MOEURS DES VANDALES ET FONDATION DE BERLIN
on y voyait l'orfraie ,
Monstre au jour inconnu ; Les obliques hiboux et le grand vautour fauve Qui fouille au aein des morts, ou son col rouge et chain o
Plonge coinnic un bras nu.
(Mazeppa. V. Hugo).
Cetait du temps de l'empereur Frederic de Souabe^ et c'etait pendant la nuit du 12 au 1 3 avril 1 i5g. Le torrent d'Ubrherai bondissait
a NUITS DE BERLIN.
en ecumant au milieu ties rochcrs et des vieux sapins de la foret vierge. La Spree , qui marquait la frontiere cntre I'empire germanique et la Vandalie , la Spree , disons-nous , soulevait ses flots irrites contre la violence et l'aprete des vents du pole. L'aquilon mugissaiten faisant plover sur les eaux troublees la cime des yeuses a tiges dc fer, les pins gigantesques et la tete chevelue des jeunes saules. Les autans sifflaient dans les bois depouilles,, comme la fleche aigue d'un archer morave a travers les ramures des cerfs et des elans. Dans la profonde obscurite de l'espace, on voyait etinceler deux yeux fixes, des yeux terribles, et e'etaient ceuxdu gherifalco,vautour nocturne. On entendait s'ebatlre et croasser des orfraies boreales huant vers leur proie et traversant les airs a tire-d'aile; enfin , Techo , le sinistre echo d'Ubrhemi, repondait au hurlement des loups epouvantes ; et Ton aurait dit un long cri d'alarme, un cri continu d'angoisse et d'eftroi. Tous ces bruits sauvages etaient surmontes par les gurgitations puissantes et la formidable voix
d'un urusbaltique. Les contemporains croyaient quelavoixdel'urus avaitquelque chose defatidique et de prestigieux.G'etait un vaste bruit, compose de tous les sons les plus disparates et sur tous les tons les plus discordants , passant brusquement du grave et du grandiose , on pourrait dire, a des clameurs atroces! d'un cri magnifique et triomphant comme un eclat solennel de l'orgue , a un etat de furie convulsive ; enfin des lucubrations , des ralements , des cris teroces et des beuglements caverneux, a 1'accent aigu le plus acere , le plus incisif et le plus hostile a l'oreille humaine (i)!
Un robuste et puissant homme , un porte-
(1) Gesta Cotnit. Angilberti, fol. 86. — Cladni, Tlieorie des sons gutturaux. — Urus, Bos urus, aujourd'hui 1' Aurochs. C'etait le boeuf primitif a son etat le plus sauvage. En Europe , il n'existe plus que dans quelques foreHs de la Pologne , et le dernier qu'on ait trouve en Prusse fut tue dans les bois de Plassow en 1759. Le chanoine Paw 6crivit a l'Academie des sciences que cet animal equivalait pour le volume a celui de quatre a cinq bceufs domestiques. II ne manqua pas d'ajouter que le mugissement habituel dc l'Aurochs <Hait la chose du monde la ■plus imposantc et la plus cffraijante,
tx NOTTS DE BERLIN.
glaive , un chevalier , contemplait froidement cette crise equinoxiale et cette atmosphere en deuil. II etait coiffe d'une toque en tissu de poils de blaireau meles de quelques fils d'argent ; il portait de hautes bottes ainsi qu'un pourpoint de chasse en cuir d'urus : son epieu etait dresse contre un arbre , a ses pieds gisait le corps d'un ours , la dague encore enfoncee dans la nuque, et laissant echapper de cette blessure un long ruisseau de sang qui arrosait son epaisse fourrure et venait aboutir dans un creux du sol , entre des racines tordues et des calculs rocailleux.
C'etait pour aller mettre a mort cet ours geant que le chevalier avait perdu de vue les veneurs et les vautrayers de sa suite ; mais quand sa passion pour la chasse fut assouvie, quand le vainqueur eut arrache le pesant epieu des flancs du monstre , il s'apercut , a regret , qu;il avaitete bien loin dans cette foret sans limites et qu'il se trouvait sur les bords perilleux de la Spree. Ce fut en vain qu'il essaya de faire en ten-
dre son cornet de venerie , instrument forme d'une ramure d'elan et magnifiquement enrichi d'une chaine et d'un cercle d'argent ciseles a Nuremberg. Les rugissements de la tempete en couvrirent le son.
Deja le chasseur s'etait determine a passer la nuit sous un melese } et a se faire un chevet du cadavre de I'ours , quand il aperc,ut une faible lueur qui vint scinliller sur la riviere en reflets obliques, incertains et brises par l'agitation des flots. II se dirigea sur ce point lumineux, et apres une assez longue marche au bord du fleuve , il se trouva tout aupres du foyer de cetle lumiere, auquel il ne pouvait parvenir sans faire encore un long detour, afm de ne pas s'abimer dans les fondrieres et les cloaques, entre les rejetons des aulnes et les touffes d'enormes roseaux qui couvraient partout le sol marecageux de ce rixage.
II arriva pourtant devant une haie de palis a pointe effilee. II y frappa des mains, sonna du cor, et vitenfin s'ouvrirlapoterned'un fortin do
bois couvert de chaume. Cet edifice etait construit avec des troncs de sapins entrecalfates par de la paille de seigle melee d'argile ; et cette espece de citadelle aquatique etait portee sur de liauts pilotis au milieu d'un marais couvert de lotus argentes et de nenuphars. II en sortit un homme tenant d'une main un tison de bois resineux tout enflamme , et de l'autre , une forte massue garnie de pointes de fer.
— Qui demande a entrer chez Ribislas d'Ystralowe, l'enfant du trait ? dit cet homme en dialecte vandale.
Le chevalier, qui connaissait assez les idiomes westrogothiques pour comprendre la question qui lui etait adressee , repondit en langage teuton :
— C'est un chevalier de la marche du Nord qui s'est egare , et qui voudrait un abri pour cette nuit , ou bien un guide pour le conduire a Steindelh.
— Entrez , noble homme , entrez ! la portc
de mon maitre , qui s'appelle 1'cnfant du trait 7 n'est jamais fermee pour les etrangers , fussentils des chretiens ? — He ! parbleu , poussez done la barriere de l'enclos ! —
Le chevalier poussa la barriere en ecartant de ses yeux sa longue chevelure , et des qu'il eut franchi cette palissade , un sale valet , rude et chetive creature vandale, vint baiser la garde de son epee. Une etroite montee conduisait jusqu'a la maison 5 il grimpa cet abrupte sentier qui tenait lieu d'escalier , en ayant soin d'entrer dans l'interieur du logis sans precipitation , car , avant toute chose , il ne fallait pas courroucer un gros dogue hargneux qui ne quittait pas les cotes de son introducteur.
Contre les pieux sur lesquels etait assis le manoir d'Ystralowe, il apercut des barques formees d'un seul tronc d'arbre grossierement evide 5 les unes attachees a la rive du fleuve , lesautres echouees sur le sol fangeux ou reposait l'edifice. En voyant etendues sur la palissade interieure, ainsi que sur la haie de cloture, des dra-
gues, de vastes arseunes et des filets de pecheur, on jugeait aisement quelle etait la principale occupation de Penfant du trait. Enfin, le chasseur avait apercu au-dessus de la porte la face grimacante et ricaneuse d'un dieu vandale , sculptee dans un nceud de ch6ne de la maniere la plus grotesque, et cette image divine avait, enfoncees dans la bouche , ainsi que dans les yeux et les oreilles, de longues verges pointues oil cesVandales avaient accroche des grenouilles et des cancres nains , des queues de loutres et des moules de riviere attachees a leurs echeveaux limoneux. Un ecrivain du meme siecle avait observe que le parfum qui s'exhalait en 1'honneur de ces divinites tutelaires etait une pernicieuse infection; un encens dHdoldtrie pestilentiel, ecrit ce legendaire (i).
Dans une salle basse de cette habitation fluviatile etait assis par terre Ribislas d'Ystralowe, les pieds appuyes contre un monticule de cail-
(1) Vita Sancti Lugi Prandi, prima pars.
loux qui lui servait de foyer, et ou il faisait griller des tranches de poisson embrochees dans une gaule de fer.
— > Entrez ici , noble homme , vous avez la votre couche , et voici votre souper. En disant ceci, le noble Westrogoth mon trait au seigneur Tudesque un tas de mousse dans une grande auge de bois , et il arrachait avec la main quelques morceaux de poisson du bout de son attelet.
— Vous etes surement de la religion des Romains ? car , en entrant chez moi , vous ne vous etes pas incline devant le dieu protecteur de ma nation ; mais votre impiete ni votre mepris n'em* pecheront pas que je vous donne acoucherpendant la tourmente. Je n'ignore pourtantpas comment vous nous traitez dans vos chateaux, vous autres chretiens ; je sais , par experience , que vous faites ouvrir votre chenil aux nobles Vandales qui se trouvent dans le cas de vous demander l'hospitalite ! — Triglalf, le puissant dieu , le fort
10 NUTS DE BERLIN.
Triglaff, puisse-t-il egorger et devorer tous Ics Chretiens (i) ! —
Ces paroles d'Ystralowe auraierit suffi pour donner au chevalier teutonique une juste idee des mceurs vandales. II commenca par s'etendre sur le lit qui lui etait assigne ; ensuite , apres avoir mange de l'esturgeon boucane , et avoir calme 1'avidite du gros chien qui etait venu s'etablir sur son lit de mousse , il regarda s'il ne se trouvait a sa portee ni pain ni sel. Sans avoir mange le pain et le sel avec son bote, il n'aurait jamais pu bannir la crainte d'etre egorge pendant son sommeil , parce qu'il etait chretien, et,
(1) La maison de Meeklembourg a tou jours eu la pretention d'etre issue dun ancien chef des Vandales appele" Niklot. PIusieurs antiquaires allemands ont disserte sur cette origine qui n'a jamais £t6 justifiee. C'est par suite de la rneme pretention que les princes de Meeklembourg ne manquent jamais dadjoindre a leurs autres qualifications celle de prince des Vandales. Leur famille est toutefois une des plus anciennes de la Germanie septentrionale, et tout porte a croire que, sous le regne de Frederic Ier, surnomme" Darberousse, elle etait de"ja en possession de la bourgade et de la forteresse de Meeklembourg, oil residaient les ancfitres de cette famille, et dont ellc a tir6 le nom qu'elle porte aujourd'hui.
qui plus est, un chretien dc la Marche du nord, contre qui les Obotrites et les autres peuples de la Yandalie couvaient une haine profonde (i). Mais n'apercevant autour de lui ni l'un ni l'autre , il en demanda d'un ton loyal et ferine au Vandale Ystralowe , qui , apres I'avoir regards fixement d'un ceil malicieux , les tira d'un coffre et les presenta a son experimente convive. Tous deux plongerent dans le sel un morceau de lourd gateau de seigle qu'ils mangerent , et ce fut cette ceremonie qui forma pour eux le nceud sacre de l'hospitalite (2).
Se sentant pour lors dans une securite parfaite,
(1) Les Obotrites, ainsi que les Goths, Ostrogoths et Visigoths, <5taient issus de la race vandalique, et la petite contree qu'ils habitaient au nord de la Germanic s'appelie a present le Grand- Duche de Mecklembourg.
(2) Cette vieille couturae est si profondement enracinee chez les peuples d'origine sclavone ou slau-e, que tous les Moscovites ne s'abordent jamais encore aujourd'hui ; sans se dire l'un a 1'autre : KHLEB I SOL! pain et sel! C'est la seule formule de salutation nationale ; elle est generalement usitee parmi tous les Russes , et le czar est la seule personne de ses vastes etats a l'egard de qui on n'emploie plus cette ancienue formule vandalique.
le chasseur fatigue se tourna du cote du mur afin de s'abandonner au sommeil ; mais le sommeil ne voulut pas venir. Le vent de glace qui rugissait au-dehors ebranlait a chaque instant la chancelante habitation du Vandale et menacait de la culbuter clans la Spree. Ge qui, par-dessus toute chose, inspirait des craintes au chevalier chretien , c'etaient des voix nombreuses et confuses qu'il entendait glapir et bourdonner a l'exterieur du logis. II ne pouvait s'expliquer non plus l'insomnie de son hote, qui delaissait comme abandonnes la peau d'ours noire ainsi que le sommier de feuilles de hetre qui lui servaient de couche habituelle.
Le valet traversait la chambre dans tous les sens, conversait avec son maitre a voix basse, mais avec chaleur , et de temps en temps il lancait un coup-d'ceil attentif sur l'etranger qui faisait semblant de dormir profondement.
Enfin arriva un autre personnage, que le chevalier reconnut aisement pour un chef des Vandales, a la fourrure blanche de sa peau de mou-
ton , melee de touffes de laine de plusieurs couleurs. Le dialogue qui s'etablit entre les deux Westrogoths fit comprendre au chevalier qu'une assemblee solennelle etait convoquee pour cette nuit dans le temple du dieu Triglaff (i). Quant a l'objet de cette assemblee , il n'en fut pas dit un mot ; mais en entendant Ribislas d'Ystralowe donner l'ordre a son valet d'aller detacher les barques , le chevalier se leva comme en sursaut et demanda s'il ne pourrait pas aecompagner son hote dans l'excursion qu'il allait faire.
Le Vandale resta immobile d'etonnement, et, pour faire diversion a cette demande imprevue, il s'empressa de repondre aux questions qui Iui etaient adressees par son ami. La requete du chevalier les mettait evidemment dans un mortel embarras; car Ystralowe avait a redouter que, pendant son absence , il ne survint chez Iui quelques-uns de ses compatriotes , et qu'il en arrivat malheur a ce chretien. lis ne voulurent
(1) Tbiglawnji, « twis tctcs; mot vandale,
Ml NUITS DE BERLIN.
pas repliquer par un refus positif a celui qui venait d'etre admis a leur convivialite du sel ct du pain : ils pretexterent de la nuit orageuse , des perils de la navigation sur la Spree , du grand eloignement du rendez-vous ; mais le chevalier persevera dans sa resolution de les suivre ; ils cederent a ses instances, a la fin, mais ce fut apres avoir eu la precaution de lui faire endosser un sayon de peau de chevre, afin de lui donner au moins l'apparence d'un guerrier vandale. lis monterent chacun dans une de ces barques que 1'on remarquait en entrant sous les pieux du fortin , et ils attacherent ensemble ces trois nacelles pour n'en former qu'un seul navire. Au moyen d'une perche flexible el transversa^ ils les pousserent au milieu de la riviere et voguerent pendant environ deux heures, jusqu'a un endroit ou la Spree se divise en formant une ile assez etendue.
A peine furent-ils debarques qu'ils virent une longue file de cabanes ? qui loutes , a l'instar de la dcmeure de Ribislas , etaient portees sur de
AIBERT-L'OURS. 15
hauts pilotis aux bords de l'eau. Tout etait en agitation dans ces tristes baraques , et dans la campagne environnante il y avait autant de mouvement que sur les bords de la Spree. Ces pecheurs ampbibies sortaient de leurs huttes comme de veritable* testaces. Des milliers de barques voltigeaient sur les rives en se succedant I'une a l'autre , et , dans Ie lointain , la flamme d'un enorme brasier brillait a travers les bouleaux et les ypreaux du rivage. Gette Iumiere devint le guide des trois vovageurs, qui s'acheminerent vers elle en gardant un morne silence , jusqu'a ce qu'ils fussent arrives aupres du temple consacre au divin Triglaff. Le chasseur inconnu ne pouvait se lasser d'en considerer le sombre aspect et 1'informe etendue. G'etait un vaste edifice a peu pres quadrangulaire, construit avec de longues poutres couvertes de leur ecorce, etdont les bouts se reunissaient au moyen d'echancrures internes. Cette lourde charpente etait abritee par un toit plat et couvert avec des tiges de glayeuls, lesquelles elaient recouverles
a leur tour par une epaisse litiere de mousserons, d'agarics, de joubarbes et autres vegetaux parasites.
Les plantes parietaires n'etaient pas restees etrangeres a la decoration de ce beau lieu, car on voyait sortir de toutes les crevasses du torchis et de toutes les fentes, a l'ecorce des arbres du pourtour, des touffes de gui, des convolvulus a fleurs pales, et des liserons couleur de sang. Les angles saillants des poutres etaient masques par des apparences de tetes humaines, dont les traits auraient ete contractus et tortilles par les plus affreuses contorsions. Une rouge et sinistre lueur sortait d'une lucarne beante, et sur le milieu du toit on voyait aussi flamboyer de gros tisons resineux , en guise de semaphores, afin d'eclairer la marche des Vandales qui arrivaient des quatre points cardinaux. La porte de ce temple etait formee par le tronc d'un chene immense, dans lequel on avait taille je ne sais quelle face d'idole, et dont la bouche monstrueuse etait l'unique ouverture pour l'entree et
la sortie des pretres et des chefs, des guerriers, des serfs; enfin pour le service du temple et pour le passage de tout ce public idolatre.En dedans, fourmillaient deja de nombreux sectateurs de Triglaff, qui ressemblaient a des fantomes de Scandinavie, des spectres lunaires ! Et le sol du temple fut bientot couvert de ces mesquines et hideuses figures obotrites , qui n'etaient pas moins difformes queleurs divinites. Le chevalier entra dans ce temple, accompagne de ses deux guides, et regarda tout ce qui l'environnait avec les yeux de la surprise et de la commiseration. L'interieur du temple etait non rnoins rustique que son exterieur. Les parois etaient couvertes par une tenture de jonc, sur laquelJe des artistes Avestrogoths avaient trace les images de leurs dieux avec de la terre rouge. Le sol, enduit d'argile, etait battu comme [une aire, et sur une pierre unique, au milieu du sol, on attisait continuellement un feu reluisant et clair. De sombres personnages, enveloppes devastes draperies rougeatres, entouraient le %er; et? de »• 2
temps en temps, on les voyait disparaitre derriere les grandes nattes de jonc qui recouvraient et cachaient mysterieusement tout le chevet de l'edifice. On s'apercut qu'on devait etre au milieu de la nuit, quand on vit sortir du fond du temple un long et noir cortege de pretres qui vinrent se poster sur deux rangs a I'entour de la flamme, et qui s'inclinerent respectueusement devant un vieux druide dont la criniere blanche retombait grotesquement sur un visage de pur sang sclavon , et contrastait d'une maniere etrange avec de petits yeux caves et la structure osseuse de sa lourde machoire. Us firent trois fois le tour du foyer, eleverent les mains au ciel3 et s'abattirent sur le sol qu'ils frapperent fortement de leurs fronts sauvages.
Le chevalier du Nord-Brandebourg demeura seul debout, fixant d'unceil alder et dedaigneux cette ceremonie pa'ienne. En vain ses deux compagnons le pousserent du coude, en vain ils jeterent sur lui des regards pleins d'amertume et de reproches, il fut inflexible dans sa dignite de
chevalier chretien. II avait fronce le sourcil sur son ceil d'un bleu superbe; on l'avait vu porter la main sur le couteau de chasse qui pendait a
sa ceinture Les druides pousserent des cris
aigus en montrant du doigt cet insolent, ce temeraireetranger qui avait ose rester debout pen dant qu'ils baisaient la terre. Les plus tumultueux hurlements remplirent le temple ; les Vandales se leverent bru squement et se dirigerent en proferant des menaces et des imprecations.... Deja la lame des couteaux brillait, deja les druides enflammaient ces furieux du delire de la vengeance , quand Ribislas d'Ystralowe, l'enfant du trait, se mit au-devant du chevalier, et d'une voix haute et ferme adressa la parole a la foule soulevee. II dit que l'etranger etait son hote, qu'il avait mange avec lui le pain et le sel dans une maison vandale, et qu'ainsi il etait devenu inviolable et sacre pour tous les hommes du nord.
Gette allocution produisit promptement son effet sur Passemblee furibonde; on se precipita
de nouveau par terre, en entendant les bardes entonner leurs afFreux cantiques ; la tenture du fond du temple se detacha, et laissa voir derriere elle, en tombant a terre, une colossale forme humaine dont la contexture etait de fortes branches de saule entrelacees de verges flexibles. Cette figure monstrueuse etait a jour comme un reseau ; le corps avait trois tetes \ dans la region des reins etde la poitrine, etaient renfermes des prisonniers chretiens tombes entre les mains des Vandales, pendant leurs expeditions de pillage dans le Brandebourg meridional. Autour de ces tristes victimes on voyait entassees des gerbes de paille avec des fascines, et ces malheureux captifs n'attendaient, pour mourir au milieu des tourments, que le signal donne par le vieux druide au chef des eubages. Bientot, le plus vieux de ces pretres de mort saisit un brandon du foyer, et s'approcha de ce type d'un dieu vandale ; il y mit le feu de la main gauche, et la ilamme se communiqua rapidement a la seche resine. Les cris des prisonniers expirerent au
milieu des bruyantes acclamations du peuple, et quand le chevalier apergut leurs convulsions dans cette cage ardente, il en fremit de colere et detourna les yeux avec horreur. II s'arracha de ces lieux, et Ribislas d'Ystralowe le suivit.
lis s'embarquerent silencieusement dans les nacelles qui les attendaient, et silencieusement aussi les valets manierent la rame en remontant le courant de la riviere, afln de regagner le manoir d'Ystralowe, ou tout se trouvait en confusion. Les gens de la suite du chevalier s'y etaient rendus, et attendaient son retour avec une sollicitude impatiente (c'etait un de ses chiens qui les avait mis sur ses traces, et leur avait fait decouvrir le lieu de sa retraite). Les serfs et les autres chasseurs allemands saluerent joyeusement l'arrivee de leur chef; mais celui-ci, dans un transport terrible, leva les mains vers le ciel tenebreux, et dit :
— Aussi vrai que Dieu est mon createur, et quelebienheureuxAlbertus, eveque de Prague, est mon saint patron ! je veux jeter sur la place
de ce temple de meurtre et de martyrc les fondations d'une eglise a notre Seigneur Jesus- Christ , et je veux que tous les environs en soient habites par des chretiens ! Si j'y manque, je veux aller pieds nus au saint sepulcre de Jerusalem, pour en faire amende honorable et penitence !
— Qui £tes-vous done ? demanda brusquement l'enfant du trait, pourparler de la sorte et oser mediter une pareille folie ? Le peuple vandale est courageux et puissant ; vous avez vu comment il se venge de ses ennemis et de vos freres vaincus
— G'est moi qui suis Albert de Saxe et de Misnie, margrave de Brandebourg, landgrave du Nord, el burgrave imperial d'Erfurth! G'est par la grace de Dieu , et e'est par la grace du Cesar Auguste , empereur des Romaics et des Germains, a qui notre pere en Dieu, I'Apostole de Rome, a donne tous les pays qui sont au nord du saint Empire germanique. (Entendezvous ceci; chiens de Vandales ?) — Mes vassaux
du Brandebourg m'ont surnomme l'Ours ; c'est bon, je suis un Ours,et je vais mettre au monde un Ourson (Berlein),pour qu'il vous applique ses ongles tranchants sur la face, et qu'il vous enfonce ses dents aigues dans les flancs, paiens endiables, loutres amphibies et loups affames que vous etes! — Mon Ourson deviendra une forte ville, et je veux qu'a la place du chceur, au centre de la ville, il y ait une sainte chapelle dediee a notre Sauveur, sous le vocable et Tinvocation du bienheureux s aint Luitprand , patron des voyageurs egares (i) !
— C'est done ainsi, redoute Seigneur , que vous gardez le souvenir de notre alliance et de l'hospitalite que vous avez recue chez un Vandale !
— Non , Ribislas ! non ! Tu m'as preserve de
(1) Chronica Cranzil . fol. 541. — La maison de Prusse, issue de plusieurs margraves de Brandebourg , ne tire pas son origine du margrave Albert de Saxe. Cette raaison nexistait pas sous le regne de Frdde'ric Ier ,ou du moins elle n'^tait connue que par les vassaux ou les vois u de laseigneurie de Zolern, en Souabe.
la mort et tu ne souffriras rien pour 1'impiete ni la cruaute des tiens. Ystralowe (i) restera le nora du lieu ou nous avons fraternise par le pain et le sel , et je te l'accorde en fief noble a perpetuite , en t'imposant seulement 1 'obligation d'apporter a mon chateau de Berlein le produit de ton premier coup de filet, tous les ansa pareille epoque. Reflechis au vceu que je viens de faire, et tache de ne pas t'opiniatrer dans ton idolatrie pour le dieu Triglaff, un dieu de resine et d'osier ! ... — Tu me reverras cette annee, Ribislas. — G'estassez de la chasse aux ours, vienne maintenant la chasse aux Vandales !
(1) Stralow provient du^mot slave strela, le trait. II exisle a Berlin une partie de l'ancienne ville qu'on appelle encore aujourd'hui lejquartier de Stralau.
CONRAD SCHUTZ.
Nuit du 19 au 20 Octobre 1322,
« Quoique vous soyez president de lAcademie » royale de Berlin , vous serez oblige d'avouer » que les ancetres du roi regnant etaient des ob- » jets de m^pris pour leurs pr6dCcesseurs , le3 » anciens margraves de Brandebourg de la uiai- » son de saxe. »
Lettre de Walpole a Le-kis.mtz.
Une brillante lumiere eclairait le balcon de la maison saxonne de la rue de Spandau , dont la tranquillite n'etait troublee que par des chansons
bachiques et le joyeux tintement des verres. Le due Rodolphe de Saxe regalait l'envoye de Pempereur d'Allemagne, Louis de Baviere, qui, depuis l'extinction de la lignee des princes de la maison d'Anhalt ou d'Ascanie , dominatrice de la marche de Brandebourg , elevait des pretentions sur l'heritage du margrave Waldemar. Rodolphe de Saxe, qui deja pendant la minorite de Henry , neveu et successeur de Waldemar , avait gouverne le margraviat en qualite de lieutenant , faisait, de son cote, tous ses efforts pour en retenir et s'en assurer la possession. Moitie par la corruption , moitie par des concessions de privileges, il avait engage les bourgeois de Berlin, Brandebourg, Spandau , Francfort , Rathenen , Kcepenick et Mittenwale, a lui rendre hommage et lui jurer fidelite. S'etant installe a Berlin avec tout l'attirail de ses forces , il se moquait de ses autres competiteurs , tels que 1'archeveque de Magdebourg, l'eveque de Lebus et les Mecklembourgeois , qui , tous , a raison de la situation de ces con trees que la sagesse de
CONRAD SCHUTZ. 27
Waldemar avait rendues florissantes, tendaient vers elles des mains avides.
Dans la salle a haute voute de I'etage superieur^ dont les fenetres , aux vitres rondes et garnies de plomb, refletaient la lumiere de vingtquatre grosses torches portees par des candelabres de fer , on voyait Rodolphe de Saxe assis au haut bout d'une lourde table de chene. Le meme bout de cette table etait occupe par le meme due Rodolphe et sa compagnie, le bas par les gens de sa suite. Des chiens de chasse etaient endormis sous la table ou le long des murs. Les valets allaient et venaient avec empressement , faisant 6ucceder devant les chevaliers et les seigneurs , dont la conversation etait fort animee , des pots remplis aux pots vides. A droite , a cote du due, se trouvait place Penvoye de Fempereur, Dippold de Babebourg avec son confesseur , et a gauche , le conseiller intime et chancelier du due, Othon de Karehll. Suivait la file erapanachee des nobles chevaliers en costume de fete , et puis les jeunes ecuyers qui servaient
28 NUTS DE BERLIN.
de transition avec Ies serviteurs et les valets.
— Tar l'hostie sanglante, s'ecria le due Piodolphe en soulevant un plein verre ; par l'hostie sanglante de Zehdenick! la bataille de Muhlberg est venue fort a propos pour l'empereur. La couronne sur sa tete etait aussi mobile que ce collier sur le cou de mon chien. Je n'aurais pas voulu donner soixante gros de Boheme pour son globe et tous ses ornements cesariens!
— Maintenant , repondit d'un ton severe et calme le chevalier bavarois , maintenant la sainte couronne imperiale est affermie. Le chef du saint empire est inexpugnable , et Frederic d'Autriche, qui a ose se montrer parmi ses ennemis , expie dans les ennuis de la captivite la faiblesse d'avoir cede aux exhortations de Jean XXII, ce mechant pape et cet homme de neant !
— Maintenant^ maintenant Pas tant de
fierle , seigneur de Babebourg ! Comment l'empereur Frederic s'est-il laisse prendre?.... J'ai fait la guerre contre Louis de Baviere, et j'etais bien plus en garde contre les trahisons du bur-
CONRAD^SCHUTZ. 29
grave de Nuremberg... Ce n'est que par trahison qu'on a pu reussir a captiver Ie vaillant Frederic (i)!
— Quoi qu'il en soit , le due Frederic d'Autriche est prisonnier, et l'empereur mon maitre reclame la marche de Brandebourg en faveur de son fils Louis de Baviere. Je vous ai fait part de mon message , vous avez remis votre reponse d\m jour a 1'autre, et c'est demain que je dois partir. Ne laissez pas s'ecouler cette journee sans me donner enfin cette reponse ; il va bientot sonner minuit , et mon sejour a Berlin louche a son terme.
— Si je voulais m'amuser a repondre a tous les messages de cette espece, j'aurais trop de paroles a dire. Voyez ; la-bas , pres de mon maitred'hotel ? il se trouve encore un autre envoye qui va vous dire qu'en toute justice, la succession de
(1) Ce burgrave de Nuremberg dtait un putn6 de la famille d'Hohen-Zolern , et c'est de lui que la maison royale de Prusse a tir6 son origine. C'est le premier Echelon de la puissance oii clle est parvenue, et ce personnage a laiss£ dans 1'histoire d'AI- 1 emagne un souvenir aflreux.
Waldemar de Brandebourg appartient a l'archeveque Henry de Magdebourg et non pas a d'autres.
Celui a qui s'adressait l'apostrophe se leva et repondit d'un ton moqueur : « Seigneur due , pour m'exprimer avee tout le respect qu'on doit a votre grace ducale , je pense que dans douze Junes , ni vous ni l'empereur ne commanderez ici. L'archeveque mon maitre est investi de ce marquisat par 1'autorite de notre saint pere le pape , et vous pensez bien qu'aucun empereur ne saurait avoir raison contre la sainte Eglise. »
— Votre langue est beaucoup trop legere et prompte, maitre Conrad Schutz ! s'ecria durement Othon de Karelill, conseiller intime du due Rodolphe. Plut a Dieu que vous eussiez cesse d'etre le secretaire intime de notre digne voisin Tarcheveque , et que depuis long-temps il vous eut mis a la porte, ou les discours d'un valet temeraire ne sauraient porter d'aussi mauvais fruits que dans cette noble assemblee.
— Et vous done? Selon toute apparence, vous
CONRAD SCHUTZ, 31
serez bientot mis a la place ou vous voudriez m'envoyer, et j'espere occuper bientot celle ou vous etes et que vous remplissez si mal
— Vous parlez d'une maniere digne de votre naissance et de votre conduite, Conrad Schutz ! II ne vous suffit pas d'avoir attaque la pudeur des honnetes bourgeoises de cette ville, il faut encore que vous profaniez la dignite de conseiller d'eglise et celle d'envoye, par l'effronterie de vos paroles. Elles pourraient vous couter beaucoup si mon seigneur le clue ne savait pas respecter les droits de l'hospitalite.
— Qui dit ici que j'ai attaque la pudeur des honnetes femmes de cette ville? reprit avec emportement l'envoye de I'archeveque , tout en ecartant de sa main la chevelure bouclee qui flottait sur son front rougi par la colere et par le vin.
— G'est moi, repondit Olhon de Garehll; e'est moi qui l'ai su par un estimable echevin de Berlin qui , cet apres-midi , revenait de la seance du conseil ou les bourgeois vous ont ac-
cuse d'avoir viole les droits de l'hospitalite par une conduite injurieuse.
— lis .peuvent bien m'accuser et me convaincre de tout cc qu'ils voudront , je me moque de la bourgeoisie de Berlin. Eh bien ! c'est vrai: ce matin, en allant aux bains du Krcegle , j'ai demande a une petite femme bourgeoise, qui avait des yeux bleus et qui avait la poitrine couverte de chaines d'or , si elle voulait me suivre au bain et partager ma baignoire. Elle s'est ecriee : Nenni ! Je ne vois la aucun mal ; et person ne ne peut empecher de faire une proposition
— Vous etes pour un prince ecclesiastique un dangereux sujet! s'ecria vivement le due Kodolphe. Vous voulez abaisser au niveau des filles de joie les honnetes bourgeoises? Allez, allez! si les citoyens berlinois pensent comme moi, vous ne vous en retournerez pas a Magdebourg sans avoir eu les epaules marquees et le dos fustige.
— Seigneur due, ils se garderont bien d'une
CONRAD SCHUTZ. 33
pareille audace ! Qui m'oserait toucher frapperait en moi la sainte ^glise , et l'excommunication de l'archeveque eclaterait sur les temeraires qui auraient leve la main sur son conseiller chapitral.
Comme il disait ces mots , un valet parut dan3 la salle avec un air de consternation , il se mit a murmurer confidentiellement quelques paroles avec ses compagnons, et tout-a-coup les convives du haut de la table remarquerent des attroupements qui se formaient deja dans les environs de la maison.
— ficoutez, ecoutez done! du marche de Spandau et de la rue Saint-Georges , des groupes de bourgeois viennent se reunir devant la jnaison saxonne. lis demandent par cris et par menaces la personne de l'envoye de Magdebourg, pour en tirer vengeance , a cause de Poutrage qu'il a fait ce matin a une honnete et discrete bourgeoise.
Vous le voyez ! s'ecria lc due en riant ,
mes bons Berlinois pensent comme moi. Maini. 3
tenant , Conrad Schutz , je vous desire le moins de mal possible , mais je ne voudrais pas avoir ma part dans les horions qu'on va vous administer.
Au meme instant arriva en toute hate un second valet qui se dirigea vers le due et lui dit a haute voix :
— Seigneur.duc, ils en veulenta sa vie; la bourgeoisie demande sa tete, et l'on se dispose a forcer la maison afin de Ten arracher —
— Oh ! diable ; ce n'est pas la ce qui vau-
drait le mieux — Voila ce qu'on veut faire?
Mais a quoi pense la bourgeoisie ? Elle voudrait done souiller de sang humain la demeure de son due et souverain marquis?...
Le due se leva de table et courut a la fenetre. II vit une multitude de bourgeois furibondsdont les tetes se pressaient I'unc contre l'autre dans cette rue etroite. Un cri confus et sauvage frappa son oreille :
— - Sous la hache , le chien dc Magdebourg, sous la hache! — Saignez ce pourceau ; faites-lui
CO>TRAD SCHUTZ. 35
prendre un bain dans son sang , il aime le bain } saignez-Ie ! saignez ! saignez !...
— Descendez-le! Nous voulons le saigner et Pecharper !
Le due et Othon de Carehll se regardaient tous deux avec un air d'inquietude et d'embarras. Le mouvement populaire ne leur indiquait pas une emeute insignifiante et passagere , car les membrcs du conseil (Rathsmanner), en costume, etaient presents a la scene; ils parcouraient les groupes pour tacher de calmer les esprits , mais ils se voyaient forces de laisser continuer les cris et les menaces.
Apres un colloque avec son conseiller intime, le due donna Pordre a Conrad Schutz (toujours plonge dans sa belle humeur et son insouciance) de s'esquiver par une porte de derriere, sous Pescorte de quelques cavaliers , et de bien se garder de reparaitre dans la ville , car rien au monde ne pourrait lui sauver la vie s'il venait a tomber ontre les mains de cette populace irritee.
Les cavaliers ducaux se mirent en devoir de
proteger la retraite de l'envoye magdebourgeois confiealeurgarde;maisen ouvrantla fausseporte qui devait servir a l'evasion , ils virent accourir un grand nombre de bourgeois armes, qui pousserent de hautes et ironiques huees quand ils apercurent qu'ils arrivaient a temps pour empecher la fuite de Conrad.
— Arrete , insolent Magdebourgeois , qui outrages nos femmes ; arrete ! Ge n'est pas par la porte de derriere que tu dois arriver dans les mains du bourreau. G'est par la grande porte de la maison saxonne , c'est par le large escalier que tu te rendras au petit monceau de sable ! Ainsi parlait un homme arme jusqu'aux dents.
Dans ce moment un fracas pareil a celui du tonnerre annonca que le portail de la maison venait d'etre enfonce. Les bourgeois armes accouraient en foule. Deja le seuil de la porte de la grande salle en etait encombre , quand Conrad Schutz, se jetant aux pieds du due, lui demanda salut et protection.
— Bourgeois de Berlin , que venez-vous dc-
CONRAD SCHUTZ. 37
mandcr au milieu de la nuit dans la demeure de votre due ? Voulez-vous porter le trouble dans le chateau? Voulez-vous ecouter la voix de la vengeance ? — Ecoutez plutot celle de votre seigneur qui vous prie et vous ordonne de ne pas rester plus long-temps devant lui sous les armes.
— Avec la permission de la grace ducale, nous ne sommes point venus ici pour entendre des remontrances et nous laisser precher la morale saxonne. Nous voulons du sang ; nous voulons la tete de ce miserable qui a eu l'audace d'insulter unevertueusefemme, et qui sera puni pour cela, aussi vrai que Dieu nousentend!
— Ecoutez-moi done, bourgeois!
— Nous ne voulons rien ecouter. Que vous fassiez droit ou non a notre demande , clans une heure d'ici le cadavre de ce damne vaurien sera dans la voirie. — Si vous voulez que nous changions de resolution, nous appellerons aujourd'hui pour notre maitre l'empereur Louis, dont Fenvoye est a vos cotes. Entendez-vous, seigneur
de Babebourg ? nous nous declarons affranchis de la domination du due de Saxe, qui laisse impunement fletrir l'honneur de ses sujets.
Othon de Karehll echangea a voix basse quelques mots avec le due Rodolphe. Conrad Schutz , frappe d'une tcrreur panique , embrassait avec passion les genoux de celui qu'il avait raille nagueres , et il fixait des yeux ardents , comme ceux d'un taureau , sur les levres du vieux conseiller. La flamme de ses joues coloriees par le vin avait fait place a une paleur jaunatre 9 et la plus lache crainte de la mort etait peinte sur sa figure en traits effrayants.
Apres un instant de calme terrible , durant Iequel tous les assistants attendaient avec des sentiments divers la determination du due , celui-ci repondit enfin :
— Vous pouvez le prendre puisque vous le voulez j mais que ce soit sur vous que son sang retombe ! Je ne cede qu'a la force.
Et avec I'agilite d'un tigre qui s'elance sur une
CONRAD SCHUTZ. o%
proie tremblante, les bourgeois de Berlin se precipiterent sur Conrad, qui se cramponnait fortement aux genoux du due.
Mais, comme ces homines le prenaient aux cheveux et lui donnaient aux bras des coups de hallebarde pour lui faire lacher prise , le malheuleux s'ecria avec une voix percante :
— Pour l'amour de Dieu , seigneur due, defendez-moi, sauvez-moi ! Je suis si jeune encore !
je veux devenir meilleur.— O Jesus ! — Oh !
qu'ils me font mal avec leurs hallebardes tranchantes ! — Secours ! — Je n'insulterai plus les honnetes femmes ! — Arrachez-moi cette fois seulemeni a la mort. — Seigneur due ! — Seig.neur due! — Grace! — Oh! oh! 6 mos bras!...
Un violent coup de massue detachait alors des genoux du due le bras de cet infortune. Sous le cri triomphal de l'enfer , les bourgeois furieux le traiuerent par les cheveux jusqu'a l'escaher , et, le jetant du haut en bas , ils le livrerent a la foule
qui faisait entendre les acclamations d'une joie sinistre.
Au milieu des traitemenls les plus feroces , le peuple poussa ce malheureux jusqu'au Marche- Neuf, oil, au centre d'un grand cercle, etaitamoncele un tas de sable , sur lequel on voyait le bourreau de la ville arme d'un coutelas. Les cris du patient , qui voyait deja le bras de la mort s'appesantir sur lui , furent inutiles ; des eclats de rire repondirent a ses lamentations. — A coups de pieds , a coups de poings , il fut amene sur le monceau de sable ; le glaive nu brillait en Pair ; le bourreau l'agita par trois fois devant les yeux de Conrad a demi-mort , et le fit voler en sifflant. On vit rouler sa tete auloin, et son sang se repandit dans l'espace en jets epais , comme s'il etait jailli d'une fontaine.
Aux cris de I'allegresse populaire et de la vengeance assouvie, succeda le silence de la reflexion. II y eut plus d'un bourgeois de Berlin qui demanda tristement a sa femme et a ses voisins : — Que deviendrons-nous si notre ville est
CONRAD SCHUTZ. 41
frappee d'anatheme et mise au ban de l'empire (i)?
(1) II existe une dissertation du Moinc Hermann, tendant a prouver que l'archevSque de Magdebourg avait pleinement de"savoue l'impudence de ce mandataire, dont on avait fait choix pour cette mission sans le consulter, et pendant un voyage qu'il avait fait a Munich afin de s'y concerter avec 1'ernpereur sur la possession du pays de Brandebourg. Le roi de Prusse, Fre'de'ric II, s'est bien garde" de faire usage de ce document, dont il avait sttrement connaissance, etdont la publication pouvait disculper un prelat catbolique. On aura souvent l'occasion de remarquer que tout son ouvrage sur l'bistoire du Brandebourg a £te redige dans le meme esprit d'hostilite philosopbique et d'infld&ite" syste^matique.
Nuit du 12 aw 13 Sqjlembre 1335,
— Ce cadavre pontifical tStait gisanl sur la terre sanglante, ainsi qu'une victime egorg^e sur l'autel des dieux infernaux.
— Comme un genSreux taureau blanclii par l'age , son front resplendissait encore d'une aur6ole a deux comes dor€e ; son col 6tait orne d'une riche et vaste draperie couverte de fieurs.
— 11 est mort en Levant sa dextre , afin de benir ses
bourreaux.
jost Wosdel (Gisbert van Amstel).
Rien ne troublait le repos nocturne et la sainte paix du beau prieure de Sainte-Marie, solide edifice en picrres de taille, et residence or-
bJx NUITS DE BERLIN.
dinaire du venerable prieur Nicolas de Bernau, quand ce prelat venait a Berlin de la part de son eveque. Au milieu du calme profond,la lueur d'une lampe semblait seule eclairer un reste de vie dans une chambrette, non loin de la portede Spandau. Contre le mur qui faisait face, etait un homme couvert d'un manteau. Une barbe entretenue et frisee avec soin, une cravate d'etoffe lamee d'or, faisaient distinguer un gentilhomme dans cette personne inconnue. II portait sur sa poitrine et sous les plis de son large manteau une cuirasse de l'acier le plus fin. Autour de sa ceinture s'entrelacaient trois rangs de chaine, servant a retenir son glaive, deja fort souvent eprouve. En arriere de son epee, un anneau d'argent emaille suspendait le gnadegott, large poignard a triple tranchant, d'un pied de longueur environ, ^rme dont les chevaliers du temps se servaient pour achever les combattants qu'ils avaient terrasses, en la passant dans la gorge a la jonction de I'armure , ou bien a travers la visiere du casque, afin d'arriver aux yeux cle Ieur ennemi.
Get homme frappait du pied avec impatience, etfaisait retentir au loin ses eperons dores.
— Oil s'arretent-ils done? lis melaissent seul ici, au lieu d'avoir deja tout dispose ainsi que je l'avais commande.
II allait et venait avec inquietude.
Des bourgeois passerent devant lui.
— Ne vous disais-je pas que l'envoye de l'eveque viendrait encore nous faire du mal ! Par Dieu ! s'il n'avait pas eu sa robe de chceur sur les epaules, cette main l'aurait etrangle.
— Vous etes prompt, "Wolf (ram ; reflechissez done. N'est-il pas lui-memeun seigneur ecclesiastique?et, avec ces gens-la, il ne faut jamais chicaner. Qui vous repond qu'il ne vous laisse languir dans les tourments du purgatoire , sans permettre qu'une messe soit dite pour le repos de votre ame?...
— Qu'il prenne garde a lui. II est devenu si fier avec les marguilliers qui sont a lui montrer dans la sacristie les registres de la dime, que
la patience pourrait bien leur echapper. G'estun fil bien mince que celui qui nous retient...
Les bourgeois s'eloignerent j et l'homme au manteau quitta l'ombre du porche priorissal qui lui avait servi d'abri a l'approche des deux
passants.
A peine avait-il mesure de son pas inquiet la longueur de la place Sainte-Marie, qu'il arriva du cote de Saint-Nicolas cinq ou six valets de petite taille, en habits deguenilles, et dont Ie visage portait l'empreinte d'une malice sauvage: ils lui presenterent humblement une echelle qu'ils trainaient avec eux.
— Arriverez-vous enfin , chiens de Lithuaniens? Je vous attends depuis un gros quartd'heure. Je vous ferai fouetter ; je vous ferai tortiller comme des anguilles qu'on ecorche ! Pourquoi mes ordres n'ont-ils pas ete ponctuellement executes ?
Les pauvres mortaillables allerent en frissonnant au devant de leur maitre ; ils tirerent leurs
bonnets de peau de loup et les roulerent dans leurs mains, en signe de servitude.
— Excuscz-nous, Pan, nous ivavons pu traverser Berlin sansmalencontre. II y a, devant l'H6tel-de-VilIe, une foule de peuple qui attend la fin de la seance. lis disent que Ie prieur de Bernau a adresse un mechant discours a la conscience des membres du conseil qui veulent diminuer les dimes de l'Eglise.
— Aussi vrai que je suis un Kemphalm de Rochovv, je souhaite qu'ils enfoncent le crane a ce vieil hypocrite, uniquement pour que je puisse sans embarras penetrer cette nuit aupres de ma colombe. Depechez-vous , chiens; dressez l'echelle vers cette petite fenetre ou vous apereevez la lumiere d'une lampe, et tenez lerme ; car, vous le savez bien, je nc suis pas leger.
Ge Tut avec empressement que les serfs executerent les ordres du chevalier ; ils rest^rent (3nsuite jusqu'a ce qu'il eut donne ses ordres a leur chef sur la maniere dont ils devraient faire
sentinelle , pendant qu'il irait rendre visite a. la jeune Suze.
— Tu demeureras, ainsi que les autres , devant la porte d'entree, montant la garde en vassal fidele, pendant que je serai a chauffer l'enfer aupres de mon enchanteresse. Tu feras la ronde en examinant bien si l'echelle est solide, et si rien ne bouge a l'entour. A chaque quartd'heure, tu siffleras un de tes satanes airs payens pour m'assurer que vous etes toujours la. Et si quelqu'un \ient nous surprendre, tu pousseras alors le hurlement die combat, dont je suis loin d'avoir perdu le souvenir depuis le jour ou je vous ai faits prisonniers pres de Lebus.
— C'est bien, Pan, vous serez content devos serfs.
— r- Si par hasard le prieur avait flni sa harangue, et qu'il vint a passer avant mon depart, cherchez-lui noise, ne le laissez entrer que le plus tard possible ; et, des qu'il sera dans la maison, tenezmoi bien l'echelle pour que je descende promptement ; car ce vieux pecheur voudra sans aucun
J.E PRIEUR DE BERNAU. £9
doute voir sa petite iille avant de se coucher, et alors mon gnadegott aurait quelque chose a faire. Que Dieu me garde d'un pretricide ! Trois croisades ne l'expieraient point !
— G'est done sa fille, Pan? Je crois plutot que e'est sa niece , car les popes des Chretiens ne se marient pas.
— Ah! ah! le stupide payen ! Sans doute, payen, le vieux prieur dit que e'est sa niece ; mais je lui suppose trop de malice pour n'avoir pas fait dans son temps un mauvais sujet de moine. Je gagerais que e'est sa fille ; et, franchement, j'aimerais mieux que ce fut sa concubine : j'aurais peut-etre moins de peine a triompher de sa resistance.
— Oh ! Pan, vous aurez bien peu a faire : vos bras nerveux en ont tant vu succomber. Je voudrais bien connaitre celui ou celle qui pourrait resister a voire force.
— Le crois-tu, Gieljuschken? Eh bien oui, tu as raison ; tiens-moi l'echelle, je veux monter. Fais bien attention, et pense aux coups de fouet
qui t'attendent sijene suis pas content de toi.
Le serf retint fortement l'echelle ; le chevalier Pescalada pour arriver a la petite lucarne de la belle Suse, qui venait de se deshabiller et qui etait sur le point de se mettre au lit. Le leger volet s'ouvrit au choc de la chaussure ferree de Kemphalnij qui sauta aussitot dans la chambre.
Les Lithuaniens monterent fidelement leur garde devant le prieure , que la lune , en poursuivant sa carriere derriere [les nuages, laissait entierement dans les tenebres.
Des l'arrivee du chevalier, la lumiere de la lucarne fut eteinte ; et tout ce que Ton put entendre j ce furent les pleurs d'une femme et le langage effervescent et passionne du meme chevalier.
Sur ces entrefaites, une foule de peuple en courroux arriva de la rue de Spandau devant l'eglise de Sainte-Marie. La multitude insurgee criaillait avec force, et jurait de toutes manieres contre la perception des dimes et les exigences de l'Eglise. La seance du conseil venait d'etre
LE PRIEUR DE BERNAU. b%
levee. Avec sa persuasive et victorieuse eloquence , le vieux Nicolas de Bernau venait d'exposer les besoins de son eglise devant les seditieux et les autres bourgeois de Berlin. II avait fait remarquer que les hospitaliers du Saint-Esprit et les communautes pauvres etaient soutenus par les dimes et les offrandes dont on demandait a diminuer la perception legitime ; il avait menace des foudres de la sainte Eglise ceux qui voulaient exposer les serviteurs de cette mere commune a une indigne penurie ou a une humiliante dependance des associations et communautes seculieres ; enfin, ce n'etait pas en vain qu'il en avait appele a sa longue et irreprochable carriere^ dans le cours de laquelle il avait porte secours aux pauvres , aux veuves , aux orphelins^ et fait, en somme, a ses ennemis comme a ses amis, a peu pres tout le bien possible.
II avait done reussi a convaincre les membres du conseil, a toucher les superieurs et les maitresjures, et a triompher de leur resistance ; mais il n'avait pu reussir a calmer l'irritation du peuple
assemble devant l'Hotel-de-Ville ; et, quand il sortit pour passer, avec les marguilliers, dans la sacristie ou etaient renfermes les registres de l'eglise de Sainte-Marie, il fut accueilli par les hurlements de la foule exasperee. Le vieux et respectable prieur fut poursuivi , honni , injurie, et les marguilliers eurent la plus grande peine a le garantir des plus mauvais traitements. C'est inutilement qu'aussitot apres avoir recu avis de ces scenes de desordre, l'eveque Louis de Brandebourg depecha sesporteurset sa chaise du corps, afin d'amener chez lui le bon prieur, son vieil ami ; la melee du peuple etait si forte et si serree, qu'ils ne purent arriver jusqu'a ce prelat. Cependant le vieillard, sous l'escorte des marguilliers, se dirigeait vers la sacristie, avec le calme et la dignite de son caractere. Mais, avant d'y parvenir, un coup de pierre l'atteignit au sommet de la tete. II tomba sur ses genoux, pendant que ceux qui 1'accompagnaient cherchaient autour d'eux assistance et protection pour lui. Aussitot les bourgeois les plusproches sejeterent
comme des hyenes sur le malheureux prieur, l'assaillirent de coups, le foulerent aux pieds, lui arracherent ses habits sacerdotaux, et ne Pabandonnerent que lorsque ses palpitations et ses ralements vinrent les avertir qu'il n'avait pas long-temps a vivre. »
Ce fut par des cris d'une allegresse sauvage que le peuple accueillit ces tristes signes d'une mort prochaine ; mais tout-a-coup la foule disparut et s'ecoula en entier, comme si les remords, qui suivent une mauvaise action, lui avaient fait entrevoir les consequences de son crime et de sa folic. Le pauvre vieillard , abandonne , lutta seul avec la mort, et resta baigne dans son sang, jusqu'a ce que les Lithuanians, qui faisaient sentinelle devant la porte du prieure, vinrent l'enleveret le porter sur l'escalier de pierre de son manoir.
G'est au milieu des soins que de pareils sauvages pouvaientadministrer,que lesretrouva Kemphalm de Rochow, qui, averti par le hurlement d'un serf, avait degringole son echelle,
et venait s'informer de la cause du bruit. Le prieur mourant attacha sur lui des regards avides, en voyant briller au clair de la lune la belle cuirasse d'un chevalier. II fit tous ses efforts pour parler ; mais le ruisseau de sang qui sortait de sa bouche lui rendait la parole entrecoupee.
— Chevalier, — dans un instant je serai devant Dieu. — Pauvre Suse ! — elle est a la recherche du chevalier de Rochow, — Kemphalm de Rochow, de la marche Uckeraine. — Ma Suse est son enfant , sa fille naturelle, — d'une jeune bourgeoise de ma paroisse. — Les preuves existent : — une croix brune. — Gloria in excelsis Deo 1 — O mon Dieu ! pourquoi mourir ainsi? — Du sang, — du sang chaud ; — il sort de ma gorge. — Kemphalm de Rochow. — Pauvre Suse abandonnee ! — Sancta Maria, orapro nobis.
II ne putproferer une parole de plus; son sang ruisselait avec abondance. — II rendit l'ame.
Avec l'air d'un condamne aux flammes £ternelles, le chevalier se frappa le front, s'arracha
les cheveux et la barbe ; il s'ecorcha la figure, et s'ecria :
— Oh! 1'inceste! Jamais croisade n'en effacera le crime et la honte! Et, comme un frenetique, il disparut dans l'obscurite de la nuit.
— Qu'est-ce qui transporte Pan de la sorte ? se demanderent les serfs. II a descendu l'echelle si content et si joyeux ! Malheur a nous! il ne manquera pas de nous faire chatier rudement , comme il arrive toujours quand il est de mauvaise humeur.