‹ Les nuits de BerlinChapitre 20 sur 33 · LA CONSCRIPTION · texte numérisé non relu

LA CONSCRIPTION

rence délétère et maladive contre laquelle aucun chirurgien n'oserait s'inscrire en faux, sous peine d'être lapidé par les commères assistantes et le^ autres curieux , à la sortie du conseil. Je vais tâcher de marcher pendant tout le reste de la nuit afin de ne pas dormir —

Je tournai le dos à ce réfractaire et je le quittai brusquement en haussant les épaules.

Au bout de quelques mois je rencontrai notre homme dans la même rue de Kœpenick, mais il était sous l'uniforme du bataillon des tirailleurs de la garde , et il escortait fièrement un jeune villageois, réfractaire apparemment, qu'il faisait avancer en le rudoyant avec une brutalité toute soldatesque. Je m'arrêtai sur leur passage , et je dis à ce farouche grammairien, qui ne me reconnaissait pas , attendu qu'il ne m'avait jamais vu que la nuit :

— Prenez donc garde, camarade, ayez l'attention de vous détourner à gauche, afin d'empêcher le conscrit d'aller se cacher dans cet égoût. — ■ Vous auriez de la peine à l'en faire sortir !

f j)« NUITS DE BERLIN.

Le ci-devant rhétoricien parut surpris, mais il ne m'en toisa pas moins d'un air de crânerie. 11 avait sans doute échoué dans son dernier stratagème, et il avait fini par en prendre son parti comme tant d'autres soldats prussiens. — Nous nous reconnaissons toujours depuis ce jour-là; et quand je le rencontre avec sa médaille de Waterloo, il se rengorge, il se gonfle dans son uniforme, et me regarde avec un air formidable.

LA GENTILHOMMERIE (i).

— L'Empereur Napoléon s'écria impétueusement : — « votre noblesse prus- » sienne , cette noblesse si fière ! je » veux la réduire à demander l'au- » mône .' »

Hélas ! mon Dieu , la noblesse de ce pauvre pays n'a jamais été ni riclie ni fière ; et du reste, il y avait long-temps que l'avidité fiscale et la rapacité des princes de Brandebourg avaient à peu près réalisé cette menace de l'empereur.

L'abbé DE Pradt.

J'avais promis de passer la soirée chez madame la douairière de Weyer, née baronne de

(1) Ce chapitre, interdit par la censure, ne se trouve dans aucune édition de Berlin.

Mocrback et Meillen. Cette compagnie nobiliaire était nombreuse, mais je vais commencer par m'cc3uperde la maîtresse de cette maison. La douairière est une dame de province qui voudrait s'arroger à Berlin la même autorité que dans les cercles de Munster et les salons de Paderborn ; elle est catholique, et ceci n'ajoute pas plus à son mérite qu'à sa modestie ; elle parle souvent de son oncle le commandeur;, qui avait une croix de Malte en diamant. Son beau-frère était pourvu d'une abbaye commandalaire ; il portait l'anneau d'améthyste , ainsi que la crosse et la mitre ; elle compte là dessus pour prouver le crédit dont jouissaient les Moërback à la cour des électeurs palatins. Elle en est restée pour les idées politiques en 1 789, et ses opinions littéraires sontcellesdu temps de l'empereur François I"; ses deux écrivains favoris sont le conseiller Paw et le pasteur Gessner ; la baronne de Staël et la comtesse de Gcnlis étaient plus ou moins démocrates, elle n'a pas voulu lire une seule ligne de leurs ouvrages ; elle vous dirait même à l'oc-

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casion, qu'elle nest pas faite pour cela! A son arrivée à Berlin, elle s'informait curieusement quel était le nom de fille de la conseillère W.-B. ? Elle nous demandait comment messieurs de P. pouvaient faire leurs preuves pour entrer dans l'ordre teutonique? Si les barons de D. -S. ont le droit Ae porter d'hermines au franc quartier d'azur ? et si le premier écuyer du prince Henry n'était pas le parent d'un vieux baron de Munchausen, dont on parle encore dans les clectorats du Rhin? Les choses d'héraldique et de généalogie sont les seules dont elle puisse s'occuper avec intérêt et persistance. Elle ne parle que de quartiers chapitraux et de fourches patibulaires ; elle rêve de lambrequins et de menu - vair. Elle est bien prévenue de l'importance et de la signification (!<? la brisure-en-barre , ainsi que de la diffamatioiî pour un aigle qui se trouve dépourvu de bec, pour un lion qui n'a pas d'ongles, et pour un griffon mort-né, ce qui provient toujours, comme chacun sait, de la dérogeance ou de la forfaiture. Il me semble, en vérité, que pour mériter le nom fran- II. 11

çais de Pecquc-Pj'Oinnciale il ne manque à la douairière de Weyea* ni ridicule ni prétentions.

Après m'ctre acquitte de la révérence obligatoire, j'allai m'établir modestement dans un angle de la grande salle, où j'eus l'occasion d'entendre et d'écouter beaucoup de rabaclierics aristocratiques et germaniques.

— Je trouve que MadenTOisclle Ossendorf n'a pas eu raison quand elle a refusé la main du jeune conseiller de Kœnig, attendu qu'il a d'abord une l3ellc fortune, et , surtout , parce qu'il % ient d'être honoré d'un diplôme royal qui lui confère la qualité de noble prussien avec la prérogative de faire précéder son nom de l'article de.

— Gomment donc, 'vous me parlez d'un diplôme d'anoblissement comme si c'était encore quelque chose dans notre pays. — Un pays où la noblesse est devenue sans privilèges et sans consistance! — Vous n'ignorez pas que cette indigne loi sur les domaines seigneuriaux et sur les substitutions féodales a réduit à néant notre an-

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cienne corporation des nobles ; et c'est peutêtre à cause de cela que la noblesse prussienne n'est pas réputée pour la plus considérable de la Germanie ; il s'en faut de beaucoup, et vous le savez bien

Cette conversation entre deux vieillards fut brusquement interrompue par un trio d'exclamations féminines.

— Ils ont mis trois cimiers sur leurs armoiries.

— Dites donc cinq cimiers; j'en ai compté cinq, dont un aigle noir à deux têtes et sortant d'une couronne à cinq perles d'or ; on dirait une famille de la noblesse immédiate ?

— C'est une usurpation très-impertinente ; c'est une arrogance insupportable, et si le collège héraldique était composé comme il devrait l'être...

— Ah ! vraiment, le collège héraldique , où l'on a supposé que les armes de Puckler étaient

blasonnées de synople en champ d'argent, et ceci dans ce fameux diplôme où l'on a conféré le titre de prince à M. de M..., parce qu'il était le gendre d'un chancelier de Prusse. Nos conseillers héraldiques sont d'ignorants bourgeois qui prennent le gueules pour du pourpre et l'or pour du sable ; il n'y a plus moyen d'être noble en ce pays-ci.

— Puisque nous parlons encore une fois de M. de M.... et de sa principauté^ ne trouvezvous pas qu'on aurait dû lui retirer son nouveau titre après son divorce (i)? car enfin, sa qualité de prince avait été la conséquence héréditaire et le résultat de son mariage avec la fille unique du prince-chancelier, mais nous l'avons vu garder son titre et répudier sa femme immédiatement après la mort de son beau-père.

— Et puis, qu'est-ce que c'est qu'un prétendu

(1) Tout donue à penser qu'il s'agit ici du prince dePuckler- Muskau, dont la noblesse prussienne avait vu la promotion princière avec autant de mécontentement que de surprise.

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