan.
On gravit ensuite une colline qui esjt comme un orteil des liantes montagnes de Gokonde, ej on établit le campement de nuit sur un plateau qui domine les vastes et fertiles plaines de Kurnool.
Au lever du soleil, Bonaparte, plus grand qu'Annibal montrant l'Italie du haut des Alpes, montra aux Français les magnifiques domaines étalés sur la pointe de la presqu'île.
« Nous sommes entre deux mers , leur disait- il ; à » notre gauche, le golfe du Bengale, à. notre droite , la » mer Arabique. Ici, Mazulipatnam et Madras; là , Su- » rate et Goa ; vis-a-vis le Mysore, à nos pieds les mines » de pierreries ; autour de nous les réservoirs de corail » et de perles ; le soleil partout ! »
Et l'armée française, plus heureuse que l'armée carthaginoise, saluait par des cris et des fanfares cette Italie de l'Inde, dont les peuples étaient déjà ses amis. On ne voyait pas, en ce moment, ce froid enthousiasme qui éclate dans les conquêtes vulgaires, aux bords des sables glacés du Rhin, ou sur les steppes moscovites, ou sur les sites plats du Danube ; nos soldats respiraient un air puissant, l'air d'un monde nouveau ; ils entendaient les voix des deux mers , qui baignaient de caresses les lèvres du Malabar et du Goromandel; ils voyaient surgir, du milieu des arbres et des fleurs, les coupoles des temples, les tours des pagodes, les montagnes sculptées, les monuments d'une civilisation superbe, enfouie dans
des abîmes de verdure , avec ses dieux de granit , ses portes de bronze, ses poèmes de marbre, et les sculptures émouvantes de ses mystères et de ses dix incarnations.
Voilà des conquêtes dignes de l'homme ! Devant ces merveilles de la nature et des arts , l'épée sort d'elle-même du fourreau, le soldat se sent fier de sa profession, le conquérant met à son front une auréole, la bataille est une œuvre sanctifiée par le Dieu des armées, la vie est une récompense du ciel , la mort est le glorieux martyre de la civilisation 1
Bonaparte avait dit :
« Si mes calculs sont exacts, nous rencontrerons l'armée anglo-mahratte une heure après le lever du soleil. »
Les calculs étaient justes. Du haut de la colline où elle avait campé quelques heures de nuit , l'armée française vit luire des armes dans les clairières des bois de Kisnash, et bientôt toutes les forces de lord Cornwallis se révélèrent à l'horizon.
Cet obstacle attendu couvrait la route du Mysore, il fallait le vaincre pour sauver Typpoo-Saïb. Les Anglais hasardaient, à cette époque, une tentative pour conquérir l'Inde, mais, quoique leurs marins soient excellents et intrépides , on ne pouvait s'emparer du centre d'un continent avec des marins. Lord Cornwallis avait à peine réuni, sous ses drapeaux de l'Inde, deux mille soldats nationaux ; l'armée de terre a toujours été négligée à Londres. H est vrai que presque toujours, un vaisseau vaut mieux qu'un régiment, pour l'Angleterre surtout. Quinze mille cipayes mahrattes formaient le gros de l'armée du Mysore, et, comme l'artillerie destinée au siège
HISTOIRE DE CE orr N'EST PAS \r. RIVÉ. 71
de Seringapatnam ne pouvait entrer en campagne, les canons manquaient à lora Cornwallis. Quelques mois plus tard, les batteries volantes ne lui auraient pas manque. A la guerre, il faut savoir choisir son moment, et Bonaparte avait bien ehoisi le sien. La victoire est une question d'à propos. Ce qui est gagné le matin aurait été perdu le soir. Vingt jours passés encore devant Saint- Jean-d'Acre, et lord Cornwallis nous arrêtait à Ilyder- Abad.
L'armée anglo-mahratte se rangea en bataille sur la lisière du bois. Au centre, les nationaux se placèrent sur deux lignes; les Mahrattcs s'étendirent aux deux ailes, sous le commandement du jeune colonel Harris et du marquis de Wellesley (Wellington).
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Parmi nos préjugés nationaux, tous honorables d'ailleurs, nous en avons un très-curieux : nous affirmons que les Français sont aimés dans tous les pays du monde, à cause de leur esprit, de leur grâce, de leur gaieté, de leurs qualités brillantes et surtout de leurs brillants défauts.
Cette ubiquité de séduction par privilège est sans doute fort contestable; on s'est souvent révolté contre nous, chez les peuples où nous apportions les chansons et la fraternité, depuis les Vêpres Siciliennes jusqu'aux insurrections récentes de Rome, de Ronciglione et d'autres
villes du nord de l'Italie. Les fleurs que les peuples ont semées pour nous, à notre approche, n'ont pas toujours été renouvelées un mois plus tard, et les pavés ont été durs après les fleurs. Nous avons rencontré çà et là, sur notre passage, des antipathies invincibles, des caractères graves qui ne voulaient pas s'accommoder de nos mœurs légères et s'obstinaient à ne pas rire de notre gaieté.
Ainsi, par exemple, si nous eussions couru militairement le monde, au temps de Périclès et de Sésostris, nous aurions été fort bien reçus à Athènes et fort mal à Memphis. Nos vaudevilles auraient été applaudis par les Grecs rieurs, et siffles par les austères Égyptiens. Les tempéraments varient selon les temps, les mœurs, les latitudes, et tous les peuples ne sont pas admis à comprendre également le français.
Toutefois, nous pouvons le dire, les compensations historiques sont à notre avantage; au moment où un petit village italien, situé entre Yiterbe et Baccano, s'insurgeait contre un régiment de la France républicaine, toute l'Inde se déclarait en notre faveur. Nous excitions les sympathies les plus passionnées chez les fils d'Aureng- Zeb et les adorateurs de Brama. On aimait avec enthousiasme les Français depuis les bouches du Gange jusqu'à Ceylan, et, malgré leur éloignement géographique et la différence de leur religion, les deux peuples semblaient être nés pour vivre ensemble, en parfait accord. Les soldats de Dupleix et nos braves corsaires fondèrent cette harmonie. Les Indiens comprenaient tout ce qu'il y avait de charmant et de sérieux dans la frivolité de ces hommes de France, qui faisaient trembler le Bengale un jour de bataille, glissaient en riant sur l'écume de leurs
■I8T0IRB DE CE nn n'i.st i-as ABRITÉ. 7l{
golfes, jouaient avec les tigres dans les jungles, et donl,:,i,',,, ,m N le lendemain d'un combat ou la veille d'un
assaut.
Cette appréciation du caractère des dem peuples expliquenos succès dans l'Inde sous Dupleix.el démontre tout Le parti qu'un conquérant habile pouvait tirer de] alliance d'un peuple qui voulait être notre ami.
Les Mahratles qui s'étaient réunis àlord Cornwallis, après avoir perdu tout espoir d'être secourus par la France, revinrent subitement à leurs premières affections, quand ils se trouvèrent en présence de leurs anciens amis d'Occident et de leurs frères indiens ralliés à la cause de Bonaparte. Le combat devenait impossible, car les peuples du Décan enrôlés dans les deux aimées, se réunirent fraternellement dès qu'ils se reconnurent sur le champ de bataille. Deux mille Anglais isolés en plaine, après cette défection, n'étaient plus un obstacle sérieux; ils se retirèrent en bon ordre dans la direction de Nellore, suivirent les rives du Pennar jusqu'à l'embouchure de ce fleuve, et longeant la côte, ils gagnèrent Madras et leurs vaisseaux ancrés dans ce port.
L'armée française continua sans obstacle sa marche jusque sur les rives du Palaur; là elle s'arrêta une nuit, pour préparer son entrée triomphale dans la capitale du' Mysore. On vit alors une seconde fois, au Bengale, mais dans des proportions bien plus vastes, ce qu'on avait vu, trente années auparavant, lorsque tout le peuple de Madras sortit pour recevoir Dupleix et jeter sur son passage toutes les fleurs et toutes les palmes du Coromandel.
Entre- en vainqueur dans une capitale d'Europe, c'est
74 LES MHS D» ORIENT.
humilier un peuple, et préparer des représailles ; c'est se taire le débiteur de l'avenir : voilà ce qu'on n'a point vu, dans ces deux grands jours, à trente années d'intervalle, devant Madras et Seringapatnam. Typpoo-Saïb, sa famille, sa cour, ses nababs, montés sur des éléphants superbes, sortirent de la capitale du 3Iysore pour recevoir les Français au pont du fleuve Palaur. Un peuple immense formait le cortège du roi ou s'échelonnait sur les remparts, les toits, les pagodes, les arbres, en faisant retentir l'air des sons ou du bruit des mille instruments de l'orchestre indien. Le soleil, éternel invité de toutes les fêtes de l'Asie, couvrait de rayons les grands paysages du Mysore, et des voûtes infinies d'arbres, de lianes, de guirlandes, donnaient une ombre douce aux soldats de l'Occident qui s'avançaient vers la ville, en agitant les drapeaux des Pyramides et du Mont- Thabor.
Ce prodigieux voyage militaire, sans exemple depuis Alexandre, n'avait point ralenti le pas de nos soldats : ils marchaient tous avec Fallure joyeuse qu'on avait admirée à l'autre bout du monde, le jour qu'ils sortirent du val d'Ollioules pour s'embarquer au môle de Toulon. Les corps de musique ouvraient la marche et apprenaient au Mysore les marches triomphales de Grétry et de Méhul , et les indiens tressaillaient d'enthousiasme, en écoutant ces éclatantes symphonies d'un monde nouveau, ces airs ardents ou suaves qui semblaient verser partout les mélodieuses semences de la concorde et de la civilisation. La musique française était digne de former l'avant-garde, et sa puissante voix, langue universelle, comprise de tous les cœurs, annonçait au vieux Bengale
Il I s i o 1 1; i M. CI QUI > l s l PAS \ l; I. I \ i
artiste rarrivéed'un peuple qui n'avait pas besoin i
duire e( conquérir. A ce spectacle inouï, l.s Indiens semblaient se réveilli m. il. et ils retrouvaient en eu ods d'art,
de poésie, d'enthousiasme, qui ont fait leurs ancêtres >i grands, lorsqu'ils matérialisèrent sui it de Gol-
conde, de Javs - elhi, de Ceylan, tous les rêves gigantesques de leur imagination sublime; lorsqu'ils écrivirent l'histoire des amours divins, sous la dictée du soleil, sur les arêtes des montagnes et dans Les souterrains d'fiuora.
Kt l avançait toujours, elle aussi, bien juste-
ment fièrede la conquête d'un monde qui se donnait à elle, sans se rougir d'une goutte de sang. Pour la pre-
îuis. depuis la création de la mort, la vertu militaire triomphait et n'ouvrait pas une tombe; eette der-
campagne de nos suidais commençait par la paix, et deux peuples inconnus s'embrassaient, en se rencontrant sur un champ de bataille de fleurs, Bientôt l'illustre cité se découvrit à l'horizon, avec ses tours ai^ii';s,
«mes d'or, ses s massives, ses panaches de
palmiers; avec cette émouvante physionomie indienne, qui donne à une création matérielle le caractère idéal d'un rêve pétrifié.
A cet aspect, l'Occident poussa un cri d'enthousiasme entendu par les deux mers voisines; l'Orient répondit par un hymne religieux, dans cette langue haï • . faite
ave<- des notes d'or, des bruits de perles, i
s, des murmures depalmi Tous les rangs se confondirent bi uple et soldats,
conquérai. -nquis, mêlèrent leurs mains, leurs
armes, leurs bannières, leurs drapeaux; il n'y avait ni victoire, ni vainqueurs. Tous entrèrent ainsi dans la ville capitale à l'heure où tombait la nuit, et le jour fut aussitôt rallumé par des milliers de gerbes de feux de Bengale, qui permirent encore à tout un peuple de contempler le jeune héros français, comme dans l'auréole d'une apothéose, sur l'horizon du ciel indien.
iVous voici au terme de cette expédition. Le résultat de la conquête est facile à deviner. Toute la presqu'île de Bengale est acquise à la France : les peuples du Garnatic et du Décan sont nos alliés; les flottes ne nous manqueront pas; on va se mettre à l'œuvre sur tous les chantiers voisins, au Coromandel, au Malabar, à Matura. Les peuples des presqu'îles sont tous marins de naissance; les marins abonderont, comme les vaisseaux. Le Bengale est un navire ancré dans l'océan Indien ; sa poupe est l'Hymalaïa, sa proue le cap Comorin.
On descendra de si haut pour étendre encore le domaine de la France, et agrandir son glorieux empire du soleil.
L'armée pacifique des arts, cette compagne de la France conquérante, fera aussi son entrée triomphale dans toutes ces villes mortes, autrefois si grandes par les arts; on fera bien plus et bien mieux que coloniser cette vieille Asie : on lui rendra sa civilisation. Pourquoi ne reviendrait-elle pas encore ce qu'elle fut autrefois ? Son soleil ne s'est pas refroidi, son Océan a toujours son lit de perles, sa terre est toujours féconde, son ciel est toujours bleu, son fleuve toujours grand. Que lui manque-t-il donc à ce pays, berceau de la sagesse et de la poésie du monde ? Il lui manque le souffle intelligent qui réveille.
■I8T0IRI Dl « i «.ni \ i s i |. as Aiuiiv»:. 77
La France garde ce souffle sur ses terres; elle L'exhalera partout.
Il faudra bien enfin exhumer de aei ténèbres cette lumineuse .lava, quia tant de mystères à oousdire, et qui
s'obstine à se taire depuis les âges inconnus; il faudra bien que cette Sicile indienne, avec son volcan de Mara- Api, nous raconte les idylles <le son Tnéocrite, nous révèle ses villes enfouies, nous explique l'origine de ses temples, nous dise les noms des puissants architectes et sculpteurs qui ont bâti et ciselé ses monuments merveilleux, à une époque où la Grèce n'avait pas trouvé son nom. Cette île généreuse, berceau de toutes les grandes choses, n'est pas destinée à tenir éternellement comptoir de denrées coloniales, ellea un passé très-noble pour mériter un avenir si vulgaire; comme la Sicile a été la grande Grèce, Java a été la grande Asie ; et quand on aura fouillé profondément ses abîmes de verdure massiw. qui s'étendent autour de ses cratères éteints, on en verra sortir des Ilerculanum inconnues, toutes pleines de surprises et d'émouvantes révélations.
Les conquêtes de la paix et des arts s'étendront plus loin encore.
11 faudra bien aussi féconder Bornéo, cet immense écrin avare, qui garde tant d'or et de jachères; Sumatra, qui coupe en deux tronçons la ligne de l'équateur, comme une lame d'acier flottante sur l'Océan; l'archipel embaumé des Moluques et des Philippines, terrestre constellation, voie lactée d'îles, qui ne demandent qu'à briller au soleil; et toutes ces régions océaniques, labourées par le vaisseau de Lapeyrouse et le génie du grand Louis XVI; la presqu'île de Segalin, Bengale en minia-
tare, toute pleine de bois et d'escadres en herbe; Segalin, où Lapeyrouse avait fondé l'avenir de la France, entre la mer Tarrakaï et la mer du Japon; les îles de Jesso et de Nippon qui excitaient la convoitise nationale de Louis XVI, pendant qu'on lui préparait un échafaud; et sur des zones opposées, tout l'empire du Japon, conquis par la croix de François-Xavier; tout l'empire de Siam, qui recevait les ambassades de Louis XIV; et ces landes infinies qui s'étendent de l'embouchure du Gange jusqu'aux extrêmes limites du Penjaub, et qui voient s'élever à leur gauche, sur les bords du fleuve saint, Almora et Benarès; à leur droite, les montagnes d'Assam, de Bhotam et du Népaul. C'est le réveil de tout un monde; c'est la renaissance du premier univers ; c'est la création du globe, après la création de Dieu; c'est le second travail de Sem, Cham et Japhet, après le déluge de la barbarie ; immense et noble travail confié à la France, et que Bonaparte seul avait compris, lorsqu'il prononça devant Saint-Jean-d'Acre ces mémorables paroles : « Le sort du monde est dans cette tour! »
L'Angleterre, en sa qualité de fille de l'Océan, obtient tout de son père, même un grand fleuve lorsqu'elle en a besoin. Ainsi, par sa situation topographique, éloignée de tous les grands courants d'eau douce, Londres ne pouvait avoir sa Seine comme Paris; alors le vieux Océan, trouvant un large espace aux atterrages du Gravesend, a envahi le sol, et remontant jusqu'au val de Richmond, il a absorbé un filet de naïade qui suintait à travers les roseaux, et a créé cette Tamise salée qui est le port mobile le plus vaste de l'univers. La Tamise proprement dite n'existe pas; Londres commerçant reçoit à domicile , entre autres échantillons , un échantillon de l'Océan, et il s'en sert comme fleuve pour décorer ses ponts. Si la Tamise était une Seine, Londres retenti-
rait de fontaines comme Calcutta: et il n'y a pas de fontaines dans cette planète anglaise ; il n'y a que des statues altérées, demandant un abreuvoir toujours refusé. La Tamise est la seule rivière qui donne le mal de mer, dernière preuve souveraine à l'appui de mon opinion. Voyez à quoi tient pourtant la domination océanique i Si l'Océan ne rencontrait pas, en aval de Rouen, un terrain ascensionnel, une écluse infranchissable, si le sol conservait un niveau peu accidenté à travers les vallées normandes, nous aurions une Tamise à Paris; Grenelle serait un port de mer; le Gros-Caillou serait un chantier de vaisseaux de ligne; et le peuple parisien, qui, dans les jours d'été, donne une si haute idée de sa vocation maritime de haut -bord, dans les archipels et les parages d'Âsnïères, le peuple parisien serait une pépinière de mateots sérieux, comme les jardiniers de Chatam, de Wolwich et de Rochester. Nous aurions les grandes Indes depuis les conquêtes de Dupleix. Hélas ! nous avons failli es po sséder malgré le mauvais vouloir de l'Océan et les écluses des collines normandes ! C'est une histoire indienne et inédite à raconter ici.
Le 2 juillet 1838, sir William Bentinck, roi de l'Inde après le soleil, assis au kiosque de son cottage sur le Gange, ne voyait pas une lumière d'été comparable à celle qui dorait, par exception , les deux rives de la Tamise, soit du côté de Greenwich, soit du côté deBlake- Hall. Les vieux nababs de la compagnie des Indes, rentrés à Londres pour y mourir, et retirés des affaires, dans leurs châteaux delà Tamise, se croyaient aussi, ce jour là. en plein Gange, surtout lorsqu'ils regardaient ces fabriques d'architecture bengalienne, ces contrefaçons de
eliattirams. ces imitations de pagodes qn<' les caprices millionnaires ont tait bâtir aux deux bords de la Tamise, en souvenir des doux rivages de Calcutta et de Madras.
On est heureux une fois par an, c'est beaucoup ; le nabab Edmond Turnpike m'avait invité, le 2 juillet 1838, à son habitation de la Tamise, où YIndia fashion brillait de tout son luxe, à la laveur d'un soleil complaisant, qui avait revêtu son costume indien. L'or intelligent est un métal assez utile ; on aime à le voir ruisseler entre les mains du nabab Edmond. Cet héca-millionnaire n'a pas dit à un maçon anglais : Bâtissez-moi un château comme tous les châteaux, avec une grande façade plate, un perron bourgeois, un toit pointu orné de trente cheminées ; il a pris les quatre in-folios de Solwyns et de YEn~ gjish tndia , et il a dit à un architecte ingénieux : Prenez dans ces belles gravures ce qu'il y a de plus pittoresque et bâtissez-moi du pur indien , comme si Vitruve n'existait pas. Ma caisse est ouverte, Hart-Street, dans la Cité, de dix heures à deux ; ne la ménagez point.
Cette courte allocution a opéré des prodiges; rien n'est charmant comme l'habitation du nabab Edmond ; en la voyant sur sa rive, la Tamise se donne des airs de Gange, et croit que le golfe de Bengale commence à Gravesend. Au fond d'une allée de sycomores s'élève le temple de Dez-Avantar, à deux étages, comme celui de Ten-Tauhj; l'architecte n'a pas enlevé à ce monument une seule de ses grâces originales, de ses adorables fantaisies ; il n'y manque pas un détail sculpté des dix incarnations. L'intérieur, fait pour être habité par des hommes et non par des dieux indiens, est divisé bourgeoisement avec toutes les attentions exquises du confortable national. Le parc,
82 LRS MJITS D'ORIENT.
qui entoure la pagode, devait rencontrer dans la nature même du climat d'Angleterre de grands obstacles de végétation. Malgré tout le pouvoir de l'or, il est impossible de l'aire pousser en plein air anglais des baobabs, des caquiers, desébéniers, des naucléas, des érables, des mancenilliers , des aloës, des euphorbes, des cactus, mimosas, des hibiscus, des yucus glorîosaa, despalmiers, bananiers, enfin toute la iamille luxuriante et frileuse de la llore indienne. L'or inépuisable d'un nabab ne peut acheter un rayon de soleil du Coromandel. Eh bien! malgré cette impossibilité géologique, et grâce à l'or du nabab , on a planté derrière la pagode un merveilleux mensonge végétal, qui a pour les yeux tous les charmes de la réalité. L'artiste chargé de construire toute une famille d'arbres tropicaux en fer de fonte et en feuilles vertes et souples de zinc , est un horticulteur pépiniériste de Wellington-Skminary; il a dessiné son paysage métallique avec un art que la nature atteint rarement dans ses plus belles exhibitions virginales des allées de Solo et du Tinnevely. Il y a même de sombres fouillis de jungles peintes, où s'accroupissent en sphinx, la gueule béante et l'œil en feu. des tigres empailles qui donnent un moment de terreur aux invités candides du nabab Edmond, et tiennent à distance ses chiens, toujours posés de loin comme des QEdipes quadrupèdes, devant ces sphinx jaunes rayés de noir.
La domesticité du nabab est vêtue à l'indienne ; il serait de mauvais goût, dans une pagode, et sous ces arbres, quoique menteurs, d'élaler des cochers couverts d'un garrick, et ensevelis sous les étages d'une perruque poudrée; ou de se faire servir par des grooms habillés d'un
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énorme gil I rouge criard et chaussés de bottes I revers. Les pagodes oui horreur des graves mascarades domestiques du WestrEnà. Notre intelligent aabab,en quittant l'Inde, a ramené un assortiment complet de serviteurs, par la loi anglaise, mais toujours teinta de ht cou- Leur de l'esclavage ; <•«• qui laisse encore au maître une illusion autorisée par les abolitionistes. Os douces carnations bengaliennes, assez semblables aux nuances du bronze florentin, tout le meilleur effet dans le paysage et le complètent eu lui rendant ses habitants naturels. 11 y a surtout déjeunes tilles de Ceylan, de Madras, d'Hyder- Abad, de vraies Bengalis, qui ne sont pas, comme le végétal (!«■ l'endroit, des imitations métalliques OU lyadères de zinc, mafe des servantes de Siva con- 3 au christianisme par le zèle des méthodistes : elles ont toutes perdu la gaieté de leur âge eu perdant les paysages paternels; et elles tournent sans cesse leurs grands yeux de velours d'iris vers l'horizon où se lève un vrai soleil qui n'éclaire pas des bananiers de fer-blanc.
Le nabab Edmond me ménageait une surprise plus grande, et de temps en temps il tirait son chronomètre infaillible du fond d'un vaste gilet chinois, et regardait la Tamise avec anxiété. Nous étions assis sous le toit d'un chattiram peint en bois d'érable, et ouvrant son escalier sur un embarcadère dallé de marbre lancastrien. Les esclaves libres nous servaient un déjeuner impossible; c'était le carick authentique, avec le riz benafouli couleur d'or; puis des conserves de nids d'hirondelles, extraits de la crevasse rocailleuse des Maldives, puis du jambon deLabiata, l'ours de l'île de Panay. Nous buvions les vins de Lalia, de Kerana, de Constance, dans
84r LES MIT S l)' ORIENT.
des coupes de cristal taillées dans le granit diaphane de Theaomock. Le point de vue dont nous jouissions était admirable : devant nous la Tamise emportait à l'Océan ou lançait à Londres deux files de paquebots à vapeur, entremêlés de navires voiliers, décorés de la mousse de l'océan Indien; sur l'autre rive, nous distinguions, à travers un brouillard lumineux, les coupoles sombres, le parc et l'observatoire de Greenwich, et à notre droite, du coté de Londres, le Méandre de la Tamise, hérissé de mâts et de pavillons sans nombre, comme le port de l'univers.
Un petit courant latéral de la Tamise, voilé à nos regards par des masses de feuilles naturelles, lança soudainement au débarcadère un fly à vapeur, et le nabab fit un mouvement de joie et battit des mains, en disant : « C'est lui! »
Le flij accosta l'escalier du chattiram, trois jeunes matelots descendirent et tendirent les mains à un homme vêtu à l'indienne, qui ne paraissait pas fort leste, à cause de son obésité .
Le nabab descendit l'escalier du chattiram pour recevoir l'étranger et lui faire les honneurs de son habitation. Aux marques de déférence accordées à cet Indien par le maître et les serviteurs, je compris qu'il occupait un rang suprême ou qu'il en était descendu, comme un Syphax ou un Jugurtha indien, trophée vivant amené à Londres :
Annibalis spolia et vicli monumenta Syphacis.
Il paraissait âgé de quarante-cinq ans; sa figure expri-
i \ TAMISE. 86
niait une mélancolie incurable ou cette insensibilité profonde, seul remède que la nature donne aux infortunes suprêmes et san> consolation. Son teint avait perdu sa
première nuance <l<' cuivre poli, dans nue décomposition subie sous les brumes du nord, et des reflets verdâtres plaqués sur ses joues molles annonçaient la dernière I ut t « ■ de la vie contre un marasme mortel.
L'Indien donna quelques explications sur son retard d'une heure, car il avait été Invité au déjeuner de l'habitation; des agents subalternes de la douane venaient de leur faire quelques difficultés au moment OÙ le jhj quittait le quai de la Tour, devant London-Bridge. 11 s'exprimait lentement, avec des formes de langage très-distinguées et avec l'accent pur de Londres, ce qui acheva de compliquer pour moi cette énigme vivante, que je poursuivis, à travers mille conjectures, sans rien trouver de satisfaisant.
Le chattiram où nous étions ressemblait au cadre d'un songe; ce que je voyais ne pouvait pas exister. On entendait sonner midi dans un lointain mystérieux, et les vagues de la Tamise roulaient devant nous les douze échos d'une horloge invisible. Un soleil ardent couvrait les eaux d'atomes de feu et réjouissait les jeunes filles indiennes assises sur les marches du chattiram. Le nabab, en costume de planteur, fumait le houka et échangeait quelques syllabes malaises avec l'Indien. En ce moment, je me rappelai la France et les bords fleuris qu'arrose la Seine, et les existences bourgeoises des étés parisiens, et les maisons de Chatou, de Bougival et d'Asnières, et même les châteaux riverains, où rien, dans le programme des idées reçues, ne dépayse un visiteur, ne scandalise
un voisin. Chez le nabab Edmond, absence complète des rurales délices chantées dans les poëmes des Jardins et de l'Homme des champs. Le piano, la romance et le billard, ces trois distractions françaises, n'y sont pas encore admises ; on n'y entend que les gammes et les notes d'or des perruches coloriées, filles des solitudes sans nom.
Selon l'usage anglais, le nabab m'avait présenté à l'Indien : ce qui me donnait le droit de lui adresser la parole, mais que lui aurais-je dit? Son maintien d'ailleurs était répulsif à la familiarité; il paraissait plus à son aise avec le silence qu'avec la parole, et je n'étais pas assez fort sur la langue anglaise pour lui demander adroitement ce que j'aurais voulu savoir. Le nabab Edmond était heureux de mes embarras et il se gardait bien de commettre la moindre indiscrétion qui aurait pu m'éclairer. Cette scène de rêve s'éleva enfin à un degré de fantastique irritant. L'entretien, quoique formé de phrases très-courtes et intermittentes, cessa tout à coup, comme il arrive entre gens qui n'ont plus rien à se dire, ou qui auraient trop de choses à se raconter. L'Indien laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux s'éteignirent, comme si un nuage d'opium les eût voilés. Les jeunes filles bengalis s'endormirent au soleil, comme dans les bras de leur père, et le nabab, au lieu d'employer cette formule française, usitée dans nos ennuis champêtres : Eh bien, que faisons-nous'/ se renversa sur les coussins de sa natte, et. aspirant la fumée de sa pipe, il convoqua autour de lui, comme ses meilleurs amis, les innombrables souvenirs de sa jeunesse aventureuse, et il les accueillait par de mélancoliques sourires à mesure qu'ils
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défilaient, visibles pour lui seul. Ce <pie le nabab voyait en ce momenl avait un charme qu'aucune conversation Oisive n'aurait pu lui donner; il assistait à la conquête du Mysore; il entendait le canon mugir dans les solitudes du Malabar; il suivait aux assauts le jeune colonel, aujourd'hui duc de Wellington; il voguait sur le golfe arabique, à bord de VIndia, el à côté de Contoallis, ce héros fabuleux d'immortelles expéditions; il la guerre finie, il se vbyail maître et colonisateur dans une plantation conquise par les armes et défrichée par la charrue; il tondait un comté d'Angleterre aux limites du m< et arrosait de ses sueurs le sol du désert indien, pour en extraire la fécondité européenne, avec celte intelligence active et cet acharnement intrépide de colon qui sont les vertus du génie anglais.
Oui, en compagnie de pareils souvenirs, un vieillard peut s'isoler dans une habitation, et n'appeler à son aide aucun auxiliaire bruyant comme remède à l'ennui. Gela içoit très-bien. Les entretiens froids du monde civilisé ne peuvent lui rendre une seule de ces vives tions qu'il trouve dans l'échelle immense de ses souvenirs. Une jeunesse ardemment occupée est la meilleure provision des vieux jours; et ils obéissent à des instincts bien intelligents, ceux qui partent à l'aurore de s'aventurent sur les océans, apprennent la vie à l'école de tous les peuples, feuillettent ce globe comme le livre de Dieu, et laissent une goutte de leur sueur ou de leur sang sur chaque grain de sable, qui peut un jour être fécondé et donner des épis à la table de l'indigent, du voyageur ou du naufragé !
J'avais grande envie de faire comme l'inconnu et les
jeunes filles beiigalieniies, et de m'endormir en face de ce paysage indou pour trouver dans le sommeil les rêves que j'aime. Mais un attrait de curiosité, plus puissant que ma volonté, tint mes yeux ouverts et me força d'attendre la fin naturelle de cette étrange situation.
Je n'attendis pas longtemps.
Le nabab mit un signet à l'in-folio de ses souvenirs, et, prononçant quelques mots en malais, il se leva. L'Indien fit un signe de tête affirmatif, et quitta la table. >ious descendîmes un petit sentier de sable fin qui conduisait à la pagode, et je cherchais toujours une occasion pour demander au nabab le nom et l'état de l'Indien; mais l'occasion ne se présentait pas naturellement; le nabab avait offert son bras à son hôte qui marchait avec beaucoup de difficulté, quoique le terrain fût très -doux. Le décor extérieur de la pagode ne fit aucune impression sur l'Indien; ses regards se portèrent même avec indifférence sur la statue d'Indra, l'éléphant Irivalti, le bœuf Namdy, le manguier sacré, la déesse Ganesha, et les bas-reliefs des dix incarnations. Le nabab fit son devoir de propriétaire, et désigna du doigt, en passant, toutes ces merveilles; rien n'arracha l'Indien à sa mélancolie et à sa somnolence; peut-être aussi riait-il intérieurement de ces contrefaçons indiennes, parodies sacrilèges des vénérables édifices d'Ellora. Le jeune sauvage Potaveri, amené en France par Bougain ville , pleura de joie, dit-on, en voyant un palmier dans une serre; l'Indien invité chez le nabab Edmond ne donna aucun signe d'attendrissement au milieu de ce domaine qui lui rappelait le pays natal; il témoigna seulement une légère satisfaction en apercevant à l'angle du vestibule une natte
bordée d'une pile de coussins : c'était bien tentateur a L'heure ardente de la sieste : le nabab devina la pensée de son bote, ei L'invita du geste a goûter les douceurs du sommeil de midi. L'Indien n'attendit pas une seconde invitation; il nous lit un Léger salut de la main, comme pour nous congédier poliment et nous dire :
— A bientôt !
— Pauvre homme I me dit a voix basse le nabab en m'entralnanl dans les jardins, laissons-le dormir; le sommeil est sou seul bonheur.
Âiors, je voulus savoir le nom ou l'histoire do ce pauvre homme, traité en prince, et je priai instamment le nabab de satisfaire une curiosité poussée à bout. Aussitôt un nom fut prononcé à mon oreille... un nom qui aurait fait tressaillir sur leurs piédestaux les statues de la pagode, si elles eussent été sculptées par les mains pieuses autant qu'habiles des artistes sectateurs de Si va.
L'histoire promise se rattache à ce nom ; il est temps de la commencer ; mais je dois encore reprendre les choses d'un peu haut, avant d'arriver au nom de l'Indien.
Louis IX et Louis XVI sont peut-être les seuls rois qui aient eu de l'imagination. Ils ont cru tous les deux que le mpnde ne finissait pas aux limites de la Méditerranée; ils ont cru tous les deux que la France devait être une métropole de colonies lointaines , et une missionnaire de civilisation catholique. Tous les deux ont dédaigné les petites conquêtes de clochers voisins et l'envahissement des fleuves limitrophes ; ils pensaient au Nil et au Gange et ne se doutaient pas de l'existence du Rhin et de l'Escaut. Les mesquines ambitions n'allaient pointa
leur génie aventureux; une province de plus ou de moins reliée à la carte française leur paraissait une superfétation bourgeoise, lorsque la mappemonde leur montrait des jachères immenses , les grands fleuves coulant au grand soleil, et les déserts féconds , les régions splendides , ces zones lointaines qui attendaient la charrue delà France et la parole de Dieu.
Louis IX a eu le temps de mettre deux fois en action ses rêves divins et de déposer dans les sillons de l'Orient Ls semences françaises. Le même bonheur n'a pas été accordé à son petit- fi] s. Au moment où ce malheureux roi, dans son cabinet de Versailles, traçait l'itinéraire de Lapeyrouse, et, tirant du néant une marine française, rêvait les colonies de l'Inde, quelques stupides financiers vinrent lui dire que tout était perdu , parce qu'il y avait un déficit dans le trésor. Louis XVI , à cette nouvelle , laissa tomber son atlas , son compas, ses plans, tout l'avenir colonial de la France , et convoqua les états généraux et les avocats des bailliages pour combler le déficit. Un mot à jamais mémorable fut bientôt prononcé : Pét rissent les colonies plutôt qu'un principe! Faute de français en tout genre, qui n'a pas comblé le déficit , ne nous a pas fait gagner un principe, et nous a fait perdre l'Océan.
Mais en France, on est souvent exposé à de semblables aberrations, et avec des gens qui veulent parler, même quand ils n'ont rien à dire, on doit s'attendre à tout.
Au moment où Louis XVI recevait une lettre indienne qui pouvait sauver la France et lui donner la royauté du globe, on jouait pour la première fois, à la Comédie-
Française, une calomnie en cinq b itre Marie-
Antoinette, on jouait le Mariage de Figaro, C'était le 27 avril 1784 î el pendanl qu'une partie de la noblesse
le se sifflait elle-même dans la personne du comte Almaviva, une partie du peuple éclairé applaudissait , le même soir, l'héroïque bailli de Suffren, arrivant des Indes et paraissant en loge à l'Op vril 17*'i. date
pleine <Y\iu double avenir! Était-il clairvoyant, cet illustre géographe Louis XVI. lorsqu'il repoussait Beaumarch raitlesm rieuses du bailli de Suf-
fren? lorsqu'il trouvait que la conquête du Mariage de Figaro ne valait pas la conquête de l'Inde ? El par une fatalités qui ont si souvent pesé sur notre pays , cette fi is ce n'était point le roi qui était aveugle, c'était • chacun à son tour est aveugle chez nous. La Ëoblesse enlevait Figaro à la Comédie-Française, et courait l'applaudir tous les soirs à Chanteloup, chez 31. de Choiseul.
• Le roi invitait à ses veillées de Versailles le bailli
Bren, et pendant que la cour et la ville se pâmaient de bonheur aux lazzis du barbier philosophe et aux galanteries adultères du page et de la comtesse, le roi de France et le héros de l'Inde avaient de sublimes entretiens sur les colonisations océaniques et formaient des plans admirables pour éteindre l'étoile anglaise de Cornwallis, qui se levait à l'horizon de Ceylan ! Oh ! qu'ils ont été bien inspirés ces hommes d'État, ces financiers, ces courtisans, ces philosophes, ces avocats de 17841 Ils ont envoyé Beaumarchais au Panthéon, Suffren en exil, Louis XYI à l'échafaud, l'Anglais dans l'Inde. Chacun a reçu sa récompense après le 27 avril 1784. Le vaude-
ville de Figaro chantait ce pauvre quatrain mal rimé :
Or, messieurs, la comédie Que l'on joue en ce moment, Sauf erreur, nous peint la vie Du bon peuple qui l'entend.
Sauf erreur est admirable ! Nous allons voir bientôt où va nous conduire cette petite erreur annoncée si modestement.
Le nom de ce malheureux étranger, de ce pauvre homme, était retentissant comme l'écroulement d'un empire; c'était le nom du dernier fils de Typpoo-Saïb ! Malgré mon admiration profonde pour les grands noms et les grandes choses de l'antiquité romaine, les malheurs de Syphax et des rois numides, amenés à Rome en trophées vivants, disparurent devant l'infortune moderne du prince de Mysore. H est assez difficile, d'ailleurs, de se laisser émouvoir par des catastrophes accomplies depuis deux mille ans, quel que soit l'intérêt classique qu'on porte aux vainqueurs ou aux vaincus : mais on éprouve un long serrement de cœur en voyant passer la ruine vivante d'un empire, d'un noble empire comme ce Mysore, qui, par sa religion, sa poésie, son éloignement, ses mœurs, son peuple, a pour nous tout le charme mystérieux de la chose antique, dans son intérêt contemporain. Si on
ajoute ensuite que ce prince indien endormi dans une fausse pagode de la Tamise, est le fils de l'héroïque Typpoo-Saïb, le fidèle ami de la France et la victime de cette noble amitié, on comprendra mieux encore toute la sympathie émouvante que dul exciter un tel nom dans l'âme d'un Français voyageur, très-partisan de l'Inde et des Indiens.
Même cette fois, mon patriotisme ne put s'élever jusqu'à la haine contre les vainqueurs du Mysore. Les histoires deTyppoo-Saïb et de Wellington me paraissent aussi anciennes que les victoires gauloises de Jules César, et mon orgueil national n'est pas" plus humilié par les vieilles victoires anglaises que parles défaites de Brennus et de Yercingétorix. Toute rancune patriotique a une prescription. Un demi-siècle a dans mon souvenir la valeur numérique de deux mille ans. Camille, le vainqueur de Brennus, et lordCornwallis, le vainqueur de Typpoo- Saïb, paraissent contemporains. Si tout le monde embrassait ce paradoxe, après nos quarante ans de paix européenne, il n'y aurait plus de guerre, et tout le monde s'en porterait mieux. La guerre n'est belle que dans le passé.
Cependant il ne faut pas tout mettre en oubli avec les haines et les rancunes; nous avons là une histoire ensevelie dans la tombe, qu'il faut exhumer comme leçon perdue et comme salutaire avertissement pour l'avenir.
jXous nous assîmes le nabab et moi, à peu de distance du vestibule où dormait le iils du sultan de Mysore, et je dis à mon hôte :
— Vous êtes cent fois millionnaire, Monsieur; vous possédez une habitation splendide; vous avez la royauté
de l'or; votre vie a été un bonheur continuel; eh bien ! vous ne devineriez peut-être jamais à qui vous êtes redevable de tant de choses. C'est une comédie en cinq actes, jouée à Paris le il avril 1784, qui vous a fait nabab indien.
Le nabab, qui parle et comprend très-bien le français, retira de ses lèvres l'ambre de son houka, et me regarda avec des yeux étincelajits de points d'interrogation.
— Oui, seigneur nabab, continuai-je ; ceci va être clair pour vous.
Et je m'exprimai ensuite à peu près en ces termes :
— Le roi Louis XYÏ avait donné au bailli de Suffren l'ordre de rétablir dans l'Inde les affaires de France. Cet intrépide marin remplit sa viùssion; aidé du comte de Forbin, Provençal lui aussi , il attaque les Anglais devant le cap deBonne-Epérance et l'île de Ceylan, remporte six victoires navales, protège les établissements de Cap- Town, prend Trinquemale, délivre Gondelour, répare à Pondichéry les désastres subir, par le marquis de Bellecombe, et fonde l'avenir des comptoirs français au Malabar et au Coromandel. Ce que je vous dis là, seigneur nabab, ne doit point blesser votre fierté de marin; la galerie .maritime de Greenwich est remplie de tableaux de vos victoires navales; laissez -nous le peu que nous avons par la grâce de Louis XVI, si bien récompensé le 21 janvier, comme traître à la nation.
« Dans notre ville de Paris, ville de toutes les vertus, de tous les vices, de tous les héroïsmes, de tous les crimes, le bailli de Suffrcn devait trouver, à son retour de l'Inde, un monde enthousiaste, tout prêt à l'accueillir de ses acclamations; son triomphe dura un soir et fut éclairé
par le lustre de L'Opéra. Malheureusement, à la même heure, un autre triomphe éclatail au théâtre de la Cornérançaise. Le vainqueur de l'Inde avait unooneurrenJ : c'était M. Caron de Beaumarchais, auteur dulfariage de Figaro. Dans cette comédie, on prouvait qu'en L784 la noblesse, le clergé, La magistrature étaient avilis el que la vertu s'était réfugiée chez les soubrettes, et la noblesse chez les perruquiers. Ainsi, Le bailli de Sufîren, le comte d'Estaing, le comte de Grasse, le marquis de Bellecombe, le comte de Forbin, ces héros de l'océan Indien, en leur qualité de nobles, descendirent, le même soir, sous les pieds de l'encyclopédiste Figaro. Il est vrai que ce barbier avait dignement soutenu la concurrence ; il avait attaqué aussi et battu les Anglais dans une tirade de comédie ; il les avait poursuivis jusqu'au bout de l'Inde, avec un goddam grégeois ; il avait prouvé que goddam était le fond de la langue anglaise ; qu'on ne trouvait que goddam dans la langue de Pope , de Shakspeare et de'Milton. Le parterre venait d'applaudir avec frénésie cette victoire de goddam. L'Angleterre ne devait pas s'en relever, et le bailli de Suffren allait être mis à la retraite et céder son banc de quart à l'amiral Beaumarchais.
» Si vous connaissiez notre ville de Paris comme vous connaissez Madras ou Geylan, vous sauriez qu'il y a des moments , chez nous , de folie fiévreuse, d'engoûment universel, où 500,000 bouches disent la même chose, poussent le même cri, chantent le même nom. Au mois d'avril surtout , Paris éprouve le besoin de se ruer sur une comédie, sur un homme , sur un monde , sur une pyramide ou sur un zéro, pour se soulager de l'hiver
dans un enthousiasme de printemps. Or, le 27 avril 1784, on avait joué le Mariage de Figaro, et Dieu môme, descendant sur la terre , aurait passé incognito à Paris le lendemain et pendant six mois. Paris est ainsi fait. Le mot bohémien de Figaro était sur toutes les lèvres, noircissait toutes les affiches, décorait toutes les enseignes, tapissait tous les murs, coiffait tous les fronts. Figaro-ci, Figaro-\ù, Figaro partout. Un seul homme, le 25' avril , se levait en tenant une lettre qui n'était pas une lettre sur Figaro. Cet homme était le roi.
v Cette lettre avait été apportée à Versailles par le vaisseau le Héros, ce glorieux facteur delà poste indienne; elle était tombée de la proue du navire comme de la main d'un géant ; le sultan de Mysore l'avait écrite à Louis XVI, le sultan des Français (1).
» Le monarque indien, plein d'estime et de vénération pour la France et son roi, et déjà menacé dans ses possessions, comme Hyder-Àly son père, appelait Louis XVI à son secours ; il se plaçait sous sa protection puissante; il lui demandait des soldats, des ouvriers, des agriculteurs pour défendre et cultiver ces beaux pays placés entre le 12e et le 20e degré de latitude : Nellor , sur le fleuve de Pennar; Hyder-Abad, la ville des diamants; Serin gapatnam, si voisine de Madras, la reine du golfe de Bengale; Cochin, Calicut, Trivanderum, et les opulentes pêcheries du capComorin. Le Mysore, si bien placé
(1) Cette lettre n'est pas la seule que le sultan de Mysore ait écrite à Louis XVI. Un grand artiste et un homme d'esprit, M. Herman-Léon, a le bonheur déposséder toute la collection des lettres du sultan de Mysore à Louis XVI; je les ai vues chez lui, rue de Latour-d'Auvergne, 37. L'histoire n'a jamais parlé de cela !
;i la pointe de la presqu'île entre le golfe arabique el le golfe de Bengale, pouvait ainsi devenir une province française, avoir des ports sur deui mers, comme Corinthe, surnommée Bimarw,ef envahir progressivement, comme influence ou comme conquête, tout le vaste domaine indien.
» Le cœur patriote de Louis \V1 palpita de joie en lisant cette lettre. Qui pouvait, mieux que ce grand prince, comprendre un plan si beau? N'était-ce pas lui, d'ailleurs, qui en avait préparé la réussite dans sa haute sagesse? N'avait-il pas envoyé Lapeyrouse et Lamanon parler de la France pacifique au Mysore, et le bailli de Sulfren parler de la France militante au commodore Johnston ?
i Pendant que Louis XY1 relisait cette merveilleuse lettre, une foule de gentilshommes attendaient le petit lever àl'OEil-de-Bœuf. M. d'Entraigue avait la parole et il racontait l'étourdissante soirée de la veille, le triomphe de Figaro.
» Il y avait là un homme qui attendait aussi le lever du roi : c'était le bailli de Suflren. Personne ne prenait garde à lui. On ne parlait que du barbier et de Bridoison.
» Le marin provençal lança un regard de foudroyant dédain sur ces gentilshommes et leur dit :
— Sa dé darnagas é d'arléris.
— Pardon, Monsieur, lui dit d'Entraigue, veuillez bien nous expliquer votre hébreu.
» L'amiral leur tourna les épaules et n'expliqua rien. Au reste, il est impossible de donner dans une langue quelconque le sens vrai de cette phrase provençale; elle renferme en élixir toute l'ironie et le mépris que l'amiral
avait dans son cœur : c'était une bordée de syllabes fulminantes tirée à brûle-pourpoint, de bâbord et de tribord.
» La porte des appartements royaux s'ouvrit ; on entra chez Louis XVI.
» La figure du roi rayonnait de bonheur et de fierté; il ne lut pas la lettre, irais il annonça qu'il venait de recevoir d'excellentes nouvelles de l'Inde, et il serra la main de l'héroïque amiral. Les paroles du roi ne trouvèrent que des oreilles distraites. Si on ne parlait pas Figaro, personne n'écoutait.
» Le frère du roi, le comte de Provence, philosophe, poète de quatrains et patron de Figaro, entra et mit tout à coup la conversation sur la comédie nouvelle, ea s'exprimant avec les termes du plus vif enthousiasme. Les gentilshommes, encouragés par le prince encyclopédiste, redirent en chœur son feuilleton dramatique; on célébra les vertus de Suzanne; on railla le comte Almaviva, qui refusait le nécessaire à sa femme; on s'extasia sur la cruche qui se remplit; enfin, on battit les Anglais à plate couture avec le goddam qui est le fond de leur langue. L'enthousiasme ne garda point de mesure; les premières effluves du printemps échauffaient toutes les têtes; le soleil d'avril changeait eu or le cuivre des tritons, des dieux et des déesses mythologiques de Versailles et de Trianon; le déficit de M. de Galonné était comblé.
» Louis XVI présentait le bailli de Suffren à son frère, le comte de Provence, et aux sommités de sa cour; on leur répondit : Sait-on gré du superflu à qui nous prive ■ du nécessaire ? ou bien : De vingt rois que l'on encense le trépas brise l'autel, mais Voltaire est immortel ! ou encore : Tout est mordit, hors Y amant qui Va vendu. Le
i. a TA MI SI . 99
bailli de Suffirai, qui a^aif vu [es mille variétés des fel et des jongleurs de l'Inde, na-
vales, tabou les mers, rencontré
de mule nuances, visité les Lapons nains et les Patagons géants, côtoyé tous lès oui irail ac-
quis ledroit, comme lord Bolingbroke, de ne s'étonner de rien, était foudroyé de surprise par le délire de cette
COUT et l'épidémie d< ! n'avait
jamais rien vu de pareil sur les quatre coins de la mappemonde; il regardait le roi avec des yeux tristes, et le
roi regardait la lettre du Mysore, et versait intérieurement toutes les larmes de son cœur.
» Et que devenaient les finances au milieu de cet étourdissemen I '? Le mot de Trivulce se trouvait pins
que jamais de circonstance ; il fallait trois fois de l'argent pour envoyer Suffren au 31ysore, et le déficit de 27 millions s'élargissait chaque jour! et personne ne songeait à le combler. Il s'agissait bien de si peu de chose ! On avait Figaro! la profession de foi du vicaire savoyard, l'Êpitreà Cranie, Candide, laPucellê, le Contrat social. Avec ces distractions, on bravait les menaces du déficit.
» A. Paris, on se sert souvent de l'enthousiasme comme d'un moyen ingénieux et froid pour jouer un mauvais tour à quelque gloire voisine trop éclatante. 11 y a souvent beaucoup d'adresse dans ce débordement d'admiration qui éclate chez des hommes dont le naturel jaloux et railleur à perpétuité semble exclure tous les nobles sentiments du cœur. Pour ceux-là, Figaro arrivait très à propos à Versailles le 27 avril; il dispensait de donner un coup d'œil au bailli de Suffren. On ne peut admirer deux grands hommes à la fois; tant pis pour le dernier
venu, n'aurait-il sur l'autre que deux heures de retard. Il ne faut pas croire pourtant que le héros de l'Inde n'a rencontré aucune sympathie à la ville et à la cour; ce serait trop calomnier le Paris de 1784; bien des cœurs nobles et roturiers s'émurent du retour glorieux de l'amiral; bien des mains blanches et calleuses applaudirent le grand homme ; mais ces ovations restèrent en minorité imperceptible au milieu du tourbillon d'enthousiasme qui emportait aux nues le nom brillant de Figaro. Les gazettes du temps consacrèrent à peine un quatrain à l'amiral, et furent inondées de prose et de poésie en l'honneur du barbier espagnol ; rien ne lui manqua, pas même ces critiques et ces injures qui centuplent le succès lorsqu'elles arrivent, comme le cri de l'esclave, après le char du triomphateur. Comment songer alors aux Indes, aux colonisations, au Mysore ? La révolution de 1789 commençait en 1784; il fallait déjà attaquer le trône et non la côte du Malabar; on chantait partout d'une voix fausse, mais menaçante, à l'oreille du roi, ces vers de Figaro :
De vingt rois que l'on encense, Le trépas brise l'autel; Et Voltaire est immortel !
» C'était le premier coup de canon tiré contre la Bastille : c'était la philosophie de Voltaire et de Rousseau mise en comédie et en chanson pour l'intelligence de ceux qui ne savaient pas lire , et ils étaient nombreux en ce temps-là. Voltaire recevait son brevet public d'immortalité, non pas pour avoir écrit des chefs - d'œuvre de grâce et de style, mais pour avoir créé Candide, cette insulte à la dignité de l'homme, et la Pucelle, cette insulte
à l'héroïsme d'une sainte. Quant aux rois, on avait admis désormais que le trépas brisait leurs autels; Louis XVI était averti : on attendait son trépas. Quant à la noblesse, il était reconnu qu'elle se donnait la peine de naître, voilà tout, et qu'après, elle n'était bonne qu'à séduire des soubrettes ; quant aux. prêtres, il était prouvé que notre crédulité faisait tonte la science de Bossuet, de Fléchier et de Massillon ; quant aux femmes, il était publié par toutes les bouches que leurs instincts d'animaux les obligeaient ù tromper; enfin, quant à Dieu, il était démontré, selon Uranie, qu'à Jérusalem, Jésus- Christ avait exercé le vil métier d'ouvrier, et qu'il avait perdu ses beaux jours dans ce lâche exercice. Tous ces décrets, faciles à la mémoire, étaient popularisés par Figaro sur les ruines des autels des rois.
» Avec ces maximes courant les rues, essayez de combler un déficit, de conquérir les Indes et de reconstituer une société ! Que pouvait-il faire, Louis XYI, contre cette opposition organisée par les princes, la cour et la ville? Il était seul contre tous ! l'histoire s'est montrée bien injuste envers ce grand roi; son nom a toujours été précédé de l'épithète faible ; chaque historien a copié son devancier. La faiblesse de Louis XYI est passée en proverbe. L'histoire réfléchit rarement ; elle imite. Oui, il était faible ce roi qui a créé une marine formidable ; qui a mis en mers six amiraux de génie ; qui a soulevé l'Amérique ; qui a ouvert un chemin dans les airs avec Montgollier ; qui a donné la solitude à Ja Bastille; quia aboli les lettres de cachet et la torture ; qui a rendu la vie au peuple avec Parmentier ; qui a découvert le grand chemin du monde avec Lapeyrouse ; qui a reconquis l'Inde
avec de Suftïen ; qui a dominé de sa voix la voix des tambours, le 21 janvier, seul ferme et tranquille, lorsque tout le monde, sur la place Louis XY, tremblait de froid et de peur ! Oui, ce roi était faible , l'histoire n'en démordra pas. 11 n'était pas faible : il était seul !
d Quatorze ans plus tard , un jeune homme , le seul qui eût compris Louis XYI , regarda les Indes et écouta le cri de détresse de Typpoo-Saïb.
» Ce jeune homme était le même qui , officier à vingtdeux ans, assistait, dans le jardin des Tuileries, aux terribles scènes du 20 juin, et s'écriait, la main sur son épée : Donnez-moi douze cents hommes et. je délivre cernaiheureux roi /Il se nommait Bonaparte.
» En le voyant partir pour l'Egypte avec une armée, on ne se doutait pas qu'il marchait vers l'Inde, au secours de Typpoo-Saïb. Le souffle de Louis IX etde Louis XVI poussait Bonaparte en Orient, en lui annonçant une nouvelle terre promise. Ce héros avait 1 âge d'Alexandre, lorsque lui partit aussi pour conquérir l'Inde. L'Egypte, ce vestibule de l'Inde, tressaillit encore sous les pieds de la France, et reconnut aux Pyramides les soldats de Mansourah et de Damiette, les fils des croisés de Louis IX. Mais Bonaparte ne venait pas pour prendre Alexandrie et battre Mourad-Bey : l'étoile des mages l'appelait en Syrie : il traversa le désert, prit Jaffa, et vint forcer la porte de l'Inde, nommée Ptolémaïs. En le voyant sur le chemin du golfe d'Ormus, l'Angleterre s'émut ; son commodore Sidney --Smith arriva dans les eaux de Saint -Jean-d' Acre avec ses vaisseaux, Tigeret Thesœus. Ce.fut un moment sublime. Les peuples de l'Inde, les héroïques corsaires français, les rois du Penjaub et du Mysore , les colons de
Là tamise. 10::
Dupleix , Les flibusti les de la Sonde, les m
mires intrépid rançois-Xavier, toute la
Jeune France du Bengale prêta l'oreille au canon de Pto- Lémaïs, et attendit, l'épéeou la croix à la main, i Bonaparte que Dieu enail de tsle Mont-
Thaborarec l'eau du Jourdain. Une bataille do soixante jours et soixante assaut» n'avaieni cependant pas e détruit la porte indienne de Saint-Jean-d'Àcre; Bonaparte, i rot la Unir maudite, criait cette parole sublime et amis, A' sort du monde est dan tour ! et tous les héros de son épopée, Murât, Marmont, Dufalga, Bon, Davoust, Lannes, Régnier, Kléber, Beauharnais, géants du Tasse, ressuscites sous d'autres n« mis, se précipitaient sur les murailles, et trouvaient devant la brèche une main invisible qui les arrêtait, comme une ëcluse d'airain. Un seul, qui semblait avoir des ailes, ou que le génie des batailles emportait sur les siennes , l'indomptable Murât s'élança par la crevasse d'une brèche, courut sur les cadavres comme sur des épis fauchés, traversa Ptolémaïs au vol, entraînant après lui tout un peuple de barbares, et arrivé sur le mole, il se jeta dans une barque, et passant sous le ieu de l'artillerie anglaise, il reparut devant Bonaparte avec son damas rouge de sang, ses cheveux bridés par la poudre, son brillant uniforme dévasté par une bataille qu'il avait livrée seul contre toute une ville, comme Alexandre à Oxidraka, sur la même route de l'océan Indien.
» Le sort du monde était dans cette tour, dit Bonaparte, une dernière fois, et il rai,- solda'ts décimés par la peste et convalescents, du rivage de Saint-Jeand'Acre au rivage et à la victoire d'Aboukir,
104 LES NUITS DORIENT.
» Le principe, les colonies et Typpoo-Saïb périrent ensemble , et pendant que nous parlions beaucoup, selon notre usage en France, les Anglais agissaient beaucoup selon leur usage aussi : nos avocats construisaient des discours, leurs marins construisaient des vaisseaux; nous eûmes le Directoire et le conseil des Cinq-Cents ; ils eurent le Mysore et la compagnie des Indes. En 1800, tout était consommé. »
Et ce jour-là nous prolongeâmes longtemps encore notre entretien chez le nabab Edmond, pour attendre le réveil du prince de Mysore. Au milieu de tant de souvenirs évoqués par un nom, la présence du fils de Typpoo- Saïb avait quelque chose de surnaturel. Nous avons tous vu cette belle gravure qui représente la famille de Typpoo- Saïb livrée au pouvoir de lord Cornwallis après la conquête du Mysore: c'est lamentable comme le spectacle de la famille de Darius aux genoux d'Alexandre, et grâce aux costumes, aux paysages et aux teintes jaunâtres des deux gravures, on croirait que ces deux catastrophes appartiennent à la même antiquité. Aussi, lorsque le fils de Typpoo-Saïb se leva sur sa natte et s'avança vers nous avec son costume oriental, mon cœur battit aussi fort que si le fils de Darius se lût présenté à moi. Le prince échangea quelques paroles avec le nabab, et marcha d'un pas assuré vers l'embarcadère de la Tamise, où le fly était amarré . Un sourire et un geste lent furent son adieu : il s'embarqua et partit. Je suivis longtemps du regard cette petite barque à vapeur ramenant à Londres, le 2 juillet 1838, un prince indien, fils de cet héroïque Typpoo-Saïb qui avait voulu donner l'empire des Indes à Louis XVI et à Napoléon.
ï. A TAMISE* 108
Ce pauvre prince est mort peu de temps après à Londres; je bénis le hasard <im me l'a montré, une seule fois, et dans un paysage indien.
L'hôpital de Greenwich est posé comme un décor de théâtre sur la rive gauche ou droite de la Tamise, car, Irec ma théorie sur cette fausse rivière, la rive droite serait la gauche, puisque la Tamise coule de F Océan à Richmond.
Le nabab Edmond me conduisait, le lendemain, sur son yacht, à Greenwich; il était bien aise de connaître cette galerie, maritime dont je lui avais parlé. Je m'estimais heureux d'être le cicérone d'un Anglais en Angleterre. Au reste, peu de gens connaissent bien les petits détails curieux du pays où ils sont nés. Que de Parisiens sont morts sans avoir vu l'admirable musée de M. Lenoir, aux Petits-Augustins, et le musée d'Artillerie, et la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou, et les Catacombes, et les souterrains du Panthéon! Il y a même, à coup sûr, au Marais, des rentiers paisibles qui ne connaissent pas le Palais-Royal. La cour du Louvre est regardée comme un passage et une économie de temps pour aller delà rue du Coq-Saint -Honoré au fauSjourg Saint -Germain; aussi plusieurs industriels ou propriétaires de la rue Croixdes-Petits-Champs sont morts, arîirme-t-on, sans avoir vu la colonnade du Louvre et la façade de Saint- Germainl'Auxerrois.
On ne sera donc point étonné si le nabab Edmond ne
connaissait pas le musée maritime de Greenwich. Cette ignorance me rendit un grand service, car il me fut permis de voir, ce jour-là, bien des choses nouvelles pour moi, grâce au nom et au crédit de ce puissant nabab, soldat indien du colonel marquis de Wellesley, depuis duc de Wellington.
Le yacht du nabab est un fin voilier; il a remporté le prix de la coupe de la reine, queens-cup, à Plymouth, en 1838. De vrais matelots et un vrai post-captain font le service du bord et sont payés sur le budget de la marine du nabab. Je trouve admirable cette idée des millionnaires anglais d'avoir à leurs gages un petit vaisseau monté par des marins sérieux: il y a au fond de cette idée, en apparence futile, un but national. Le nombre de marins et d'officiers ainsi employés à cette bourgeoise marine de promenade est très-considérable; survienne une guerre, et tous ces marins d'agrément passent tout de suite, du service des millionnaires, au service de sa Majesté. Nous avons des tilburys, nous.
Nous arrivâmes à Greemvich en très-peu de temps, comme si la voile eût été la vapeur.
N'ayant jamais l'intention de décrire et de mesurer les monuments que cent voyageurs ont décrits et mesurés la toise à la main, je ne dirai rien ici des pierres sombres et des colonnes noires qui composent matériellement l'hôpital de la marine anglaise. J'aime mieux notre édifice des Invalides, cette immense tente de granit suspendue au ciel par la croix de sa coupole avec son inscription sublime écrite de la main de Louis XIV : Militibus in œternum providens lias œdes posait ! Au reste, il n'y a que très-peu de marins anglais à l'hôtel des Invalides de
im . 1(17
(iivniwicii ; en général, on n'y parle qu'allemand; j'y ai vu aussi des Espagnols <'t des Italiens. Ceux-là ne <!<>i- \riii pas être à i ' <«!« ■< nwich;
j^iver y dure un peu moins d'un an chaque ann^ej le ■eleil a toujours le tort d'y être absent.
L'Angleterre *st on pays quj étonne ou l'ait Bourirej on l.i traversées y semant les points d'admiration «t les pointes d'épigramme; le géant s'y déguise souvent en nain. Après une exhibition de tableaux de peintres anglais *t la galerie nationale de ChariTig-Cross, une îles plus amusantes choses (|u'on puisse voir est le musée maritime de < | w ieli. Les Anglais sont si justement jaloux de leurs admirables gravures, qu'ils n'ont pas permis à leurs t obristes et dessinateurs. En 1838, Ci- ; «cor e arrivé en Angleterre. J'éprou-
vais donc quelque embarras en montrant les tableaux I LCtoires anglaises au nabab Edmond. Heureusement | pour moi le nabab n'avait pas eu le temps, dans ses v< >> ages. de se faire connaisseur, et il me croyait toujours sur parole quand je lui désignais une toile avec un geste et une formule d'admiration. Ce geste et cette formule se ressemblaient toujours, parce que les tableaux de ce musée se rassemblent tous. Quelquefois je faisais admirer les cadres, qui sont très-beaux, il est vrai, presque tous brodés en point d'Angleterre. Il serait même facile de faire de cette galerie le musée le plus curieux de l'Europe si on en supprimait toutes les toiles en y laissant tous les cadres seulement. A chaque pas je joignais les mains, et je m'écriais à l'oreille du nabab :
— Mon Dieu ! quel beau cadre! Et le nabab, dans sa jwte fierté nationale, s'écriait après moi.
— Indeed ! what splendid masterpeace ! Et il joignait les mains aussi.
Les toiles représentaient invariablement les mêmes
choses. On lisait au bas : Victoire du vaisseau le sur
le vaisseau le Voici comment le peintre a traité ce
sujet historique : il a pris du bleu et en a barbouillé toute la toile avec une grande prodigalité d'artiste; puis, sur cette couche de bleu qui prétend être l'Océan, il a semé, à l'infini, d'adroites éclaboussures de rouge criard qui représente les effets de l'artillerie, et plaqué d'énormes tourbillons d'un gris vert qui figurent la fumée des canons. Les vaisseaux restent toujours invisibles; à quoi bon les montrer d'ailleurs, puisque leurs noms sont inscrits sur le cadre? et si on les montrait, on ferait une faute énorme de perspective. Un artiste chargé de peindre le combat de deux vaisseaux est obligé de se mettre au point de vue de la nature. Si vous vous placez sur un rivage quelconque ou sur la cime d'une vague pour assister au combat de deux vaisseaux, vous croyez ingénument voir ce combat: vous ne voyez rien du tout. Une épaisse fumée couvre les deux navires de leurs quilles à la cime de leurs mâts; s'il n'y avait pas cette fumée, ce serait preuve que les navires ne se battraient pas, et alors à quoi bon les peindre? Tant qu'ils se battent, ils sont invisibles. Voilà ce que comprennent admirablement les peintres anglais de Greenwich. Nos artistes, et Gudin surtout, ont commis une grande faute en s'écartant de ce principe; quand ils peignent deux vaisseaux en train de se canonner à brûle-pourpoint, on voit très-bien les vaisseaux! Grâce au système anglais, on a pu confier la peinture de cet immense musée de Greenwich à plus de mille peintres.
i. \ rAMIS] lll'l
Ou trouverait-on en France, mille peintres de marines? En général, ce sont, m'a-t-on dit, des marins allemands, tirés au Bort, qui ont mis du bleu, du gris et du rouge sur ces toiles ; on a voulu faire gagner quelques salaires à ces pauvres marins, et on a bien fait. Il résulte peutêtre un peu de ootonie dans l'ensemble de ce grand
travail de peintures maritimes, mais [a ciselure et l'ornementation (1rs cadres son! variées à l'infini. Jamais le néant, gris ou bleu, n'a été mieux encadré.
Le nabab m'accabla de thousand thanks pour lui avoir montré cette magnifique collection de cadres dorés. Mais le point d'admiration n'était pas loin!
Ici le cadre était modeste; c'est une vitre vulgaire, placée à l'extrémité de la galerie, el qui couvre l'uniforme que portait .Nelson à Trafalgar. Une balle, partie des huniers du capitaine Lucas, a troué cet uniforme au moment ou le Victory coupait la ligne française dans les eaux du Bucentaure. Les yeux se baignent de larmes devant la relique du glorieux amiral.
J'avais sur moi un autographe de Nelson, don précieux reçu d'une noble main; c'est une lettre très-longue, écrite de la main gauche, car la droite avait été coupée par un boulet français. Je trouvais une véritable émotion à lire cette lettre dans un pareil endroit ; elle est fort curieuse, elle est inédite et en écrivant ces lignes, je viens de la rouvrir pour en donner mieux le se
Nelson venait d'être nommé duc de Bronte, pour les services rendus en Sicile; il paraît que cette dignité lui donna de vifs chagrins, car il a écrit la lettre devenue ma propriété à son ami et homme d'affaires, M. Aoble, pour lui faire confidence de ses ennuis secrets. On ne de-
vinerait jamais quelle sorte d'ennui tourmentait ce grand homme en 1804, un an avant sa mort, à l'apogée de sa gloire et au moment même où la reconnaissance royale illustrait son nom de duc de Bronte. 0 misères de hautes existences! Nelson se voyait ruiné par ce titre; il lui fallait dépenser des sommes énormes pour faire honneur à son duché in partibus, et il regrettait le temps où il n'était que Nelson tout court, ce qui était plus économique. Comme toutes les lettres où il est question d'argent, celle-ci a un côté nébuleux, mais facile à éclaircir; on y voit percer le projet d'un emprunt à la caisse de ce cher ami Noble, dear friend Noble, répété trois fois, emprunt destiné à subvenir aux dépenses fabuleuses imposées au duc de Bronte. Après avoir gémi quatre pages sur cette infortune, l'illustre amiral signe Nelson, duc de Bronte, comme si cela ne lui coûtait rien.
Cette page manquait à l'histoire de Nelson; j'ai cru pouvoir l'insérer ici, parce qu'elle n'ôte pas un fleuron à une glorieuse couronne, et qu'elle est une page de philosophie ajoutée au chapitre des faiblesses héroïques. Soyez roi de l'Océan, et vous serez tourmenté par des comptes de ménage et des chiffres bourgeois, comme un brasseur menacé de faillite ! Cette lettre m'a fait souvent penser à l'amiral Caïus Duilius. Avec mon système expliqué plus haut, ces deux illustres amiraux, Caïus Duilius et Nelson me paraissent contemporains. En ma qualité de Français -Africain, je ne me sens pas plus humilié par les victoires remportées par Duilius sur les Africains, mes aïeux, que par la bataille de Trafalgar. Tout cela est de l'antique au même degré. Aussi je puis parler de tous deux, sans haine et sans passion.
Je n'ai point d'autographe de Caïus DuiKus, mais j,suis certain qu'fla .'dit. dans la même occasion, une lettre à son ami Caïus Balinator, pour Be plaindre de quelque chose après sa victoire sur les Africains. Les grands hommes se plaignent toujours; cela console Isa petits.
I ;i ^publique romain.' ne pouvait pas nommer Gaïus builius ducde Barca, ce n'était pas L'usage deui a ' soixante-quatre ans avant Jésus-Christ; toutefois, <•■ il fallait un genre exceptionnel de récompense pour glorifier les serriees deDuilius, le sénat décréta qu'on lui élèverait une colonne rostrale. Jusque-là tout allait bien. Duilius ne pouvait pas se plaindre; il ne [.avait pas les frais de cette colonne; on la construisait œr'e publko. Que de fois je me suis arrêté dans le vestibule du palais des conservateurs, au Capitole, pour admirer la colonne rostrale deDuilius! Deux mille ans l'ont épargnée, avec une intelligence que les siècles n'ont pas toujours. C'est l'éternelle glorification des services rendus par la marine antique ; elle prouve que les Romains comprenaient admirablement que le triomphe de la marine est lié au triomphe de la colonisation.
Mais le sénat ne se contenta point de la colonne rostrale; il décréta que Gaïus Duilius serait toujours accompagné, après le coucher du soleil, par un porte-flambeau et un joueur de flûte, aux frais de l'Etat.
Cette récompense avait tout le caractère d'une vexation; mais il fallut bien se résigner à ce luxe de faveurs promulgué par le sénat. Caïus Duilius eut beau dire qu'il se contentait de la colonne rostrale, on lui répondit que cette récompense ne suffisait pas à la gratitude de Rome, et il fut condamné à se promener toutes les nuits, jus-
112 LES KUITS D'ORIENT.
qu'à la fin de ses jours, entre un joueur de flûte et un porte -flambeau, ce qui devenait intolérable. Sans doute, l'amiral Duilius a dû faire 'souvent des offres à ses deux éternels compagnons pour les engager à rentrer chez eux; mais ceux-ci demeurèrent incorruptibles et acharnés sur tous les pas nocturnes du vainqueur des Carthaginois. C'est alors que Duilius a probablement écrit à son ami Salinator une lettre lamentable, et il en avait, en effet, de justes motifs. Si le roi d'Angleterre eût accordé la même récompense à Nelson, je comprendrais mieux les plaintes du duc de Bronte. Heureusement ces récompenses navales ne sont plus dans nos mœurs, quoique nous ayons aujourd'hui Dorus et Tulou ; ces deux flûtistes ont manqué à Duilius : les siens devaient être irritants, je les entends d'ici.
La plume qui écrit un voyage sort souvent des rails et se fait vagabonde, surtout dans le pays de Sterne, ce père des digressions anglaises: or, en quittant Caïus Duilius, je retombai sur ma lettre autographe de Nelson et je la montrai au nabab, qui la lut et fit après cette simple réflexion : Elle est fort longue ! Je compris la pensée du nabab, car il venait de lue la sublime phrase qui fut lancée à la flotte anglaise du haut de la Victor y, le matin de Trafalgar : England experts everij man to do his duty. Angleterre attend chaque homme faire son devoir. Heureuse langue qui a eu le bon sens de prendre au latin la suppression des articles et la règle du que retranché I Le premier grammairien français nous a légué bien des broussailles, avec son ignorance du latin. Résignons-nous!
Oui. cet amiral qui écrivait des lettres si longues, écrivait des proclamations si courtes , et il n'avait pas
LA TAMISE. i 13
tort, du moins quant aux dernières. Un usage : 1 1 1 1 i « 1 1 1 « * veut que tout général harangue ses soldats avanl une bataille : avec le secours moderne de l'imprimerie, je comprends qu'un général puisse faire distribuer on
grand nombre d'exemplaires de son discours, mais je n'ai jamais pu n'expliquer comment les consuls romains taisaient entendre à eent mille hommes les harangues interminables citées par Tite-Live et autres historiens plus suspects. Voici le commencement de toutes les batailles antérieures à l'imprimerie : le général range son armée en ordre de combat, sur trois lignes de profondeur; il place la cavalerie aux ailes et distribue partout les soldats armés à la légère ; cela fait, il monte à cheval, et s'adressant à ses soldats, il leur parle ainsi... Le discours dure une demi-heure, et toute l'armée l'accueille par un cri unanime d'approbation. Je pourrais citer vingt exemples de ces longs discours entendus par cent mille soldats sur une surface de plusieurs lieues; deux me reviennent en mémoire comme preuves : celui que prononce Quintus Fabius, par la bouche de Tite-Live, dans la guerre des Samnites, et celui de Marcius, chevalier romain, après la mort de Publius et Cnéius Scipion en Espagne. Si la loi du progrès eût été appliquée à ces harangues militaires, nos généraux modernes seraient aujourd'hui obligés de parler un volume à leurs soldats un jour de bataille. L'inverse est arrivé. Nelson, avec huit mots bien choisis, a effacé toutes les harangues militaires de Tite-Live. Ce discours d'une phrase est le chef-d'œuvre de l'éloquence; jamais le délayage oratoire n'a dit plus de choses émouvantes que cette admirable concision. Le
i 1 \ LES Ml |s |) 'ORIENT.
marin qui écoutait cette parole tombée des airs la comprenait et la retenait tout de suite, sans un grand effort d'intelligence et de mémoire : il lui suffisait, pour bien agir, de ces deux grands noms : Angleterre et devoir, qui retentissaient sur l'Océan aux premières brises du matin.
L'amiral Nelson avait une qualité qu'on ne saurait trop apprécier chez un homme de guerre : il détestait cordialement les Français. Une haine profonde est la seule chose qui puisse servir d'excuse aux horreurs de la bataille. Rien n'est odieux à voir comme un homme qui en cherche un autre pour le tuer sans le haïr nationalement. Le duel poli, souriant, affable, est une plaisanterie de l'enfer. Deux armées qui se rencontrent, sans se connaître, sans se haïr, sans se comprendre, et qui se tirent des coups de canon pour tuer le temps, font le plus exécrable des métiers. Aujourd'hui surtout, après quarante ans de paix, quand toutes les races européennes se sont croisées . quand les relations commerciales ont établi les relations domestiques, quand chaque peuple trouve partout des alliés , des ami- parents, toute guerre européenne serait
vile. Le neveu même de Xelson a épousé une Française; et si Nelson vivait . il aurait peutêtre donné à lady Hamilton une rivale chez une héritière de la Chaussée d'Antin. A son époque, en 1804, ce grand homme subissait, comme le moindre des cockneys, les préjugés en vogue, il avait loi en Pitt et Cobourg : il écumait de rage en voyant un drapeau tricolore ; il croyait que nous mangions des grenouilles et que nous étions tous des maîtres de danse et un peu-
LA TAMisi. 118
pie de Vestris. S'il viv;iit aujourd'hui, il mirait son
pied-à-terre à Paris; il chevaucherait aux Champs- Elysées; il se montrerait en loge à l'Opéra; il flânerait au boulevard; il danserait aux bals des Tuileries, et ne perdrail ni son oeil gauche, ni son bras droit, dans l'intolérable charivari d'une canonnade engagée avec les Français.
Nous sortîmes du musée des cadres maritimes de Greénwich pouf faire une visite à quelques vieux, pensionnaires, soldais antiques des guerres de lTnde : le nal>al> les connaissait tous, et en serrant les mains de ces camarades du Mysore, il me disait leurs noms et leurs exploits.
Ces vétérans , boucanés par l'écume de la mer, avaient encore toutes les allures de la jeunesse, et la vie, emprisonnée dans leur épiderme de métal, paraissait disposée à lutter un siècle de plus contre la mort. Celui-ci, me disait le nabab, a été blessé à l'embouchure de la rivière de Caveri; celui-là est sorti seul vivant d'une embuscade de Taugs, dans le Carnatic; cet autre a enfoncé à coups de hache la porte d'Hyder-Abad ; en voici un qui a délivré une veuve du bûcher pour gagner un pari. Moi, je regardais avec stupéfaction ces Ajax de l'Iliade indienne, et je leur offrais des cigares d'un schelling, et j'étais joyeux de voir tumer à mes frais des héros d'Homère, des guerriers du Ramaïana, des soldats du géant Adamastor! Tous ces hommes fabuleux parlaient la langue des siècles héroïques; ils donnaient un démenti aux dates de l'ère moderne ils prononçaient des noms harmonieux comme les flots du Bengale : on aurait cru entendre les soldats épiques de Ceyian, après
la grande bataille livrée pour la belle Sita sur la pointe du Coromandel.
Aous nous entretînmes longtemps, le nabab et moi, de ces vétérans de l'Inde, en dînant à l'hôtel de Sceptre and Crown, sur la rive de Greenwich. Quand la nuit fut venue, le nabab me proposa encore d'user de son crédit pour me faire visiter l'observatoire. Voir lobatoire de Greenwich avait toujours été un des rêves de ma vie. je voulais admirer de près cette pompeuse sinécure de l'astronomie britannique, cet œil de Cyclope aveugle regardant l'éternel brouillard anglais. ?>ous traversâmes un parc délicieux, habitable l'été, c'est-à-dire trois semaines; nous gravîmes une allée toute semée d'herbes de velours, et sur le sommet de la colline, la porte de l'observatoire s'ouvrit à la voix du nabab. Le directeur était absent; c'est ce qu'il a de mieux à faire ; les étoiles n'y perdent rien: elles sont toujours absentes aussi, et vraiment elles ont tort, car elles perdent une superbe occasion d'être lorgnées par les plus beaux télescopes qui soient au monde. Cette merveilleuse artillerie de William Herschell, braquée contre le ciel pour faire une brèche dans les arcanes de Dieu, me paraît fort déplacée sur les affûts de Greenwich ; toutes ces énormes lentilles, si bien combinées dans leurs tubes pour saisir une planète au vol et fouiller ses taches mystérieuses, ne ramènent à l'œil investigateur que des flocons de brouillard. La plus belle nuit du milieu de l'été, midsummer, la nuit de Titania et d'Oberon, la nuit des constellations radieuses a pu se révéler peut-être à Shakspearesurla montagne qui domine l'Oxfordshire; mais elle n'illuminera jamais le ciel de Londres, ciel plat qui
ajoute a sa croûte naturelle de brume le brouillard industrie] du charbon el de la vapeur. On dit pourtant que l'observatoire de Greéhvdch a découvert quelques planètes microscopiques : tout est possible au génie anglais; mais je crois que ces planètes ont été découvertes par quelque astronome modeste de Malte ou de Corfou, qui en a fait les honneurs, par patriotisme, à la métropole. 1! sérail d'ailleurs à souhaiter que Greenwich pût y voir clair une belle nuit, car je me méfie beaucoup <lu zèle ivants endormis au cap de Bonne-Espërance; ils sont trop éloignés du contrôle de Londres, et le vin de Constance est trop près de leur observatoire colonial. Avec ses merveilleux, instruments et des nuits propices, Greenwich ferait avancer la science astronornique d'un pas décisif. Dieu a écrit ce livre céleste en lettres d'or pour être lu, et non pour être arpenté avec des chiffres. ?Sous voilà bien avancé quand on nous apprend la découverte d'une planète nouvelle, ou bien même lorsqu'un astronome, commissaire-priseur, nous fait avec des chiffres l'inventaire des richesses de l'infini ! ^Votre imagination découvrira toujours bien plus de planètes et d'invisibles voies lactées, que les télescopes n'en verront à la première surface de l'horizon supérieur. A coup sûr, il y a là-haut un secret, un secret accessible à la science acharnée, un secret planétaire qui fera tressaillir de joie notre terre le jour où une lentille miraculeusement réussie le surprendra dans un coin du ciel.
En quarante ans de paix, si la France, l'Allemagne, la Russie et l'Angleterre eussent employé à créer des observatoires et à payer des télescopes les millions
IIS LES NUTTS DORIENT.
qu'elles ont consacrés à fondre des canons inutiles, nous saurions aujourd'hui ce que nos derniers neveux sauront de l'histoire du ciel, la seule histoire digne d'intérêt. En attendant, on s'amuse avec des frivolités astronomiques; il nous faut des planètes pour hochets; l'autre nuit, dit-on, 31. Hink en a découvert une toute petite ; les savants de Londres lui ont cherché un nom de baptême: après beaucoup de tâtonnements, on l'a nommée Thalle. Son parrain a été certes bien ingénieux. On nommera la suivante Meîpomène. sans doute. Voilà des œuvres de Dieu traitées par ces chrétiens comme des filles de Jupiter, en I80I. L'astronome Denis i'Aréopagite n'aurait pas mieux fait, lui qui florissait sous Tibère, et qui ne connaisait pas le verset du Psalmiste : Cœli enarrant glorlam Dei. Lord Ellenborough, ce grand homme, a été destitué injustement comme païen en 1845, par les méthodistes de la compagnie des Indes: l'astronome, pensionnaire de la reine qui vient de nommer une planète Thalle, mérite au moins la même punition. Nous employâmes trois heures de la nuit à examiner les télescopes de l'observatoire de Greenvich. Par intervalle nous regardions la place où est le ciel pour y surprendre une pointe d'étoile. Rien ne scintilla dans la brume. Le directeur continuait d'avoir raison, quoique absent.
Le lendemain, à cinq heures, un fantôme déguisé en lune se leva vers l'est, à la place où se lève le soleil du
midi ; lia brouillard diaphane, un brouillard d'été tamisa le» rayons de l'astre, el nous donna unjourd'un viole! clair, assez semblable à celui que Virgile dëcril dans 1rs Champs-Élyséens, \ travers cette gaze crépusculaire, on
aurait cru voir un soleil enrhumé. ."Mon compagnon le ûabab découvrit une pensée railleuse au fond de mon
silence, et nie dit :
— Oui, il doit vous paraître bien étonnant de voir un anglo-Indien comme moi, habitué comme moi à un soleil véritable, et venant réchauffer sa vieillesse aux rayons glacés du nord. C'est une question de tombe, voilà tout. Le soleil indien me donnerait peut-être quelques années de plus; mais les dernières années de vieillesse n'allongent pas la vie ; que faire d'un temps qu'on ne peut employer à rien? J'ai en horreur les cimetières de l'Inde : ils sont trop souvent ravagé? par les animaux ouïes hommes. Les morts y dorment en sursaut. Vous connaissez sans doute la nécropolis de Liverpool, dans la haute ville, au sommet de Copperas-Hill ; c'est là que mon père et ma mère ont leur tombe. Je ne veux pas me séparer d'eux.
Nous traversions en ce moment la Tamise une seconde fois pour débarquer à Woolwich, qui est le plus proche voisin de Greenwich ; l'arsenal et l'hôpital se touchent; si c'est le hasard qui a établi le voisinage de ces deux choses, le hasard est très-intelligent.
L'entrée de l'arsenal de Woolwich est interdite aux étrangers : la même prohibition est écrite à la grille de l'arsenal de Toulon. Cependant j 'ai rencontré beaucoup d'Anglais dans l'arsenal de Toulon, j'y ai môme conduit l'honorable post-captaîn Grey, fils de l'illustre ministre
120 LES N DITS I)OUlE.NT.
de ce nom et commandant du Belveder, charmante frégate de 34 pièces de canon. En revanche, un Anglais m'a introduit, malgré la consigne, dans l'arsenal de Woolwich. Les consignes absolues n'existent pas. On entre presque toujours dans les endroits où il est défendu d'entrer. Il suffit môme de lire, à Paris, sur une porte : Le public n'entre pas ici, pour pouvoir affirmer qu'on entrera. Je ne suis pas le public, dit un jour un voyageur au gardien d'un établissement impénétrable. — C'est juste ! dit le gardien, et il le laissa passer.
11 n'y a aucune comparaison à établir entre les arsenaux de Toulon et de AiYoolwich ; l'arsenal de Toulon est une merveille, un monde de surprise, un chantier de géants; Woolwich est un dépôt de piles de boulets et de» pièces de canon. C'est dans les ports militaires qu'on se fait une juste idée de la puissance maritime de l'Angleterre, ce n'est pas à Woohvich. Les Anglais sont de grands frotteurs de métaux, ainsi rien n'est charmant à voir, en fait de destruction, comme leurs canons et leurs boulets ; tout cela est poli comme un assortiment de meubles de boudoir; tout cela est timbré du lion et de la licorne,
The lion" and the unicorn Were fighting for the crovrn.
comme dit une chanson enfantine de Malte, à propos du blason de l'Angleterre. L'idée de graver les armes d'un pays sur les boulets de canon est assez ingénieuse ; il est toujours agréable de savoir par qui on est tué. Un boulet anonyme intrigue trop le soldat qui le rencontre sur son chemin. Le boulet, proprement timbré comme un exploit
d'huissier, dit au soldai : C'est l'Angleterre qui t.' fait l'honneur de te tuer; regarde la licorne et le lion, et sois reconnaissant.
Ce qu'on voit à la Burfacede L'arsenal de Woolwich n'excite pas une grande curiosité; mais on dit tout bas, et mes oreilles en frémissent encore, on dit que cette surface vulgaire cache des secrets souterrains, interdits non-seulement aux étrangers, mais même aux nationaux. Je ne garantis pas la valeur de cet on dit mystérieux; je me borne à timidement hasarder ces deux syllabes si courtes, on dit, préface ordinaire de tant de longues faussetés.
Si cet on dit n'est pas, comme presque toujours, le commencement d'un mensonge, j'en rends grâce à Dieu, en ma qualité d'ennemi de la guerre et d'ami acharné de la paix.
Voici donc le mystère. Il y a des savants méditatifs et très-inventeurs, qui ont employé trente- huit ans de paix générale à découvrir des secrets infernaux, des trucs d'extermination auprès desquels nos fusils, nos canons et nos sabres ne sont plus que des hochets d'enfants. Quelle est la nature de ces secrets? Là, le mystère recommence. Les uns disent qu'un grave penseur du congrès delà paix, voulant mieux faire qu'un long discours pour sa divine cliente, a redécouvert ce formidable feu grégeois qui, au dire de Joinville, épouvanta les soldats de saint Louis au bord du Nil. Les autres affirment que le feu grégeois est la moindre des choses, un amusement, une plaisanterie d'écolier, un feu d'artifice de Chinois. 11 s'agit bien de feu grégeois dans les souterrains de Woolwich ! On parle d'un inépuisable trésor de
bombes asphyxiantes, dont l'effet infaillible est l'anéantissement instantané d'une armée ennemie. Vous figurez-vous un pareil résultat? Il est cinq heures du matin; deux armées navales ou terrestres sont en présence. Les Anglais lancent leurs bombes chimiques : il ne reste plus que des Anglais vivants sur le champ de bataille : tout a disparu î à cinq heures un quart tout est fini ! On parle encore de certaines fusées mystérieuses auprès desquelles les fusées deCongrève sont des gerbes de feu d'artifice. Rien ne résisterait ainsi à cette dernière découverte; mille Vésuves en éruption sur une ligne anglaise, telle serait l'image de cette artillerie, créée, dit-on. par un philanthrope du congrès de la paix, à Birmingham. Allez vous frotter contre mille Vésuves, avec vos fusils et vos canons ! Enfin. le génie de la destruction philanthropique a, dit-on encore, mis le comble à son art en inventant des machines énormes, à pompes pneumatiques, qui suppriment la respiration d'une armée ennemie, à trois cents toises de leurs affûts. Il y a peut-être de l'exagération dans tous ces on dit; mais qu'importe! au-dessous de ce luxe de découvertes, on trouve à coup sûr une vérité formidable et rassurante à la fois, surtout quand on songe que nous ne sommes pas restés en arrière, nous, en France, et que Vincennes garde aussi ses secrets souterrains, comme "Woolwich.
Bénissons les progrès de la science ; ils sauveront le monde de la barbarie, en fondant l'ère éternelle de la paix. C'est en exagérant ainsi les périls des guerres, qu'on les supprime tout à fait. Quelque courageux qu'on soit. on aime à trouver sur un champ de bataille des chances de salut ; chaque oldat espère bien survivre à son voisin
I \ i \misi:.
pour racontar m bataille à la chaumière. Dca qu'il sera bien démontre que deux années peuvent disparaître de la surface du globe, a la minute où elles se rencontrent, on jr regardera certes & deui fois avant de trouver ùhcasui beUi. Ceux qui sont braves, et ils sont pares partout, quoi qu'on en dise, sont habitués à mépriser des dangers Connus et classés. Viennent des dangers surnaturels et Invinciblement exterminateurs, et noua verrons s'il resté beaucoup de héro I L'histoire est là pour nous prouver que les hommes les plus braves ont reculé de peur devant des dangers révélés aux batailles pour la première fois. Ij's domains ne peuvent pas être accusés de poltronneie; \ eut-il jamais des soldats plus braves? eli bien I Us sacrifiaient sur V autel de ht Peur, comme dit Rousseau; ils prenaient lâchement la fuite devant les chariots armés de faux, devant Les éléphants de Pyrrhus, à la bataille d'Héraclée, devant les torches de résine allumées par A uni bal sur les cornes des taureaux, enfin devant tout ce qu'ils n'avaient jamais vu. Au siège de Syracuse, les braves marins et les héroïques soldats du grand Marcellus se couchaient à plat ventre sur le pont des trirèmes, et frissonnaient comme des conscrits, toutes les fois qu'ils ait s'agiter un soliveau sur les remparts de Syracuse, parce qu'ils voyaient la main formidable d'Archimède derrière ce soliveau. Bien plus! les Romains étaient si honteux d'avoir peur trop souvent, qu'ils se crurent obligés d'inventer un mot qui sauva un peu leur amourpropre; ils inventèrent la terreur panique; ils prétendirent que la grande voix du dieu Pan retentissant au fond des bois était la cause de toutes les poltronneries des héros.
1^'i LES NUITS D'ORIENT.
?OX quoique per lucos vulgo exaudita silentes Ingens.
Le consul Pontius entendit cet épouvantable Houhon dans les défilés du Samnium, et il passa sous les fourches caudines avec sesBomains. Ce fut une débâcle de poltrons-, la veille tous héros. Une fois que les Romains eurent mis leurs accidents de lâcheté sur le compte de Pan, ils se trouvèrent à l'aise, et ne rougirent plus. Tant pis pour le dieu Pan ! Pourquoi leur faisait-il peur? Si, de l'antiquité, nous descendons aux âges modernes, nous trouverions beaucoup de terreurs paniques sans l'excuse de Pan: cette fois, et pour ne citer que deux héros, et certes les plus braves entre tous, nous lisons que le chevalier Bavard, surnommé Sans-Peur, avait peur des arquebuses à croc, et que Louis IX, dès qu'il voyait éclater le feu grégeois, se jetoit à terre, dit Joinville, et tendait ses mains, la face levée au ciel, et criait à haute voix à Xotre-Seigneur, et disait en pleurant à grandes larmes, sire Dieu Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent ! Ces peurs héroïques sont très-naturelles : les arquebuses à croc et le feu grégeois étaient deux dangers inconnus. A ces belles époques de candeur et de bonne foi, on avait le courage d'avouer sa peur; même, dans une histoire fabuleuse, Homère ne croit pas déshonorer Hector en le faisant fuir devant Achille. Pour Hector, Achille était le feu grégeois ; le fils de Thétis avait un bouclier magique forgé par Vulcain; c'était encore un danger inconnu, et non classé.
Malgré les admirables réflexions de la Rochefoucauld, la forfanterie moderne a entassé beaucoup d'absurdités
dangereuse! sur le courage. Toutefois, après les grands exemples cites plus haut, nous persistons à croire que
les machines de destruction absolue, aujourd'hui découvertes chez nos voisins et chez nous, diminueront considérablement le nombre des héros et augmenteront
le nombre des sages. L'héroïsme est une belle chose, mais la sagesse vaut mieux. Faisons des vœux pour la découverte d'une artillerie d'Etnas. Si, réyélés soudainement à l'horizon des batailles, les chariots armés de faux, les torches de résine les éléphants avec leurs tours, les soliveaux de Syracuse, les arquebuses à croc et les feux grégeois ont épouvanté les plus braves soldats de l'antiquité romaine, le plus courageux des chevaliers et le plus héroïque des rois militaires, aujourd'hui, croyez-le bien, devant les fusées infernales, les bombes asphyxiantes et les batistes pneumatiques, il n'y aura plus que des poltrons et la paix.
Telles sont les réflexions qui me furent inspirées par ma visite à l'arsenal de Woohvich. On y voit quelques canons trompeurs; mais leur ancienne devise : Ultima ratio regum, est aujourd'hui un mensonge et un anachronisme. Le canon stupide, c'est l'enfance de l'art, grâce à Dieu ! Le boulet ricocheur est une plaisanterie volante, un papillon d'artilleur, un meurtrier de hasard; celui qui lance un boulet et qui tue un homme fait un raccroc, comme un joueur de billard. Vieilles armes à suspendre en panoplies avec les arcs de Guillaume Tell, les frondes des îles Baléares, et les flèches des derniers Mohicans ! Parlez-moi des bombes asphyxiantes et des fusées infernales, ces anges d'extermination complète qui dorment dans les limbes de Vincennes et de Wool-
wichî La voilà maintenant, la dernière raison des rois, et les rois réfléchiront longtemps avant de la donner; ils réfléchiront peut-être toujours.
En sa qualité de vieux soldat, mon hôte le nabab est un ami intime de la paix, et nous nous applaudissions ensemble de ces philanthropiques inventions qui doivent tuer la guerre. Tout à coup je reculai de surprise lorsqu'il m'annonça, en souriant, et avec proposition d'un pari de cinq livres, qu'un illustre général français, portant un des plus glorieux noms de la marine française, venait de faire une descente en Angleterre, qu'il avait remporté une victoire éclatante sur les Anglais, et que. ce jour-là même, les vaincus lui donnaient un dîner d'honneur à Black-HalL de l'autre coté de la Tamise. J'étais bien tenté d'accepter le pari de cinq livres; mais comme j'ai l'habitude de ne tenir que les paris que je propose et de refuser ceux qui me sont proposés, je priai le nabab de me donner gratis le mot de cette énigme étrange ; il consentit et m'expliqua tout. J'aurais perdu mon pari! c'était perdre avec beau jeu.
En effet, la veille, un de mes excellents amis, M. de la Bourdonnais, après avoir pris un congé de quelques jours au club des échecs de Paris, avait fait sa descente en Angleterre, il avait livré une bataille mémorable aux amateurs anglais du club de Westminster. Une bataille de la Bourdonnais était toujours pour lui une victoire. Les joueurs d'échecs anglais se montrèrent, en cette circonstance, ce qu'ils sont toujours, c'est-à-dire de parfaits gentilshommes ; ils décernèrent au vainqueur français un dîner triomphal.
Le nabab Edmond était au nombre des convives ; il
connaît très-bien le jeu, comme tout riche Indien, et, daai ga jeunesse, il a souvent joué sur un échiquier tracé sur le sable du Gange, avec ses porteurs de palanquin, en allant de Calcutta au Penjaub. Chose merveilleuse Ile nom de la Bourdonnais est aussi populaire dans l'Inde qu« lui de Napoléon; mais ce n'est pas à cause des services rendus par le marin de Saint-Malo, gouverneur del'îlede France; c'est parce que ce glorieux nom est porté par le plus grand joueur d'échecs de notre siècle. Philidor appartient au siècle dernier. Nous sommes même si oublieux, en France, que peu de contemporains se souviendraient du gouverneur de l'île de France, si Bernardin de Saint- Pierre ne l'eût immortalisé, dans Paul et Virginie , avec cette phrase : M. de la Bourdonnais arrive à cheval. Eh bien, j'en suis pourtant ravi; dans l'intérêt de mes théories pacifiques, le gagneur de batailles sur le champ de l'échiquier est populaire dans toute l'Asie; les bonzes, les brahmes, les nababs, les mandarins connaissent le Philidor de Saint -Malo, et ils ont oublié son aïeul qui livrait des batailles sanglantes sur l'océan Indien.
On dirait que la sagesse chinoise, qui a inventé toutes nos inventions, a voulu donner le change aux passions belliqueuses de l'homme en inventant un jeu où la gloire du combat n'est jamais achetée avec du sang. Par malheur, l'idée primitive de ces pacifiques guerres de soldats de bois n'a pas été comprise par les illustres capitaines des époques antiques et modernes. Sous Charles-Quint, lorsque l'Europe était en feu, les empereurs et les rois ne se contentaient point de se livrer des batailles formidables ; ils jouaient encore aux échecs dans les entr'actes du sang. Charles -Quint Jouait avec tous les Philidors de son temps,
128 LES fl '• lis D'ORIENT.
Damiano, Jacobus de Gessolis, Jérôme Vida, le docteur Gio Leonardo de Naples, Ruy Lopez d'Alcala, Boy le Syracusain. Les maréchaux de l'échiquier recevaient de fortes pensions, soit des princes d'Espagne, soit du pape Urbain VIII. Ce sage pontife, ami de la paix, offrait même à Boy de Syracuse un logement splendide dans le Vatican. Sébastien, roi de Portugal, appela le Syracusain à sa cour de Lisbonne et perdit 8,000 écus en jouant avec lui. Philippe II et son frère, don Juan d'Autriche, firent au même joueur des offres si brillantes qu'il abandonna tout , excepté ses pensions de maréchal d'échiquier, et vint lutter avec eux. Don Juan d'Autriche le conduisit même en guerre, et Boy le Syracusain eut ainsi l'honneur d'assister à la bataille de Lépante à coté de Michel Cervantes, cet Homère du moins fou des batailleurs.
Nous étions ce jour-là en plein xvie siècle ; Boy de Syracuse reparaissait à Londres sous un autre nom, nous assistions au triomphe d'un batailleur pacifique, d'un Guillaume le Conquérant par le droit des échecs. Le petit fils du marin immortalisé dans Paul et Virginie , notre cher et invincible de Labourdonnais reçut au festin de Black-Hall la couronne de l'échiquier universel; on lui porta un toast avec des vins de France, et les vaisseaux indiens qui descendaient la Tamise entendirent retentir ce nom glorieux, et apportèrent la nouvelle de l'innocente victoire aux échiquiers du fleuve Jaune et du Coromandel.
En finissant mon travail sous ce titre, la Tamise, je suis ainsi naturellement amené à donner une idée qui ne sera pas adoptée, à coup sûr, pour cause de paradoxe.' Ce malheureux abbé de Saint-Pierre a-t-il été traité de
in i ' a-t-on ri aux hiiuK s de sa théorie sur la |»;ii\ universelle .' I ta est toujours regardé comme un penseur sérieux, lorsqu'on dil que la guerre est un ma] inévitable, et que les hommes ont été mis au monde pour se mai crer fraternellement. Cela n'est jamais regardé comme un paradoxe. Eh bien, n'importe, proposons. Toute bonne idée a échoué à son émission première. Echouons.
Le principe de cette idée appartient aui Romains; il fauttoujours revenir à eux, surtout en fait de guerre. ( hr, tout le monde sait que. pour épargner le sang de deux armées, on confia la cause de Rome et d'Aibâ à six combattants. Trois Horaces et trois Curiaces. Admirable logique d'un peuple à son berceau ! Heureux le monde si cet exemple eût toujours été suivi ! Le sang versé depuis ce sextuor de combat rendrait écarlate les Ilots de l'Océan ; et qu'ont-elles gagné, les nations? Des ruines, la barbarie, la mort. Home, qui avait inventé ce duel à six, procureurs fondés de deux nations belligérantes, Home a renié sa sagesse première ; après avoir mis sur pied de nombreuses légions de soldats, elle a trouvé des rois ravageurs qui ont mis sur pied des légions quatre fois plus nombreuses, et elle a péri stupidement, et elle a été ensevelie dans son vaste camp des prétoriens, non loin du petit tombeau des Horaces. Quelle leçon !
Mais compromettre la vie de six hommes dans \m débat de deux peuples, c'est encore beaucoup trop, quoique peu. Le sang de six braves soldats a, dans la balance divine, autant de poids que le sang de deux armées nombreuses ; et ce qui paraissait une chose sage et humaine à des esprits païens, change complètement de nature dans le sens évangélique, La loi de Mois louciepar la
loi du Christ, et l'anathème sublime lancé dans le jardin des Oliviers contre l'homme sanguinaire s'adresse autant à l'individu qu'au peuple. 11 n'y a pas de nombre dans l'infini de la création.
Deux nations , deux gouvernements sont en litige ; il s'agit, par exemple, de décider, comme dit Voltaire, si la France ou l'Angleterre posséderont deux pouces de neige au Canada. Casus belli. La diplomatie a épuisé l'arsenal de ses protocoles ; Londres et Paris tiennent à leurs pouces de neige, ils n'en démordront pas. On va mettre sur pied vaisseaux et régiments, s'exterminer selon l'usage, pour habiller de deuil et noyer de larmes des veuves, des mères et des sœurs, en l'honneur du genre qui se dit humain. Arrêtez- vous : il y a un autre moyen décisif et chrétien pour arriver innocemment au résultat de l'arbitrage des deux pouces de neige. Chaque grande capitale compte aujourd'hui d'illustres généraux de l'échiquier. Déjà en 1807, 31. Deschapelles, visitant Berlin après la bataille d'Iéna, trouva de très-habiles' joueurs d'échecs au club de Berlin. Deschapelles est un autre joueur de première force, et il m'a affirmé la chose dans un de ces charmants déjeuners qu'il nous offrait deux fois par semaine, sous la treille de son cottage du faubourg du Temple. Or, en 1807, si le jeu d'échecs était déjà si brillamment cultivé en Allemagne, cruels progrès doit-il avoir fait depuis ?
On compte aussi de très-forts amateurs à Saint-Pétersbourg. Le nord aujourd'hui a l'intelligence du midi. Les quatre points cardinaux même n'existent plus moralement. Aux glaçons près, tout est midi. L'Angleterre, qui a vu naître le yambit du capitaine Evans, l'illustre Mac-
(km. -Il et M. Stauton. n'a rien à envier aux autres peuples. L'Espagne qui a invente l'échiquier dallé de raarble blanc et noir, aux pièces vivantes, L'Espagne de Philippe IL de don Juan d'Autriche et de Mina, le strat par excellence, peut mettre sur pied une armée de dix étonnants soldats d'échecs. Je cite l'Espagne pour mémoire, carnous n'avons rien à craindre aujourd'hui dece côté; le proverbe nuptial allemand a franchi la Bidassoa : Tu felix Eispania nube ! Quant à L'Italie, c'est toujours lr pays de Lolli, du Calabrais, du Syracusain. Toute la gloire de ces illustres morts se personnifie aujourd'hui dans la gloire vivante de M. Calvi, un des plus liers lieutenants d'Alexandre Labourdonnais. La France est en mesure de lutter contre tous, quoiqu'elle ait perdu \epion et deux traits depuis la mort de l'illustre chef de Saint-Malo. Notre phalange est forte et elle a un digne chef dans la maison de Saint-Amant. Eh bien f maintenant, mon système belligérant s'explique tout seul. S'agit-il de deux pouces déneige canadienne, de deux pouces de sable rhénan, de deux pouces de grève salée, de deux pouces de terrain vert, on nomme trois Horaces et trois Curiaces de l'échiquier. Ceux qui gagneront onze batailles sur vingt et une, gagneront les pouces en litige, et personne ne prendra le deuil, et nous laisserons leurs sourires aux épouses, aux mères et aux sœurs, et le budget aussi sera content. Quelle économie! une armée d'échiquier ne coûte qu'un écu, en marchant bien.
Le royaume de Solo, enclavé dans l'île de Java, n'a pas une étendue fort considérable, mais c'est un délicieux pays, surtout depuis l'extinction complète du fameux volcan Mara-Âpi, la colère du feu.
Ce n'est pas le seul rapport que Java ait avec la Sicile. De même que la Grèce a créé les ruines de Ségeste, de Taorminum. d'Agrigente, dans l'île de l'Etna, de même le Bengale a créé les ruines aussi admirables de l'île de Mara-Api.
Zeb-Sing. le fils du roi de Solo, avait une imagination qui n'étaitautre chose qu'un coup de soleil indien. Quand un poète a le bonheur d'être prince, ce qui est rare en Europe, il se donne toutes les fantaisies de ses rêves et les paie comptant; mais quand ce poète prince est Indien, la réalisation d'un caprice ne connaît aucun obstacle. Faut-il incendier une forêt pour tuer une panthère hydrophobe, on l'incendie. Faut-il dessécher un lac pour en faire une rizière, on supprime le lac. Faut-il enfoncer vingt
13 't LES NUITS D'ORIENT.
portes de bronze pour enlever une brahmanesse, on traite l'airain comme de la porcelaine du Japon. Rien ne coûte à ces hommes, qui ont. un jour de caprice, haché à morceaux deux ou trois montagnes pour faire le temple de Doumar-Leyna.
Zeb-Sing, ayant rencontré un fakir mourant de faim sur la route de Solo, détacha un diamant de sa boutonnière et le lui jeta en disant :
i — Ceci te donnera du riz, du vampi, de la noix d'arec et du jambon d'ours de Labiata jusqu'à ta mort.
Le fakir ramassa le diamant, et dit au prince :
— Tu es généreux comme Aureng-Zeb, et tu mérites de porter à ton doigt le fameux diamant Beabib qui vous raconte toutes les histoires qu'on lui demande, au lever du soleil, et laisse apercevoir dans ses facettes les types de femmes les plus merveilleux de l'univers.
— Dis-tu vrai? demanda le prince.
— Je le jure par le Désavantar! répondit le fakir.
A ce serment , la joie illumina le visage bronzé du jeune prince.
— Ce diamant Beabib, demanda -t-ib est-il plus beau que le diamant Cour h- ?
— Couriz ne pèse que 137 carats.
— C'est vrai, répondit le prince.
— Le diamant, poursuivit le fakir, que l'empereur Baber prit à Àgra, en 1526, pèse 224 rattees. ou 672carats, le diamant d'Àureng-Zeb pèse 900 carats.
— C'est encore vrai, dit le prince; et Beabib. combien -il donc?
— Ah î voilà le prodige, reprit le fakir. Ce n'est pas le poids qui fait la valeur. Beabib ne pèse que 32 carats ;
LE !>i\m*ni vi | mm m: FACETTES 138
et js donnerais pour lui volontiers, tout pauvre que je <uis. les diamants de Baber et d'Aureng-Zeb.
— Et où peut-on trouver es diamant?
— Chec le brahmane Kosrou. à Efyder-Abad, devant la pagode de Ten-Tauli.
Voilà un fakir très-connaisseur en diamants, se dit le prince; sa parole doil être vraie, puisqu'il a jure parles dix incarnations. J'irai Si Hyder-Abad.
Zeb-Sing dit au roi son père:
— Je suis jeune et jene sais rien. Je veux voir Ceylan, illustre par la bataille de Rama et de Ravana ; je veux voir Taranganbouri, la ville des ondes de la mer (1); Cavèri et sa rivière bleue; Ellora et ses temples souterrains; Hyder-Abad et ses mines de diamants. Je veux voir Malabar et CoromandeL rivages aimés des dieux. Mon père, ouvrez le trésor de vos largesses, et je pars.
Les rois barbares sont fort généreux.
Zeb-Sing puisa dans la vaste main de son père, et il partit, riche comme deux nababs.
Il ne visita ni Ceylan, ni Caveiï. ni Ellora; son navire doubla le Goromandel, et suivit la côte du Mysore, jusqu'au petit port d'Elmin. De là, il se dirigea vers Hyder- Abad, seul but de son voyage. Arrivé dans la ville des diamants, le prince Zeb-Sing se déguisa en marchand d'Arménie, et se rendit à la maison du brahmane Kosrou, qui demeurait vis-à-vis la pagode de Ten- Tauli.
Le fakir avait dit vrai.
Le prince et le brahmane eurent un tort long entretien,
(1) Que les voyageurs barbares ont nommée Tranquebar.
[36 LE^^ M l l s 1) 'CRIENT.
à la suite duquel ce dernier. Indien fort dévot, dit qu'il travaillait depuis vingt ans alin d'acquérir une grande fortune, dont l'emploi devait lui ouvrir, après sa mort, les portes du jardin Mandana, où il pourrait contempler éternellement la déesse Indra, assise sous son manguier, à côté d'Irivalti, son éléphant de prédilection.
— Et comment, dit le prince, comptez-vous employer cette fortune, afin de jouir de tant de voluptés après votre mort ?
— En faisant restaurer le second étage de la pagode de Ten-Tauli, qui a été saccagée par un impie roi Mahratte.
— Et que vous manque-t-il, demanda le prince, pour commencer l'œuvre de cette restauration?
— Il me manque une somme énorme, dix mille sequins, ou leur poids en or.
— Si vous étiez un marchand de diamants, dit le prince comme tant d'Indiens de votre ville, nous pourrions faire ensemble un petit commerce et vous auriez tout de suite assez d'or pour entrer, après votre mort, au jardin Mandana.
— Je n'ai qu'un diamant, un seul, — répondit tristement le brahmane, — mais il m'est précieux comme la lumière du jour. Ce n'est pas un diamant, c'est un ami. 11 me console, il me parle, il me réjouit, il m'enchante. Ce diamant recèle un secret dans chacun de ses rayons : le soleil a mis vingt mille ans pour le créer dans un caillou fécond du mont Ni-Kiou; et pendant ce long espace, tous les événements qui se sont accomplis dans le monde se sont reflétés dans ce diamant, en passant par le soleil; faites- vous donc une idée des choses innombra-
Ll DIAMANT \ ' v HILLI FACETTES. 137
blés qu'il peut m apprendre I Ivec lui. je n'ai besoin de rien; sans lui j'aurai besoin de tout .
— Sage brahmane, dil le prince, Les dieui me gardenl de ravaler votre diamant! Hais, vous êtes vieux, et quand même voua vivriez un siècle comme votre illustreroi Soudraka, jamais vous ne serez assez riche pour restaurer le second étage de la pagode de Ten-Tauli. Tous ces vains plaisirs que vous donne votre diamant sont passagers et périssables; ils vous fermeront peutêtre le jardin du Dieu Bleu, el vous ouvriront une porte des sept enfers où sont les mauvais esprits. Tandis que, si vous avez la vertu de renoncer aux voluptés terrestres, et de restaurer la pagode voisine, vous jouirez éternellement des menables el éternelles douceurs du jardin Manda;ia. Sage brahmane Kosrou, à votre place, je n'hésiterais pas un instant.
— Et que feriez-vous, jeune homme?
— Je vendrais le diamant dix mille sequins.
— Il est possible, — dit le brahmane, après un moment de réflexion, il est possible que si je trouvais un acheteur...
— Vous trouverez l'acheteur, interrompit vivement le prince.
— Ah ! ce serait difficile !
— Aon, et la preuve, c'est que l'acheteur est trouvé. Je veux être de moitié dans votre pieuse action. Je suis un zélé sectateur de Siva, comme vous: voyez la raie blanche de mon Iront, je m'associe à la restauration de la pagode de Ten-Tauli. et j'achète votre diamant au prix demandé. Vous aurez le poids de l'or demain.
Le brahmane regarda le ciel bleu avec un sourire de
13S les nuits d!orient.
prédestiné; il entrevit Indra, le manguier et l'éléphant
Irivalti.
Le marché fut donc définitivement conclu le lendemain. Le prince donna l'or, le brahmane donna le diamant.
— Je désire, dit le brahmane, que mon diamant Beabib conserve ses vertus merveilleuses entre vos mains ; et je vous fais une prière...
— Laquelle, sage brahmane?
— Toutes les fois que vous aurez vu, dans les rayonnements miraculeux de mon diamant Beabib, une histoire digne d'être contée ou une image digne d'être reproduite, elle ne sera pas, je l'espère, perdue pour moi.
Le jeune prince promit de lui communiquer tout ce que Beabib lui raconterait de curieux, et lui ferait voir de merveilleux.
A la suite de cet entretien, le brahmane Kosrou fit publier, dans Hyder-Abad. que la restauration de la pagode de Ten-Tauli commencerait le lendemain, et il invita les sculpteurs, les fondeurs de métaux, les architectes, les ouvriers subalternes, à se trouver au chantier de la pagode, le lendemain au lever du soleil !
Ce lever était aussi, ce même jour, impatiemment attendu par le prince Zeb-Sing; jamais nuit ne lui avait paru plus longue. Il tenait le merveilleux diamant au bout de ses deux doigts, et regardait le sommet delà montagne orientale de Ni-Riou. L'astre se leva, et le prince plongea ses regards dans les horizons infinis qui jaillirent au même instant des étincelles de Beabib.
Ce phénomène d'optique, qui était la vertu de Beabib, s'expliquera facilement ou paraîtra, peut-être, moins sur-
LB IHAMAM' Al \ MM II; FACETTES. i ' '» f*
naturel, si on le compare an mirage égyptien, avec lequel il a beaucoup de rapporta. Lés vastes déserta dé l'Ethiobie ei de l'Abyssinîe renferment des oasis solitaires
pleines d'ombres et d'eâui vives. Ces bois de palmiers sycomores entourés de déserts brûlants, se reflètent
dans la nue. comme dans un miroir, lorsque Certaines conditions atmosphériques arrivant et retombent de larme en décrivant une courbe infinie sur l'horizon d'un autre désert lointain où le phénomène du mirage s'accomplit, l/'blouissement dont fut saisi le prince, produisit . bette première fois, un effet incroyable. Son regard plongea dans un monde nouveau et infini, où d'abord tourbillonnaient confusément toutes les couleurs et les nuances que le soleil cristallise dans le flanc des roches, comme un alchimiste clans un creuset.
Zeb-Sing croyait voir rouler en fusion comme des fleuves toutes les étoiles du ciel, puis tout à coup, cette 1 lumière torrentielle s'arrêtait, et d'immenses horizons de i jaspe, d'émeraude, de porphyre, de topaze, de saphir, se déroulaient à, perte de vue. emportant avec eux des populations splendides, des armées étincelantes, des chariots d'or, des fêtes babyloniennes, des cités de marbre, des jardins de fées, des lacs d'argent fluide, des harems pleins de fleurs et de femmes, des portiques de rubis, des colonies aux tentes de pourpre, des bazars inondés de toutes les étoffes de Kachmir et d'Ispahan : merveilleux chaos de toutes les choses qui ravissent les yeux, et que le pinceau du soleil colore dans un travail éternel.
Ces fleuves lumineux, ces campagnes éblouissantes devenaient ensuite le théâtre de toutes les scènes que
140 LKS NUITS D'ORIENT.
l'Asie a vues depuis les âges fabuleux. Les caravanes primitives passaient avec leurs troupeaux et leurs dromadaires, sur des fonds de perspective, éclairés par des constellations de diamants. Les golfes bleus d'Ormus et d'Ophir se peuplaient de femmes nues, qui jouaient sur un sable de perles. Toutes les nymphes océanides semaient des fleurs sur les îles Maldives, où le dieu de la mer Indienne agitait son trident de corail, en appelant une armée déjeunes tritons, descendus de leurs conques de nacre, avec des couronnes de lavanteras. Par intervalles, l'Océan repliait son voile de saphir, et découvrait à l'œil ses profondeurs mystérieuses, ses grottes tapissées de perles, ses abîmes remplis des trésors des naufragés, ses gouffres où nagent les monstres inconnus, les vallées sous-marines, semées de fougères colossales, les cratères des volcans éteints, les colonnades de stalactites, les montagnes de nacre, les pyramides de coquillages, les gigantesques buissons de corail; enfin, tout le reliquaire gardé par l'océan Indien, et que l'œil même du soleil n'a jamais vu, lui qui voit tout.
Le jeune prince, redoutant une ophthalmie, éteignit cette irradiation merveilleuse, en serrant Beabib dans le creux de sa main.
Avec quelle pitié il regarda le monde vulgaire qui s'aplatissait autour de lui. Il était semblable à l'habitant de l'étoile Ibis qui descendrait sur notre terre pour assister à une nuit éclairée par un quart de lune.
Cependant, tout prince qu'il était, il n'oublia pas sa promesse. Il se rendit chez le brahmane Rosrou, et lui raconta sa première vision dans cette harmonieuse langue que parlait Siva, lorsqu'il séduisait les filles des hommes,
il. DIAMANT ^DX MILLE FACETTES, 141
sous les rosiers fies S.';*'-:4 1 ■., les, dans ce paradis terrestre que 1''- barbares nomment Ceylan.
Le sage brahmane écoutait l«i récit, <•! sis yeux humides d'une volupté sainte suivaient la vision sur les lèvres du prince Zeb-Sing.
— Mon fils, dit-il au prince, j'ai d<'[>uis !>ion des années sondé du regard les mystères de Beabib, mais jamais je n'ai joui d'une pareille vision. Ce sont les dieux qui t'ont récompensé. Regarde de L'autre côté de ma maison, et vuis aver quelle ardeur les ouvriers d'Hyder- Abad travaillent à la restauration de la saint»' pagode de Ten-Tauli. C'est ton ouvrage, mon fils.
En effet, une splendide corniche couronnait déjà la base du second étage, et laissait voir un superbe cordon de tètes d'éléphants, à trompe courte, avec des crinières de lion. Mille sculpteurs travaillaient sur de nombreux échafaudages, abrités par de vastes tentures de feuilles de bananiers.
Le lendemain, Zeb-Sing attendit encore le lever du soleil, et le premier rayon de l'astre anima une seconde ibis son diamant.
L'œil du prince était tombé sur une facette qui prit soudainement la teinte de l'émeraude, et, s'élargissant comme un horizon, offrit une scène delà vie des Makidas, heureuse peuplade qui habite les rives d'un lae délicieux, non loin de la baie d'Agoa. Les êtres humains qui apparurent sur cette zone africaine s'entretenaient dan- une pantomime si expressive, que la parole n'aurait rien dit de plus à l'oreille du spectateur.
Zeb-Sing donna même des noms à ces personnages, et il appela cette vision en la racontant au brahmane :
Le miraçre du lac des Makidas.
« Sage brahmane, si vous n'êtes jamais sorti des sentiers brûlés et des roches ardentes, où le soleil trop généreux torréfie les diamants d'Hyder-Abad. vous ne pouvez vous faire une idée des charmes primitifs du lac des Makidas. C'est un miroir de nacre unie, et il est couronné de naucléas. delentisques. de baobabs, de caquiers, de liquidambars, de palmistes, dont les verdures mêlées sont plus réjouissantes à l'œil que les plus beaux tapis tissus par les brahmanesses, dans la fraîche vallée de Kachmir. La tribu sauvage qui s'est établie au bord de ce lac, depuis les premiers jours du monde, offre la plus belle espèce d'hommes et de femmes qui se puisse voir dans les zones ardentes. Les Makidas ont la couleur de l'ébène, et leur peau est douce comme l'ivoire jeune. Les femmes ont des cheveux superbes comme la race bengalienne, et leurs traits ont la correction gracieuse des visages de nos plus belles statues de la déesse Lachmi.
» Au milieu du lac est une île très-vaste, pleine de huttes de joncs, toutes ombragées de beaux arbres. C'est la ville et le royaume des Makidas. De tous les côtés, ce peuple est défendu par la profondeur des eaux, contre les attaques des bêtes fauves et contre les éléphants des bois de Sisikarma. Chaque Makida est roi un jour de l'année et gouverne. Les vieillards conseillent le roi et ne
m i, i \ m \ \ i u \ HILLS PAGBTTI8.
ivernenl plus : on les vénère comme des dieux; on leur donne les plus beaux produits de la chasse et de la P h.'; et le soir, on serange an cercle autour d'eux, ef on écoute fceu leçons.
» Un brahmine que j'ai vu à Soi.», et qui a beaucoup voyagé sur les terres lointaines, a visité la tribu des
Makidas et in'<'ii a parle ainsi.
» Ce matin, j'ai assisté, sur la facette émeraude du diamant lieahilt. à on mariage de Makidas.
Il y avait une jeune fille, belle comme ladées la volupté que nous adorons sous le nom de Sursuti. v beaui cheveux... »
Mais toute description, quelque poétique qu'elle [misse être, ne serait jamais parvenue à la taire apparaître aux yeux du brahmane avec tous ses charmes. Zeb-Sing eut donc recours à son talent de dessinateur, et, arrivé à ce point de l'histoire qu'il racontait, il déroula une feuille de palmier des sur laquelle il avait tracé cette ra-
vissante image.
Puis reprenant son récit :
Vingt jeunes Makidas se tenaient debout aux deux côtés de la jeune tille et semblaient attendre un ordre. Toute la tribu était assise sur les fougères et les graminées Bottantes qui bordent comme une guirlande le lac des Makidas.
» Un signal a été donné: les vingt jeunes prétendants se sont élancés d'un même bond dans ie lac. et ont nagé pour atteindre la rive oppos ée. Le premier arrivé a cueilli une fleur de spondea, et, la tenant élevée audessus de l'eau, il est rentré dans l'île et l'a donnée à la jeune fille.
» Le second exercice consistait à franchir un large torrent qui sort du flanc d'une roche au centre de l'île et que l'oiseau seul semble pouvoir traverser en un élan. Les jeunes Makidas ont tous essayé d'imiter l'oiseau, mais les ailes leur manquaient; ils tombaient sans atteindre l'autre bord, et une grande hilarité générale accueillait leur malheureuse tentative; le premier vainqueur a décrit une courbe superbe, comme une pierre lancée avec une fronde, et tombant sur l'autre rive, il a cueilli une clochette d'or pour les cheveux de la jeune fille. Ce nouveau triomphe a fait conclure on mariage par acclamation. Les vieillards ont réuni les deux ('poux, et le roi a donné à la mariée une belle parure, toute faite de ces belles érneraudes qu'on trouve en Afrique dans les roches brunes d'Elmina.
» L'éblouissante irradiation que le soleil versait sur cette scène a produit ensuite un brouillard lumineux qui a voilé le lac des Makidas, comme un rideau de gerbes d'or qui tomberait sur une scène de théâtre: insensiblement, ce voile tissu de rayons s'est déchiré par éclaircies splendides. et a laissé voir un berceau de rosiers de Bengale, bordant la rive d'un fleuve saint.
» Charmante, comme l'Eve de l'Indus, ses cheveux noirs flottants aux brises, voilée d'un sari d'étoffe diaphane, une jeune fille bengali chantait un pantoun, avec une voix mélodieuse, comme celle de l'oiseau qui annonce le jour sur la cime des palmiers. Cette chanson d'amour disait les tourments de l'attente.
Quand les cinq fleuves de Lahore Chassent la brunie de leurs lits, Quand le sourire de l'aurore A. réveillé nos bengalis;
i | DIAMANT M % mi i i i PACEtTI
J'ai quitté m i natte i trei Pour lea ouiti doucei du aérail ; l'.t ii* eœur plein d'une peniéei J*ai mis nus troîi rangi de eorall ;
J*ai où le sari qu'on idmire Aux fêtei où l'on vient me voir; La lultane de Cachemire A pleuré trois joun pour l'avoir;
La lière reine de l'Asie Le demandait à son mari ; Elle a gardé sa jalousie, Et moi j'ai gardé mon sort.
Car le beau prince de Mysore Doit passer ici pour me voir; Je venais l'attendre à l'aurore, Et je l'attends encore or soir.
» Le diamant Beabib, dans ses caprices d'optique, ne voulut pas me permettre d'en voir davantage sur sa facette émeraude. Je laissai donc la jeune tille bengali dans son attente, à l'ombrage de son parasol soutenu par la plus jeune de ses esclaves, et peu à peu elle se perdit dans des vapeurs confuses, pareilles aux ombres du crépuscule, dans les froides régions du nord; je vis encore étinceler son collier, au dernier moment sous un dernier rayon; puis la vision s'évanouit, le beau prince de Mysore ne parut pas sur l'horizon du couchant. »
Le sage brahmane Kosrou écouta ce récit avec un plaisir mêlé de vifs regrets; le diamant Beabib ne lui
appartenait plus, bêlas) un autre jouissait de ce trésor merveilleux ! Mais kosrou trouvait une consolation dans la vue de la pagode voisine, dont le second étage avançait avec une grande rapidité, comme si les divins architectes du palais Mandana fussent descendus sur ce chantier terrestre pour s'associer à des confrères mortels.
Le jeune prince Zeb-Sing, possesseur du diamant Beabib, était fort instruit, comme nous l'avons dit déjà, et son instruction lui devait admirablement servir, dans ses études d'optique universelle, et surtout pour la reproduction graphique des images apparues dans les facettes de Beabib; car un simple ignorant aurait été obligé, comme le coq de la fable, de porter Beabib à un lapidaire, pour proposer un échange quelconque. Zeb- Sing, né dans les régions équinoxiales, savait que le globe n'est favorisé par le soleil que sur certaines zones et qu'en s'aplatissant vers ses pùies, il se couvre de glaces, de brouillards et de frimas. Les pays septentrionaux étaient donc parfaitement connus du jeune prince, et, à première vue, il aurait nommé de son vrai nom, Arthur Hill, la montagne blafarde qui s'élève en Ecosse, derrière Edimbourg.
D paraît que le diamant Beabib aimait les eontrastes, comme la nature sa mère, car le lendemain du jour oùla rive del'Indus s'était révélée sur une facette splendide, un ciel sombre, un horizon de neige, un paysage désolé, se déroulèrent sur la facette topaze. Zeb-Sing trouva ce contraste charmant et il contempla même avec une volupté d'artiste ces montagnes couvertes de glaçons pyramidaux, comme un épicurien savoure de l'œil les
il m wia.n i I i \ mi i i i FACETTES. 1 \ 7
charmes d'us sorbe* Italien, dans les ardeurs dévorantes de l'été.
Passer des rayons de la cime volcanique de Mara-jim
cl.- Java, ;ui\ paysages de l'Ecosse, est une transition délicieuse pour un Indien. Les lèvres altérées du jeune prince s'inclinaient sur L'horizon d'Ecosse, comme pour lerafraichir, et elles ;i^j>i i ;i i« i j l une fraîcheur délicieuse, ^'M,i ;>1 <■»• ^>ij.'i ce que. le jeune prince raconta toul «!<■ suite au brahmane toujours avide des récits mer*
v.'illeux puisés dans le foyer inépuisable du diamant lieabib.
Killy et ILatrina.
L'histoire d'Héro et de Léandre est une légende de tous les pays. Léandre traversait, toutes tes nuits, à la nage, le détruit d'Abydos; Killy faisait une chose plus facile; toutes les nuits, il traversait, sur une barque, le lac deBen-Lomon, en ficosse: il lui était impossible de se servir de voile pour ce petit voyage, car on ait qu'un vent perpétuel, descendu des cimes nei-euses d'Arthur Hill, désole pendant l'hiver ce- parages humides, e4 briserait le mât le plus solide taillé- dans le chantier de Chatam. Il fallait pousser la barque à la rame, et lutter contre des vagues qui submergeaient la frêle coquille à chaque instant.
Killy surmontait avec courage et joie tous ces obstacles, parce qu'il allait revoir sa jeune fiancée à Cold-
Ii8 LES NUITS D'ORIENT.
Streara, de l'autre cùté du lac. L'œil fixé sur un foyer de broussailles, allumé comme un phare sur le rivage voisin, Killy souriait aux embûches du lac, et puisait, à chaque effort, une énergie nouvelle dans son amour.
Killy ne courait pas les mêmes dangers que Léandre ; sa barque ne risquait pas d être submergée; mais dans la plus violente tempête, elle suivait les vagues dans leurs fougueuses ondulations, et remontait toujours à leurs cimes; cependant au milieu d'un hiver polaire, le froid était si rigoureux sur le lac que le jeune Killy, malgré son éducation robuste, était obligé de couvrir ses épaules d'un manteau de laine écossaise', que le vent arrachait avec une force irrésistible, en dépit des nœuds et des agrafes, et emportait au loin sur les ondes comme une feuille sèche, de sorte que Killy se trouvait beaucoup plus maltraité que Léandre lorsqu'il arrivait au rivage ; il n'était pas noyé, mais il était transi et pâle comme l'agonisant aux abois.
Katrina, la fiancée de Cold-Stream. attisait le feu de broussailles dès qu'elle voyait poindre, dans uneeclaircie boréale, la barque de Killy, et cette précaution, tant bonne qu'elle fût, ne remédiait au mal que lorsque le mal était consommé. Souvent la première lueur de l'aube retrouvait encore Killy pâle et muet devant les tisons à demi éteints.
Killy avait ainsi abandonné aux ouragans du lac tous les manteaux et les plaids héréditaires de sa famille; peu favorisé de la fortune, comme tous les Highlanders, il se voyait ruiné par les déprédations nocturnes du vent de l'hiver, et, chose bien plus terrible! il lui devenait impossible de continuer ses traversées sur le lac si son
LE DIAMANT m \ MILLE FACETTES. 1 V.)
dernier manteau paternel allait rejoindre les autres fan«
les abl sdu Ben-Lomon. Dans toutes les zones, il y a
une fatalité qui poursuit les amants qui abusent des ténèbres protectrices de la nuit pour insulter par leur bonheur les mortels raisonnables, qui dorment. Léandre se noie devant la tour d'Abydos; Dhéran est dévoré par une panthère devant les ruines des Sept-Pagodes; killv est dépouillé de son manteau sur le lac de Ben-Lomon. La moralité de ceci semble dire que Dieu a fait la nuit pour le sommeil.
— Je n'ai plus qu'un manteau, disait killy àKatrina, et que deviendrai-je si le vent du lac me l'emporte, selon son habitude? 11 faudra donc renoncer à vous voir, car, vous le savez, nos deux familles sont en guerre, comme toutes les familles d'Ecosse, pour imiter les parents de Lucie de Lammermoor et d'Edgar de Ilavenswood; il nous est impossible de nous voir pendant le jour; malheur à nous si votre père nous surprenait; vous verriez renouveler, par ce puritain, l'histoire de Jephté l'Israélite. Laissez-moi vous sauver; laissez-moi partir; nous nous reverrons dans des temps plus heureux; vous serez à moi, un jour; rien ne peut changer notre destinée, ni déchirer notre contrat nuptial.
— Mais, dit naïvement la jeune Katrina, puisqu'il vous reste, dites-vous, encore un manteau, pourquoi me faites- vous, ce matin, de si tristes adieux?
— Le manteau qui me reste, dit Killy, est une relique sacrée ; un de mes aïeux le portait à la bataille du pont de Bothwell; il est renfermé dans un coffre de sapin tout parfumé de camphre, et l'aîné de la famille ne l'en retire qu'une seule fois dans l'année, pour s'en parer
avec orgueil. In veille de Saint -Valent in. Si le vent du Ben-Lomon me volait ce dernier manteau, je le suivrais dans les abîmes du lac. et je ne reparaîtrais plus à la surface des ondes, même pour voir ma fiancée, ma belle Ratrina.
— Ecoutez-moi. Killy, — dit la jeune fille en regardant les premières lueurs de l'aube, comme on regarde une horloge, pour s'assurer si on a le temps de prolonger un dangereux entretien; — écoutez-moi... Nous, les filles rêveuses de ColdrStream . nous avons des secrets que nos mères nous ont appris, et que nous ne révélons qu'à nos maris, parce que le mariage ne fait qu'un être de deux êtres . et qu'il n'est pas permis à l'homme d'ignorer ce que sait sa femme. Cependant, je veux devancer l'heure des confidences, du moins par un seul secret, car puisque nous sommes fiancés, nous sommes époux.
— Nous sommes époux. — dit Killy comme un écho attendri.
— fl y a dans les pierres, comme dans les fleurs, poursuivit Ratrina, il y a des vertus mystérieuses que le hasard ou l'inspiration fait découvrir : l'aimant attire le fer, l'ambre la paille, qôus le savons tous; l'effet existe, la cause est ignorée: elle le sera toujours : jamais l'esprit ne comprendra les relations occultes qui lient deux choses inertes et mortes, et toujours l'homme surprendra par hasard quelques nouvelles relations du même genre, et ajoutera ainsi une nouvelle énigme aux mystères qui l'entourent et confondent son esprit... Àvez-vous quelquefois remarqué, mon cher Killy, cette pierre qui agrafe le tissu de laine sur mon sein?
— le la regardais encore, à présent, dit Killy.
— Eh bien ! continua la jeune fille, cette pierre est unr topaze d'Ecosse, C'est ta troisième espèce des topazes; celle-ci n'a pas l«i vif éclat de jaune jonquille, comme la topaze d'< Ment, nile jaune rougeâtredela topaze du Brésil; on vuii que ta oôtrea été formée sous un soleil froid, et qu'elle a le tranquille reflet des aurores boréales <lu septezh trion; comme l'aimant, comme l'ambre, aotre topaze possède une vertu mystérieuse que les pâtres des hautes terres connaissent bien, et se soucient fort peu d'expliquer; car telle est la sagesse des hommes voisins de la nature, ils se servent des effets sans s'inquiéter des causes.
» La topaze d'Ecosse désarme la colère des tempêtes; elle semble ('teindre le souffle du vent; elle porte avec elle une immuable sérénité; prenez ce bijou, Killy; je vous le donne: ce sera l'agrafe du manteau de vos ancêtres, et avec ce talisman vous pourrez défier tous les ouragans nocturnes que la montagne d'Arthur envoie au Bcn-Lomon: jamais votre vêtement séculaire ne quittera vos épaules tant qu'il sera défendu par cette petite pierre d'un jaune verdâtre, muette, mystérieuse, et puissante comme l'ambre et l'aimant, dont elle est sœur. »
La confiance et la foi marchent avec le véritable amour. Killy prit la topaze d'Ecosse, et ne douta point de ses vertus.
La nuit suivante. Killy jeta respectueusement sur ses épaules le vénérable manteau de ses aïeux, et l'agrafa sous le menton avec la topaze d'Ecosse, sans douter un seul moment de l'efficacité de cette mystérieuse précaution. Ensuite, le jeune fiancé monta sur sa ehétive barque, et agita les rames dans la direction de Cold-Stream.
L'air n'exhalait pas le moindre souffle; le lac était uni comme un miroir : toutes les voix d' Arthur-Hill restaient dans leurs grottes brumeuses ; Killy remarqua sagement que ce silence de la nature ne pouvait être attribué à la vertu de la topaze; il n'y a pas de tempêtes continuelles, et le ciel le plus orageux se repose quelquefois, comme un orchestre épuisé par ses explosions. Killy regrettait même les puissantes rafales des autn s nuits: il aurait été si heureux d'essayer l'influence du précieux bijou, et de se montrer à sa fiancée, avec un manteau, enfin respecté par les démons aériens du lac !
Une brise de terre souffla de Cold-Stream. et repoussa la barque, après le coup de minuit; les rames la faisaient avancer avec des mouvements imperceptibles.
Killy se désespérait.
— Au moins, se disait-il. les colères d'Arthur-Hill qui m'enlevaient mes manteaux, me lançaient comme une flèche vers le rivage adoré de Cold-Stream, et ce calme semble clouer ma barque sur chaque ride du lac ! Fantômes des grottes de Fingal. réveillez-vous î Unissez vos souffles, et emportez-moi dans vos tourbillons vers les bruyères de Katrina î
Les fantômes de la grotte de Fingal ne se réveillèrent pas.
Une traînée d'opale blanchit les brumes de l'orient, et Killy avait encore devant lui une immense étendue de lac à traverser. Le feu de broussailles pâlissait à Thorizon, comme une lampe aux premiers rayons du jour. Katrina. sans doute, avait regagné la maison de son père, emportant dans son cœur un mystère et un désespoir.
Le soleil, quoique invisible, était levé depuis deux
heures, quand le jeune Kifly aborda au riva-.. Aucune voix ne lui répondit; un cercle de cendres tièdes attestait seulement la vigilance assidue de Katrina h un long tourment d'attente, souffert sans témoins.
Killy aè demanda aucun conseil à la prudence vulgaire; il amarra sa barque à des racines de bruyères, «i s'achemina rapidement vers la maison d'Augustus Hartwood, le farouche père de Katrina.
Le jeune Killy était vraiment merveilleux à voir dans son costume d'aïeul; le vénérable manteau qu'il portait lui donnait un caractère de physionomie féodale, tout à fait perdu aujourd'hui, et qu'on ne retrouve plus que sur les tableaux des vieux manoirs.
Au moment où Killy entrait dans une allée d'ifs qui aboutissait au perron d'Augustus Hartwood. le père de Katrina | >art ait pour la chasse, et ils se rencontrèrent si brusquement que celui des deux qui voulait éviter l'autre resta immobile sur ses pieds. Augustus Hartwood regarda Killy avec une attention singulière, et fut frappé du costume de ce jeune homme, et de la grâce montagnarde avec laquelle il était porté. Puis, reconnaissant le fils d'une race ennemie, il mit la main sur le pommeau d'une arme de chasse, pour se défendre dans mie attaque imprévue.
Killy croisa les bras sur sa poitrine et prit une pause simple et digne, qui ne laissait voir ni bravade ni peur. — Si je venais ici pour vous tuer ou me battre avec vous, dit le jeune homme, je tiendrais une arme dans ma main, ou je la porterais à ma ceinture. Mais vous. Augustus Hartwood, si vous voulez me tuer, l'occasion est belle; nous sommes seuls ; voilà ma poitrine découverte;
15i LES NUITS D' ORIENT,
je suis votre ennemi, par la haine de mes pères, frappez. 11 y a de brusques et inexplicables revirements dans le cœur des hommes; Augustus Hartwood laissa glisser sa main sur son arme, comme s'il n'eût voulu que la caresser, et il accueillit par un sourire les paroles de Killy. L'ouragan de colère qui grondait dans le cœur du sauvage Ecossais se calma subitement comme la tempête qui tombe avec le soleil qui se couche : il tendit la main à Killy et lui dit avec douceur :
— Si vous ne veniez pas vous battre avec moi. ou m assassiner, que veniez-vous donc faire ici avec ce manteau de vos aïeux, que le jour n'a pas vu depuis trois siècles au moins '?
— Augustus Hartwood, dit Killy. je me suis paré de ce manteau, pour me présenter devant vous avec les pensées de mes aïeux; ils m'ont parlé dans leur tombe : vous les voyez, en me voyant: vous les écoutez, en m'écoutant: je suis eux. ils sont moi. Je viens donc, comme un Highlander des anciens jours, vous dire que toute guerre est mauvaise, et qu'il n'y a de bon sur la terre que la paix: acceptez-vous la paix ?
Augustus Hartwood sourit, et fit un mouvement de bonhomie qui était le prélude d'un traité de paix entre les deux familles.
— Que le diable me caresse! dit-il. cela m'est égal! je manqup peut-être ;i de vieux serments. Les morts s'en consoleront: c'est aux vivants à arranger les affaires de famille. Les morts ont tort comme les absents: j'accepte la paix: dormons-nous un bon serrement de main : c'est plus gai qu'un coup de poignard.
Augustus et Killy se réconcilièrent ainsi, et un instant
m DIAM \\t \ r\ m i i i i i ICETTES. I ."» |
après, ikétaieul assis devant une table, comme d'anciens amis, car rien n'est plus ardent qu'un sentiment de haine qui se change tout à coup en amitié.
Lorsqu'ils se séparèrent, àugustus Hartwood présenta une bague ivi l\ill\ . eu lui disant :
— Voici un souvenir de moi; c'est un bijou <!c réconciliation, faites-moi votre présent à votre tour.
Killy lùivait rien ;i donner en échange, ci il hésita, en faisant une pantomime qui signifiait: je suis fort embarrassé, j'1 nai rien à vous offrir.
— Vous avez là, dit A.ugustus. une belle topaze d'Ecosse qui m'a charmé les yeux depuis le moment où je vous ai aperçu dans mon allée dits.
Impossible de refuser, en pareille occasion, un léger présent demandé avec tant de grâce. Killy .détacha la topaze, et la donna au père de Katrina.
Après cet échange renouvelé des guerriers d'Homère, sur un champ de bataille, Killy prit congé d'Àugustus Hartwood. et cherchant d'un œil timide sa belle fiancée qu'il n'aperçut pas. il se dirigea vers le lac.
On devine très-bien que cette première visite ne fut pas la dernière. Killy ne traversait plus le lac pendant la nuit, ilse rendait en plein joui' à la maison d'Augustus Hartwood, et pour abréger In série inutile des détails intermédiaires, nous nous hâterons de dire ce que le lecteur attend comme dénoûment prévu : Killy épousa Katrina.
— Mon ami. — dit la jeune fille à Killy. la veille de ses noces, — c'est à ma topaze que nous devons notre union et notre bonheur.
— Oui. Katrina. dit Killy. vous avez raison: j'ai remarqué comme vous ce concours de circonstances heu-
156 LES ?JUITS D'ORIENT.
reuses qui remontent à la topaze et qui m'ont amené ici, pour la première fois, chez votre père: mais il me reste un regret; j'aurais bien voulu faire l'essai de la vertu de votre topaze sur une de ces bonnes tempêtes, comme j'en ai tant vu sur le lac.
— Killy, — dit Katrina en souriant, — cette vertu n'est pas menteuse, croyez-le bien : la sagesse des femmes d'Écosse ne peut se tromper dans l'étude des mystères de la nature. Une tempête sur le lac. ce n'est rien, ce n'est que du vent: mais un orage dans le cœur de l'homme, c'est beaucoup, c'est la haine. Ma topaze a bien plus fait que la chose prédite; elle a calmé, elle a éteint la haine de mon père: que demandez-vous de plus?
— Rien, Katrina, dit Killy, rien que l'éternité de votre amour.
— C'est bien peu. dit Katrina; vous l'aurez.
Le sage brahmane Kosrou, ayant écouté ce récit. tomba en réflexion, et, secouant la tête avec un sourire triste, il répondit :
— Oui, j'ai entendu dire par ceux qui ont beaucoup vu. qu'il y a en effet des pays où l'homme passe sa vie dans des atmosphères débrouillards, de pluie et de neige, sans jamais voir le bleu du firmament, et l'or du soleil. . . Mon fils, gardez-vous bien de visiter ces pays qui n'ont jamais reçu un sourire du ciel.
— Sage brahmane, dit le prince, un jour j'ai visité la province indienne où s'élève JeKalabad: la neige tombait sur le pauvre, qui mourait de faim, et emprisonnait le riche, qui mourait d'ennui. On m'apprit que cette saison se nommait l'hiver, et qu'elle durait cent jours et plus quelquefois. Comment se fait-il.
dis-je à ces malheureux, que vous consentiez à vivre le
tiers de votre vie au milieu des angoisses du froid, lorsque l'Asie a de la place au soleil pour tous les enfants de Dieu ■:
Les malheureux me répondirent ceci :
— Nous sommes nés à Jellalabad, et nous y restons, parce que la patrie natale nous est chère. ■
— Oui, leur répondis-je, la patrie natale est chère, lorsqu'elle est belle, mais lorsqu'elle est atroce comme la vôtre, je ne comprends pas pourquoi vous l'aimez.
Alors, ils soulevèrent la tète et ne dirent rien de plus.
Ils avaient tout dit.
Ce fut la seule réflexion que voulut bien communiquer le brahmane à Zeb-Sing, après le récit de la topaze. Il paraît (pie le sage Indien n'avait été frappé que de la peinture du climat de l'Ecosse, et que tout le reste lui paraissait indifférent.
Le martyre.
Un autre jour le prince Zeb-Sing dit au sage brahmane : — c J'ai vu un théâtre immense, et de forme circulaire, qui m'a rappelé ces édifices bâtis par Aureng-Zeb, dans le Tinncvely. où cent mille Indiens assistaient aux combats des buffles et des tigres. Ce théâtre a quatre étages, tous d'un style d'architecture différent, mais aucun ne rappelle ni les colonnades sévères de Doumar-
Ib8 LES NUITS D ORIENT.
i. ni les gracieux péristyles des temples antiques de Solo.
» Un peuple entier était assis sur les gradins de ce théâtre : c'était comme quatre fleuves circulaires qui s'agitaient en roulant des têtes d'hommes et des yeux de tisons.
» Les plus belles places étaient occupées par déjeunes femmes dont la pudeur paraissait avoir été oubliée au berceau, et qui me rappelaient nos asparas et nos bayadères: leurs longues tresses de cheveux flottants avaient seules la prétention de voiler la nudité de leurs épaules, et de leurs seins.
» Les hommes , assis tumultueusement et penchés sur une arène, ne semblaient pas se préoccuper beaucoup de ces femmes ; ils attendaient un spectacle sans doute promis depuis longtemps , car leur impatience éclatait dans leurs gestes, leurs mouvements, leurs regards.
» Il y avait au bout de l'arène une grille de fer sur laquelle tous les yeux se fixaient : une main courageuse louvrit, et je vis sortir un de ces lions superbes, commue leMysore en nourrit dans ses bois.
» Toutes les mains se sont agitées pour saluer cet animal qui tient un rang si honorable dans la création des êtres. Lui n'a pas eu l'air de trop s'émouvoir d'un accueil si flatteur : il a gardé sa dignité royale ; il a secoué brusquement son énorme tête, trop longtemps comprimée sous la voûte plate d'une prison ; il a fièrement appuyé ses quatre griffes sur le sable, et s'est promené majestueusement dans l'arène, en donnant de bas en haut, des regards d'un mépris tranquille aux spectateurs qui l'applaudissaient. Je n'ai jamais vu un plus beau lion,
il DIAMANT m \ MILLE i tCBTTl g. 1 59
même dans tas jardins du roi mon père, qui aime pas»* Bonnement toutes les races i.mw^. ce qui annonce dans un homme, et dans un roi même, beaucoup dé philosophie et d'esprit.
Mettez un homme, me disais-je, I la place de ce ■on, dans cette arène, un homme seul, au, faible, prisonnier; jamais on c'aura vu un homme plus embarrassé que lui. Il excitera la pitié de tous; on le forcera Subitement à rentrer dans sa prison, pour ne pas humilier son espère par un plus long étalage de sa gaucherie M de sa stupidité. Vn lion, c'est différent. Seul au milieu le cent mille hommes, il les a tous humiliés de ses dédains placides, de son insouciance superbe. 11 s'est ar- Kté au milieu de l'arène, comme s'il eut trouvé, à l'aide d un compas, le centre du cercle immense ; il a mollement allongé ses pattes antérieures, replié les autres en raccourci, et pris la pose du grand Sing mystérieux qui garde la porte du temple deDésavantar.
« Ainsi posé, il a promené cireulairement ses regards de la hase au sommet du théâtre, et comme s'il n'eût rien découvert d'assez digne de son intention, il a caressé de la griffe droite sa barbe blanche par un caprice de coquetterie; il a fait onduler sa queue sur le sable, et fermant les yeux, il s'est endormi.
» La scène a changé par une de ces fantaisies merveilleuses du diamant Beabib.
» L'immense théâtre s'est rétréci à vue d'oeil et a pris les proportions et la forme d'un cachot.
» Là, j'ai vu une jeune tille, vêtue d'un large sari de laine blanche, mais dont l'arrangement est conforme aux lois de la pudeur. Sa figureavait un caractère de noblesse
inconnu dans nos cités folles ; elle m'a rappelé la beauté j céleste (pic nos sculpteurs ont donnée à la chaste Sita qui J est assise à la droite d'Indra sous le manguier d'or du firmament bleu.
» Un rayon a pénétré dans le cachot, la porte s'ouvrit ; j'ai vu un vieillard à peu près vêtu comme un bonze; il s'est avancé vers la jeune prisonnière qui a tressailli de joie, comme si on venait la délivrer.
» Le vieillard était sans doute un de ces consolateurs d'affliction que la justice humaine envoie à ceux qui vont mourir : il a tiré avec précaution, des plis de sa robe, une coupe d'agate, pleine d'une liqueur vermeille, et la présentant à la jeune fille inclinée, il a murmuré quelques paroles, et a disparu dans les ténèbres du cachot.
» La prisonnière qui paraissait fort abattue avant cette visite, m'a semblé avoir puisé dans cette coupe d'agate un courage surnaturel, et même une virile exaltation. Elle a regardé le ciel comme pour le remercier d'un secours et d'une faveur miraculeuse, et la flamma du courage a remplacé sur sa figure la pâleur de la résignation.
» Un éclair a brillé devant mes paupières, le cachot s'est enseveli dans ses ténèbres, et j'ai revu le théâtre, les cent mille spectateurs, l'arène et le lion toujours accroupi.
» Une porte basse s'est ouverte, et les quatre fleuves vivants ont roulé leurs vagues de têtes ; la jeune fille du cachot a paru ; les mains et les bras se sont agités, comme les rameaux des bois de palmistes, quand le vent souffle du pôle sur les rives de Ceylan.
» Une grêle de pierres est tombée des hauteurs du
Il 1,1 \MANT AU\ Ml III. I ICI I TBS. 161
théâtre but le lion, pour L'exciter contre la jeune fille, mais le ooble animala daigné secouer à peine ses oreilles pour se protéger contre les projectiles de ses lâches ennemis; il n'a pas quitté sa pose indolente et son immobilité ironique; les cris de rage de cent mille bouches n'ont pul'émouvoir; un instant réveillé, il s'esl endormi de nouveau, ou du moins il a fait semblant de s'endormir, en allongeant sa large tête sur ses griffes d'airain.
» La jeune fille avait encore sur son visage cette héroïque résolution quelle venait de puiser dans la coupe d'agate; rien ne donnait de l'hésitation à sa démarche, ni l'aspect de la bête fauve, ni les rugissements d'autres monstres invisibles, ni les cris de rage de ces spectateurs, plus terribles que le lion. Elle s'avança d'un pas résolu jusqu'au milieu de L'arène, joignit ses mains, et regarda le ciel, comme pour y chercher un protecteur.
» Le lion souleva sa tête avec une lenteur superbe, ouvrit ses yeux, et regarda la jeune fille d'un air de bonté, mêlée de commisération, ce qui excita une nouvelle explosion de rage sur tous les gradins de l'amphithéâtre.
» C'était vraiment un curieux spectacle; cent mille hommes insultaient un lion, et le lion, sage comme un fakir, continuait à ne pas s'émouvoir.
f Bien plus, la jeune fille s'inclina, en souriant, vers la bête fauve, et promenant ses doigts d'ivoire sur la crinière de son formidable compagnon d'arène. Le lion sembla prendre plaisir à ce caprice enfantin : il se laissa tomber sur le flanc, et prit la pose d'un lion héraldique, en pal, sur un champ de sable. La colère de l'amphithéâtre ne connut plus de bornes, en voyant éclater subitement
cette amitié inattendue entre la victime et la béte fauve; on venait assister à une exécution sanglante, et on assistait a un jeu enfantin. Toutes les règles de l'amphithéâtre SC trouvaient violées.
» Aussi, j'ai vu se lever dans une grande loge aux. barreaux d'ivoire plusieurs chefs de la cité ou maîtres des jeux publics, qui ont paru se concerter pour mettre fin à cet innocent spectacle, si éloigné du programme du jour.
» Il paraît qu'une décision a été prise, et qu'elle a été saluée par des transports d'enthousiasme; la grille des monstres s'est encore ouverte, et un tigre a paru, un tigre de la plus belle race, tigre originaire des gorges de Ravana, ou des grottes qui a voisinent le lac de Tinnevely.
» Le lion a flairé dans l'air mie émanation féline, qui, pour son odorat subtil, était parfaitement distincte, au milieu des haleines ardentes de cent mille spectateurs ; il n'a pas daigné tourner la tète, comme pour ne pas faire trop d'honneur à un ennemi en se hâtant de le regarder; mais il a tiré de sa poitrine d'airain une note sourde comme une pensée de colère, et il a fixé amicalement les yeux de la jeune fille, comme pour lui dire que cette menace ne lui était pas adressée. Le tigre a compris le sens véritable de ce rugissement, et ses oreilles se sont aplaties, sa longue queue s'est repliée sous le ventre, lorsqu'il a vu au milieu de l'arène le terrible animal, qui est son ennemi naturel, parles traditions des familles félines et la loi des intincts fauves.
» Tout ce qu'un tigre peut faire pour éviter un combat inégal, celui-ci l'a fait avec un art merveilleux.
m DIAMANT HJ1 m il i i FACETTES. 163
l es darda aigus, hérissés autour de L'arène, démontraienl l'inutilité d'une tentative d'évasion : aussi le tigre, jugeant d'un seul coup d'œil sa position fatale, a i de se creuser on abri dans les épaisses couches de l'arène, mais il ne dérobait à peine qu'une moitié desa tt'tc <'t fous les grincements rapides de ses griffes expiraient contre la dureté «lu sol que le sable recouvrait : alors, il a Songé à se diminuer, et à se rendre invisible en se raccourcissant à force de tiraillements opérés du poitrail à l'extrémité de la queue. Ce procédé ne lui ayant pas réussi, il a pris un air modeste, on maintien humble, comme pour se faire pardonner son origine par desin* eères apparences de repentir; c'était un animal bonhomme qui témoignait un grand regret il»- ce que la nature l'avait fait tigre, el promettant bien, par sa nouvelle physionomie, etses allures innocentes, de consacrer sa rie à un autre état, et de vieillir dans la haine de ses anciens confrères, zébrés de jaune, et le saint respect des lions.
«Toutes ees ruses ont échoué, le royal ennemi levé sur ses quatre pattes, en rejetant bien loin, avec ses griffes de derrière, des flots de sable dans la direction du tigre: exercices et pantomimes très-évidents qui signifient que toute proposition pacifique n'est pas écouî qu'il faut se préparer au combat.
» La jeune fille s'est agenouillée sur le sable, et joignant ses mains, elle a prié son Dieu, qui, sans doute, est le même Dieu de tous les pays.
» Alors on s'est servi dans cet amphithéâtre, comme dans nos combats indiens, de longues perches de fer mugi, à l'aide desquelles on a excité le tigre en le chas-
16'j. LES NUITS D'ORIENT.
sant bien loin de la grille, où la peur l'avait cloué en entrant. Le tigre a fait, malgré lui, un bond prodigieux, que le lion a regardé comme un prélude d'attaque. Cette fois ce n'est plus une note sourde qui a ébranlé la poitrine du lion, mais un rugissement qui s'est prolongé comme une série d'éclats de tonnerre, et qui a été applaudi par deux cent mille mains, comme un panioun chanté par une habile saracaden sur le fameux théâtre de ïaranganbouri, la ville des ondes de la mer.
» Le tigre n avait plus que la ressource qui reste aux lâches, il s'est fait courageux, et il a répondu par un rugissement qui aurait effrayé tout autre qu'un lion. La jeune fille priait toujours, et sa pensée montait avec son regard jusqu'au firmament bleu, où est assis celui qui écoute tout.
y> Le lion a pris une démarche superbe ; il s'est avancé la tête haute, les crins hérissés, la gueule ouverte, les dents en relief, la langue convulsive et toute prête à lécher du sang.
» Le tigre a pris un élan de dragon, en s'appuyant sur ses pattes raccourcies, et il a bondi en décrivant comme la ligne d'une immense arcade dans l'air.
» Cet élan était si adroitement combiné qu'il avait toutes les apparences d'une attaque foudroyante. Mais le but a été dépassé : le lion a suivi de l'œil la courbe décrite, et s'est précipité sur son ennemi au moment où celui-ci retombait de l'autre côté sur l'arène. Aussitôt les deux monstres se sont levés debout comme deux lutteurs, mêlant leurs muffles, leurs écumes, leurs griffes, leurs rugissements, leurs convulsions formidables. Le lion, bien plus vigoureux que son adversaire, l'a ren-
LE diaMAWT IUX MI..I.K FACETTES. 168
versé en le serrant dans ses pattes d'acier flexible, et lui a brisé l'épine dorsale en laissant tomber comme un coup de foudre sa tôte énorme et ses dents de fer. Le vaincu fauVe a poussé un dernier cri; ils raidi ses griffes sur l'arène, a vomi un sang noir par les naseaux, et aes'esl
plus relevé.
, [^ Kon, reprenant sa modestie après son triomphe, est venu se placer auprès de la jeune fille, comme pour luiannoncer qu'il tfy avait plus de périls pour elle, et qu'il se constituait son défenseur. Puis le noble animal s'est posé en sphinx, et promenant sa griffe droite sous ses lèvres pour la mouiller, il a réparé minutieusement le désordre de sa crinière, comme aurait lait le plus habile
des coiffeurs.
, La jeune fiUe a interrompu un instant sa prière pour donner quelques caresses de reconnaissance à son intrépide libérateur.
» La joie a rayonné dans les yeux du lion; on eut dit qu'il s'estimait heureux d'avoir obligé une créature humaine qui ne pavait pas un bienfait par l'ingratitude.
, Par un de ces revirements subits, si communs dans les mœurs de tous les peuples, des cris de pitié se sont fait entendre sur tous les gradins de V amphithéâtre: «, s larmes coulaient sur tous les visages, des fleurs et des couronnes de myrte pleuvaient sur la jeune fille; cent mille voix, ([ui demandaient sa mort, demandaieD vie : des milliers de mains lui montraient la porte qui allait s'ouvrir à la délivrance.
» La belle martyre a remercié modestement, d'abord le ciel puis les hommes, et sans montrer un empressement qui eût témoigné trop d'affection pour une vie dont
le sacrifice avait été lait, elle a marché vers la porte, toujour> escortée par le lion et ayant caressé de la main une dernière fois son superbe ami, elle s'est inclinée sous la voûte sombre où passent les martyrs morts, et vivante,
elle a disparu. »
— Ceci, dit le sage brahmane Kosrou, est une vision des temps passés; c'est une histoire que les rayons du soleil ont conservée, et qui retombe sur une face du diamant Beabib, comme un corps sur un miroir. Ces mystères ont été parfaitement expliqués dans un. chapitre du Li-ki. Chaque peuple, chaque siècle a vu ses martyrs; c'est le sacrifice du corps qui fait triompher l'âme. L'Inde a eu même ses martyrs volontaires ; le plus illustre fut le grand roi Soudraka, qui, parvenu à l'âge de cent ans, monta sur un bûcher allumé par lui et brûla son corps pour faire vivre son esprit.
— Sage Kosrou, dit le jeune prince, vos paroles ont toute la douceur du miel de Kerana et tous les parfums des fleurs du Bengador. Je vous rends grâce pour la bonté que vous me témoignez en écoutant mes récits.
Et Zeb-Sing accompagna le brahmane jusqu'au chantier de la pagode de Ten-Tauli et le quitta en s* inclinant devant lui.
Quelques jours après, lorsqu'ils se réunirent de nouveau pour s'entretenir des secrets du diamant Beabib, Zeb-Sing dit à Kosrou :
— Ce matin j'ai demandé une vision à Beabib, selon mon usage, mais les mots, les idées, les images, les noms et beaucoup d'autres choses encore m'ont manqué pour bien vous faire mon récit dans sa clarté habituelle. Dans cette perplexité, je me suis adressé à un jeune voyageur
LE DIAMANT LUX MILLE FACETTES. 4(*i7
qui demeure dans mon hôtellerie h éonl j'ai fait mon compagnon de promenade, parce que j'ai reconnu en lui beaucoup d'instruction ii de bon sens.
— Le bon sens est la langue el la science universelle, remarqua le brahmane,
— Oui, continua te prince, mais c'est une langueef une science que peu de gens possèdent, quoiqu'on la trouve partout,
— Quel est le nom de ce jeune voyageur? demanda Kosrou,
— Dii.rviliv.
— El >«>n [»;r
— La France.
— J'ai entendu parler de la France, dit Kosrou .
un petit pays, pas plus large et plus long que Madagascar. J'ai même \ u, dans ma vie, deux ou trois Français. Ce sont des gens qui voyagent peu, par orgueil, comme si le reste du monde ne valait pas la peine d'être vu.
— Soyons tolérants, dit I»' prince, pour les peuples malheureux que la sagesse du Li-ki et le soleil de L'Inde n'ont pas encore éclairés.
— Vous avez raison, mon iils, dit Kosrou.
— I. eur Dhervilly. continua le prince, me rend de véritables services; je lui raconte et je lui peins sur des feuilles d'ivoire les visions de Beabib, lorsque je ne les
Is pas, parce qu'elles appartiennent sans doute alors à un monde qui m'est étranger. Dhervilly parait saisi de l'étonnement le plus vif, en regardant mes peintures et en écoutant nies récits; il devine très-bien les notions qui me manquent pour comprendre certaines visions deBeabib, et il remplit toutes ces lacunes en eom-
plétant mes récits et en me les rendant le lendemain, écrits par lui-même, avec des mots, des noms, des dates, dos phrases, des pays dont je n'avais jamais entendu parler.
C'est ainsi que le voyageur Dhervilly m'a, pour ainsi dire, traduit en histoire française une vision qu'il a appelée lui-même Baguette Magique. Sage brahmane, me permettez-vous de vous la lire sur la traduction en indoustani que j'en ai faite?
— Lisez, mon fils ; un ignorant même lorsqu'il parle, apprend toujours quelque chose au plus savant.
Et le prince lut l'histoire suivante :
La baguette magique.
Si vous connaissiez l'Irlande, cette fleur de terre, cette perle de la mei\ comme dit la chanson dans ce pays, vous auriez admiré sans doute les paysages solennels des lacs de Killarney, dans le comté de Kerry. C'est une forte et superbe nature qui n'a pas son égale au monde ; ce sont des rocs amoncelés en étages, comme pour soutenir le ciel ; de grandes eaux dormantes au fond des gouffres ; des horizons sublimes, où les montagnes découpent avec les arêtes de leurs cimes l'azur pâle du firmament.
Cette nature prédispose les âmes aux rêveries sombres, aux pensées graves, et même aux fabuleuses superstitions.
Le fermier Patrick, en se mariant, avec une pauvre vil
Ll DIAMANT \r\ KILLE PACETTE8. l^l
btgeoise nommée A.ugusta, vint consulter, après le huitième mois de son mariage, une habile sorcière de Killarn. v. pour savoir quel serait le destin de l'enfant qui allait bientôt voir le jour.
La sorcière, jugée infaillible dans ses prédictions, fit la réponse suivante :
— Une tille naîtra de vous, et elle épousera le vice-roi d'Irlande.
Patrick, bouleversé par cette réponse inattendue, voulue faire quelques observations, mais la sorcière lui ferma la bouche et ne voulut rien écouter. Cette sorcière était laide comme la femme de l'enfer qui a inventé les péchés mortels. La fermière Patrick fit un signe de croix, salua la magicienne, et suivit son mari.
Le soir, les voisins, instruits de la prédiction, affirmèrent tous qu'elle se réaliserait indubitablement . et sans perdre de temps, ils se recommandèrent tous à la hante protection de la future vice-reine d'Irlande. Un mois après, la fermière Patrick mit au monde une fille... On accourut du village pour regarder sa figure... Elle était d'une laideur idéale, et le père même avoua humblement qu'il n'avait jamais rien vu de si laid.
Les voisins commencèrent à douter du destin promis, et leur foi robuste fut un peu ébranlée par ce monstrueux accouchement. La fermière seule, en sa qualité de mère, se révolta contre l'opinion générale , et traita tout le monde d'aveugle, même son mari.
Plusieurs mois s'écoulèrent, et l'enfant croissait en laideur; chaque jour amenait en relief quelque nouvel incident déplorable sur son visage; si bien que la mère finit par reconnaître elle-même la fabuleuse laideur de son enfant.
A . die époque, on parlait beaucoup, dans le comté de ken y. de Menai-Woolf, magicienne des magiciennes; elle avait établi le sanctuaire de ses nocturnes évocations dans la déserte vallée de Black-Devil. qui conduit au lac majeur de killarney. Patrick et sa femme, tourmentés tous deux par la prédiction de la sorcière, résolurent de porter de nouveaux présents et une nouvelle demande à la magicienne Menai-Woolf, qui jouissait de la confiance de tous les villageois du comté.
— Xous verrons bien, dit Patrick, si les deux sorcières seront d'accord dans leurs prédictions.
Menai-Woolf était une femme irlandaise d'une beauté monumentale; un statuaire l'aurait choisie pour lui emprunter des formes plastiques dignes du temple des géants ou de Jupiter Olympien, en Sicile. Elle avait ce luxe de chevelure ardente, si commune dans les climats de forte végétation : ses yeux brillaient de cet éclat sombre qu'on admire en été dans les eaux du golfe de Dublin: son visage, d' mie régularité superbe, rappelait les plus beaux types connus et immortalisés par la palette ou le ciseau. . .
C'est une erreur assez commune de croire que les magiciennes ont toujours été de laides et vieilles femmes; Circé. qui a fondé cette race mystérieuse, était d'une beauté homérique : et dans les âges antiques, les femmes qui se vouaient aux mystères des sciences occultes, soit dans le temple des sibylles de Rome, soit dans les cryptes d'Eleusis , en Egypte , étaient toujours douées d'une grande beauté de visage et de corps. Personne ne serait venu consulter de vieilles et laides magiciennes; on n'aurait pas eu la moindre foi en celles-là, puisqu'elles n'avaient pas eu le pouvoir d»j se faire belles. crest-à-dire de
11 MAMAN! m \ mii r i PAGST1 Î7J
» damer h véritable et seule richesse des femmes. Pais h» temps Boni remis, ..... par une dépravation inci Me, les hommes, toujours convoitant h ,l,r- "", recouru sus sorcières, affligées de vieilles de laideur; il est mi que les belles femmes ont trouvé depuis des ressouroea^lus lucratives, el se sontrel d'une profession qui jetait sur elfes lestant* I l'enfer chrétien.
Menai-Woolf, l'illustre magicienne de l'Irlande, tenait l" nécromancie dans un recoin, très-proba- Mfcnenl fréquenté par des esprits inspirateurs qui se mêlent, sans être vu., aux affaires de l'humanité visible, autour de son trône les herbes étaient maigres, les planrabougries, les arbustes tordus, les Beurs livi comme si des pieds de démons eussent foulé ce sol maudit, dans des rondes infernales, sous la maligne influence des lunes du samedi; ou cou. m,- si des vapeurs sulfureuses, exhalées des lieux profonds, eussent desséché, dans ce val. tout ce que la terre produit, avec tant de luxe, aux environs de Killarney.
Le fermier et sa femme tentèrent ee pèlerinage, et comme ils avaient acquis de la richesse, Os ne sollicitèrent pas longtemps les faveurs de la magicienne : plie leur donna audience, le premier soir, un peu après le coucher du soleil.
K< ai-Woolf remplissait sa mission avec une conscience très-évidente, et qui excluait tout soupçon de fourberie mercantile : c'était une magicienne qu'il fallait nécessairement prendre au sérieux, même si on eût été sceptique ou railleur. Au reste, à ces époques de foi plénière, personne ne songeait à douter des pouvoirs magi-
172 les mus d'orient,
ques; dès que le doute et la raillerie sont venus, la nécromancie a disparu de la terre. La foi éteinte, la bouche prophétique s'est fermée. L'homme qui a le plus contribué à détruire toutes ces choses. Voltaire, dans un moment de remords, a lui-même écrit ces vers :
Le raisonner tristement s'accrédite,
On court, hélas ! après la vérité !
Ah ! croyez-moi, l'erreur a son mérite !
Certes, c'était bien la peine d'écrire cinquante volumes contre l'erreur, pour faire ensuite pareille amende honorable à quatre-vingts ans.
Quoi qu'il en soit, les baguettes magiques sont brisées et les magiciennes ne reviendront plus, ce qui donne néanmoins tant d'intérêt aux magiciennes d'autrefois.
La fermière s'attendait encore à rencontrer dans le val une vieille et laide sorcière, et elle avait préparé ses yeux et son courage à subir quelque horrible apparition; mais son étonnement fut extrême, lorsqu'elle se trouva lace à face avec la plus belle des femmes du comté de Kerry ! La fermière croisa dévotement ses mains comme elle eût fait devant l'apparition de la sainte, sa patronne, et ne put s'empêcher de s'écrier : Oh ! la superbe femme! exclamation que la magicienne accueillit très-froidement, ce qui attestait chez elle un profond détachement des choses de la terre, et la rendait encore supérieure à son sexe par l'absence de tout amour-propre féminin.
Le fermier expliquait le motif de sa visite à la magicienne, mais sa femme était toujours plongée dans une admiration extatique, et ses deux mains ne se déjoignaient pas.
LE D!AM \ M AI \ mii.i i FACETTES, 173
Menai-Woolf écouta sans regarder le fermier el quand celui-ci eut fini de parler, elle inclina majestueusement sa noble tète, (•(.mine pour dire j'ai compris, et m Bigne aux deux villageois de se retirer un peu à l'écart, pour ne pas troubler ses profondes méditations.
Patrick eut toutes les peines du monde à retirer sa femme de sou extase d'admiration, causée par la solennelle beauté de la magicienne.
Menai-Woolf, assise sur un troue, ouvrit le volume mystérieux, qui se nomme le LIVRE par excellence, le seul qui ait échappé à l'incendie d'Omar, et qui, écrit sur des feuilles d'amiante, resta in :ombustible devant la torche du kalife. La magicienne lut le femeux chapitre intitulé Tetragrammaton, ce mot que la bouche ue p< uf prononcer sous peine de rester muette: elle prononç - au rebours, comme Satan, le verset d'espérance L), qui se change en cri de désespoir; elle cueillit de sa main gauche une touffe de verveine, trois feuilles de houx, une fleur d'ancolie sauvage, et les lança derrière sa tête, en disant sept fois : Black-Devil, corne hère! Diable noir, viens ici ! Après quoi elle prit son sceptre, ou pour mieux dire, sabaguette magique, joyau de nécromancie fabriqué dans une grotte de Bhte-Hill, par un ouvrier mystérieux, et elle lança autour d'elle un cercle qui changea les grains de sable en étincelles phosphoriques qui ressemblaient à des yeux vivants couleur d'iris.
(1) Ce verset entrait dans les expériences nécromanciennes, lu au rebours.
In te, Domine, speravi, non confundar in œternum.
Au rebours :
In œternum confundar, non speravi, Domine, in te,
Au même instant, le tonnerre gronda sur les pics de Ivillarney. et les échos tourbillonnèrent avec des gradations infinies dans les cratères immenses, au fond desquels dorment les eaux noires et plombées des lacs.
Menai-Woolf fit un signe avec sa baguette magique, et les deux villageois s'avancèrent pour recueillir l'oracle qui allait être prononcé. La magicienne agita convulsivement sa tête superbe, comme si elle faisait un suprême effort pour arracher à l'avenir ses arcanes les plus mystérieux, et ses bras se déployèrent dans toute leur majesté souveraine comme les deux ailes de l'oiseau des Cordillères, dans les rayons de l'équateur.
— Femme ! — dit-elle, d'une voix qui semblait sortir d'un clavier d'airain; — femme, incline ta tête devant la révélation de l'inconnu !
La fermière, qui admirait toujours la beauté de la magicienne, obéit à l'ordre et à la lourde pression de la baguette magique, et s'inclina.
— Femme, poursuivit la magicienne, écoute bien ceci, et ne l'oublie jamais pendant seize ans. Quelque soit l'état vil où tu te trouves aujourd'hui, ta fille épousera le vireroi d'Irlande. J'ai dit.
Elle nous ont dit toutes les deux la même chose, pensèrent les deux villageois, la prédiction, quoique impossible, s'accomplira.
Et tous les deux, après avoir salué la magicienne, et baisé respectueusement la baguette magique, reprirent le chemin de leur ferme. En arrivant, ils regardèrent leur lille pour voir si l'expérience nécromancienne avait corrigé les vices incurables de sa laideur. Hélas ! cette pauvre jeune fille était encore plus affreuse qu'à l'époque où
î,F. diamant \v\ MILLE FACETTES. 1 78
clic vagissail danfl ^«>n berceau. Comptez sur le vice-roi d'Irlande après cela!
En supprimant les détails intermédiaires ci les chapitres oiseux, qui son! 1* -s broussailles du récit, nous franchissons i«Hit de suite le courl espace de six mois, h nous retrouvons la fermière Patrick, mère d'une seconde
lille. mais, cette l'ois, la prédiction delà magicienne parut atoir quelque chance de succès autour du nouveau berceau.
Edith, ou la nomma ainsi, fut saluée par des cris d'admiration, et une grande profusion de very-nice, dès qu'elle vit le jour. En général, les Irlandaises et les Irlandais naissent beaux, mais Edith faisait encore exception à cette règle; elle était d'une beauté incomparable; comme enfant nouveau-né. sa taille même était précoce ; on lui aurait donné un an lorsqu'elle naquit: aussi les voisins, conviés au baptême, prédirent qu'Edith serait la plus jolie et la plus belle femme de l'Angleterre et peutêtre de l'univers.
Le fermier et la fermière échangeaient des regards d'intelligence, et se comprenaient à merveille. Seulement ils ne parlèrent à personne de la prédiction, en songeant au proverbe bourgeois : chose annoncée n'arrive pas.
On arrivait de tous les points du comté à la ferme de Patrick pour voir ce miracle de beauté enfantine, et toutes les mères demandaient à Dieu de leur donner une Edith à la première occasion. Il vint même des familles qui habitaient les bords de l'océan Atlantique, et qui avaient entendu parler de la fille de l'heureux fermier de Rillarney. C'était une éternelle procession de curieux ou d'indiscrets, mots synonymes souvent.
Edith croissait en beauté, quoique la chose parût impossible : chaque jour nouveau ajoutait une grâce nouvelle à l'adorable entant; le seul défaut qu'on aurait pu rencontrer sur ce visage divin, c'était une trop longue absence de sourire. Edith avait un air grave à l'âge de six mois.
Était-ce là un défaut réel? Les voisins se divisaient en deux opinions bien distinctes. Quant au père, il voyait avec joie cette gravité si précoce, qui annonçait la vicereine de Dublin. Les voisins, n'étant pas dans le secret, contrariaient Patrick qui se taisait, en souriant, comme im homme jaloux de son secret.
Laissons Edith croître et se développer au milieu d'une admiration toujours soutenue, et arrivons à la phase où son histoire commence à sortir de l'obscurité d'une ferme, pour rayonner dans les plus hauts lieux.
A quinze ans, Edith était si merveilleusement belle, que tous les fermiers eux-mêmes, malgré leur amour pour l'agriculture, avouaient hautement que ce soleil d'amour n'était plus à sa place dans une chaumière, et que les parents commettaient une sorte de crime en ensevelissant Edith dans les brouillards de Killarney.
Ces reproches causaient le plus grand plaisir à Patrick et à sa femme: ils étaient tous deux fort rusés, et ils connaissaient l'esprit des voisins.
— Yoiià précisément ce que j'attendais, — dit Patrick à sa femme. — et nous avons agi avec grande sagesse, en provoquant ces reproches. Si nous eussions dit à nos voisins : notre fille Edith est trop belle pour rester dans une ferme et nous allons la lancer, habillée en lady, à Dublin, dans les allées de Phœnix-Park; si nous eussions
LE DIAMANT U i MILLE i \ ci. I i i S. 177
dit cela, tout de suite l« $ \-)is!iis n'auraient pas manqué de blâmer notre conduite, en termes peu charitables, tanks que nous sommes à notre aise, maintenant; nous aurons l'air d'écouter leurs reproches, «•! d'obéir à leurs conseils. Les voisins seront contents d'eux et de nous.
— C'est l»icu ce que j'ai pensé aussi, dil la fermière; je connais les voisins, ils sont tous !<•> mêmes; au^>i faut-il toujours avoir l'air de faire ce qu'ils veulent, lorsque Ce qu'ils veulent n'est au! que ce (!',!<• ilOUS
voulons.
Ce raisonnement indique assez le caractère observateur et rusé de ces deux villageois. Celui qui observe est toujours plus tin que celui qui est observé. Le peintre a plus d'esprit que la toile.
Patrick feignit de faire violence à ses goûts champêtres, et il vendit sa ternie pour renoncer, disait-il. à son bonheur personnel, et songer au bonheur de sa fille, selon les sages préceptes de ses intelligents voisins. Les voisins applaudirent en masse à l'héroïque détermination du fermier.
La ferme vendue. Patrick se trouva le lendemain à la tête d'une armée de deux mille guinées, qui. d'après ses plans, devaient lui servir à conquérir, pour Edith, la vice-royauté d'Irlande.
Arrivé à Dublin, Patrick enferma sa fille aînée dans un couvent de religieuses peu favorisées par la beauté mondaine, et se logea dans Sakeville-Street, n° 17. U s'habilla et habilla sa femme et sa fille, selon la loi des dernières modes, et le premier dimanche venu, après la dernière messe delà cathédrale de Saint-Patrick, il vint se
mêler fièrement avec sa famille aux exhibitions ambu- ' boites de Phœnix-Park.
Edith paraissait avoir vingt-cinq ans. car sa taille appartenait aux plus magnifiques proportions de son sexe; un chapeau, façon Paméla, couronnait sa chevelure ardente sans la couvrir: des torrents de boucles d'or coulaient sur ses épaules, et encadraient un visage.de déesse, un visage où leclat de la fraîcheur, la suavité des lèvres, l'émail des dents, adoucissaient la fierté naturelle des traits et du regard.
Au moment où Edith prenait son éventail sur la chaise de l'église- un rayon de soleil descendu des rosaces gothiques de Saint-Patrick anima l'azur orageux de ses yeux, et donna au visage d'Edith un caractère ineffable de grandeur et de solennité. Sa mère la regarda et entra en réflexion.
On sortit de l'église. Edith marchait la première à deux pas de son père et de sa mère.
— Mon ami. — dit l' ex-fermière à son mari, d'une voix émue. — as-tu bien remarqué le visage d'Edith?
— Comment ! dit l'ex-fermier, je ne remarque, moi, que ce visage, j'en suis fier comme un roi de son trésor.
— Et ce visage, mon ami. ne te rappelle rien:'
— C'est que, ma chère amie, ce visage ne rappelle rien de connu à personne. Tu vas voir quelle sensation notre fille va produire dans Phœnix-Park !
— Tout cela ne répond pas à ma question, — dit la femme d'un ton d'impatience, — et tu es si tromphant de ta fille que tu n'écoutes pas ce que je dis.
— C'est vrai, ma femme.
— Eh bien? je vais t'aider, moi... Notre fille res-
il DIAMANT AUX MILLE FACETTES. 4 7'J
-nul tir. comme deui gouttes d'eau se j essemblent. à cette »uperbe magicienne du vallon de Black-Devil, cette magiîenne'qui nous a i.ut la grande prédiction.
— Edith ! — cria le père pour faire retourner u fille. Edith pirouetta légèrement, et montra s<»n risaj
ma père, qui eut l'air delà regarder pour la première
— C'fsi-liicii! — dit !•• père en souriant; — tu peux ontinuer ta marche : je roulais te voir.
El regardant sa femme, il ajouta, un instant après, à
poix basse :
— Tu as raison, ma femme! Edith lui ressemble... Seul. 'in. -ut. Edith est beaucoup plus jeune el plus fraîche.
— Oui, oui, mais Les traits son! les mêmes, absoluîu'iit («s mêmes. Edith ua que quinze an>. et la ma-i- P&nne en avait au moins trente quand nous l'avons \ ne,
— Au moins trente dit le mari, pour être toujours fe l'avis d'une femme qui lui avait donné une si belle ille.
— Et maintenant, poursuivit la femme, je voudrais avoir d'où peul provenir une pareille ressemblance 1
— C'est bien simple, répondit le v-l'en nier: la beauté Miraculeuse de la magicienne t'a frappée dans !<■- prepens mois de la conception; et ta mie a pris dans ton einles traits de la magicienne.
— (Jui.ee doit êtne cela, — dit la femme en réfléit. — En effet, quand j'ai vu la magicienne,
agination a «''té toute bouleversée ; et j'aurais volontiers Bissé un jour à regarder son visage, sa taille et son corps. Juel bonheur d'avoir eu l'idée d'aller faire cette visite
Bl<tcl;-])evil, il y a seize ans aurions pevt-
deux filles comme Edith, si je n'avais pas vu la sorcière delà première prédiction!
— C'est juste ! remarqua le mari; enfin contentonsnous de ce que nous avons.
En causant ainsi, ils étaient arrivés à la grille de Phœnix-Park.
11 y avait à cette promenade superbe tout le beau monde de Dublin ; les femmes, en plus grtfhd nombre que les hommes, se faisaient surtout remarquer par cette beauté sympathique qui luit sur tous les visages du beau sexe irlandais. Edith parut... Ce fut comme une éclipse totale ; les étoiles s'effacèrent devant le soleil. Tout devint cadre, il ne resta qu'un tableau.
L'enthousiasme fit explosion: la foule s'agita comme une mer surprise par l'ouragan; tous les yeux dévorèrent Edith. Les hommes disaient : Mon Dieu! qu'elle est belle ! et les femmes s'extasiaient comme les hommes, ce qui est le comble du triomphe pour une beauté.
Patrick donnait le bras à sa femme et baissait modestement les yeux, pour ne pas humilier les autres pères. Edith soutenait cet assaut d'admiration fiévreuse, avec un courage superbe; la déesse promenait fièrement ses regards sur ses adorateurs. Une femme qui a la conscience de sa beauté suprême, ne redoute aucune furie d'enthousiasme, même en public.
Cependant la mère d'Edith comprit dans son bon sens villageois que celte sorte d'exhibition était peu convenable, et faisant un geste très -significatif à son mari, elle prit le chemin de la grille du parc.
Un vif mécontentement éclata dans la foule, lorsqu'elle vit qu'on lui enlevait si vite l'objet merveilleux de son
LE DIAMÂIfl \ i \ mi il i FACET1
admiration. l>e^ \<»i\ môme se faisaient entendre, <|in
disaient :
« Il n'est pas permis de se retirer d'une promenade avant l'heure des compiles. Nous sommes volés. ( >n fermera la grille. Nous irons nous plaindre au vice-roi. »
Patrick regarda sa femme, comme pour lui demander encore un tour supplémentaire de promenade; mais la mère fut inexorable, et la première, d'un pas résolu, elle franchit la grille du parc, en tenant son Edith par la main.
Une semaine s'écoula, et la jeune Edith, recluse dans son appartement, pour cause d'excès de beauté, attendait le dimanche pour jouir d'un nouveau triomphe, mais la mère la conduisit à Patrick, à la première messe de Yangelus du matin; la nuit couvrait encore la ville, et Vite missa est ne fut prononcé qu'à l'aube. Tout Dublin dormait.
— Cependant, dit le mari à sa femme, si nous voulons que la prédiction s'accomplisse, si nous voulons qu'Edith devienne vice-reine d'Irlande, nous prenons, je crois, un mauvais chemin. Ce n'est pas en cachant notre fille dans les ténèbres de sa Bed-Room que le vice-roi pourra la voir et l'épouser.
— Mon cher mari, — répondait la rusée villageoise, en haussant les épaules de pitié, — vous ne savez pas ce que vous dites.
La fermière ne s'expliquait pas, mais elle avait raison.
Ce dimanche venu, il y avait encore beaucoup plus de monde à Phœnix-Park. La nouvelle du phénomène avait circulé en ville, et le vice-roi lui-même s'était fait humblement piéton et simple promeneur, pour voir la merveille
dont la ville retentissait depuis six jours. Le désappointement lut général. Tout Dublin attendit le phénomène de beauté; Edith ne parut pas.
Le vice-roi regarda tous les visages de femme; il connaissait toutes les beautés de Dublin; il n'aperçut rien de nouveau, et commeles autres, à l'heure des compiles, il remonta à cheval, devant la grille, et reprit mélancoliquement le chemin de son palais.
La demeure d'Edith avait été découverte par quelques-uns de ces jeunes gens oisifs et hardis, dont le métier est de suivre les femmes, et de prendre le numéro de leurs maisons. Une promenade et une station s'établirent à Sakeville-Sireet, devant la maison de la merveille obstinément recluse. Il fut même de bon ton de venir, tous les jours , passer quelques heures sous les fenêtres d'Edith; on espérait ainsi arriver à satisfaire une curiosité de jour en jour plus irritante. De progrès en progrès, cette mode prit enfin un caractère inquiétant. La mère d'Edith jugea l'instant favorable pour faire décemment, et à petit bruit, un scandale avantageux.
Elle ferma Edith à double tour dans son appartement, et se rendit avec son mari chez plusieurs hauts magistrats chargés de la sûreté de la ville.
Les magistrats écoutèrent la plainte des époux, et firent tous la même réponse :
— Les citoyens sont libres de se promener et de stationner partout où bon leur semble, et aucune Edith ne peut leur ravir cette liberté.
— Eh bien ! dit mistress Patrick, nous irons nous plaindre au vice-roi, puisque les subalternes ne nous écoutent pas.
le DIAMANT u\ H ILL1 tkû\ i i i - 183
— Allez vous plaindre :iu vice-roi, répoti^ft gistràts.
Patrick demanda one audience au rice-roi.
l'.ii < >■ ten ps-îà < « S audi< ent immédiatement
accordées à des plaignants;
Ce tut la mère qui porta la parole devant ce haut fonctionnaire; «'11.- raconta te blocus de sa maison, et ajouta:
— Certainement, nous ne contestons pas aux citoyi ns le droit de se promener ou stationner partout où bon leur Semble; mais il ne faut jMlscjue la !:' .us enchaîne la liberté d'une famille; nous œ devons pas être & al», mon mari, ma fille et moi, les esclaves de la liberté du peuple de Dublin. C'est pourtant ce qui arriv: g >mmes de vrais prisonniers dans notre maison de Sakeiille; nos persienneS sont closes; il ne nous est pas même permis de respirer l'air que Dieu donne à tous ses enfants.
Le vice-roi écouta cette doléanee avec bonté.
— Madame, lui dit-il en souriant, vous êtes la plus heureuse des mères, et votre plainte le prouve: quelle femme ne voudrait être à votre place! Cette violence extérieure que Dublin exerce contre la liberté de votre famille est le compliment le plus flatteur qu'un peuple puisse adresser à la beauté de votre jeune Edith. Quoique investi d'un pouvoir très-grand, je me trouve dans un singulier embarras, et après avoir réfléchi m ireme
je crois que le vice-roi d'Irlande n'a qu'un seul conseil à vous donner.
— Quel conseil, Monseigneur? — demanda la mère d'Edith avec émotion.
— Un conseil bien simple, poursuivit le vice-roi, celui
de quitter Dublin, et de choisir pour votre résidence une grande ville comme Londres, où les existences disparaissent ou passent inaperçues dans le tourbillon général.
Ce conseil ne répondait point aux vues ambitieuses de l' ex-fermière, et contrariait trop la marche de la prédiction.
— Monseigneur, — dit la mère d'Edith avec une fermeté respectueuse, — nos affaires de commerce nous appellent à Dublin; notre fortune, qui est considérable, est engagée dans le mouvement industriel de cette ville, et nous ne pouvons aller à Londres, où nos intérêts ne sont pas en ce moment.
Le vice-roi, qui n'avait jamais vu Edith et qui craignait de voir partir sa famille en perdant l'occasion de connaître la merveille dont s'entretenait Dublin, imagina un moyen fort naturel d'ailleurs pour satisfaire sa curiosité.
— Madame, dit-il, j'ai en ce momentde graves affaires ; mes courriers de Londres m'attendent, et je ne puis improviser une loi qui concilie la liberté des citoyens et la vôtre. Mais voici ce que vous avez à faire. A. l'heure du hindi, je vous enverrai ma voiture, et une escorte de quatre dragons de Cold-Stream. Vous reviendrez chez moi avec votre mari et votre jeune Edith, et nous aviserons en famille pour le mieux; croyez-le bien.
La rougeur de l'orgueil enlumina le visage de la mère d'Edith: elle salua respectueusement le vice-roi, et son geste annonça, mieux que la parole, qu'une pareille invitation était acceptée avec le plus grand plaisir.
A l'heure du lunch, la famille de Patrick fut introduite dans la salle à manger du vice-roi. Edith, très-bien inspirée par son esprit, avait une toilette des plus simples,
LE DIAMANT m\ mii il PACBTTBS. 1N.'>
mais jamais les hautes glaces vénitiennes <lu palais du
gouvernement n'avaient réfléchi une aussi merveilleuse beauté.
Le vice-roi porta vivemenl la main à ses yeux, comme si ses paupières eussent tout à coup subi une éblouissante irradiation de soleil. La mère, qui ne perdait rien de ce qui se passait devant elle, vit le mouvement du vice-roi et se réjouit dans son cœur.
Edith, invitée à prendre place devant une tasse de thé, s'assit avec l'aisance d'une lady habituée au monde; rien dans son maintien n'annonçait une fille de campagne; à force d'être belle, Edith était devenue grande dame à son insu: le vice-roi la regardait, comme un artiste regarde un chef-d'œuvre de marbre exhumé d'une fouille, et, en la regardant, il oubliait sa viceroyauté, son rang suprême, ses préjugés aristocratiques, ses hautes alliances de famille, enfin toutes les servitudes écrites sur le cahier des charges de la fière noblesse d'Albion.
Ce lunch fut décisif pour l'avenir du vice-roi, et d'autres lunchs, plus dangereux encore, suivirent le premier. La mère d'Edith ne perdait pas un signe, un geste, un mouvement du vice-roi. et lorsqu'elle jugea le moment favorable, elle dit au vice-roi, que des affaires importantes appelaient son mari sur le continent ; et que même ils partiraient bientôt tous les trois pour l'Inde, où un établissement considérable les attendait.
La pâleur qui couvrit le visage du vice-roi, donna un bonheur immense au cœur de l'ex -fermière ; aussi elle ne tarda pas d'ajouter que ce départ était irrévocablement fixé au lendemain.
Le vice-roi. qui se croyait très-diplomate comme tous les lords, p 'admettait pas la diplomatie dans les êtres subalternes: il ajouta foi complète aux paroles de la mère d'Edith, il lui demanda un quart d'heure de réflexion solitaire, et se retira dans son jardin pour peaser.
Le vice-roi pensa une demi -heure, mais il avait beau penser, l'image souveraine d'Edith rayonnait devant ses yeux, et ne promettait pas de s'éclipser tout à coup. Cependant il fallait prendre une résolution ; l'heure s'avançait et devenait exigeante. — 11 le faut ! dit le vice-roi.
Cet il le faux! signifiait qu'il fallait oublier un amour trop bourgeois, et rester viee-roi célibataire, pour l'honneur de sa famille qui comptait tant de ducs. En rentrant dans la salle, le noble seigneur amoureux prit une pose de Van-Dick, et ouvrant la bouche pour faire à Edith des adieux éternels, il se trompa de route, et la demanda en mariage à son père. Les deux ex -fermiers jouèrent la stupéfaction en comédiens accomplis.
— Quoi ! vous î Mylord ! est-il possible !
mon Dieu!
La mère se laissa tomber sur un fauteuil, et fit signe à un domestique de lui donner de l'air pour prévenir un infaillible évanouissement.
Edith, au milieu de cette scène, gardait un calme superbe; elle aurait cru faire injure à sa beauté, en s 'étonnant une minute de se voir épousée par le plus puissant des rois ou des empereurs.
L'affaire fut lestement conduite à sa solution, et commj un vice-roi supprime en un seul instant tout ce qui serait obstacle pour un simple sujet, le mariage fut célébré le lendemain.
— Eli bien! dît l'ex-l'cnn'ière à ftOI) mari, — «
élen&aal de vnir ainsi & réalise? la prédictfpn de la magicien]
— Oui, dit l'ex-fermier en souriant; mais il faut convenir aussi que nous avons bien secondé la prédiction.
Malheureusement la magicienne n'avait pas prévu tes caprices du ministère anglais. A la nouvelle du mariage du vice-roi et d'Edith, les ministres s'indignèrent • t e, meurent de vives craintes pour l'abâtardissement de l'aristocratie anglaise. On tint conseil a AVindsor. Les ministres avaient tous des filles à marier, et ils espéraient tous que le vice-roi épouserait une de leurs filles; cependant, comme il n'est pas permis, en politique, de donner la véritable et secrète raison d'une chose, ils destituèrent le vice-roi pour crime de mésalliance et d'attentat aux prérogatives de la naissance anglaise. Le vice-roi était encore dans sa lune de miel, et il se chagrina fort peu de sa disgrâce. Edith était une royauté 1
Mutzi la Mendoçaine,
Quelques jours après, Zeb-Sing parla ainsi: Le vaisseau le Solide, commandé par le capitaine Marchand, et armé par la célèbre maison Elisée Baux de Marseille, voguait sur l'océan du Sud. Après avoir découvert l'archipel des îles nommées de la Révolution, le capitaine Marchand mouilla devant les îles Marquises
de Mendoce. Cet autre archipel était alors à peu près vierge encore de l'insulte européenne. Les pirogues, nombreuses comme une troupe de dauphins, quittèrent la plage et vinrent entourer le vaisseau le Solide, avec les intentions les plus pacifiques du monde.
Le vaisseau le Solide était à l'ancre, sur une mer trèscalme, et ses matelots accueillirent les pirogues par des démonstrations non équivoques de bienveillance et d'amitié. Aussi les jeunes 3Iendoçaines se jetèrent toutes à la nage, grimpèrent sur le vaisseau, qu'elles envahirent par les sabords, et parurent sur le pont comme une armée de nymphes océanides, en costume de grottes d'azur.
Marchand, homme illustre et très-oublié aujourd'hui parce que nous avons eu malheureusement, pour chacun, trop d'hommes illustres, a décrit, dans son voyage, cette charmante invasion du Solide en termes empreints, sans doute, du parfum mythologique de l'époque, mais qui ne manquent pourtant pas d'une vraie chaleur d'enthousiasme méridional. — Le mât goudronné du Solide, dit-il, ainsi couvert du pont à la cime de toutes ces jeunes Mendoçaïnes, ressemblait à l'arbre enchanté de la forêt de Gnide.
Nous ne savons pas trop où le capitaine Marchand a vu cet arbre enchanté, car en supposant même qu'il a existé, il est difficile à un arbre et à un mât chargés de femmes blanches et sauvages de se ressembler.
Au reste, cela soit dit en passant, les matelots firent une dépense énorme en petits miroirs et en verroterie, pour mériter l'amitié des Mendoçaines envahisseuses. Ces largesses ne ruinèrent personne et donnèrent la joie à tout le beau sexe de l'archipel.
il DlAMAIfl \i \ m m i i FACETTES. 189
Parmi toutes ces nymphes océanides, il s'en trouvait nue, à peine âgé de quatorze ans, qui se nommait Mutzi (//<■///• du soir), et semblait ne vouloir prendre aucune part à la curée des verroteries et des petits miroirs que la co [uetterie mendocainé enlevait sur le pont avec une dévorante vivacité. Muitzi s'était hissée pur un râble de l'arrière jusqu'à la corniche de la dunette; et assise mélancoliquement sur un rouleau « 1 • * voiles, elle regardait sœurs.
C'était cocome une protestation vivante de sa pudeur contre les saturnales maritimes <lu Solide.
Le capitaine Marchand, dont la tolérance est admirable, excuse très-bien la conduite un peu leste de ses marins, et les absout paternellement. «Voir le voyage du capitaine Marchand <'t du vaisseau le Solide. \
La jeune Mutzi faisait probablement un monologue que nous serions fort heureux de reproduire; mais le vent de la mer l'a emporté, comme tant d'autres plaintes qu'ont entendues les archipels.
Masse, qui a donné son nom peu poétique à l'île Masse, et commandait en second le Solide, se promenait avec une gravité nécessaire au milieu des matelots et des ftfendoçaines, comme un professeur débordé par la mutinerie de ses élèves prend son parti avec résignation, et affecte de ne rien entendre et de ne rien voir. Le capitaine Marchand affectait aussi de rester enfermé dans sa chambre de capitaine, pour relever les fautes de latitude et de longitude commises par ses prédécesseurs : ceci est un ancien usage maritime qui remonte à Euthymènes et Pythéas, ces Castor et Pollux de la mer. Tout commandant de navire est tenu de prouver que le navigateur qui Ta
précédé sur une côte ou un écueil a commis une erreur topographique de plusieurs degrés. Il est vrai qu'en ce moment le capitaine du Solide ne relevait rien du tout; mais il se taisait ressembler à un homme qui relève, pour excuser son absence aux yeux des matelots.
Cependant la vente des verroteries, des petits miroirs, des clous rouilles, finit par causer tant de tumulte sur le pont du Solide, que Marchand sortit de sa chambre pour rétablir un peu d'ordre sur ce bazar.
Les matelots crièrent Vive le capitaine! et continuèrent leur commerce avec une grande verve d'insubordination.
Le capitaine 3Iarchand ferma les yeux, et s'approchant de Masse qui étudiait une carte de Bougainville, devant la dunette, il lui dit : \
— Mon cher Masse, au tomber du jour, nous déraperons.
— Comment ! dit Masse ; nous sommes venus aux Marquises deMendoce pour nous ravitailler, et nous partirons sans toucher côte, sans mettre une embarcation en mer'?
— Mais réfléchissez, mon ami, dit Marchand, réfléchissez...
— Eh bien î oui, je réfléchis. . . Après ?
— Après, cites -vous î ce que vous voyez ne vous suffit donc pas, mon cher Masse ? Dois-je attendre ici que tous ces endiablés de marins du midi se jettent à la mer, comme des déserteurs, pour suivre toutes ces Géopitres dans ces montagnes bleues que nous voyons vis-
àrrffe
— Oh ! mon cher capitaine, — dit Masse après avoir
LE DIAMANT AUX MILLE FACETTES. ftQJ
étouft un éclal de rire, — nos matelots vous pdmenl
(diiiiiii' Lui- 1» iv. et ils nedéserteranl pas, comme Mare* kntenne, pour vivre ensuite cemme des Robinaon Chisoél v craignez pas cela,
— Si fait, je le nains, mon cher Masse. .!<• le crains* narre qu'un bon capitaine doil eraimlre ej prévoir imit ce qui peut arriver, même L'impossible.
— Eh bien] ceci est l'impossible, capitaine.
— Raison de plus pour le craindre, mon cher Masse. Si le Solide m'appartenait, je pourrais courir cette chance, dont je ferais L'eulles frais ; mais je suis investi de la confiance du plus honnête des armateurs, Elisée Baux, je dois me rendre digne de cette confiance. 11 nous reste encore beaucoup à faire pour accomplir notre mission : nous avons à soigner activement notre commerce de pelleteries sur les côtes de la Chine, et je regrette déjà le temps perdu ici. Quel malheur, ensuite, si je manquais les moussons dans l'océan Indien ! Tous mes plans seraient renversés.
— Mais, capitaine, ce n'est pas un jour passé aux Mendoces qui. nous attirera tous ces malheurs.
— Masse, vraiment, je ne vous comprends pas, en ce moment... d'honneur je ne vous comprends pas.
— Comment! capitaine! expliquez-vous.
— Masse, c'est la première lois, depuis notre départ de France, que je vous trouve en désaccord avec moi.
— Mais... capitaine... il me semble
Masse cherchait une phrase et ne trouvait rien.
— Eh bien ! voyons, Masse, donnez-moi une bonne raison... Ordinairement, vous avez l'élocution très-facile... Pourquoi apprenez-vous ainsi à bégayer?
— C'est que. voyez-vous, capitaine... je crois... à vous parler franchement, que les matelots murmurent.
— Eh ! mon Dieu! les matelots murmurent toujours, mon cher Masse. Ils murmureront une fois de plus, voilà tout.
— Prenez garde, capitaine: cette fois, ils se mutineront.
— Vous croyez ?
— Je le crois, et je le crains mon cher capitaine;
nos matelots ont beaucoup souffert, et ils ont souffert sans se plaindre: nous avons eu le scorbut à bord; les matelots ont besoin de toucher la terre et de boire du lait de coco, qui est le meilleur de tous les antiscorbutiques, comme l'affirment avec raison Bougainville et Cook...
— Bien ! bien î je sais cela... après ?
— Après... Voici, capitaine... nous avons promis à l'équipage quelques jours de terre. Ces pauvres marins ont tant souffert sans se plaindre !
— Mais nous sommes maintenant au bout de nos fatigues. >'ous voguons sur de belles eaux et nous arriverons sous peu à l'archipel des îles de la Société, où il y a beaucoup moins de danger pour nos marins.
— Permettez-moi, capitaine, de ne pas être de votre avis. Nos marins trouveront dans tous les archipels les dangers qu'ils courent ici, en supposant que ce soient là de véritables dangers .
— Enfin, mon cher Masse. — dit le capitaine en souriant, nous venons de tenir une espèce de conseil d'amirauté, à nous deux. Je veux bien vous céder en cette occasion. Seulement, je prendrai un terme moyen.
— Voyons votre terme moyen, capitaine?
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— le resterai à l'ancre devrai cette tle pendant trois
jours.
— Bien ! capitaine
— Kt j'enverrai à terre chaque jour le tic-rs de l'équipage.
— C'est cela, capitaine.
— Quant à moi, je ne bougerai pas du bord : mon devoir me cloue ici comme un canon. Vous, mon cher Masse, vous commanderez les embarcations qui se rendenl à terre, et je vous rends responsable des désertions. Acceptez- vou~
— J'accepte, capitaine, et personne ne désertera, croyez -le bien.
— Dieu le fasse I
Le capitaine Marchand, qui n'avait jamais vu son lieutenant si obstiné dans une opinion, soupçonna quelque mystère, »'t se promit bien de l'éclaircir.
Il descendit d'abord dans sa chambre, avec l'air empressé du travail en retard ; et quelques instants après, il remonta furtivement sur le pont. Le mystère fut tout de suite éclairci.
La jeune Mendoçaine Mutzi était toujours assise sur son divan de voiles roulées, dans une superbe nonchalance créole, et elle regardait d'un œil intelligent, une déclaration en pantomime que Masse lui adressait, comme un premier sujet chorégraphique du ballet de Psyché.
Marchand inclina sa tète sur la mer. pour dérober un commencement d'éclat de rire à des matelots qui ne doivent jamais voir rire leur capitaine. Masse continuait ses madrigaux mimés avec une sorte de réserve pourtant , car il avait sa gravité de chef en second à soigner en pu-
blic. Le capitaine Marchand ne voulut pas en savoir davantage, il en savait déjà trop. Redescendu dans sa cabine, le capitaine écrivit un billet à Masse, et le fit porter par un pilotin à son adresse. Ce billet était ainsi conçu :
Le lieutenant Masse mettra trois embarcations en mer,
avec le tiers de V équipage. On sera de retour à bord au
coucher du soleil.
Marchand.
Masse lut le billet et tressaillit intérieurement de joie ; il fit aussitôt mettre en mer les embarcations, et désigna les hommes qui devaient faire partie de la première descente. Presque toutes les jeunes Mendoçaines, envoyant ces préparatifs, se jetèrent à l'eau pour escorter les chaloupes, comme des néréides. Masse, au moment de descendre l'échelle, regarda la jeune Mutzi et lui fit signe d'imiter ses sœurs; mais elle répondit par un sourire de refus.
Masse fut consterné.
Les rames des trois chaloupes n'attendaient que le si gnal du lieutenant pour s'abattre sur la mer et emporter les marins au rivage, mais le signal n'arrivait pas. Masse avait engagé une vive discussion avec la jeune Mendoçaine, toujours imperturbable dans son refus.
Une idée lumineuse vint au secours d^ Masse ; il offrit à Mutzi deux bracelets, deux boucles d'oreilles, deux miroirs, deux colliers de grains de cristal, et un diadème de laiton doré. Mutzi regarda tous ces merveilleux présents d'un œil de dédain, et conserva son immobilité.
Cependant les matelots des embarcations donnaient des
LE ni\M\\r \i\ \in m FACETTES. 195
d'impatience. Les rames rHinu-aimi la mer calma
r{ rhiill-V.iicill Mil) >;i|»]|'ir ni -nulles Je lici r; loUSleS
regards se tournaient vers le riyagfl, <>;i 1rs imu\ douces et 1rs fruits doux atlnnkiirnt le marin ; et |r> J0UUBS Men- >uh ;iines, filles de l'Océan, folâtraient, à la nage, dans -urbillons d'écume blanche, en agitant d'une main, au-dessus de leurs fêtes, les ricins présents qu'elles venaient de recevoir.
Le capitaine Marchand, qui ne se rendait pas compte de ce retard, monta sur le pont, et son premier coup d'œil tomba sur son lieutenant Masse, qui tentait un dernier effort de pantomime, pour arracher 31utzi à sa désolant»' immobilité.
Les matelots embarqués, apercevant leur capitaine debout sur son banc de quart, le saluèrent en agitant leurs chapeaux goudronnés et pour se le rendre propice, ils entonnèrent l'antique chanson provençale, qui remonte à YIo Ba cche ! des navigateurs romains :
Io es aou pharo
Clic sen van lei demoisellos.
Cela signifiait, en langue maritime, que les marins des chaloupes attendaient un signal de départ qui n'arrivait pas.
Masse, ayant aperçu le capitaine, fit quelques pas vers lui, et en reçut cette interrogation embarrassante :
— Eh bien î Masse, vous ne partez donc pas?
— Capitaine, dit Masse. — en désignant du doigt l'horizon du nord, — ne voyez-vous rien, là-bas?
— 2Son... et vous, Masse, que voyez-vous?
— Je vois le petit point noir du Cap.
— Mais il me semble que nous ne sommes pas dans les eaux du Cap, et que nous ne craignons rien d'un petit nuage comme celui-là.
— Capitaine, dit 3Iasse, j'ai navigué cinq fois dans la mer Pacifique, et je vous affirme, sur la foi de mon expérience, que le point noir fixé à l'horizon est aussi dangereux dans ces parages qu'au trente - quatrième de latitude, devant le cap de Bonne-Espérance.
— Ah ! — dit Marchand, avec un sourire railleur, — voilà une chose que j'apprends.
— Capitaine, dit Masse, je n'ai pas la prétention de vous apprendre quelque chose; je me contente de faire un appel à vos souvenirs.
— Soit, dit Marchand; ainsi, et admettant que ce point noir, nous annonce une tempête horrible, que feriez-vous ?. . . Tenons un second conseil.
— Ce que je ferais, capitaine, est fort simple ; je ferais remonter nos hommes à bord, et je profiterais de cette petite brise qui se lève pour doubler l'île et gagner l'ancrage de la côte sud, où les montagnes nous abriteront cette nuit contre le grain qui va nous venir du nord.
— Comment, — dit le capitaine en riant. — après avoir tant plaidé pour une descente, vous voulez remettre à la voile, maintenant? Mon cher Masse, je ne vous comprends pas.
— Je me suis rangé à votre avis , capitaine , en voyant ce terrible petit nuage, qui est un infaillible avantcoureur d'un grand danger.
— Eh bien ! dit Marchand avec un accent où perçait la plus exquise raillerie, — je ne veux pas vous con-
Il h I A M \ VI Al \ Mil I I I \< 1 I I I s. 107
trarier, mon cher lieutenant, nous allons faire remonter nos hommes à bord.
— Oui, — dit Masse avec une bonhomiebienjouée; — vous Terrez, capitaine, que vous ne tous repentirez pas
d'avoir suivi mon conseil.
Marchand, qui saisissait avec empressement cette occasion de jouer une scène de comédie, chose toujours fort amusante dans les ennuis du bord, leva les yeux, comme par hasard, vers la dunette, et feignit d'apercevoir, pour la première fois, la jeune Mendoçaine Ifutzi, cause innocente de ces retards et de ces discussions.
— Qu'aperçois-je là? — dit-il en mettant sa main en auvent sur les yeux, et avec un sérieux de surprise bien joué.
Masse feignit de suivre le doigt indicateur du capitaine et. parut surpris comme lui.
— Ah! — dit-il avec nonchalance; — tiens! je ne l'avais pas remarqué, celle-là!
— Pourquoi n'a-t-elle pas suivi les autres? demanda le capitaine.
— Au fait, c'est vrai, dit Masse; pourquoi n'a-t elle pas suivi les autres?
— Allons ! — dit Marchand d'un ton impérieux, — qu'on me jette tout de suite cette jeune fille à la mer; qu'on rappelle les marins embarqués, et partons pour nous mettre à l'ancre devant la côte sud... Vous voyez, Masse, que votre capitaine exécute les ordres de son lieutenant.
— Ah ! oui. .. je vois que. . . — dit Masse avec un embarras comique et un sourire qui ne l'était pas.
— Mes enfants ! dit le capitaine en se penchant sur
l'échelle du côté des trois chaloupes ; — mes enfants, il faut remonter à bord; nous allons déraper.
l'n murmure respectueux de mutinerie éclata dans les trois embarcations, et les rames frétillèrent sous les mains des matelots.
— Capitaine, dit Masse, nous allons désespérer ces braves gens, je le vois.
— Ah çà! mais, entendons-nous enfin, mon cher Masse, dit le capitaine en croisant ses bras et en regardant en face son lieutenant, — chaque fois que vous me donnez un conseil, je l'approuve, et quand je vais le suivre, vous le désapprouvez ! Voyons, tâchez de vous mettre d'accord avec vous-même.
Masse était un excellent marin : son œil découvrait un écueil à dix pieds sous Feau, mais il ne découvrait rien sous 1 épidémie d'un homme rusé. La brusque sortie de son capitaine lui donna une sorte d etourdissement.
Cependant il fallait répondre à une interpellation si juste et si précise, et trop grave pour avouer au capitaine un léger penchant pour la jeune Mutzi, que rien ne pouvait arracher du pont du Solide, il aima mieux passer pour un être inconséquent et déraisonnable que d'abandonner la belle Mendoçaine aux agressions de l'équipage qui n'était pas embarqué sur les chaloupes.
— Oui. dit-il, vous allez me traiter d'enfant, peutêtre ; mais, mon cher capitaine, après avoir bien réfléchi, je suis revenu à votre opinion. Le nuage noir d'ailleurs s'est éclairci : la tempête ne nous menace plus. Je vais conduire nos hommes à terre.
— Soit, — dit Marchand avec bonhomie ; mais quetout le monde soit plein de bienveillance envers les insu-
DIAMANT Ali\ mu il i fc< i i i IHD
taira. Bougeons au capitaine Gook, assassiné dans res parag
— Oh ! — dit ^Ili^^« au comble de la joie. BOUS tinterons les sauvages an amis.,
— Et pour commencer nos civilités, — ditMarehand avec un air d'insouciance, — je change d'idée. ''<■ laisse à boni cette jeune Mendoçaine qui parait sa plaire sur notre dunette. Ne faisons violence «i personne. Donnons à e. tie Bile autant d'heures d'hospitalité tranquille qu'elle en demandera par son silence si rêveur et si intéressant.
Masse ouvrit de grands yeux et lança un lapide regard à l'horizon pour découvrir encore quelque point noir ; mais il n'y avait plus la moindre excuse, écrite en lettres de nuage, dans le limpide azur du firmament tropical.
— Eh bien ! dit Marchand, vous ne descendez pas l'échelle ?
— Si fait, — dit 3Iasse au comble de l'embarras ; — mais.
— Ah ! ceci est trop fort ! dit Marchand d'un ton sérieux, — vous avez encore changé d'idée !
— Allons ! puisque vous le voulez, capitaine...
— Gomment ! puisque je le veux ! s'écria Marchand; c'est vous qui vous désobéissez à vous-même, à chaque minute !
— Partons ! — dit Masse, du ton de l'homme qui marche au supplice.
11 regarda furtivement la dunette et marcha d'un pas lent vers l'embrasure de l'échelle.
— Enfants ! cria le capitaine, soyez sages et bons, et croyez bien que les sauvages sont vos frères, tant qu'ils ne vous font aucun mal.
L'équipage des trois chaloupes cria Vive le capitaine ! Masse, désespéré d'avoir réussi, s'assit tristement sur le tapis de son banc, à la troisième embarcation, les rames labourèrent la plaine de saphir : le chant Io es aou pharo retentit sur l'océan Pacifique, et les jeunes Néréides escortèrent les chaloupes, comme dans le triomphe de Thétis. La jeune Mendoçaine Muta avait tout compris ; les langues sont inutiles pour les yeux de l'intelligence primitive. Cette fille, nonchalamment assise sur la dunette, ne perdait rien de l'entretien de Marchand et de Masse; elle devinait que ses charmes primitifs n'étaient pas indifférents à l'un des deux interlocuteurs, et si ces deux marins eussent parlé l'idiome de son archipel, ils n'auraient pas été plus clairs pour ses oreilles.
À peine les chaloupes eurent, quitté le flanc du navire, Mutzi se leva, et prenant l'élan de l'oiseau, elle se précipita dans la mer, et vint se mêler à ses sœurs, comme un alcyon qui est resté en arrière de la troupe, et fait des efforts superbes pour regagner l'espace perdu.
Masse, qui n'avait jamais quitté du regard la dunette, vit la jeune fille s'abattre sur la mer, disparaître entre deux eaux, puis resplendir à la surface toute ruisselante des perles de l'Océan. Une joie subite éclaira le visage du lieutenant du Solide, et sa main se tendit vers la fraîche Néréide, pour la remercier de sa détermination.
En quelques coups de rames on aborda au rivage. Un petit golfe charmant, moitié à l'ombre, moitié au soleil ; un sable émaillé de coquillages lumineux ; des palmiers associés à des tamaris ; une petite rivière qui venait joyeusement se faire avaler par la mer ; des éclaircies ravissantes qui laissaient voir les profondeurs agrestes de l'île,
LB DIAMAM vi \ MILLE PACBTTBS. 201
\ irginales collines et ses hauts gazons de velours vert. Les matelots, ivres de joie, — tellury amore, — comme dit Virgile, <-n pareille situation maritime, exécutèrent d'abord une danse méridionale, qui prouva aux naturels leurs innocentes et pacifiques intentions. l<»conquérantqui danse, en mettant le pied sur la terre conquise, est un conquérant peu redoutable. Attila et Théo-
dorie ne dansaient jamais.
.Masse ne prit aucune part à ce débarquement chorégraphique, à cause de sa gravité de capitaine en second ; et il profita de cette gravité pour suivre et noter de l'œil, une à une. toutes les jeunes Mendoçaines. à mesure qu'elles sortaient de la mer et qu'elles secouaient leurs chevelures sous les palmiers du rivage.
Masse choisit l'instant le plus favorable, et comme il lui avait été fort aisé de reconnaître Mutzi au milieu de tant de jeunes Mendoçaines, parce que Mutzi était la seule qui n'eût pas de verroteries en collier et de petit miroir à la main, il s'approcha d'elle et lui fit une pantomime imitée du ballet de Paul et Virginie, langage partout compris, et qui consiste à mettre le pied droit en avant, les deux mains sur son cœur, en regardant le ciel avec un sourire de béatitude. Le lieutenant du Solide voulut ensuite se montrer plus généreux, car il comprit que le don de son cœur ne ferait pas la fortune d'une jeune sauvage, il lui promit, toujours dans une pantomime expressive, de lui meubler un appartement avec un luxe de verroteries et de miroirs qui rendrait jaloux le roi de l'archipel.
Mutzi voyait, ou, pour mieux dire, écoutait cette pantomime avec un sourire assez dédaigneux et fort humiliant pour M. Masse . qui avait trouvé peu de cruel-
les dans les gynécées sauvages des archipels du Sud. 11 fallut avoir recours à d'autres expédients de séduction. M. Masse chanta un air du Devin du village :
Quand on sait aimer et plaire,
avec une de ces voix chevrotantes et fausses, tant aimées de nos pères : Mutzi menaça le chanteur de prendre la fuite s'il continuait sa mélodie jusqu'à la fin.
Masse montra ensuite, étalées dans le creux de sa main, dix piastres fortes, avec les colonnes d'Hercule, et pria Mutzi d'accepter ce léger cadeau. Un regard de dédain et un geste de refus servirent de réponse.
Masse, poussé à bout, menaça Mutzi de la faire enlever par quatre matelots et de la ramener prisonnière à bord du Solide. La jeune fille éclata de rire, et se cramponnant par les genoux et les mains à la tige d'un palmier, elle s'élança en trois mouvements lestes jusqu'à la cime de l'arbre; un oiseau n'aurait pas mieux fait.
Masse avait une peur affreuse d'être découvert par ses marins, au milieu de ces scènes de pantomime, indignes de la gravité d'un chef; il frémissait surtout à l'idée de voir figurer tous ces détails de vie privée dans quelque rapport du Mercure de France. Le courage de la séduction l'abandonna; il laissa Mutzi sur son palmier, et vint rejoindre sa troupe pour lui donner de hautes leçons de morale et de vertu.
Le Solide stationna trois jours devant l'île, et Masse commanda trois fois le débarquement; quand la dernière heure lut venue, il tenta un dernier effort pour gagner les bonnes grâces de Mutzi , et , dans cette
LE ItIA M \\ I Al \ Ml II. I tàQ] III s. 203
intention . il s'étâH ehargé elaii<leMiiieiin'iit de ! colliers de Ntiinlci'io plus !»eau\ que tout re qui avait
été donné jusqu'hors aux insulaires de l'océan du Sud* .Musse |»rii un air htès^doin el un maintien humilie pouf ut- pas effrayer la jeune Mendoçaine, el après lui avoir clairement expliqué par signe quecette tentative était la dernière, puisque !<■ vaisseau allait lever l'ancre, il lit briller les trois colliers merveilleux aux regardsde .Mutzi.
Cette lois. la jetlfiê Mendoçaine laissa percer sur son visage une expression douce, parce qu'elle /-tait touchée des gracieuses el honorables avances de l'officier européen, surtout au moment delà séparation; et comme Masse, encouragé par ce brusque changement de physionomie, devenait plus pressant avec ses cadeaux, elle repoussa les trois colliers d'une main, et montra, de l'autre sur son sein, un amulette sacré dont elle voulait l'aire sa seule parure. — Masse insista pour connaître l'histoire de cet amulette si précieux, et alors, Mutzi, dont la pantomime était plus claire qu'une langue connue, dit à Masse que cet amulette était un présent de sa mère, et qu'aucun autre collier profane ne serait jamais placé à côté de cet ornement saint. Sa mère avait été la victime d'un aventurier européen, et, en mourant, elle légua cet amulette à sa fille Mutzi, pour la préserver de tous les outrages et de toutes les séductions.
Ce récit, chaleureusement mimé, causa une vive émotion dans l'âme du lieutenant Masse : il tendit la main à la jeune Mendoçaine avec toutes les démonstrations du plus grand respect, et lui montrant la mer et le vaisseau, il lui lit signe qu'il allait partir, mais qu'elle ne serait jamais oubliée par lui.
Ces adieux lurent touchants. Masse monta dans le dernier canot, et. comme il côtoyait un rivage tout formé de roches jaunâtres, pleines d'excavations, il aperçut la jeune Mutzi qui regardait passer le dernier canot et son premier amour.
Sultan Achmet et Dilara.
L'ambre est une essence mystérieuse que la terre distille et cristallise, et à laquelle le soleil donne des vertus qu'on ne peut expliquer avec notre faible raison.
On se récrie souvent sur le merveilleux et l'invraisemblable, et pourtant nous ne sommes entourés que de secrets inexplicables, et que la science la plus sagace n'expliquera jamais.
Un jour on trouva une pierre noirâtre qui attirait à elle le fer. Le jour de cette découverte, les esprits forts se révoltèrent, et ils paraissaient avoir raison. Quoi ! s'écriait-on, une chose matérielle, inerte, morte, aurait le pouvoir de donner le mouvement à un clou posé à distance, et qui obéirait ! On lit l'expérience : le clou s'élança vers l'aimant. Mais ce mystère ne s'expliquera jamais.
Un autre jour on annonça que l'ambre avait le même pouvoir sur un chalumeau de paille. Les esprits forts nièrent selon leur usage. On lit l'épreuve encore; l'ambre ordonna, la paille obéit.
Criez à l'invraisemblable après cela! D n'y a rien de
merveilleux, ou pour mieux dire, tout est merveilleux. 11 y a. dans le harem, à lapointede Constantinople, une chambre superbe, meublée, par le sultan Axhmet III, des glaces que la république de Venise lui envoya en signant la paix. C'est là que le sultan vient se reposer après avoir passé une revue à Térapia, visité l'arsenal de Tophana, ou prié trop longtemps à la mosquée de Sainte-Sophie. La retraite est charmante. Lèvent de la rade joue dans les persiennes; les petites vagues chantent en se brisant à la pointe du sérail ; les fleurs du jardin embaument cette atmosphère voluptueuse qui flotte sur les kiosques et les balcons.
Le sultan, un jour, se fit apporter une pipe magnifique, présent du pacha de Laodicée, ou Latakié. Cette pipe était ornée de pierreries sans nombre, mais ce qui lui domiait surtout un prix infini, c'était un bec d'ambre d'un volume énorme et d'une finesse extraordinaire. On n'avait jamais vu un ambre si beau sur les lèvres d'un commandeur des croyants.
Ce jour-là, le sultan avait cassé vingt œufs d'autruche, avec une carabine à balles, dans la prairie de Térapia, et à cinq cents pas de tir ; cet exercice l'avait beaucoup fatigué, à cause surtout des louanges sans fin que les courtisans entonnaient en l'honneur de son adresse, après chaque œuf d'autruche cassé.
La vérité veut pourtant qu'on dise qu'un Turc dévoué, posté derrière la plaque du tir, cassait l'œuf avec un bâton, toutes les fois que le sultan pressait la détente de sa carabine; mais ce fait d'histoire une fois éclairci, n'en parlons plus.
Le sultan caressa voluptueusement avec sa main l'am-
bre de sa pipe, et présenta la noix à un jeune icoglan, qui mit le feu au tabac de Laodicée, le plus doux de tous les tabacs des manufactures des pachas connaisseurs. Une fumée iris monta lentement vers le plafond de glaces, et le sultan aspira mollement cette divine et sublime émanation.
Ce grand homme était couché à demi sur un divan, et pour mieux jouir de son bonheur opiacé, il congédia d'un Ion brusque icoglans et ennuques, et il resta seul.
Ses yeux exprimaient une béatitude ineffable ; il les ouvrait et les refermait à chaque aspiration, et suivait de l'œil, dans le plafond, les arabesques bleuâtres que la fumée décrivait sur les glaces de la république de Venise.
Tout à coup, à force de suivre ce jeu fantasque de la fumée, il crut voir, dans ce plafond de glaces, quelque chose qui n'était pas lui. Cette découverte a quelque chose d'effrayant. On frissonne à cette seule idée qu'une nuit, en déposant son flambeau devant un miroir, on peut découvrir, dans ce miroir, une figure tout à fait inconnue, qui vous regarde avec des yeux railleurs. On prétend que cela s'est vu.
Le sultan vit, ou d'abord crut voir dans les glaces du plafond un jeune Européen, en costume assez léger, fumant une pipe sur un divan, à côté d'une odalisque.
La première idée du sultan fut de regarder dans la chambre pour y découvrir les originaux vivants de ces deux figures reproduites par les miroirs; mais il était seul, bien seul. Un seul coup d'œil suflisait pour s'assurer de cela.
Il regarda encore le plafond en éloignant l'ambre de
LE DIAMANT KV\ M I I.I.F. FACF.Tl 2l»7
srs lèvres, et o'ttr luis il ae vit rien : pour inn-ux dire, il
se vit lui assis et se regardant.
— lion ! dit-il. <-'<'si \uu> vision, causée par les caprices d'ans ruinée vagabonde. Ge serait vraiment trop fartai un miroir s'avisât <!<■ reproduire des objets qu'on ae lui affite pas.
Cela dit, il lut plus tranquille, et se remit à caresser l'ambre de sa pipe avec ses lèvr< i caucasiennes, .'vu même instant, son œil humide de langueur plafond, <'t il revit l'odalisque et l'Européen, causant tous deux avec une certaine familiarité,
11 ôta l'ambre de sa bouche, et la vision disparut; il ressaisit l'ambre avec ses lèvres, et cette fois, non-seulement il revit la même scène, mais il reconnut l'odalisque, c'était la belle Dilara, nom qui signifie sérénité (ht cœur.
Tant que l'ambre touchait les lèvres, la vision restait au plafond; elle s'évanouissait quand les lèvres abandonnaient l'ambre.
Le sultan avait à son service deux savants orientaux auxquels M. Garcin de Tassy avait appris l'italien des îles Ioniennes, à son cours d'indoustani et de turc. Ces deux savants furent consultés, et ils répondirent que le commandeur des croyants avait sans doute été abus * par une erreur d'optique, et qu'il avait fumé de l'opium en croyant humer du tabac. Le sultan destitua ces deux savants, et les fit enfermer, sur-le-champ, dans le château des Sept-Tours.
Les deux savants maudirent la science, et se promirent bien d'être plus ignorants une autre fois.
Une seconde expérience à la pipe et à l'ambre parut pourtant nécessaire au sultan; il la lit le lendemain.
après avoir cassé trente œufs d'autruche, toujours par le même procédé.
L'épreuve fut très-satisfaisante, c'est-à-dire qu'elle ne satisfit pas du tout le gracieux sultan; l'odalisque Dilara était une des favorites, et, dans cette nouvelle vision du miroir, elle paraissait beaucoup plus éprise de l'Européen que du sultan.
— Allah ! — s'écria le Grand-Seigneur en se frappant le front; — que signifie ceci? Si j'étais chrétien, je croirais que le diable s'en mêle, mais en qualité de croyant, je ne crois à rien, et je ne sais quel parti prendre pour rassurer mes esprits !
Il manda secrètement le chef des ennuques noirs, et lui dit :
— Surveilles-tu toujours avec attention et zèle ma caucasienne Dilara?
— Oui, Hautesse.
— La nuit et le jour?
— A toutes les minutes.
— Au milieu du jour, quand je vais au tir de Térapia, que font mes femmes?
— Les unes sont au bain, les autres font de la musique ; il y en a qui dorment sur les divans ou sous les sycomores des jardins du sérail...
— Et Dilara ? Dilara ? interrompit brusquement le sultan.
— L'étoile du ciel, la perle de la mer que Sa Hautesse nomme Dilara, se rend au pavillon des glaces pour lire le Roran, ainsi que Sa Hautesse le lui a permis.
— C'est juste! — dit le sultan;... oui, j'avais oublié que je lui avais donné cette permission.. . Tu peux te re-
LE niAMWi \i \ mm il i fcCETTBS. 209
tirer... ne parle de rien à personne... entends-tu ?
Le chef des eunuques s'inclina.
— Seulement, poursuivit Le Grand-Seigneur, tu diras dans tout le harem que demain, au milieu du jour, j'irai pour la dernière fuis m'exercer à la carabine, dans la prairie de Térapia... pour la dernière l'ois... entends-tu bien?... Si on te demande pourquoi, tu répondras «juele commandeur des croyants abandonne cet exercice, parce que son adresse est arrivée à un tel point qu'il n'a plus rien à acquérir du côté de la justesse et delà précision «lu coup d'œil.
Le chef des eunuques se prosterna, et. après avoir balayé la poussière du tapis avec son front, il se releva et sortit.
Le commandeur des croyants avait ainsi arrêté un plan superbe. Si Dilara vient dans le pavillon des glaces, se dit-il, pour y recevoir, je ne sais trop comment, quelque visite de chrétien, elle y viendra demain, à coup sûr, en apprenant que demain je sors à midi pour la dernière fois. Il me tarde trop de découvrir ia vérité î
En effet, le lendemain une escorte très-nombreuse et très -brillante sortit à cheval du palais, un peu avant midi, selon l'usage, et prit le galop sur le chemin de Térapia.
Mais cette fois l'escorte n'escortait personne. Le sultan s'était ménagé un poste d'observation dans les larges plis d'une portière, à l'angle le plus obscur du pavillon des glaces.
C'était au fort de l'été, la chaleur extérieure devenait intolérable; tous les marins ancrés dans la rade, devant l'arsenal de Tophana. et à la pointe du sérail, dormaient
et faisaient une sieste profonde. On n'entendait pas un cri, pas un chant. Le ilôt même était assoupi sur la grève. Ce silence ressemblait beaucoup à celui qui règne dans les nuits de l'hiver, lorsque la neige couvre la campagne. Seulement, au lieu de neige, il y avait sur la mer, la ville, la campagne, une éblouissante irradiation de soleil.
A ce coup de midi, si semblable à minuit, un jeune midshipman tentait une expédition inouïe dans les annales du harem impérial; il côtoyait sur une petite barque la pointe du sérail, s'y accrochait avec les pieds et les mains en passant comme à un mât de vaisseau, et se glissant sous la persienne, il pénétrait dans le pavillon des glaces d'Àchmet III.
Le retour était plus aisé, car la petite barque devenait inutile. Ce hardi midshipman regagnait à la nage le cutter le S pal;, ancré dans la rade.
Dans ce jour-là, le midshipman, sans doute prévenu, comme d'usage, par quelque signal de persienne, prit le chemin accoutumé et pénétra dans le pavillon d'Achmet.
Dilara y était déjà et attendait en fumant la superbe pipe du pacha de Laodicée, la môme qui donnait tant d'extases au sultan, avant les visions du miroir.
Le jeune Anglais tomba aux genoux de l'odalisque; puis il s'assit sur un coussin, et prit à son tour la fameuse pipe pour fumer à la barbe du Grand- Seigneur, qui cassait des œufs d'autruche à Térapia.
Tout à coup l'odalisque poussa un cri et s'évanouit; l'Anglais laissa tomber l'ambre de ses lèvres, et se levant avec vivacité, la pipe à la main, à défaut d'épée, il aperçut le sultan qui lui lançait des flamnîes avec les yeux.
Ce lut un moment terrible et qui a été gravé à l.undtoes, d'ttpièi uu superhe dessin de Gavami, souscetitn* : Amusement ! Quel amusement !
Le commandeur des croyants était au fond un bonhomme, mais il commençait toujours par se mettre en colère, et saisir an poignard.
Il saisit donc un poignard , et allait tuer le jeune homme, non à cause de l'odalisque, mais a cause de la pipe (qui a pu jamais connaître les pensées intimes d'un sultan I) lorsqu'une réflexion diplomatique le retint.
— Je suis Anglais! s'écria le jeune homme, avec un accent très-fier.
En anglais, cela signifie je suis inviolable; nul n'a le droit de me toucher, pas même le sultan ! Je puis aimer ses odalisques, fumer ses pipes, boire son café, envahir son harem, c'est mon droit. Malheur à qui me touche!
Le sultan comprit donc tout ce qu'il y avait de profond dans ces trois mots : — Je suis Anglais.
Alors il montra la fenêtre avec la pointe de son poignard, au jeune homme, et lui ordonna de sortir, ce que l'Anglais exécuta tout de suite avec l'agilité d'un écureuil, et sans trop se soucier du sort qui attendait la belle Dilara.
L'odalisque était toujours évanouie, ou du moins son état ressemblaic beaucoup à un évanouissement. Les odalisques sont si trompeuses !
Le sultan qui était habitué aux évanouissements de ses femmes laissa toute sa liberté d'inaction à Dilara, et se mit à réfléchir sur un sujet beaucoup plus sérieux que l'infidélité d'une femme; car, avant tout, ce noble sultan ne songeait qu'aux progrès des sciences et des arts. D ré-
212 LES NUITS DORIENT.
fléchit donc sur les mystérieuses propriétés de l'ambre, comme avait réfléchi le premier qui surprit les vertus de la pierre d'aimant. Après avoir longuement pensé, le front appuyé sur ses deux mains, comme l'alchimiste qui cherche la pierre philosophale, il trouva une solution à cet effrayant problème. Cette solution ne donnait pas une satisfaction absolue, mais à défaut d'une meilleure, on pouvait raisonnablement s'en contenter.
L'ambre, — se dit le sultan métaphysicien, — est un corps d'une nature poreuse et absorbante, et ses propriétés attractives sont d'un ordre bien supérieur à celles de l'aimant. L'ambre attire et conserve; une chose qui se reflète en lui, y est gardée comme un mirage, que la chaleur des lèvres et la combustion du tabac font reparaître dans un miroir.
On est toujours disposé à trouver bon le système qu'on a inventé. Or, le sultan s'approuva, et se sut à lui-même beaucoup de gré d'avoir trouvé une solution qui donnait le calme à ses esprits. Et comme il levait la tête pour voir si Dilara s'obstinait encore dans son évanouissement, il se trouva seul dans le pavillon des glaces. L'odalisque avait disparu.
On donna des ordres pour la trouver, on ne la trouva pas.
Heureusement, le sultan trouva de grandes consolations à ce malheur, d'abord dans une foule d'autres odalisques qui lui étaient fidèles, et ensuite dans sa théorie sur les propriétés de l'ambre, qu'il fit traduire en français et qu'il envoya tout de suite comme chose urgente à l'Académie de Paris, laquelle Académie ne lui a jamais répondu.
il DIAMANT AUX mi i.i.i FACETTES. *2 1 3
Après cette histoire, le diamanl Beabib eut quelques caprices singuliers; les caprices «l'un diamant sonl des éclairs.
Cependant Beabib ne pouvait pas rire accus ' de stérilité; un siècle d'interrogation l'aurait trouvé inépuisable; mais il voulait probablement se reposer par intervalles. Ainsi le rayonnement de son merveilleux mirage vint tout a coup à passer à l'état «le fantaisie.
Son premier éclair peut se nommer Haï va. Il l'amenait le prince Zeb-Singet le sage Brahman Kosrou dans leurs doux pays indiens.
Haïva.
Une nuit, le sage indien Arzeb fit un rêve magnifique; il crut voir, ou pour mieux dire, il vit Roudra. le dieu de la mort, qui lui ouvrait la porte bleue du beau palais du nommé Kailaça. dont les portiques de pierreries conduisent au jardin Mandana, tout peuplé de bayadères. Siva. le plus puissant des dieux, lui disait : Arzeb, tu as été juste, et je vais te récompenser ; je te nomme roi des Maldives ; il y en a douze mille à l'entrée du golfe Arabique; elles ont toutes des grottes de perles et de corail, et dans chaque grotte il y a mie reine, belle comme Lachmi. la déesse du plaisir; ces douze mille reines seront tes épouses, et tu auras un harem flottant plus beau que celui du grand roi Sevadji, le fondateur de l'empire Mahratte. Arzeb. dans son rêve, descendit du firmament.
par un escalier d*or et d'indigo, et quand il fut arrivé audessus de la région des nuages, il découvrit son royaume, qui ressemblait à douze mille conques marines, flottantes sous des aigrettes de palmiers. En abordant aux Maldives, il lui sembla que l'Océan lui chantait une symphonie céleste en se divisant douze mille fois en petits ruisseaux de saphirs, vifs et joyeux qui découpaient les Maldives.
Avec cette agilité de mouvements que les rêves donnent. Arzeb sauta légèrement d'une île à l'autre, et à chaque élan, il voyait luire, entre des feuilles de palmier, deux yeux noirs sous des boucles ondoyantes de cheveux d'ébène, et sur un visage doux et doré comme celui de la belle Rada.
Les rêves, entre autres secrets mystérieux qui leur appartiennent , nous font perdre le sentiment des heures, du temps et de l'espace; aussi, Arzeb, en se réveillant, avait dans ses souvenirs plusieurs années de bonheur écoulées au milieu de ses douze mille reines, dans le golfe Arabique, sur des couches de perles, d'ambre et de corail.
Il entra dans son kiosque, et vit la belle Haï va qui l'attendait sous des touffes de rosiers, et qui lui dit :
— Eh bien ! Arzeb. me donnerez-vous ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis?
— Douce Haïva. dit Arzeb, ce que tu m'as demandé ne pouvait pas se demander; ce que je tfai promis ne pouvait pas se promettre; nous avons eu tort ^tous les deux.
— Alors, dit Haïva, je vais me livrer à un acte de désespoir.
— Vu nom de Siva. ma belle Baïval —dit ârxeb alarmé, — ne le désespère point encore. Ce s >ir je ferrai le jongleur Sanali, qui connaît tous rets de la nature, et la vertu de toutes rbes indiennes, Sanali peut-être m'enseignera l le mettre l i d le golfe tiatrique dans une épingle. Hais cela me parait toujotm
difficile à obtenir.
— * L'amour oUient tout, dit llaïva.
— On ledit, — murmura tristement Arzeb.
BU arrivant le soir chez le jongleur Sanali, Arzeb lui apporta «le riches présents, selon l'usage. Ensuite, il lui raconta aussi, selon l'usage indien, le dernier rêve qu'il avait fait.
Sanali écouta le rêve et lui dit :
— Arzeb, combien as-tu vécu, dans ce rêve, avec tes douze mille roi
— Je crois avoir vécu au moins douze mille ans, répondit Arzeb.
— Et en combien d'heures ?
— En six heures.
— C'est bien î dit Sanali, et maintenant dis-moi ce que je puis faire, selon tes vœux.
— Bon et sage jongleur, dit Arzeb, j'aime Haï va, et cette fille charmante va mourir si je ne lui donne pas une épingle dont le chaton renfermera les eaux du golfe Arabique. C'est une fantaisie déjeune femme.
— Arzeb, dit le jongleur, tu m'as fait de riches présents, et je ne serai pas ingrat.
— Quoi î s'écria le sage Arzeb, tu pourras me donner cette épingle merveilleuse qui fera vivre la belle Haï va.
— Sans doute, et rien n'est plus aisé.
Alors Sanali conduisit Arzeb sur le sommet d'un picplus élevé que toutes les montagnes du Mysore, et lui dit:
— Regarde.
Arzeb regarda.
Sous leurs pieds, le golfe Arabique se déroulait dans une forme qui paraissait ovale, et qui était unie comme une glace, et de la plus belle teinte de saphir.
Ensuite, Sanali tira, d'un pli de sa robe de jongleur, une épingle de saphir, dont le chaton était ovale, et lui dit:
— Tous ceux de notre pays ont une vertu qui s'appelle l'imagination, et qui ne sait rien rapetisser, rien réduire; elle augmente tout, elle agrandit tout, et dans des proportions infinies, car il n'y a pas de bornes à l'imagination.
— C'est vrai, dit Arzeb.
— Et si vrai , poursuivit Sanali , que tu crois avoir vécu douze mille ans , en quelques heures , la nuit dernière.
— Oui, ajouta Arzeb.
— Or , toi qui sais si bien jouer aux échecs , continua Sanali, toi qui as enseigné les hauts calculs au bonze >lapour de la pagode de Jagrenat, tu dois savoir qu'il est aussi difficile de croire avoir vécu douze mille ans en six heures, que de voir le golfe Arabique dans un ovale de saphir. C'est la même proportion.
— La même, dit Arzeb.
— Tu as une imagination allumée par un coup de soleil indien, toi Arzeb , poursuivit Sanali. Eh bien ! regarde le golfe, et regarde î 'ovale de saphir ensuite, et dis-moi si tu trouves quelque différence dans leurs proportions ?
LE DIAMAHT AUX uii.i.i FACETTES. L' | 7
— Aucune.
— .Maint, n;,i. i. Arzcb. il ne s'agif plus que de faire entrer la même idée dans le cerveau delà belle Haïva ?
— Ce sera plus difficile, remarqua kneb.
— Aon. Ai/,-1». Voilà comment tu doisagir. Prends nette épingle de saphir, et en te présentant devanl Haïva, dis-lui que tu lui apportes le golfe Arabique dans ta main. Elle rira. Laisse-la rire. Sois sérieux. Ensuite tu lui donneras deui boucles d'oreilles de diamants d'Hyder-Àbad, d'une très-grande valeur.
— Bien î après ?
— Après, tu lui diras qu'elle a plus d'imagination que le poëte qui a Inventé le Ramaiana.
— Oui, elle sera sensible à cet éloge.
— Une femme est toujours sensible à un éloge et à deux diamants.
— Je le crois.
— Ensuite. Arzeb, tu lui donneras l'épingle desaphir, et du premier coup, elle croira y voir passer les vaisseaux de Surate et de Socotora.
— Sur l'épingle ?
— Oui, sur l'épingle. Je te l'affirme, Arzeb.
Arzeb s'inclina, prit 1 épingle , la regarda fixement , et dit:
— Quant à moi, je crois qu'il y a deux golfes Arabiques, et que j'en tiens un au bout de mes doigts.
H prit congé du jongleur, et exécuta ses ordres ponctuellement.
Sanali était un vrai sage, ce qu'il avait prévu ne pouvait manquer d'arriver. Haïva reçut les diamants, reçut l'éloge, et quand elle vit l'épingle de saphir, elle s'écria :
— C'est le soleil lui-même qui a copié le golfe Arabique sur une épingle, pour satisfaire le désir d'Haïva. Mon cher Aizeb, vous méritez d'être aimé.
— C'est tout ce que je demande, dit Arzeb.
Haïva tint parole, elle vécut et elle aima. L'imagination, c'est l'âme, c'est la vie, c'est la flamme du corps. Le grand roi Soudraka, cette gloire poétique de l'Inde et du monde, a vécu un siècle, et personne n'a jamais eu plus d'imagination que ce roi.
C'est au moment où le fils du roi de Bornéo achevait cette histoire qu'une grande nouvelle se répandit dans Hyder-Abad. On annonça aux sons des bins et des sitars que le second étage de la pagode de Ten-Tauli venait d'être admirablement rétabli par les soins et la générosité du brahmane Kosrou qui avait consacré à cette œuvre tout l'or provenant de la vente du diamant Beabib.
— Heureux brahmane ! disaient les dévots sectateurs de Siva ; il a donné tous ses biens en ce monde ; il a tout vendu pour honorer la vertu et les dieux ; aussi sa place est déjà marquée, dans le jardin Mandana, sur les étoiles du firmament.
Le jeune prince Zeb-Sing fit ses adieux au sage brahmane, et ayant nolisé un vaisseau, il s'embarqua sur le golfe Arabique, et fit voile vers Java. Craignant d'être reconnu sur la rive paternelle, il débarqua, vêtir du costume d'un marchand arménien, et comme la nuit était tombée, il s'arrêta dans une hôtellerie qui existe encore aujourd'hui, du moins par renseigne; c'est l'hôtellerie de Golden-Cross ; les Francs la nomment la Croix-d'Or.
LE Ul AMANT AUX >lil 11 FACKTilv ' I
be maître dé cette hôtellerie était un arabe etfbrt causeur, comme ceux de m nation.
Àprèe te souper, te prince voulut profiter de &m incognito pour étudier tes mœurs et les usages d'une ville qui appartenait au royaume de ><>u père, et ii nui arriver ;» sou but philosophique, eu engageant un entretien avec le maître de la Groix-d'Or.
\\[\i\[ devise de beaucoup de choses Importantes ou non, le prince demanda quelques renseignements à rAra!><> sur son hôtellerie, et voulut savoir surtout l'origine de renseignede la Gfùifrd'Or.
— Ali ! dit l'Arabe, ceci est une histoire...
Et il lit ce mouvement commun à tous les Arabes, et qui consiste à rejeter la tête en arrière, en regardant le ciel.
A ces mots d'histoire, le prince, toujours affamé de récits, insista pour savoir quelque chose de plus que la courte préface qu'il venait d'entendre.
L'Arabe voyant qu'il avait devant lui un voyageurriche et généreux, ne se fit pas prier deux fois et raconta ce qui suit:
La croix d'or.
11 y avait une jeune fille dont la voix était douce comme la voix de la flûte indienne; aussi lui avait-on donné le nom d'Arinda, qui est celui de cet instrument.
On ne sait trop à quelle religion appartenait cette jeune fille; elle n'avait pas au front les raies blanches des sectateurs de Siva : elle n'entrait jamais dans une pagode, et ne se prosternait jamais devant Ganesha, la déesse des foyers domestiques indiens.
Quelques-uns disaient qu'Arinda était juive, mais c'était encore une erreur.
D'où venait-elle ? Personne ne le savait, et elle ne révélait son secret à personne. Cependant on affirmait qu'elle était né de l'autre côté du détroit d'Ormus, et dans un pays où un sage est mort en honorant le gibet de son supplice. Ce gibet, construit en forme de croix, ne fut pas regardé comme une chose infâme depuis cette grande mort; au contraire, il y eut des rois qui tinrent à grand honneur de porter ce gibet sur leurs couronnes, dans une gerbe de diamants.
Arinda voyageait avec sa mère, sur un vaisseau qui fit naufrage, là, sur ce rivage alors inhabité.
Tout le monde périt ; le vaisseau fut brisé, mais par un véritable prodige le gaillard d'arrière où se trouvaient Arinda et sa mère, brusquement détaché de la charpente, fut lancé par une vague assez avant dans les terres, sur un terrain mou, et s'y enfonça. Les deux femmes en furent quittes pour une violente secousse, elles échappèrent à la mort.
La jeune fille portait une croix d'or à son cou, et elle dit à sa mère :
— Cette croix nous a sauvées, ce qui nous arrive est un vrai miracle. Remercions le ciel.
Et elle baisa la croix avec la dévotion d'un fakir.-
Cependant, après avoir échappé au naufrage, ces deux
LE DIAMANT m \ MILLE PAGETTES. 221
femmes se virent exposées à mourir Ho faim sur un rivage désert. Heureusement encore, elles reconnurent bientôt
qu'elles avaient échoue dans le voisinage d'une forêt de baobabs, nos arbres à pain, et là, «'lies se rassasièrent comme dans la meilleure hôtellerie de Tchina patnam.
A ni h la baisa une seconde fois sa croix d'or, pour la remercier de ce second miracle.
Deux jours après, un riche marchand de Solo, qui chassait avec une nombreuse troupe, dans ces environs, rencontra les deux femmes assises sous un baobab, et ayant appris leurs infortunes, il les amena flans son habitation peu. éloignée de ce rivage, où elles reçurent tous les respects et toutes les attentions de la plus religieuse hospitalité.
Bientôt après, le riche marchand qui, dès la première heure, avait été frappé de la beauté d'Arinda, la demanda en mariage à sa mère.
— Ma reconnaissance, dit la jeune fille, me fait un devoir d'épouser mon libérateur, mais à condition que je pourrai remplir un vœu que j'ai fait.
— Et quel est ce vœu ? demanda le marchand.
— Je veux fonder une hôtellerie sur le ' lieu même où nous avons fait naufrage, et dans cette hôtellerie tous les pauvres seront reçus , logés et nourris gratuitement tant que je vivrai... Je suis prête à donner ma main, et même mon affection, à l'homme qui voudra bien m' aider à remplir ce vœu.
Vous comprenez bien que la belle Arinda ne devait pas voir rompre un mariage pour si peu de chose. Le marchand consentit à tout ; il fonda l'hôtellerie des pauvres, ici, et lui donna pour enseigne la Croix d'Or. Ce fut la
première maison de la petite ville que vous visitez aujourd'hui.
Le prince Zeb-Sing parut très-toaché de cette histoire, et il paya fort généreusement le narrateur : quand il fut seul dans sa chambre, il se dit à lui-même : Cette histoire de la Croix-d'Or n'est pas fort intéressante, et pourtant elle m'a beaucoup plus ému que tous les récits brillants du diamant Beabib. J'ai beaucoup voyagé pour chercher la sagesse, et je ne la trouve qu'en rentrant chez moi.
Arrivé à Solo, dans la cour de son père, le jeune prince ne lui raconta que la dernière de ces histoires, la Cro\x-(VOi\ et le roi ouvrant son trésor, en retira la valeur de cent mille courts, qui furent destinés à la fondation d'un vaste caravansérail pour les pauvres, avec cette enseigne : Au diamant Beabib.
Cependant Zeb-Sing ne renonça point à consulter encore de temps à autre son précieux bijou, et chaque fois il en tirait de nouvelles histoires. Ce sont celles que nous allons encore raconter.
Le bijou de famille.
On venait de jouer Zémire et Azor. très-ancien opéra, sur le théâtre de Nantes ; c'était en 18" ; pour ne pas faire d'erreur chronologique, je supprime deux chiffres du millésime ; on les ajoutera au choix.
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Madame d<i Saint-Saulieux disail à son mari :
— Vous partez donc demain, mon cher Gaétan?
— 11 le faut bien, hélas ! répondait le marij c'est mon étal de partir, puisque je commande le vaisseau YAàth mastor. 11 n'y aurait, pour moi, qu'un seul moyen de rester a terre, ce serait celui de renoncer à l'état de marin.
11 y a dans l'opéra de Z nuire ei Az-or un monsieur qui se nomme, je crois, Sander, et qui part pour un long voyage; il demande, en partant, à sa fille :
— M<an enfant, que veux-tu que je t'apporte au retour?
pt la fille répond :
— Une rose.
-— Voilà une rose, dit M. de SaimVSaulieux, qui ne sera pas de la première fraîcheur au retour de ce bon père Sander.
— Aussi, dit madame de Saint-Saulieux, ce n'est pas une rose que je vous demanderai, moi.
— Et que voulez-vous que je vous apporte de mon voyage, ma chère amie ? — demanda le mari avec la tendresse d'un mari qui part pour les Indes.
— Je veux une perle ; mais une belle perle, et cellelà, je la placerai, comme une [reine, au milieu d'un collier ; elle embellira les autres, si vous la choisissez bien.
— Ma chère amie, — dit le mari en serrant la main de sa femme adorée. — justement, je dois relâcher à Ceylan; c'est le pays des belles perles, et je vous en rapporterai une qui sera la sœur cadette de la perle de Cléopâtre.
— Ah ! je connais l'histoire de cette perle, dit la
femme ; Cléopâtre la fit dissoudre dans une coupe de vinaigre, en dînant avec Antoine.
— La mienne, répondit le mari, n'aura pas le même sort.
— Vous ne l'oublierez pas au moins, — dit la jeune femme en élevant un index d'ivoire à la hauteur de ses beaux yeux.
— 3Ioi, oublier un souvenir de vous ! oh 1 ma chère amie, vous me faites injure ? Est-ce que ce Sander a oublié la rose de sa Zémire ?
— Mais Zémire, — dit la femme avec une légère ironie, — Zémire n'était pas la femme de Sander, c'était sa fille. Un père n'oublie jamais sa fille, mais quelquefois un mari...
— Je vous défends de continuer, — interrompit le mari avec une douceur de ton qui corrigeait l'âpreté de la défense.
La femme s'inclina et on parla d'autres choses ; il ne fut plus question de la perle de Ceylan.
Le lendemain, VÂdamastor partit avec un bon vent, selon l'usage des vaisseaux qui partent à cinq heures du matin.
Il n'est pas de notre devoir d'historien de suivre l'Adàmastor à travers toutes les vicissitudes d'un voyage de long cours. Nous nous arrêterons seulement avec lui un seul jour, à Ceylan, où il se ravitailla.
M. de Saint- Saulieux avait essuyé plusieurs tempêtes ; il avait perdu un mât, deux ancres et cinq matelots. Sa relâche à Ceylan lui donna de graves soucis; il lui fallut réparer ses pertes, et songer avant tout au salut de son équipage et de son vaisseau. Une femme, à sa
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place, aurait d'abord songé à la perle, mais les hommes sont ainsi faits ; prenons-les comme ils sont, puisque nous en sommes.
Le voyage de YAdamastor dura dix-sept mois et douze jours. M. de Saint- Saulieux revit sa femme adorée avec une joie fort naturelle ; il aurait revu ses enfants avec la même joie, mais il n'en avait pas.
Selon l'usage des voyageurs, le mari raconta toutes les tempêtes qu'il avait essuyées, et tous les calmes plats qu'il avait subis. Sa femme l'écouta tranquillement jusqu'à la fin, et prenant sa plus douce voix, elle dit :
— Et ma perle de Ceylan ?
A cette demande, le mari bondit, comme si la saintebarbe de son navire eût éclaté.
Il regarda le plafond, il regarda sa femme, il se regarda, et chercha une phrase honnête pour répondre ; la phrase demeura toujours absente, et madame de Saint- Saulieux agita sa tête d'un air de reproche à fendre le cœur d'un mari.
L'infortuné marin, assis sur un fauteuil, comme un criminel devant son juge, frappait son genou droit avec son poing, et le parquet avec son pied, ce qui donne toujours une contenance lorsqu'on n'a rien à dire pour une justification.
— Mais à quoi donc pensiez-vous à Ceylan ? — demanda la femme, avec un ton musical qu'on aurait pu noter.
— Je pensais...: je pensais..., — dit le mari, sans savoir ce qu'il allait dire: — je pensais à mon vaisseau..., à mes matelots perdus en mer..., à une foule de choses Ma chère amie, un commandant a tou-
jours une grave responsabilité dans une expédition si longue ! ... Un vaisseau, . . . mais c'est comme un royaume à gouverner.
— Mon ami, dit la femme, cela suffit ; ne parlons plus de la perle oubliée, et oublions-la toujours.
En effet, contre l'usage de ces entretiens où il est convenu de ne plus parler d'une chose qui est sans cesse remise sur le tapis, on ne parla plus de la perle promise, et le mari redoubla, dès ce moment, d'affection pour sa femme qui avait été si généreuse envers un homme si oublieux.
Cette faute inspira une idée singulière à M. de Saint- Saulieux ; il donna sa démission et renonça pour toujours à la mer, afin de ne plus se séparer si longtemps
de sa femme.
— Je suis marié depuis cinq ans, dit-il; je n'ai point déniant à établir; ma petite fortune est suffisante pour ma femme et moi, à quoi bon travailler encore au profit de quelques neveux.
On ne peut qu'approuver un pareil raisonnement. Madame de Saini-Saulieux inclina la tête en signe d'adhésion, et comme elle aimait son mari, elle fut ravie en songeant qu'elle ne subirait plus ces angoisses mortelles qui. dans le cœur d'une femme, suivent le départ d'un vaisseau et ne finissent qu'au retour.
M. de Saint-Saulieux vint s'établir avec sa femme à Paris, et acheta, pour sa résidence, une petite maison enclavée d ns un grand jardin, au boulevard du Temple, du cùté du pavillon Beaumarchais. Un marin, après avoir renoncé aux voyages, ne saurait se plaire au milieu du fracas d'une capitale ; ce qu'il aime, c'est un réduit
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tranquille, le calme de la retraite, l'ombre des arbres, Le charme des fleurs. M. de Saint-Saulieux, ainsi établi sur les limites du tumulte parisien, dans un jardin délicieux, avec une femme jeune et belle, ressemblait à un homme heureux ; et à coup sur il eût été ce qu'il avait l'air d'être, sans ce maudit souvenir de la perle oubliée qui le poursuivait toujours ; car dès que sa femme donnait a sa ligure une expression de rêverie : — Elle songe a la perle ! elle y songe ! disait-il, et cette idée troublait son bonheur.
In incident inattendu, quoique fort naturel, aurait pu faire regretter une détermination prise trop légèrement peut-être ; mais M. de Saint-Saulieux remercia le ciel de cet incident et ne regretta rien. Sa femme venait de lui annoncer une de ces nouvelles qui donnent la joie aux familles, la nouvelle d'une future et prochaine paternité.
Au terme prescrit, une jeune Jille fut donnée à l'heureux mari: on célébra le baptême avec une certaine pompe et la marraine, qui se nommait par hasard Marguerite, transmit son nom à l'enfant.
D'après un calcul infaillible, la jeune fille était venue au monde tout juste neuf mois après l'arrivée de l'Ariamastor des Indes. Ces sortes de dates, qui composent les chronologies domestiques, ne s'oublient jamais; on dirait qu'elles sont écrites sur tous les murs d'une maison, et aucune mémoire n'hésite lorsqu'il s'agit de les citer.
Ce chiffre, qui coupe le récit en deux, représente un espace de dix-huit ans écoulés, et dispense l'historien de beaucoup de détails inutiles au fond de l'histoire.
M. de Saint-Saulieux et sa femme, assis sur le perron de leur jardin, regardaient d'un œil humide de bonheur une jeune fille de dix-huit ans qui attendait le soir avec impatience, en se promenant sur une allée qui était une allée de fleurs.
C'était leur Me Marguerite, c'était leur unique enfant.
Le ciel qui connaît seul le secret des fécondités ou des stérilités nuptiales, n'avait donné que cet enfant à madame de Saint-Saulieux, mais la présence de celui-là ne taisait regretter l'absence d'aucun autre. Marguerite était belle et splendide à voir comme un rayon de soleil dans les épis dorés au mois de juin: sa taille avait cette élégance suave qui semble n'appartenir qu'aux jeunes femmes parisiennes : sa figure avait un de ces sourires qui annoncent une fête perpétuelle dans le cœur : ses épaulesnues étaient d'une exquise ciselure de contour: ses cheveux d'or ondoyaient sans le secours de fart, et ressemblaient à une couronne naturelle, descendue des cieux sur son front.
En la regardant . son père et sa mère disaient : Qu'elle est belle notre fille Marguerite ! et si quelqu'un eût entendu cette exclamation, il l'eût redite avec eux.
Le ministre de la marine donnait un bal ce jour-là même et il avait invité M. de Saint-Saulieux, sa femme
L B l> I A M A N T \r\ mi L I- E P \ C ETTES. ^L2Ï>
«•i sa Mie. L'heure tant désirée arriva enfin; on partit pour le bal.
C'était la première fois que Marguerite se trouvait à pareille fête; et, dans son impatience bien naturelle, elle avait forcé son père à quitter la maison un peu trop tôt. En entrant dans les salons du ministre, M. de Saint-Sauh'eux les trouva vides; à peine si on y voyait quelques commandants en retraite, venusexprès de fort bonqe heure pour payer la dette d'une visite, etsortiravant tons les autres invités.
Aucune femme n'avait encore paru.
— Il est fort désagréable d'entrer le premier dans un bal ! dit M. de Saint- Saulieux.
— Pourtant. — remarqua Marguerite en souriant, — il tant bien quequelqu'un entre le premier.
— Oui. ma fille, mais je ne voudrais pas que ce quelqu'un fût moi.
— Amusons-nous, en attendant, à regarder les tableaux de cette galerie, — dit Marguerite, en entraînant sa mère vers les tableaux.
Les trois Saint- Saulieux se donnèrent alors une contenance usitée en pareil cas, celle de passer en revue toutes les choses curieuses des salons où on est entré trop tôt, par un empressement qui peut être taxé de provincial.
— Ah! s'écria .Marguerite, en désignant du doigt l'inscription d'un cadre. — Voici votre nom en lettres d'or... Voyez quel beau tableau!... Lisons l'inscription... l'Adamàstor, commande par M. de Saini-Saulieiuc, détrait les embarcations des pirates malais, dans Us eaux de Ceijlan.,. C'est votre vaisseau, mon père!
— Oui, ma fille, — dit Saint-Saulieux, en se rapprochant du tableau. — Oui, c'est bien mon vieux Adamastor.. . solide et léger. . . H obéissait à la voile et au gouvernail, comme un enfant.,.
— Et il n'existe plus, mon père, votre Adamastor?
— H est rasé comme un ponton, ma fille, dans l'arsenal de Brest; j'ai eu de ses nouvelles l'an dernier... Un si beau vaisseau !
— Mais, mon père, est-ce que les vaisseaux ne sont pas tous beaux?
— Oui. ma fille, mais celui que nous commandons est toujours plus beau que les autres... Ainsi, toi, bientôt à mes yeux, tu seras la plus belle fille de ce bal, parce que je suis ton père.
Marguerite baissa les yeux et rougit. Puis reprenant le ton questionneur de l'étourderie enfantine, elle dit :
— Mon père, vous m'avez souvent raconté bien des aventures de vos campagnes maritimes, d'où vient que vous ne m'avez jamais parlé de ces pirates malais que vous avez détruits à Ceylan?
— C'est que. . . c'est que, ma fille, — dit le père un peu embarrassé — vois-tu... ce n'est pas une aventure fort importante... des puâtes !
— Mais, mon père, si cette aventure n'est pas importante , pourquoi le gouvernement, qui n'est pas très prodigue, a-t-il fait peindre im si beau tableau !.. . Ah! vous avez raison, mon père!... J'y suis maintenant... Voyez... Lisez dans ce coin, en petites lettres... Donne au musée delà marine française par madame vanOberken.
— Ah! — dit madame de Saint-Saulieux, avec une sorte de jalousie rétrospective; je n'ai jamais entendu
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parler de cette madame van Oberken qui a lait peindre VAdamasîor.
— Ma foi! — dit le mari avec une naïveté suspecte, — à peine si je me souviens de celte petite aventure de mer!... Oui... à présent» je crois me rappeler...
Il passa la main droite sur son front el continua.
— Oui... il y avait des pirates malais qui désolaient la côte sud de Ceylan, où était une riche habitation hollandaise... et je crus, pour l'honneur de mon pavillon, devoir rendre ce service à l'humanité coloniale... Je détruisis ces pirates avec deux bordées ; ce fut l'affaire d'un instant.
— Et que dit madame van Oberken après cette prouesse? demanda la femme, avec un ton d'ironie rétroactive.
— Madame van Oberken? — dit le mari, en cherchant au plafond ce qu'il allait dire. Ma foi î il paraît que cette destruction de pirates a été de son goût, puisqu'elle a voulu l'immortaliser dans ce tableau.
— Ah! venez voir ici, venez! — s'écria Marguerite qui venait de découvrir une autre inscription sous un autre tableau.
— Allons voir, dit madame de Saint- Saulieux. en conduisant son mari vers sa fille.
— J'aime mieux celui-là, poursuivit Marguerite, parce qu'il y a un bal superbe, sous de beaux palmiers, au bord delà mer... Lisons l'inscription...