‹ Les nuits de Berlin (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · OU LES ARTISTES PRUSSIENS · texte numérisé non relu

OU LES ARTISTES PRUSSIENS

Nuit du 27 an 28 Mil 1700.

La tour, prends garde !

La tour, prends garde De te laisser abaltre ! (i)

C'etait un festin digne de Lucullus, Bacchus y regnait en souverain. Minuit etait sonne depuis

(1) Plusieurs journaux ont annonce" que noire censure dramatique venait d'iuterdire 1'usage de cette vieille ballade, que tous

long-temps , et les convives ne pensaient pas a se separer. Les cheveux en desordre , leurs habits richement brodes jetes ea et la sur des fautenils, ils s'abandonnaient a la gaiete bachique et au plaisir de la conversation qui en resulte. Cette compagnie d'artistes avait'ete reunie ce jour-la , par le major d'armee , Charles Gon-

les enfants de Paris savent par coeur, et qu'on avait cru pouvoir insurer dans une piece noirvelle pour le theatre du Vaudeville. Ce sera peut-etre a raison des forts detaches ou des couplets suivants ?

« J'irais m'en plaindre, » J'irais men plaindre » Au prince de Bourbon.

» Mon Due, mon Prince, » Mon Due, mon prince, » Xe nous oubliez pas :

» — Ayez courage,

» Ayez courage !

» Yous serez delivres.

» J'irai moi-meme, ■ J'irai moi-meme,

Quoique celte chanson soit un \irelay du temps du Conne*table de Bourbon, nous n'oserions la citer tout entiere, a cause des lois d' intimidation.

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tard , afin de celebrer, pour la maison particuliere du roi, l'heureux achevement de la Tour Alhmande , dont la coupole s'elevait enfin par-dessus toutes les maisons de la place Frederichstadt.

II y avail done autour d'une table , le sculpleur Tessaert , le peintre Verone , le graveur Chodowicky, l'architecte Unger, le maitre de chapclle Piichard et plusieurs autres celebrites du temps , qui faisaient honneur au bon vin de leur bote et ne s'apercevaient pas que le jour allait paraitre.

— A la sante du maitre cuisinier Becherel! dit Ghodowicky , qui avec un morceau de pain avait forme une espece de tetc assez ressemblante a celle du \ieux roi. — A la sante de Becherel , il a aussi bien servi notre ami Gontard que le roi lui-meme !

— Ce qui ne veut pas dire beaucoup , repliqua Richard , car le cuisinier du roi fait bien mcilleure chere que son \ieux maitre ! Mais si

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vous dites qu'il faut boire a la sante de Becherel, il faut ajouter : A la continuation des rapports intimes entre noire ami Gontard et le caveau roval y car les flacons qui nous arrivent ici par la grace de Dieu connaissent le caveau royal beaucoup mieux que nous ne le connaissons nous-memes.

lis se mirent a rire : les flacons furent examines, et Ton trouva grave : Caveau royal, sous toutes les bouteilles.

— Doucement, Signori , doucement! s'ccria le vieux italien Verone , il ne faut point trahir le lieu d'ou ce vin nous arrive. — II faut le boirel

— Voyez done ce vieux barbouilieur de decors , reprit Chodowickv ; si les caves du roi pouvaient parlcr, clles nous apprendraient bien vite que ce scelerat les connait snieux que sa propre maison.

— Graveur, je connais ma maison ; e'est une grande maison que ma maison ! C'est la plus grande de toutes les maisons de peintre!

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O Dieu cle misericorde ! s'ecria Tessaert ,

voila maintenant Verone , le Veronese , qui parle de sa maison • il devient absurde. Laissons en paix les gens de bonne maison , et surtoul les peintres de grande maison! parlons de caves ou de joliesfemmes! — Ala sante de mademoiselle Doebbelin, qui a si divinement joue bier au soir dans le Miroir Magique !

— A sa sante ! a sa sante ! et Richard continuant :

Je desirerais vraiment que le ferblantier

Kcehler, a la place de sa Vertu triomphante, eut fait la Dccbbelin en bronze pour la placer sur la Tour Allemande de notre ami Gontard.

— Excellente idee ! il est (acheux qu'elle arrive un peu tard : sans cela, j'aurais etc. d'avis que quclqu'un de nous fut alle proposer au Yieux de faire faire la Doebbelin en bronze comme embleme de la Vertu triomphante.

Allons done , ce serai t bon si c'etait une ac-

trice irancaise : le vieux Frederic ne peut souf-

frir les comediens allemands , comme chacim le sait.

— C'est seloii; dit Gontard, il ne faudrait que savoir profiter d'un bon moment. Quand il fut question d'elever deux tours sur la place Frederic , j'eus soin de mettre sous les yeux du vieux maitre une esquisse de la Piaza del Popolo , a Rome. Les deux eglises de cette place lui plurent si fort , qu'il me chargea tout aussitot de lui tracer le plan de deux tours pareilles , et ce fut, toutefois, avec l'ordre positif de les faire plus hautes!....

— Enfin , c'est aujourd'hui que notre cher Amphytrion aura la gloire et le plaisir de poser la pierre d'ache Yemen t sur son ceuvre. — A sa sante ! — A la sante de Gontard ! — A sa sante I

Et de nouveau les verres se viderent. Deja la plupart des vestes avaient vu sauter leur dernier bouton, et plus d'un de cesetroitshauts-dechausses que Ton portait alors avaient du se distendre. — Au milieu dc l'orgie , un seul con-

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vivo gardait le silence et ne prenait aucune part a la joie commune ; il frappait avec son couteau sur son assiette , ornee de flenrs bleues , car les officiers du roi mangeaient sur du vieux Japon.

— Mais , qu'as-tu done , ami linger , pour etre plonge dans cette profonde melancolie ? — Tu bois toujours et ne ris jamais ! — Ge n'estpas bien : allegro , mon cher ! allegro !

En effet, Linger, au milieu de cette bruyante conversation, conservait toujours une physionornie calme et severe. A la verite, il suivait assez attentivement la conversation, mais il ne parlait presque jamais.

— Laissons-le, laissons-le tranquille, s'ecria Gontard ; il est encore dans ses acces de mauvaise humeur ; il boudecontre moi depuis notre dernicre dispute, et pourtant je ne connais pas de meilleur homme et de plus habile architecte que lui. J'ai beau lui dire que ses talents et son babilcte ne le meneront pas loin , parce qu'il ne vcut jamais flechir, il ne m'ecoute pas...

Un sourire amer vint effleurer les levres de Unger.

— II faut en convenir, Unger, lui dit Tessaert, tu es un hommc d'une espece particuliere ; tu ne veux jamais composer avec les exigences de la cour; et, en cela, tu as le plus grand lort, car enfin s'humilier a propos et devant l'homme le plus puissant d'un pays..., cela n'a jamais ete repute pour bassessed'ame.

— Parle-nous done, Unger, s'ecria Richard, delie ta langue, et dis-nous ce qui te rend si maussade. Q'os-tu done?

Unger s'excusa sur le peu d'habitude qu'il avait de veiller si tard.

— Puisqu'il ne veut point parler, reprit Gontard en rinterrompant, je vais vous raconter le sujet de sa mauvaise humeur. Hier au soir, avant votre arrivee, nous avons eu unc petite conference, et il m'a prie en grace de faire i'cn forcer lesfondements de ma tour. Unger est un de ces architected amantsde la solidile, qui creuseraicnt

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volontiers jusqu'aux entrailles dc la terre, sans avoir egard aux intentions economiques de cclui qui fait batir. — Quant amoi, je suis sur de mes caleuls. — Construire avec economic ct genie, voila mon affaire. — J'ai fait aussi des constructions com me les entend l'ami Linger, mais elles ont paru trop couteuses a notre vieux maitre. G'est pourquoi la petite croix bleue du Me rite de Prusse n'est pas encore venue jusqu'a ma boutonniere(en disantceci, Gontard attacha sur la poitrine decoree du jeune Unger un ceil de convoitise et de jalousie).

— Je voudrais sincerement, dit Unger d'unc voix lente et grave, que ce fiit un soin minutieux qui me portat a vous faire observer la faiblesse des fondements de la tour ; mais je ne pense pas qu'il en soit ainsi.

— Ami Unger, ta voix semble sortir du tombeau ; du reste, tu es un bomme sage et prudent, et je n'ai jamais appris qu'une de tes constructions ait eu des crevasses on dcslezardes.

— Yerone a raison , repondit Unger, dont

l'oeil etincelait cle satisfaction. Aussi vrai que je suis un homme vivant, il n'y a pas une seule de mes constructions qui soit gatee par le plus leger defaut. Je suis fier de cette gloire, et j'aime trop notre ami Gontard pour rire et me divertir le jour ou il a rejete les bons conseils que je lui ai donnes.

La trompette de la vedette sonna la Diane (ou le reveil) sur la place de Frederichstadt , et la troupe joyeuse s'apcrcut que la lumiere du soleil naissant traversait les fentes des volets ; a cette vue chacun se leva, endossa sa redingote , repara autant que possible le desordre de ses cheveux....

A Pinstant meme, un bruit epouvan table vient bouleverser la maison ; les fenetres se brisent et les portes s'ouvrent ; la vaiselle bondit sur les tables, et un fracas de tonnerre arriva du dehors, ou Ton entendit de pesants fardeaux degringoler et se presser en roulant, comme si c'etait le coup final de la foudre. Les convives, petrifies, se regarderent en s'interrogeant des yeux comme

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des muets. lis volerent auxfenetres, ou les attendant le spectacle le plus sinistre et le plus terrifiantpour des artistes.

La tour neuve venait de s'ecrouler, et gisait en monceaux de ruines du cote de la rue des Colombes ; l'autre moitic de la maconnerie , du cote de la rue desMaures, etait encore sur pied, mais on voyait les tremblements de ses grandes masses, dont les parties superieures se detachaient successivement de la charpente, et s'abattaient avec un vacarme affreux. Un tourbilion de fine poussiere de chaux s'elevait dans les airs, et venait en longs rayons blancs masquer les rayons rouges et dores de l'aurore. La place etait silencieuse et deserte ; et, quand les gendarmes arriverent en toute hate, ils demeurerent saisis d'etonnement et d'effroi, les regards fixes sur la tour Francaise, et dans la frayeur de la voir tomber comme la tour allemande, en ecrasant leurs ecuries.

Tremblantet aneanti, le major Gontard etait cramponne a un fauteuil , dans Tcmbrasure de

sa fenetre; sa figure blcme, par suite de l'orgie de la nuit, etait coloree par le soleil du matin ; ses levres palpitaient dans un cercle bleu ; mais il avait beau Ies pressurer avec ses dents, ii ne pouvait y faire rcfluer le sang et la vie.

Cette reunion si joyeuse etait tombee dans ie silence de la mort, landis que le mouvement et la vie se manifestaient deja sur la place et dans les rues de la cite royale. Les maisons s'ouvraient, et tout le monde sortait pour se dinger vers les mines. Parmi les amis de Gontard, Unger se retira le premier sans rien dire, car il sentait que sa presence etait le reproche le plus amer qui put atteindre son camarade.

— Le major Gontard n'a qu'a expedier ses pantoufles pour Spandau, s:il veut en avoir ce soir, dit un homme du peuple.

— A la place de Gontard, je n'oserais jamais paraitre devant le Vieux, car, lorsqu'il vous regarde avec ses grands yeux bleus, on est sur des aiguilles rouges.

On put voir du dehors un valct-de-chambre

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du roi aborcler le major a la fenelre ; celui-ci parut tressaillir de crainte, attacha son epee et sortit de la maison comme un homme abime dans une profonde tristesse.

II descendait la rue des Margraves avec le messager du roi, quand le vieux Verone prit la main a Unger, que la tristesse n'abandonnait point, et lui dit :

— Je te felicite, royal architecte de la cour, et chevalier de l'ordre pour le Me'ritc; c'est toi qui en es digne.

Nuit du 27 an 28 Ftvrier 1813.

— Le roi Georges avail present — de placer des reverberes — depuis Douvres jusqu'a Londres — pour eclairer l'arrivee — du magnanime Alexandre , — cet ami du peuple anglais !

— Les Cosaques reguliers — de sa garde imperiale — etaient laches en avant : — ils ont bu l'huile des lampes, — de l'huile ranee et rousse — comme du poil irlandais.

— par quintaux et par milliers — ils ont vol<3 des chandelles — dont ils ont fait de la soupe — dans les rues de siltingborn. — Dieu benisse les Cosaques — et leur pave le gosier !

Chakson roruLAiRE (en vers llancs).

Au milieu de la plaine de Kcepenick , et sous un ciel nebuleux , les dents claquaient violemment a la sentinelle francaise , car le vent du riord

sifflait el bruissait autour d'elle avec furie. Le vieux Boree des bruyeres jouait des orgues sur tous les tons , bourdonnait contre Ies murailles ct emportait, dans la campagne deserte et desolee, de lourdes masses de chaume avec autant de facilite que les plus menus brins de paille.

Une patrouille venait de visiter exactement tous les avant-postes de la ceinture et s'en retournait a la garde de la porte Cottbasser, apres avoir eu soin de recommander a chaque factionuaire en particulier, de se tenir bien sur ses gardes , car, disait-on , ces diables de Cosaques campaient devant les portes et dans les bois entre Brietz et Pvicksdorf , ou ils avaient du se retirer. L'imagination des recrues francaises dont se composait alors presque entierement la garnison de Berlin , leur representait un Cosaque sous l'aspect le plus formidable. Tout ce que les freres d'armes , beureusement revenus de la campagne de Russie , avaient raconte aux consents cto.'ines, etait encore augmente par la

crainte que lc jeunc soldat francais sent deux fois plus fortement qu'un autre ; et dans ce moment, la croyance a V invincibilite de la grande nation se trouvait fortement ebranlee dans l'esprit des nationaux.

Cette nuit, le factionnaire avait eu beau remplir ses souliers de fumier, il n'en gelait pas moins , et le temps humide et froid de l'Allemagne du Nord lui semblait doublement penible a supporter quand il pensait a sa chere patrie, le Languedoc lleuri. Lc jeune soldat reflechissait encore aux prouesses qu'il serai t peutetre oblige de faire en face d'une horde de Cosaques , et ce n'etait pas son idee la plus rassurante. Deja depuis long-temps l'extreme violence du vent avait interrompu la marche de la patrouille ; notre pauvre consent , autant que sa vue pouvait s'etendre, n'apercevait que Tennuyeuse continuation des murs de la ville , et derriere lui , dans un eloignement que l'obscurite de la nuit augmentait encore , la lumiere terne de la rue des Morts (todtengosse), ou bien

la faible lueur de la lampe tardive brulant chez Partisan laborieux.

— II entendit un bruit confus..4. — N'etait-ce pas le trot d'un cheval ? — Le bruit s'avancait avec rapidite. G'etait sans doute le trot d'un cheval de labour, car on n'entendait pas le bruit de ses fers.

Par intervalles , le quadrupede s'arretait , comme pour donner a son cavalier le temps de s'orienter ; puis, a chaque reprise, le bruit s'elevait avec impetuosite. Enfin Ton put distinguer line forme indecise. . • .

■ — Qui vive?

On ne repondit pas un mot , et peut-etre le sifflement du vent n'avait pas permis a l'oreille du cavalier de saisir 1'interpellation au passage.

— Qui vive? — Mille diables incarnes ! ...

Avant que le juronfut sorti de la bouche francaise, celui qui le proferait sentit la douleur subite d'une piqure au bras, et, renvcrse par un violent coup de lance, il resta etendu sur la place.

— Molt tschi proklatuifranzuss!. grommelaune voixgutturale et sortie d'un systeme de barbe extremement epais. Aussi prompt que l'eclair, le cavalier sauta d'une selle demesurement haute , se courba vers le malheureux qu'ii venait de coucher par terre, etlui arracha le fer de la blessure , avec un peu moins de precaution que d'activite.

C'est alors que le Francais crut sa fin arrivee; au moyen d'une courte oraison jaculatoire , il recommanda au del son ame encore pure de toute effusion de sang humain , s'imaginant a chaque instant qu'il allait etre devore par un Cannibale.

Le Cosaque, car quelle autre chose qu'un Cosaque aurait pu etre ce guerrier a barbe touflue ? le Cosaque releva le blesse , et loin de s'adonner a des actes sanguinaires, il s'amusa seulement a titer le sac du Languedocien , qu'il trouva rempli d'une infinite de choses dont une bonne mere avait eu soin de le remplir au depart de son fils.

Avec l'incroyable prestesse et toute l'insolence du valet-de-chambre le plus experimented 1c Cosaque enleva le sac des epaules tremblanles qui le portaient , et apres avoir murmure plusieurs fois :

— Charaschol otsclien-charascho ! jei bogu ! il se mit , sans perdre une minute , a deboucler et fouiller la sacoche francaise.

Cepenclant le cheval qui n'etait nullement attache ni retenu, restait tranquille et cloue sur le sol , avec un air epuise de fatigue ; ses crins, effilcs et rares , etaient colles ensemble par la boue et entremeles de quelques broussailles arrachees a des buissons. On avait peine a comprcndre comment cette miserable haridelle avait la force de porter cette pyramide, composee d'une enorme quantite d'etoffes empilees et surmontee d'une lourde selle ou siegeait, en galoppant jour etnuit, un cosaque du Tanais, a peu pres sexagenaire et de complexion volumineuse.

Un rayon d'espoir vint traverser le coeur du

jeune Francais. « Mais vraiment , sc dit-il a luimeme, si, montant sur cet animal , tu le poussais vers le poste le plus pro-chain? Tu es voltigeur, chez ton pore tu etais toujours a cheval ; ne pourrais-tu pas te tenir sur cette vilaine bete ? Voyons done : elle me flaire comme un chien • elle est douce comme un agneau , un enfant la monterait... »

D'un bond, le voltigeur se trouva sur la croupe du coursier tartare , il lui piqua les deux flancs et il eut l'inexprimable joie de le voir partir et filer comme un trait au milieu dc l'obscurite. Talonne par la crainte d'etre poursuivi , le cavalier ne put s'empecher de jeter un regard inquiet en arrieie de lui, sur l'expeditif Cosaque ; mais ce regard le mit dans la plus grande surprise , car son delrousseur etait uniquement occupe du sac dont il s'etait empare. Ge coupd'ceil a\ait rassure le cocur emu du voltigeur francais, qui poussa tout aussitot son cheval du cote de la porte Cottbasscr; deja il etait a la vuc de l'arme et a portee de la voix, quand un

coup de sifflet extremement percant se fit entendre en deca dans la campagne :

Le cheval dresse les oreilles :

Encore un autre coup du meme sifflet ;

Le cheval s'arrete , comme enracine dans le sol.

Mais on siffle pour la troisieme fois , plus fort et plus long-temps :

Oh ! alors , le cheval du Cosaque n'y tient plus, et, se retournant avec une promptitude capable de faire tourner la tete la plus equestre , il retourne sur lui-meme , et prend le galop a travers les champs.

— Grand Dieu, je suis perdu! qui aurait cm cela de cette diable de rosse !

Le consent s'evertuait en vains efforts pour maitriser le cheval tartare, qui fendait Pair comme un javelot ; il fallait voir alors cet agile et vigoureux coursier, les narines largement ouvertes et la tete baissee , la criniere au vent, et dont les pieds legers semblaient effleurer a

peine la terre ; d'un autre cote , le temps humide et froid fouettait la figure de notre cavalier malgre lui, et la boue congelee des chemins rejaillissait en Pair au point de lui meurtrir le visage.

Ainsi , le Francais fut oblige de reparaitre devant le Cosaque toujours occupe et toujours sans souci. Le cheval caressa son maitre qu'il venait retrouver, et le maitre embrassa le serviteur qui lui etait rendu , avec a peu pres autant de tendresse qu'un amant europeen pourrait embrasser sa maitre sse.

Mais, bientot apres, le maitre du cheval, avec un flegme incomparable, detacha la courroie de sa pique, enleva rudement son substitut de dessus le cheval et commenca par administrerau conscrit ce qu'on appelle en francais les etrivieres.

On entendit des pas humains assez nombreux et qui resonnaient sourdement du cote de la ville. — Aussi prompt que la pcnsee, Fenfant du Nord fut bientot a cheval ; il passa le nceud

coulant d'une corde autour des reins de ce guerrier francais qu'il venait d'assouplir et apprivoiser, et puis il l'attacha par devant a un anil eau de la selle.

La lance baissee et guettant l'ennemi, comme un loup pret a fondre sur une proie certaine, le Cosaque attendit, immobile et la partie superieure du corps lpnguement inclinee du cote des gens qui s'approchaient

— II fait un temps bien horrible ! disaiententre euxles hommes d'une patrouille, faciles a reconnaitre , a leur uniforme bleu et a leur grand chapeau triangulaire surmonte d'une plume noire , pour appartenir a la haute bourgeoisie de Berlin.

— JVolt prussaki ! se dit tranquillement le Cosaque , et il redressa sa lance.

— Seigneur Jesus , monsieur le sous-officier, monsieur Schulze , il y a ici un Cosaque !

— Ah ! mon Dieu , ce serai t une belle aventure!...

— II va nous egorger comme des moutons !

Cettc probability lit un effet electrique ; jamais le : Tournez-vous ! ne fut execute avec autant d'ensemble et cle precision sur la place d'exercice. INIais avant que ces gardes nationaux eussent fait trois enjambees du cote de la ville , le Cosaque fut devant eux , et lcur dit a voix basse , il est vrai , mais assez distinctement :

— Nictt! Pruss ami avec Paiss; Franzos non ami, a mort Franzos! Cnpout Naplion ! capout ! (i)

— Ah ! Dieu merci ! monsieur le Cosaque ; Pruss est ami avec Russ , et bon ami encore. Pour Pamour cle Dicu, nc mettez en main voire

(1) II est assez naturel qu'un sujet du roi de Prusse nc ressente aucun enthousiasme pour les succes du grand Napoleon et n'eprouve aucun sentiment de commiseration pour ses ini'ortiines. O'est un point sur lequel nous sympathisons si parfaitement avec l'auteur allemand , que nous n'eprouvons aucun scrupulc en traduisant ses plaisantcrics tudesques.

Nous rappellerons a ceux qui pourraient s'en elonncr que toutes les conquetcs do. Bonaparte n'ont definitivcment abouli qu'a fairc perdre a la France les deux fortcresses d'Huningue et de Landau, que nous devions a la haute prevoyancc ct aux victoires dc Louis XIV.

longue lance que pendant que vous etes en route, car on pourrait se faire du mal

— Nix wottki? nix schnapps? demanda l'homme barbu avec un sourire d'amitie.

— Justement, ma femme m'a donne une poire pour la soif ; dois-je lui en faire present , monsieur Schulze ? Ah ! pardon , je voulais dire monsieur le sous-officier Schulze.

— Donnez-lui votre calebasse , a ce bon Cosaque , et pourvu que nul Francais ne vous apercoive..

lis furent tout de suite les meilleurs amis du monde. Le Cosaque ensevelit a longs traits la delicieuse eau-de-vie de pommes de terre dans l'abime de son gosier, il se frotta la barbe et fitcomprendre, par des signeset des mots entrccoupes , que, non loin des portes , il y avait encore d'autres Cosaques dont il s'etait detache en se glissant vers la porte de la ville , dans l'intention de faire quelques prisonniers; et qu'ayant reussi a capturer un Francais, il venait de le garrotter et s'appretait a lui donner la mort afin

de s'en debarrasser. Enfin il ajouta , qu'il avait l'intention de prendre encore quelques Franzuskuss avant de rejoindre son escouade.

Pendant toute la duree de cette confidence rimagination du voltigeur fiit poursuivie par les signes avant-coureurs de la mort la plus affreuse. Mais quand ilvit quele Cosaque saisissait sa lance, il s'elanca aux pieds du sous-officier de la garde nationale , et lui cria d'une voix percante :

— Sauvez-moi ! mes bons Messieurs , sauvezmoi ! pour l'amour de Dieu , sauvez-moi !

— Voila comme ils sont ! dit M. Schulze : tu nous supplies mainlenant, et peut-etre aujourd'hui meme , as-tu etrille ton bote parce qu'il ne t'avait pas donne quelque chose d'assez delicat a manger.

— Bon Dieu! dit un autre, c'est un trop jeune garcon ; il n'a pas encore eu le temps de faire grand mal a personne; pourrions-nous, vous et moi , le voir massacrer sous nos veux avec indifference ?

Les bourgeois compatissants se livrerent alors *• 18

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avec le Cosaque a une negociation qui fut accompagnee d'uu ecu de Prusse , lequel parut faire une tres-bonne impression sur cet ami dcs Prussiens.

11 ne restait plusqu'a savoir comment on pourrait s'v prendre pour faire sauver le prisonnier sans qu'il y parut ; mais le Cosaque en eut bientot indiquc le moven. Avec la plus grande circonspeclion , il se giissa contre les murs , entrainant le soldat francais encore dans les enlacements de sa corde ; il siftla doucement , et eut la satisfaction d'entendre de l'autre cute un coup de sifflet qui lui repondait avec la meme prudence. II profcra quelques mots russes d'une voix aussi basse que possible , et en dirigeant sa voix vers le haut du rempart, ou l'on vit paraitre aussitot quelques figures barbues , a qui la curiosite faisait ouvrir de grands yeux. Le prisonnier fut oblige de monter sur le cheval, de se cramponner a une corde que Ton lit pendre au-dessus de sa tete , ct de se laisser ainsi expedier de l'autre cjte des murs.

— - Cliarascho! murmura le Cosaque: ensuite il demanda tranquillement ou il pourrait trouver un autre Francais qu'il put transpercer avec sa lance , en indemnite pour un sacrifice aussi genereux.

Ce fut avec empressement que les bourgeois amies lui designerent la place des postes dans la campagne , et lui indiquerent plusieurs maisons ou les Francais etaient cantonnes; puis ils se separerent de leur aimable bote , en regardant de quelle maniere il allait pousser son cheval sur le premier factionnaire francais.

— Un coup de fusil !

— Ah ! sans doute la sentinellc francaise a tire sur ce bon Cosaque !

Un cffroyable cri de meurtre , et puis un jurement francais traverserent les airs , et Ton entenclit de nouveau le trot d'un cheval qui s'eloi-

gnait.

Aussitot , a la porte Cottbusteiv, on entendit

crie^r : Aux arraes ! aux amies ! l'alarme fut repetee de poste en poste ; les tambours battirent la generate ; on se pressa dans les rues , et de part et d'autre , on s'envoya des coups de fusil isoles et tires au vent.

Les gardes nationaux qui patrouillaient previrent la funeste collision qui allait s'engager; ils s'en retournerent au pas de charge du cote de Spittelmarkt , d'ou ils avaient ete envoyes pour faire cesser le tumulte nocturne , car le peuple de Berlin parcourait les rues dans l'agitation et Tattente , depuis le 20 fevrier, jour ou les Cosaques s'etaient montres pour la premiere fois devant les portes de cette capitate.

Dans chaque rue , a la porte de chaque maison, stationnaient des groupes de curieux qui discutaient sur l'etat general des choses, et qui pressentaient, avec autant de joie que de raison, leur delivrance prochaine et definitive. Les patrouilles francaises allaient et venaient dans les rues , Panne au bras et le sac sur le dos. Le canon grondait sur le Schlossplatz et dans le jardin

de plaisance ; en fin , les gendarmes d'elite du commandant francais de Berlin defilaient et battaient le pave sur leurs chevaux converts d'e-

cume.

A chaque groupe , le soldat criait en passant :

— Retirez-vous! coquins de Berlinois ! et les gardes nationaux joignaient leur invitation a ce rude commandement.

La patrouille qui venait d'expedier par-dessus les murs un de nos notes importuns, arriva encore par la Grunstrasse , ou s'etait forme un rassemblement de citoyens , qui souhaitaient de bon cceur a tous ces heros francais un prompt depart.

Conformement a l'ordre qu'il en avait recu, le caporal adressa une allocution pacifique a tous ces bourgeois dont la conversation etait fort animee.

— Retirez-vous chacun de votre cote , leur ditil , le commandant a jure de faire mettre le feu a Berlin si , durant la nuit et pendant qu'on bat la generale , vous paraissez dans les rues. La quietude est le premier devoir du citoyen !

— Que le diable t'emporte avec ta quietude ! epliqua vivement un gros brasseur de biere ; c'est ta maudite phrase qui nous a mis , a nous autres Berlinois , cette sangsue de Fenfer sur le cou. Nous avons assez d'un repos dans lequel nous devons toujours nous tourmenter et nous ecorcher en presence de ces maudits Francais. Si ce mauvais Prussien , Fancien gouverneur de Berlin , n'avait pas lache ces paroles stupides : ((La quietude (ruhe) est le premier devoir du citoyen , » qui sait si les gardes de la cuillere francaise auraient jamais mange la soupe dans nos pots !

— II a raison , bien raison , reprit un autre, c'est aujourd'hui Pinquietude (unruhe) qui est le premier devoir du citoyen ; ce n'est jDas quand nos liberateurs se battent devant nos portes, que nous devons rester les bras croises.

— Voila qui n'est pas douteux, poursuivit un troisieme bourgeois. Les Cosaques sont presque dans nos murs : on en a vu plusieurs milliers dans

la campagne de Kcepenick , ou l'on a tire cello nuit des coups dc fusil par cenlaincs.

« — C'est de toute verite, dirent le caporal et M. Schulze, le sous-officier commandant la patrouille , nous - memes en avons vu je ne sais combien qui etaient grands comme des cnenes et barbus comme des diables!

— Comment! c'est la ce qui se passe , et il faudrait encore nous tenir tranquilles ! — Allons quiconque est bonPrussien et aime son prince , doit le montrer ce soir. 11 faut voir si nous ne pourrons pas aider les Cosaques a mettre cette canaille a mort comme des chiens enrages qu'ils sont !

— II faut essayer! il faut essayer ! s'ecrierentils al^unisson.

— Et vous , Messieurs a l'uriiforme bleu , vous etes de mauvais citoyens , si vous ne le quittcz pas ainsi que vos cbapeaux miliiaires , et si vous ne nous suivcz pas en manches de chemise !

Ces exhortations n'eurent pas besoin d'etre

repetees pour que toute la troupe se porlat vers le chateau.

Mais j arrives devant l'hotel de Cologne , les bourgeois virent qu'un bataillon francais y bivouaquait, et que les canonniers y station naient meche allumee devant leurs pieces. Cette circonstance influa sur leurs resolutions, lis se dirigerent du cote de l'eau , sur la place Saint-Pierre, ou se trouvait un pare entier d'artillerie destine a fournir des munitions aux troupes campees devant le chateau et dans le jardin de plaisance.

lis trouverent a Friedrichs-Gracht et dans l'Unterwasser-Strasse toute especc de fourgons de munition, de fourgons de fourrage et de caissons charges et prets a marcher. Les artilleurs s'etaient deja rendus avec les equipages a l'arsenal et aux moulins a poudre, pour en tirer tous les canons et les munitions qui s'y trouvaient ; il n'etait reste qu'un seul homme devant chaque caisson pour empecher que tout autre qu'un soldat francais put s'en approcher.

A cette vue formidable , la foule fit baltc pour deliberer sur ce qu'ellc avait a faire. C'est en vain que les factionnaires essay erent de la faire retirer, en distribuant de tous cotes des coups de crosses de fusil. Les Francais ne se souciaient pas de tirer, car ils redoutaient la fureur d'un peuple long-temps maltraite et se reveillant enfin d'un assoupissement funeste. Ce bourdonnement , ce murmure dans la multitude , prirent bientot un caractere formidable , et avant qu'on eut pu s'en douter, quelques-uns des plus determines enleverent du dernier rang un fourgon de munition rempli de cartouches et de gargousses, qu'ils jeterent a l'eau au milieu de bruyantes acclamations de joie.

— Hurah! hurah! Apres celui-la les autres. A l'eau! a l'eau! Accablons ces vampires qui nous ont slices pendant si long-temps!

On allait commencer la melee, quand les tambours du chateau royal retentirent de tous cotes devant les moulins du Werder.

' — En avant ! pas redouble ! a la charge ! tel

fut le commandement de l'officier francais; et, immediatement apres, on entendit la marche egale d'une forte division d'infantcrie.

— Enfants, ccci peut devenir serieux ; tachez de vous retirer : demain il fera encore jour....

Cette epaisse multitude se dispersa de toute part, ainsi que des pailles au vent; et, avant que l'infanterie fut arrivee a l'endroit ou le caisson francais avait trouve un tombeau humide , il ne restait plus un seul bourgeois dans les rues.

Le capitaine commandant le detachement, qui arrivait furieux, demanda a la sentinelle ce dont il s'agissait, et quels etaicnt les gens qui avaient jete ce fourgon dans la riviere?....

Les Francais, honteux de n'avoir pu prevenir ce qui s'etait passe, repondirent :

. — Mon capitaine, c'etaient des Cosaques.

— Comment, des Cosaques! ou sont-ilsdonc?

— Dame, raon capiiaine, ils etaient deux ou trois cents, mais les voila disparus.

Ce fut a raison de ce rapport que les troupes francaiscs se deciderent a evacuer la cite royale et capitale de Berlin : ce qui nous fit un plaisir sensible.

LA COMTESSE DOROTHfiE DH.

Elle avait jouS avec 1'amour d'un Iiomme ©bscur ; elle avait oublie" ce prgcepte biblique : N'atlisez jamais les fieux souterrains avec une cpcc.

Lessikg.

II faisait un froid piquant.

J'etais devant la porte de l'Opera , mais je nc voulais pas me retirer, car c'etait une des der-

meres redoutes. La foule etait immense; les masques allaient et venaient continuellement. Je preferais au cahos de la redoute ma place pen rccherchee. Les entrees et les sorties des masques, la rencontre des connaissances, les intrigues d'amour, fournissaient plus de matiere a l'observateur tranquille que le tintamarre assourdissant de la salle de bal.

A minuit environ, uu monsieur et une dame, en elegant domino , sortirent du corridor et donnerent l'ordrc a un valet de faire avancer Ieur voiture. De temps en temps, la dame jelait derricre elle un regard inquiet, et chuchofait asscz vivement avec son cavalier. Enfin le valet vinl annoncerquela voiture attendait ; on monta ; a peine la portiere etait-elle fermee, qu?on vit un jeune homme en domino Lieu se precipiter d'un angle du corridor, ou je ne l'avais pas encore remarque ; son ceil etait de damme, ses levres tremblaient ; il etait pale comme la mort. Sans perdre de vuc la voiture qui partait, il satlta sur un cabriolet de louage, ouvrit brusque-

LA COMTESSE DOIIOTHEE D'H 287

mcnt la portiere, et, d'une voix etouflee, il cria ail cocher : — Yite, a la suite de cctte voiture ; vous aurez pour Loire : en avaut!

L'air farouche du jeune homine etait fait pour effrayer , et jc pressentis qu'il arriverait quelque chose d'extraordinaire. L'envie de connaitre quels rapports pouvaient exister entre ce jeune homme et Ic couple de la premiere voiture me donna l'envie de le suivre; et, quand la premiere voiture s'arreta, jc fus comme lui a portee de voir et d'entendre ccux qui en descendaicnt. Je vis le laquais abaisser le marchepied, et la jeune dame descendre la premiere sans masque ; elle se mit a rire en voyant le domino bleu , tremblant de fureur, arrete devant la portc d'une belle maison , on vraisemblablement elle demeurait. Son cavalier voulait aussi descendre de la voiture sans masque , mais elle lui cria :

— Non, non, ne te demasque pas : on nous observe.

Le cavalier descendit de la voiture avec son masque sur le visage.

288 MJITS DE BERLIN.

Us voulurent tous deux entrerdans la maison, mais le jeune homme s'elanca au milieu d'eux, et leur coupa le chemin en criant : — Oui^ miserable, je t'ai observee ; il donna en meme temps un coup de poing a la jeune dame , que Ton vit tomber contre le mur en poussant un cri douloureux.

Tous les temoins de cette scene furent frappes d'etonnement; celui qui accompagnait la dame se jeta furieux sur l'agresseur, et lui donna un coup sur la poitrine en disant :

— Monsieur, etes-vous fou ?

— Fou ! pas encore : je suis jaloux seulement; mais le reste peut arriver.

lis se mirent a lutter tous les deux avec une force prodigieuse ; le masque de l'un ayant fini par se dechirer tout-a-fait, l'autre regarda fixement cct adversaire ecumant de rage, laissa tomber ses mains , et , d'une voix dont la douloureuse expression semble continuellement resonner a mon oreille, il s'ecria : — Seigneur, Dieu du ciel, son frere!... c'est son frere!...

LA COMTESSE DOROTHEE D'H 289

II ne se defendit plus, et fut bientot jete sur le pave. Son etat me fit craindre pour sa vie.

Apres l'avoir ainsi renverse, l'autre individu s'adressa au cocher et a un domes tique, qui venaient de conduire au vestibule de la maison la dame presque evanouie :

— Nous allons demain a la campagne : si cet homme (et en disant ce mot il donnait un coup de pied au pauvre diable etendu par terre) se presente chez nous, je vous ordonne de le chasser a coups de fourche ; celui qui s'avisera de recevoir une lettre de lui ou d'en mettre une pour lui a la poste aura aussitot son conge , accompagne de cent coups de schlague.

lis disparurent ; reste tout seul avec le malheureux, je le vis revenir a lui. — II avait les yeux presque hors de leur orbite, me regardait avec egarement^ et ne pouvait parler.

— Monsieur, le pour-boire que vous m'avez promis, s'il vous plait 5 je vous ai mene bien vite....

Quelle affreuse dissonance entre lcs ameres pensees du malheureux jcune homme et les sordides paroles de ce cocher !

II se leva comme un enrage, jeta sa bourse au cocher, et disparut dans l'obscurite, ou je l'eus bientot perdu de vue.

Je laissai le cocher occupe a compter l'argent de la bourse devant une lanterne ; en m'apercevant, il se mit a faire la grimace , en ayant l'air de ricaner.

— Quel bonheur si de pareilles disputes se renouvelaient souvent ! Que de bons pour-boire en perspective!

Un sentiment de peine s'empara de moi ; je haussai lcs epaules.

La venalite de cette espece de gens surpassa dans mon esprit toute l'enormite, toute la lai- (leur des passions humaines.

Depuis , je n'ai plus rcvu lc jeune homme. J'ai evite tant (jue j'ai pu de passer devant la

LA COMTESSE DOROTHEE D'H 291

maison , quoiqu'elle frit pour ainsi dire sur le chemin que je suivais presque tous les jours.

Cependant, trois mois apres, je vis en cet endroit un convoi funebre avec un appareil superbe ; je demandai qui etait mort.

— C'est la jeune comtesse, me repondit une bouclie beante de vieille femme ; elle a altrape un catarrhe a la redoute ; elle aura pris des places ou quelque boisson froide. Depuis ce jour de malheur, elle a toujours ete de mal en pis, et la voila morte.

Le cocher qui avait figure dans la scene nocturne conduisait un gros personnage dont la poitrine etait couverte de decorations. En me voyant, il reprit son air ricaneur, et me cria :

— Vous souvenez-vous de l'autre soir? Oh I la belle aventure ! Je n'aurai pas aujourd'hui un si joli pour-boire, et c'est cependant la meme maison.

Je vis les voitures du cortege se suivre lentemenl, cl le corbillard disparaitre en tournant

au premier angle de la rue. Les paroles et la voix plaintive du jeune homme me revinrent a l'esprit :

— Fou ! pas encore ; jaloux seulement : mais le reste peut arriver (i).

(1) L'intention de cette anecdote parait Stre allusive a l'dirange aventure de la jeune comtesse d'H., dont le pere dtait ple"nipotentaire aupres de la cour des Pays-Bas. Elle avait encourage" la folle passion d'un etudiant , qui finit par en perdre completement la raison, et qui , l'ayant rencontree un soir dans lebois de la Haye, oii elle se promenait avec un de ses freres, la maltraita si rudement qu'elle en est morte.

Les grands et les riches ne savent pas de quelles p.ngoisses est obs6d£e la morl du pauvre.

Bossuet.

— Voila dcs gens qui veulent demenager sans payer, me disais-je en voyant descendre par la fenetre d'une chetive maison des meubles qu'on chargeait le plus doucement et le plus preste-

ment possible, sur une voiture qui stalionnait au coin de la rue. Batterie de cuisine. Huge, habits, tout arrivait a son tour et sans se faire attendre. Deux hommes agiles avaient a peine le temps de recevoir tous les objets qu'on leur descendait.

La physionomie des deux hommes avail quelque chose de sauvage, et leurs paroles portaient le cachet de la grossierete la plus infime.

— Bien, Frederic, nous aurons bientot fait la queue a notre coquin de logeur ; il ne l'appellera pas petite, car elle va s'etendre jusqu'a la troisieme rue des Granges. Si nous pouvions passer notre grand etabli — ; mais j'ai peur que la fenetre ne soit trop petite.

— Ce n'est pas la ce qui m'inquiete le plus ; mais c'est le lit de notre vieux.

— Tu veux done aussi le faire passer par la fenetre ; il vaut bien mieux le laisser la. Quand le proprietairc verra demain que nous n'y sonames plus, il ne voudra pas garder le bonhomaae.

Qu'est-ce que tu veux qu'il fasse d'un vieillard impotent?

— Je ne voudrais qu'une chose , ce serait de pouvoir trouver l'occasion de jouer a ce mauvais drole de proprietaire un tour plus fort que celui de demenager sans payer. II le merite bien , ce vieux loueur de trous a rats, qui va se figurer que je lui donnerai sept ecus pour avoir demeure t.rois mois dans sa baraque.

— Ta femmc appelle... a la fenetre!

Apres avoir arrange leur voiture, ils retournerent tous deux aupres de la fenetre. Une femme , a l'air exaspere , leur parla a haute voix sans craindre de se faire entendre et de trahir leur operation.

— Je te dis qu'il ne veut pas en entendre parler ; — il croit que ce sera sa mort, — si vous le soule^ez de son lit pour le faire passer par la fenetre —

— Eh bien! qu'il croie ce qu"il voudra; je ne veux pas le laisser ici. II me faudrait revenir

pour le chercher , et je me ferais arrefer par le vieux juif.

— Mais sois done raisonnable ; enfin , e'est raon pere : y peut-il quelque chose s'il nous est a charge ? Si nous enlevons son lit, et que le cote de la tete vienne a descendre le premier, il en etouffera et il mourra, e'est bien siir....

— Est-cs ma faute s'il est malade et s'il veut etre alite ? S'il veut encore etre nourri chez nous, il faut qu'il se decide a venir avec nous et a deloger sans tant de ceremonies. Allons, Frederic, monte par la fenetre, et enleve le lit, — enleve le lit ! malgre ma pleureuse de femme.

— Laisse-moi faire, le vieux ne s'en apercevra seulement pas.

On ne tarda pas a voir le pied du miserable lit sur le bord de la fenetre. Une faible voix poussait des gemissements entrecoupes.

Un lit, avec un homme qui ne peut ni se soulever ni se retourner, est toujours prodigieusement lourd 5 je le savais par experience, et , en

cette occasion, je vis cctte verite confirmee. lis eurent d'abord toutes les peines du monde a 1'empecher de culbuter ; ensuite, quand ils 1'eurent mis a peu pres dehors, celui des deux fiersa-bras qui etait entre voulut ressortir par la fenetre, afin de revenir aupres de son camarade. II etait sur le point de sauter, quand le lit, qu'il avait malheureusement touche en passant, ayant tout-a-fait perdu l'equilibre , tomba rudement sur le pave, la tete en bas et les pieds releves contre la muraille.

— Retiens-le done, Frederic ! retiens-le done ! Tu verras qu'a la fin ce sera ce diable de \ ieux qui nous jouera un tour.... II ne s'est pourtant pas fait grand mal^ car il ne dit rien.

— Vois done s'il dort?...

— Par tous les diables , Frederic , le voila mort ! il est mort !

— Dieu de Dieu ! Qu'allons-nous faire ? et que va dire ma femme?....

— Pas d'autre moyen que de le coucher dans

la voiture, et d'empiler des meubles par-dessus Iui , rien n'y paraitra, et nous le transporterons sans que personne s'en doute —

lis s'acquitterent de ce projet avec une abominable habile te , et aussitot le chariot roula sur le pave raboteux.

Une espece d'etourdissement me saisit ; il me fallut m'asseoir pout* rcvcnir de ma stupefaction.

Quelques instants apres , je vis la pauvre femme , qui passa devant moi avec un enfant a la mamelle et un paquet dc linge a la main. Elle esperait revoir son vieux pere. La fenetre de cette chambre deserte etait restee ouverte., et la mere embrassait son enfant, en chantant pour 1'endormir :

« Petit poulet , mon poulet ,

» Que fais-tu dans notre couf ?

» Tu brises lulipe, ccillet \

» Plus de bouquets pour l'amour ! »

« Le concert de Trianon n'a pas eu lieu parce " que la Reine avait appris que les demoiselles » Fietti venaient de perdre leur frere , et que »LL. MM. n'ont pas voulu qu'on obligeat ces » deux actrices a chanter devant elles. »

CoRRESr. de Grimm.

« Je ne connaia pas d'obligation plus e"minem- »ment rigoureuse et plus sainte que celle de => l'exactilude pour le service de la garde na- "lionale! »

M. Jacqueminot.

A Tangle de la rue des Gouronnes est un corps-de-garde devant lequel j'ai l'habitude de passer quand le temps de ma promenade noc-

300 NOTTS DE BERLIN.

turne arrive ; et je sors quelquefois de si bonne heure, que j:entends encore les tambours qui battent la retraite.

Ceux qui ont eu le bonhenr d'entendre la respectable retraite de la rojale Prusse savent qu'elle s'est approprie line sorte de melopee des moins attrayantes. Son battement uniforme et soporifique est capable de faire comprendre au plus eveille qu'apres les fatigues du jour est arrivee l'heure du repos. Le tambour prussien resonne avec monotonie sur le pave des rues , un coup apres l'autre , sans expression, sans caractere ; et ce bruissement insipide chasse bientot toute espece de reflexion.

II n'etait pas encore neuf heures , lorsque je m'arretai devant le corps-de-garde. Un joyeux groupe de petits tapageurs entourait le chevalet de la caisse ou reposait ce formidable instrument. Les soldats du poste fumaient, assis sur un long banc, devant la porte, et le factionnaire de service avait de la peine a reprimer les mouvements de cette jeunesse populaire , qui vena

se jeter sur la chasse des fusils. Le tambour , jeune homme remarquable par la beaute de sa figure et Felegance de sa taille, ainsi que par ses cheveux soigneusement boucles , e'ait appuye contre un vieux acacia dout Fombre s'etendait au loin ; il ne paraissait prendre aucune part a la gaite commune , a la vivacite de Faction qui se passait autour de lui, et regardait continuellemcnt le cadran de Feglise de la Trinite , qui , dans quelques minutes, devait lui marquer le signal de la retraite.

Mors s'avanca vers lui , de la rue des Gouronnes, un soldat qui le salua amicalement, en ti'vant de sa poche une lettre qu'il tenait en Fair.

— Eh bien ! Guillaume, tu peux dire que j'agis en bon camarade ; ce soir, le vaguemestre est venu a la caserne , il avait une lettre pour toi , et , comme tu es de garde , le caporal m'a permis de sortir pour te la porter : la voici; tu m'en rendras le port?...

Le jeune tambour prit la lettre, Fouvrit et la lut avec une expression d'inquietude mortelle.

Je m'inleressais au contenu de la lettre sans connaitre celui qui l'avait ecrite ni celui qui la recevait.

Lcs enfants continuaient toujours leur tapage.

— Vois done le sous-officier qui met ses slants ! On va battre la caisse ; il faudra suivre la retraite tout autour de Teglise ; e'est si amusant !

Je regardai de nouveau le lecteur : l'expression de ses traits n'etait plus la merae. Au lieu d'une expression melee d'esperance et d'inquietude agitee, on lisait dans ses yeux la plus douloureuse etla plus sombre affliction. La lumierc affaiblie du crepuscule^ le trouble de ses yeux, lui rendaient sa lecture encore plus pen ible ; il chiffonna la lettre et la pressa dans sa main. Touta-coup le papier tomba par terre ; le jeune homme se frappa le front; il devait avoir recu une bien triste nouvelle.

— Hors... la... garde!...

S'ecria lentement la sentinelle. Les soldats sc mirent a leurs rangs ; le tambour, chancelant a

son poste, ne s'apercut point que son camarade ramassait la lettre.

— Presentez.... arme ! tel fut le commandement du sous-officier.

Au lieu de prendre la caisse qu'il avait devant lui , le jeune homme , pale et defait , demeurait immobile et regardait fixementla terre.

— Tambour, garde a vous! on a commando le mouvement ; attachez votre caisse et battez. Que faites-vous done ? Vous n'avez pourtant pas l'air malade. Avez-vous envie de recevoir la schlague ?

— Mon officier, je viens d'apprendre la mort de ma femme...

— Stupidite ! le service ne peut en souffrir. L'heure est sonnee, depechez-vous !

Le pauvre jeune homme attacha rnacliinalement la caisse sur sa cuisse et battit machinalement la marchc qu'il savait. Ghaque coup paraissait lui percer le cceur avec une douleur poignante. II s'evanouit au bout de la rue Royale,

et Ton apprit , trois jours apres, qu'il avait deserte le service prussien (i).

(1) Nous publions, comme une sorte de correctif , a cette anecdote berlinoise, une lettre de madame de Maintenon a M. de Vignolles, intendant de Paris ; lettre inedite et qui provient de la collection d'autographes du marquis de Chateaugiron.

Versailles , ce 11 aoust.

« Voicy Pierre Jacquemin , manouvrier du village de Saint- » Cyr, quy vient de voir mourir sa vieille mere et quy s'appreste » a l'enterrer. II avait receu vostre commandement pour aller » demain matin tirer a la Milice, et je vous prieroy de Tea » exempter ; mais comme je ne voudrois pas que ma compasy> sion pour luy pust devenir prejudiciable a une autre famille j> que la sienne, je vous demande aussy, Monsieur, de ne mettre » personne a sa place , en le renvoyant tout uniment pour tirer » au sort avecq les recreiies de l'an prochain.Vous penserez seu- » rement que d'empecher ce pauvre garcon d'aller aujourd'huy » prier et pleurer tout a son aise a la paroisse et au cimetiesre, » ce seroist une rigueur inhumaine , et dont le service du Roy » ne vous sauroist imposer l'obligation. J'ai l'honheur d'estre, » avec touts les sentiments qui vous sont detis et que vous me » connoissez pour vous , Monsieur , vostre trez humble et trez. » affectionne'e servante,

» Maintenon. >

< Et ces chevaulcheurs d'oullre-RUyn

» s'estoyent si bellement couverts de ramee » verde et branscheue, qu'on les auroistprins » de loing pour un bousquet vivant et mou- » vant. »

Belleforest.

— Non , non, cela ne sera pas. Quand il fau drait passer quinze jours sur le banc , il ne sera pas dit que le 3C de cavalerie ait eu l'avantago sur nous!

Je venais de faire ma promenade du soir, quand ces propos, que j'entendis en passant non loin des portes de la ville, me donnerent l'envie de savoir quel projet pouvaient mediter huit soldats d'un regiment de cavalerie de la garde, qui se dirigeaient d'un pas leste et resolu du cote d'un taillis voisin avec des hachcs et des rouleaux de cordes.

— Le 3e de cavalerie nous prend pour des imbeciles, parce que nous sommes Pomeraniens ; il se figure que nous allons rester a la garde des ecuries, et que nous ne pourrons pas couvrir demain notre table avec des couronnes et des guirlandes ; mais, un instant ; nous allons voir si la ramee n'est pas tout aussi bien pour nous comme pour eux.

• — Ce serait un peu taquinant, si demain l'ofiicier, apres avoir jete un coup-d'ceil dans la salle, et nous avoir dit : — Allons, enfants, buvons a la sante du roi, s'apercevait que notre table est la seule sans couronnes et sans verdure !

— Plutot se battre avec le mauvais temps.

Ce serait un beau jour qu'un 3 aout sans srairlandes! Non, j'aimerais mieux passer toute la nuit a couper des rameaux a u bois et a les tresser dans la chambree. Le 3e de cavalerie n'aura aucun avantage sur nous. — Ecoutez done, vous autres , qui n'etes arrives au regiment que de cette annee, et qui n'avez par consequent encore celebre aucun 3 aout , vous ne savez pas comment on fete ce jour-la dans notre caserne, et je vais vous en dire un mot. On est regale d'un roti du roi ; quand il est acheve (ce qui ne tarde jamais beaucoup), les toasts sont portes; l'officier superieur et tout Petat-major entrent dans la salle, et l'on s'en donne tant qu'on peut. Les danses, les divertissements, ne cessent pas jusqu'a la nuit tombante \ Pofficier superieur conduit meme la polonaise, et l'on danse au son de la trompette du regiment. L'annee derniere, oa a joue une comedie. Enfin, je suis sur que vou* n'avez encore rien vu de pareil.

Les explications et les reflexions du solclat me tirent plaisir, car, bien qu'il pai lat en termes un

peu rudes, il exprimait assez bien ce que pouvait sentir tout fidele Prussien a la veille du 3 aout. Je suivis cette petite troupe et la vis se mettre promptement a l'ouvrage.

Le ciel s'obscurcit tout d'un coup ; la pluie vint mouiller les feuilles des jeunes arbres , et nos bons moissonneurs de guirlandes se mirent a chanter l'air du Manteau. Bientdt ils eurent coupe tant de branches et de verdure, qu'en s'en retournant avec cette charge a la ville, ils avaient Pair d'un bosquet ambulant. La pluie tombait toujours a grosses gouttes.

Quelques ouvriers compagnons,, arrivant d'un village voisin bras dessus bras dessous , faisaient leurs evolutions dans toute la largeur de la chaussee. Ils venaient de faire la conduite a un de leurs camarades , et il 'est inutile de dire que, depuis le matin jusqu'a la nuit, ils n'avaient cesse de boire.

Les cavaliers , sous leur charge, allaient plus doucement que cette troupe avinee; ils ne pouvaient ceder le pas a des ouvriers , et d'ailleurs

les rameaux, qui leur couvraient la figure, les empechaient d'y voir a dix pas de distance.

— Laissez-moi passer, dit en murmurant un des compagnons.

— Comment ! est-ce que la chaussee n'est pas assez large ?

— Qu'est-ce que dit cette tete de mouton , avec sa coiffure de feuilles?

— Ge sera quelque compagnie de macons qui veulent planter leur bouquet, et qui viennent de voler ces branches. Serrons-nous bien, et faisons leur faire la culbute. Nous allons rire... Si , avant de rentrer chez nous , il y avait moyen de leur administrer une bonne roulee!... Ce serait un fameux plaisir.

Aussitot dit aussitot fait... La phalange ouvriere allait tomber sur le feuillage mouvant , quand les soldats jeterent leurs fardeaux et attendirent de pied ferme.

Apres quelques instants de surprise et de reflexion , qui donnerent aux champions le temps

de se toiser reciproqucment, on entendit la voix du maitre compagnon : — Hors du chemin, cavaliers ; c'est comme des commis aux Pains, les bourgeois et les ouvriers doivent passer avant vous, et vous n'avez pas besoin d'occuper toute la chaussee.

— Nous ne sommes point des commis aux Pains ; nous n'occupons pas trop d'espace ; si vous voulez avancer, passez sans rien dire ; nous n'arretons personne ; ainsi , laissez-nous et taisez-vous.

— Retiens ta langue, guerrier, ou je vas faire un crible de ta jaquette bleue.

— Oh ! oh ! . , . Muller, garde-moi , je t'en prie, mon kolbac et mon habit, pour que j'aille Termer la bouche a ce tireur d'aiguilles. Je ne veux pas que mon uniforme en soit temoin ; et 1'habit de parade ne doit pas se compromettre avec des malotrus qui n'ont seulement pas des sabres

Tandis qu'U se depouillait^ le maitre compa-

gnon lai cria : — Dis done , vainqueur de consents et de marmots francais , en trainant cette marchandise en ville , e'est surement pour eo faire des balais pour les ecuries de la garde ?

Tous les compagnons applaudirent , par un bruyant eclat de rire > a la saillie de ce maitre tailleur.

— Nous n'en ferons point des balais pour l'ecurie, nous en couronnerons le buste de notre roi, demain 3 aout, anniversaire de S. M.

— Tres-interessant, par ma foi; je me moque pas mal de votre roi de Prusse !

Un nouvel eclat de rire partit ; mais il y eut la moitie des ouvriers qui n'y prit aucune part, et l'on entendit le maitre compagnon qui disait a l'auteur de cette apostrophe : — Dis done , Cesarien d Autriche , garde-toi d'ouvrir encore la bouche, et, quand meme tu vermis les Prussiens sc battre entr'eux, quand nous parlous de notre roi, les mangeurs de noudel n'ont rien a dire.

— Eh bien ! je le repete encore, je me moque de votre roi.

— Allons , camarades , que celui qui est bon Prussien et bon troupier de la Landwehr me donne un coup de main.

La bande des ouvriers se partagea ; et les soldats , apres avoir quitte leurs habits et leurs kolbacs, se joignirent au maitre compagnon et aux camarades quis'etaient mis de son cote.

Je ne pus m'expliquer d'ou pouvaient arriver tous les batons qui furent mis en jeu avec la rapidite de la grele. On se donna tant de coups de part et d'autre, que, si je n'avais pas ete temoin de la scene , je n'aurais jamais ose en supposer le nombre. Enfin, le parti du Kayserlich autrichien fut abattu sur la chaussee , et le maitre compagnon s'ecria triomphant : — Camarades de la garde royale, plus d'inimities entre nous. Si vous aviez ete des macons , ou bien si vous aviez emporte vos branches d'arbres pour autre chose que pour feter l'anniversaire du roi , nous n'aurions pas tape sur nos camarades ; vous voyez que la bouche a noudel de TAutrichien va rester close ; et maintenant nous allons vous ai-

tier a recharger vos paquets de verdure. Vivat la cavalerie !

Aussitot, lej vainqueurs se mirent les rameaux sur la tete, et sur la chaussee il y eut dans peu line espece de mouvement semblable a celui de la foret de Dunsinan. Le chant national se lit entendre a l'unisson :

« Salut a toi sous la couronn& da vainqueur! »

II fallut se separer en rentrant dans la ville ; les soldats rentrerent a la caserne , les ouvriers prussiens se precipiterent dans les premieres tavernes; et je regagnai mon logis, enchante de leur patriotisme et de leur affection pour S. M.

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