PIRATES MALAIS
Madame de Saint- Saulieux regarda son mari, qui regarda le tableau de* l'air d'un homme qui ne regarde rien.
— Pourquoi, demanda Marguerite,! ne m'avez- vous jamais parlé de cette fête, mon père?
— Il me semble pourtant que je t'en ai parlé... mais il y a fort longtemps... Tu étais si jeune que...
— IVon, monsieur de Saint- Saulieux, non, — dit la femme de ce ton sec qui brise un entretien; — vous n'avez jamais parlé de cette fête dans notre maison, et je comprends très-bien aujourd'hui, puisque vous oubliez tout, que vous ayez oublié la perle de Ceylan.
À ce souvenir, exhumé après dix-neuf années, devant un tableau accusateur, 31. de Saint-Sauiieux frissonna de la tête aux pieds, comme si une brise polaire eût glissé sur sa poitrine, et prenant la main de sa fille, par un mouvement brusque, il dit :
— Marguerite, voilà le monde qui arrive à flots dans les salons; ne nous reléguons pas dans la galerie, comme des invalides du bal.
Madame de Saint- Saulieux regardait toujours la fête de l'habitation, et disait d'un ton aigre :
LE DIAMANT M'\ mii.i.i FACETTES. 233
— Est-elle aussi belle que ce tableau l'a faite, madame van Oberken?
— .Mon Dieu! mon Dieu! — dit le mari, avec un ton d'impatience brusque; — il y a vingt ans de cela, Madame! J'ai cinquante-six ans, et vous quarante-trois aujourd'hui. Faut -il nous quereller comme des enfants devant un tableau !
Marguerite ouvrit de grands yeux, et regarda son père et sa mère avec stupéfaction.
— Tu ne comprends rien à cela, ma fille, — lui dit la mère en l'entraînant vers les salons :
— Je vais tout t'expliquer, parce que...
Comme elle commençait l'histoire de la perle de Ceylan, qu'elle se disposait à raconter en forme de plaisanterie, pour respecter l'âge de sa fille, le ministre parut et aborda 31. de Saint- Saulieux, en lui serrant affectueusement les mains.
— Mon cher commandant, lui dit -il, vous vous montrez peu dans le monde et vous avez raison. Pourquoi aller chez les autres, quand on est comme vous le plus heureux des maris et des pères... Vraiment, j'avais entendu parler de mademoiselle de Saint- Saulieux, comme d'une personne accomplie, mais on est resté au-dessous de la réalité.
— Elle fait aujourd'hui son entrée dans le monde, dit M. de Saint-Saulieux.
— J'en suis très— flatté pour ma maison, dit le ministre.
Et offrant son bras à la mère et à la fille, il les introduisit dans le salon, où le bal avait déjà commencé. Les jolies femmes et les belles femmes abondaient à ce
bal; il y avait des quadrilles entiers où dansaient des beautés accomplies, et citées comme telles dans le monde ministériel et financier.
Marguerite dansa, comme une jeune fille danse pour la première fois, avec une flamme de bonheur épanouie dans ses yeux et sur son front.
A trois heures du matin, 31. de Saint-Saulieux lit un signe conjugal et paternel, et à ce signe toujours compris par les femmes, au bal, la mère et la fille se levèrent, et suivirent 31. de Saint-Saulieux au vestiaire.
Au moment où la famille allait sortir , une porte s'ouvrit et le ministre reparut pour donner quelques ordres.
— Ah ! vous partez de fort bonne heure ! dit-il au commandant de Saint- Saulieux; et vous êtes bien coupable, car vous m'enlevez mademoiselle Marguerite qu'on vient de surnommer la perle de mon bal. Il y a même un de nos poètes qui a écrit dans un album des vers sur votre charmante fille, et lui confirme ce surnom de Perle qui lui a été décerné à l'unanimité par les femmes, ce qui est très -glorieux.
On échangea quelques phrases; ensuite le ministre rentra au bal, et la famille Saint-Saulieux monta en voiture et regagna sa maison.
Chemin faisant, Marguerite dit à sa mère :
— Lorsque le ministre nous a abordés dans la galerie, vous aviez commencé une histoire qui a été interrompue aux premiers mots. Je vous prie de la continuer maintenant; personne ne nous interrompra plus.
Alors la mère raconta la représentation de Zémlre et Azor, et l'histoire de la perle de Ceylan.
LE DIAVAJfl IU1 HILL1 FACE1 l'F.S. 838
— Comment I tm chère mère I — «lit Marguerite après
l'histoire; comment pouv< /.-vous accuser m<>n père d'un pareil oubli ï Ali! je suis obligée de dire, maigre tout le respect que je vous dois, qu'il y a de l'injustice dans votre accusation.
— Ah! voyons cela? dit la mère en riant. Voyons, je suis bien aise d'entendre la défense de ton père, par la bouche de sa fille; une cause perdue depuis dix-neuf ans. et que tu veux gagner aujourd'hui!
— Elle est gagnée, ma mère, — dit Marguerite. Mon père vous a apporté une perle de Ceylan; c'est votre fille Marguerite; il a tenu sa parole; comptez les années et les mois, et vous verrez.
31. de Saint- Saulieux fit un cri de joie, et serra Marguerite dans ses bras; puis il embrassa aussi sa femme qui murmura quelques accents radoucis, où se faisait pressentir le pardon de la fête de madame Oberken.
— Elle a bien plus raison qu'elle ne pense, notre fille,
— dit le père en regardant sa femme d'un air significatif,
— n'est-ce pas?
La mère baissa les yeux pour regarder dans le passé, et y chercher tous les charmes des plus doux souvenus.
— Dix-neuf ans ! dit le mari.
— C'est hier, répondit madame de Saint-Saulieux.
Mahia.
Ceci commence par la formule des contes de fées. H y avait autrefois, dans la ville sainte de Bengador,
au bord du Gange, un jeune émir qui vivait dans une grande pureté de mœurs domestiques, chose rare en Asie. Cet émir n'avait point de sérail, ou, pour mieux dire, son sérail n'était composé que d'une seule femme dont la beauté eût éclipsé quarante beautés de Jellaïabad.
Cette femme, plus belle qu'un sérail complet, se nommait Mania, ce qui signifie douce, en vieux sanscrit.
Mania était née à Ormus; elle avait des yeux superbes , qui s'ouvraient comme des amandes d'Arabie , quand elles «'datent au soleil dans leur maturité; son teint avait une fraîcheur dorée qui ravissait le regard ; sa bouche était un écrin de corail, où s'alignaient de petites perles fines: mais son plus grand charme était dans ses cheveux, que les poètes du pays comparaient au torrent du Gouroul qui tombe dans une ombre noire comme l'ébène en fusion. Ces poètes exagéraient peut-être, selon l'usage des poètes orientaux qui ne se contentent jamais d'une comparaison raisonnable, mais en restant dans les termes de la réalité bourgeoise, la chevelure de Mahia pouvait être comparée à celle de Bérénice qui a mérité l'honneur de figurer parmi les constellations.
Lorsque Mahia, le soir venu, faisait, loin des profanes, ses ablutions dans un frais bassin, formé par le Gange, sous le kiosque de l'émir, ses cheveux la couvraient comme un voile flottant, et lorsqu'elle sortait de l'eau, elle s'enveloppait de ce tissu naturel, comme de la tunique de la pudeur.
L'émir, qui était poëte aussi, en sa qualité d'émir, avait composé une foule de vers sur les cheveux de Mahia: il ne se lassait jamais de les prendre, par tresses, dans ses mains caressantes, et il leur donnait toute sorte
\.V. IIIAMAM' \ I \ M III I. I Mil I I s. 237
de tonnes charmantes qui se prêtaient aux comparaisons de ses vers. Il avait surtout composé beaucoup de pantouns, qui sont Les sonnets du pays.
Chaque peuple a ses sonnets, mais les Italiens en ont beaucoup plus que les autres nations; et les Indiens ont beaucoup plus de pantouns que les Italiens n'ont de sonnets.
INous allons donner une idée de cette galanterie poétique de l'émir en traduisant au hasard, en vile prose, un de ses plus beaux pantouns :
« AMahia,
» Le Jénicar va moissonner le riz dans la plaine du Triplicam, et il roule dans ses mains les gerbes ondoyantes ;
» 0 Mahia! tu es une rivière d'amour, et ton émir est semblable au moissonneur, quand il assemble en gerbes tes beaux cheveux I
» Le batteur de riz agite avec ses mains les chalumeaux, et les fait ruisseler au vent du fleuve.
» Ainsi, ton émir, ô Mahia! aime à livrer ta chevelure vagabonde au souffle embaumé du fleuve saint ! »
Nous ne faisons pas de pareils vers aux femmes, nous poètes occidentaux, parce que les hommes nous railleraient. Les femmes comprennent tout et ne raillent pas les choses de l'amour; elles ont un sens de plus que nous, le sens poétique; nous avons un sens de plus qu'elles, le sens moqueur, ou en d'autres termes, le bon sens.
Quelquefois les marchands, venus de Perse ou d'Ar-
ménie, se présentaient à la porte du palais de Ternir, en proposant la vente d'une esclave de choix; par curiosité indolente, l'émir regardait quelques instants cette marchandise vivante et la congédiait avec le marchand d'un signe de la main. Les cheveux de l'esclave descendaient à peine sur les épaules. C'était à sourire de pitié.
En sortant à travers la ville, les marchands disaient :
— L'émir doit avoir un beau sérail puisqu'il a refusé notre marchandise.
Et on leur répondait :
— L'émir n'a qu'une femme, la belle Mahia aux cheveux sans fin.
C'était le surnom de Mahia.
Un marchand arménien, nommé Koeb, ou Koreb, le nom importe peu, s'étant vu refuser deux fois par l'émir, résolut de tirer mie vengeance terrible de ces dédains.
Il se lia d'une étroite amitié avec les domestiques de l'émir, et connut bientôt toutes les habitudes les plus secrètes de la maison. Un soir, un peu avant le coucher du soleil, Koeb, qui venait de subir un nouvel affront, après avoir présenté à l'émir la plus belle des esclaves, se déshabilla complètement et se plongea dans le Gange, comme un fakir qui veut se noyer pour monter au ciel par le chemin de l'eau. Koeb ne voulait pas se noyer : il nagea entre deux eaux jusqu'au petit golfe où s'avançait le kiosque de l'émir, et ne voyant personne au balcon, il se cacha dans un massif de tulipiers jaunes et de fleurs stagnantes de nénuphar.
Le vindicatif Arménien tenait à la main-unerick à deux tranchants bien effilés. Celui qui l'aurait vu ainsi armé, ainsi posté, aurait dit : Cet homme médite un assassinat,
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Voilà comment toutes tes conjectures son! presque toujours des erreurs.
La belle M:iliia onvrii une petite porte d'acajou qui fermait une haie vive de rosiers de Bengale, el parul sur
l;i rive des ablutions. n'ayant d'autre vêtement qu'un
sari fort léger. Elle laissa tomber le sari et avança le pied droit pour essayer la température de Iran du Gange, comme l'ait une Européenne aui bains de mer.
Au même instant , Alalna vit tomber sur sa bouche une main uerveuse, <'t luire devant ses yeux un poignard.
— Pas m cri, ou tu es morte:' dit une voix à son oreille.
Mania s'évanouit, absolument comme aurait fait une Européenne en pareille situation.
Quand elle reprit ses sens, elle poussa un cri de don
leur Sa belle rik-velniv avait disparu ; elle était
chauve ; il ne lui restait plus que sa beauté, trésor vulgaire qu'on trouve dans tous tes sérails.
Le marchand arménien avait réussi au delà de tous ses souhaits, car il ne comptait pas sur un évanouissement qui le dispenserait d'user de violence.
Rien ne peut dépeindre le désespoir de l'émir, lorsqu'il revit Mania chauve, comme un cèdre de Phénicie âgé de mille ans.
— Je vais venger cet affront ! s'écria-t-il ; je veux mettre Bengador à feu et à sang, pour punir le coupable. Mes armes 1 mes soldats t mes chevaux 1
Mahia fut bien inspiré
— Mon doux seigneur, dit-elle, cet affront ne me vient pas des hommes, mais des dieux; ainsi renoncez à toute idée de vengeance. J?ai plongé ma tête dans les eaux
saintes du fleuve, et avec un sentiment d'orgueil que les dieux ont voulu sans doute punir, ma chevelure est demeurée au pouvoir de ces êtres invisibles qui exécutent les ordres de Myhassor.
A ce nom de Myhassor, l'émir trembla comme un jeune palmier, au vent du midi.
Mahia donna même ensuite de nouvelles et bonnes raisons pour démontrer à l'émir qu'aucun homme ne l'avait souillée de sa main profane, et que cet affront était l'œuvre des dieux. En démontrant cela, Mahia ne courait pas le risque d'être répudiée ; c'était Myhassor qui avait coupé ses cheveux ; allez vous venger de Myhassor î
L'émir consola de son mieux la belle Mahia, et lui promit de l'aimer chauve, comme il l'aimait avec ses cheveux.
Hélas ! il fit cette promesse d'une voix si faible, que Mahia trembla pour l'avenir de cet amour.
Les femmes orientales ont toujours des ressources de coquetterie qui triomphent souvent .
Mahia, un jour, prit une ceinture de laine fine et légère comme une succession d'ailes de colibris, et ceignit ses tempes et son front de cette parure en la roulant avec une grâce exquise de contour. Elle se regarda au miroir d'une fontaine, et se sourit comme la première femme qui mit la première rose dans ses cheveux, pour plaire au premier homme dans l'idylle de l'Eden.
L'émir, en voyant Mahia coiffée de cette façon, poussa un cri de joie et la trouva beaucoup plus belle qu'avec des cheveux ; cette illusion d'ailleurs lui était chère, et il ne demandait pas mieux que de se tromper.
Mahia fut d'une coquetterie admirable; elle changea
m DIAMANT AUX MILLE FACETTES, 241
cinq lois en un jour, la forme, la couleur et ta disposition de sa nouvelle coiffure. A chaque changement, elle venait sourire à l'émir, qui finit par déclarer que les cheveux étaient insupportables à voir, et que toutes les femmes de Bengador seraient obligées, par un décret, d'adopter la coiffure inventée par la belle Mania.
Les femmes orientales ne demandent pas mieux que de subir des décrets qui leur imposent de nouvelles coiffures. Au bout de quelques jours, le beau sexe bengadorien, enfermé au harem ou libre de ses actions, se coiffa très-gracieusement selon la nouvelle mode appelée Dashour ou turban.
Toutes les modes ont des origines mystérieuses, comme celle du turban.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
Un an après, on vint annoncer au sublime émir qu'un marchand d'esclaves proposait une jeune fille dont la beauté n'avait point d'égale sur les continents et les archipels.
L'émir sourit, et comme il s'ennuyait selon l'usage des rois, des sultans et des émirs, il lit le signe nonchalant qui veut dire : Faites entrer.
Le marchand était ou paraissait être un vieillard octogénaire et idiot ; un vieillard usé par le commerce des esclaves blanches, noires et bronzées ; en apercevant l'émir, il se prosterna et baisa la poussière de ses pieds.
L'émir le releva en souriant, et s'asseyant sur une pile de coussins, il demanda l'esclave Le marchand retroussa la portière et dit d'un ton de maître :
— Viens ici, Aaourah (Félicité des yeux).
ISaourah était un vrai chef-d'œuvre; sa chair semblait
être tissue avec des rayons de soleil; elle ressemblait à une de ces nymphes océanides, dont parle le divin poëme du Ramaïana.
L'émir cessa rîe sourire, comme un homme qui s'apprête à aimer, chose toujours sérieuse : il regarda ?Saourah, et ses regards errèrent et ffw ur urent. comme dit le gravé Montesquieu, dans son poëme libertin du Temple de Gnide. Hélas! il n y a point d hommes graves, pas même Montesquieu ! Aussi avons-nous des révolutions tous les cinq ans.
Ce n'était pas la beauté de la jeune esclave qui avait complètement ébloui notre émir ; ses mains délicates déployèrent une chevelure superbe, plus noire et plus abondante que celle que portait Mahia avant l'invention du turban.
— Les beaux cheveux! s'écria l'émir: je n'en ai jamais vu de plus beaux.
Heureusement Mahia ne pouvait entendre cette lante et si impolie exclamation.
Le marchand inclina stupidement la tête, de l'air d'un homme qui n'attache pas une grande importance à lu beauté des cheveux .
L'émir était en extase, et son imagination orientale avait épuisé toutes les images et les comparaisons qu'une belle chevelure peut inspirer. Le marché fut vite conclu, quoique le marchand eût demandé un prix infini. L'émir paya et ne regretta pas son or, du moins pour le moment.
La nouvelle esclave fut présentée à 3Iahia, qui lui fit un assez bon accueil, chose qui contrarie nos mœurs européennes, parce que la jalousie est une preuve de haute civiïi sation.
LE DIAMANT AUX MILLE FACETTES. l"^
Mahia montra le palais el Les jardins de J'émirà Naourah,qui regarda toutes ces blutés avec de naïfs trans-
l>4 nts df joie*
— Comment p:issr-t-on le temps j,-i ;' demanda la jeune esclave avec eandeni'.
— < )n joue du lulh.
— Ali ! j'aime le luth à J;i folie... Lt ensuite?
— On brode à l'aiguille.
— Très-bien ! voilà ce que je n'aime pas... Knsuit»*? — On prend des leçons de danse d'une célèbre Aspara?
— Oh! j'aime la danse! je prendrai des leçons.... Après ?
— On lait des parfums de fleurs de rosier.
— Je ferai des parfums... Est-ce là tout?
— On se baigne dans un charmant bassin, sous le kiosque du palais.
— Voilà ma passion ! — Je nage comme un leu-tzée ! s'écria l'esclave en battant des mains avec une joie enfantine. Je veux me baigner tout de suite, si c'est possible. . . Que fait notre maître et notre époux en ce moment ?
— Il s'occupe des affaires de l'État.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Gela veut dire qu'il dort, dans un hamac , berce par un esclave. Cet exercice dure quatre heures ; mais avant de s'y livrer, l'émir fait annoncer partout qu'il va s'occuper des affaires de l'État.
— Alors rien ne nous empêche d'aller nager dans le bassin du kiosque :'
— Sans doute ; je vais vous y conduire, suivez-moi. Mahia montra donc le chemin du rivage à l'esclave, et
elle resta dans le kiosque, pour assister à un exercice de
natation qui promettait d'être fort curieux.
L'esclave entra dans un massif de hauts tulipiers, comme ayant l'intention d'y suspendre les vêtements dont elle devait se débarrasser avant de se mettre à l'eau, et Mahia prit son luth pour chanter un pantoun.
Une heure s'écoula et aucun bruit ne se faisait entendre du côté du bassin.
Mahia était fort inquiète ; elle avait déjà chanté trois pantouns et ne voyait rien paraître à la surface des eaux.
Elle avait oublié de demander son nom à la jeune esclave, et ne sachant comment l'appeler, elle descendit du kiosque et la chercha partout. Elle ne la trouva pas.
A force de fouiller tous les recoins du taillis des arbustes riverains, elle vit flotter aux branches d'un jeune liquidambar une chevelure superbe qui. sans doute, ne paraissait pas appartenir au règne végétal. D'abord Mahia recula de peur devant cette espèce d'apparition ; puis elle fit quelques pas, et osa même toucher du bout des doigts ces longs cheveux qui avaient perdu leur tête natale. Enfin, après un long examen, elle reconnut, malgré une certaine variété dans la nuance, que ce trésor capillaire lui appartenait ; mais que l'art d'un coiffeur avait assujetti les racines de cette chevelure à un centre commun, en forme de calotte légère, ou. pour mieux dire, de réseau concave de la plus grande finesse.
Mahia voulut faire une épreuve à l'instant même ; elle ôta son turban et se coiffa de ses anciens cheveux, qui reprirent naturellement leur place, grâce à l'artifice du coiffeur inconnu, mais très-ingénieux.
La jeune femme se laissa emporter par le délire d'une
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joie folle; elle venail de rentrer dans toute sa beauté première, et quoique peu jalouse, elle s'estimail fort heureusede n'avoir plus de rivale chevelue à craindre, et plus d'association inquiétante dans l'amour de l'émir.
Le soir venu, elle parut devant l'émir, laissant flotter sous son turban les longs cheveux noirs qui l'avaienl fait tant aimer autrefois, et n'eut pas de peine à le persuader que la divinité du Gange qui lui avait ravi ses cheveux les lui avait rendus, et que la nouvelle esclave, dans un accès de désespoir, causé par ce prodige, s'était précipitée dans le fleuve saint, et ne reparaîtrait plus probablement au palais.
L'émir était crédule comme les amoureux orientaux et même occidentaux : il bénit la divinité du Gange, et promit de se contenter de l'unité dans son sérail.
Le marchand Koeb, enchanté de sa spéculation, qui était aussi une vengeance, récompensa l'esclave en lui donnant sa liberté.
Ainsi presque toutes les frivolités de la toilette ont été inventées par un défaut.
Une femme qui avait des mains laides a inventé les gants: une autre, par d'autres raisons, a inventé les fichus; une autre, pour corriger le tort de l'absence, a inventé d'autres artifices: une sultane chauve a inventé les turbans ; ce qui n'a jamais empêché, ce qui n" empêchera jamais de voir ces frivolités et ces inventions artificielles portées par des femmes auxquelles on peut dire comme à Zaïre, en turban :
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.
Deux nuits assyriennes.
Les écrivains graves, qui passent leur vie octogénaire à expliquer ce que leurs prédécesseurs n'ont pas écrit, affirment que la couronne royale a été inventée par Bélus. Bélus qui vivait 1993 ans avant l'ère chrétienne, aurait donc été le premier roi dont la tête se serait coiffée d' un cercle d'or, à pointes, comme signe de souveraineté.
La première fois que Bélus parut en public avec sa couronne, il vit éclore beaucoup de sourires facétieux sur les visages des Babyloniens. Le public de l'Euphrate trouva généralement que le bandeau sacré décorait beaucoup mieux un front royal. Un bandeau sacré, ainsi que 1* attestent les bas -reliefs antiques , était un ruban de pourpre noué derrière la tête, et comprimant les cheveux trop vagabonds des rois primitifs.
Bélus, en rentrant dans son palais, avec sa couronne, se mira dans le clair bassin dune fontaine, miroir de 1" époque, et se trouva très -bien, malgré les épigrammes de son peuple : i) renonça donc définitivement au bandeau sacré, dont parle encore toutes nos tragédies.
Selon l'usage des fils de rois de cette époque, ?sinus tua son père et, pour faire diversion à ce parricide, il fonda Ninive et épousa Sémiramis.
Selon V usage des reines de cette époque, Sémiramis tua son mari Xinus, et monta sur le trône des Babyloniens.
LE DIAMANT \l\ MIII.K F A 0 E T'I i 247
Son royaume comprenait la Alédie. ja llaclriane. l'Asie Mmrmv. la Syrie. L'Egypte, ri beaU0QUpd<e ,1. ■>,•,[.. |:,.
bylone murmura beaucoup en voyant monter un.- femine
sui- le trou.', car., lisait-. -II.-, le trône demande une grande
majesté de maintien, et jamais une ïenmie n'aura la majeMe d'un roi,
Ces bruits arrivèrent ;m\ oreilles (Je la grande Sémi-
rainis. »
Un jour elle convoqua L'élite de Babylone dans |,. grand temple de iv-lus. édifice qui couvrait mu- lieue de terraii dans sa longueur, Mille musiciens, échelonnés sur les rives de FEuphrate. jouaient des fanfares délicieuses, que ftossini a exhumées «l'une fouille pour las mettre dans sa divine Semi nouille.
La grande rejne desrendit de ses jardins suspendus, et vint passer devant son peuple, sous les colonnades infinies, qui remplaçaient les arbres absents, et donnaient une fraîcheur de marbre aux heures brûlantes du milieu du jour.
Sémiramis portait une robe de lin tissue à Tyr, et ( ï une souplesse merveilleuse ; mais toutes les grandes dames babyloniennes avaient des robes de la même manufacture, et si la reine n'avait eu que cet ornement, elle n'aurait produit aucune sensation. Heureusement, Sémiramis. en fouillant dans les antiques reliquaires de tamille, avait découvert la couronne que Bélus portait si gauchement, et elle la posa sur son front, pur et blanc comme un ovale de marbre de Paros. Prenez une tige de lis dans la plaine de Saron. et placez-la sur le casque de cuir d'un soldat numide: placez-la ensuite dans les boucles des cheveux noirs d'une vierge du Caucase, et vous
verrez tour à tour éclater le rire et l'admiration devant la même tige de lis. Ce ne sera pas la faute de la fteur. mais la faute du choix.
Une couronne d'or à pointes est un ornement ridicule sur la tête d'un roi; cela est si vrai que les rois l'ont reconnu eux-mêmes et qu'ils ne la portent plus. On ne trouve plus de monarques couronnés de cette façon que dans les vieux tableaux et dans le brelan carré des rois
de cartes.
En 1830.. Louis-Philippe portait sur sa tête un chapeau gris de douze francs, et même assez mal brossé.
Sémiramis obtint un succès immense d'admiration enthousiaste avec la même couronne qui avait excité tant d'hilarité autour du vénérable front de Bélus.
Lorsque cette magnifique reine parut sous le premier péristyle du temple, les fanfares de Rossini furent étouffées par les acclamations populaires.
— Par le soleil! par Mithra! s'écriait-on en babylonien, qu'elle est belle! qu'elle est grande! quelle est reine! Que cette couronne d'or lui sied bien! comme cette parure la met au-dessus de toutes les femmes ! comme les hommes sont petits et s'abaissent devant cette gracieuse majesté !
Alors un chœur, composé de toutes les voix, de tous les éloges, de tous les amours, s'éleva sous les colonnades de Bélus; ce fut comme l'expansion du délire voluptueux de tout un peuple. 11 n'y manqua, sans doute, que ces notes langoureuses qui s'exhalent de l'orchestre de Rossini lorsque le cor accompagne l'hymne d'amour entonné au pied du trône de Sémiramis. La reine superbe traversa tout le péristyle, malgré sa longueur, et,
11 DIAMANT \i \ Mil i r p ICETTES, "('i
I chaque pas. elle entendait éclater le même enthou- Biasme, elle rencontrait le même amour; Babylone brûlait pour une Beule femme, et les brises de l'Euphrate, le parfum des fleurs, le murmure des fontaines, semblaient plus doux encore sous les vertes arcades des jardins suspendus.
11 y avait là des rois venus du golfe Persique, des confins de l'Ethiopie* des profondeurs de T Afrique, el même des régions de l'Indus; ils étaienl tous humbles comme des esclaves devant la peine magnifique, et ils lui offraient sur sou passage, dans des corbeilles de géroflier, des trésors de myrrhe, d'aloès, denard,de cinnameet d'encens. Trois princes, parents de Ninus, avaient choisi exprès feette fête pour assassiner Sémiramis , toujours selon l'usage dé cette époque, où les souverains étaient assassinés dans une fête: eh bien! ce complot avorta. Les princes et leurs complices jetèrent leurs poignards dans l'Euphrate lorsqu'ils virent étincelerla couronne d'or sur le front de Sémiramis. Bien plus, on savait généralement dans Babylone que la reine avait assassiné son mari, et quoique cet accident de cour fût passé dans les mœurs, l'instinct moral des bons Babyloniens n'en était pas moins blessé; beaucoup même avaient manifesté hautement l'indignation causée par cet assassinat de tradition assyrienne.
Dès que Sémiramis parut, ces haines sourdes s'évaîouirent, cette indignation se calma; on ne voulait plus ■roire à un si grand crime en voyant une si grande majesté. La couronne projetait des ombres douces sur le front 1 le visage delà reine, et faisait ainsi disparaître les traies déposées par le crime et les remords.
950 MBS NIITS d'orient.
Alors commença le règne le plus glorieux dont l'his toire ait gardé le souvenir, règne de près d'un demi siècle, et tout consacré à la gloire de l'Orient. -Jamais la civilisation ne s'est élevée si haut chez un peuple, ainsi que r attestent encore aujourd'hui les plus beaux et le* plus considérables monuments des arts. Sémiramis fit admirablement bien deux choses également glorieuses surtout la seconde, la guerre et la paix.
Dans un empire composé de plusieurs empires, cettt grande reine ne comptait plus qu'un seul ennemi; fro tanti régi et poppli, parmi tant de vois et tant de peuples. comme dit le poëme italien de Sémiramis. un seul ennemi, c'est bien peu. Les rois et même les reines en om toujours eu davantage. Cet ennemi isolé se nommaii Osroës: il était grand-prétre de profession, croyait descendre du soleifen droite ligne, ce qui lui donnait beaucoup d'orgueil et justifiait ses projets ambitieux.
Sémiramis . toujours très-occupée à suspendre de* jardins, à soigner la tour de Babel, à construire des colonnades, n'accordait pas une grande attention au pontife Osroës, et le négligeait d'une manière insultante Osroës se vengea.
Il fit construire un coffre en bois de sycomore, et } renferma une fausse lettre, une fausse épée et un faiD bandeau sacré; puis il appela Ninias, fils de Sinus, et lu
dit :
— Voilà l'héritage de ton père.
Ninias lut la lettre paternelle qui lui disait :
i Mon enfant, ceins à ton front mon bandeau sacré.
prends mon épée et venge-moi de Sémiramis, c'est ell*
qui m'a donné la mort, »
M DIAMANT AUX MILLE FACETTES. ^i l
Et comme Ninias hésitait. Osroës s'habilla en spectre de Ninus el apparut dans la nuit à ce fils irrésolu, en lui disant d'une voix sépulcrale :
— Va, mou riiiani. j k >î - 1 i;i i ; î. - l& criminelle mère Sé-
niirainis.
Poussé à bout, Ninias obéit, ri Ninias devint roi, et ceignit le bandeau sacré.
La décadence commença. Trente mis, ceints du bandeau sacré. régnèrent après Sémiramis, depuis .Ninias jusqu'à Sardanapale, chaque successeur assassinant son prédécesseur pour ae conformer aux traditions.
Dans cette période historique, la civilisation et les arts s'éteignirent, la tour de Babel s'écroula par assises, les temples lurent démolis, et les jardins suspendus tombèrent dans l'Euphrate.
Sardanapale ayant été détrôné, en 759, par un grandprêtre de Babyloiie, nommé Bélésis, se tua, et le vaste empire de Sémiramis fut démembré .
La couronne d'or que portait Sémiramis était faite à l'image du soleil : c'était une sphère rayonnante; comme l'astre oriental, cette couronne avait fécondé les rives de l'Euphrate et versé la vie dans ces immenses régions; lorsqu'elle s'éclipsa, deux fléaux se montrèrent, la barbarie et la mort.
G'est ce que nous verrions sur mie plus large échelle si le soleil s'éteignait dans les cieux.
loi LES NUITS D'ORIENT.
Lîlia la Havanaise.
— Sage Kosrou, dit Zeb-Sing, voici encore une histoire qui vous réjouira. Je vous la dis telle que la écrite le voyageur français qui regarde avec moi le diamant de Beabib.
La Havane est peut-être l'île la plus charmante de toutes les mers connues; c'est une véritable corbeille de parfums oubliée sur l'onde par les nymphes océanides, et que Dieu a mise à l'ancre à perpétuité, comme un vaisseau qui renonce au métier de voyageur.
Il va en un coin de la Havane, un vallon nommé las Ginestas; c'est un endroit délicieux, ombragé par des magnolias et embaumé par des citronniers séculaires; la mer se découvre à l'extrémité, comme un immense miroir de saphir lumineux, où passent des voiles blanches que la brise des Àçores pousse au golfe Mexicain. La riche habitation de las Ginestas appartient à la famille Figueroa-d'Elbonza, qui a donné des gouverneurs à la Havane.
Le mariage de Lilia, jeune fille d'ime beauté merveilleuse, avec le comte d'Elbonza, fit grande rumeur à la Havane: il y eut vingt-deux jours de fêtes nuptiales, on dansa vingt-deux nuits. Les créoles sont comme les Indiens; eux seuls savent vivre; le plaisir les amuse, et ils ne savent pas mettre des bornes au plaisir; un bal d'une nuit les met à peine en mouvement, mais quand ils ont
commencé, ils ont horreur <!e la fin, et ils ne Unissent pas.
Lilia et son jeune mari auraient lait envie aux premiers époux du paradis terrestre, mômeavanl la fatale pomme. Les lunes de miel se succédaient pour eux, et promettaient de briller toujours sur leur horizon nuptial: rien de suave à l'oreille comme les paroles qui sortaient de la bouche du comte d'Elbonza, dans les heures ardentes du jour, lorsque la mer voisine envoyait ses brises du midi au vallon de las Ginestus, et que les larges éventails des magnolias versaient une fraîcheur parfumée sur les gazons de repos.
Un jour surtout, oh ! ce jour devait rester mémorable à jamais dans le front de Lilia ! La mer roulait des paillettes de soleil sur sa plaine de saphir; les aloës, les genêts d'or, les jasmins espagnols, les roses chinoises de l'hibiscus, les lavanteras aux clochettes d'argent composaient un seul parfum de toutes leurs essences mêlées, et les magnolias faisaient pleuvoir leurs fleurs d'ivoire, comme la neige du tropique, dans le vallon bienheureux.
La belle et jeune Lilia respirait ces parfums avec une sensualité de créole, et elle se croyait, dans sa foi ingénue, transportée vivante au paradis.
Son jeune époux lui disait :
— 0 ma bien-aimée, j'ai entendu dire qu'un jour mon aeuïl partit d'Espagne pour conquérir le royaume de l'or : il débarqua au port San-Yago ; il gagna la bataille d'Ottumba contre quatre-vingt mille Mexicains ; il prit la ville à la tête de six cents Espagnols, etde mille auxiliaires de Alacala ; jamais homme n'obtint donc une gloire plus grande, ne courba son front sous plus de lauriers... Eh bien!
adorée Lilia, si on m'offrait aujourd'hui la gloire de mon aïeul, je dirais : Que m'importe cette gloire vaine! Que m'importe la conquête d'un monde! Laissez-moi vivre aux pieds de Lilia, respirer ce qu'elle respire, aimer ce qu'elle aime, fouler le gazon qu'elle foule ! Laissez-moi ignorer tout ce que le monde renferme, excepté la beauté de Lilia !
Ajoutez à la tendresse de ces paroles, l'ineffable accent de l'amour, et les notes delà mélodieuse langue de Castille, et vous comprendrez peut-être l'extase qui pénétrait le cœur de la jeune femme du comte d'Elbonza.
Lilia eut alors un caprice charmant, fils d'une imagination du midi.
— Ce jour, ce beau jour, dit-elle, va s'envoler comme le plus vulgaire des jours, et tous nos efforts ne sauraient le retenir au moment où il se penche déjà vers le gouffre du passé; mais je garderai de ce jour tout ce qui peut se garder; un souvenir même matériel et sensible, une date embaumée qui parlera toujours à' mes sens; une émanation de cette heure divine que la brise emporte et que je veux recueillir pieusement.
Alors elle cueillit une tige de toutes les fieurs qui embaumaient le vallon de las Gïnestas, et elle les porta soigneusement à l'habitation de son beau-père, où le savant et illustre chimiste espagnol Padoas travaillait en ce moment à l'œuvre des merveilleuses essences de la flore des Antilles.
Padoas ne vit , dans ce caprice de jeune femme , qu'une occasion de faire briller son talent de parfumeur émérite et breveté. Il composa donc, à l'aide de son puissant alambic, un parfum nommé l'essence des vingt fleurs,
LE DIAMANT AUX MILLE FACETTES. £ •'» b*
parfum qui a. depuis, joui dfi tant de ?0gH6 ÙSW les
gynécées de Séville et de Cadix.
Lilia divisa L* essence produite en vingt cassolettes portatives* dont dix-neuf furenl bermétiquemenl fermées pour les besoins de I avenir.
Le souvenir de ce beau jour était ainsi renferme dans vingt reliquaires, mémorable date passée à l'état d'élixir.
I ai ce monde trop de bonheur est nuisible; il faut bien se garder de tomber dans cet excès fatai. Des êtres invisibles sont jaloux et se vengent.
Après ce triste et court préambule, il nous suffira de dire, pour 1" intelligence de cette histoire, que, deux ans après son mariage, le jeune comte d'Elbonza fut atteint du fléau qui désole souvent les grandes Antilles, et mourut presque subitement dans l'habitation de las Gi-
nestas.
Lilia ne versa pas, dans son désespoir, cette quantité de larmes qui amollissent les peines, coulent avec les douleurs et se tarissent le lendemain avec elles ; Lilia garda une sombre attitude de simulacre tumulaire; son œil resta sec comme celui du marbre ciselé sur un sépulcre. On devina tout de suite que cette veuve ne se consolerait jamais.
Les jours et les mois amenèrent fort peu de changement dans les habitudes de Lilia. Ce ne fut même qu'après deux années que la jeune veuve détacha dé sa parure le dernier signe de deuil, et qu'elle hasarda un sourire pour obliger sa famille qui le lui demandait.
Un jour, son beau-père lui dit :
Ma chère fille Lilia, toutes les douleurs doivent
avoir un terme; lorsque le désespoir ne tue pas, on doit
remercier Dieu qui nous a donné la grâce de vivre, et on
doit recommencer à vivre, selon les lois de la société.
— Il me semble, — dit Lilia en souriant, — que je suis tout à fait dans ces dispositions, et qu'en me résignant à vivre et sourire, je témoigne assez que je sais reconnaître les faveurs de la Providence.
— Ma fille, dit le beau-père, cela ne suffit pas : la société impose aux familles nobles des devoirs et des obligations
— Quels devoirs et quelles obligations? demanda
Lilia du ton d'une femme qui sait ce qu'elle a l'air d'ignorer, et qui est toute prête à répondre.
— Mais, ma chère fille, ceci n'a pas besoin d'être expliqué.
— Au contraire, expliquez toujours.
— Eh bien ! que répondriez- vous si un parti riche et avantageux se présentait à vous ?
— Je répondrais que je suis veuve.
— Alors vous accepteriez, ma fille?
— Non, mon cher père, je refuserais.
— Une veuve pourtant se remarie toujours quand elle est jeune, riche et consolée par deux ans de veuvage.
— Et moi, mon cher père, je suis une veuve qui ne se remarie pas.
— Vous ignorez sans doute le nom et le rang de celui qui vous demande en mariage.
— Mon père, je l'ignore effectivement, mais je refuserais le roi des Espagnes ou le gouverneur de la Havane ; ainsi vous voyez que le nom, le rang et la fortune ne me tentent pas.
— C'est mon neveu qui vous a connue, il y a trois
ans. et <|ui se dispose à quitter Madrid pour, vous épou-
BflT.
— Eh bien, mon cher père, dites ou écrivez à votre neveu de rester à Madrid s'il s'y trouve bien, à moins qu'il n'aime faire des voyages inutiles à bord d'un vaisseau .
— Vous réfléchirez, ma fille, — dit le beau-père en souriant.
— Voilà ce qui vous trompe, cher père, je ne réfléchirai pas. C'est tout réfléchi.
— El qui sait ! ma fille; dans un an, dans deux ans, trois ans, les idées changent; ne prenez point d'engagement avec l'avenir.
— Je suis sûre de moi ; j'attends l'avenir sans crainte; je serai veuve après dix ans. comme aujourd'hui, croyezle bien. J'ai de l'énergie dans mes résolutions, et je ne me corrigerai pas d'une vertu.
Le beau-père s'inclina comme un adversaire vaincu, mais en se retirant devant Lilia victorieuse, il emporta l'idée d'être plus heureux une autre fois.
À mesure que Lilia avançait dans son veuvage, les poursuivants augmentaient en nombre et en audace. Tous les jeunes gentilshommes de la Havane se mirent successivement sur les rangs ; le gouverneur même arriva le dernier, comme pour donner le dernier assaut à une citadelle imprenable. Le gouverneur fut traité comme le vulgaire des amoureux. Lilia n'écouta aucune proposition.
Cette force de résistance invincible. Lilia la puisait chaque jour dans un de ces récipients odorants qui lui rappelaient un jour d'éternel souvenir. Lorsque la mer
et incelait sous les caresses du voluptueux démon de midi : lorsque la neige des magnolias tombait sur l'herbe de las Ginestas, notre jeune veuve s'asseyait sur des coussins de verdure, et la puissance des parfums respires lui rendait les extases et les chastes délices de sa lune de miel ; quel est donc cet étrange mystère recelé dans les exhalaisons des fleurs ?
Comment se fait -il que l'imagination puisse franchir les abîmes du passé sur les ailes d'un parfum, et qu'elle fasse revivre ce cadavre, et qu'elle nous entoure au même moment de tout ce qui était alors pour nous, joie, bonheur, amour, mélodie, comme si nous revivions dans ce passé ?
Lilia emportait ainsi avec elle, pour ainsi dire, tout un bonheur éteint qu'elle rallumait à sa volonté, en respirant l'élixir des fleurs de las Ginestas. Elle ne quittait jamais l'écrin portatif qui renfermait le plus doux des trésors invisibles. Lorsque son acharné beau-père, toujours vaincu, et toujours relevé, apportait un nouveau nom de mari prétendant, la jeune femme ouvrait sa cassolette, et prenait tout de suite en horreur le prétendant, sans le connaître; car elle prêtait, en ce moment, l'oreille aux douces paroles de son mari qui lui parlait sous les arbres du vallon, dans l'enivrante atmosphère des fleurs. Quelle femme bien avisée, pensait Lilia. aurait consenti à sanilier ces pures extases, chaque jour renouvelées, aux prétentions d'un amoureux inconnu, qui jamais peutêtre ne se ferait aimer :}
Vraiment il y aurait de la folie à perdre cette continuelle Résurrection d'un passé délicieux pour gagner un avenir tout voilé d'incertitudes conjugales , et d'i-
LE îh\m\vi \r\ IIILLI ) \ v 2'.\'J
névttablee d si l'expérience ne trompe pas.
I a dombreui poursuivants éconduits n'étaient pas dangereux pour le repos de Lilia que sa famille protéi c ntre l s rancunes el les refus; niais le gouverneur de la Havane n'était pas homme à subir sans vengeance un si en» I auront.
C'était un véritable hidalgo de vieille souche, âgé de quarant<--M\ ans. trois fois veuf, toujours disposé à de nouvelles noces, et croyant honorer de ses faveurs les femmes qu'il épousait.
< gouverneur envoya son ultimatum aux parents de Lilia, et sa lettre se terminait ainsi :
« La jeune veuve d'ELbonza n'a aucune raison légitime de me refuser comme époux. Je descends des Pizarre ; je suis allié aux Saldanha ; je reçois un galion tous les ans ; j'ai douze portraits d'aïeux dans ma salle d'armes ; je suis d'âge vaillant ; je commande les forces de terre et de mer, et si je demandais l'infante en mariage, l'infante s'endormirait joyeuse dans l'Escurial. Cela dit, je prétends épouser le 24 juin, veille de Saint-Jean, la noble dame Lilia, veuve d'Elbonza.
La jeune femme hit le message, sourit, ouvrit son écrin de parfums, respira ses plus chers souvenirs, et fit cette réponse :
t Monseigneur,
» Le roi d'Aragon et de Castille, qui est le plus puissant roi du monde, puisque le soleil ne se couche jamais sur ses États, n'aurait jamais l'idée de forcer la plus
humble des bergères à l'épouser par décret royal. Vous êtes, sans doute, un haut et puissant seigneur, mais le roi d'Aragon et de Castille est au-dessus de vous, et ce qu'il n'oserait faire, vous ne le ferez pas. Lisez notre romancero, et vous verrez tous les désastres qui ravagèrent l'Espagne, lorsqu'un jeune roi voulut faire violence à la Cava. Cette insulte amena la chute du dernier roi des Goths. et l'horrible bataille du Guadaleté ou Guadalquivir.
» .Permettez -moi de rester dans ma sainte liberté de veuve, et priez Dieu qu'il vous garde des mauvais conseils .
» Lilia. »
Le gouverneur, naturellement porté à la colère comme tous les gouverneurs, déchira la lettre de Lilia, et se promena deux heures sous une allée de saules pleureurs, pour chercher une vengeance, seule consolation des hommes puissants, lorsqu'ils sont malheureux en amour.
Investi de pouvoirs absolus et extraordinaires, il rédigea un décret qui exilait à perpétuité de la Havane et autres possessions espagnoles, la • veuve Lilia d'Elbonza et toute sa famille. On domiait vingt- quatre heures aux exilés.
Le beau-père se mit aux genoux de sa belle-fille, qui le releva gracieusement en lui disant :
— Je pars ; voulez- vous me suivre? suivez-moi.
— Voilà, par saint Jacques d'Ottumba ! un singulier entêtement ! — s'écria le beau-père en secouant la poussière verte de ses genoux. Comment? vous préférez
Ll DIAMANT Ai\ MILLE FACETTES. 261
l'exila L'honneur d'être gouvernante de la Havane! cela ne se conçoit pas I
— le le conçois, moi : cela suffit, — dit firoidemenl
Lilia.
— Mais, ma chère tille, vous poussez trop loin l'amour pour les morts ! Si mon bien-aimë lils lui-même revenait au monde, un seul instant, il vous conseillerait d'épouser le gouverneur; et moi, qui suis le père de votre mari défunt, je crois le remplacer à cette heure, et en son nom. je vous ordonne de vous remarier.
— Ah ! l'ordre est plaisant, dit en riant Lilia : le père de mon mari me conseille une infidélité î
— Une infidélité ! Par la baie de Tous-les-Saints, mon berceau, je n'ai jamais entendu une expression aussi comique ! Quoi ! parlez-vous sérieusement, ma chère fille ?
— Très- sérieusement, mon cher beau-père.
— Quoi ! en épousant le gouverneur de la Havane, trois ans après la mort de votre mari, vous commettez une infidélité !
— Oui, une infidélité posthume.
— Bien ! Lilia ! le mot est adorable ! Laissez -moi rire.
— Riez.
— J'en rirai vingt ans.
— Et je vous redirai le même mot vingt ans.
— Une infidélité posthume !
— Mon beau-père, j'ai sur le veuvage des idées qui ne sont pas les vôtres .
— Ni celles de tout le monde, ma fille.
— Est-ce ma faute si tout le monde se trompe ?
— Oui, tout le monde se trompe, excepté vous, Lilia.
— Cher beau-père, voulez-vous parler raison, un seul instant ?
— Oui, il y a d'ailleurs assez longtemps que nous parlons folie.
— Connaissez-vous les secrets de la tombe?
— Vous appelez cela parler raison ?
— Oui, mon beau-père, répondez-moi.
— Eh bien ! non. je ne connais pas les secrets de la tombe, et vous ne les connaissez pas plus que moi, Lilia.
— Je le sais, cher beau-père, et voilà précisément ce qui me rend très-circonspecte dans les égards que je dois à mon mari mort. Sais-je si mon mari, dans une forme invisible, n*est pas toujours attaché sur mes pas ? Saisje si les morts, ou si les âmes quittent réellement ce bas monde, après le dernier soupir ? Sais-je si ceux qui nous ont aimés ne continuent pas de nous aimer encore, pendant toute notre vie. et si leurs yeux, que nous croyons éteints, ne sont pas continuellement ouverts sur nos plus secrètes actions ?
— Eh bien ! après, Lilia ?
— Après, demandez-vous ? Comment, cher beaupère, vous ne devinez pas le reste ! voulez-vous me faire dire quelque sottise ?
— Quelle sottise, Lilia ! Eh bien ! j'admets que votre mari, quoique mort, vous aime toujours, et vous suive pas à pas...
— Vous admettez cela, et vous voulez que je dojme à ce pauvre mort le tableau scandaleux... Oh ! mon cher beau-père, ne m'en faites pas dire davantage : j'en ai trop dit ; la rougeur me couvre le front.
— Lilia. vous êtes folle î
LE DIAMANT AUX Mil II FACETTES.
— Sait, mais je garde mes idées bui le retirage et je
pars pOUT L'exil, ;iy<'<' uns souvenirs pour toute pmvi-
Bion de foyag*.
— C'est ton dcrnior mot, Lilia?
— Oui.
En ce moment, des agents de la Saïnte-Hermandad entrèrent dans l'habitation, pour conduire a la marine la famille d'Elbonza, violemment soupçonnée de haute trahison contre le gouverneur de la Havane, et le représentant du roi des Espagnes.
— C'est une atroce calomnie ! s'écria le beau-père ; le roi n'a pas de serviteurs plus dévoués que nous.
Les agents avaient ordre de ne rien écouter, ce qui prévient les embarras d'une explication.
Lilia prit ses écrins de diamants et ses reliquaires de parfums, et s'achemina vers le port où le vaisseau de l'exil était en partance, ancre levée, voiles au vent, pilote au gouvernail. L'horizon maritime, couvert de nuages cuivrés, n'annonçait pas une bonne nuit aux matelots. On était dans la saison des ouragans des Antilles ; ces tempêtes qui déracinent les forêts, lancent les vaisseaux dans les savanes, et bouleversent les profondeurs de l'Océan.
— Dans une heure, nous allons avoir un fameux ouragan, dit le capitaine au beau-père qui montait l'échelle du pont avec Lilia.
— Eh bien ! alors, pourquoi partez-vous ? dit le beaupère en s 'arrêtant sur le dernier échelon.
— C'est l'ordre formel du gouverneur, dit le capitaine en s'inclinant.
— Que le diable emporte le gouverneur ! dit le beaupère.
Lilia tenait à deux mains l'écrin de ses souvenirs, et souriait à l'horizon, sans écouter le capitaine et son beaupère.
L'ouragan avançait : le cuivre des nuages s'était changé en plomb ; une odeur de bitume courait dans l'air et gênait toutes les respirations : il n'y avait point de vent, et les flammes se déroulaient horizontalement à la cime des mâts, et les cordages rendaient une harmonie de plaintes sourdes. La mer. pâle et morte, frissonnait par intervalles, comme si des cratères s'ouvraient au fond de ses abîmes, sans pouvoir soulever ses flots lourds comme des masses d'airain en fusion.
Le capitaine pâlissait à vue d'œil. et invoquait tous les saints du calendrier; les matelots ne juraient plus ; le pilote faisait de fréquents signes de croix ; les passagers s'enfermaient dans leurs cabines pour ne pas .voir l'ouragan, comme les autruches qui se couvrent la tête de leurs ailes pour ne pas voir le chasseur.
Lilia était toujours dans le paradis terrestre de ses souvenirs, et elle s'était assise sur un amas de toiles et de câbles roulés au pied du grand-mât.
Toute la famille d'Elbonza errait sur le pont comme une collection d'ombres élyséennes sur le rivage du Styx.
En ce moment un officier, attaché à la maison du gouverneur, monta l'échelle et demanda la veuve Lilia d'Elbonza. Le beau-père tressaillit de joie, et conduisit l'ambassadeur vers sa belle-fille, se doutant bien du message.
L'ouragan commençait: des gouttes d'eau, larges
comme des piastres d'Espagne, tombaient en se gonflant but la mer et annonçaient on déluge; des crevasses livides se dessinaient à l'horizon en Tenant des éclairs prodigieux, et des tonnerres sourds semblaient essayer
leurs forées à la voûte du ciel comme mi orchestre qui prélude avant l'explosion de ses instruments.
— Nous sommes perdus, murmurèrent en chœur les matelots, et le capitaine ne les rassura point.
— Madame, dit l'officier à Lilia, son Excellence le très-haut et très-puissant seigneur, gouverneur de la Havane, m'envoie vers vous, malgré ma profonde indignité, pour vous ramener à terre sur une bonne chaloupe et vous éviter les horreurs inévitables du pins terrible des ouragans.
— Oh! cet excellent gouverneur! — s'écria le beaupère au comble de la joie. — Allons, levez- vous, chère Lilia, et allons remercier ce digne gouverneur 1 Béni soit Dieu! nous sommes sauvés! Il était temps! Et le beau-père tendit la main à sa belle-fille qui ne tendit pas la sienne.
— Est-ce que Son Excellence, demanda Lilia, n'a rien ajouté déplus?
— Ah! il y a une chose que j'oubliais, Madame, dit l'officier, voici une feuille de papier au bas de laquelle votre belle main daignera apposer sa signature.
— C'est très-juste ! dit le beau-père, nous allons signer.
— Un moment! dit Lilia, je ne signe rien, sans lire: veuillez bien me communiquer cette feuille?
— La voici. Madame.
Lilia prit la feuille, la parcourut rapidement, sourit avec dédain et la jeta dans la mer.
— Voilà comment je signe une pareille promesse, ditelle. Portez cette réponse au gouverneur.
— Cette femme est possédée du démon ! s'écria le beau-père.
— Je regrette de n'avoir pas réussi, dit l'officier, et je me retire avec la pensée que j'ai pu vous sauver la vie, et que vous m'avez refusé votre salut.
En se tournant vers le capitaine, l'officier dit : Enlevez l'amarre et partez : et il descendit dans le canot, en laissant le beau-père immobile de désespoir auprès de Lilia. toujours calme comme Y espérance, même sur le seuil d'un tombeau.
Le vaisseau dérapa et gagna la haute mer, pour éviter au moins le danger des côtes et des écueils voisins des atterrages. L'ouragan éclata bientôt avec une telle violence qu'on croyait assister à la chute du ciel, et que le vaisseau avait disparu dans une trombe d'eau. Les matelots se couchèrent à plat ventre sur le pont, et confièrent à la Providence des manœuvres d'ailleurs inutiles. Le capitaine descendit dans sa chambre pour étudier la carte ; la famille d'Elbonza se rangea en espalier devant la dunette, et Lilia ne daignant pas faire à l'ouragan l'honneur de le regarder, se mit encore a revivre dans son passé.
La Providence, seul capitaine en ces sortes de cas, dirigea le vaisseau avec une bonté maternelle, et le soutint à la cime de toutes les vagues qui se levaient pour l'engloutir.
Quelquefois les tempêtes ont cela de bon, qu'elles font avancer un vaisseau avec une rapidité qu'une bonne brise ne donne pas. L'ouragan prit dans ses ailes la coquille de bois, et l'emporta, en lui faisant filer quinze
LE DIAMANT Ai'x MILLE FACETTES. 2R7
lieues à l'heure, vers des parages lointains el peu connus iphes. Le lendemain, aux premières Lueurs de l'aube, la mer n'était plus soulevée que par une tempête ordinaire, celle que tout marin rencontres chaque traversée, et qui le met toujours à deux doigts de sa perte, comme disent les graves historiens.
Le capitaine espagnol, qui devait bob grade à la protection, se trouvai! fort à l'aise au milieu d'un ouragan irrégulier qui déroutait les plus hautes connaissances nautiques.
Lorsqu'un ouragan conduit un navire , tout capitaine est excellent; mais on peut se diriger dans une tempête, et L'équipage fort inquiet voyait dans son chef une hésitation qui ne rassurait personne. La pâle clarté <1" l'aurore montra un voisinage «le terre fort dangereux, qu'un mousse reconnut pour être la presqu'île d'Yucatan. L<- capitaine remercia le mous chercha ce nom sur la carte, et dans un dictionnaire de géographie; on y lisait ceci: — Parage jusqu'à pressent Inhabité par les Européens. Yucatan abonde en bois de eampèche, chênes équinoxiaux, cocotiers, et anthropophages.
La violence du courant et de la tempête entraînait le vaisseau vers ce parage, si mal noté dans le dictionnaire de géographie. Le capitaine ordonna des manœuvres et lit prendre des ris, d'après le conseil du mousse, mais malgré les m, il rotait encore aux mâts assez de toiles pour seconder l'action malfaisante du vent. La terre était là tout proche, si on peut appeler terre une formidable insurrection de rochers noirs, anguleux et isolés, qui semblaient attirer un pauvre vaisseau
268 ï.FS nuits d'orient.
comme des blocs magnétiques, et le briser comme une cloche de cristal.
— Tout le monde sur le pontf cria le capitaine, à l'aide d'un porte-voix enroué..
L'équipage et les passagers n'avaient pas attendu cet ordre, ils encombraient le pont, et regardaient les roches ennemies, tout empanachées de l'écume des vagues de l'Océan.
Les matelots exécutaient toutes sortes de manœuvres pour rendre le naufrage le plus doux possible: il s'agissait surtout de doubler ce cap de granit , qui a brisé tant de vaisseaux depuis Christophe Colomb, et qui probablement en brisera bien davantage encore, à moins qu'une compagnie anglaise ne se forme pour ensevelir ces rochers à vingt brasses sous les eaux. Tel est le vœu des sages navigateurs !
Le beau-père d'Elbonza regardait sa belle-lîlle de l'air d'un homme qui a épuisé le répertoire de ses récriminations lamentables, et qui se contente d'accuser avec les yeux irrités une folle femme . première cause de tant de malheurs.
Lilia n'exprimait pas un seul regret sur sa igure; debout et appuyée à tribord . contre un bastingage, elle se couait en riant sa chevelure dévastée, toutes les fois que l'écume des vagues retombait en pluie sur son front charmant. Ce jeu paraissait même lui plaire beaucoup, et lorsque la vague se laissait trop attendre, elle faisait un geste d'impatience et semblait accuser l'Océan d'être inexact au rendez-vous donné.
Le beau-père ne put se contraindre plus longtemps, il vint se placer, à tâtons, devant sa belle-fille, et, avec l'accent de l'ironie la mieux acérée, il lui dit :
LE MAMANT MX MILLE FACETTKS. 269
— âoœpteriez-vous le trône delà Havane, en ce moment, si on vous L'offrait ?
— En ce moment. — répondit Lilia, — je Le refuserais deux lois.
Une vague énorme couvrit les deux interlocuteurs et ruissela comme un fleuve de neige sur le pont. Lilia, un mutant ensevelie, reparut, belle comme Venus Aphrodite, et ramenant sur son sein ses cheveux divisés en deux, guirlandes d'ébène, tissues par le caprice de la mer.
Un naufrage était pourtant inévitable, même pour le capitaine le plus expérimenté. Le pilote manœuvrait d'instinct, et assez habilement pour doubler ce terrible cap des Roches, et faire échouer le vaisseau sur un banc de sable, dans un petit golfe voisin; la Providence lui permit de réussir; au moment où la proue du navire touchait le formidable écueil. un coup de gouvernail. donné dans une éclaircie de calme, fit effleurer la roche et précipita le vaisseau sur un banc de sable abrité, par les montagnes, contre le vent de la haute mer.
La secousse fut si violente que le navire s'entr'ouvrii sur sa quille ; le capitaine cria :
— Les canots à la mer t
Aussitôt le comble de 1" effroi donna du courage au beau-père d'Elbonza; il saisit sa belle-fille avec ses bras vigoureux, et l'entraîna par une brèche ouverte dans une chaloupe à flot; le reste de la famille d'Elbonza fut oublié dans ce sauvetage, et emporté, sans doute, vers d'autres régions. Un heureux coup de vent coupa l'amarre de la chaloupe, et emporta d'Elbonza et sa belle fille vers un rivage où les arbres et le soleil riaient, comme s'il n'y avait pas eu la moindre tempête sur l'Océan.
270 LES NUITS l> ORIENT.
L'égoïsme brille de tout son éclat dans les grandes calamités; le beau-père et Lilia oublièrent tous leurs compagnons pour ne songer qu'à eux. En sûreté sous les beaux arbres du rivage, ils ne songèrent plus à regarder ce qui se passait sur la mer ; leurs yeux se tournèrent vers la foret vierge et hospitalière qui les recevait, et, déjà très-occupés de leur avenir, ils ne prirent aucun intérêt des autres: ce qui, du reste, en pareille circonstance, est très -naturel et fort humain, quoique inhumain au premier abord.
Les iorêts vierges sont toujours suspectes à cause de leur virginité : on aime à les voir peintes sur une toile, mais leur réalité matérielle rassure peu le naufragé ou le voyageur. D'Elbonza hasarda quelques pas dans la forêt du rivage et donna des signes d'inquiétude; Lilia, toujours inébranlable dans sa fermeté, prenait un plaisir infini à voir des vols d'aras multicolores et des perruches vertes s'élever par-dessus la cime des arbres, à mesure que des pas humains violaient les mystères de ce bois.
— Il n" est pas très-prudent, — dit à voix basse d?Elbonza, — de s'aventurer ainsi dans cette forêt; il y a ou des hommes ou des animaux; c'est-à-dire des ennemis, toujours. 3Ion Dieu, mon Dieu! prenez pitié de nous! après nous avoir sauvés de la mer, sauvez-nous de la terre.
L'homme est vraiment un être bien étrange ! il fait des sottises toute sa vie, et lorsqu'il se trouve dans un cas périlleux, il veut mettre le ciel dans l'obligation de le secourir. Etrange prétention, mais souvent couronnée de succès I II est vrai qu'en ce moment d'Elbonza était victime, malgré lui. d'un naufrage, et Lilia victime de son héroïsme, par sa volonté.
LE DIAMANT àUX MILLE FA01 n -~l
Lilia se fixa au bras de son beau-père, oomme s'il se lût agi d'une promenade an Prado, et lui «lit :
— Gel endroit est charmant, n'estoe pas? il me rappelle ce beau vallon de Ginestas, voisin de la mer.
— Le moment est bien choisi, dit le beau-père, pour foire des comparaisons! Eh bien! ma chère fille, il me rappelle a moi, l'ile de Robinsen Grusoé, « i cela me tait frémir.
— Pourquoi frémisset-vous ainsi, cher beau-père ; ne peut-on pas vivre ici comme ailleurs0 le climat est suit, rfce, l'air esl délicieux à respirer sous ces arbres, il y a tout ce qu'on peut désirer pour vivre: les eaux douo s el les fruits doux, que tant-il de plus?
— Il faut, tout 1»- reste, déplus! ma fille; et lorsqu'on a été habitué comme moi à vivre dans une habitation, au milieu du luxe, on ne peut plus vivre dans un bois, comme un orang-outang.
— Mon cher beau-père, dit Lilia, vous êtes un de ces hommes qui se plaignent toujours, et ne sont jamais contents de leur sort t
— Je vous trouve vraiment plaisante. Madame, de me faire des reproches ! et vous prenez bien votre temps pour me censurer 1 vous, qui êtes la cause obstinée de tous mes malheurs !
— Eh! cher beau-père, vous vous obstinez ai redire toujours la même chose !
— Ma foi! c'est fort naturel. Madame; à chaque pas que je fais, je m'enfonce davantage dans un abîme, par votre faute, et vous voulez m' interdire la plainte! Là, voyons, soyez sincère, si on venait, à présent, vous offrir, avec un bon vaisseau neuf, et par une bonne brise.
l'honneur d'épouser le gouverneur de la Havane, j'espère, il me semble, que vous accepteriez?
— Non, mon cher beau-père, je refuserais plus que jamais.
— Quoi ! à la veille d'être dévorée par un tigre ou par un cannibale*?
— Mais oui, cher beau-père; on est dévorée un instant, mais on est mariée toute sa vie à un gouverneur!
— Mais quelle rage avez-vous donc d'être veuve?
— Je suis fidèle à la mémoire de mon mari, votre fils; et si son ombre vous écoute, elle doit s'indigner de votre conduite indigne d'un Castillan.
Le beau-père, qui répondait toujours, s'arrêta brusquement, et prêta l'oreille à des bruits qui sortaient du bois.
— Entendez-vous quelque chose comme moi ? demanda-t-il à voix basse.
— Oui, j'entends un murmure confus de voix. Ce sont des hommes.
— Si ce sont des hommes, dit le beau-père, nous sommes perdus: j'espère que ce sont des tigres.
— Eh ! les tigres ne causent pas entre eux dans les bois; ils rugissent, et j'entends causer.
— Ma chère fille, ceux qui causent dans une forêt vierge sont plus dangereux que ceux qui rugissent.
— Ah ! dit tranquillement la jeune fille. — ce sont des hommes, je viens de les apercevoir.
— Arrêtons -nous, — dit le beau-père d'une voix tremblante, — et cherchons un abri pour nous dérober à leurs regards... Mon Dieu! ma chère Lilia, quelle idée avez-vous «eue en refusant d'épouser le gouverneur!
— Mais ce sera donc votre refrain étemel, cher fcx au-
père?
— Oui... étemel tant que je vivrai... e1 je crois que ce ne sera pas long... J'ai aperçu d'horribles formes couvertes de plumes d'aras... Là bas... dans une éclaircie... l'écho, dans ces solitudes, amène les voix de trèsloin... Ce sont des sauvages... c'est une tribu qui a vu, du haut de quelque éminence, QOtre naufrage, et qui vient, selon les mœurs atroces de ces pays, dépouiller et dévorer les naufragés.
— Oui, dit Lilia avec calme, j'ai lu les détails de ces mœurs dans le voyage de Couture.
— Lequel Couture fut dévoré.
— Non , mon beau-père , c'est lui qui dévora son nègre.
— Je sais que l'un des deux fut dévoré. — Au reste, le moment est mal choisi pour vérifier l'exactitude delà citation... Oh! que nous serions heureux à la Havane, au palais du gouverneur ! j'espère maintenant ma chère fille, que vous êtes revenue de votre entêtement de fidélité conjugale, en présence de la tribu de cannibales qui marche vers nous ?
— Non, mon cher beau-père.
C'est trop fort! — Venez, Lilia... marchez doucement. — J'aperçois à notre gauche une grotte de lianes où nous pourrons nous mettre à couvert et laisser passer la tribu.
— C'est inutile, cher beau-père; il n'est plus temps; ces hommes nous ont vus; n'ayons pas l'air de les fuir, ce serait les insulter. Allons au-devant d'eux, comme on marche à des amis.
— Ma chère tille, — dit d'Elbonza en fléchissant sur ses pieds, — nous n'avons plus un quart d'heure à vivre. Avant midi nous serons mangés. Je les reconnais bien maintenant, ce sont des Peaux-Rouges... Cette folle ! elle pourrait être à présent la femme du gouverneur de...
— Eh! mon cher beau-père, interrompit brusquement Lilia, j'aimerais mieux vous voir dévorer tout à l'heure, que de vous entendre redire encore une fois cette phrase.
— Ma chère fille Lilia, il n'y a que cette phrase qui m'apporte quelque soulagement dans mon malheur.
— Eh bien ! pensez-la et ne la dites plus.
— Oui, ma fille, mais si devant ces Peaux-Rouges on vous proposait de vous marier tout de suite au gouv...
— Encore !
— Ce n'est pas la même phrase, Lilia, remarquez bien.
— Toujours la même, car elle m'ennuie comme l'autre... Eh bien ! voulez-vous le savoir? même en ce moment, je refuserais.
— Devant ces Peaux-Rouges?
— La couleur n'y fait rien, oui. Êtes-vous content? Un espace très -court les séparait en ce moment de la
tribu sauvage, habitante de cette forêt. C'était une tribu alors très-célèbre, et aujourd'hui anéantie par les pionniers de la civilisation. Le roi se nommait Kiou-Tavaï; il portait une coiffure très-haute, hérissée de plumes d'aras; un carquois jouait sur son épaule gauche, et il balançait gracieusement un arc dans ses mains.
I ! I \ M \ P I IUX M I I I I I \( I I I I s.
Derrière I*' roi marchaienl les princes de la famille, tous moins hautement coi fies, puis les courtisans et les chefs de la célèbre tribu de Uquidambar. en tout vingtcinq 5. horriblement tatoués sur leurs épidémies rougeâtres. et montrant des rangées de dents d'une Mancheur éblouissante, comme toutes les races carnivores restées dans l'état nature).
Le beau-ji<Mv d'Elbonza joignit les mains, inclina -.1 tête sur L'épaule droite, ci prit un air plein de bonté. pour le communiquer aux sauvages. Lilia regardait la tribu avec une curiosité tranquille, et ne regrettait nullement le trône de la Havane.
Les femmes seules sont capables de n'éprouver sincèrement aucun regret d'une forte résolution qu'elles ont. prise, même quand cette résolution les conduit aux plus formidables extrémités. Les hommes, en pareil cas, affirment quelquefois qu'ils n'éprouvent aucun regret, mais ils ne sont pas sincères comme les femmes; ils mentent et font les fanfarons.
Kiou-Tavaï fit signe d'arrêter les deux étrangers, et, pour leur imposerai prit un maintien superbe et s'appuya de la main droite sur son carquois.
La beauté de Lilia parut exciter une vive imprt chez le roi de la tribu; il lui lit plusieurs signes ti clairs et dignes d'un chorégraphe, pour lui demanda les autres naufragés étaient restés sur le rivage. Lilia comprit cette langue à la première leçon, et répondit avec une lucidité merveilleuse. Le roi se tourna vers ses courtisans et leur témoigna toute la satisfaction qu'il éprouvait en voyant la beauté de Lilia, et son intelligente pantomime.
Le prince royal murmura aussitôt quelques paroles qui probablement signifiaient ceci :
— Puisqu'il n'y a pas d'autres naufragés sur le rivage, rentrons dans nos palais.
Le roi sourit avec une sorte de bonté sauvage, et, relevant son arc, comme un sceptre, il désigna du bout le centre de la forêt. D'Elbonza et sa belle-fille, placés au milieu des chefs de l'armée, se mirent en marche pour aller à leur mystérieux destin.
Par moments, le beau-père lançait à Lilia un regard oblique, qui signifiait très -clairement ceci :
— Eh bien! ma fille, ne regrettez -vous point, etc.. Et Lilia, haussant gracieusement les épaules, avait
l'air de répondre : Je ne regrette rien.
Alors d' Elbonza regardait le ciel en poussant un soupir ; ce qui signifiait : Voilà un inconcevable entêtement t
Le roi et les princes paraissaient, dans leur route, s'occuper fort peu des prisonniers ; ils échangeaient des phrases brèves, en désignant du doigt un site, un arbre, un ruisseau, une fleur. Le beau-père s'imaginait à chaque instant que le roi à jeun cherchait un endroit favorable à quelque affreux repas d'occasion.
Lilia, ravie de la beauté du site, avait ouvert un de ses écrins de souvenirs et respirait la vie avec délice, pour recueillir ses dernières extases, avant d'être livrée à la mort.
On chemina une heure à travers les broussailles fleuries, lianes flottantes, ruisseaux d'eau vive, et on arriva dans un carrefour sombre, où s'élevaient une centaine de huttes. C'était la capitale du royaume. Les naturels de la tribu sortirent pour voir les prisonniers, et ils témoi-
Ll DIAMANT AUX MILLE FACETTES. 211
gnèrent une très-grande joie comme des convives affamés qui voient arriver les plats d'un festin.
Les femmes «lu roi et les princesses arrivèrent ensuite. et se mirent à examiner Lilia avec une attention minutieuse. Ensuite elles eurent l'air de se concerter pour établir une opinion sur la jeune Européenne. Le résultat ue fut pas favorable; toutes les femmes des I Vaux-Rouges décidèrent à l'unanimité que Lilia était horriblement laide et que son arrivée ne pouvait exciter aucune jalousie dans le sérail du roi et des princes.
Cet avis n'était probablement pas celui du roi Kiou- Tavaï ; il déposa sa coiffure, son arc et son carquois, et, s'avançant vers Lilia, il lui demanda si son compagnon était son mari. Lilia comprit tout de suite et elle répondit :
— Mon mari est mort.
Lilia crut devoir dire la vérité, même à un roi sauvage.
La réponse de Lilia parut faire beaucoup déplaisir au roi ; il sourit, et dans une pantomime encore plus expressive, il dit à la jeune veuve qu'il voulait l'épouser.
Le beau-père, qui assistait à cet entretien mime, bondit involontairement, et son regard exprima la fameuse phrase interdite, et qui était plus que jamais de circonstance. Lilia ne s'attendait point à cette subite proposition matrimoniale, qui, du reste, est dans les mœurs des rois anthropophages et absolus ; elle fit un léger mouvement nerveux, comme la gazelle qui vient de flairer, à l'abreu* voir, la trace d'un lion; mais, ce premier frisson passé, elle se garda bien de témoigner la moindre surprise, et le roi ayant refait sa pantomime, croyant ne pas avoir
été compris, Lilia baissa modestement les yeux, comme une jeune fille qui écoute pour la première fois parler de mariage à la grille du couvent.
Le roi . plein de fatuité comme tous les hommes sauvages, interpréta en sa faveur le silence modeste de Lilia, et, se tournant vers ses gardes, il donna un ordre bref en désignant la principale hutte, qui était le palais royal.
Les femmes du roi avaient tout entendu, quoique placées à grande distance de l'entretien, et elles échangèrent entre elles des paroles qui, à coup sûr, ne composaient pas l'éloge du bon goût du roi.
Les gardes conduisirent Lilia au palais royal avec les honneurs dus à son rang. D'Elbonza fit au hasard quelques pas pour suivre sa belle -fille, mais d'autres gardes le conduisirent dans une hutte qui servait de prison, dans les guerres que la tribu du Liquidambar soutenait contre la tribu du Serpent.
Le harem du roi était dans une position charmante qui rappelle, dans des proportions très-subalternes, la pointe du sérail à Constantinople. Ce harem peut contenir cinq ou six femmes et autant de nattes ; il est construit sur une pointe de rocher au bord d'une petite rivière qui prend sa source dans l'intérieur de la presqu'île, et descend à la mer dans le voisinage de Thérésinas. établissement espagnol de peu d'importance, fondé par tes l»aleiniers.
La sultane favorite reçut Lilia dans la hutte du harem, et on peut même dire qu'elle la reçut fort mal; cela se conçoit. La sultane était une fort laide personne, d'un âge mûr, et qui secouait un peu trop d'amieaux de lai-
m m \ m \ \ i M \ m 1 1 i i FACETTES. '7''
ton ;i sea narines et I ses oreilles. Toutefois le monarque fermai! les yeui but ces défauts oaturels et ne tes ouvrait que sur les qualités absentes. La sultane avait d'ailleurs un talent cité dans 1rs gynécées de la tribu : aucune reine, aucune princesse, aucune grande dame ne confectionnai! mieux qu'elle des bottines de chasse avec des aiguilles d'arêtes, <lu (il du cotonnier et des peaui de chamois.
La sultane exerçait une grande domination sur l'esprit de son royal époux : elle avait môme réussi à faire chasser du harem deux jeunes rivales qui avaient donné l>i«'n des tourments à sa jalousie ; lorsqu'elle vit arriver cette Européenne blanche, son sang bouillonna dans ses veines, et elle comprit tous les dangers de sa position : Lilia lui apparut dans toute sa beauté redoutable.
Ame de ce monde, esprit de tous les êtres, lièvre de la jalousie, tu agites toutes les zones, tu parles toutes les langues, tous les cris, tous les rugissements ; tu agites l'oiseau sur la feuille, le lion dans son antre, le sauvage dans sa hutte, le poisson stupide au fond des mers !
En voyant entrer Lilia, la sultane fit une pantomime qui signifiait :
— Que venez-vous faire ici ?
Lilia répondit que le roi avait daigné jeter sur elle un regard de bonté, mais qu'elle espérait bien que tout se bornerait là.
— Vous ne connaissez pas le roi, — dit la sultane de l'air d'une femme qui le connaissait.
— Je me soucie fort peu de le connaître, répondit Lilia.
La sultane regarda fixement la veuve espagnole pour
bien entrer dans le sens de sa pensée ; elle comprenait difficilement qu'une femme se souciât peu de l'amour d'un roi aussi puissant que Riou-Tavaï.
— Vous êtes donc désolée d'être entrée ici ? demanda la sultane , toujours en pantomime expressive comme une langue.
— Je crois bien que j'en suis désolée ! répondit Lilia.
— Alors vous n'aimez pas le roi ? — demanda la sultane d'un air naïf.
— Non, — répondit Lilia, en riant aux éclats, malgré l'horreur de sa situation.
La sultane témoigna une extrême surprise, et croisa les bras sur les tatouages de sa poitrine.
— Comprenez -moi bien, dit Lilia, en prenant une main de la sultane pour la serrer avec énergie. — Je l'aime si peu, votre roi, que je suis décidée à me briser la tête contre un arbre, ou à me noyer dans cette rivière , si votre roi veut m' épouser malgré moi.
La sultane fit un sourire d'incrédulité.
— Voilà, pensa- t-elle, une femme blanche bien rusée; mais je ne serai pas sa dupe. Est-il possible de supposer qu'une femme est décidée à se tuer, parce que Riou-Tavaï, le plus puissant des rois connus, daigne l'admettre dans son harem.
— A quel moment du jour vient-il ici, le roi? demanda l'Espagnole d'un air indifférent.
— Au coucher du soleil, — répondit la sultane, en montrant avec son doigt le soleil, en ce moment au zénith, et en étendant sa main vers l'horizon du couchant.
— Et que fait-il en ce moment, le roi ? demanda encore l'Espagnole.
LE DIAMANT Al'X HILLS FACETTES. 2ft 1
— 11 s'exerce à L'arc, il chasse, il dort . il reçoit les ambassadeurs des rois voisins, il adore les kianitous, il joue aux trois sauts avec ses courtisans.
La sultane décrivait toutes ces choses avec la plus grande Lucidité : un sourire de Lilia témoignait toujours que chaque geste avait été compris.
Lilia poussa un soupir plein de tristesse, phrase partout comprise, et regarda mélancoliquement le soleil.
Quand leur jalousie s'endort, les femmes sont bonnes dans tous les pays. La sultane écouta ce soupir de Lilia, et vit son regard : au tond de ces deux choses éclatait un désespoir trop évident. Toutes les pensées du cœur n'ont pas besoin de la traduction d'une langue; elles se laissent lire sur le visage et dans les yeux.
La femme sauvage prit la main de Lilia. et murmura quelques syllabes que leur douceur et leur sexe rendaient intelligibles à l'oreille étrangère. Lilia répondit de la même façon : cette l'ois la pantomime avait été supprimée, et pourtant les désinences harmonieuses de la langue indienne et de la langue castillane, ainsi croisées entre deux lèvres de femmes, remplacèrent l'entretien amicalement formulé. On se comprit des deux parts. Tristesse d'un coté, consolation de l'autre; Rossini a écrit le même duo entre Arsace et Sémiramis. et que de femmes l'avaient chanté avant lui !
Le soleil, qui est sans pitié pour les douleurs du jour, et qui est toujours obligé de descendre sur l'horizon du couchant, pour laisser aux étoiles le soin d'éclairer les douleurs de la nuit, l'impassible soleil déclinait avec une rapidité sensible, et augmentait les angoisses de Lilia.
La femme sauvage, émue aux larmes , frappa son
282 LES NUITS DORIENT.
iront co mine pour annoncer l'explosion d'une bonne idée , et elle regarda joyeusement la rivière qui coulait devant la hutte du harem. Lilia prit les deux mains de la femme sauvage, tout son visage, contracté par une curiosité fébrile, demanda l'explication d'une pensée, qui déjà ressemblait à une idée de salut.
La femme sauvage mit un doigt sur la bouche de Lilia, et lui montrant une natte déroulée dans l'alcôve royale , elle lui fit signe de s'asseoir et de l'attendre quelques instants. Ensuite elle sortit, un rayon de joie au front. Lilia conçut un faible espoir.
Quand la pauvre sultane reparut, son visage apportait quelque chose de plus que l'espoir. Elle prit Lilia par la main et la conduisit derrière le harem, dans un massif de liquidambars, dont les racines s'étendaient sur la petite rivière, et retenaient quelques pirogues par des amarres de bambous.
Dans une de ces pirogues, il y avait un vieux nègre qui paraissait attendre pour obéir religieusement à un ordre souverain. La femme sauvage embrassa l'Espagnole, lui montra le ciel où se tournent tous les êtres, et, après l'avoir rassurée par les gestes les plus expressifs, elle lui dit de se confier sans crainte à ce nègre, et d'aller où il la conduirait .
Lilia bondit de joie, comme la gazelle qui a découvert une fontaine, et rendant sa vive caresse à la femme sauvage, elle prit dans les secrets de sa toilette deux boucles de diamants qui bouleversèrent de bonheur la pauvre sultane, et. sautant lestement sur la pirogue, elle brisa ellemême l'amarre, et le courant de la rivière emporta la voyageuse et le rameur, avec cette rapidité qu'ont inven-
il DIAMANT A i \ IILLE KAC RTT F S. 283
i<v. dans L'Inde, les courriers nageurs, Strimming-Gor?
La flèche du sauvage s'est pu plut agile que 6a pirogue lancée à l'eau. Lilia était déjà bien loin de son péril au l >< »iit d'une heure : elle s'épanouissait de joie, en songeanl ;m miracle de sa délivrance, lorsqu'à son tour elle se frappa le front el poussa un cri de douleur. Hélas ! il y a des occasions pu l'égoïsroe est permis, et où la pureté personnelle fait tout oublier, môme un parant, un ami 1 Lilia se souvenait un peu trop tard de situ beau-père d'Elbonza, égoîstement délaissé dans la tribu des cannibales I Que pouvait-elle faire ? remonter la rivière? chose impossible; ces sortes de rivières ne se remontent pas; aborder dans quelque anse, et faire vingt milles à pied dans d<s forêts vierges pour délivrer son beau-père? chose plus impossible encore. Il ue restait à Lilia d'autre ressource que celle de s'incliner devant la fatalité : i Ile s'inclina donc et recommanda son beau-père à la sollicitude du ciel.
Le soir, un peu avant le coucher du soleil, la pirogue s'arrêtait devant un quai de bois palissade, au village indigent de Thérésinas, et même à la porte d'une mesquine posada baleinière, à l'enseigne du Harpon d'Or.
Lilia retint le rameur nègre à son service, et elle l'acheta librement à lui-même, comme esclave, au prix de cinq cents piastres, garanties par deux bagues de diamants.
On quitte facilement un port de mer, quand on a de l'argent ou des pierreries. Le lendemain même , un vaisseau était en partance pour la Havane. Lilia regarda ce départ comme im conseil de la Providence, et, toute dé-
28i les nuits d'orient.
vouée à une idée nouvelle, inspirée par de sages'réfïexions, elle retint deux places à bord du baleinier, et charma sa traversée en respirant le bonheur dans l'écrin de ses souvenirs.
La pensée de Lilia était honorable et belle, digne d'une Espagnole, ou, pour mieux dire, d'une femme de tous les pays.
Ed rade de la Havane, et placée sous la protection d'un pavillon portugais, Lilia écrivit au gouverneur la lettre suivante :
« Excellence.
» Le voyage et le malheur m'ont ouvert les yeux.
» J'étais trop peu avancée dans mon veuvage pour accepter même le cœur et la main d'un seigneur puissant comme vous ; aujourd'hui je ne regrette pas ma première détermination, mais je la change, ou. en d'autres termes, je la modifie dans l'intérêt de notre bonheur mutuel.
» J'ai fait un vœu à Notre-Dame de la Havane, et vous êtes trop bon chrétien pour vouloir que je me délivre d'un vœu. J'ai juré de ne me remarier que dans sept ans et sept quarantaines, après la mort de mon mari. J'ai quatre ans de veuvage à subir encore, et. ce délai expiré, j'obéis aux ordres de la Providence qui veut que je contribue au bonheur des Havanais, en m'asseyant à votre droite dans le palais du gouvernement .
» Si ces propositions sont à votre convenance, veuillez bien m'en instruire, j'attends votre réponse à bord de Y Étoile polaire, en rade pour deux jours.
» Lilia. »
Ll DIAMANT 4DX MILLE FACETTES. 285
« l\ S. J'avais oublié de dire à Votre Excellence que je mets une condition à notre mariage. .Mon beau père, le seigneur d'Elbonza, est en captivité dans la tribu du Liquidambar, chez les Peaux-Rouges, vers les atterrages d'Yucatan : j'espère que vous enverrez un vaisseau et quelques soldats pour délivrer un Qoble Espagnol qui n'a pas mérité son sort. M;i main est ù ce prix. »
Quelques heures après Lilia reçut pour toute réponse le billet suivant :
i Madame,
» Depuis votre départ, je me suis marié. 11 vous est permis de rentrer dans l'île.
» H. S., gouverneur de la Havane. »
Ce billet donna, en même temps, une grande joie et une violente douleur à l'âme de la jeune et trop fidèle veuve. Elle avait accompli . et elle voyait aussi s'échapper la seule occasion de sauver son beau-père de la dent des cannibales , s'il vivait encore.
A force de vouloir sauver son beau-père à tout prix, elle trouva un autre moyen qui ne brisait pas ses liens sacrés de veuve; elle descendit à la chambre du capitaine et lui dit :
— Capitaine, combien avez-vous d'hommes d'équipage à votre bord ?
— Soixante. Madame.
— Espérez-vous harponner beaucoup de baleines, dans votre campagne ?
— Je crois que, cette année, la pêche ne sera pas
heureuse à cause de la concurrence. Je serais content si je ramenais trente tonneaux d'huile.
— Voulez-vous que je vous propose une campagne qui vous rapportera davantage ?
— Proposez, Madame.
— Je vous donne cet écrin de diamants, estimés par des usuriers six mille piastres cordonnées, si vous venez délivrer mon beau -père, qui est prisonnier chez les Peaux- Rouges.
Le capitaine regarda l'écrin, et lui sourit amoureusement.
— Savez-vous précisément, demanda-t-il, l'endroit où il faut débarquer ?
— Je vais vous le montrer sur la carte, — dit Lilia, et son joli doigt se posa tout de suite sur le point géographique.
— Ma foi ! c'est tout près d'ici, dit le capitaine, et si Monsieur votre beau-père n'a pas été mangé, je réponds de lui sur ma tête.
— Allons toujours, dit Lilia; j'aurai fait mon devoir. Aussitôt l'Étoile polaire dérapa et fit voile vers les parages désignés. %
— Enfants ! dit le capitaine aux matelots, nous allons pêcher une baleine qui rendra trois onces d'or à chacun de vous.
L'équipage exécuta toutes sortes de fandangos sur le pont. Tous connaissaient leur capitaine comme un homme qui ne promettait jamais en vain.
Quelques jours après on débarqua, d'après les indications de la belle veuve, tout juste sur le rivage où l'embarcation de d'Elbonza avait échoué. La mer y était fort
il DIAMAH1 ai \ mi LLB i kCETTES. 187
oalme en ce moment. JLilia reconnut très-bien tous 1 accidenta de terrain et de forêï sur lesquels il fallait conduire l'expédition; elle s'était placée au centredela troupe, et recommandait bien de ne faire usage des armes qu'à la dernière extrémité, de peur qu'une maudite balle ne vînt atteindre sa bonne et sauvage libératrice dans la hutte du harem royal.
Quand l'équipage del Étoile polaire parvint au carrefour du bois où s'élevaient les huttes de la tribu, le roi, les princes, les i ourtisans, l< s gardes, les sentinelles dormaientsur le gazon, à l'ombre des liquidambars.
Le capitaine, armé de deux pistolets, réveilla familièrement le roi, qui sauta sur son arc en poussant le cri de guerre. Les marins poussèrent de grands éclats «Je rire, en voyant l'attitude belliqueuse prise par les sauva ges réveillés en sursaut.
Le roi, sentant bien que toute résistance était inutile devant soixante armes à feu, laissa tomber Sun arc, inclina la tête, et s'offrit seul en holocauste pour Le salut de son peuple. Il n'y a que des rois sauvages capables d'un pareil dévouement.
Le capitaine lit signe au roi de relever la tête, et lui tendit la main enlui présentant Lilia.
Les sauvages, entre autres qualités de leur race, ont une perception féline qui devine tout.
En voyant Lilia. le roi comprit sur-le-champ le but de cette expédition année; il fit un geste amical qui signifiait:
— Attendez-moi un instant.
Et courant vers son palais, il en ramena le noble prisonnier espagnol dans un état de maigreur qui peut-être lui avait sauvé la vie.
L'infortuné d'Elbonza, qui probablement se résignait, chaque matin, à être servi, le soir, sur la table du roi, s'élança au col de sa belle-fille, et lui dit :
— Je te pardonne.
La scène fut touchante.
Le capitaine donna au roi un fusil à deux coups et une bonne provision de poudre et de balles. Tous les sauvages baisèrent les mains des matelots, et Lilia égrenant un collier de perles fines, le distribua aux princes et aux courtisans.
On devinerait, sans qu'il fût besoin de le dire, que d'Elbonza et sa belle-fille, rentrèrent dans leurs possessions de la Havane, après cette expédition si heureusement accomplie: mais ce qu'on ne devinerait pas, c'est que Lilia garda son veuvage toute sa vie, et que, même dans l'âge le plus avancé, elle se rajeunissait chaque jour, en respirant les partums d'un impérissable souvenir, et que sa vieillesse n'avait pas retranché im seul quartier de sa lune de miel.
— Les femmes, disait-elle souvent, doivent toujours avoir des diamants et des perles; c'est leur monnaie; avec ces bijoux, elles ne sont jamais achetées, et elles achètent tout. ^
Il est vrai, ajoute l'historien, qu'il faut avoir déjà beaucoup d'or pour acheter autant de perles et de diamants.
AUTHE MIT D'ORIENT