‹ Les nuits d'OrientChapitre 7 sur 7 · A M. LE LIEUTENANT 1>K VAISSEAU C , EN RADE DE BESQLA · texte numérisé non relu

A M. LE LIEUTENANT 1>K VAISSEAU C , EN RADE DE BESQLA

, Y\i jour, mon cher navigateur, vous vous en souvenez peut-être, nous étions assis, deux rêveurs et vous, devant la terrasse du château de Missiessy, en rade de Toulon. C'était en plein hiver; il faisait très-chaud ; le calendrier avait tort, on respirait le souffle de juin en janvier. Poney, le grand poète ouvrier, illustré par George Sand, nous cita ces deux si jolis vers d'Autran :

Cette température a quelque chose en elle Qui nous produit l'effet d'un gilet de flanelle.

Tous reveniez alors de beaux pays où ces gilets célestes abondent; vous aviez parcouru toutes les mers classiques avec une idée iixe; vous vouliez découvrir l'île si admirablement décrite par Virgile, insula portum efficit,

et dans laquelle les vaisseaux d'Énée s'étaient réfugiés, après une horrible tempête suscité*' par la déesse Junon. Nous vous écoutions avec un plaisir extrême; nous vous suivions, ad oras Libijœ, du promontoire de 3Iercure au promontoire d'Apollon, à la découverte de cette île, et nous partagions votre désespoir. Cette île, comme celle de Robinson, n'existe pas; Virgile l'a inventée, ou peut-être a-t-ellesubi le sort d'une île qui s'éleva, il y a vingt ans, sur la mer Sicilienne, et disparut à l'approche du gouverneur anglais envoyé de Londres pour en prendre possession.

Vous devez avoir conservé ce goût passionné pour les fables et les histoires antiques, et surtout pour le divin Virgile, le seul poëte qui n'ait rien dit d'inutile, le seul païen qui1 ait la grâce évangélique, le seul enfant de l'Olympe qui ait mérité le ciel. J'espère donc que votre station à Besika vous aura été profitable , sinon pour la question grecque, du moins pour la Question latine. Vous aurez, sans doute, été entraîné, telluris amure, à visiter votre voisinage poétique', pendant les longs ennuis du bord, et à soumettre à un cadastre positif les champs où fut Troie, campas ubi Troja fuit. Probablement, vous receviez, comme nous, à Besika , les notes diplomatiques, les protocoles et tous les ultimatum^ depuis le premier jusqu'à l'a vaut -dernier; cela devait être peu récréatif, comme tous les jeux sans lin. et vous devez avoir cherché des distractions dans Virgile in conspectu Tenedos; vous devez avoir souvent demandé des congés et une embarcation, quand l'étoile Ida amenait le jour, Lucifer Idœ ducebaîque diem, et alors vous respiriez l'air libre de l'école buissonnière sur

mi re nuit d'oribni ■ 291

cette grande route troyenneoù Énée conduisait son ; el son fils :

Sans prendre garde à sa femme, Qui s.' i>cniit en ohsmiD.

Vous qui savez Virgite par fiç»ur, yçus a/auries sans dotHe choisi Besika, comme paragi de station; vous vousseriea méfié de Besika, car vous arçez fuie Confiance aveugle dans ce divin piôëte qui atoul même votr? station de & nh ml '"'s!

nous criait-il; on ne l'a pas écouté, et deux v; ont fait avaries, et Virale pourrai^ bien avoir trois fois raison de plus, » la sta,i,,n se prolongeait dans, h saison où lr vent dîAirkmerlécpnd en Manpê$e#,çr< que procellis Apricû*, t'ait éenouerun vaisseau sui écueils et L'entoure d'un amas de sabir :

IUiditque vadis atque aggere cingit arenœ.

Vous vous êtes donc résigné, comme subalterne, en regrettant que les amiraux anglais n'étudient pas les prédictions de yirgileà l'université d'Oxford. Pline, amiral de l'empereur Titus, en 79, disait à son neveu : « J'aime mieux faire stationner mes flottes au cap Misèneque devant Ténédos, à cause du vers de Virgile, écrit sur ces atterrages : Statio malefida carinis. »

\part ce désagrément, jamais vous n'avez eu une plus belle occasion de satisfaire vos nobles fantaisies de chercheur; la question d'Orient a été inventée parla Bourse et pour vous. Que de trouvailles vous allez nous rapporter de l'Archipel, vous qui avez consacré six mois de na-

vigation à chercher une île absente ! Quant à moi. j'attends avec une impatience votre manuscrit, que, dans votre sagesse, vous ne livrerez jamais à l'impression, pour éviter les controverses des savants sédentaires et des archéologues paralytiques, ces tléaux des voyageurs. Rappelez-vous toujours ce pauvre et illustre Dumont- Durville; il avait mesuré la hauteur des vagues dans les régions polaires, et les marins dAsnières et de Chatou lui soutinrent qu'il avait très-mal mesuré. Il me tarde de connaître votre opinion sur Agamemnon ; ce roi m'a bien tourmenté dans ma vie, et j'espère que vous aurez recueilli sur son compte des renseignements qui me donneront quelque repos. Si en recevant cette lettre, vous n'étiez pas fixé sur plusieurs points de cette histoire, et si le Pruth n'est pas repassé, veuillez bien étudier pour mon compte, sur les lieux, la question d' Agamemnon; voici une note que je vous envoie; je veux voir si vous la ratifierez : ne l'envoyez pas à Constantinople surtout : l'équinoxe est là: je suis pressé.

D'abord, je vous le confesse humblement, je n'ai aucune estime pour Agamemnon : il a beau me dire : Je suis le roi des rois, je suis le pasteur des peuples, cela ne m'en impose point, et mon opinion ne varie pas. Quand je lis Homère, quand je me récite Virgile, j'oublie tout; je me laisse entraîner avec délice par le divin charme d'une poésie qui n'a plus trouvé son égale au monde, mais quand cette mélodie céleste a cessé. et que l'histoire reste dans sa nudité primesautière, comme un plat libretto d'opéra qu'un orchestre de Rossini n'accompagne plus, alors on peut juger sévèrement cette histoire et les personnages qui en sont les

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héros. On nesera jamais trop sévère pour /Vgamemnon; ses exploits antiques, divinisés par des langues d'or, ont été d'un bien fâcheux exemple; quede destructeurs de villes se sont autorisés de cet antécédent fabuleux et n'ont pas eu, nélaslHomère, Virgile on Rossini pour les accompagner! Que d'Agamemnon passés à l'étal de libretti depuis le roi d'Argos !

D y avait autrefois un monarque sage nommé Priam, le modèle «les rois, époux irréprochable, homme pieux, père de cinquante enfants, tous établis, à l'exception d'un seul, qui exerçait en amateur le métier de berger, et distribuait des prix de beauté aux jeunes filles égarées dans les vallons de l'Ida. Les lois les plus justes régnaient dans la ville de Priam; il y avait beaucoup de vieillards, et tous donnaient d'excellents conseils à la jeunesse, tous honoraient les dieux, tous enseignaient le respect pour les femmes. Les mœurs de l'âgé d'or ilorissaient dans cette ville de Troie, à tel point que les princesses traversaient les places publiques, à pied, pour se rendre au fleuve voisin et laver elles-mêmes leurs robes et leurs tuniques, qu'elles exposaient au soleil, comme de simples blanchisseuses de Bougival. Priam, roi très-pacifique, n'avait point d'armée, et, grâce à ce détail d'économie politique, il avait amassé de grands trésors, accrus encore par un commerce d'huile, de laine et de cuirs, et par l'heureux entretien des terres. L'île de Ténédos elle-même, ou vous ne voyez rien du tout aujourd'hui, donnait d'excellents revenus à Priam :

Divis apum, Priarrù dum régna manebant.

Enfin, la Renommée, seule gazette de cette époque primitive . donnait à Priam beaucoup plus de trésors qu'il n'en possédait, ce qui excitait la convoitise de tous les pirates de l'Archipel. On attendait un prétexte pour piller la banque d'Ilium.

Le berger Paris, le créateur de cette race insipide des Don Juan, des Joconue, des Lovelace, qui courent les villes et les auberges, sans amour et sans plaisir, dans l'unique but d'accorder leurs faveurs aux femmes et de les flétrir après devant mille confidents ; le berger Paris, seul mauvais sujet d'une vertueuse famille , sous prétexte qu'il était blond ; le berger Paris, sans avoir à sa disposition tous les vaissseaux que lui prête Horace, per fréta navibus, enleva sur une tartane la belle- sœur d'Agamemnon. Hélène, femme très-légère de mœurs, et qui, même avant l'hymen, avait donné de grands déplaisirs à ses deux frères ovipares et à tous les Tindarides, ses alliés. Ménélas conduisit Hélène à l'autel, il vit sourire le dieu Hymen, couvert d'une chîamyde jaune, croceo velatus amictu, il ferma les yeux comme un sage de la Grèce et passa outre. Les regrets ne tardèrent pas à venir. Clitemnestre, reine prude, comme toute femme qui médite un crime conjugal, eut l'air de se scandaliser de la vie antérieure de sa belle-sœur Hélène; on éloigna Iphigénie de la cour, par précaution : Agamemnon regarda de fort mauvais œil la femme de 3ïénélas ; tout le ménage d'Argos fut troublé. Paris leur rendit donc à tous un signalé service en les débarrassant de la jeune Tindaride : ce rapt mettait à leur aise Clitemnestre, Agamemnon, la petite Iphigénie et Achille, son fiancé. La raison politique, négligée par les poètes, prévalut

AUTRE mi i i.'on n;\ i. 298

dans les conseils du cabine! d'Argos. On trouvait une supi rbe piller les du riche Priais ;

on oe la laissa pas échapper. Tous les pirates de l'Archipel ofBrirenl à Igamemnon leurstartanes et leurs porchers armés en guerre. Les rois de ces irrivèrenl de

Zacynthe, de Leucade, de I de Géphalonie.

Ulysse, le plus forban <i.' tous, abandonna sa fem son fils, ses étables, son chien, se pour v.

l'honneur de Ménélas en compromettant le > i < ■ 1 1 . < • t tenta un long et périlleux voyage. D partit d'Ithaque, descendit 1 a mer loni< □ i le terrible détroit qui sépare Cythèredu promontoire de l'île de Crète, remonta dans les parag ux de Myrtos, entra dans le golf Argotique et descendit (levant Argos, où l'attendait A{ memnon. Là, nous dit la Fable, mille vaisseaux étaient à l'ancre, mille, c'est beaucoup !

Non anni domuere decem, nec mille carinœ.

Ils attendaient un vent propice qui ne soufflait pas. Un prêtre ingénieux, nommé Calchas, donna un excellent conseil pour appeler le mistral ; il ne s'agissait de rien moins que d'égorger [phigénie^ chose toute >imple et fort naturelle. Tous les rois pirates de Thasos, de Lemnos. d'Imbros, de Lesbos, de Mytilène. de Scyros, de Chio. d'Onedros, de Tenos, de Mycène, de Delos, de Paros. de Naxos, d'Olearos, dlos, &> Thera, d'Astypalée. de Calymne. de Nisire, d'Anaple, deCarpath--. de tous les rochers insulaires qui éraaillent la mer Icarienne, demandèrent en chœur grec la mort d'Iphigénie pour venger l'honneur de Ménélas ; tous ces voleurs des

grands chemins aquatiques étaient jaloux de l'honneur de Ménélas ; ils en perdaient le sommeil. Agamemnon, comme il dit lui-même, était lier de commander à tant de rois et à tant de rochers : il aimait aussi tendrement sa fille unique ; l'honneur de Ménélas l'emporta : il livra Iphigénie au bourreau en échange du nord-ouest. Le sacrifice paternel achevé, le vent souffla, et les mille tartanes voguèrent à la rame dans la direction de Besika. La joie inondait le cœur d" Agamemnon ; il avait perdu sa fille, il s'était brouillé avec sa femme, mais il allait enfin conquérir Hélène, sa belle-sœur, qu'il détestait cordialement.

Toutefois, pour sauver les apparences, Agamemnon envoya de Besika Ulysse, avec une note, à Priam, pour le sommer de rendre Hélène. Priam, roi faible, aurait aisément consenti à livrer la jeune Tindaride ; Paris luimême n'était pas éloigné de l'avis paternel, mais le vaillant Hector s'écria : « Tant que les pirates des Archipels seront sur les terres de Dardanus, nous n'accorderons rien ; on ne peut délibérer sous la pression des Atridês et des forbans leurs alliés . Que la principauté de Besika soit évacuée, et l'on avisera pour le mieux ! »

Priam inclina sa tête vénérable, en signe d'adhésion : Ulysse. olH subridens, lui dit : « Gardez Hélène, nous gardons la principauté de Besika : nous le garderons dix ans. s'il faut. Demain, Ténédos, clives opumt sera ruinée ; elle payera les frais de l'expédition. »

Et l'ambassadeur sortit d'un pas précipité.

Maintenant, mon cher ami, vous connaissez les motifs qui m'ont brouillé avec Agamemnon, et, dans vos loisirs de Besika, vous réfléchirez sur mon opinion émise,

v i i i;i: \ ri i i>'oi; 1 1; \ i . 297

et \oi|s |;i jugerez cil c< m^riri irr . c'est r< >i l \ t'illl . Il MX'

reste à provoquer d'autres renseignements but ta question orientale de ces temps fabuleux, et moins fabuleux que les nôtres, je crois.

Franchement, croyez-vous qu'on puisse cachermille vaisseaux dans le port de Ténédos, tantilm sinus, dit Virgile :' mille vaisseaux si bien cachés, que les Troyens se sont imaginé qu'ils étaient partis pour Mycèw

Not abiisse rtttiet vento petHue Myeenas-

Si effectivement ces mille vaisseaux on1 pu se dérobera r exploration des barques troyennes, ilsméritentle nom de

tartanes que je leur ai donné, et l'armée grecque

parait réduite à <!<• bien minimes proportions : trois régiments au plus. Us se seront battus dix ans comme on ne se bat plus : ils se sont entretués avec une ardeur héroïque dans mille batailles : et, à la fin de la dixième année, les cadres nous paraissent remplis comme le premier jour. S'il ya eu des promotions, ceux qui restent devraient tous être généraux de brigade au moins. Tâchezde vous informer un peu de cela, dans vos nombreux loisirs.

À.vez-vous remarqué des bois de sapins dans le voisinage de Besika? les Grecs ont construit un cheval grand comme une montagne, instar montis, avec du bois de sapin. Les commentateurs ont affirmé que le cheval était en bois de pin. Mais Virgile, qui adorait cet arbre et qui n'a jamais perdu une occasion de le planter admirablement sur im spondée, ne se serait pas servi du sapin dans cette grande circonstance. Je tiens à éclaircir ce point

à cause des commentateurs : le plus célèbre de tous a visité les terres de Dardanus ; il n'y a vu que des sapins, comme à Marseille, et il a conclu en faveur des pins, dans la contruction du cheval. Le menuisier Epéus, fabricator Epeus^ 3. dû ivouxer beaucoup de difficultés en travaillant le pin. C'est la seule objection raisonnable du commentateur. Il est vrai que Minerve guidait le rabot d'Epéus, divinil PctUcidis arte. Si 3Iinerve s'en est mêlée, on peut admettre le pin et surtout l'olivier. Dans vos nombreux loisirs , faites une promenade sur le mont Ida.

En descendant de l'Ida, veuillez bien remarquer l'endroit où les flottes étaient à l'ancre devant Ilium ; classïbus hic locus. Y a-t-il beaucoup de sable sur le rivage? y a-t-il des tamaris? y-a-t-il des pourpiers de mer ? Cette question vous paraît frivole, n'est-ce pas ? frivole en apparence, elle se rattache à une découverte merveilleuse. Vous allez voir. H faut bien employer la question d'Orient à quelque chose d'avantageux. . .

Iï

Vous qui avez tant de loisirs à Besika, veuillez bien corriger mes fautes de topographie. Hélas ! nous n'avons jamais, nous, pauvres soldats de la plume, le bonheur d'être envoyés, aux frais de l'Etat, sur de bons vaisseaux^ dans les parages classiques pour étudier nos questions d'Orient ; nous sommes obligés de payer nos

a ut ii i; mu d'orient. 299

voyages, et encore beaucoup de paresseui pensto) Qous peprochent de tnn Mer pour gagner de l'ar» at, comme si, aujourd'hui, depuis Alexandre Dumas jusqu'au plus uovice des écrivains . l'argent gagné es littérature n'était pas employé à des voyages phis on moins lointains. Chacuâ de nous veut qu'on puisse dire de lui :

t.. Mores hominum tnultorum vidit, et urbes.

Virgile, en écrivant ce vers, se l'appliquait à lui-même; dès qu'il lui tombait quelques sesterces du haut du Palatin, il allai! s'embarquer à Brindes, pour revoir la I ! et suivre le conseil de sou ami Horace :

mplaria Gr Nocturne versate manuy versate diurnâ;

aussi, grâceà ces voyages fréquents au pays d'Homère, d'Euripide et de Théocrite, il a fait de sa langue latine une seconde langue grecque ( inegloirequi

rayonna encore lorsque toutes les autres ne poiir-

ront plus descendre le chemin de la postérité, pour cause d'encombrement.

Je me suis donc figuré, en voyageant économiquement dans la Troade, à ira vers les oj du feuboure Montmartrevque, devant Troie, le rivage était couvert de sable , comme au Prado marseillais. Me suis-je (rompe? Corrigez mon erreur, et excusez-moi; il nr a toujours manqué un vaisseau gratuit pour aller visiter ce rivage. La nature du sol n'a pas changé à coup sûr depuis Agamemnon : s'il était rocailleux, il est encore rocailleux :

:iOO LES nuits d'orient.

s'il était sablonneux, il est sablonneux. Veuillez bien me suivre dans mon raisonnement hérisse' de parenthèses ; nous arriverons toujours au but. C'est une théorie que j'ai bâtie sur le sable : si vous m'envoyez un rocher, ma théorie s'écroule. Heureux marin, que de choses vous avez apprises, grâce au prince Menschikoff, le même ambassadeur qui m'a fait perdre à la Bourse, dans une baisse de 2 francs, tout juste la somme que je destinais à visiter les domaines d'Àgamemnon et d'Hector. Je ne pardonnerai jamais cette baisse au prince JÏcnschikoff, même après l'évacuation des principautés ; mon égoïsme m'interdit ce pardon, si la Russie ne m'indemnise pas. En ce moment, on nous annonce que tout est fini, et que les deux Bosphores vont s'embrasser devant la tour d'Héro et Léandre, Dieu soit béni ! mais les innombrables Européens que cette stupide question a ruinés prétendent que tout n'aurait pas dû commencer, et chantent en chœur latin ce prodigieux vers , dans lequel Horace a si bien jugé toutes les questions d'Orient :

Quidquid délirant reges plectuntur Acltivi.

Donc, pour la seule faute et les emportements d'un ambassadeur,

Unius ob noxam et furias Ajacis OHei,

je suis obligé de renoncer au voyage de ïénédos. de vous demander des renseignements, de vous ouvrir de nombreuses parenthèses, et de vous indiquer à tâtons et en aveugle un terrain où se trouve pour moi la véritable question d'Orient.

M I B I. mm n'iiui M. 301

Parlons au sérieux et rentrons dans ma théorie de classibus hic locus;ï\ en es! temp , n'est-ce pa chez de me suivre, mon cher ami, sur un chemin qui peut êtren'exist s pas. Lest rrecs avaient formé un retranchemenl .1 peu de distance de leurs vaisseaux ; avez-vous relevé le gisement de cette palissade ?" Hector le renversa avec une poutre : c'était le jour où ce héros rentra dans Ilium couvert (\r> dépouilles d'Achille, exuvias indutus Achillis. Or; je présume qu'entre cette palissade et les vaisseaux il y avait un large espace sab] teux, où les Grecs

s'amusaient à des jeux innocents dans les entr' actes de leur* drame de dix années. Tous k raies et

ont été inventés à coup sûr par les soldats, couchés sur le sable, auprès de la mer, qui fournil des cailloux, el pendant nn siège ennuyeux.

Les soldats russes ont failli inventer quelq à ravant-4ernière question d'Orient, au siégede Varna, e de Troie ottomane, dont le dernier assaut fut fait avec une pluie de roubles, comme l'assaut de Danaé. Sans cette pluie, les Russes seraient encore aujourd'hui devant la bicoquede Varna et Danaë seraitcouronnée rosièrepar Jupiter, devant Ténédos. Les jeux de marelle, d'échecs et de dames furent donc inventés par trois ingénieurs soldats, quinc pouvaient payer des frais de tarots — les sont des cartes inventées quatre mille ans, au moins, avant Charles VI. L'histoire n'en fait pas d'autres — ces soldats assiégeant ne pouvaient aussi jouer ù pile on feue ; ils n'avaient pas le sou de poche comme aujourdhui. i. osselet de mouton, avec la double chance de sa bosse et de son trou, pouvait remplacer avantageusement le pile OU face; mais il n'y a pas de rôtis de

♦ on dans les années assiégeantes et, sans ces rôtis, le jeu est impossible. Restent le sable et les cailloux plats. Si les Russes campent, cet hiver, sur les bords du Danube, ils trouveront ces deux éléments aléatoires, et, en se cotisant deux cent mille ils pourront inventer quelque chose de bon, après la marelle, les dames et les échecs.

On trouvera toujours un soldat inventeur dans une armée, et s'il m'est démontré par vous, mon cher ami, que la nature du sol est sablonneuse entre le rivage et le retranchement percé par Hector, j'ose affirmer que c'est bien un soldat grec , nommé Palamède , qui a inventé le jeu des échecs au siège de Troie. Ici cette question d'Orient devient beaucoup plus sérieuse que l'autre, à cause des contradictions furieuses qu'elle va soulever, et qui peuvent amener un casus belli entre la Chine. l'Inde et moi. Un mandarin illettré de la ville Kai-Fong a, dit-on, inventé les échecs à l'embouchure du fleuve Hoang-Ho, qui se jette dans la mer Jaune. Ce mandarin florissait sous le règne de 1" empereur Fo-Hi, l'inventeur du mariage et de l'écriture, 2,953 ans avant Jésus- Christ. Rien que cela.

D'un autre côté, on affirme que Pythagore de Samos, voyageant vers le Gange, 525 ans avant l'ère chrétienne, a inventé le moulin de Pythagore , le carré de l'hypoténuse et les échecs, à Almora, sur les rives au fleuve Saint. On attribue enfin cette noble invention à un bonze de Bénarès, et à un porteur de palanquin qui faisait un le cheval de Ringpur à Sikim, et, dans ses refais, s'arrêtait aux bords du Gange, et jouait avec du sable et des cailloux.

I i i i: I MM o'ORIBNT. 303

Personne n'admire plus que moi le génie de l;» Chine et de l'Inde, mais je refuse hardiment ;> ces deui pays L'invention des échecs, '-t je rendi ce qui

appartient ;i Palamède. î ne seule chose nu- plongeait dans l'indécision à ane époque : sur la foi d'Euripide, je ne crois pas Le moins <lu monde à L'histoire du siège de Troie; vous savez qu'Euripide nie l'existence d'Hélène, et traite de fantôme la femme de Ménélas, Si Hélène n,'a pas vécu, me disais -je, il n'y a pas eu de siège de Troie et pas de Palamède. Cela me rendait perplexe et je me disposais volontiers à transplanter cette grande question d'Orient chez Les Chinois ou les Indiens. Toutefois, après (lémures réflexions, jerevenaisà Palamède. Euripide nie Hélène, parce qu'il ne peut admettre qu< deux peup se soient battus pour une blonde. C'est fort peu galant delà part d'Euripide, et nier une guerre parce qu'on n'en admet pas te motif, c'est rai» taux. Ainsi,

en 1853, les Euripide ne croiront pas à notre luMoire présente: il est impossible, diront-ils. qu'en 1853 on ait lait une émeute de cour, on ait dépensé soixante millions, on ait ruiné des milliers de familles, on ait dévaste le domaine du crédit public, dans l'unique but de protèges des Grecs sehismatiques qui ne voulaient pas être protégés. Quant à Hélène, elle peut très-aisément être admise comme prétexte de guerre et question d'Orient. Euripide a tort. Si le fils du sultan eût enlwé une prin- | amenée intinople, pet fréta na-

nV/*\ on expliquerait très-bien le | diiPruth. et

le reste. Si îe grand poète Euripideanié le siège de Troie, c"est à cause de la répulsion que lui inspiraient les femmes blondes ; cela tient à un vice d'organisation grecque,

30 i les nuits d'orient.

dans un pays où tous les cheveux sont noirs. Hippolyte, dans la tragédie originale, va beaucoup plus loin qu'Euripide : il n'aime ni Phèdre, ni Aricie, ni aucune femme brune ou blonde : il aime la lune, et lui adresse des madrigaux grecs pleins de tendresse; il est jaloux d'Endymion. et ne dépenserait pas un périclès d'or pour acheter tous les gynécées d'Athènes et tous les modèles féminins de Pradier. Racine, dans sa Phèdre française, n'a pas suivre son modèle jusqu'à la lune: il a inventé Aricie, qui est pale comme la lune, pour ne pas dire plus.

Nous ne sortirons pas des parenthèses, elles ressemblent à des principautés danubiennes; il faut conclure pourtant. LVquinoxe arrive dans vingt jours, et. si ma lettre continue à battre la campagne dans la mer Icarienne. elle court la chance de ne pas vous trouver en rade de Besika. Donc la négation d'Euripide ayant été niée, je vous prie d'assister en imagination aux scènes de repos qui se sont jouées sur le rivage troyen, et dont Homère et Virgile ne parlent pas. Les soldats grecs, fracti bello fatisque repulsi s'ennuient comme des hommes heureux, au bord de la mer. Achille s'est retiré dans sa tente et chasse les mouches, comme dit Homère endormi; vous devez avoir aussi beaucoup cultivé cette chasse, à Besika. Il faut bien faire quelque chose dans une tente ou à bord d'un vaisseau, en attendant un vingtième ultimatum.

Non loin d'Achille. Patrocle fait la sieste. Agamemnon regrette sa fille Iphigénie et pense à sa femme Clytemnestre et à son jeune cousin nommé Égyste, qui a payé un remplaçant pour esquiver la conscription. Ulysse est parti^vec Diomède pour enlever les chevaux de Rhésus.

\ ! 1 1; i mm d'orient. 305

Nestor raconte ses éternelles aventures de Pylos à des amis complaisants. Ménélas regarde de loin les tours d'Dium, avec respoirde découvrir la chevelure de femme, comme un astronome étudie le lever d'une i mète. Ajax,filsd'Oïlée, et Vjax, filsde Télamon, causent politique, assis sur leurs boucliers : on s'ennuie partout. Le sirocco plombe l'horizon; la cigale chante sur les pins ; les coques des mille vaisseaux gémissent; les matelots et les rameurs dorment depuis sept ans, comme les dormeurs de la légende; un repos muet habite ces lieux comme les monts Cimmériens, dont parle Ovide, muta quies habitai. Que taire?

Palamède était mollement étendu sur la rive, à l'ombre d'une lance, et jouait au jeu primitif de la marelle avec Epéus l'ébéniste; ils promenaient 1 ;urs sis cailloux verts et blancs de la pointe au centre des lign< s tracées sur le sal»le. lorsque tout à coup Palamède s'ennuya de ce jeu stupide inventé par Adam au bord d'unfleuve de PEden, et comprit qu'il y avait quelque chose de mieux à faire en ce genre avec des raies et des cailloux. Epéus lui dit : Vous avez raison.

Epéus était Laconien, et parlait peu. more Lan >n mu. Vaicouragé par l'ébéniste, Palamède. après des loisirs au — i nombreux que les vôtres de Besika, se mit un jour à tracer sur le sable (y a-t-il du sable:' ■ soixante-quatre cases. Cela fait, 1 sourit à son œuvre informe, et, courant au rivage, il choisit dans les algues, viliof algâ, une certaine quantité de cailloux blancs comme les huîtres de Bordeaux. Les tours d'ilium donnèrent l'idée des tours d'échecs ; le cheval de bois, déjà médité par Epéus, donna ridée d'une autre pièce; Ménélas donna l'idée du

fou ; Qytenraestre et Agamemnon, Priam et Hécube, donnèrent l'idée des deux rois et des deux reines. Les Grecs et les Troyens se personnifièrent dans les pions. Ces pièces une fois trouvées, Palamôde donna à chacune une marche, un esprit, un caractère, une attribution ; il y eut bien encore des tâtonnements et des essais pour régulariser les parties ; mais le plus difficile était fait. La mêlée s'engagea, les combinaisons surgirent de toutes les cases; le reste fut accompli, comme toujours, par le plus intelligent des génies, le hasard. Enfin, les crocs-enjambes des lutteurs suggérèrent l'idée du premier gambit. Gambito, croc-ea-jambes. disent encore les Italiens.

Vous figurez-vous la joie des soldats grecs, lorsque Palamède leur révéla une invention qui ne coûtait aucun frais de cartes et de timbres aux joueurs? Tout le rivage troyen devint subitement une académie d'échecs. On ne voyait que soldats couchés deux à deux sur le sable et poussant des cailloux blancs et verts. Ce plaisir général devint un bonheur; l'ennui s'envola vers Ténédos, où vous l'avez trouvé encore; les matelots se réveillèrent, apprirent la marche et jouèrent sur leurs bancs. La fureur du jeu s'éleva des* escouades jusqu'aux régions de l'état-major. Àgamemnon et jlénélas oublièrent leurs femmes, avec des gambits; Achille apaisa sa colère et fit sa petite partie avec Patrocle ; les deux Àjax se firent recevoir au club de Palamède. Nestor seul soutint que les jeux de l'ancien temps étaient supérieurs aux échecs : on le traita de radoteur.

Dans leur ville, les Troyens ne comprenaient pas l'inaction des Grecs. — Quel est donc ce mystère? disaientils, quarante siècles avant nos opéras. Le sage Priam

M 1 II I Ml r I» ni; |i \ i . 307

crut, comme nous aujourd'hui, que I

touchait à son terme, et envoya un parlera

des rois. Le parlementaire trouva le n

courbé sur le sable et méditant un mat contre un

en cailloux. — Attend»'/, mi moment, dit le n itaire s's d . I q moment

:v trois heu ion avait manqué le

mut. et jouait toujours. L'envoyé d • Prram se mil la rie, suivit le jeu avec une intelligente attentif en saisi: la marche parfaitement. Cinq parties ;

ion s.- leva, et dit au p u ire. Rien n'est

terminé; rentrez à lliu::i: nous reprendrons les hostilités quand bon nous semblera; si VOUS voulez que ça 6 -nous ma belle-sœur, avec une indemnité d cent mille Priams d'or.

Le parlementaire demanda la permission d'étudier encore quelques parties dïehecs. ce qu'on lui accorda. Rentré à Troie, il ens iux cinquante enfants de

Priam et à Hélène. Les échecs tirent fureur, à la ville comme au rivage. Assiégeants i juraient

plus que par Palamède. On ne rêvait que gambit; <>n jouait avec une frénésie égale ici et là, ce qui explique nettement ce vers du pu

Ilincos intra jvuroset luditur extra.

Enfin. Hélène et Paris jou lient nuit et jour aux échecs, ce qui était, pour une moitié du moins, à l'avantage de Ménélas : Palamède lui avait fait ce doux loisir.

Voilà maintenant la longueur éternelle du siège de Troie très-naturellement expliquée; des maris peuvent

jouer dix ans aux. échecs sans songer que leurs femmes vieillissent; mais une armée de tant de rois et de tant de pirates ne peut passer deux lustres devant une ville pour en arracher une femme de quarante ans et la rendre à son mari : à l'époque du rapt, Hélène avait l'âge des femmes mariées qui se laissent enlever, l'âge des femmes de Balzac ; elle était donc quarantenaire quand llium fut pris. La vogue du jeu d'échecs explique tant de patience, de retard et de temps perdu. Vous comprenez mieux que personne cette théorie, à Besika ; vous surtout, mon cher ami. qui jouez de seconde force aux échecs. Toute l'escadre, n'est-ce pas, anglaise ou française, joue encore au jeu de Palamède devant llium, et oublie la question d'Orient? Vous ne pouviez pas inventer ce jeu. mais vous avez eu assez de loisirs, à Besika. pour inventer quelques bons débuts de partie. L'amiral lord Dundas aura probablement suivi l'exemple de son illustre devancier, lord Cochrane. qui. dans une ennuyeuse station devant Bang-Kok. inventa son fameux gambit Cochrane. où le fou du roi noir donne échec et mat au onzième coup. Et vous, mon cher ami. n'avez-vous pas songé aussi, dans vos ennuis en question, à imiter le -captain Evans qui a illustré son nom avec son gambit. une des gloires de l'échiquier universel; ce superbe gambit où le sacrifice du pion du cavalier delà reine, au quatrième coup, donne la victoire. Le capitaine Evans a fait cette découverte en cherchant le passage nord au détroit de Behring. Il ne trouva point le passage, il trouva le gambit, ce qui vaut peut-être mieux, pour les gens qui craignent les glaçons et les ours blancs. En vérité, mon cher ami. nous ne regretterions rien, si un

hjtri mii d'orient. 309

nouveau gamôttsortaii de la question d'Orient; les mânes de Palamède, stationnées avec vous lous à Be ika, vou i auront sans doute dohnë de lumineuses inspirations. Nous en rendrons grâces aui dieux immortels. Passons à d'autres renseignements.

En Angleterre, il n'est malheureusement plus permis à l'imagination de se faire ministérielle, comme au temps de Shéridan et de Fox. La sagesse, la logique, la force,

la justice et le bon sens siègent gravement aujourd'hui sur les fauteuils du cabinet de Saint-James et en excluent la fantaisie. C'est peut-être une faute, dans ce pays trop sérieux, qui a donné naissance aux créations les plus originales, les plus folles, les plus charmantes du monde, aux Joyeuses femmes de Windsor: au Sônged'une nuit du milieu de Tété; à Robinson Crusoë, à la Boucle de cheveux, enfin au Voyage de GulHver, ce chef-d'œuvre de philosophie qui a supprimé Kanl et engendré Micrm Il y a quelques années, un noble pair, un homme de génie, lord Eïleriborough, qui s'est couvert de gloire dans l'Inde, voulut faire de l'imagination et de la fantaisie, avec les fameuses portes de bois de samîal, et vous savez ce qui lui est arrivé. Les méthodistes de la Compagnie des Indes dénoncèrent l'illustre général comme païen, et le firent destituer, A Besika, lord Dundas avait une su-

perbe occasion d'imiter lord Ellenborough, en commandant des fouilles pour rapporter les fameuses Portés* Scées à la galerie nationale de Charïnij- Cross; mais il a reculé devant l'anathème des méthodistes. L'acte aurait été cette fois beaucoup plus païen que celui de lord Ellenborough, car Homère est plus païen que Brama.

Ainsi, ces marins anglais, iils de Shakspeare, de Pope, de Shéridan, de Swift, de Daniel Foë et de tous les grands poètes de l'imagination et de la folie sublime, ont passé tous les jours et toutes les nuits d'un midsummer à bord de leurs vaisseaux, dans les ennuis mortels d'une station immobile, sans avoir essayé de suivre leur illustre poëte Dryden sur la terre de Virgile; saas avoir traduit en action, et mieux encore que Dryden, un épisode du second livre; sans avoir simulé un combat homérique devant les ruines de Troie ; sans avoir rebâti le tombeau d'Achille au cap Sigée, devant Besika ! qu'ont-ils fait, ces marins pendant de si longs jours, stériles ? Virgile a répondu : Pontum tabant : et il s avaient pourtant

assez de loisirs pour l'aire ce qu'Àndr omaque a su accomplir toute seule sur les rives de l'Epire; ils pouvaient rebâtir une petite Troie, une imitation de Pergame : Par* vam Trojam . . . simulata Pergama ;i\s auraient pu s'écrier, comme Enée, devant cette copie, devant ce château de cartes :

...Arentem Xanthi cognomine rivum Agnosco, Scœœque ampleclor îindna porlœ?

Comment se fait-il que le noble sir Hector Greig, gou verneur de Malte, n'ait pas conseillé à ses nombreux amis

m ; 1 1 mm d'orient. 3 i i

de rebâtir ea immature I ville d'H i attendant

1 après-dernier ultimatum de Saint-] irgl la So-

ciété royale de donc plus? Cette illus-

. qui a payé L'œuvre prodigieuse <!■.• K sur Us niDiiim: ii a subventionné le tra-

vail inouï d mi>: qui a je mer-

jonterrainee d'Eléphanta; qui a payé 1. s fouilles de Doumai I Illu-

miné de tous les rayons de La gravun ryptes

d'Ellora, Les t« mpl I - raulj d du '>> -

noble aca< à l'état d'Académie française! elle couronne des rosiers vertueux eu septembre, voilà tout ! Rien oe l'excuse pourtant; les savants anglais, qui savent tout, bien que douze mille anglais passeraient leur quartier devant l'o Dryden : pour-

quoi n'ont-ils pas pris leurs précautions en con pourquoi ont-ils Laissé échapper la seule oc;a>i<»n d!employer à quelque chose d'utile l'éternelle question d'< Prient, de taire enfin pour la Troade ce qu'ils ont l'ait pour les antiquités du monde indien:'

Un latiniste anglais du plus haut mérite, un ingénieux commentateur d'ilorace, le célèbre John Bond, a établi qu'un seul tleuve coulj it llium, le Se

Le révérend Philipps. de l'université d'Oxford, a engagé à ce sujet une vive polémique; il a soutenu qu'il y avait trois fleuves, leXanthe, le Simoïset le Scamandre. Lu troisième savant est survenu et a prouvé qu'il n'y en avait que deux, le Scamandre et le Simoïs; un quatrième, "William Gilbert a ni ■ ces itioris dans la Bévue

d' Edimbourg et a juré sur l'honneur, comme touriste,

qu'il n'y avait jamais eu une goutte d'eau douce dans le voisinage dllium, et que le terrain était sec comme le sommet d'Arthur's-Hill au mois d'août. Voilà donc une question d'Orient très-perplexe et fort difficile à résoudre. Si on demande, en Angleterre, au premier savant venu où se trouve l'île antipode sur laquelle le capitaine Cook s'inclina pour ne pas heurter son front contre la grande arche de London Bridge, plaisanterie sublime! ce savant vous répondra tout de suite : l'île océanique, placée sous le pont de Londres , se rencontre au cinquantième degré de latitude et au cent soixante-seizième de longitude, et à quatre degrés de l'île de Bounty. Ainsi, nous sommes très-bien fixés sur les antipodes, mais on se dispute encore sur le Simoïs, à quelques yards de Besika, où stationnent douze mille Anglais et deux mille élèves de l'université d'Oxford !

Une note d'une édition de Dryden (1786) laisse supposer que la ville de Troie était bâtie sur une hauteur; cette assertion est fondée sur ce vers de Virgile :

Trojaque mine staret, Priamique ARX ALTA manerel.

La note ajoute que toutes les villes fortes n'étaient jamais bâties en plaine dans les siècles héroïques. Si la note a raison, il est difficile d'admettre qu'Achille ait pu tramer trois fois, derrière son char, le cadavre d'Hector autour des murs dllium ; les accidents de terrain auraient contrarié cette coursé au clocher, au point de la rendre impossible, surtout s'il y avait eu trois rivières brochant sur les collines et les vallons. Voilà un doute encore très-facile à expliquer, par égard pour la mémoire

àUTRl mii D'OR [BUT. .*} I.'i

• le Dryden. La Société royale de Londres doit avoir, je (M'use, à Besika. des représentants qui seront descendus à terre, dans les doux loisirs que le prince Menschikoff leur a faits, e( auront étudié le terrain. Si la ville de Priam était bâtie sur une colline, comme Dryden le croit, la mémoire du noble Achille sera lavée d'une grave calomnie, vieille de quatre mille ans. Le môme éclaircissement venu de B< sika, entre deux ultimatum, rendra un égal service à une autre mémoire illustre, en détruisant une calomnie peut-être plus atroce. Hector, le brave Hector est accusé d'avoir pris la fuite devant Veuille, comme un conscrit, et d'avoir, toujours en courant. suivi trois fois la circonférence des remparts d'Hium, pour éviter le javelot du lils <lc Thétis. Lord Byron, travaillant pour SOU propre compte, lit un jour une expérience tout à l'ait anglaise : il traversa à la nage le détroit <J'Aby dos à Sestos pour voir si Léandre n'avait pas menti. — En arrivant, dit-il, je trouvai la fièvre, et ne trouvai pas Hero. 11 est fâcheux que lord Byron n'ait pas continué ses expériences dans la Troade. Oh ! s'il eût été à Besika, connue douze mille de ses compatriotes, il aurait t'ait courir trois l'ois, à ses frais, le plus agile des matelots autour des ruines, des collines ou de remplacement dllium. Il est vrai que, dans cette guerre homérique de dix ans. les dieux se mettaient toujours de la partie et jouaienl un rôle dans les deux armées. Avec les prodiges on explique tout, et lord Byron aurait compris que les héros olympiens d'Homère ne pouvaient pas être soumis à une expérience physique, comme le simple mortel, le nageur d'Abydos. Ainsi encore , à moins d'un prodige, si la ville de

Troie était sur une hauteur, on ne peut admettre le cheval d'Ulysse et d'Epéus. Un cheval de bois grand comme une montagne, instar montis, monté sur des roues, pedibus rotarum subjiclunt lapsus avec des cordes au cou, stuppea vlncula collo, et qu'on traînerait par le cou au sommet du mont Valérien, nous paraîtrait un prodigue assez étonnant. Même en -plaine, ce tour de force serait assez merveilleux. Mais l'intervention des divinités comme machinistes n'est jamais admise dans des opérations semblables. Virgile ne parle pas des dieux à propos du roulage du cheval de bois ; il dépeint ce transport comme une chose fort naturelle et que lord Byron peut mettre à l'essai. Prenez un cheval haut comme une montagne, un hobby -horse, grand comme Saint-Paul de Londres, par exemple; mettez un régiment dans ses cavernes, caverne?; remplissez-le d'armes, fœta crmis, et laissez-le debout sur ses quatre pieds gigantesques, puis essayez de fixer quatre roues sous ses sabots; liez mie corde à son cou. et traînez-le delà plaine de Saint-Deûis jusqu'au milieu de la Me: je croîs que le tourne réussira pas, comme l'imitation de Léandre au détroit d'Ab y dos. N'importe! ce conte bleu du cheval est bien amusant, et Virgue y a déployé tant d'esprit et de mélodies italiennes, que nous croyons tous aux quatre roues ajoutées après coup par les menuisiers troyens sous les pieds d'une montagne

de bois quadrupède.

Je présume que vous avez vu au moins le Scaman-

dre ce fleuve vainqueur de Vulcain. Il prenait sa source

au pied du mont Ida, et se jetait dans l'Hellespont. au

. cap Sfeée. Si 1 : Scamandre existe encore, s il n esj

AUTRE NUIT d' ORIENT. 315

pas mort hydrophobe, vous pouvez le voir de Besika trè -aisément avec une lunette d'approche. Alexandre

Le Grand l'a vu et il a récité sur ses rives un chant d'Homère. Voilà un héros qui se connaissait en question d'Orient ! Gte divin Macédonien avait toutes les affaires du monde sur les bras, mais il trouvait chaque jour un loisir pour s'occuper de travaux poétiques. Il n'avait qu'un seul livre dans sa bibliothèque de Voyage, un Homère, relié en lames d'or ! Se trouvant aussi un jour à Besika en station avec sa flotte et méditant sa cou vers le Granique, il fit d'abord avec Parménion un pèlerinage pieux au cap Sigée ; il pleura sur le tombeau d'Achille, et, tous ses devoirs de poète remplis, il fonda une ville, Alexandrie de Jroade, et continua sa marche vers la Propontide pour trancher avec son épée le nœud gordien de la seconde question d'Orient. Devant Besika. vous avez cette Alexandrie, et sans doute vous avez visité cette terre que le roi de Macédoine a fécondée en passant, et qui depuis a repris sa stérilité première ;

Arebant kerbee et victum seges œgra negabat,

disait Virgile en la voyant; et il faudrait si peu de chose aujourd'hui pour la couvrir de riches récoltes, a fructu frumenti, vint et olei, comme disait David avant Virgile, son fils aîné. Voici l'hiver, et peut-être, après une si longue station, vous n'auriez rien pu faire ni pour l'utile ni pour l'agréable, sur les domaines d'Alexandre le Grand, d'Homère, d'Achille, de Virgile et d'Hector;

la vigie de l'amiral va signaler bientôt le départ; vous

ail-'/ crier avec le poète, sur les mêmes lieux :

Vêla damus, vastumque cavâ trabe currimus œquor.

Vous aile/, revoir au retour ces charmantes filles de l'Archipel, qui vous avaient recommandé les intérêts de leur père, Xaxos, Donyse, Olearom Paros et les Cyclades flottantes :

Bacchaiamque jvgis Naxon viridemque Donysam, Olearon, n'ueamque Paro7i, sparsasque per œquor Cycladas...

La plume me tombe des doigts, je suis honteux de coudre de la prose gauloise à ces vers divins : on croirait entendre un orgue de Barbarie après le chant du cor de l'ouverture de Sémïramis.

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