‹ Les nuits de BerlinChapitre 19 sur 33 · LA CONSCRIPTION · texte numérisé non relu

LA CONSCRIPTION

« Ce sont messieurs les Préfets » Qui sont des jolis cadets, » Ils nous font tirer z'au sort » Pour nous conduire à la mort. »

{Chanson de J8i2.)

■ — Monsieur, mon cher monsieur! si vous aviez la bonté de m'aider à sortir de ce cloaque empesté, vous me rendriez service.

Je me retourne, et je vois un homme dont la tête sortait par l'ouverture d'un égoût.

Je lui prêtai secours , en ayant soin de préserver mes habits du moindre contact avec les siens; et quand il fut délivré, je lui demandai par quel hasard il se trouvait dans une positioiT si désagréable.

— Voilà , répondit-il , ce que je vais avoir l'honneur de vous dire en peu de mots, honorable passant (je vous appelle honorable et je \o\xs nonwae passant (\2i\-\^ une acception générale, attendu que je n'ai pas l'honneur de vous connaître).

— Vous êtes fort honnête et bien prudent ; je vous remercie, et je vous écoute.

— Mon cher passant, je vous dirai que c'est à l'intention du conseil royal du recrutement militaire que je me suis mis dans l'état où vous me voyez.

— Le conseil de recrutement, dites-vous? je n'aperçois pas le rapport qui peut exister entre l'honorable conseil et l'endroit d'où vous sortez.

LA CONSCRIPTION. tSS-

— Je ne suis pas étonné , mon cher monsieur^ que ces deux choses-là vous paraissent hétérogènes ; mais vous comprendrez facilement leur homogénéité quand vous saurez que je viens de consommer une forte quantité de liqueur spiritueuse, h dessein de me procurer pour demain matin le species le plus ingrat et la physionomie la plus souffreteuse.

— Vous n'aviez pas besoin de me dire que ^ous aviez avalé une assez grande quantité de boisson fermentée, si ce n'est spiritueuse , et si vous avez l'intention de vous présenter demain quelque part avec la figure et les habits que vous portez, je puis vous garantir que vous ferez compassion (pour ne pas dire autre

chose...).

— Vraiment ; ah ! combien vous me faites plaisir. Mais, pour vous expliquer suffîcialement et rationnellement cette apparente anomalie, je vous dirai premièrement que je suis répétiteur de grammaire et professeur en rhétorique ; il se trouve ensuite que je dois comparaître demain

matin de fort bonne heure en présence du conseil royal de recrutement, qui doit vérifier et décider si je suis propre ou impropre au service de Sa INIajesté Prussienne. Je me suis déjà trouvé plusieurs fois dans les embarras et les angoisses de la même position; mais, grâce à mon bon génie , j'ai toujours eu le bonheur d'arrêter au vol et de faire évaporer ces foudroyantes paroles : Sain de. corps ^ apte, au seri'ice du roi. Je vous dirai (troisièmement) que la veille de ce jour décisif je tâche toujours de me rendre malade, en commençant par m'enivrer et finissait par me plonger dans les ruisseaux urbains de notre cité royale. Il ne manque pas d'en résulter pour moi un assez gros rhume , accompagné de toux et d'enrouement; et vous savez que lorsqu'on est enroué il en résulte une présomption défavorable à l'état des bronches et du larynx. Vous savez aussi qu'en s'attachant au col une vieille cravate noire qui cache votre chemise, en négligeant de se laver, ainsi que de se servir du peigne et du rasoir, il en résulte une nppa-

Page 1