LA NOCE A L'ANGLAISE
légèreté de son costume de bal , il s'exposa témérairement à l'air frais de la nuit, et se mit à crier : — La voiture de la fiancée! la voiture de la mariée ! où est-elle, où est-elle ?
Une superbe voiture s'avance du milieu des autres équipages arrêtés devant la maison. Le laquais accourt , ouvre la portière , abat les marches, et le jeune homme aussitôt va présenter la main à une jeune dame couverte d'un léger schal , et qui, dans la ravissante parure d'une fiancée , attendait sur l'escalier. Cette dame paya d'un sourire l'empressement du jeune homme, qu'elle pria instamment de se recouvrir d'un manteau, mais qui, sans l'écouter, la conduisit jusque devant la voiture. Gomme ils traversaient tous deux le groupe des laquais, j'entendis en anglais : — Par tous les diables , voilà une chose qui est mortellement amére !
L'homme au manteau s'était aussi dirigé vers la voitui*e , il paraissait en proie à l'agitation la j^us violente : son regard était invariablement fixé sur la mariée. Il se mit de nouveau à mur-
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tnurer, et cette fois je crus entendre ces mots :
(( Misérable parjure! »
En ce moment , un bruit sourd se fait entendre ; des jeunes gens en costume de bal descendent les escaliers et se précipitent dans la rue.
— Où courez-vous donc sitôt? — Vous nous échappez ! — Je ne vous perds pas de vue ! — Demain tu seras joué à ton tour, je te le promets!— Messieurs, messieurs , remontons , c'est le parti le plus sage , laissez partir les mariés et faisons remettre du vin de Champagne dans le punch!
Cependant la voiture s'éloignait en emportant les deux époux. L'homme au manteau se mit à leur poursuite avec une vélocité qui tenait du prodige.
La course , heureusement pour lui , ne fut pas longue : bientôt la voiture s'arrêta, et l'homme au manteau se perdit dans l'obscurité.
La portière s'ouvrit , l'époux et l'épouse descendirent, et au moment oîi ils entraient tous deux dans la maison , un déchirant cri de dou-
LA NOCE A L'ANGLAISE. à9
leur retentit au milieu du sépulchral silence de la rue déserte : u Adieu , Caroline , adieu pour toujours ! ))
La jeune femme se retourna avec effroi ;
le bruit de la portière et des roues ne lui permettait plus de rien entendre ; mais je remarquai que les mariés s'empressèrent de disparaître et la voiture de repartir.
— Bonne nuit, couple charmant !
J'étais sur le point de retourner chez moi , quand je vis reparaître l'homme au manteau. Il remontait la rue , et après avoir jeté un coup-' d'oeil sur les fenêtres à peine éclairées du deuxième étage de la maison de la jeune mariée , il alla se poster vis-à-vis , tout auprès d'une fontaine , et immobile comme une borne.
Les lumières s'éteignirent successivement dans la maison ; il ne restait plus que la lueur opaque et languissante d'une lampe d'albâtre qui brûlait dans la chambre à coucher, et dont on apercevait la faible lueur h travers un épais rideau de soie jaune. De temps en temps il passait
une ombre obscure.... Enfin la lampe d'albâtre s'éteiffnit.
Un coup de feu part h mes côtés ! . ..
Je vois l'homme au manteau tomber et rouler sur le pavé. Son crâne avait volé en éclats , et sa main droite agitait convulsivement un pistolet.
Les débris ensanglantés de sa tête avaient rejailli jusque sur moi.
Ena ningou ce nazarga'n, Ena ningou ce zamédan, Éna ningou mar limadouh Ena ningou , zazour ; {Cliansonde Quimperlé.)
A l'écho qui résonne Elle redit souvent Cette chanson bretonne Que je chante en pleurant.
EMILE BARATEAV.
Voilà sans doute un jeune couple amoureux. Sont-ils heureux, ces jolis enfants ! comme ils sont enlacés l'un à l'autre ! On dirait qu'ils ne
voudront jamais se séparer, et qu'ils ne pourront jamais être désunis. C'est un spectacle dont la vue réjouit toujours mon cœur.
En me voyant approcher, le couple heureux s'éloigna ; ma présence leur était importune. Mais lorsqu'en retournant sur mes pas, je traversai la place de l'Opéra , je revis le même couple arrêté devant la grille du bâtiment de la Bibliothèque, et causant avec chaleur.
— Mais je ne sais ce que tu as aujourd'hui, ma Louise ; tu es si abattue, si monosyllabique, et cependant tu presses mon bras si tendrement... Que te manque-t-il, ma chère et douce amie ? parle-moi donc?
— Puissai-je n'être jamais séparée de toi , mon Charles. Ah! oui , je serre ton bras, puissai-je ne jamais le quitter! Que la journée mo paraît longue et pénible quand je ne te vois pas. . . surtout maintenant, depuis que...
— Achève ; pourquoi n'achèves-tu pas ? — Depuis sans doute que ton père m'a défendu rentrée de sa maison? Quel homme dur et sans
entrailles ! — Entraver notre bonheur, un bonheur comme le nôtre, un bonheur si doux et si pur, comme tu dis souvent...
— Non, Charles, non ; ce n'est pas là ce que je voulais dire. Plût à Dieu qu'il te l'eût défendue plus tôt ! . . .
— Comment! que dis-tu? qu'il me l'eût défendue plus tôt ? Voilà un étrange aveu dans ta bouche.
— Ah ! Charles, Charles, lu ne me comprends pas, ou tu ne veux pas me comprendre. Dieu , où prendrai-je la force de t'avouer ce qui, depuis trois semaines, me tourmente et m'inquiète si cruellement !
— Tu excites singulièrement ma curiosité. — Que se passe-t-il de nouveau ? Ton père auraitil appris quelque chose , et t'en aurait-il parlé ? — T'aurait-il absolument défendu de sortir le soir?... — Il y aurait de quoi le donner au diable.
— Pas si haut, mon Charles, ne parles pas si haut, pour l'amour de Dieu ! Voilà précisément
quelqu'un qui passe sur la place. — Ne pourraistu donc avoir aucun pressentiment, aucune idée du sujet qui me rend si triste, si malheureuse ?...
— Je ne sais pas du tout ce que tu veux dire ; et quel pressentiment pourrais-je avoir? — Dismoi franchement ce qui te chagrine ; lu sais que l'inquiétude me fatigue , et que l'attente me déplaît...
La jeune fille se met à sanglotter; elle couvre sa figure avec son mouchoir; le jeune homme lui baise le front et la supplie de parler. — Enfin elle lui dit d'une voix presque étouffée : — Charles, mon Charles , que tu m'as rendue maliieureuse ! ... je suis. . . mère. . .
— Que la foudre m'écrase! Mon Dieu , mon Dieu, je ne pensais pas à cela ! Je suis véritablement prédestiné pour le malheur, et ces choses là n'arrivent qu'à moi!...
— Est-ce là tout ce que tu as à répondre à cet aveu (|ni m'accable ; Charles, Charles! qu'allons-nous faire ?
— Ma chère enfant, rien n'est plus liicilc que
cle faire uiie semblable question ; mais laisse- moi le temps d'y réfléchir 5 tu m'as terrifié — J'en ai la fièvre.
— Ne pourras-tu donc pas m'épouser, mon bon Charles. Oh! alors j'aurai le courage de tout avouer h mes parents. Dans les premiers temps que tu venais à la maison, ne me disais-lu pas que tu cherchais une femme. . .
— Oui, mon enfant, mais une femme avec un peu de fortune. Vois un peu, j'ai déjà bien de la peine à vivre tout seul avec mes appointements de 4oo écus...
— Alii mon Gliarles, si tu savais comme je saurai bien me restreindre ; — je serai si économe 5 — je ferai si bon usage du peu que nous aurons; — je pourrai même gagner quelque chose de mon côté ; — je travaillerai la nuit pendant que tu dormiras, — je broderai toutes les nuits; — mais sauve-moi de la honte et de la colère de mon père.
— Ma bonne petite Louise , ce que tu dis là n'est pas raisonnable, et ce que tu me deman-
des est impossible. Avec la meilleure volonté du monde , je ne pourrai jamais prendre sur moi d'aller dire une seule parole à ton père : c'est un vieux scélérat qui n'a cessé de me faire des reproches, et qui m'a grossièrement défendu l'entrée de ta maison.
— J'intercéderai pour nous , mon ami ; mon père est bien un peu indisposé contre toi, parce qu'il a entendu dire beaucoup de choses... mais il ne voudra pas que son enfant déshonore sa vieillesse, et tu peux compter...
— Mais sois donc raisonnable , ma Louise ; avec quoi vivrions-nous? Je ne pourrais pas rester toute la journée renfermé chez moi ; il faudrait bien de temps en temps faire une partie de billard ou de spectacle... Et puis je te dirai que les cris des petits enfants me sont insupportables.
— Oh ! grand Dieul que vais-je devenir?
— Et que sais-je, moi ; il ne manque pas de sages-femmes. Le feuilleton de la Gazette de Prusse est rempli de ces sortes d'annonces.
D'ailleurs ton père ne doit ni te frapper pendant ta grossesse, ni te laisser manquer du nécessaire ; c'est la loi de Prusse , et s'il y manquait , je te conseille de l'accuser devant les tribunaux.
— Charles ! Charles ! tu n'as donc aucune parole de consolation à me donner.
La pauvre fille ne put continuer de parler ; les sanglots l'étouffaient.
— Ne pleure donc pas ; ce qui est fait est fait. A quoi bon revenir là-dessus ; tu n'es pas la première et tu ne seras pas la dernière à qui pareil accident soit arrivé. S'il le faut absolument, je te paierai une petite pension ; tu n'en seras guère plus riche, mais du moins nous pourrons continuer à nous promener dé temps en temps.
— Je suis accablée. — O mon père ! mon père ! — vous aviez bien raison . — Mes yeux se troublent ; — je m'évanouis. Soutiens - moi , Charles, je tombe. . .
Et, en effet, la pauvre jeune fille tomba contre la grille. Son amant murmurait quelques mots que je ne pouvais entendre ; je reculai aus-
sitôt de quelques pas, et je m'élançai par dessus le mur d'appui, afin de porter secours à l'infortunée qui gisait par terre.
En me yovant survenir, le jeune homme avait pris la fuite, et il disparut bientôt dans l'obscurité de cette place immense.
"Me trouvant seul avec la malheureuse jeune fille, je mis tout en usage pour la rappeler à elle-même, et j'y réussis enfiii. Elle s'appuya sur mon bras avec reconnaissance, et m'indiqua la demeure de ses parents chez qui je l'accompagnai. Ces bonnes gens furent bien surpris, et me remercièrent de tout leur cœur ; ils voulurent me faire partager leur petit souper, ce que je n'acceptai pas, car je n'aurais pu regarder la pauvre enfant sans embarras et sans confusion pour elle.
11 y a deux ans de cela. — Dernièrement j'ai lu dans les journaux qu'un pasteur de la Poméranie, ou de la Prusse de l'est (je n'en suis pas certain) avait épousé Louise W t.
J'ai su aussi que, depuis qu'elle est partie de Berlin avec son mari pour aller s'établir dans leur presbytère, ses parents avaient pris chez eux un petit garçon qui paraît âgé de dix-huit mois.
TOUS les tril)unaux du royaume, et particulièrement ceux de Normandie, ont condamné l'emploi de ces télégraphes nocturnes , dont le moindre Inconvénient est de préoccuper et d'inquiéter les populations agricoles.
M. rtOCGOCLM.
Une imagination d'un nouveau genre est de placer une lampe allumée sur une fenêtre ouverte.
A un deuxième étage de la rue de Spandau, je vis tout-h-coup briller une lumière dont la vive clarté se projeta sur toute la rue ; la fenêtre était ouverte, et l'on avait eu le soin d'en tirer les rideaux de manière h ce qu'ils ne pussent prendre feu. De temps h autre, dans le fond de la chambre, on voyait errer une forme féminine. Des draperies, ajustées avec goût, donnaient à comprendre qu'il existait dans cette chambre une alcôve ; et c'était, sans aucun doute, une chambre à coucher.
Je pensai que pour faire tomber cette lampe il suffirait d'un simple coup de vent , et je continuai mon chemin.
« Belle et verte couronne de vierge !
» Satin bleu violet ! »
sifflait un jeune liommc qui venait de mon côté, et qui parut aussi prendre garde à cette lampe sur la fenêtre. Il ne la perdait pas de vue, et il
continua de siffler en montant et descendant successivement la rue de Spandau.
Enfin la lumière fut enlevée , ou pour mieux dire éteinte, car je remarquai que quelqu'un s'était avancé pour en tourner la mécanique. Alors le sifflement de la couronne, de vierge cessa tout-à-fait, et le jeune homme cessa d'arpenter le terrain.
Il y aura quelque chose ici. Voyons donc ce qui va s'y passer.
Une main délicate et blanche vint h l'instant placer sur la fenêtre une petite pendule en bronze dans le goût le plus moderne, et ce fut après avoir enlevé la cloche de verre qui la couvrait. A peine y fut-elle posée, que le coup de minuit s*y fit entendre assez distinctement.
Le jeune homme eut l'air de compter sur ses doigts, et puis il m.it à siffler le vieux air :
« Lavende, myrthe, romarin,
» Fleuriront dans mon parterre, »
eà NUITS DE BERLIN.
Telle fut sa réponse ou sa promesse ; il paraît qu'elle arriva bien à propos, car la lampe fui aussitôt rallumée^ la fenêtre refermée et le store abattu.
Minuit sonnèrent, et j'eus la curiosité de revenir au poste que j'avais quitté. Le jeune homme h la lavende et au romarin était alors placé tout justement au-dessous de la fenêtre sur laquelle une demi-heure auparavant brillait la lumière de la lampe. La fenêtre s'ouvre. — Mais on entend du bruit ; il semble qu'on frappe sur du fer ou sur de la pierre. — Aussitôt le jeune homme lève la main en l'air ; quelque chose reluit. — Ah ! ah ! c'est une clef qui tombe.
La porte est bientôt ouverte et refermée ; l'escalier s'escalade à pas si précipités, qu'on entend monter comme en sautillant et en trébuchant.
Me voilà seul et sans idée fixe ; mais lout-àcoup, à la même fenêtre, parait encore une lu-
lE SÉMAPHORE. 6h
mière qui perce le tissu d'un rideau bien déployé.
Au bout d'un quart-d'heure, arrive un homme suivi d'un commissionnaire de la messagerie , avec une malle en cuir sur le dos et un sac de voyage à la main. Le voyageur, en se dirigeant vers la maison de la dame, fixait continuellement cette fenêtre éclairée, qui avait aussi attiré son attention.
— Ah ! j'arrive fort à propos, ma femme n'est pas encore couchée. Quelle joie elle va éprouver en me revoyant ! Elle ne m'attend que demain ; je vais joliment la surprendre. — Voyez , je vous en prie, où est le garde de nuit, afin qu'il vienne m'ouvrir la porte.
Le garde arriva. — Le commissionnaire fut payé , la porte ouverte, et le gros monsieur monta l'escalier assez lourdement.
Tout-à-coup un grand mouvement se manifesta dans la seule pièce de cette maison qui fût éclairée. Des ombres noires passaient et rcpas-- II. 5
166 KUITS DE BERLIN.
saicnt devant les rideaux; on y parlait à haute voix, et finalement tout redevint tranquille dans cette chambre. Mais il n'en était pas ainsi sur l'escalier, où l'on se chamaillait en criant, et où l'on trébuchait à faire frémir. Une figure dç femme ouvrit la fenêtre avec anxiété, en faisant plonger ses regards inquiets de haut en bas.... La porte s'ouvre , et le jeune galant roule sur le pavé de la rue avec une impétuosité qui provenait d'une impulsion tout-à-fait étrangère à sa volonté.
— Te voilà bien récompensé, mon ami , lui dit le nouvel arrivant; j'espère que tu seras quelque temps avant qu'il te prenne envie de revenir à la charge ; mais remontons auprès de notre fidèle épouse, afin de lui donner la part qui lui revient dans cette rémunération.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu ! s'écria celle-ci en pleurant et en fermant la fenêtre.
Je la laissai crier, et je laissai son favori gémir sur le pavé; mais, en passant auprès
de celui-ci, je sifflai la suite de l'rii' du ro-
marin
« Qu'il est long à venir le bonheur de l'amant ! » Je m'impatiente de l'attendre ! »
Do
Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides?
PïRO^f.
— Quel interminable et bruyant caquet ! Sous la porte d'une maison dont le deuxième étage était bien éclairé, arrivaient une foule de
jeunes filles , accompagnées de plusieurs jeunes gens. Il commençait h pleuvoir, et l'horizon , lourdement chargé de nuages obscurs , fai«=^it crahidre une averse formida^^le.
— Ah ! mon Dieu , voilà qu'il commence à pleuvoir, qu'est-ce que nous allons devenir avec nos souliers de taffetas?
— Pourrais-je vous offrir de vous accompagner jusque chez vous, mademoiselle, mon bras et mon parapluie sont tout-à-fait à votT'e
disposition !
— INIonsieur, vous êtes par trop obligeant.
— C'est un bien léger service , que je vous rendrai avec un plaisir extrême. Acceptez mon bras, je vous en supplié.
Ainsi s'était formé un jeune couple qui descendait la rue en pleine satisfaction.
— Mina , garde ton parapluie ; monsieur le Référendaire a la complaifince de m'accompa-
. gncr jusque chez nous.
— ^Mais, mademoiselle , c'est que voire ma-
DISGRACIEE. 71
man m'envoie pour venir vous chercher, précisément parce que monsieur votre père ne veutpas que le Référendaire....
— Mina, tais-toi! si tu continues de parler ainsi, je ne te donnerai pas d'étrennes à Noël , et j'avertirai maman quand le dragon de Pucklcr- Muscau viendra pour te voir !
Mina garda le silence , et la demoiselle et le Piéférendaire continuèrent de marcher au bras l'un de l'autre.
Derrière eux étaient trois jeunes filles qui cheminaient sous un grand parapluie vert ; elles relevaient si bien leurs robes , que les yeux s'arrêtaient irrésistiblement sur elles.
— Alexandrine, as-tu remarqué comme les Meyer étaient bien parées ? Il n'y a plus moyen d'y tenir 1
— O! Dieu, que cette Malvina me déplaît î
— Et la petite Sowkaisw donc, as- tu vu comme elle était mise ? as-tu fait attention à son corsage bleu ? N'aurait-on pas dit la Thékla dans
la ?dort de Walhiistein? — C'est inconcevable! et que dis-tu de ces boucles à prétention? comme elle est ridicule !
— As-tu remarqué comment l'Assesseur l'a plantée là pendant le Cotillon ? Ah! ciel, mesdemoiselles, voilà le lieutenant qui nous suit ! est-ce ])ien pour nous qu'il vient? C'est peut-être pour Théodora !....
- — -Non, c'est plutôt pour toi, Alexandrine!
— Du tout ! c'est pour vous, Hulda !
Elles tournèrent l'angle de la rue.
— Quel ennui, grand Dieu! quel ennuyeuse soirée ! s'écriait un jeune homme à barbe en collier, suivi de trois autres danseurs qui sortaient du bal.
— Pas une seule figure supportable ! des nez camus^ de petits yeux, des bouches fendues de l'une à l'autre oreille ! compagnie désespérante et monde affreux !
— Mais cette petite Meyer n'est pas trop mal , à ce qu'il me semble ?
— Allons donc! c'est une espèce de saltinijjanque ou d'acrobate ! Quand je vois une femme qui iait des avant-deux avec six entrechats , je tourne h la mort. Ne me parlez donc pas de votre Meycr ! — • Il n'y en avait pas une qui eût le groscheji! — C'est une honte! une pénurie ! une famine !
— Viendras-tu demain chez Stchclg ?
— Je ne sais pas.
— Allons un instant à la redoute! — Bonne nuit!
— Adieu donc.
C'est ainsi que tout le monde se dispersa. H ne restait plus qu'une seule dame sur les marches du perron , dont on venait de fermer la porte. Elle paraissait indécise entre la nécessité de partir et celle de s'exposer à la pluie. Je trouvais singulier qu'aucun de ces jeunes gens qui avaient successivement abandonné la maison n'eût fait attention à cette jeune femme. Je m'approchai d'elle , et je lui offris poliment les se-
7Zk NUITS DE BERLIN.
cours de mon bras et de mon parapluie (galanterie de circonstance, et dont la formule clait revenue souvent).
Elle accepta le tout avec simplicité, mais avec un air de surprise.
— La société était bien nombreuse aujouid'hui. — J'entamai ainsi la conversation comme un homme qui serait sorti du même salon.
— iNÏ. le conseiller privé reçoit beaucoup de monde. Telle fut la réponse que fit entenurc une voix douce et timide.
— Avez-vous beaucoup dansé, Madame ?
— Moi, dansé! Non, Monsieiu"; j'ai joué
du piano pendant que les autres dansaioiil.
Elle prononça ces mots d'un accent -^i particulier, moitié sur le ton de la plaisanterie , moitié sur le ton de la récrimination, que , presque involontairement, je me baissai pour voir sa figure à la clarté du réverbère...
Ayant observé le mouvement que je venais de faire , elle me regarda tristement avec deux
grands- yeiLX très-doux , et me dit : — Je crois que la pluie diminue, Monsieur, et je pense que je puis m'en aller toute seule à présent...
Le son plaintif de sa voix avait quelque chose de si entraînant , que je me fis un reproche de ma curiosité, et je la priai instamment de me permettre de raccompagner jusqu'à sa porte.
Notre conversation devint alors plus animée. J'appris que monsieur le conseiller privé, pour procurer de la société à mesdemoiselles ses filles , et peut-être aussi dans l'espérance de trouver à les établir, donnait fréquemment des soirées nombreuses où l'on dansait beaucoup pour ne manger que le moins possible ; j'appris aussi que ma compagne était une amie d'enfance de ces demoiselles , et qu'elle touchait passabtement du forte-piano.
— Vous voulez bien paraître surpris cjue je n*are pris aucune part à la danse, mais je suis si laide; et, vous le savez, quand on est dans mes conditions d'existence, on est comme un paria dans une société de jeunes personnes.
— Comment donc, ISIadame, mais permettezmoi...
— Permettez, Monsieur, que je refuse d'avance le compliment que vous voudriez m'adresser. Je suis laide, je le sais, mais je me suis établie courageusement et patiemment dans ma laideur ; ne craignez pas que je me plaigne ; je supporte mon sort avec résignation, et il me semble quelquefois que je suis heureuse?... Jesuis paisible du moins. Quand mes amies d'enfance viennent h moi pour me prier de jouer, je me
dis souvent : Si tu étais moins laide mais te
voilà seule et abandonnée au milieu de l'essaim le plus joyeux! Je n'ai jamais été conviée à participer aux joies de mon âge. Je ne connais pas du tout les plaisirs de la danse , mais j'éprouve mie satisfaction secrète en voyant les autres heureux et joyeux. Je n'aurais peut-être pas autant de bienveillance et d'abnégation, si je pouvais avoir une seule prétention pour mon propre compte?....
— Vous êtes, Madame^ la première personne que j'entends parler si tranquillement.. .
— De sa laideur, n'est-ce pas? C'est bien possible ; mais la certitude donne le repos. A d'autres personnes , qui ne devraient pas non plus se considérer comme belles, le doute peut quelquefois susciter une espérance, et leur donner le courage de quelques prétentions ; mais pour moi, toute incertitude a disparu, et avec l'incertitude, tous les troubles et les tourments de l'inquiétude. Je suis réellement pour les autres et indubitablement pour moi , très-laide ; mais je rends grâce au ciel de ce que le monde a eu l'obligeance et l'humanité de me le faire sentir.
— Qui pourrait avoir l'impolitesse et la dureté?...
— Mon Dieu, Monsieur, c'est tout le monde, et le plus souvent sans le vouloir. Une belle personne est le chef-d'œuvre de la nature ; une jeune femme laide est une sorte de négation
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dans la création. Qu'elle remplisse tous ses devoirs, qu'elle possède toutes les qualités du cœur et de l'esprit, toutes les vertus capables de produire un bonheur durable, on la fuit ; sa figure repousse les personnes les plus bienveillantes ; la laideur n'attire point l'homme. Lessing a dit : (( qu'on souffre une araignée grise sur un treili) lage parce qu'elle délivre des mouches, mais )) dans la chambre on l'écrase. » INIoi , on me laisse au clavier, quand les autres jeunes filks se divertissent ; on m'abandonne , et nul ne m'offre sa compagnie ni sa protection (même pour m'en retourner chez moi). Je suis la confidente de tous les petits secrets de mes amies, parce que je ne saurais être dangereuse pour elles. — Pour un homme , il en est tout autrement. L'homme le plus laid peut nous plaire, à raison de la supériorité de son intelligence , à cause de ses talents, de son courage, ou seulement à cause de sa renommée ; il j^eut éveiller des sympathies, rencontrer l'amitié, inspirer l'amour; mais voilà ce qu'une femme laide n'obtient jamais
avant quarante ans, et je suis malheureusement si loin de là ! — Je m'aperçois que je deviens sentimentale, et je vous en demande pardon. J'ai du vous causer de l'ennui, mais je n'ai pu m'empécher de vous faire part de mes réflexions, en me trouvpnt si tristement isolée, parce que j'ai eu la petite vérole. Adieu, Monsieur, voici la maison de mon père, et je vous remercie de l'aimable attention que vous avez bien voulu m'accorder.