LA MUNIFICENCE ET I A CHARITE PRUSSIENNES
C'est bien peu ; mais le pauvre est riche de si peu ! Delille.
Ke pourriez-vous pas , Messieurs , transformer votre bienr'aisance en bienveillance, et voire philantropie en charite" clirtilienne? II me senible que vos pauvres debitcurs et les malheureux de votre arrondissement n'y perdraient rien. Le docteur Bouchacourt.
Une femme est assise sur la porte d'une pauttc maison, dans la rue des Macons; elle sanglotte : autour d'ellc sont groupes cinq a six
enfants; les uns pleurent ct les autres s'amusent avec une brouette.
Que peut attendre cette femme? il est deja pres de minuit...
Le tapage de la maison semblait indiquer qu'elle etait devant la boutique d'un menuisier. Les ouvriers sifflaient eu accompagnant le grincement de la scie.
Je m'arretai : — Tu pourras peut-etre faire ici un acte de bienfaisance ; mais combien de fois n'as-tu pas ete trompe dans l'exercice de ta philantropie ! Commence par examiner afin d'agir prudemment.
Au bout de cinq minutes la porte s'ouvrit, et le chef des ouvriers vint dire a la pauvre femme : — II est pret; si vous payez, vous pouvez l'emporter.
La femme se leva sans rien dire, fouilla tristement dans une de ses poches et entra dans la boutique. Les deux plus ages de ses enfants la suivirent j ils en sortirent bientot emportant a
LA MUNIFICENCE, etc. 317
grand'peine un miserable cercueil , dont les planches etaient a peine assemblies ; ils le placerent sur la brouette, ensuite de quoi la porte se referma , et la femme et les deux enfants se mirent a pleurer.
Le plus jeune de la famille , petit marmot a cheveux blonds , s'ecria : — Ma mere , je vais m'asseoir dans cette armoire neuve, quand vous la trainerez. Voyez done comme elle est toute remplie de copeaux.
Tout en poussant de rudes sanglots , cette femme attacha la courroie sur ses epaules, et ses deux aines s'attelerent a la corde avec elle. Ainsi fut transporte pendant la nuit le sarcophage du pauvre macon.
Je les suivis ; j'arretai la mere de famille, a qui j'introduisis dans la main gauche un demiecu d'argent (i).
— Ah ! mon cher monsieur, que Dieu vous recompense de votre bonte ! — Mon brave
(l) C'est environ vingt-huit sous de noire monnaie.
homme est mort apres qjatre mois de maladie, par suite d'une chute, en travaillant dans laglaciere du roi. Je n'ai plus rien, que mes sept entrants, dont le plus jeune est age de six semaines. — On m'a prete deux ecus pour payer une biere, et il faut que je la traine ; je n'ose vous parler de la resignation dont j'ai besoin pour ne pas me donner la mort....
J'avais le occur navre ; un peu plus loin , je m'assis sur l'escalier d'une maison, et j'entendis encore assez long-temps le roulement inegal de la brouette dans le silence de la nuit et de la rue deserte.
Enfin ce bruit cessa tout-a-fait, et je me trainai lentement chez moi.
On frappait a la porte d'une maison voisine ; un homme, essouffle, criait a pleine gorge : — Arrivez done , sage-femme , arrivez done , pour Pamour de Dieu! Ma femme est au moment d'accoucher. . . .
Malgre moi, je fus oblige de sourire a l'idee
LA MUNIFICENCE, etc. -319
du prince de Calderon ? qui trouva la belle et double image de la naort et de la vie en opposilion dans un cercueil que Ton retourne et qui devient un berceau.
LA MfiPRISE.
— « Et comme ce gros Suisse apportoit dans
> sa cabanne un pannier remply de grenouilles >dont il me comptoit retailer, mes valets de • bousche luy montrerent qu'il s'y trouvoit mesle's i des crapauds — Ma foy, respondit-il, tant
> pis pour eulx. »
StEM. DE MORTLUC.
Un de mes amis, qui faisait son annee de service, etait de garde au poste de la Ciblc. Comme, dans ce lieu solitaire, au milieu des bois, un i. 2 1
malheureux factionnaire est continuellement assiege par l'ennui, j'avais fini par ceder aux sollicitations qu'il m'avait faites, ct j'allai passer la nuit a son corps-de-garde.
Je me dirigeai vers la guerite par une de ce» belles soirees dont la longueur annonce l'approche de l'automne. Sorti par la porte de Cottbus, je m'acheminai vers le bois en traversant la grandc prairie. Que de merveilles dans Paction a la fois vive et paisible de la nature ! La lune etait brillante, mais de temps en temps de longs sillons de nuages defilaient devant elle en se dechirant. Tautot une douce clarte venait animer la casipagne > tantot uu nuage iufatigablc , et de couleur bistree, venait obscurcir l'horizon^ Autour de moi resonnaicnt des voix sonores ; les cris et les gemissements des airs etaient delicieux. Sous mes pas, je sentais le sol de la prairie ceder et flechir ; chaque touffe d'herbe pliait avec un frissonnen>ent plaintif. Au loin se faisait entendre le bruit fantastique et ti*emblant de 1'atmosphere que venait refouler le souffle des-
vents. Le voisinage de la foret s'annoncait par une sorte de fremissement sylvestre ; le vent de la nuit se baignait avec amour dans le riche bcrceau du feuillage , en y roulant des ondulations pareiJles a celles des flots de la mer. Le coeur attriste par une espece de joic craintive et par un souci qui ne laissait pas d'avoir des charmes , je vis enfin les rameaux verdoyants faire la voute au-dessus de ma tete.
Qui pourrait comprendre comment la nature silencieuse et mysterieuse fait retentir sa vols dans Pobscurite d'une vaste foret !
— Voila pourtant un sable bien fatigant! Cette reflexion materielle interrompit le re\^
poetique ou je livrais mon ame.
— Enfin, j'ai passe le terrain monacal ; il ne doit pas etre bien loin ce corps-de-garde ou moa pauvre ami...
— Nous y voila : heurtons.
— - Qui va la? dit une voix rauque , qui sauis doute avait de la peine a s'echapper par dessous
d'epaisses moustaches. Le cri d'un lourd verrou sc fit entendre et la porte s'ouvrit.
— Arriveras-tu enfin ? Je croyais ne devoir plus compter sur ta compagnie. Dis-moi comment tu trouves l'alcove flu nous devons passer la nuit?
Ce n'etait pas un lieu bien attrayant : des escabeaux, des bancs, des rateliers de fusils et des ronds de cibles, tout cela groupe l'un surl'autre, encombraicnt le pour tour, en ne laissant pour la circulation que l'espace le plus indispensable, ainsi qu'il est d'usage dans les corps-de-garde prussiens. De tous les cotes, le vent nocturne sifflait a travers les parois mal garnies de cette maison de planches; enfin la porte etait rudement secouee sur ses gonds ronges par la rouille,, et le vitrail de la petite fenelre etait continuellement agite dans sa resille de plomb.
Get espace, reserve pour les trois hommes de garde, comprenait a peine cinq pieds carres. Le sous-officier et un autre soldat, tous deux Neufchatelois, jouaient a la lueur d'unc lanternc d'e-
curie, qui portait, en place de verres, quatre plaques de tole percees de mille trous. Les cartes a la main, ils fumaient un tabac dont l'odeur me le fit aussitot reconnaitre pour du veritable pethun de PUkraine meridionale ; j'avais apporte d'excellents cigares de la Havane, et je dedommageai mon pauvre ami du parfum nauseabond et de l'ignoble fumee que les riverains du lac de Neufchatel lui avaient fait avaler.
Les charmes d'un entretien familier nous firent bientot perdre de vue l'isolement et la tristesse de notre gite. — Mais tout d'un coup on cogna doucement a la porte.
— Maudite faction ! s'ecria le sous-officier ; qui est-ce qui vient encore ?
On entendit le murmure confus de plusieurs voix ; et a peine la porle fut-elle ouverte , que l'eclat de plusieurs fusils frappa nos yeux. Un homme, enveloppe dans un manteau militaire , avanca quelques pas et dit au chef du poste :
— Vous etes le sous-officier de garde ?
— . Oui, Monsieur ; que voulez-vous?
— Avez la bonte de nous suivre avec un de vos hommes; ne laissez ici que voire factionnaire.
— Mais, Monsieur, qui etes-vous ? et de quel droit me commandez-vous de quitter mon poste?
— Je suis conseiller et commissaire-cr/wme/ de la police (i).
En disant ces mots, le nouveau venu decouvrit son collet rouge, et tira de sa poche une medaille d'argent. Le sous-officier ayant jete un coup-d'oeil sur cette medaille , ordonna a mon ami de mettre le sac au dos, de prendre son fusil et de le suivre. Je partis avec eux, el personne ne fit attention a moi.
Devant la porte il y avait quatre gendarmes couverts de leurs manteaux ; avec eux etaient qnelques soldats, plusieurs surveillants de police,
(i) On a traduit mot a mot cette appellation germanique qui boos a fait souvenir des conseitltrs actuels du feu roi de Prusse.
Nous n'avons pas besoin de parler ici de la construction lauthre de la langue allemande et de son iilogisme.
LA JHEPRISE. 327
•et de plus un juif, qui paraissait servir de guide a toute la troupe.
Nous nous dirigeames en silence du cote de la demeure du garde forestier, a l'entree du bois, ou notre arrivee fut aussitdt saluee par les aboiements dcs chiens.
— II faut en convenir, dit tout bas le con> missaire-criminel, le garde a des chiens superl>es, mais je voudrais bien qu'aujourd hui ils japassent moins fort pour ne pas donner l'eveil au gibier que nous cherchons.
On frappa : — Le garde-foresticr finit par sortir de son lit
— i Qui va la? que voulez-vous a cette henreci, Messieurs?
— C'est moi, mon cher Brumer,c'est moi !... Sortez tout de suite, et iaites-vous suivre par vos deux compagnons, les gardes - adjoints ; inais , avant tout , je vous en prie , faites taire vos chiens, car il s'agit aujourd'hui de surprendre et d'attraper dans son gite une bete noire que vous nous recommandez depuis si loug-temps.
Le garde-forestier commenca par imposer silence aux gardiens de son logis , ensuite il s'habilla, descendit, et nous nous remimes en marche apres une attente de 4° minutes (un Allemand ne saurait se hater). L'impetuosite du vent ebranlait les vieux pins sylvestres, et le chat-huant faisait entendre son cri lugubre. Par intervalles, et tout le long du chemin, le gardeforestier, qui s'etait place en tete de la troupe, adressait, en chuchotant, la parole au commissaire-criminel. Au detour de la foret , on voulut faire halte, et a peine fumes-nous arretes, que toutes les horloges de la capitale sonnerent successivement onze heures ; mais moi, ne pouvant plus contenir ma curiosite, je me hasardai a dire a un des employes de la police, qui marchait a cote de moi : — Que va-t-il done se passer ici ?
Gomme j'aurais du m'y attendre, une semblable question parut singuliere et causa beaucoup de surprise a celui que j'interrogeais. Mais, apres un moment de reflexion, cet homme, devinant que je me trouvais la par hasard,
ne fit aucune difficulte pour me satisfaire.
— En Prusse , me dit-il , il est d'usage que , chaque annee, a la meme heure et dans toutes les parties du royaumc a la fois, depuis la plus grande ville jusqu'au bourg le plus minime, la police se met sur pied pour saisir simultanement tous les mauvais sujets, les hommes suspects et les gens sans aveu. Des lettres qui contiennent cet ordre sont envoyees de Berlin , toutes scellees par le ministre de la police , a toutes les autorites du pays , avec recommandation de n'en rompre le sceau qu'a un jour indique.
Une telle battue, comme l'appellent les Francois, qui ont vu employer cette chasse aux hommes du temps de Bonaparte, a l'egard des jeunes gens de la conscription militaire ; une telle battue devait avoir lieu cette nuit. Dans toutes les provinces et les localites soumises a la Prusse, les employes de la police etaient en mouvement, et la division a laquelle le hasard m'avait adjoint etait chargee d'exploiter les environs de la residence royale.
530 NUITS DJ5 BEBLIN.
Au bout d'un quart d'heure, arriverent de toutes parts des individus en habits bourgeois , qui deposerent des rapports. D'apres les instructions qu'ils contenaient , nous nous approchames d'un vaste champ de ble situe entre le bord tie la foret et le plateau sur lequel est edifie le malencontreux etablissement de la Poudrette. Le champ fut cerne ; on alluma des lanternes, et les epis, irregulierement foules, firent reconnaitre des traces de pieds humains. Bientot, un mouvement rempli d'agitation se manifesta par le bruissement des epis ; le commissaire-criminel fondit au milieu des sillons com me un veritable oiseau de proie, et il ramena a la lumiere un individu dont le regard etait tout eflare
— Que viens-tu faire ici , miserable ? Tu es sorti avant-hier de la maison de force, et deja tu recommences a botaniser !
— Dieu m'en preserve , M. le commissaire f jesuis tout-a-i'ait innocent. Vous pensez toujours du mal de moi.
— D'oii as-tu tire ce gros paquct de mar~ chandises qui est la-dessous?
— Je l'ai trouve, M. le commissaire, je l'ai trouve. Vous croyez peut-etre encore que je l'ai vole ? Oh ! M. le commissaire, yous pensez toujours du mal de moi.
— Du reste , la oil se trouve le maitre , se trouvera aussi 1'eleve. Cherchez, gendarmes : son neveu , Scopa-le-Blond , ne doit pas etre loin d'ici.
En efifet, huit minutes apres, fut aussi amenee une grande perche blonde, qui toisa sans pudeur le commissaire.
— Pour aujourd'hui, nous ne trouverons plus rien ici ; je connais mes gens. Le camarade ne marche pas avec beaucoup de monde ; il aime a vivre et a voler seul.
— II faut, M. le commissaire, qu'on vous ait bien dit du mal de moi; mais je suis innocent.
— En avant ! La troupe defila le long de la loret, en se dirigeant vers RicksdorfT. En pas-
sant pres d'un buisson, le maitre-voleur fit retentir un coup de sifflet des plus aigus.
— Te tairas-tu, scelerat ! Je suis sur, dit le commissaire, que ce mauvais drole vient de donner a quelque compagnon le signal de la mite. Maintenant ou aller chercher? — Garde a toi si tu t'avises de laisser encore echapper un son...
— II n'est done plus permis de siffler ?
— Tais-toi.
Arrives a Ricksdorff , notre premier soin fut de faire poster des sentinelles tout autour du village, ou quelques gendarmes entrerent amenant avec eux le chef des voleurs. Apres une assez longue resistance , celui-ci se determina enfin a les conduire devant une ferme, dont la haie de cloture fut aussitot cernee et enveloppee. Le metayer, eveille non sans peine , vint ouvrir une grange, ou l'on trouva, caches dans du foin , six individus d'un exterieur epouvantable.
Je ne me charge pas de depeindre la physionomie hebetee de ce bon paysan, qui eut plutot
ajoute foi a la chute du ciel qu'a la presence de pareils hotes au milieu de sa grange.
De Treptow arriva un autre detachement de gendarmes, et on les attendait sans doute , car ils faisaient marcher au milieu d'eux neuf ou dix gaillards dont la rencontre pendant la nuit n'aurait certainement pas ete rassurante.
Le commissaire-criminel se dirigea du cote de Brietz avec les soldats, le forestier et les agents de police ; les gendarmes, arrives les derniers, furent charges d'escorter les hommes dont on avait fait capture ; et , voyant partir tout le monde, je me dis alors : — Mais pourquoi rester plus long-temps dans une semblable compagnie! Voila le souffle du matin qui vient te caresser la figure, reste ici, regarde ou Ton va conduire ces maliaiteurs. Mais d'abord, puisque tout le village est en alerte, voyons s'il ne serait pas possible de trouver dans quelque taverne un petit verre de rhum...
— Ne vous en allez pas ainsi, camarade ! il i'aut que vous veniez ou nous allons, morbleu !
Tel fut le cri qui retentit a mon oreillc ; et au meme instant je sentis mon collet fortement empoigne.
— Permettez-moi de vous dire , estimable gendarme, que je ne fais point partie de la societe que vous etes charge de conduire ; si je me trouve pres de vous, ce n'est que par hasard.
— Allons done ! allons done! tout le monde pourrait en dire autant. Je ne vous ecoute point, ne raisonnez pas et marchez !
Et je sentis appuyer sur mes reins un rude corps, qu'une reflexion un peu plus attentive me fit reconnaitre pour une crossede fusil. Que faire? Mon ami etait alle a Brietz avec le commissairccriminel; personne dans le voisinage qui me
connut et qui put temoigner — Allons , me
dis-je ; et , comme si j'eusse ete ravi de l'a venture, je fis bonne contenance et je portai mes pas a travers le bois, avec les gendarmes et les voleurs.
J'arrivai enfin devant la porte de Gottbus, sur cette meme prairie que j'avais traversee peu
d'heures auparavant avec un sentiment d'enthousiasme et dans un enchantement si poetique. Seulement , au milieu des singulieres circonstances dont je venais d'etre a la fois le temoin et la victime , la nature ne me parlait plus par mille voix secretes, et je trouvais que le vent de la nuit etait devenu diablement froid.
Apres une heure de marche, nous entrames sous la sombre porte voutee de la cour de la Pre vote.
Je fis connaissance avec le fameux n° 1 3, d'ou je ne pus m'echapper que le lendemain matin, apres m'etre explique suffisamment.
Le president du conseil de police ne manqua pas de m'acquitter ; ensuite il me dit : — ■ Comme vous avez assiste a cette capture, vous devrez assister a toutes les audiences du proces, pour temoigner de la verite du rapport de nos agents. Je vous le recommande, et vous en etes requis sous peine d'amende et de prison.
« — Allons done, Messieurs, vous criez » comme des aveugles , et vous vous ac- » cordez comme des sourds ! Est-ce qu'on » fait ici le service divin dans les rues? »
SCARROR.
Quatre jeunes gens filaient devant moi avec la rapidite de ces meteores appeles ( je ne sais pourquoi) etoiles tombantes. Le pre-
inier portait une guitare , le second un rouleau de musique , et sous le manteau du troisieme on entrevoyait une lanterne sourde ; le quatrieme etait comme un ecuyer du due de Marlborough , e'est-a-dire qu'il ne portait rien.
— Ceux-la vont donner une serenade. Us ne doiyent pas aller bien loin. ■ — Partons !
Cependant ils avaient encore beaucoup de cheroin a faire. J'avais rencontre mon quatuor ambulant dans Zimmert-Srasse, et j'eus le plaiar de les suivre jusqu'a la rue des Vignerons, ou ils se posterent devant une maison a trois
etages.
— Allons, Rodolphe, doane-nous le A.
Le complaisant ajusteur de sons fit sortir un etui de dessous son manteau , il en ota un instrument , dont il essaya les cordes en joueur inhafeile , et il acquit la triste certitude -que Tair du soir etait tout-a^ait -defovorable a s©o lentreprise acousttqae.
— Mes amis , le E s'est si diaboliquement tendu que je ne puis reussir a vous donner le A.
Le petit groupe musical en parut frappe de stupeur , et ces pauvres dilettanti s'apercurent a regret' qu'ils avaient trop presume de leurs forces.
— Si nous avions , du moins, une fourche tonique !
— Messieurs, si cela peut vous faire plaisir, je pourrai vous indiquer ce que vous cherche^, c'est-a-dire le A. — Musicien de profession , je suis toujours pret a venir au secours des amateurs.
— Comment done, Monsieur, seriez-vous assez bon?.... Mais je vous en supplie !....
— Bien ! e'est tres-bon , voici le A , Dieu merci !
— Je dois m'accuser ici d'avoir ose donner cette note sur un ton et demi trop haut, afin de me procurer le plaisir de faire monter le premier tenor a une hauteur inaccessible.
Mais les voila qui se croient d'accord. La seconde basse a son A , la premiere son CIS j le second tenor est en possession de son E , et le premier tenor, dont la partie doit etre la plus agreable du quatuor, se cramponne de toutes ses forces a son A double majuscule.
On tousse ; la seconde basse observe qu'elle est enrhumee, et le chant a quatre voix commence a l'unisson.
Dieu du ciel ! quelle musique ! Je pensai a Schiller , je sentis profondement ce qu'il avait rendu par ces mots :
« Malheur, malheur a moi ! quels sons ! » Comme ils me de"chirent l'oreille ! »
Le premier tenor sifflait , soufflait et souffrait a faire pitie , par suite de la fausse intonation que je lui avais donnee. Heureusement qu'il elait nuit et que l'affreux gonflement de ses veines etait invisible.
Un instant, me dis-je , j'aurai bientot mis fin
a ce tapage infernal. Je passai mon mouchoir autour de ma tete, je relevai le collet de ma redingote pour m'en couvrir la figure, et, prenant aussitot la fuite , je m'en fus a la recherche du garde de nuit.
Je le trouvai paisiblement assis sur un perron de la Prosenlhater-Strasse.
— Allons done , garde ! allons done ! vous vous arrelez ici , tandis que, d'un autre cole, Ton fait un affreux vacarme et Ton s'amuse a troubler le repos des citoyens.
— Qu'y a-t-il done? qu'est-ce qui vous importune ?
— II y a dans la rue des Vignerons quatre monstres de garcons qui chantent a faire trembler. Ne pouvant pas y tenir plus long-temps , je suis sorti de chez moi , en bonnet de nuit , comme vous voyez , pour aller chercher la tranquillite que je ne pouvais trouver dans mon lit.
— C'est bon, Monsieur, je vais aller y mettre bon ordre....
II me suivit. Je lui montrai le groupe , autour duquel une troupe de curieux s'etait rassemblee. Apres avoir dctache le mouchoir de ma tete et rabattu mon collet sans etre vu de personne, je disparus en me melant dans la foule.
Le malheureux tenor sifflait et soufi'rait encore; mais son tourment devait bientot finir, car le garde l'interrompit en ces termes :
— Dites done , Monsieur , avez-vous une carte ?
— Une carte!... pourquoi?
— Pourquoi ? Voila une singuliere question ! Xe savez-vous done pas que le chant qui n'est pas autorise par un commissaire est contraire aux reglements de police , et par consequent defeudu sous peine afflictive.
— Voila ce que nous ignorions. — Comment diable ! nous ne pouvons pas chanter ici ? Gependant je suis devant la maison de ma bonne amie, etje voudrais lui chanter quelque chose... quelque chose que j'ai compose pour elle !
— Yous pouvez. entrer dans la cour, ou persons n'aura le droit de vous faire taire. Mais ce ptisible et malheureux bourgeois qui est iei. ... A c«s mots , il me chercha des yeux , mais inutilement.... — Ce bourgeois, qui n'est plus lei, se plaint que vous avez trouble son sommeil, cequi est egalement contraire aux ordonnances de police : ainsi , Messieurs , retirez-vous , s'ii vous plait.
J'excitai mes voisins a la resistance. — II est liors des attributions d'un garde, nvecriai-je, (Tempecher les personnes sensibles , et surtout les amoureux, d'exprimer leurs sentiments a haute et intelligible voix !
C'est vrai ! c'est vrai ceci ! c'est bien
vrai !
) — Faudra-t-il souffrir la tyrannie du bourguemestre et les taquineries de cet oiseau tie nuit ?
— Non , non ! tombons sur le garde 1 il veut se moquer du peuple.
— Tout ceci va bien , me dis-je a moi-meme , et tout en me retirant sur l'escalier d'une miison pour clevenir spectateur du demele qui , .elon toute apparence , allait avoir lieu.
Mais alors une de ces grandes voitures, qi'on loue pour les parties de campagne , sortit de la rue des Belles-Maisons ( Schcenenhauier- Strasse ) ? ct vint s'arreter justement devant la porte ou les quatre jeunes gens avaient exhile leurs soupirs et leurs chants amoureux. Quar.d le tenor apercut les gens qui descendaient ce cette espece de char, il voulut s'enfuir et s'ecria :
— G'est detestable et revoltant !
— Qu'est-ce qui t'est done passe par la tete , Oliver ? Tu nous as fait venir de force pour ta serenade , tu nous as exposes au danger d'etre arretes } et maintenant tu veux t'enfuir comme si le pave te brulait !
— Mes chers amis, je suis indignement trahi ! Voila mon infidcle qui arrive avec le lieutenant
mon rival, ct la malheureusc m'avait prie de venir ce soir pour une serenade ; elle devait
m'attendre Morbleu ! e'est abominable! et
si je tenais le malencontreux individu qui m'a fait Bnfler le crane et la gorge avec son A deux foistrop haut, je me vengerais cruellement sur luide ce mecompte du cceur et de cedesappointenent philharmonique ! ! !