IV
LES STELLMEISERS.
Nuit du 8 au 9 Novembre 13C4-.
De Jacquerie les jacquiers, Queles gents sont sorcilliers , Sagrileiges mahomiers , De piedz hnmains rosticeurs , De peaulx khrestiene escorcheurs.
Sire Dieu , delifvrez nouz Dans Crespy, la bonne ville, Ou le jacquier Marleroulx S'est nichez come ung liyboulx Por occire ferame et fille, Limiez , faulcons et famille aux seneschal de valloy Quy chevaulche avecq le roy.
(Complainie de Crespy.)
Le ventd'automnesecouait rudement lesfeuillages fletris de cette vaste foret qui environnait alors le cote meridional de Berlin. Les gardes des
compagnies bourgeoises faisaient le service de nuit dans la ville , et marchaient seuls le long du rempart, qui, de tour en tour, s'etendait juslement dans la direction suivie aujourd'hui par lecours du Kupfergraben. Tout-a-coup quelques individus a l'exterieur sombre sortirent des bois et s'avancerent vers la maison isolee que le margrave Louis , surnomme le Ptomain , avait assignee pour demeure a son porte-arquebuse AntoineRehbaum,parce qu'elle etait tout-a-faitpropre a elever des faucons de bonne race et des chiens de chasse ; et ladite maison se trouvait entouree d'une palissade herissee de pointes de fer. A peine les chiens eurent-ils entendu des pas se diriger du cote du logis a une heure aussi indue , qu'ils se mirent a aboyer de toutes leurs forces. Le vacarme de ces limiers et le retentissement dans la foret voisine permettaient a peine d'entendre le bruit du heurtoir.
— On frappc a la porte , je crois : Qui vient la ? — Taisez-vous done , vilains animaux , gare les etrivieres!.,.
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On ne repondit point a la question du portearquebuse ; mais il entendit heurter avec autant de precipitation que de violence.
— Qui est la , vous dis-je ? Apprenez que , si vous ne repondez pas , je vais ouvrir ma porte et lacher mes chiens apres vous !
Mais pas une parole encore. — ■ Rehbaum, se disposant a repousser l'attaque , fut ouvrir la porte du chenil ; mais a peine etait-il sur le seuil de cette habitation des chiens, que le trait pointu d'une fleche vint lui friser la tete et s'enfonca profondement dans la boiserie : preuve certaine que le bras qui 1'avait decoche etait passablement musculeux.
— Ah! e'est ainsi qu'on y va? Un instant, mechante canaille, vous allez savoir si mes braves compagnons s'entendent a saisir le braconnier.
La-dessus , le porte-arquebuse courut au chenil , et lacha la meute que l'ardeur et la fougue devoraient ; aussitot ces animaux furieux se disperserent ds tous cotes en hurlant et clapissant,
tandis que i'habitant de la maison verrouillait fortement la porte derriere lui.
La tranquillite ne tarda pas a s'etablir au dehors. Bientot les chiens eux-memes commencerent a se calmer. Le porte-arquebuse eut beau preter l'oreille la plus attentive , il ne put distinguer, au milieu du bruissement de la foret, qu'un murmure confus de voix humaines et le tapage des gueules canines et affamees qui semblaient avaler dans leur auge le reste de leur brouet de la veille.
On vint cogner pour la troisieme fois , et ce fut avec tant de force que le coup retentit longtemps dans le lointain.
Alois le porte-arquebuse voulut exciter ses chiens ; mais au lieu de leur bruyantclabaudage, il n'entendit plus que des gemissements timides.
— ■ Qui est la? P».epondez-moi done, on je decoche un angon sur le premier qui osera passer la porte.
— Ouvre-moi , chien d'homme aux chiens ! bourdonna du dehors une forte voix, ouvre-moi,
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ou sinon je mets le feu aux quatre coins de ta bicoque margraviale ! G'est le diable de Salzwedel qui frappe a ta porte ; entends-tu , que c'est le diable de Salzwedel ? —
Le porte-arquebuse , transi de frayeur, jeta un regard de desespoir sur sa jeune epouse enceinte, qui se leva droite sur son lit, tendant les mains vers son jeune enfant qui dormait a cote d'elle.
— Femme, pour l'amour de Dieu, pauvre femme ! Les Stellmeisers sont ici. Mes chiens sont empoisonnes, car ils ne peuvent plus aboyer; leurs gemissements deviennent de plus en plus languissants. — > Si le diable de Salzwedel te trouve ici, tu es perdue; on dit qu'il fend le ventre aux femmes enceintes pour devorer leur fruit
La jeune femme se leva, prit l'enfantendormi, dressa sur le plancher une echelle qu'elle escalada et qu'elle eut le soin de lirer apres elle,et tut se blottir derriere un monceau de foin.
A peine avait-elle disparu que la porte de la
palissade succomba sous les attaques de ces gens qui demandaient entree. Au me*me instant, le porte-tuquebuse, ayant ouvert celle du logis, eut la douleur de voir une vingtaine de pauvres chiens qui , persecutes par la douleur du poison , semblaient vouloir s'eteindreen lechantlespieds de leur maitre. Bientot parut le chef des Stellmeisers , qui avait adopte le nom de diable de Salzwedel depuis que cette ville , assiegee par la crainte qu'inspirait ce fameux brigand , lui avait accorde le droit de bourgeoisie et raerae un asile dans ses propres murs, ce qui avait procure pleine sauve-garde a ses autres citoyens. Un coup de poing sur le visage du porte-arquebuse , telle fut la premiere salutation du diable qui avancait bardiment a la tete de ses compagnons, et qui courut se mettre devant une table, d'ou, pour faire place nette, il fit voler par terre un filet d'oisellerie commence pour le service du marquis de Brandebourg.
II etait habille de peau de buffle noir ; deux especes de grossiers tuyaux de pompe en cuir,
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imbibes d'huile de baleine , lui remontaient depuis la cheville des pieds jusqu'aux reins. II etait sangle d'une courroie qui retenait une espece de pourpoint. II avait sur la tete un bonnet de cuir garni de fer ; au cote droit , dans une petite poche , un long couteau de boucher a manche de bois , et , du cote gauche , un morceau d'acier affile, comme en ont les ecorcheurs. Gette bete feroce portait un baton de la grosseur du bras et plombe a ses deux extremites. II en jouait pour se distraire en le faisant tourner avec une dexterite surprenante. Sa main restait touta-fait immobile , et le simple mouvement de ses doigts lui imprimait un jeu de rotation plus rapide que 1'eclair et non moins meurtrier qu'un eclat de la foudre.
— Fais du feu, gredin ! et rejouis-toi de ce que j'ai aujourd'hui a m'occuper de toute autre chose que d'un miserable valet dechiens. Sans cela, tu saurais deja ce qu'il en coute pour refuser la porte auxStellmeisersquandilsveulententrerchezvous.
Tout en jetant un regard d'alarme et d'effroi
sur la couche encore tiede de sa femme } ou venait de s'etendre un de ces effroyables compagnons, Rehbaum courut a son humble foyer, reveilla la braise assoupie sous la cendre et eclaira sa chambre en allumant quelques raorceaux de bois de resine , qu'il accrocha a des crampons de fer attaches au mur. Sans pouvoir le comprendre, il reflechit a ce que ces terribles malfaiteurs pouvaient venir chercher chez lui. II n'avait de provisions que pour un jour. Tous les chiens , tant ceux du margrave que les siens , etaient empoisonnes ; il n'aurait done eu a craindre que pour ses faucons ; mais depuis huit jours ils etaient partis pour la grande chasse de Tangermunde. Que pouvaient done lui vouloir ces voleurs ? — Ah ! s'il lui etait possible de prevenir la garde bourgeoise des remparts que le chef de cette terrible bande de brigands se trouvait aux portes de Berlin ! — - Mais il n'y avait pas moyen.
Pale, defait, hors de lui, il s^emp^essa d'obeir en allumant du feu. Ensuite il offrit de son
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mieux a ses aimables hotes ce qu'il possedait : quelques morceaux de lard enfurae , des raves , des gateaux de seigle ; et, pendant ce maigre repas, une conversation s'etablit entre le diable de Salzwedel et ses compagnons, en patois vandale qu'on parlait encore aux environs de Berlin dans ce temps-la.
Toutd'un coup laporte s'ouvritbrusquement: un voleur a mine effronlee entra avec precipitation , et poussa des cris d'allegresse en parlant dans ces termes a son commandant :
Nous avons eu le bonheur d'attraper ce
maudit qui voulait se sauver dans la foret avec son ane ; maintenant le voila dans le sac !
— Amenez-le par ici , et surtout ne le maniez pas trop legerement, pour qu'il ne doute pas qu'il est tombe dans les griflfes du diable.
Et quelques-uns de ces demons se mirent a trainer un sac ou etait renferme un homme. Ce sac fut ouvert, et Ton vit rouler un juif qu'un ruban jaune, passe autour du bras , aurait assez fait reconnaitre, quand meme son visage , ses
cheveux plats et son regard decompose n'auraient pas annonce ce qu'il etait.
— Que le Dieu d'Abraham me soit propice! je suis un homme perdu.
— Oui , tu es perdu , maudit juif ! lui dit le diable en grincant les dents et en tirant de sa poche le coutelas au manche de bois, qu'il aiguisait tranquillement sur l'acier poli. Jet'enleve pouce par pouce ta chair de damne et la donne a manger a mes chiens, si tu ne me comptes les soixante gros de Boheme que tu voulais donner au margrave, a Tangermunde.
— Helas ! helas ! comment le pauvre fils de mon pere donnerait-il des gros de Boheme ?
— Tais-toi, juif! Nous savons que le margrave a ete a la chasse du sanglier, a Tangermunde, qu'il en a tue vingt-trois, et que les juifs de Berlin doivent lui en acheter la chair.
— Oui, le Dieu demes peres sait lesopprobres que nous devons souffrir. La sainte loi nous defend de manger de la chair de pore; et le mar-
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grave nous force a lui acheter le produit de ses chasses, qui ne peut nous servir a rien....
— Ou as-tu mis cet argent ? dis-le, ou ce couteau va te fouiller les cotes.
— Je ne l'ai pas, l'argent; les juifs m'avaient envoye vers le seigneur margrave pour lui demander pardon de ce que nous n'avons pu ramasser soixante gros de Boheme en si peu de temps
— Je te vois vcnir avec tes mensonges et tes lamentations; maistu ne te sauveras point. Hola! Thierry-le-Noir, qu'on dechausse ce gueux-la et qu'on luiote sa robe, pour que je le fasse griller.
Dans un clin-d'ceil , le juif fut de nouveau jete par terre, et sa robe et ses souliers lui furent otes. Un de ces bandits tira de sa poche des fils ensoufres, et lui en entortilla les orteils; il mit ensuite le feu a l'extremite de ces fils , et laissa continuer la flamme et l'enflure jusqu'a ce que l'excesde la douleur arrachat des cris au patient.
Ah ! ah! le cochon gemit, dit le cliable en
eclatant de lire et en s'inclinant vers ce malheu-
reux, afin de lui couper un morceau de la chair du bras qu'il jeta a un de ses chiens.
— Veux-tu donner l'argent, oui ou non ! repeta le chef des voleurs, en se disposant a Ie taillader pour la seconde fois, lorsque les chiens, ayant above au dehors, les Stellmeiserss'empresserent de sortir pour voir ce qui survenait , mais ils rentrerent aussi promptement qu'ils etaient sortis , et leurs visages annoneaient clairement que le danger les menacait. Ils parlerent a leur chef en langue vandale. Mais, comme le portearquebuse ne comprenait pas un mot de ce qu'ils disaient, il nc put deviner ce dont il etait question. Soudain le diable serra les dents, profera des jurements epouvantables, et s'arma de sa lourdemassuedebataille. Deja il etait pret a selancer en dehors de la portc, lorsqu'elle s'ouvrit brusquement , et laissa paraitrc une sorte de geantj barde de fer depuis les pieds jusqu'a la lete, et qui brandissait un grand sabre^ en s'ecriant :
— Rcndez-vous , voleurs, rendez-vous sans
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coup feriiv ou vous etes tous morts ! aucun n'echappera : vous etes cernes.
Pour toule reponse, l'enorme assommoir du Stellmeiser vint choquer l'armure d'acier du soldat; maiscelui-ci n'en resta pas moins immobile com me un rocher.
— Frappe, voleur ; ma cotte-d'armes est de Strasbourg et de bonne fabrique. Garde a toi, maintenant ; gare a mon sabre !
En disant ces mots, Ie guerrier s'etait elance sur le Stellmeiser; mais, avec l'agilitc du tigre, celui-ci trouva moyen de l'enlacer avec son bras gauche et de lui plonger son couteau dans la jointure de l'aisselle, que le bras droit avait decouverte en s'elevant pour frapper a coups de sabre sur le voleur.
— Jesus, Maria ! je suis atteint! Courage, enfants, vengez-moi! Cette mauvaise guepe m'a perce de son ardillon...
Et le sol fut bientot couvert d'une lourde armure, dont la chute manqua d'ecraser le juif
qui criait toujours avec une persistance hebraique :
— A moi, a moi, qui est brave stellmeiser et a Ie droit de bourgeoisie a Salzwedel ! A moi, les amis du diable ! Assommons ces tetes de fer et tranchons ces ventres d'acier !...
Mais alors un mur d'airain etait deja devant la porte ; les hommes d'armes se pressaient l'un sur Pautre, et, autant que l'obscurite de la nuit et la distance des lieux pouvaient le permettre, on voyait fourmiller des cavaliers et des archers sur le bord de la for^t, a la lueur de mille flambeaux.
Les Stellmeisers se rendirent : on les garrotta et on les coucha par terre. lis se trouvaient pres dujuifqui, avec une promptitude frenetique, debarrassa les doigts de ses pieds brulants des fils de soufre enflamraes, et se boucha I'enlaille du bras.
Dans ce moment, le margrave Louis-le-R.omain entra dans la chambre. Apres avoir jete un regard plein de noblesse sur ce qui se passait, il
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ordonna a sa suite de conduire les brigands prisonniers, sous bonne et sure escorte, a Salzwedel, pour y etre ecarteles devant la porte de la ville.
Mais un individu, tout simple et tout rond, s'avanca resolument, et dit :
— Pas du tout, seigneur margrave , c'est a Berlin que les Stellmeisers doivent etre punis : ainsi le veulent le droit et la justice. Les gardes de notre compagnie bourgeoise ont penctre ceans les premiers ; notre prevot, Jean Rneipe, estreste mort sur la place; enfin, c'est dans les dependances de la ville de Berlin que cette meurtriere canaille a ete capturee.
— Qui etes-vous^ homme qui pretendez prescrire a votre seigneur le lieu ou doivent etre punis ces vassaux criminels?
— Je suis Klaus Walke, echevin de Berlin, repondit le corpulent personnage. Je n'entends rien prescrire a votre seigneurie ; mais j'estime que notre demande est de toute justice. Le margrave Waldemar, que vous declarez impos-
teur, nous a donne le droit d'etablir un executeur particulier; nous lui avons meme fait batir unemaison dans la rue Heiderenter ; maintenant il faut bien que cet homme fasse quelque chose deson emploi : cela est de toute justice.
Au nom de Waldemar, une sombre rougeur frappa la figure du margrave 5 son ceil devint etincelant; etle puissant seigneur, se tournant vers un chevalier de sa suite, lui adressa la parole en italien ;celui-ci lui repondit dans la meme langue.
Apres leur entretien , qui fut court, le margrave dit a l'echevin Klaus Walke :
— Je vous accorde ce que vous dcmandez, parce que vous vous etes montrescourageux et fideles a l'heure du danger, quand ce moine fugitif, Jacob Renbock, se faisaitpasser pour le defunt Waldemar. Ce qu'un imposteur a pu vous accorder, ce n'est pas votre prince legitime qui vous l'otera. Prenez done les Stellmeisers, et conduisez-les ou vous voudrez.
Le margrave quitta la maison, en continuant
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son colloque avec le chevalier, son camarade d'enfance , ne comme lui a Rome. Klaus Walke demeura, et se frottant les mains en signe de satisfaction :
— Maintenant, dit-il, notre bonne ville de Berlin a ce qu'elle desirait depuis si long-temps, sa juridiction particuliere! L'ours de nos armoiries ne se contentera plus de montrer les dents ; il pourramordre. GonduisezlesStellmeisersdans les cachots de la Haute-Maison, et dites a maitre Lorch que 1 'execution solennellc aura lieu demain matin.
Tous les etrangers descrterent la demeure du porte-arquebuse, dont la jeune femme quitta en tremblant la retraite ou l'effroi I'avait fait se cacher. Avant de donner la nourriture a son pauvre enfant, ellc ne manqua pas de laver soigneusement tousles endroits du sol que le corps du juif avait pu toucher, et que son mari ne manqua pas de lui designer avec exactitude.
II est assez connu que rien n'est aussi dangereux pour le bonheur et la solidite d'une mai-
son que la presence et surtout le contact d'un juif(i).
(1) C'est une imagination qui subsiste encore en Allemagne et particulierement a Francfort, ou personne ne rendrait le salut a un juif , et ne se laisserait serrer la main par un des freres Rothschild. Nous connaissons des Francois qui n'ont pas lamGme precaution ou qui n'y regardent pas d'aussi pres.
Et suivant Ruitherhuisius, il gtaitissu desillustres
Quitzows de Boctzow et de Reiglienfurst.il estfacheux que la difficult^ de prononcer des noms si recommandables ait et6 nuisible a leur celebrite ! Voltaire.
— Yous ne valez pas mieux que votre frere , et votre frere est un gentilliomme qui menterait d'etre pendu.
— On n'a jamais fait pendre un gentiUiomme, yous devriez dire decapite , seigneur Ev£que.
— C'est juste; il faut observer la regie ; et quand j'aurai fait capturer et juger votre frere, il aura la tele tranchee : c'est tout ce que votre famille y gagnera.
Lope de Vega.
II y avait a Berlin, pendant la s«iree du 9 septembre> en 1'annee i4u, un immense festin dans la grande salle de rHotel-de-Ville . e'e-
tait en [l'honneur dc Thierry de Quitzow, ce lieutenant de la Marche, qui avait publiquement annonce son intention de se rendre en Prusse pour y soutenir les chevaliers de 1'ordre teutonique dans leur guerre contre lesPolonais. Contents de pouvoir se debarrasser d'un voisin dont l'humeur etait fort inquietanle , et voulant en memc temps se menager, au moyen d'une separation amicale, la paix et la tranquillite vis-avis des nombrcux amis de ce dangereux voisin, les membres du conseil avaient resolu de lui donner un festin splendide. Le bourgmestre Jacob Heidicke presidait l'immense table qui ployait sous le faix d'une lourde et massive orfevrerie. A cote de l'epouse du bourgmestre, Dorothee Heidicke , jeune et pudique bourgeoise, qui ne voyait qu'avec embarras les regards de la noblessese fixer sur elle, etait assis messire Thierry de Quitzow. II ne portait pas un habit garni de fourrures, costume de fete en ce temps-la, mais il avait endosse sa cotte dc mailles, dont le tissu aux fins anneaux d'acier lui couvrait la tcte , le
cou, les epaules et tout le haut du corps. Sa Gourde epec milanaise etait posee sur scs genoux, et il gardait a vue sur la table son poignard nu. Jean de Quitzow, son frere^ seigneur de I>octzow, et Gaspard de Puttliz, vcnu a Berlin dans sa compagnie, figuraient parmi le beau sexe municipal de Fautre cote de la table, ou ces deux jouvenceaux faisaient assaut de gaianteries.
Avant d'avaler une rasade, Thierry faisait porter par son page, place derricre lui, la coupe ecumante a la bourgmcstre Heidicke, qui etait obligee d'y gouter la premiere et d'en approcher seslevres. A chaque coup, meme ceremonic ; et lespaupieres de la bourgmestre s'abaissaient modestement; mais ellc n'en rcrmrquait pas moins que les yeux brulanls de Thierry ne perdaient pas de vue la place qu'ellc efileurait sur le bord <lela coupe. Pouvait-elle en douter a la rougeur qui venait colorer son visage pendant qu'il buvait?
A cote de Thierry etait Iitemini, prieur de
Domkloster, a qui la famille de Quitzow devait beaucoup; car ce n'etait que par ses efForts qu'elle avait pu reussir a recuperer dans la Marche 1'heritage paternel dont elle avait ete depouillee, au commencement du quinzieme siecle, par le puissant comte de Lindow. Us causaient tous deux familierement, et faisaient honneur a ces vins spiritueux et chers que les corps des orfevres, tailleurs, cordonniers et fourreursavaient tires des caves de l'Hotel-de-Ville pour faire honneur a leurs hotes. Musique, tableaux dramatiqueset mascarades, on avait toutreuni pour rendre cette fete de separation aussi pompeuse que possible ; et la plus aimable gaite regnait dans la vaste salle de l'Hotel-de-Ville, ou tout resplendissait de lumiere.
— Permettez-rnoi, chevalier, comme bourgmestre de cette ville de Berlin , de vider cette coupe en Thonneur de votre prochain retoui dans la JNIarche !
— Volontiers! rcpondit Thierry, en faisant glisscr sous ses epaisses moustaches un sourire
imperceptible, volontiers ! quoiqu'il me fut permis de douter de la sincerite de votre declaration.
— Maintenant, dit Jacob Heidicke, il ne faut pas y regarder de si pres, chevalier. II est bien vrai que vos projets et vos actions nous ont souvent empeche de desirer votre ret our; mais, puisque, dans ces derniers temps, vous nous avez montre des intentions pacifiques, notre affection pour vous est sincere, et nous n'hesitons pas a penser que, de votre cote, vous vous conduirez en ami veritable, et ferez jurer en meme temps a votre cousin Cans de Puttliz de vivre cgalement en paix avec nous, desormais.
— Ah ! voila ce dont je ne saurais repondre ! Cans est un bon cousin sans doute ; mais il n'abandonne jamais ce qui lui promet quelque avantage. 11 faut qu'il s'en empare, devrait-il laisser quelques serfs au combat! Je sais parfaitementa quoi conduisentdesdesseins semblables aux siens : je les ai executes long-temps avant lui... Mais laissons ce sujet de cote. Que
la paix existe entre mes bons voisins et moi, du moins pour le temps que je resterai dans le duche de Prusse.
— Nous vous prenons au mot, seigneur de Quitzow, s'ecria Nikel Winss, un des plus riches bourgeois de Berlin. Franchement, nous preferons vivre eii bonne amitie avec vous, prets a faire pour cela tout sacrifice juste et supportable. Mais, si malheureusement il n'en etait pas ainsi, si nous etions trompes, nous nous verrions forces de porter plainte devant l'empereur et le saint conseil de I'empire.
Quitzow ne put s'empecher de pousser un eclat, de lire; et, Iangant le regard le plus malicieux sur cet innocent bourgeois , il repondit:
— QueDieumesoit en aide devant l'empereur et le saint empire ! Sigismond, notre Cesar et seigneur, a bien autre chose a faire qu'a s'occuper de notre coin de sable! II a engage la Marche de Brandebourg . comme un mauvais econome ; et Frederic de Nuremberg, le detenteur du gage,
ose a peine s'y montrer. Si jamais il s'avisait d'v paraitre, je saurais bien Fen faire sortir honteusement, et le reconduire jusque dans sa bourgade. J'en appelle a Jean de Mecklembourg, que j'ai fait prisonnier a Liebenwalde : il est maintenant dans mon fort de Plau a se ronger les on°l^s et a se repentir d'avoir pris parti contre moi. Non , jamais un Quitzow ne se laissera faire la loi.
— II y a, Dieu soit beni ! quantite de bien mauvaises gens dans notre pays, reprit Nikel Winss. Dans la Marche nouvelle ? les chevaliers Teutons sont devenus des hotes imporluns et des chevaliers d'industrie. La fertile Priegnilz est au pouvoir des Mecklembourgeois ; et les pourceaux de la Pomeranie abiment la terrede la fldele Marche Uckeraine. Dieu nous donne un etat de choses meilleur ! II n'existe plus d'union qu'entre les villes et entre nos braves associations et corps de metiers.
— Qu'est-ce que tout ceci veut dire , maitre Nikels^Yinss? interrompit le bourgmestre. Notre
honorable convive n'est pas venu icipour entendre vos lamentations. II ne fautpas croire avoir le droit de parler plus haut que nous autres, parce que vous etes un des plus riches de Berlin. Le seigneur de Quitzow est notre hote et notre bon voisin ; nous ne voulons rien lui dire de facheux; nous voulons seulement trinquer et banqueter avec lui. Faites raison a ma rasade, seigneur chevalier Thierry: que le passe soit oublie et ne se renouvelle plus!
Apres qu'ils eurent choque leurs verres , Thierry de Quitzow se retourna vers son page, et lui dit a voix basse :
— Souviens-toi du nom de cethomme a grande bouchequiestcn face de nous. Si les circonstances me sont heureuses, j'ai bien l'espoir de la lui fermer rudement.
Alors un cchevin,assis a cote du bourgmestre, montra a celup-ci un enorme sablier qu'on venait d'apportcr sur le bout de la table, et dont le sable etait ecoule jusqu'a la derniere parcellc. Le bourgmestre toussa, et, sur le ton d'un sup-
pliant , il adressa ainsi la parole a ses convives :
— « Chers seigneurs et nobles chevaliers, vous aurez sans doute pour agreable que notre amicale assemblee se leve et se separe ' car la onzieme heure de la nuit est arrivee, et le conseil ne doit point donner aux bourgeois le mauvais exemple de la transgression du reglement disciplinaire. II existe un statut municipal d'apres lequel il est interdit aux Berlinois de se reunir pour faire goguettes, passe cette heure de la nuit. Cependant, avant de vous lever, prenez dans cette coupe un viatique qui vous sera dc bonne ressource dans le long voyage que vous aurez a faire : ce sont soixante soixantaines de gros de Boheme qui vous seront fort utiles pour vous reuniraux chevaliers Teutons; Ton dit que, dans aucun lieu ni dans aucun cas, l'argent ne saurait etre a charge.
— Je les acccpte volontiers , dit Thierry de Quitzow, tout en passant la main sur sa moustache encore humide de la rasade du depart. C'est une belle somme que soixante soixantaines
de gros de Boheme! En voila presque autant qu'il en faudrait au Nurembergeois pour affranchir la ville dc Potsdam des habitants de Rochow auxquels elle est engagee. Remettez-les moi,et esperons qu'ils tourneront a voire profit.
Tous les convives se Ieverent. Pendant qu'ils s'embrassaient et se touchaient la main, suivant la vieille coutume, les deux Quitzow et Gaspard de Puttliz se reunirent et causerent a voix basse. Ensuite ils appelerenta eux un estafier qui les attendait a l'entree de la sallej ils lui donnerent quelques ordres en chucbotant, et ne se confondirent avec les autres personnages que lorsque celui-ci se fut eloigne de l'Hotel-de-Ville, apres avoir enfourche son cheval, en rudoyant les groupes de bourgeois qui stationnaient sur la place. Les chevaliers remirent tranquillement les glaives et les poignards dans leurs fourreaux, endosserent leurs manteaux de peluche, et se couvrirent de leurs berrets garnis defourrures.
Les femmes des bourgeois prirent conge de leurs botes, et, sous l'escorte de leurs valets,
s'empresserent de retourner clans leurs maisons. Thierry de Quitzow, apres avoir dit son dernier mot galant a la bourgmestre et s'etre recommande a son bon souvenir, lui demanda la permission de Pescorter jusqu'a sa demeurc. La bonne dame remercia le chevalier, avec cette benigne severite naturelle a son sexe, alleguant qu'elle etait sous bonne et sure garde. — Ce sera done toi, Lebert, dit le chevalier a son page, tu vas accompagner notre charmante convive, et tu prendras garde ace qui pourrait arriver dans ces rues pleines de peuple... Lepermettez-vous, maitre bourgmestre? Cette attention est un temoignage de mon estime pour vous ; car il est inoui, jusqu'a ce jour, qu'un page a la livree de Quitzow ait fait le service aupres de la femme d'un bourgeois.
Tout le monde se separa. Les chevaliers se dirigerent vers leurs chevaux, stationnes dans la rue Saint-George, aux portes de lTI6tel-de-Ville, ct ils furent tout etonnes de se voir eclaires dans leur marche par une centaine de flambeaux. Le
bourgmestre et lcs membres du conseil, au lieu de dire adieu a leurs notes, apres les avoir accompagnes jusqu'au pied des escaliers, voulurent les conduire jusqu'aux portes de la ville. lis furent , a leur tour, suivis d'une multitude de bourgeois, qui voulurent, ainsi que leurs femmes, jouir de la douceur de cette nuit d'automne et ecouter la musique que les joueurs de cornet et les trompettes de la ville executaient en l'honneur du conseil. Au milieu de cette tumultueuse foule, les chevaliers allaient d'un pas tardif sur leurs lourds chevaux mecklembourgeois , emportant avec eux les soixante soixantaines de gros de Boheme, que Thierry de Quitzow, leur chef, avait eu le soin d'enfermer dans un sac de cuir attache devant lui a un pommeau de sa selle.
Madame Dorothee Heidicke , au bras du joyeux page, monta la rue Saint-George, et arriva enfin devant le cloitre des Freres-Gris, vis-a-vis la maison du bourgmestre. Lebert etait un beau jeune homme ; sa tournure de chevalier, le riche habit de fete qui leparait, I'eclat de son armure,
ses francs, aimables et galants discours , tout cela vint etablir involontairement clans Fame de Dorothee une ccrtaine comparaison de son conducted avec son epoux, etcette comparaison ne fut pas au detriment du premier.
Arrives devant la maison, la bourgmestre dit adieu au page ; mais celui-ci lui avoua qu'il n'etait nullement dans rintention departir,surtout, disait-il, avant que le legitime possesseur d'une aussi charmante personne ne fut de retour aupres d'elle, et il se placa en sentinelle a cote de la porte. En vain la belle dame chercha a le detourner de sa resolution ; ses efforts echouerent devant la plus gracieuse opiniatrete. Le page descendit attentivement le long des murs, et la bourgmestre se retira dans sa chambre a coucher. Toutes les maisons du voisinage etaient sans lumiere et sans habitants; car maitres et domestiques avaient ete se presser dans la foule a la suite des flambeaux et des trompettes. La chambriere de la bourgmestre, ainsi que les autres gens de la maison , pleins de confiance dans la protection
du page, ne tarderent pas a deserter a leur tour, en laissant la porte ouverte, afin d'aller contenter leur curiosite. Un sourire satanique vint contracterles levres de Lebert quand il vit sortir toute la domesticite. II se mit a siffler quelques airs joyeux ; un echo lui repondit de la rue Saint- George, et , bientot apres , on vit courir deux ombres a travers les vitres de la petite fenetre de la chambre a coucher. Au meme instant, une litiere, trainee par deux forts chevaux et accompagnee de quelques valets etrangers, vint s'arreter devant la porte du logis.
Gependant le bourgmestre, les echevins et les autres bourgeois, en accompagnant les chevaliers, etaient arrives aux portes de la ville. que defendaient deux tours crenelees et enclavees dans une forte muraille.
La musique allait toujours de plus belle; et les bourgeois continuaient a se feliciter du depart de leur dangereux voisin et de toute sa parente. Les sentiments que les Berlinois cachaient sous les apparences d'un adieu sincere et d'une sepa-
ration amicale n'etaient pas bicn difficiles a deviner pour les chevaliers. Un pareil exces de contcntement etait une espece d'insulte. Enfin, se voyant devant les portes , les principaux bourgeois , au nombre desquels se trouvaient les membres du conseil, voulurent prendre conge de leurs holes, car la multitude s 'etait la comme instinctivement arretee; mais les chevaliers s'y refuserent , et Thierrv de Quitzow se mita dire :
— Eh ! ne vous semble-t-ilpas, mes bons messieurs, que la lune eclaire aujourd'hui une nuit charmante? Par un temps si delicieux, qu'il est agreable d'etre a cheval et de causer avec son compagnon ! Suivez-nous encore un peu ; it est toujours penible de quitter ses amis.... Qui, diable! pourrait s'accoutumer a votre singulier reglement ? Vous voila hors des murs ; aucune horloge n'aplusrien a vous prescrire.
— Volontiers , nobles seigneurs, volontiers, quoique cette complaisance puisse nous attirer les gronderies de noscheresepouses, quand elles nous verront rester si tard contre notre habi-
tude. Ainsi done, en avant, messieurs, jusqu'a la foret de Spandau, et la, franche et cordiale separation.
Toutefois, il n'y cut que la moilie cles bourgeois qui suivirent encore le conseil et Ies chevaliers 5 tous les autres regagnerent le lit de leurs femmes, et les cornets et Ies trompettes s'arreterent devant les remparts, en continuant de percer Fair frais de la nuit de leurs sons discordants.
Les chevaliers et les membres du conseil dialoguaient familierement, en suivant le chemiii de sable qui conduisait a la foret. A droite et a gauche , dans les pres et les terres incultes, etaient de nombreux troupeaux de betail, qui appartenaient aux bourgeois de Berlin, et n'avaient pour gardiens, outre leurs patres, que quelques hommes de la ville : le recent traile fait avec la noblesse ayant chasse toute espece de crainte.
— Que feriez-vous, maitre bourgmestre, si ce chetif bourgrave de Nuremberg s'avisait de pe-
netrer dans la Marche? Seriez-vous dispose a Iui preter serment de fidelitc : demande qu'il a deja envoye faire a voire confrere de Reventlow?...
— Lorsque 1'empereLir a regulierement engage notre pays a un nouvcau maitre, je ne vois pas comment nous pourrions lui refuser hommage et fidelitc. La ville de Brandebourg a jure, et vous savez que cette ville a le privilege de la voix dans toutes les affaires de la Marche.
— Mais, vous l'avez bien refuse a Josse de Moravie; et cependant votre pays lui avait ausst ete donne en gage. Croyez-moi : sachez soutenir vos droits ; montrez a l'empereur que Ton ne vend pas la noblesse de 1 1 Marche a un petit bourgravede Nuremberg pour 400,000 ducats. S'il dissipe tout son argent en festins et en orgies, qu'il ne pense pas que la famille des Quitzow, celle des Rochow et celle des Puttliz se plient jamais a obeir au premier aventurier du cercle de Souabe.
— Nous ne pretons pas serment de fidelitc
pour un fief hereditaire de droit, mais bien mouvant d'argent, ainsi que l'a declare l'empereur Charles IV, d'heureuse memoire.
— Agissez comme vous Tentendrez ; mais tachez surtout de ne point prendre parti contre la noblesse , car il vous en arriverait malheur. Nous ne voulons pas de ce Nurembergeois, quand meme, pendant trois ans, il ne tomberait du ciel que des Nurembergeois. Nos chateaux sont en bon etat de defense ; nos revenus sur les villes sont bien assures. Prenez garde a ce que vous allez faire : croyez-en le seigneur de Quitzow.
— Eh ! seigneur chevalier, faut-il se quitter sur un sentiment d'aigreur ou d'inquietude? faut-il repandre la tristesse et le mecontentement sur la fin d'une soiree toute charmante ! Nous n'avons rien fait pour nous separer dans une pareiile disposition d'esprit. — Nous voici arrives a la foret, recevez done cette poignee dc main , et quittons-nous bons amis.
— Non pas encore, bourgmestre, vous nous
accompagnerez un peu plus loin. Mes valets s'arretent pour m'attendre 5 ils auront beaucoup cle plaisira faire caracoler leurs chevaux devant vous...
A ces etranges paroles, les bourgeois de Berlin furent saisis d'etonnement ; ils eleverent leurs yeux surune multitude de valets, qui semblaient equipes comme pour un jour de bataille ; ils voulurent retourner a la ville , et prirent brusquement la route des portes fortifiees 3 mais les nobles degainerent leurs glaives, couperent le chemiu a la moitie des fuyards, et massacrerent tous ceux qui chcrchaient a se sauver dans le bois. Les valets , occupes pour la plupart a pousser les bestiaux , recurent Tordre de garrotter une douzaine des principaux bourgeois, et de les attacher a la queue des chevaux. Thierry de Quitzow lit Her a part le riche Nikel Winss, et l'etendit sans connaissance d'un coup qu'il lui donna sur la tete avec la garde de son sabre.
— Voila, lui dit-il, pour les insolentes paroles
Bft NUITS DE BERLIN.
que tu as proferees contre la noblesse ! Va-t-en maintenant porter plainte devant l'empereur et l'empire; ou bien, attends que je place Ie Nurembergeois a cote dc toi dans un cachot; tu pourras, si tu veux , lui preter serment de fidelite.
En hommes exerces a des entreprises de cette nature, les valets eurent bientot acheve d'enlever le betail, et de faire trainer au fond des bois tous les bourgeois garrottes. Les chevaliers marchaientlentement a leur suite, et Thierry de Quitzow faisait resonner en ricanant le sac rempli par les gros de Boheme.
Soudain le trot d'un cheval vint frapper son oreille, et c'etait Lebert, son beau page, qui traversait precipitamment le chemin sablonneux dc la foret.
— Bonne fortune, chevalier Thierry! La colombe est dans un nid ou elle attend le faucon. Je n'ai rien cpargne pour lui faire comprendre que les Quitzow ne descendent jamais a la supplication. Elle traverse maintenant le Iangferm-
Haide ( bois des jeunes Jilles), pour se rendre a votre chateau de Boetzow : elle ne laisse pas tarir ses larmes. Je me suis presse d'en finir, afin d'arriver a temps pour vous aider ; mais je vois que vous n'avez pas eu besoin de moi pour vous debarrasser de cette bourgeoisie.
Le chevalier passa legerement la main sur lajoue de son jeune serviteur.
— Je suis content de loi, Lebert, je ne t'oublierai pas, j'en jure surmeseperons. Mais, ajouta-t-il en riant, je ne veux pas te faire gardien de la prisonniere : tu as trop de gentillesse et d'ardeur pour un pareil office. Ainsi, lu garderas le colombier de Plau, quand je serai a celui de Boetzow. Je crains que tu n'aies ete deja sur mes brisees!...
Les cornels et les trompettes jouaient encore autour des remparts de Berlin. Mais, quand les fuyards arriverent aux portes de la ville, et qu'ils raconterent ce qui s'etait passe, la musique resta muette et les flambeaux s'eteignirent.
Les confreres de la Misericorde arriverent au
point du jour pour ensevelir les cadavres et lea porter chez leurs veuves ou leurs enfants inconsolables.
C'etait en attendant l'arrivee du bourgrave, a qui l'empereur avait engage le pays de Brandebourg (i).
(1) Ce bourgrave, ou chatelain de Nuremberg, qui pretait sur gages, e'tait Frederic de Zolern, qui raourut a la fin du quinzieme siecle, et qui fut le premier ancetre connu de la famille royale 3 Prusse.
fr£d£ric aux dents de fer.
Nuit du 24 au 25 Dtoembre 1443,
<i Tous les catholiques romains sont ties anes retifs , des » loups idolatres et des pourceaux endiables sur qui je d6- » verse un long et large vomissement de malC-dictions et » d'opprobres. » Lcther.
C'etait la veille du jour de Noel. Deja depuis long-temps le voile de la nuit couvrait les murs paisibles de Berlin ; il ne restait plus d'autre lu-
miere que la grele lueur de quelques Iampes brulant dans les anciennes maisons de la place du dome. Dans le cloitre des freres noirs , communement appele Domkloster, les fenetres du refectoire etincelaient de la plus vive illumination. Les vilraux du dome, qui communiquait d'un cote de la place au monastere , et de I'autre au palais electoral , par le moyen d'une galerie de bois d'une hardiesse remarquable , reflechissaient encore les rougeurs ternes et languissantes d'un feu qui semblait provenir de l'autel. De sombres figures de moines allaient et venaient le long de cette galerie. L'on voyait bien qu'il existait au cloitre quelque chose d'extraordinaire; toutefois les robustes battants de la porte ferrce etaient et demeuraient fermes a triples verrous.
II faisait un froid acerbe ; la neige craquait sous les pieds des gardes de l'electeur qui montaient et descendaient le long des fenetres du palais de sa Grace. Leur pesantc armure d'acier etait couverte d'un large manteau de ratine , et un capu-
chon de la meme etoffe , tombant derriere Ie manteau en place de collet, leur garantissait la tete contre la fraicheur glaciale du casque.
— Que peuvent done faire cette nuit les freres noirs? II y a chez eux autant de remue-menage que dans une ruche lorsque les abeilles essaiment.
— Ce qu'ils peuvent faire , Dieu le sait : peut-etre disposent-ils leur maitre-autel pour la messe de minuit, car ils se font toujours remarquer aux fetes de Noel par une solennite magnifique.
— Ah! qu'ils ne fassent pas trop de rodomontades. L'electeur a contre eux une dent aigue depuis Pannee derniere que les insolents Berlinois se sontavisesde se soulever, a cause de la construction du chateau et a cause des corvees (Uof deenste) qu'ils etaient obliges de faire. Dans cette occasion, les merles noirs qui se tiennent la-haut ont donne grande abondance de viande et de bicre a la canaille insurgee , commc s'ils voulaient causer du depit a notre bon souverain 3 mais eclui-ci leur a mordu si fortement
la panse avec ses dents de fer que de long-temps ils n'en demanderont davantage.
— Fais-moi le plaisir de me dire pourquoi sa Grace electorale s'appelle Frederic aux dents de fer ? II a pourtant des dents comme nous autres ; je les ai bien vues dernierement dans un dejeuner de chasse a Angermunde !
— Toutes tes questions font bien voir qu'il n'y a pas long-temps que tu es dans les gardesdu-corps. Les dents de fer de Frederic, ce sont nous autres, des landers couverts de fer depuis le sommet de la tete jusqu'a la plante des pieds. On raconte bien 5 il est vrai , qu'etant un enfant de treize a quatorze ans , et se trouvant chez sa fiancee, la polonaise Hedwige, il arracha a belles dents un clou d'une porte ; mais cela , je ne l'ai point vu , et si je ne le vois point je ne le croirai jamais.
— Eh mais ! qui cst-ce qui arrive de la Grande- Rue et se dirige vers le cloitre ? Va-t-en voir cc que cherchent ces deux comperes.
Le plus ancien des deux gardes-du-corps se
rendit devant lc dome , se tapit derriere une sail- He de mur et vit distinctement un homme en manteau portant , a l'aide d'un camarade , une huche remplie de chaux vive: c'etait un macon facile a reconnaitre a son lablier de peau et aux outils qu'il avait dans la main.
Cet homme heurta trois fois avec le lourd marteau de fer de la porte du cloitre , et Vit bientot s'ouvrir une petite fenetre protegee par un epais grillage ; le frere portier demanda :
— Est-ce vous, maitre Grampe?
— Sans doute , c'est-moi j est-ce que j'arrive
trop tard?
— Non , mais le reverend pere abbe a deja demande deux fois si tout etait dispose dans les caveaux.
— Oh ! maintenant ce ne sera pas long , j'ai apeu-pres tout arrange hier au soir....
II fut introduit : la pesante porte se rabattit sur lui et son camarade; les verrous crierent dans leurs anneaux , et tout redevint tranquille comrae auparavant.
De retour a son poste, le garde raconta a son compagnon de faction ce dont il venait d'etre le temoin j mais, avant qu'il eut acheve sa relation, le caporal survint et lui dit :
— Mathieu Storkow , le margrave d'Anspach te fait appeler; tu es releve de ta garde.
Storkow obeit et fut conduit par le caporal dans une chambre haute du palais aupres du margrave Albert, qui lui frappa sur l'epaule,etlui ordonna de l'accompagner.
Gependant tous les moines de Domkloster etaient autour de leur sanctuaire. lis avaient chacun sur leur froc noir un scapulaire blanc et portaient un cierge long et minee , fiche. Sur les marches de l'autel , dans Pattitude de la priere etcouvert de l'habit de penitence de l'ordre, etait un jeune moine dont la figure, par la beaute male et noble de ses traits, et le corps, par sa fierc contenance , contrastaient singulierement avec un accoutrement qui ne pouvait convenir qu'a un criminel.
Le simple mais terrifiant Miserere retentis-
sait solennellement sous les sombres voutes du dome, qui paraissaient gigantesques a travers la frele ct tremblotante lumiere des cierges. Quand i'abbe , qui , ce jour-la, offieiait pare de l'etole et du cingulum , cut prononcc quclques oraisons , a l'audition desquelles tous les religieux firent pieusement le signe de la croix , la sainte messe fut elite j tous les assistants se rangerent par couples et se mirent en marche. En tete se placerent I'abbe et les deux enfants de chceur qui chantaient des repons aux litanies des saints; ensuite venait le jeune moine , dont les mains, garrottees avec une corde d'ecorce de saule , plongeaient dans les larges manches de Phabit qu'il portait. Au moment ou le dernier couple passait sur la galeric pour entrer dans le cloitre , le frere portier , qui avait respectueusement ouvert a la procession la porte du refectoire et se disposait a la fermer, remarqua deux individus a haute stature qui s'etaient adjoints au cortege et qui entraient dans le rcTectoire. lis avaient bien, a la verite, un manteau sur le corps
104 TSUITS DE BERLIN.
et un capuchon sur la tete , mais le pas rude et bruyant de I'un d'eux trahissait un guerrier sous 1'armure , tandis qiie sous le manteau de l'autre un large glaive pointait sufflsamraent pour se laisser apercevoir.
. — Au nom de Dieu, seigneurs hors-venus, que voulez-vous et qui etes-vous pour vous introduire pendant le saint office dans notre pieux
rnonastere? Je ne puis vous laisser entrer ;
retournez aux lieux d'ou vous etes venus !....
— Du tout, nous voulons voir ce qui se passe ici pendant la nuit. On doit s'aider pour une bonne oeuvre.
L'un des deux compagnons saisit aussitot et retint de sa main le frere portier, qui se disposait a courir vers le cortege afin d'avertir de ce qui se passait.
— Reste-la, bon frere portier, ou, de mon gantelet de fer, je te disloque la machoire a l'empecher de jamais manger viande ou poisson.
Les deux inconnus volerent promptement
vers la procession des moines qui defilaient en chantant, et apres avoir descendu un escalier tortueux , ils arriverent a temps pour se reunir aux derniers et penetrer avec eux dans une cave a large voute , eclairee par un rang circulaire de torches de pin. Aupres du mur du fond etaient un macon et son camarade occupesa ranger devant une niche des pierres destinees a renfermer entre quatre murailles un membre de la confrerie que le chapitre de l'ordre avait condamne a la sequestration pendant trois ans. Le chant lugubre du Miserere avait deja cesse ; deja les moines etaient en demi-cercle autour de la niche et l'abbe commencait a donner une benediction derniere, quand le margrave Albert , surnomme FAchille , survint et d'un ton menacant leur fit cette demande :
— Que voulez-vous mettre la , peres dominicains ? Je veux savoir comment vous faites vos affaires interieures.
— Qui vient nous interrompre dans l'accomplissement de nos devoirs ? — Pere gardien ,
voyez , je vous prie , quels sont les importuns qui se sont glisses jusqu'ici.
— N'en prenez pas la peine , pere gardien ; je m'appelle Albert et suis margrave d'Anspach. L'on m'a surnorame l'Acljille parce que je sais repondre rudement aux sottes questions. Monseigneur l'electeur Frederic m'envoie ici pour vous enjoindre de meltre en liberie le moine Anselme. Vous n'avez plus aucune juridiction sur lui. Ne vous attirez pas la colore de votre souverain; rappelez-vous de quelle manierc il a traite les Berlinois seditieux ; pensez a la chaine qu'il a passee au cou de Tours de leurs armoiries qu'il a fait courber vers la terre , et qui depuis ce temps-la marche a quatre pattes. Votre cou pourrait bien sentir a son tour son etrier de fer.
— Saint Antoine ! comme vous vous emportez, seigneur margrave ! repondit 1'abbe de Domkloster. — C'est un saint tribunal que nous elevons pour ce pecheur impenitent. Voulezvous avoir la bonte de passer avec moi dans ma
cellule, ou je vous expliquerai son crime?....
— Ce n'est pas la peine; ce qu'il a fait , je le sais aussi bien que vous. Sans aucun doute , il s'est adonne a l'alchimie ou au miserable exercice de la magic ; mais si de semblables actions meritaient qu'on les punit, yous devriez aussi me murer moi-meme ; je chercherais volontiers la pierre philosophale si je crovais pouvoir la trouver,
D'une main vigoureuse'? le margrave saisit le moine garrotte, et se disposa a monler l'escalier en compagnie de ce trophee. Pour y parvenir sans entrave , il commanda a son muet compagnon de retenir en bas la foule des freres et de les empecher de 1c suivre. Storkow ne se le fit pas repeter , et , se postant sur la premiere marche les jambes ecartces , il sut si bien arreter avec ses gantelets de fer l'essaim des moines qui venaient I'assaillir qu'il eut tout le temps de suivre pas a pas son maitre.
Arrive dans le petit cabinet de l'electeur, le margrave ecouta pendant long-temps lesdiscours
108 NOTTS DE BERLIN,
du moine Anselme. De son cote, Storkow, la tete profondement enfoncee dans le capuce, s'cn retourna sur la place du chateau vers son camarade pour continuer sa ronde de nuit (i).
(1) Frederic de Brandebourg, surnomme' Dents-de-Fer, dtait non-seulement un bourreau sacrilege et un tyran, mais encore une espcce de sauvage a peu pres stupide. II est vrai que son cousin, Albert de Brandebourg, seigneur et non pas margrave d'Anspach, a die" surnommS YAchille, mais il est a remarquer que ce fut deux cents ans apres sa mort , et uniquement par un de ces gen^alogistes de la maison de Brandebourg , qui ont toujours 6l<S regardes par les archeologues et les diplomatistes allemands , comme eHant les plus complaisants et les plus ignorants des genealogisles.
Nous avons cru devoir supprimer la plus grande partie de cette histoire nocturne , qui n'est appuyde sur aucune chronique ni sur aucun document contemporain. On y voit a quel degre" d'injustice etd'aveuglement peut descendre un ^crivain calviniste, quand il e"crit a port^e de la cour de Prusse.
Nuit du 18 mi 19 AoiU 1561.
« Ce principicule n'avait ni la naissance, ni la puissance, » ni l'opulence d'un grand prince ; il n'en avait que la ty- >> rannie. » Machuyel.
Elle arrivait enfin l'aimable nuit des joutes qui devaient avoir lieu a Spandau entre lcs bourgeois de cette ville et leurs confreres de Berlin , ainsi qu'avait bicn voulu l'ordonner le bon electeur
Joachim II. Le peuple se rendait en foule, par eau comme par terre, au grand combat qu'il attendait, et, dans cette belle et ticde soiree, les Janternes bourgeoises et les flambeaux de la cour brillaient au loin comme des luciolesen ete. Des nacelles sans nombre couvraient la surface dela Spree; de longues files de lutteurs enorgueillis de leur parure bizarre encombraient les rues de la ville vieille, passaient devant le chateau el poursuivaient ensuite leur route le longdu bois. Dans l'agreable attente d'un spectacle extraordinaire, les uns se mettaient a l'ecart et cheminaient par couples, les autres marchaient par pelotons. II y avait autant de mouvement et de bruit sur la rive que sur les flots, car le chemin suivait les sinuosites de la riviere , ne s'en scparant qu'apres de longs detours au-dessous de Lietzow, aupres de laforet de Jungfernhaide. Ala richesse des vetements des hommes et des femmes, on reconnaissait l'influence d'une pompeuse cour (i). Malgre
(l) Voyez les Memoires de la margrave de Barcuth, au sujct
les ordonnances et Ies virulents sermons du prone coritre le continuel accroissernent du luxe, toute l'opulence, tout l'orgueil de la bourgeoisie de ce temps, se rnontraient dans des habits dont la magnificence couteuse ne manquerait pas de nous etonner aujourd'hui. Les hauts-de-chausses a la mode etaient d'une ampleur si demesuree que leur doublure de soie comportait a elle seule 32 aunes d'etofte. Riches petits berrets ornes de belles plumes , manteaux courts et pourpoints garnis de fourrures, elegantes collerettes, chaines d'or, medailles de poids etaient, plutot necessite que parure. Les femmes a leur tour portaient plus de soie que de Iaine, et ne se passaient ni de zibclines ni de broderies.
Quel aspect vivant que celui du vaste miroir de la Spree au-dessous de Lietzow! Le bord de la riviere etait occupe par lerang serrc des barques chargees de spectateurs ; en aval se trouvait
<le ccs pretendues magnificences de !a cour de Prusse, oii deux cents ans plus tard on^\ivait encore avee du lard et des choux.
112 NTJITS DE BERLIN.
la petite flotte des bourgeois de Spandau , en amont celle des Berlinois; l'une modestement eclairee par quelques flambeaux ^ l'autre rayonnante de l'eclat jcte par des tonneaux de resine qui brulaient dans de petiles barques au centre de la flotte. De la riviere au plateau Ton voyait rouler un continuel tourbillon d'hommes dont les groupes, apercus d'enbasa la lueur des torches qu'ils portaient ou de quelques feux de joie, ressemblaient a des cercles noirs devant 1'azur du ciel couvert d'etoiles.
Tout d'un coup une lumiere apparut du cote de Berlin et annonca l'arrivee de la barque de l'electeur. Des cris et des chants d'allegresse se 11 rent aussitot entendre de toutes parts. Des que la barque cut tourne le dernier circuit de la riviere, le canon du rivage, celui des remparts de Spandau, les petits mortiers des bateaux, les vivals long-temps soutenus vinrent porter a l'electeur les salutations et les remerciments du peuple. Au milieu de ce joyeux retentissement , le grand pavilion de Brandebourg s'eleva en flottant
sur le mat de la barque electorate qui etait construite sur le modele d'une galiote hollandaise. A ce signal convenu, les bourgeois de Berlin eleverent les armes de leur ville, en oriflamme, sur le mat d'une petite barque ; les bourgeois de Spaudau en firent autant de leur cote. Quand la barque de I'electeur eut traverse la flotte des Berlinois et jete l'ancre au milieu de la Spree, le maitre d'artillerie Wolfgang de Fersen parut, et donna le signal du combat en agitant dans l'air un mouchoir blanc.
De chaque flotte , on vit aussitot se detacher une barque qui vogua lestement a la rencontre de celle de I'electeur , et s'arreta devant elle aupres de 1'escalier du tillac. Cet escalier etait si large que douze personnes pcuvaient v monter de front; un tapis d'ecarlate et de brocard d'or Je recouvrait en entier, et comme la derniere marche effleurait presque la surface liquide,cettc barque electorate avait 1'apparcnce d'un trone eleve sur 1'eau. Deux gros bourgeois sorlirent des deux barques et monterent respectucusement
cet escalier, au bout duquel 1'electeur les attendait deja.
— Bonsoir a maitre Jean Tempelhof, bourgraestredenotre bonne ville de Berlin, et a maitre Barthelemy Bier, bourgraestre de notre ville de Spandau ! Comment vous portez-vous? Toutestil prepare ainsi que nous l'avions commande? Nous sommes venu ici le plus tot possible, afin d'avance? l'heure du combat, et pour que notre peuple ne reste pas plus long-temps dans l'attente : faites done commencer les joutes.
Les deux bourgmestres firent chacun leur reverence muette.En se disposant a redescendre, l'honorable Barthelemy Bier, peu accoutume a poser ses pieds sur des tapis, s'embarrassa dans celui qui couvrait l'escalier et se laissa choir de tout son long. II degringolait a merveille, et sous sa ronde corpulence il avait l'aspect le plus risible, quand le valet de chambre de 1'electeur, Lippold le juif, accourut d'un bond pour le retenir et le relever. Ce fut, on peut le croire, avec beaucoup de peine que les gens de la cour, temoins de la mesaventuie,puients'empecherde rire envoyant
le juif arriver juste a propos pour saisir Ie bourgmestre, au moment ou, ayant parcouru l'escalier dans toute sa longueur, il allait tomber dans la Spree.
Cependant une personne seule ne put reussir a contenir sa gaite : plus le pauvre bourgmestrc se fatiguait en efforts pour tacher de se relever, plus elle eclatait de rire , malgre l'attitude inquiete et les rides dont se couvrait le front du prince electoral Jean-George, qui etait place entre le chancelier Lambert Distelmeyer et le tresorier de la cour Thomas Mathias. La rieuse etait une femme prodigieusement belle, et mollement assise sur un divan, a cote de l'electeur et sous un baldaquin. Gette creature charmante etait couverte des mille plis d'une robe de soie de couleur claire ; sous ses longs et bruns sourcils brillait la ravissante flamme de deux grands yeux noirs et veloutes. Elie eut beau mordre son mouchoir a riche broderie , le rire fut plus puissant que ses efforts , et les eclats qu'elle poussa devinrent de plus en plus bruyants , malgre les
signes improbateurs et la severite des \isages qui environnaientl'electeur, en depit memede la colere dont la sombre et ardente rougeur venait s'unir a la rougeur de la honte sur la face du respectable bourgmestre de Spandau.
L'electeur, ne pouvant plus garder le silence, se determina a reprimander cette jolie personne et lui dit d'un ton severe d'abord, mais en finissant par sourire , comme gagne par le rire inexlinguible auquel elle etait en proie :
— Sydow, Sydow, considerez un peu de qui vous vous moquez : c'est de mon bon vieux Bier, qui sait si bien contenir mes grivois de bourgeois a Spandau, ma chere !
A peine Anna Sydow , surnommee la belle ibndeuse, eut-elle enlendu Ic nom de Bier, qu'elle se prit de nouveau a rire de toute sa force.
■ — Quelle est cette femme ? demanda le bourgmestre, d'une voix etouffee, a l'officieux Lippold, toujours de plus en plus empresse aupres de lui.
— C'est la belle fondeuse , la maitresse de jnonseigneur, lui souflla le juif a 1'oreille.
Le bourgmestre, loin d'etre satisfait par cette reponse, n'en fut qu'aigri davantage en se voyant l'objet de derision d'une femme a qui le peuplc se croyait redevable d'une grandepartie des impots dont il etait pressure pour subvenir aux necessites , aux rejouissances et a la pompe de cette cour electorate.
II lanca un regard furieux sur cette sempiternelle rieuse , s'approcha d'elle et lui dit assez haut pour se faire entendre :
— Anna Sydow, si votre mari etait ici, je lui cracherais a la figure pour le punir de ce qu'il ne sait pas vous morigener. Je vois que vous foulez sous vos pieds toute pudeur et convenance publique. — Les bourgeois de Spandau savent bien mieux contenir leurs femmes , et je desire que leur bon exemple puisse vous faire donner les corrections dont vous avez besoin!
Apres cette rude apostrophe , le bourgmestre Bier s'inclina profondement devant l'electeur, et descendit sans precipitation le large escalier pour s'en retourner dans sa barque ; mais
a peine avait-il fini de parler que la belle Sydow sentit ses joues subitement frappees d'une paleur mortelle , ses levres se contracterent , et un feu menacant vint couvrir aussitot ses paupieres baissees. La confusion et la crainte s'emparerent de toute la compagnie ; de tous cotes on se regarda sans oser ou pouvoir se dire un seul mot. — Le prince accompagna seul le bourgmestre Bier jusqu'a la premiere marche , ou il lui donna gracieusement une poignce de main.
La barque du bourgmestre partit et se diri- <rea a force de rames vers la llotte des habitants de Spandau , et l'electeur se retourna brusquement 5 dans le courroux qui Pagitait, ilfrappadu pied et lanca des regards furieux... II vint neanmoins reprendre sa place aupres d'Anna Sydow ; toute la societe se retira , le prince resta seul, adosse contre le grand mat de la barque, a cote de sa maitresse, et l'aimable gaite deserta tout-afait la barque electorale. Ce fut en vain que les trompettes retentirent et que les fusees s'eleverent en Pair ; en vain se renouvela le spectacle
grotesque des barques ennemies allant a la rencontre Pune de Pautre, le prince ne fit attention a rien , mais un colloque fort anime s'etablit entre lui et la jeune femme si publiquement et directementoffensee. Cependant la colere se calma, et la belle fondeuse finit par mettre ses mains dans celles de son amant, par reposer sur ses epaules sa tete ravissante, et la mystification parut a peu pres oubliee.
Le combat s'etait engage cnlre les barques , en commencant par celles qui etaient arrivees les premieres. Chacune avait en tete un batelier arme d'une lance damasquinee dont la pointe etait rendue inoffensive par un pommeau. Six rameurs la poussaient contre son ennemie, les deux bateliers se portaient leurs coups, et le moins solide etait force de culbuter. Deja plus d'un avait fait le plongeon, au bruit de lacanonnade qui partait des bords de la riviere et des remparts de Spandau, et au milieu des fusees volantes dont les gerbes de feu rendaient la nuit claire commc le jour; mais des combattants
nouveaux se succedaient sans relache, et la surface de la Spree s'agitait de plus en plus sous les mouvements des nageurs , pauvres vaincus qui regagnaientdu mieux qu'ils pouvaient les bords de la riviere pour se soustraire aux criardes huees de la multitude.
Enfin l'avantage parut etre du cote des bourgeois de Spandau , et une nouvelle fougue vint animer le combat.
Mais bientot, aux acclamations des spectateurs se melerent des cris de regret, d'amour-proprer d'interet a la victoire ou a la defaite ; on prit parti pour et contre, et, pendant que sur l'eau la combat etait general , des disputes s'engagerent sur la rive ; des cris on en vint aux coups et 1'on ne tarda pas a lancer batons et pierres. De tous cotes les femmes s'empresserent de prendre la mite en criant a leur tour, etl'on n'cntendit plus que : — hola ! ho ! a moi Spandau ! — hola ! ho ! a moi Berlin !
Alors tous les combattants se reunirent et se diviserent en deux seules troupes, dont la plus
forte etait celle des Berlinois, car sur la rive opposee se trouvait au moins huit cents habitants de Spandau. Les vaincus, qui s'etaient retires dans la campagne etnevoyaientqu'avecunehonteuse douleur le triomphe de leurs adversaires, vinrent encore exciter leurs camarades par des reproches offensants. Enfin Ton se porta des deux cotes de menacants defis , et les deux bandes se precipiterent l'une sur l'autre, les batons en l'air; des vociferations epouvantables se firent entendre et ne tarderent pas a couvrir le faiblc vacarme du combat que Ton simulait sur les flots. Tout d'un coup les fusees cesserent de s'elever, 1'on ne s'occupait plus que du changement subit qui venait ravir aux spectateurs le plaisir de la lutte.
Deja, sur la scene du desordre , des blesses etaient etendus, la tcite meurtrie et les membres ensanglantes ; deja les femmes des champions mis hors de combat arrivaient au secours de leurs maris et de leurs freres; deja les invectives de ce sexe en fureur commencaient a faire irruption
dans la melee , quand Pelecteur , qui aussi avait ete se poster dans la campagne sur une petite hauteur , vint faire son apparition au milieu de ce peuple. II eut d'abord , mais inutilement, recours aux remontrances et a la persuasion en attendant que les archers de sa garde vinssent enfin frapper d'estoc et de taille , pertuisanes abattues.
Mais ceux-ci n'arriverent que pour empecher les bourgeois de Spandau de poursuivre jusqu'au bas de la colline les bourgeois de Berlin qu'ils avaient fini par mettre en fuite apres un court et rude choc. Les chants de victoire annoncerent aux bourgeois de Spandau , sur la Spree , le triomphe de leurs concitoyens , et de nouveau lesfuseespartirent,etla canonnade se lit entendre sur les remparts de leur ville.
L'electeur, qui, apres avoir parle au peuple, s'en etait retourne sur la colline, obscrvait attentivement tout ce qui se passait.
Bientot un mouchoir blanc agite dans sa barque lui annonca une nouvelle, et il vit les gardes-
du-corps arriver en conduisant devant lui le bourgmestre Bier.
— Fi done, bourgmestre ! vous meriteriez que je vous crache a la figure pour vous punir de l'indigne desordre dont nous sommes temoin. Vos bourgeois foulent aux pieds convenances et discipline, mais je veux vous enseigner a les morigener et a leur servir d'exemple. Allons ! maitre d'artillerie Fersen , qu'on me garrotte le bourgmestre Bier, qu'on lui coupe la ceinture, afin de laisser tomber sa culotte par terre , et qu'on le chasse ainsi a coups de pieds du cote de Berlin pour l'emprisonner dans la cour de Kalands, et qu'on I'empeche surtout de faire bonne chere ; il a beaucoup trop d'embonpoint pour l'emploi qu'il occupe.
Apres cette equitable et genereuse expedition, le margrave clecteur remonta sur sa barque , ou la belle Sydow rendit mille actions de graces a son redoutable vengeur et son aimable souverain. Les goujats cliasserent devant euxle bourgmestre Bier a travers les arbres de la foret.
L'ampleur de son haut-de-chausse le genaitprodigieusement pour marcher, et les furieux honnissements des Berlinois (qui se trouvaient bien aises de pouvoir decharger leur colere sur un habitant de Spandau , parce qu'ils s'en retournaient chez eux roues de coups de batons) l'accompagnerent jusqu'a la tour de Kalands, ou tous les prisonniers crirainels ont ete detenus depuis ce temps -la.
LE JUIF LIPPOLD.
Nuit du 12 mi 13 Mars 1571,
— Nulle coDfiance en lux ! nulle piti<§ pour lui ! N'est-il pas juif ? Shakespeare.
La lucur tcrne d'une lampe de fer brillait tristement devant la porte de l'etroit passage qui aboutissait sous les arceaux de l'Hotel-de-Ville
de Berlin. Un hallebardier de I'electeur et un garde bourgeois faisaient faction , ne laissant entrer que les personnes connues du sergent d'audience qui veillait avec eux. Ce passage conduisait a un petit caveau perce dans l'epaisseur du mur et destine a recevoir les criminels que l'on allait appliquer a la torture.
Deux eonseillers vetus de longues robes noires arriverent enfin suivis du greffier de la chambre electorate , et bientot apres on vit un chariot a deux roues, escorte d'un fort detachement de garde bourgeoise, rouler de la rue de Stralau jusquessousle porche. Le chariot portait au caveau, pour y etre mis a la question, un tout petit juif etendu de son long et fortement garrotte. Une foule de peuple, en proie a une anxiete des plus ardentes , accompagnait cette charrette , et venait attendre le resultat de l'interrogatoire. La lourde porte fut ouverte et refermee presque en meme temps, et les factionnaires continuerent tranquillement a monter leur garde ambulatoire.
LE JUIF LIPPOLD. 127
Le petit juif entra lout tremblant dans ce caveau, dont la voute avait a peine assez d'elevation pour permettre a un homme de se tenir debout. Le greffier et les conseillers qui devaient proceder a l'interrogatoire s'assirent sur des tabourets places contre le mur, devant une epaisse grille de bois ou etait etendu un cuir de vache , lit de douleur ou le criminel devait etre torture.
— Lippold Hluchim , fils de Judel Hluchim , es-tu rentre en toi-meme ; veux-tu avouer ta mechante magie et rempoisonnement de monseigneur l'electeur Joachim II, qui repose en Dieu le pere tout puissant?
— Comment pouvez-vous m'accuser d'un crime aussi atroce , moi qui ai eu pour monseigneur plus d'affection et d'estime qu'aucun de ses sujets , ce dont temoignent les bonnes graces qu'il n'a cesse de m'accorder jusqu'a sa mort.
— Mais ce sont precisement ces bonnes graces qui doivent te rendre suspect a tout juge sense. Comment concevoir en effet qu'un prince aussi bon chretien que notre electeur eut pu faire
d'un indignc juif son valet-de-chambre et son favori , si lu ne lui avais donne quelque boisson maudite qui lui a fait tourncr son orthodoxe raison ?
— Comment pouvez-vous soupconner en moi tant de perversite , mes respectables messieurs? Cette faveur que m'accordait le prince defunt avait une cause bien naturelle. Elle venait de ce que les 3^ooo marcs d'argent que la communaute des juifs avaient du compter pour son privilege de frapper monnaie a Berlin et a Standal etaient sorlis de mes mains. J'ai un talent particulier pour faire battre monnaie, voila pourquoi Telecteur m'avait honore de son amitie et de sa confiance. G'est ce dont le juif Michel peut vous rendre bon temoignage.
— Un juif ne peut rendre un temoignage devant un tribunal chretien. Rentre en toi-meme , reponds a la douce question de notrc interrogatoire, si tu ne veux subir la cruelle question pour laquelle nous voici rassembles.
i — Helas ! je ne puis vous dire autre chose que
LE JUIF LIPPOLD. 129
ce que j'ai dit. — Faites de moi ce que votre conscience vous dira de faire. — Je ne suis point un criminel , je n'ai point attente a la vie de monseigneur ; si j'etais un criminel je ne serais pas jcj • — mais on en veut a ma personne, on en veut aux richesses que j'ai acquises a force de travail et de patience.
— Tais-toi, miserable juif! tes injures ne sauraient nous atteindre. Pour la derniere fois je te le demande : — As-tu, dans la matinee du 2 janvier de cette annee 1571 de la nativite de notre Redempteur , donne a l'electeur Joachim II, en partie de chasse a Kcepenich, un breuvage empoisonne qui l'a fait perir miserablement le 3 du merae mois , c'est-a-dire dans l'espace d'un jour ?
— Non.
— Voila que nous avons epuise a ton egard tous les moyens de douceur qui puissent etre employes par un tribunal integre et chretien. Maintenant qu'on mette a la torture ce criminel
ISO NUTS DE BERLIN.
endurci ; qu'on le tourmente et le martyrise jusqu'a ce qu'il ait avoue son malefice.
Lippold fut exactement deshabille et fut jete sur le cuir de vache. Les valets de bourreau retrousserent les manches de leurs chemises pour proceder a leur hideuse besogne. Apres avoir solidement fixe le cou du patient sur la grille, avec une fourche de fer , ils lui sauterent aux jambes et lui mirent les poucettes. II regnait dans le caveau un silence si morne que le grincement criard des vis se faisait entendre aigrement. Lippold fut saisi d'un tremblement general , ses mcmbres s'affaisserent, mais il souffrit sans pousser une seule plainte , sans ouvrir meme la bouche ; il se prit seulement la barbe a belles dents et se mordit violemment les levres. Comme I'epouvantablc instrument pressait de plus en plus les pouces du juif meurtris et miserablement ecrases, les debris de ses os s'echapperent des terribles pinces au milieu de petits ruisseaux de sang.
- — Les poucettes nepeuventse serrer davan-
LE JLIF LIPPOLD. 131
tage , dit le bourreau au medecin present. Les pouces sont deja rompus en deux. La plaie est devenue si grande que, si je retire Instrument, la douleur sera bien plus vive que si je le laisse.
— Qu'on lui mette les bottes de Wurtemberg ; il est endurci.... Mais j'espere que la cle de force lui arrachera la confession de son crime.
Le bourreau alia chercher une botte de fer grossierement travaillee et en chaussa le pied du criminel. II enfonca ensuite contre le genou un coin de fer qu'il se mit a battre a grands coups de maillet!...
Au milieu d'un si cruel supplice, le juif poussa
pour la premiere fois quelques faibles gemisse-
ments. En proie a une douleur inexprimable, il
tremblait et palpitait de tout son corps , mais il
ne disait et n'avouait rien.
— Qu'on le porte maintenant sur l'eclielle, et
qu'il y reste etendu jusqu'a ce qu'il perde con-
naissance. N'oubliez pas qu'il nousfaut un aveu
de sa part , parcc que le peuple demande son
execution.
Sur ces entrefaites , le sergent qui etait a la garde du passage vint au caveau donner avis que dame Agar, femmedu monnoyeur juif Lippold, suppliait fort humblement la haute et respectable cour de permettre qu'elle ftit inlroduite, parce qu'elle avait , disait-elle , a porter temoignage contre sou epoux Hluchim.
— Contre son epoux ? demanderent les juges tout e tonnes en se regardant. Mais un rayon d'esperance vint briller dans l'ceil presque eteint du juif.
— Qu'on l'amene; si elle veut temoigner contre son epoux, nous l'entendrons volontiers; mais qu'on l'avertisse de laisser de cote toute espece de lamentations et de sollicitations de grace, car elles ne serviraient a rien.
Le sergent partit , et bientot apres reparut conduisant sous la voute du caveau la femme du juif. C'etait une Israelite dans la fleur et la fraicheur de l'age : le cachet national empreint dans toute son originalite sur la figure; beaux yeux noirs, cils noirs , delicats et purs, enfin che-
LE JUIF LIPPOLD. 133
velure noire comme l'ebene. Elle avait sur la tete le bonnet jaune , coiffure de toute femme juive a cette epoque , et autour du cou une chainc d'or enrichie des medailles les plus precieuses et les plus rares. Elle s'inclina trois fois devant l'assemblie ; mais , comme saisie d'une profonde horreur , elle ne daigna pas jeter un seul regard sur le pauvre Lippold etendu par terre.
— Voulez-vous temoigner contre cet homme, femme juive ? lui demanda le juge-major.
— Oui , je le veux , la conscience m'a parle ; fortement emue aujourd'hui , mon ame est en etat de contrition devant le Dieu de mes peres.
— Qu'avez-vous a nous dire , bonne femme juive? Faites votre revelation , nous vous ecouterons avec bonte.
— Hluchim est un sorcier qui s'est adonne a la noire et perverse science de preparer des philtres ; il a mis a mort et crucifie des enfants chretiens et empoisonne notre bon prince, I'electeur qui vient de trepasser.
\Zlx NUITS DE BERLIN.
Le malheureux Lippold, deconcerte, jeta sur sa femme un regard d'horreur. II avait attendu du secours : l'apparition de sa chcre Agar dans ce lieu , a cetle heure, lui avait fait esperer la delivrance de cette epouvantable torture , et il venait d'entendre sa propre condamnation sortir de la bouche de celle qui devait le sauver.
Agar detournait toujours ses yeux loin de Lippold. Toutefois son regard errant trahissait quelque resolution violente.
— Ge que vous dites la , femme juive, est, sans aucun doute , une accusation tres-forte, et nous vous en croyons sur parole , etant pleinement convaincus nous-memes de sa sorcellerie. Mais nous aurions besoin , pour la forme , de quelques preuves encore plus peremptoires. Si vous pouviez nous les donner, nous saurions reconnaitre votre zele.
— - Permettez-moi de lui demander seulement s'il n?a pas enterre sous le seuil de notrc porte un rat et le pouce d'un chreticn nouvcau-nc,
LE JUIF LIPPOLD. 135
aclion qui prouve bien qu'il a fait un pacte avec l'ange rebelle.
— Oui, femme juive, interrogez-le, car s'il avoue pareille chose, sa culpabilite nous sera demontree , et s'il a fait pacte avec Satan , tous ses crimes s'expliquent d'eux-memes. Pour que vos interrogations fassent sur lui l'impression convenable, il est bon que le criminel soit place sur I'echelle.
— Je l'interrogerai en hebreu , la sainte et venerable langue de nos peres se fera mieux entendre a sa conscience.
— Sergent ! s'ecria le juge-major, tenez prete une eponge avec du vinaigre pour cette brave femme , en cas ou la vue de la torture de son mari la ferait tomber en defaillance.
— Ne craignez rien , mes bons seigneurs , je suis inebranlable de volonte et je ne tomberai point en faiblesse.
Lippold regardait toujours sa femme , et la terreur dont il etait saisi ne lui permettait pas de prononcer un seul mot. Tel etait Fetat de ce
malheureux quand les valets du bourreau le trainerent violemment sur la hideuse echelle, et 1'attacherent a la corde fatale en lui demettant les membres.
— Agar ! Agar que j'ai tant aimee, et qui es la mere de mes enfants ! pourquoi me poursuistu ? Ton temoignage est faux et mon martyre est epouvantable. Que t'ai-je fait pour meriter un pareil traitement ?
La tete levee, Poeil flamboyant, Agar s'avanca vers le patient , et , se cramponnant fortement a son habit, elle s'ecria en langue hebra'ique :
— Hluchim , fils de Judes Hluchim , homme que j'ai aime, pere de mes enfants, regarde-moi devant toi comme 1'ange de la vengeance. Tu es innocent des crimes dont on t'accuse , et pourtant te voila sur le banc du martyre. Ton coeur est pur de tout malefice , et tu es pourtant dechire par des tortures que Nabuchodonosor luimeme n'aurait pu inventer. Et moi, ton Agar, jc viens porter temoignage contre toi, parce que
LE JUIF LIPPOLD. 157
lu m'as manque de fidelite , parce que tu as vecu dans les plaisirs d'un amour coupable avec Rachel , ma sceur , qui me l'a avoue , dans ses angoisses mortelles, quand on est venu te chercher pour la torture. Vois, homme infidele, comme je sais me venger : tu gemis a mes pieds dans des tourments inexprimables ; je te raille, et les juges meme ne comprennent point ce que ma voix de reproche te crie. Tu t'es long-temps joue de moi avec un secret plaisir : e'est a mon tour aujourd'hui. Tu m'as long-temps trahie dans de coupables jouissances ; je te trahis maintenant et je me repais de ta douleur. Oh ! que la vengeance est douce ! — G'est de la volupte quand elle est juste ! Demain , quand la flamme viendra sur le bucher fatal envelopper tes mem-
bres pense a rnoi7 pense a cette femme que
tu as trahie, a cet hymen que tu as profane !
Et de plus en plus les valets du bourreau tiraient les cordes. Les jointures de l'infortune Lippold craquerent, sa chair se tendit d'une maniere effroyable , et cet homme , dechire par
138 NLITS DE BERLIN.
un double tourment, s'ecria d'une voix percante :
— Oui , oui , j'ai empoisonne l'electeur , j'ai exerce des sorcclleries ; delivrez-moi de cet horrible supplice.
L'eprcuve de l'echelle fut abandonnee ; le juif tomba sans connaissance, et le sombre regard de sa femme etincelait toujours sur son front.
Le jugement fut rendu tel qu'il avait ete prepare. On condamna Lippold , le juif de la monnaie, a etre brule vif , sa femme et sa bellesoeur a etre fouettees et chassees du pays de Brandebourg ; en fin , la sauve-garde fut retiree a la communaute des juifs, qui ne l'avait obtenue qu'apres tant de labeurs et de sacrifices.
L'ALCHIMISTE THURNEISSER.
Nuit du 13 au U Janvier 1577.
Nocturna versate maDu , versate diurna.
Horxt.
Devant la petite porte de fer d'une maison haute conduisant a un edifice contigu en forme de tour carree , etait un homme enveloppe dans les vastes plis d'un manteau blanc ; il tenait en
mains deux chevaux , dont l'un magnifiquement harnache semblail appartenir a quelque personnage de distinction. Frappant la terre avec ses pieds et soufflant dans ses doigts , cet homme recevait dans sa longue chevelure la tiede haleine qui s'echappait en flocons des narines des chevaux.
Dans une lucarne de la tour brillait une lumiere rougeatre , tantot s elevant en rayons convulsifs , tantot semblant expirer de langueur et d'inanition. Elle partait du laboratoire de Leonard Thurneisser , alchimiste redoutable pour sa science , et medecin de l'electeur Jean-Georges, qui venait souvent le questionner sur l'art de faire de Tor. G'etait une petite cellule octogone, ayant pour couverture le toit de la tour ou Leonard avait fait dresser un observatoire ; elle etait pourvue non-seulement de tous les instruments necessaires a des calculs etdes experiences astrologiques, mais aussi de tous les objets d'embellissement dont se decoraient alors les lieux consacres a ce genre d'etudes : sque-
L'ALCHIMISTE THURNEISSER. 141
lettes , avortons sous verre , pots a forme bizarre , fioles et flacons , animaux empailles dans les attitudes les plus difformes, enormes in-folios et rouleaux manuscrits s'y trouvaient entasses dansun desordre savant. Gontre les murs se rougissaient des cucurbites et des matras sur des alambics ardents et de chauds bains de sable , et au milieu de cette officine, on voyait devant un fourneau Thurneisser lui-meme, lequel etait un homme de belle apparence , et dont 1'exterieur etait rempli de noblesse et d'amenite. Une longue robe brune enveloppait sa belle taille, et sur la tele il portait un quadricorne en peau de renard noir dont la teinte Iustree le cedait pourtant a celle de sa chevelure et de sa barbe qu'il entretenait avec une sollicitude attentive. A cote de Thurneisser se trouvait l'electeur , dans le simple neglige du temps, et ce prince attachait des regards avides sur une petite fiole hermetiquement fermee, placee sur le brasieiv, et dont le contenu semblait etre l'objet de cette operation metallurgique.
— Cette operation sera plus longue que vous ne l'avez dit hier , murmura l'electeur a voix basse. Le brasier est en feu depuis 68 minutes , et nous n'apercevons pas encore ces bulles blanches qui doivent se montrer lorsque le grandoeuvre va se consommer.
— Comment pouvez-vous demander, monseigneur , que ce qui n'a jamais existe , qu'une composition qui n'a jamais ete faite se forme parfaitement selon les regies de Part ? L'influence celeste n'a pu encore atteindre la matiere terrestre, et meme la combinaison ne pourra avoir lieu de la nuit , si cette etoile que vous apercevez par la fenetre ne vient pas, a travers ce carreau , frapper la Hole de son rayon puissant.
■ — Vous avez raison, Leonard. Le laboratoire que Nuiron m'avoit construit dans le chateau (i) ne convenait aucunement a nos etudes. Les fourneaux elaient trop bas , et nous avions a lutter contre les exhalaisons du sol. — Peut-etre
(l) Aujourd'hui pharmacie de la cour et du chateau de Berlin.
L'ALCHIMISTE THURNEISSER. 143
serait-il bon pour une pharmacie., mais il ne vaut ricn pour ce qui concerne le grand-ceuvre: cette haute et vieille tour est bieii preferable aussi je vous abandonne presque toute entiere la maison-haute, habitation de mes ancetres, esperant , par vos bons offices , etre suffisamment dedommage de cette concession.
— Dedommage , monseigncur ? Pensez done que je n'ai que vous et votre amitie qui s'interessent a mes travaux. Je ne vous ai jamais abuse. Je n'ai jamais pretendu que je possedais la pierre philosophale , autrement dit la science de faire de Tor; mais j'espere, ainsi que vous, arriver a un si beau resultat....
— Que je fus heureux, Leonard, de faire, il y a dix ans, votre rencontre a Francfort et dc lire votre excellent livre du Pison ! Sans cela je n'eusse jamais appris a vous connaitre ! — Mais le septieme chapitre de votre livre, ou vous parlez du sable d'or de la Spree , des saphirs du village de Buchholz et des rubis qui doivent se Irouvcr a Stoikow dans les sables de notre
Brandebourg, m'ont inspire le plus violent desir de me concerter avec un homme aussi docte ! Et d'ailleurs , mon ami Leonard, n'avez-vous pas deja trouve moyen de guerir l'electrice , ma femme, de la fievre bilieuse qui la tourmentait?
— G'est vrai , monseigneur, il vous fallait un homme tel que moi , et , a mon tour , il me fallait un homme tel que vous pour etablir l'utilite de mes decouvertes , et mes plans reclamaient imperieusement un si puissant et si bienveillant protecteur ! Voyez mes ateliers d'imprimerie, de fonderie , de ciselerie , mon cabinet d'arts et d'histoire naturelle , mon laboratoire , ma bibliotheque et ma menagerie ; dites-moi si j'ai bien employe les six dernieres annees, et si je fais honneur a votre protection ?
— Voyez , voyez , Leonard ! Les premieres bulles blanches se montrent ; il est temps ! il est temps ! La main me tremble d'emotion et le cceur me bat de plaisir.
— Pas encore, monseigneur ! L'humide rayon d'Astaroth ne vient pas encore tomber sur la
L'ALCHDIISTE THURNEISSER. 145
flole ; je le desire ardemment, et j'espere avec confiance que cette nuit enfin va couronner notre oeuvre.
— Nous y parviendrons , nous reussirons ! L'attente et le desir ne me devoreront pas plus long-temps !
— Souvenez-vous de ce que je. vous ai dit , monseigneur. Depuis l'instant ou j'ouvrirai la Hole jusqu'a celui ou vous quitterez ce laboratoire, il ne faut pas que le moindre son vienne frapper vos levres. G'est la ce que prescrivent Erasme , Teudlinger et Sattucio dans leurs savants traites sur la necromancie , afin , disentils , que pendant la procreation de Tor aucun bruit humain ne se permette de troubler la secrete operation de la nature.
— Vous pouvez y compter ! Est-ce que je perdrais par un babil indiscrct le fruit d'une longue perseverance ? Voyez , voyez ! Astaroth s'approche de plus en plus des lignes du carre. — Bientot , bientot, il sera au zenith !
— II est temps ; maintenant , avant d'ouvrir i. 10
la fiole et de vdus donner une preuve de mon talent que j'ai reservee pour le moment ou je
vous ferais toucher au but tant desire regar-
dez la! — Cette table portera a la posterite la reconnaissance de Leonard Thurneisser pour son protecteur et son ami. A ces mots, Leonard tira un rideau et mit a decouvert, devant l'electeur stupefait, une table en fer de quatre pieds de haut sur environ trois pieds de large , sur laqueUe table se trouvaient en fonte diverses figures allegoriques. Autour des armoiries de Brandebourg, reproduites d'une maniere parfaite, etait le nom de Jean-Georges et le millesime de i5e]r] , et au bout de la table trois figures allegoriques : Spes^ Ga'ritas et Fides (i).
— Le foyer sous la figure Spes fait allusion a l'oeuvre de cette nuit. — Observez bien maintenant, car je vais deboucher la fiole, — et n'ayez plus aucun doute.... Astaroth est au zenith, le
(1) L'auteur prussicn dit que cette table se trouve encore enclav<5c sous l'un des porches de l'hopital de Berlin.
L'ALCHIMISTE THURNEISSER. 147
Tellurium est vaincu par le ciel G'est bien!
tres-bien !
L 'habile et consciencieux Thurneisser enleva du brasier la fiole presque rouge , l'ouvrit avec des pinces de fer, et en examina le contenu d'un air de sapience et de solennite. De son cote, l'electeur Jean-Georges etait dans une agitation qui tenait du delire ; il devorait des yeux la precieuse ampoule et tous les mouvements de l'alchimiste. — Thurneisser feuilleta fougueusement un epais volume , murmura legerement. quelques paroles contenues dans le livre , regarda de toutes parts dans la dtambre comme un homme en proie a l'egarement , saisit les tenailles et arracha un gros clou de la porte. — Ce clou , il le plongea jusqu'a moitie dans ta bouillante liqueur de la fiole , et l'y laissa quelques minutes. Ses yeux presque hors de leur orbite et ses levres tremblotantes temoignaient assez quelle etait son emotion.
Une joie rayonnante \int illuminer les yeux de l'electeur quand Thurneisser retira le clou
du liquide, attendu que la par tie de ce clou qu'il y avait trempee se trouva convertie en or. L'electeur aussitot saisit une lime, l'agita au point ou For commencait a se dessiner , et frottant le clou sur la pierre de touche deja disposee pour cette experience :
— Grand Dieu ! s'ecria-t-il , c'est de Tor veritable ! de Tor pur ! de la vieille roche et d'Orient , de Tor d'Ophyr ! ! !
— Que faites-vous done , monseigneur ? Vous parlez ! Par vos cris et par vos transports , vous arretez la mysterieuse operation de la nature ! O mon Dieu ! pourquoi faut-ii qu'un pareil accident soit arrive! Voyez plutot : la liqueur de la fiole a deborde sur les charbons : voila tous les soins et les travaux d'un annee entiere qui se trouvent perdus....
L'electeur resta tout interdit. Le reproche de son precepteur etait trop juste pour qu'il lui fut possible d'articuler la moindre excuse. Tombe dans une espece de stupeur inexprimable , il se prit a peser le clou dans la main droite, en con-
L'ALCHIMISTE THURNEISSER. 149
templant la fiole vide et le carreau de vitre dont l'etoile de i'ange Astaroth commencait deja a s'eloigner.
— Ne soyez pas en colere contre moi , Leonard ! L'exces de la joie m'a accable. Mais vous n'en etes que plus avant dans mes bonnes graces , et , a compter de ce jour , mon amitie et ma confiance en vous seront sans bornes. Consolez-vous done! Vous le savez., ce n'est point un vil interet qui me porte a chercher la pierre philosophale , et puisqu'il est possible de faire de For, nous en ferons encore ; j'en obtiendrai , quoi qu'il en coute. Nous nous reverrons demain ; mais l'art de faire de l'or ne sera point l'objet de nos etudes : Astaroth ne reviendra que dans un an. Nous disposerons nos retortes pour l'elixir de longue vie , et demain nous travaillerons ensemble. Bonne nuit , Leonard! Et Pelecteur se retira tristement.
Deja le bruit des fers de son cheval s'etait perdu dans le haut de la rue; on n'entendait plus que le sifflement et le leger bruit de la neige ?
quand Thurneisser, de retour dans I'etroite chambre de sa femme , petite bergere native de Constance , se deshabilla tout en souriant de satisfaction.
— Viens-tu enfin, Thurneisser? dit d'une voix inquiete cette femme qui se lassait d'attendre et s'etendait avec complaisance dans loute la largeur de ce grand lit , dont les lourds piliers de noyer etaient ornes de sculptures bi- Z3rres.
— Oui , femme ; je t'appartiens maintenant. Les fatigues de la journee sont passees ; laissemoi , je t'en prie , chercher delassement et recreation en m'entretenant avec toi.
— L'clecteur t'a-t-il quitte content?
— Oui ? tres-content , et ii a nieme emporte avec lui Pechantillon d'or philosophique , a la composition duquel j'ai si long - temps travaillc.
— 11 croit done en toi ?
L'AICHIMISTE THURNEISSER. |5|
II croit en moi aussi fortemcnt que je crois
en la future puissance de I'imprimerie. Demain, Jean -Georges montrera ce clou a son incredule conseiller, l'envieux chancelier Distelmeyer, et ce sera bien le (liable s'il ne le con-
vertit pas !
Homme , ne t'egares-tu point ? Pense w
bucher de Lippold , lejuif dc la monnaie. Celuila aussi faisait croire au peuple qu'il ferait d$ Tor, et c'est pour cela qu'il a peri si miserablement.
Ne m'assimile point a ces malheureux qui
font des dupes pour un sordide interet. Quel est mon but ? Ce sont les arts, la science et les productions d'esprit , dont chaque rejeton promet et prendra le plus prodigieux essor ! Je saurais bien trouver le moyen de me justifier. — Resarde autour de toi ! Deux cents hommes travaillent dans mes ateliers. Les plus grands du pays me recherchent pour m'acheter les secrets de la beaute ou obtenir de moi leur horoscope. Par eux , j'opere en surete. Je me vois lance
dans une brillante carricre depuis qu'ici , dans Berlin meme, a paru le premier volume de mon imprimerie-modele , portant : Imprime par Xeonard Thurneisser , an Cloitre-Gris de. Berlin. Pense qu'apres des siecles, la table dont j'ai fait aujourd'hui present a l'electeur rendra temoignage de mes ceuvres. Pense que ce clou , dont la moitie est en or , fera souvenir de moi les savants des siecles a venir , qui se diront : II a su comprendre son epoque ! — Je veux repandre les lumieres , mais sans me bruler les ailes. — Ma route est longue , mais elle est sure ! Je caresse les desirs des grands sans aduler leurs passions ; aussi je ne partagerai point le malheureux sort de Lippold. Je te le dis, femme. Mais tu ne reponds pas! — Que voisje ? — Elle dort ! — Insense que je suis ! je veux me faire comprendre par une femme ! — A ses veux, je suis un hypocrite, un sorcier; mais la posterite jugera Leonard Thurneisser et l'electeur Jean-Georges ( i ).
(1) On ne sait pourquoi l'aulcur allemand a voulu fairc joucr
L'ALCHIMISTE THURNEISSER. 153
a son protdge, le savant Thurneisser, cette espece de comeMie philosophique et liberate. Thurneisser 6tait alchimiste et n^cromancien de tres-bonnc foi , comme il appcrt de presque tous ses ouvrages , et notamment de son manuscrit intitule" : de Planetarnm influxu , ou tout donne a penser que JMesmcr avait puisc ses premieres notions du magn&ismc.
Nuil du 3 an 4 avril 1677.
peu de gens, que le Ciel cherit et gratifie, Ont le don d'agreer, infus avec la vie. C'est un point qu'il leur faut laisser, Four ne pas ressembler a l'ane de la fable. La Fostaikb.
— Nous ne pouvons plus avancer , mon prince ! — Les chevaux s'effarouchent devant ces terribles eclairs, et les roues s'enfoncent si
profondement dans ce sol de sable inonde, que les efforts reunis des courriers et fourriers de la cour ne sont pas capables de les faire tourner.
En un instant la claire-voie d'un enorme et lourd carrosse , dans lequel Pelectrice de Brandebourg, Dorothee de Holstein, etait renfermee avec une de ses dames et quatre messieurs, tomba pour laisser entendre le rapport du courrier du corps , qui , avec tous ses camarades , avait fait des efforts inutiles pour pousser la grosse voiture-monstre (kutsch-ungeheuer) ; mais, comme la pluie qui s'introduisait par l'ouverture vint mouiller les vetements des personnes assises, la claire-voie se referma tout aussitot.
— Prince , que faut-il faire ? demanda l'electrice a Jean-Maurice de Nassau qui se trouvait dans la voiture avec les trois architectes Blesendorf , Memenbrandt et Roger de Langefeld.
— Votre dilection princiere-electorale n'a rien autre chose a faire que d'attendre que cet aimable desert de sable se convertisse surement en une mer d'eau douce depuis ici jusqu'a
l'Auslage-Neuf(i) ; clle pourra meconfier alors le oouvernail de ce vaisseau de guerre. La cargaison sera un peu lmmide , il est vrai ; mais c'est i'gal f jc n'en conduirai pas moins une superbe piece aux ecuries electorales....
C'est bien , monsieur le stathouder de
Cleves ! vous avez deja voulu plus d'une fois aujourd'hui me piquer par vos mordantes plaisanteries. Vous savez que j'affectionne beaucoup 1'Auslage-Neuf , parce que c'est un don de monseigneur mon epoux l'electeur, et que j'ai concu le projet d'en faire un faubourg de la ville.
En veritc^ madame , je n'ai nullement eu
l'intentionde faire de la peine a votre grace electorale : j'ai voulu au contraire vous egayer l'esprit dans les contrarietes qui nous surviennent.
Mais , si vous n'avez aucune envie de
rire , il faut causer avec notre sage Blesendorf ,
(1) Ainsi s'appelait alors le terrain sans construction situe entre l'allee des Saulcs et la rue Vebren. L'endroit ou se trouvait embourbd le coche electoral est vers la rue Charlotte, a I'angle des Tilleuls. (Note de I'auteur allemand.)
ce type parfait d'un architecte de bon sens. II vous affligera tellement par ses estimations, ses plans et ses memoires , que vous n'aurez garde de faire encore attention a Forage. Parlons de sar ble, de cet excellent sable qui se trouve a l'Auslage-Neuf. Le sujet est aride et sec , mais c'est pour cela qu'il contrastera parfaitement avec l'eau qui tombe autour de nous.
— Oui , dit l'electrice , je ne sais pas ce que je donnerais pour que ce miserable sol de sable fut change en bonne terre ferme !
— II y a moyen de le faire, dit fort respeclueusement l'architecte ; mais il faudra du temps, de la peine et de l'argent.
— Avant toute chose , ajouta Roger de Langefeld , il serait utile de planter des arbres sur le chemin. Rien ne contribue tant a donner de la consistance au terrain mobile.
— Est-il vrai , reprit le prince de Nassau , qu'on ait ici commis dernierement un si grand vol?
LE Hiltl IXE NASSAU. 159
— Un vol ! sMcrierent-ils tous.
- — Oui *; on dit qu'ici , devant ces maisons neuves, on a vole petit a petit 60,000 charretees de sable, et qu'on est reste long- temps sans s'apercevoir qu'elles manquaient.
A cette intarissable gaite du prince, il ne fut pas possible de s'empecher de rire. L'electrice elle-meme , jusqu'alors d'un serieux qui allait jusqu'a la severite , menaca du doigt Fami de son epoux , en disant :
— Prince , il est clair que nous n'en finirons pas aujourd'hui. Vous vous attaquez a mon faubourg pour me degoiiter du projet de le faire batir.
A Dieu ne plaise ! repondit galamment le prince; mais ce que je ne puis soufTrir, c'est le noni d'Auslage-Neuf. Des l'instant ou votre grace princiere permettra aux habitants de la ville nouvelle de l'appeler Dorotbeenstadt , suivant leur desir, je ne plaisanterai plus.
— Quand je serai moi te , mes bons bour-
geois pourront faire ce qu'ils voudront ; mais , tant que je vivrai , rien de semblable ne sera ecoute.
— Cette concession ne serait pourtant que Tobjet d'un juste tribut de reconnaissance de la part de vos nombreux sujets, pour lesquels vous faites non-seulement construire des maisons, mais encore une superbe eglise dont nous avons aujourd'hui pose la premiere pierre.
— Savez-vous bien, Roger de Langefeld, que je ne vois pas trop ou mes bons sujets pourront celebrer le service divin en attendant que la nouvelle eglise soit elevee ?
— Comment ! dit le prince de Nassau, faitesles assembler a la place ou semble cloue notre chateau ambulant. On doit y jouir d'un espace immense.
— Je serais tentee de rendre vrai ce que vous dites sur le ton de la plaisanterie (i). Justement
(1) Le premier service divin des habitants de Dorotheenstadt fut effectivement celebre" en plein air, sous les tilleuls nouvellement plants.
Memmhardt m'a deja presente le plan d'une grande allee de six rangees d'arbres , qui viendrait dcpuis le jardin de plaisance (lustgarten) de monseigneur mon epoux, Felecteur, jusqu'au jardin des aniniaux feroces.
— Voila ce que j'appelle prompte resolution, bonne resolution. Si meme les arbres se fussent trouves plantes aujourd'hui , le temps nous eut epargne l'arrosement.
— J'executerai ce dessein des deniain ; mes jardiniers de Monbijou et de la maison de campagne choisiront de jeunes tilleuls , et , de ma propre main , je planterai le premier de ces arbustes, comme j'ai aujourd'hui pose la premiere pierre de l'eglise nouvelle.
— 11 faudra que votre bonte princiere s'arrete demain a cette plantation d'arbres autant qu'elle l'a fait aujourd'hui pour le calcul des frais de construction de l'eglise, et si un second orage s'annonce, j'en rirai prodigieusement !...
Le vent furieux et la pluic s'etaient cependant apaises. Au moment ou chevaux , cocher et i. 11
courriers tentaient un nouvel effort pour tacher d'enlever la \oilure du mauvais pas ou elle se trouvait , le sol fut tout-ii-coup eclaire par des flambeaux qui venaient du chateau , et Ton vit de nouveaux courriers du corps s'avancer les uns a la suite des autres et la torche a la main ; un beau cavalier, couvert cl'im ample manteau , et plusieurs autres personnages qui laccompagnaient, piquaient des deux vers la place ou l'electrice et sa compagnie attendaient l'entiere cessation de Forage. Cependant la calvacade s'arreta devant l'emplacement de notre opera , lieu alors occupe par un haut rempart conduisant au bastion , mais aujourd'hui remplace par le bel edifice de l'Academie de chant. II etait impossible au char d'avancer davantage. Les courriers s'etaient malheureusement enfonces dans un troupeau de cochons , qui , agreablement couches dans la bourbe , n'avaient pas pris la peine de se deran ger, etant accoutumes a l'apparition et au passage des hommes.
Quand riiomnie au manteau, qui n'elait autre
que l'electeur lui-meme, eut appris Ja cause du retard , il donna l'ordre aux courriers de frapper les cochons a coups de torches enflammees; les autres cavaliers vinrent aussi eux-memes, le fouet a la main, caracoler an milieu du troupeau. L'on entendit alors ces animaux grommeler, hurler, grincer des dents , mordant tout ce qui se presentait devant eux. Cette chasse enragee ayant bientot fini par les impatienter , percs meres, petits, tout le troupeau enfm se precipita furieux contre le char de 1'electrice. G'etait un tapage infernal. Le sauvage grognement de ces betes, les etincelles des flambeaux , les cris des courriers, les ruades et les pietinements des chevaux effarouches , les plaintes de l'electeur lui-meme, tout fit croire aux personnes qui etaient dans la voiuire que la bande farouche s'etait decbainee contre ceux qui la poiusuivaient. Les huit chevaux de lequipaoe electoral dresserent les oreilles , jeterent des narines une halcine de feu et se cabrerent. G'est alors (jue les cochons accoururcnt en se rciw/is-
IGZt NUITS DE BERLIN.
sant pour aller se blottir sous le char, croyant y trouver une retraite sure. Pour y arriver il leur fallut passer sous les jambes des chevaux , mais ils braverent les coups de pied qui les atteignaient de toutes parts.
Au milieu de ce pele-mele , l'electeur parut devant le carrosse. La porte s'ouvrit bientot pour permettre a l'electrice de s'approcher du seigneur sou epoux. Celui-ci s'arreta, salua ceux qui etaient dans la voiture en otant legerement son chapeau, et se mit a dire en riant j
— Dorothee , que signifie ceci ? Tu te plonc-es dans Fobscurite ici avec Nassau ! Prendsgarde ! tu vas me rendre jaloux !
— Sa dilection princiere electorate a raison, dit le prince de Nassau. Autour de nous , rien qu'humidite (nas) et cochons (sau) : Phumidite sur le char, les cochons sous le char. Tout cela en un jour, c'est admirable!... Mais l'on vient de poser des premieres pierres !
L'electrice, ayant pris place devant la portiere de la voiture, dit a son epoux que, s'etant at-
tardee dans la maison qu'elle avait fait construirc aupres de Femplacement de l'eglise nouvelle, afin d'arreter 1'estimation des frais dc cet edifice , le mauvais temps l'avait surprise sur le sol sablonneux ; ensuite elle demanda ce qui amenait I'electeur aussi tard et par un temps pareil.
— Qu'est-ce que cela pourrait etre , Dorothee, sinon la nouvelle de ton infortune ? Ton courrier Kettnitz est arrive au chateau hors d'haleine , et m'a fait part de ton affreuse position dans tavoilure. Aussitot , je suis monte a cheval pour venir apprendre par moi-meme quel serait le resultat de ta mesaventure.
— II en resultera une plantation solennelle, seigneur electeur de Brandebourg , lui repartit l'electrice. — II est arrete que demain nous prendrons la pioche et que nous planterons des tilleuls , afin que ces lieux aient l'air de quelque chose.
— Je reconnais bien la ma Dorothee ! batir
ct planter, faire du bieo ct remplir les devoirs d'une epouse, voila sa vie!... Ce qu'il te faudra pour Fexecution de ton projet , raon caissier te le fournira!
Alors le cocher recut encore une fois l'ordre d'aller en avant ; mais a peine la carrossee commencait-elle a se mouvoir, que les cochons, se vovant prives de leur dernier abri , se precipiterent encore entre les jambes des chevaux et furent de nouveau repousses a coups de pied de cheval et a coups de torches enflammees.
— Qu'un orage de Suede puisse-t-il eclater encore sur cette sale compagnie ! s'ecria l'electeur en colore, tout en lardant de coups d'epee un de ces animaux qui s'elait mis a crier en sentant ecraser son pied par le fer du cheval de S. A. — Les Beriinois savent tres-bien que je ne puis souffrir ces ennuyeuses creatures , et neanmoins lis les laissent stagner et se promener dans toutes les rues! Des domain , je rendrai une ordonnance qui obligera tous les su-
jets de ma residence a tenir leurs cochons emprisonnes (i).
— Et cette mesure tournera singulierement a l'avantage de notre jeune allee de tilleuls , dit le prince de Nassau ; car je n'aurais jamais pense que la derniere syllabe de mon nom (sail , coclion ) , eut ete faite pour la destruction de ces arbres.
Le carrosse se remit en marche et avanca lenlement du cote du chateau. Quand il fut arrive devant le pont du fosse, la garde se mit sous les amies et le tambour battit. — Devant le chateau, l'electeur aida la princesse a descendre, en disant aux architectes :
— A demain, Messieurs ! j'accompagnerai Yelectrice quand elle ira planter le premier arbuste. — Bonne nuit!
— Demain , monseigneur l'electeur , s'ecria I'aimable prince de Nassau , souvenez-vous de
(1) L'ordonnance cleclorale relative aux cochons des habitants de Berlin est datee du 4 avril 1U7T. (Note dc I'auteur allemand.
Fentrevue ; j'entends celle de dessous le char... L'electeur, en se tournant vers l'escalier, repondit :
— Soyez sans inquietude ! j'ai tenu ferme a Fehrbellin contre les Suedois, je tiendrai ferme a Berlin contre les cochons de mes bons citoyens. Demain , pensez a moi , quand vous entendrez crier dans la rue : — De par Monseigneur, chaque bourgeois est oblige, sous peine d'une forte amende, de tenir ses cochons chez lui.
Le prince prit gaiment conge, et dit a son laquais :
— Demain , quand tu m'annonceras chez l'electeur, tu nommeras le prince Maurice de Nas ; — et si l'electeur demande qui s'appelle ainsi , tu lui diras que le prince de Nassau a enferme dans une ecurie la derniere syllabe de son nom , pendant tout le temps qu'il restera dans la capitale de ses etats(i). ,
(1) Le prince de Nassau dont il est question se trouve perpetuellement cite" dans toute 1'Allemagne comme un modele de gaite" piquantc ct charmantc. C'est encore aujourdhui le type de l'hu-
meur enjou^e ; c'est un Amilcar des romans de Scuddry ! Quant a la princesse Dorothee de Holstein , elle est toujours rested le modele accompli de la dignite" brandebourgeoise et de la grace prmciere. Voltaire avait eu la complaisance ou la malice de la surnommer la Seyniramis du Brandebourg. Elle eHait z£l£e protestante, et sa m^moire dogmatique est en grand honneur aupres du roi de Prusse et du consistoire berlinois.
Nous avons reproduit , sans y rien changer, toutes les plaisanteries de cette nuit de Berlin, a dessein de montrer dans tout leur agrSmentla gaitS, la bonne grace et la legerete teutoniques.