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Les nuits de Londres

C'était l'heure où Londres est plein de lumière et de ténèbres , comme un Ecu immense, écartelé de sable et d'or. Les ténèbres tombent du ciel et s'arrêtent aux toits des maisons basses ; la lumière mon te des pavés, et s'arrête aux toîts. John Lively, pâle comme un mort galvanisé, se mêla au tourbillon de fantômes qui descen-

(laicnl silencieusement aux bocages du parc Saint James. A Por//fl?K/-P/acc, le soleil hydrogène, h mille rayons, qui blanchit la colonne du duc d'York, comme une planète, jeta ses gerbes de clarté joyeuse dans ce troupeau d'ombres errantes : elles descendirent, ces tristes ombres, l'escalier babylonien de Carlton-Hoiise, en passant devant la sentinelle qui protège les orgies calmes et muettes du jardin royal, John Lively, sous les allées du parc, se secoua vivement, comme pour se délivrer d'un rêve affreux : il vivait de deux existences; ruî?e l'accablait de sa réalité désespérante; l'autre était toute pleine des tableaux incohérents du songe ou de la folie. Aux lueurs du gaz répandues sous les arbres, et qui semblaient tamisées à travers un crêpe violet, John Lively découvrit, autour de lui, un monde nouATau,sans forme etsans nom; tous les squelettes anglais de la pros*

titution ténébreuse défilaient devant lui, en lui montrant des visages hideux sur lesquels le sourire du métier faisait craquer un reste d'épiderme , comme du parchemin. Des nuages de haillons couraient sous les arbres et semblaient quelquefois prendre des formes de femmes, comme les nuages fantasques du ciel dans un crépuscule d'orage ; des murmures gutturaux, soupirs des sépulcres, tintaient dans Fair ; on n'entendait ni bruit de pas ni bruit de voix : ces êtres glissaient comme des apparitions sur le sable des allées; ils appartenaient à un sexe inconnu, et pourtant, au pâle reflet du gaz, on voyait, par intervalles, luire un visage charmant,enveloppé de guenilles, comme une rose épanouie dans une toile d'araignée. Rien ne donne une plus exacte idée des lieux profonds auxquels toutes les religions condamnent les âmes en peine. C'était l'Elysée au bord

du Létlié, ou les Limbes des chrétiens niorls avant le baptême. A travers le rideau des arbres, on voit étinceler les ondes ri^ dées de la grande pièce d'eau , comme un fleuve de l'enfer païen, et de l'autre côté, Tœil s'arrête sur les colonnades thébaines de Carllon-Terrace, le palais sans roi.

John Lively poussa le cri d'Hamlet devant le fantôme ; k ce cri, un policeman accourut et menaça l'Irlandais de la prison s'il continuait le rôle d'Hamlet. Le mot de prison, peu usité dans les rêves, rappela notre jeune homme aux réalités de la vie ; il s'élança sur l'escalier, et sortit du parc Sainit-James pour aller où Dieu le conduirait. 11 passa sous la voûte sombre du vieux palais, au moment où l'horloge sonnait minuit, cette horloge qui sonna l'agonie de Charles P' devant Wite-HalL L'Irlandais courait dans ParUament- Street comme Oreste poursuivi par les furies; et lou-

jours, etpaiioiU, il retrouvait ces toiirbil- Joiis d'âmes folles, ces processions de fantômes, ces guirlandes de haillons, ces ruisseaux de prostitution fétide qui changent les nuits de Londres en nuits de l'Erèbe et duTénare. Il vemoniti \ers Charing-Cross , et les rêves l'accompagnaient encore; ils s'acharnaientsur sespas; ilsTétreignaient de leurs images fantastiques. Le gaz joyeux leur prodiguait sa lumière. Un croissant de lune les favorisait comme il eût fait pourdesscènesd'amour; despalaissuperbes, des jardins frais et recueillis servaient de cadre à tant d'incroyables scènes, et honoraient leur misère du voisinage de leur opulence. John Lively, parfois arrêté sur le large trottoir resplendissant de gaz, et absorbé dans une méditation qui le rendait foufie croyait transporté dans une autre planète, et regardait tourner la terre dans la profondeur de^ cieux. L'aube, qui

rend la raison aux imaginations délirantes, lui rendit aussi les soucis cuisants de la veille ; les rêves se retirèrent devant les premiers nuages dorés par Taurore , et Lively se réveilla face à face avec la réalité de son malheur et de son néant.

Il monta lentement les rues qui conduisent au Cheapside; un seul homme était debout dans la rue immense, où le gaz s'éteignait par respect pour Taurore. Cet homme était Patrick.

Le cocher irlandais avait veillé sur Waterloo-Bridge pour prévenir un suicide; h Taube, il était rentré dans la Cité, le désespoir au cœur. Deux cris de joie retentirent dans la rue solitaire. Les deux amis s'étaient embrassés.

— Vivant ! vivant ! s'écria Patrick.

— Oui, dit Lively ; vivant, comme un cadavre qui marche !

— Et qui ressuscitera! dit Patrick; j'ai

cent livres sur moi; elles sont à vous.

— Cent livres! Patrick.... Qu'as-tu fait pour les avoir?..

— J'ai vendu mes chevaux, hier.

Lively serra Patrick sur sa poitrine !

— II nous manque cinquante livres, Patrick.

— Mon frère nous les avancera : M. Igoghlein sera payé avant midi.

— Oui, c'est bien! cours h Wycombe, prends la voiture de Golden-Cross; délivre

« cette femme, ne parle pas de moi, surtout : qu'elle ignore la source du bienfait.

— C'est entendu.

— Je t'attends à Londres, moi ; les heures seront des siècles; mais après ces siècles, le calme et le bonheur peut-êlre.

— Une idée ! sir Lively, je veux aller voir M. Copperas, à Staflord; je lui emprunterai de l'argent; je lui parlerai des chemins de fer avec enthousiasme, il sera mon

ami, je serai le sien. Je in*engagerai à travailler pour ses marécagespendantunan.

— Bon Patrick! va, pars, suis tes inspirations, adieu. Avant tout, vois ton frère à Wycombe, etsauve une femme de laprison.

— A demain, sir Lively.

Un espoir vague de bonheur tranquillise rhomme le plus désespéré. Dans les terribles circonstances de la vie, tout devient planche de salut; on s'y cramponne, et on respire un moment; le moindre rayon est un soleil.

A huit heures, Lively fut appelé par son nom, dans le vestibule de White-Horse.

L'aubergiste montait l'escalier : — Sir Lively, dit-il, ce monsieur qui est venu vous demander hier deux fois, est encore là. Voulez-vous lui parler?

— Je descends, ditLively. Si c'estM.Saint- Alban, poursuit-il à voix basse, qui vient réclamer ses cinquante livres, je l'assom-

me d'^un coup de poing, et j'en demande pardon à Dieu.

Ce n'était pas Saint-Alban, c'était Coppei*as.

— Ah I sir Lively, ditCopperas, en étendant ses mains vers lui, je vous demande a tous les échos de Londres. Où diable vous enterrez-vous? On m'a indiqué votre domicile àWycombe, et je viens vous faire une petite visite en passant.

— C'est bien de la bonté, M. Copperas, dit Lively froidement.

— 11 est bientôt neuf heures, sir Lively; voulez-vous accepter une tasse de chocolat, chez Verey, à Regent's-Street.

— Je vous accompagnerai, monsieur Copperas.

— Vous n'avez jamais pris du chocolat chez Verey? On y est fort bien; c'est le seul calé de Londres. Je vous montrerai mademoiselle Grisi qui arrose tous les

matins ses lleurs, sur le balcon, en face de Verey. Aimez- vous le talent de Grisi? Fréquentez-vous Kincfs- Théâtre ? A vez-vous en tendu Grisi chantant : •

Son ver gin vezzoza In veste di Spozza.

dans les Puritains^ IPuritaniP Allons, venez donc, enfant. A propos, nous allons bien là-bas, sur la colline; nous marchons. Le marécage se dessèche. Nous ferons un mille à terrain sec. Il est fâcheux, sir Lively, que vous n'ayez pas un acre de terre végétale de ce côté, vous le vendriez comme une mine d'or... Tenez-vous toujours à votre petite cabane?

— Toujours, M. Copperas.

— Une hutte de Lapon; un wigham de Mingo. Enfin, n'importe; vous y tenez.

Si vous n'y teniez pas, je vous l'aurais bien payée vingt livres. Elle ne vaut pas dix shillings, convenez?

— J'y tiens et je la garde.

— Gardez, gardez. Voyons, que faitesvous à Londres, sirLively? Comment nous amusons-nous? Fréquentons-nous le théâtre? Hantons-nous les clubs? Avez-vous dîné au Club de la Réforme? on y dîne royalement. J'y ai vu O'Connell, le mois dernier j il mange très-bien. Savez-vous que chaque Irlandais lui donne un peimy par semaine à O'Connell, ce qui lui constitue un revenu de quatre mille livres par mois. Heinl Si nous avions cette fortune là, nous ne creuserions pas la terre avec nos griffes... Savez-vous que votre colline est dure comme du bronze? Nos ouvriers y "perdent leurs boyaux. C'est du fer, de l'airain... Enfin, nous en viendrons à bout... Et que ferez- vous de ces deux tronçons de colline que nous vous laisserons?

— Que voulez-vous que j'en fasse?

— Je ne sais pas, moi ; au lieu d'une col-

Une, vous en aurez Jeux; vous vous piomènerez comme le colosse de Uliodes, un pied sur chaque tronçon.

— Je me promènerai.

— Avec nos marécages, la terre nous manquera ; c'est un pays de plaines ; il nous faut de la terre pour dessécher le marais... Ah ! il me vient une idée !.. Cédez-nous ces deux moitiés de colline, ces deux tronçons.

— Pourquoi voulez- vous que je les cède ?

— Oh! mon Dieu! si vous voulez les garder, gardez-les; au fond, ce que je vous en donnerais, d'ailleurs, ne vaudrait pas la peine que vous me cédassiez votre bien.

— Et que m'en donneriez-vous, monsieur Copperas?

— Diable ! cela ne s'improvise pas... Je ne suis pas préparé à la demande... Voyons, que peuvent valoir ces deux monticules de

gravier?.. Rien... rien du tout... Je vous eu donne trente livres...

— C'est trop peu.

— Trente livres chaque tronçon, cela fait soixante livres!

— Trop peu...

— Voyons; faisons une petite affaire...

entrons chez Verey ; nous prendrons du chocolat... Tenez, voilà le balcon de mademoiselle Grisi.

Fien diletto in ciel e luna.

11 faut que je vous conduise aux Puritanu Et quel duo!

.Suoni latromba inirepido !

Et la romance

Lascîate mi morirf

Grisi est ravissante... voilà son balcon ; avec des fleurs... Il faut que je vous présente à Rubini... vous l'entendrez quand il chante

Nonparlar di leich'aditro I)i valor non mi spoliar.

Et Tamburini, ohl

Delsogno heaiof

Ètes-vous nerveux, sir Lively?la musique me crispe moi!... Comment trouvezvous le chocolat?... Excusez-moi , j'ai oublié... ah!., nous parlions de votre colVine... je vous donne cent livres de votre colline et de vos deux tronçons... c'est une folie ! que voulez-vous? le chocolat me monte à la tête!... cent livres? qu'en pensezvous ?

— Je pense.

— Penser., voulez-vous du beurre frais?., du beurre d'Hampstead, de Gricklewood , d'Highgate, du beurre exquis?

— Merci... j'ai pensé... voici ma réponse , monsieur Copperas. Hier, j'ai rencontré un monsieur qui m'a parlé absolument comme vous; on vous prendrait pour sou

frère. Hier, j'ai été... trompé... excusez le terme... vous me parlez de mademoiselle Grisi, des Puritains, de KingsTheatre, que sais-je, moi? de tout... cela me met en garde; je suis vieux depuis hier; j'ai vingtquatre heures d'expérience, et c'est beaucoup pour un montagnard irlandais... vous êtes adroit, monsieur Copperas,mais vous avez le malheur d'arriver après M. Saint- Alban...

— Quel est ce M. Saint-Alban,sirLively?

— Un homme qui m'a gagné cent livres au wist.

— Cela n'a rien de commun avec moi...

je ne joué jamais... Vous disiez donc...

— Je disais que votre proposition me paraît suspecte, à vous parler franchement. Je crois que votre visite cache un but que je ne comprends pas, mais qui existe. Certes, j'ai bien besoin d'argent^ mais je refuse net vos cent livres.

•^ Sir Lively, croyez-vous par hasard que j'ai découvert une mine d*or dans votre colline?

— Je ne crois rien ; je me tiens en garde ; je ne vois maintenant partout que des Saint-Alban.

— Que vous connaissez peu les hommes, sir Lively 1

— Oh I je les connais très peu, c'est vrai.

— Vous êtes jeune; vous reviendrez de vos jugements. Convenez pourtant qu'il y a une conduite déraisonnable à se méfier d'un homme qui offre cent livres en échange de rien. Sir Lively, je veux faire une épreuve surle cœur humain.,. Voulez-vous accepter deux cents livres?

— Non.

— Trois cents.

— Non.

— Âhî voilà de la folie!. .

Lively mit sa léle sur ses mains.

— Monsieur Copperas, dit-i]|' vousm'offrez trop pour que j'accepte.

— Et si je veux faire votre bonheur, m'en empêcherez-vous? Mais dans quel siècle vivons-nous donc? il n'y a donc plus de culte pour la philantropie! On ne peut donc faire une offre d'obligeance sans être suspect aux yeux de l'obligé!.. Sir Lively... je ne vous dirai plus qu'un mot, mais après ce mot, je me retire et vous laisse à vos remords. Notre société a besoin de votre terrain; notre société est millionnaire; elle ne veut laisser sur son chemin aucun propriétaire froissé, aucun agriculteur spolié. Comprenez-vous? Elle veut que le rail-îvay coure au milieu des bénédictions du Lancashire. Ma dernière offre est de cinq cents livres. Acceptez-vous?

— Je vous demande une heure de réflexion.

Prenez garde que je iierélléchisse aussi, moi, et que je ne revienne à cent!

— Où m'attej)dez-vous, monsieur Copperas?

— Au Quadrant,

— Je reste chez Verey.

M. Copperas sortit.

C'était rheure de la distribution des journaux de France et d'Angleterre. Les garçons du café éparpillaient sur les guéridons les feuilles encore humides. John Lively saisit la première venue et qui se trouvait, par hasard, la plus intéressante pour lui, puisqu'elle venait de son comté. Cette feuille était Liverpool-Review, Il la parcourut négligemment, et arrivant à Tarlicle Rail-way, il lut la nouvelle suivante :

« On vient de découvrir, sur le rail-way d'embranchement de Manchester, une jnine de houille, dans une colline appar^

tenant à M.John Lively. C'est au hasard qu'on doit celte découverte si importante pour les services qu'elle peut rendre à la localité, puisqu'elle approvisionnera les convois. Le rail-way passera dans le vallon formé par la coupure de la colline. On estime à cent mille livres sterling cette propriété. »

John Lively garda son sang-froid, après cette lecture; il jeta les regards autour de lui, pour voir si quelque mystificateur ne lui avait pas fait glisser le journal : il relut l'article et examina la date ; la feuille était datée de la veille.

Si c'est on miracle, dit-il, il arrive fort à .propos; mais ne nous réjouissons pas : c'est maintenant que nous allons voir ce que dira Copperas. Son arrivée et ses propositions concordent bien avec le journal; si je me trompe cette fois, je ne fais plus de conjectures de ma vie, voyons!

Au boni (le ï{rii!;-'niH-Slree(, ('tscns la pre- KÙèi'e arcade du Quadrant , il trouva Copperas, et se composa un visage sansémo tioii.

— Eh bien! sir Lively, dit Copperas, avez-vous fait vos réflexions?

— Oui.

— Acceptez-vous les cinq cents livres?

— Non, monsieur Copperas.

— C'est donc fini entre nous?

— Si c'est fini avec vous, je recommencerai avec un autre.

— Croyez-vous qu'un autre sera plus généreux que moi?

— Je le crois. '^

— Et combien estimez-Vuus donc votre propriété?

— Je l'estime ce qu'elle vautw

— Et que vaut-elle?

— Cent cinquante mille Irvri es sterling,

Un grand éclat de rire de Copperas ébranla la voûte du Quadrant,

John Lively croisa les bras et attendit la fin de réclat de rire.

— AveZ'Vous assez ri,, monsieur Copperas?

— Oh! laissez-moi recommencer, sir Lively.

— Recommencez... et maintenant, lisez cet article de JJverpool-Review , el allez le rendre au café Verey... Ah! vous ne riez plus, monsieur Copperas!...

— Écoutez, sir Lively; tôt ou tard, vous auriez appris cette nouvelle, et nous sommes trop délicats pour avoir voulu spéculer sur une surprise. Je voulais seulement vous engager, par une avance, à traiter avec la société, sauf ensuite à terminera un prix raisonnable, et sur le pied d'une estimation faite par experts. J'espère que

vous ne vous fierez pas à l'eslimation du journal.

— Non, mais je crois que ma colline vaut maintenant plus de cinq cents livres.

— Sir Lively, promettez-moi de ne traiter qu'avec nous et sur l'estimation de vos experts et des nôtres , et je vous livre surle-champ mille livres sterling.

— Oh! j'accepte, cette fois.

— Nous signerons demain le contrat.

Voilà mon portefeuille; vous y trouverez mille livres, dont vous voudrez bien me faire un petit reçu pour la forme.

— Très volontiers; je reconnais toujours avoir reçu ce qu'on m'a donné.

— A quelle heure nous reverronsnous demain?

— Je quitte Londres à l'instant , et vous me trouverez demain matin à dix heures, an Lion-Rouge, à Wycombe,

— Très bien ! et serrons-nous les mains, sir Lively.

— • De tout mon cœur. Adieu.

Dernier acte.

Au Cfieapside! cria Lively à un cocher d'Hay-Market, et il ouvrit Tarmoire du cabriolet Patent-Sajety, et s'y blottit, serrant son portefeuille contre son cœur.

Le bonheur qui tombe comme la foudre est étourdissant comme le malheur; le bonheur étonne même davantage, parce que l'homme sage n'y compte jamais. Une

fortune inespérée ne donne pas ait cœur de soudaines extases, comme le croient les infortunés qui attendent; elle suspend les fonctions de l'esprit, et communique une sorte d'inquiétude ; il semble que cette conversion subite du destin cache un piège, et qu'on va rebondir du haut de la roue, dans la fange où l'on végétait.

Je cours de rêve en rêve, se disait Lively, mais je crois que le dernier est beau. Je crois aussi que tout ce qui m'entoure ne dort pas, et que je vois parfaitement les objets au clair du soleil; il n'y a jamais du soleil dans les rêves. Je pourrais bien être parfaitement réveillé, quoique je n'aie pas dormi la nuit dernière.... Mon cabriolet court comme le vent.... il me réveillerait si je dormais.... Voilà bien Sommerset- House.... Voila bien Sainte-Mary.... Voilà Saint-Clément, avec son joli clocher couronné de dentelles.... Voilà Temple-Bar....

Voilà réglise de Saint-Dunstan Voilà

l'autre église Saint -Martin de LudgateâS/ree/.... Voilà Saint-Paul, noir à la tête et blanc aux pieds... Jamais rêve n'a été aussi exact; tout est bien à sa place.... je ne dors pas.... Voilà le coin de Post-Office, où j'ai quitté dimanche cette adorable femme...

Voilà le Cheapside.... Oh! je suis réveillé! je suis riche! je suis heureux! Pardon, mon Dieu! j'ai douté!.... Dieu sauve l'Irlande!... Cocher! arrête-toi devant l'église de Bown.

Il donna sa dernière couronne au cocher, et courut à Wliile-Horse. par des émotions ainsi graduées, il était arrivé au délire de la joie. Londres lui appartenait.

— Mon ami, dit-il à l'aubergiste , où trouve-t-on des chaises de poste toutes prêtes.

— A louer? dit Taubergiste.

— Oui.

— Dans tous les livery- stables,.,»» Chez

M. Cross, à Whiècomb-Street, elles sont excellentes, oirchez Newman, à Regent's- Street.

— Quel est le prix de la poste?

— Un shilling et demi par mille, et trois pences par mille aux Bost-Boys.

— Je donnerai le double... Ah! si ce bon Patrick n'avait pas vendu ses chevaux...

— C'est moi qui ai acheté les chevaux de Patrick.

— C'est toi!.... où sont-ils? les as4u revendus?

— J'allais les revendre ; je les avais achetés par complaisance, par amitié... par...

— Bien! bien!... vingt livres de bénéfice,

et donne-les moi et vite, vite! la chaise

de poste, les quatre chevaux de Patrick; mon cheval blanc de Wicombe à la portière, avec un domestique à livrée une

demi-heure pour tout apprêter. Voilà vingt livres en sus, pour les premiers frais, et

cinq livres de gratification pour toi...

Apres avoir donne ses derniers ordres, Lively ne fil qu'un bond de Wliite-IIorse à réglise catholique, il se prosterna sur le pavé du temple, et pria devant Tautel d'une chapelle.... En levant les yeux, il vit un vieux tableau représentant un évêque, avec l'auréole des saints; au bas du cadre, on Visaii: Saint Alban, évêque et martyr de l'église d'Angleterre.

— Grand saint! s'écria Lively; glorieux frère de Thomas qui fut assassiné sur les marches de l'autel de Cantorbery, c'est toi qui as intercédé pour moi auprès de Dieu; que ton nom soit bénil

Et il déposa cinquante livres dans le tronc de la chapelle : — Je les dois à l'homme, dit-il, et je les paie au saint.

Tout était prêt devant White-Horse, chevaux, chaise, postillon, domestique, piqueur. Lively s'élança dans la voiture, en

criant: — AWycombe! route (rUxlu^idgo! suivez le vent!

La chaise traversa Londres au vol; les chevaux de Patrick, agiles comme des hyppogriiTes, foulant la route connue, et flairant leur maître dans l'air, laissaient, h chaque bond, des arpents de rue après eux. Londres, cette ville qui s'éternise et se perpétue en faubourgs, en cottages, en jardins, et arrache tous les jours une prairie à la campagne, Londres avait enfin expiré aux limites de son ambition; on eût dit que les chevaux lançaient des épigrammes contre le chemin de fer qui naissait sur la route de Birmingham. Onze heures sonnaient au clocher d'Uxbridge, et cette délicieuse ville aurait pu passer aux yeux de Lively pour un faubourg de Londres, tant l'espace intermédiaire avait été promptement dévoré! Voir Uxbridge et Latleindre de leurs seize pieds, ce fut

Taffairc criin instanl pour les chevaux; tout à coup, les intelligents animaux hennirent en quatuor, et s'arrêtèrent tout court sur le pont, comme si le pont avait eu cinq arches d'aimant. Un homme arrivait d'Uxbridge sur la tête du pont; c'était Patrick. — Mes chevaux! s'écria -t- il avec Taccent du désespoir, et il fit un mouvement pour se précipiter dans la rivière. — C'est moi, Patrick! s'écria Lively. A ce cri le cocher s'élança sur le parapet, et du parapet dans la calèche découverte : — C'est vous! vous! sir Lively, avec mes chevaux.

— Avec tes chevaux! ils sont rachetés!

ils sont à toi!

— C'est donc un miracle, sir Lively !

— Un miracle de Dieu!

— Oh! sir Lively; mon frère n'est pas mon frère; il a refusé les cinquante livres.

Dans une heure , la dame du cottage Il

faudra revendre mes chevaux.

— Non y non, Patrick; je suis riche, je suis un lord ; Dieu a jeté tout exprès pour moi une mine de houille dans ma pauvre colline. J'ai des millions. Le Lancashire

est à moi! A Wycombe! à Wycombe!

cria-t-il au postillon, et plus vite que jamais! Eh bien! Patrick, tu es immobile comme une statue; tu me regardes avec des yeux vitrés!.... Que veux-tu! j'étais arrivé à la limite du malheur, il fallait bien un changement.

— Vous avez des millions, sir Lively?

— Oui, mon ami, et tu vois que je ne

suis pas plus fier L'industrie est une

belle chose, n'est-ce pas?

— Une chose admirable, sir Lively.

— Et les chemins de fer! qu'en pensestu? comme ils conduisent promptement un homme à la fortune!

— C'est vrai. Vive le chemin de fer!

— Je le ferai no ni nier inspecteur de rembranchement....

— Et que fait-on quand on est inspecteur?

— Rien du tout.

— On inspecte cependant?

— Si on inspectait, on ne serait pas inspecteur. On reçoit deux cents livres par an, et on les mange à Londres. Ce métier te plaît-il?

— Et mes chevaux?

— Tes chevaux vivront en bourgeois, en rentiers: je leur achèterai une prairie à Witmore; ils brouteront jour et nuit, et regarderont passer les wagons.

— Vous arrangez tout Laissez -moi

vous regarder, sir Lively... vous êtes beau comme le fils aîné d'un lord.... Comme la

richesse change un homme ! Vous avez

six pieds, milord Lively.

— Patrick, connais-lu ces deux peu-

pliers qui forment un W, îà-bas, à l'exlrémité de la route?

— Ce sont des peupliers comme les autres.

— Non, Patrick; c'est Tinitiale de Wycombe dans Tair.

— Crevez mes chevaux! s^écria Patrick.

— As-tu gardé tes cent livres?

— Elles sont la, sur ma poitrine, et timbrées avec mon scapulaire.

— Ce M. Igoghlein est donc un chien...

— N'insultez pas les chiens, sir Lively!... J'ai fait proposer cent livres à ce démon de créancier, cent livres! les deux tiers de la dette! Il a refusé!

— Misérable!.... il aura tout, aujourd'hui, et la honte par-dessus le marché!... Voilà Wycombe!

— Je suis a vos ordres, mylord Lively.

— Porte ces cent cinquante livres à ton

frère; il fera de l'obligeance à peu de frais. II o

Toi, tu ni'altendrasau Lion-Rouge.,, Je vais aller au cottage à cheval.

Jamais le paysage dessiné par la main de Dieu, dans cette campagne, n'avait paru plus beau à Lively. Son cœur se fondait do joie et d'amour. Quel obstacle pouvait-il craindre encore? La Providence lui traçait un chemin de fleurs. Sa pensée était pleine d'azur et de sérénité comme l'horizon. Il sentait en lui une satisfaction délicieuse; il y avait une fête dans son cœur. Les abords du cottage étaient déserts et silencieux.il descendit de cheval, avec inquiétude; ce calme l'effrayait. Il ne s'étonna point de trouver la porte fermée, parce qu'il présuma que, dans l'état de ses affaires, madame O'Killingham avait suspendu ses libéralités.

Un cri perçant qui partit de Tintérieur de la maison l'arrêta devant la grille du jardin, Tout-a-coup la porte s'ouvrit, et un

homme qui lui était inconnu sortit en fai- 3ant un geste de menace.

— Madame, dit l'inconnu, la main à la poignée de la porte, puisque cela est ainsi, vous serez ce soir emprisonnée à Surrey- Jait.

C'est M. Igoghlein, dit tout bas Lively; et iî saisit le bras du féroce créancier,

— Monsieur, lui dit-il, on n'emprisonne que les tigres à la ménagerie de Surrey. Allez à Wycombe , l'aubergiste Thomas Helyer vous paiera; prenez mon cheval, vous serez remboursé plus tôt, cela vous fera du bien, car vous paraissez bien animé.

— Qui êtes-vous, monsieur? dit Igoghlein.

— Que vous importe !.... Puisque je vous confie mon cheval, pour que vous alliez chercher vos fonds, que risquez-vous? de garder mon cheval.

— Esl-00 mon |;èi"e qui anivo? dit iiiiri voix éplorce qui sortait du collage.

— Non, madame, dit Lively en entrant, tête nue, elles yeux baissés; c'est un de vos frères d'Irlande, le plus indigne, mais le plus dévoué; c'est sir John Lively, fils du noble Arthur 0-Tooley, qui fut proscrit et condamné pour rébellion...

— Le fils d Arthur 0-Tooley! s'écria la dame du cottage; le fils d'un des martyrs

* de notre Irlande! Oh! soyez le bien-venu!

— J'ai juré de ne reprendre le nom de mon père que devant l'autel de Saint-Patrick, le jour que j'épouserai une femme catholique; car il est écrit dans les livres saints, que la race des justes sera bénie.

— Mais c'est bien vous, sir Lively, que j'ai vu dimanche, à Londres, dans notre église?

— Je priais pour vous, madame, et pour moi.

— Et quelle inspiration vous a conduit ici, au moment où cet infâme....

— On arrive toujours à propos quand on marche avec Dieu.... Madame, j'ignore les usages du monde, excusez-moi si je parle et si j'agis à Finverse d'un homme de société. Je viens ici, comme Éliézer au bord du puits, vous apporter un collier et un anneau de mariage. L'homme qui a jeté les yeux sur vous est Irlandais, catholique, riche, et il vous aime comme on aime dans le ciel.

La belle Irlandaise regarda fixement John Lively, avec des yeux pleins de larmes; et le jeune homme, debout, les yeux baissés, attendait une réponse, sans impatience et résigné.

— Je suis veuve depuis trois ans, ditelle d'une voix sanglotante , et je puis disposer de ma main, sir John Lively; mais j'ai consacré mon existence a mon père;

les malheurs de l'Irlande ont tellement altéré sa raison et sa santé, que sa fille seule peut lui donner des consolations et le servir. Je cesse d'être sa fille si je prends un époux.

— Non, madame, dit vivement Lively, votre père aura un enfant de plus.

— SirLively, écoutez-moi... Nous vivons dans un temps de persécution qui me permet de laisser en oubli quelques-unes des convenances sociales; il suffit d'ailleurs que vous soyez un bon et fervent catholique, et le fils d'un confesseur de notre foi, pour que je vous regarde déjà comme une ancienne connaissance, comme un frère.

D'un autre côté, vous vous êtes présenté si noblement à moi, votre figure m'inspire tant de confiance, que je crois devoir vous tenir le langage d'une sœur. Peu de jours se sont passés depuis trois mois sans que je ne me sois effrayée, en disant ma prière

du soir, de mon isolement et de ma fai- Jjlesse. Je défends mon père , et personne ne me défend. Je suis depuis trois mois exposée à l'insulte du passant, comme le peuplier du chemin. Tantôt encore... oh !.». je n'ose achever... un infâme... m'a proposé de déchirer ma créance.... et a quel prix ! ! !

— Comment, madame! ce misérable....

— Écoutez, écoutez sir Lively Dieu

vous a envoyé à mon secours... l'infâme a osé porter ses mains sur moi! 11 s'est arrêté au bruit de vos pas....

Lively ferma sa main droite, et y appliqua ses dents avec un râle sourd.

— Sir Lively, point d'idée de vengeance; priez pour lui Et s'il était seul!

Mais, il y a là-bas un château qui recèle des êtres abominables : on a su que le malheur m'accablait, on m'a fait des offres

impies Sir Lively, j'ai vendu hier ma

dernière robe, nm dernière bague. •

Livelv l'oïKlait en larmes.

Kl

— Et j'ai rapporté au cottage une bouche pure qui pouvait prier. Sir John Lively, mon frère, voulez-vous être mon protecteur?

Lively fit un effort pour parler.

— Votre protecteur, madame.... votre protecteur?

— Acceptez ce titre, sir Lively, vous vous en applaudirez un jour.

Lively étendit la main sur la tête de la belle Irlandaise.

— Madame, dit-il, je dormirai aux étoiles sur le seuil de votre maison.

— Donnez-moi votre main, sir Lively. Vous êtes un digne Irlandais.

— Me permettez-vous, madame, de vous faire une question que je crois fort naturelle. Puisque vous avez été si souvent exposée, dans ce désert, aux insultes des

hommes, pourquoi ne vous êtes-vous pas réfugiée dans les villes?

— J'attendais cette question, et je vais

vous répondre pourvu que nous ne

soyons pas interrompus par les huissiers

de cet infâme...

— Madame, il est payé...

— Qui Ta payé? Vous, sir Lively?

— Madame... je...

— Vous ne savez pas mentir; c'est vous ! . . Au moins, je n'en rougis pas... Sir Lively, vous m'avez sauvé bien plus que l'honneur, vous avez sauvé la vie de mon pèreî C'est maintenant que je dois répondre à votre question. Écoutez; c'est un secret que je vous confie, et je ne l'ai confié qu'à vous. Le 2^ mars dernier, nous allions de Londres à Chester, mon père et moi , en chaise de poste. Nous venions de vendre les débris de notre fortune. Mon père était mourant. Minuit sonnait à Wycombe, lors-

que nous passâmes là, devant ce cottage. Je dormais; mon père me réveilla en saisissant ma main convulsivement. A la lueur de nos lanternes, je le vis pâle comme un cadavre: il venait de vomirle sang. Jugez de ma terreur. «Ma fille, me dit-il, j'ai soif, je meurs de soif; une goutte d'eau fraîche me sauve la vie. » Je m'élance sur la grande route; je regarde dans les ténèbres et je ne découvre qu'une plaine immense et sans habitations. « Ohl m'écriai-je, ma vie pour un peu d'eau! » et tombant à genoux, je fis un vœu à Notre-Dame-des-Sept-Douleurs; je lui jurai, si elle sauvait mon père, de donner à boire k ceux qui avaient soif, et de recevoir, là, pendant tout un été, et dans mes habits de fête, les pauvres, qui sont les amis de Dieu.

Lively tomba aux genoux de l'Irlandaise.

— Écoutez, sir Lively: je ne sais si la

Vierge m'envoya un ange, mais un voyageur passa, portant à sa ceinture une outre pleine d'eau qu'il venait de puiser à la fontaine de Wycombe ; mon père y puisa la vie, et le voyageur disparut. Le lendemain j'achetai ce terrain, je fis bâtir ce cottage, je me revêtis de ma plus belle robe, et je commençai mon œuvre de miséricorde.

Que m'importaient les railleries, je savais que Dieu était content de moi. Hélas! mes ressources se sont épuisées; j'avais trop présumé de ma pauvre richesse. J'ai succombé à mi-chemin de mon vœu. Dieu me pardonnera.

Et elle leva ses yeux au ciel; Lively recula de respect; il crut voir un ange qui remontait vers Dieu.

— Dites, sir Lively, croyez*vous que dans une position si étrange une pauvre femme puisse penser au mariage?

— Non. madame, vous avez un vœu a

remplir, et vous devez le remplir jusqu'au bout. Malheur à moi, si je jetais encore un mot profane, une idée mondaine dans votre sainte mission. Sir John Lively sera votre second ange gardien; il veillera sur vous, les yeux ouverts, la main haute, la prière aux lèvres et dans le cœur; jamais, dans les trois mois qui vont suivre, il ne troublera d'un regard la sérénité de votre asile ; John Lively en fait vœu, et il unit ce vœu au votre. Continuez, sainte femme, a donner une goutte d'eau et un sourire à ceux qui souffrent, sans leur demander leur nom et le nom de leur Dieu.

Puis, tirant son portefeuille de sa poche, il ajouta :

— Puisque vous m'avez confié votre secret, permettez, madame, que je m'associe a vos bonnes œuvres; voilà pour les pauvres.

Kl il (]('posa ron portefciiilio sur une labié.

— Je 1 accepte , dit la belle Irlandaise émue aux larmes, je l'accepte de mou frère catholique, et de mon fiancé devant Dieu.

Sir John Lively tint son serment; et la belle veuve remplit son vœu. Trois mois après, les cloches de Dublin sonnaient à toutes volées. On célébrait le mariage du millionnaire John Lively avec la pauvre Irlandaise du cottage. Dieu avait fait un miracle, et ITrlande espéra.

ULRIG D'ANDUZE

L'an dernier, au mois d'octobre, je dînai h l'hôtel du Luxembourg, a Nîmes, avec un de mes amis qui me raconta longuement les aventures de son compatriote Ulric d'Anduze. Ce récit m'est revenu à la mémoire, l'autre soir, sur le boulevard Italien, parce qu'il faisait très-chaud, et que nos élégants du café de Paris arro.

saîeiil galaiip.iieiîl le pavé avec des caraff'cs IVaijpées à vingt degrés au-dessous de zéro. Cet ariosenieiil et cette chaleur n'ont rien de couunun avec mon récit, mais la mémoire ne joue jamais que de ces tours-là. Mon histoire est historique, contre Fusage des histoires; je n'aurais pas mieux demandé que de l'avoir inventée : heureux ceux qui inventent, le royaume du mensonge leur appartient !

La soirée était fraîche, sous les beaux arbres de la Fontaine, cette belle promenade que Nîmes vendrait cent millions à Paîis, si Paris pouvait Tacheter. Le premier soleil de juin >I850 tombait à l'horizon du Rhône; quelques familles de riches oisifs vaguaient nonchalamment devant les bains de Diane y ruine solitaire, pleine du vieux parfum romain. Deux jeunes gens causaient ensemble, séparés d'une société de dames a laquelle ils pa-

raissaienl appartenir. Uun se nommait Ulric d'Anchize, l'autre Durand, comme presque tous les Nîmois.

Ulric d'Anduze, né dans lesCévennes, a reçu une de ces éducations qu'on appelle incomplètes; il n'a jamais connu le collège royal, et n'a pas payé son tribut d'enfant à l'Université; il a été élevé dans le manoir paternel par un professeur complaisant qui tenait ses classes au bord des petits ruisseaux et dans les bois de chênes. Lorsque l'écolier eut atteint l'âge de seize ans, son professeur donna sa démission entre les mains de M. d'Anduze père. Ulric profita de quelques lambeaux de grec, de latin et de français, que son professeur lui avait laissés par mégarde, pour se vouer à des études solitaires qui charmaient ses ennuis. Il lut et pensa beaucoup. A l'âge de vingt-quatre ans, il hérita de la fortune de son père, et avait

abandonné ses niontagnos pour i'aire connaissance avec les villes: il apportait à la société un cœur neuf, une indépendance de montagnard, un trésor de passions vagues, une rudesse d'éducation vernissée par la lecture des poètes; âme noble dans un corps bien sculpté. Son professeur Fayant rencontré à Nîmes, lui dit : « Vous êtes un très-bel homme, mon enfant, sed m a nent v es tigia ru ris . »

— Te voilà donc marié! disait Durand à Ulric, je t'en félicite.

— Ce sera fait dans huit jours, répondit Ulric.

— Il me semble que lu as soupiré.

— Eh ! mon ami, c'est mon habitude; je soupire toujours. Que veux-tu? C'est une affaire, un mariage. Nous avons été chez le iiolaire aujourd'hui.

— Les préliminaires du mariage sont amusants, n'est-ce pas?

— Quels préliminaires?

— Eh bien! le notaire, les emplettes, les cadeaux, la publication des bans; que sais-je,moiî

— Oh! tout cela est très amusant! le notaire nous a tenus quatre heures devant son bureau , et nous n'avons pas pu signer le contrat aujourd'hui; il manquait une j)ièce : il manque toujours une pièce. Le beau-père est un ancien fabricant relie en veau comme son grand livre; il a un million, et fait des chicanes pour cent sous; il prétend qu'en affaires cela doit être ainsi. Moi, j'ai ma terre de Saint-Hippolyte, qui n'est pas encore purgée, dit-on, de ses hypothèques légales; trois heures, ce mot d'hypothèques m'a déchiré l'oreille droite que j'avais prêtée au notaire pour économiser la gauche. Hypothèques! hypothèques! J'ai envoyé un courrier à Saint-FIippolyte pouj* demander au conser-»

valeur un certificat de dégrèvement.

M. Chartoux, mon beau-père, ne veut rien conclure sans ce certificat. Que diable ! il sait bien que j'ai trente mille francs de renie! Etpuis, je neluidemanderien,moi, pour sa fille ; c'est lui qui s'obstine a vouloir me donner cent mille francs. Qu'il garde ses cent mille francs, et qu'il me donne Myrrha.

— ^ Elle se nomme Myrrha, ta future?

— Elle se nomme Marguerite; mais c'est un nom qui n'en finit plus : on perd haleine en le prononçant, Je l'ai baptisée Myrrha : c'est la Marguerite des Babyloniens. Au diable les beaux-pères, les belles-mères et les notaires! ils jettent de la glace à pleins seaux sur tout. Me conçoistu, moi, en présence de cette collection de nénuphars vivants? moi l'homme de la passion désintéressée? moi, l'artiste, le poète, le fou, si tu veux, qui ne cherche

TA

dans la femme que la femme? moi qui n'ai demandé au mariage qu'un long rendezvous où je puisse parler d'amour en toute sécurité, sans craindre toutes les épées de Damoclès que les intrigues promènent sur les têtes des amoureux? Je suis là, tout amour et poésie, attaché à la bordure de cette robe, suspendu à ces belles boucles de cheveux. « Halte là ! me crie ce beau-père; " donnez-moi votre certificat d'hypothèques légales. » C'est comme si le pôle me coiffait!

— Eh bien! mon cher Ulric, il n'y a qu'à donner le certificat.

— Oui, prose que tu es, il n'y a qu'à le donner; c'est bientôt dit; tu ne sens pas tout ce qu'il y a de désenchantement au fond?

— Non.

— Tant mieux!.... Oh! regarde-la marcher devant nous, Mvrrha! Elle glisse

comme un rayon! Que ce mantelet de tulle est gracieux sur ses épaules! Qu'il est doux le son de cette voix qu'elle laisse tomber langoureusement en arrière, afin que je la recueille dans l'air! Oh! laissemoi la suivre; mes pas sur ses pas; je veux boire cet air qu'elle déplace; je veux baiser ces branches qui tremblent encore d'une caresse de ses doigts; je veux m'évanouir de bonheur sur ce sillon qu'elle trace dans l'atmosphère, et qu'elle embaume de son haleine de vierge! soirée ravissante! Ces belles ruines, ces galeries souterraines pleines d'ombre et d'eau vive, ces murs antiques où le lierre tremble, ces balcons qui se mirent dans la fontaine, ces arbres qui chantent avec les rossignols, tout cela serait incomplet et sans sa voix, si une pensée d'amour ne courait pas dans ces ombre s, ces dans eaux, dans ces rayons, clans ces ruines, partout. Oui , j'ai vu les

mêmes choses, dans de beaux tableaux, des tableaux qu'on regarde avec des larmes aux yeux, le sourire a la bouche , l'amour au cœur.

Il yade belles dames qui marchent avec langueur sur des terrasses de marbre, et de jeunes seigneurs qui suivent, et un escalier qui descend au lac et aux gondoles, et par-dessus de beaux arbres arrondis en parasol. Ces charmantes scènes se passaient devant le lac de Como, ou sur la Brenta, ou à Villa-Pamphili , quand la volupté courait l'Italie en robes de brocard , et que pas une flamme d'amour tombée du soleil n'était perdue pour la terre. Aujourd'hui ces tableaux morts ressuscitent pour moi; mon âme se fond de plaisir!...

— Ulric, mon ami, gagne à gauche de ton tableau, le beau-père a une idée, il marche sur nous... il n'est plus temps, tu vas le subir.

M. Chartoux avait déjà pris le bras (l'Ulric.

— Mon cher gendre, lui dit-il, êtes vous bien sûr qu'il y ait une conservation d'hypothèques à Saint-Hippolyte?

Ulric tomba des nues; et du bout de sa botte il fit des croix sur le sable de Tallée. Le beau-père continua:

— Réfléchissez, mon enfant; je crois que vous avez fait une étourderie; nous étions là, occupés à parler affaires avec madame, et elle m'a dit : Mais il n'y a point de bureaux...

— C'est bien! c'est bien! dit assez brusquement Ulric; attendons le retour de mon courrier.

— Attendons ; soit. Mais vous verrez ; le conservateur d'où ressort votre terre esta Montpellier ou à Nîmes; si c'est à Nîmes...

— Attendons le courrier.

— Attendons le courrier. Si c'est à Nî-

mes, c''est M. Bressan qui vous expédiera, lui ou un autre; je les connais tous. Si c'est à Montpellier, oh ! alors...

— Ne pensez-vous pas que nous ferions bien d'attendre le courrier.

— A la bonne heure, mais on peut toujours parler de ses affaires; vous autres, jeunes gens, vous marchez à l'étourdie; vous n'entendez rien aux affaires; vous regardez le mariage comme un amusement : ce n'est pas un amusement le mariage, mon cher Ulric. On a beau être riche, quand les marmots arrivent, on est pauvre : il faut acheter une charge de notaire àcelui-ci;il fautfaireune dota cellelà ; c'est le diable que d'établir ses enfants.,..,

— Nous n'en sommes pas encore là, monsieur Chartoux.

— Vous y serez dans quatre jours. Si vous saviez comme le temps passe! Âhî...

à luopos, avez-vous trouvé ('elle pièce?.., Texlrait mortuaire de M. votre père?

— Eliluioii pauvre père est mort h la bataille de Brieinie, tout le monde le sait !

— C'est possible , mais enfin , il faut le certiHcat. Avez-vous écrit au ministre de la guerre ?

— Oui , depuis dix jours.

— Vous devriez avoir la réponse. Connaissez-vous quelqu'un aux bureaux de la guerre?

— Non, monsieur.

— Tant pis; il aurait fallu connaître quelqu'un...

— 11 me semble qu'on pourrait bien se marier sans toutes ces formalités ennuyeuses...

— Ah ! voilà encore le jeune homme !

mais comment voulez-vous que nous passions au contrat, s'il nous manque une

pièce? voyons! soyons raisonnables; mellez-vous à la place du notaire; j'en appelle à M. Durand; le notaire ne vous connaît pas....

— Le notaire me connaît; nous sommes amis d'enfance.

— Distinguons; Tami vous connaît, l'officier public ne vous connaît pas: est-ce raisonné?

En causant ainsi, ils avaient gravi le sentier en spirale qui conduit à la Tour- Magne. Ulric n'avait pas écouté les dernières paroles de M. Chartoux; il embrassait déjà, de ses regards d'artiste, le magnifique panorama que le soleil couchant dorait de sa lumière horizontale, il contemplait cette Rome française qui nageait à ses pieds dans les vapeurs transparentes d'une soirée de printemps : la blancheur des édifices modernesse détachait sur de sombres ruines éparses, noircies pai* le

volcan sarrasin ; à la limite opposée de la ville, s'arrondissait ramphithéatre romain, échancré par les dénis du ravageur, et respirant à Taise , au milieu des fabriques bourgeoises qui s'étaient retirées, à l'écart, dans un saint respect. Devant la colonnade du tbéâtre moderne, s'abaissait avec orgueil l'attique de la Maison-Carrée, ce diamant qu'un empereur mit au doigt de la cité gauloise, et qu'il avait fait tailler a l'image des temples d'Auguste à Pola, de la Fortune virile à Rome, de Vénus à Vernègue. A droite, l'horizon était fermé de montagnes bleues, ondulées comme leurs sœurs de Tivoli et d'Albano et fécondes aussi en carrières monumentales et en sources d'eau merveilleuse qui demandent des arcs de triomphe pour aqueducs.

La société s'arrêta au pied de la grande ruine romaine, qui sert aujourd'hui de

piédestal à un télégraphe, etqu'on nomme la Toiir-Magne. M. Chartoux contemplait le télégraphe, et cherchait gravement le mot de rénigme que ses bras convulsifs jetaient aux intelligences de Tair. Les dames tâchaient de découvrir le toit de leur maison. M. Durand causait avec mademoiselle Myrrha, sur la fabrication des étoffes de Nîmes. On chercha Ulric d'Anduze. Il avait disparu :on l'attendit vainement jusqu'«à la nuit.

— 11 doit avoir vu passer son courrier, dit M. Chartoux; il veut nous faire une surprise : nous aurons la pièce du notaire ce soir. Allons chez nous.

Cette explication satisfit tout le monde, on se dirigea vers la ville ; la nuit'tombait.

Quelques heures après, Durand, qui cherchait Ulric, le rencontra devant les Arènes; il se promenait mélancoliquement.

^ Ne nie fais point de question, dit Ulric. Je crois qu'il y a sur le globe de la place pour tous, excepté pour moi et quelques autres. As-tu trouvé la tienne, toi, Durand?

— Mais , oui , je suis casé.

— Oui, tu es casé , comme le pion sur l'échiquier; au moindre mouvement qui se fait derrière toi , tu tombes le front contre le carreau; et personne ne te plaint. On dit: C'est un pion.

— Moi! point du tout; je suis content de mon sort; je prends le monde comme il est. J'ai.une femme que j'aime tranquillement, et deux enfants qui m'amusent; je travaille le jour, et je me promène le soir.

— Diable! te voilà dans une fameuse position !

— Mais, de quoi te plains-tu , toi , Ulric? Il me semble que (a part de destin est as-

sez bonne. Est-ce la faute du monde, si à Ion âge , lu es déjà arrivé au dégoût, sans avoir passé par le plaisir? Tu me rappelles rhistoire du comte Gérard

— Qu'est-ce que ce comte Gérard?

— C'est un chevalier du treizième siècle, qui....

— Oh ! laisse là les antiquités modernes, mon ami. Que penses-tu de M. Chartoux?

— C'est un honnête homme, M. Chartoux.

— Eh! tout le monde est honnête homme ! il est bien question de cela. Saistu qu'il est cruel d'épouser cet honnête homme par-dessus le marché!

— Mais je crois que tu n'as pas besoin de lui.

— Mais lui a besoin de moi; c'est une ombre qui va me suivre partout; et quelle ombre ! Tu ne saurais dire la révolution qui se faiten moi, lorsqu'il arrive avec son

Il 5

habit bleu, son éternel gilet blanc , et surtout avec sa ligure qui est une parodie de la figure de Myrrha. Parole d'honneur, je me sens défaillir devant lui. Que sera-ce quand je serai marié I

— Tu voyageras.

— Il me suivra. Tu as un beau-père, toi , Durand ?

— J'en ai deux: un beau-père et une <. belle-mère.

— J'entends. Et qu'en fais-tu?

— Ils meublent le salon; j'aime la société.

— Âh! tu te résignes à tout, toi; je ne me résigne à rien , moi.

— Le bon sens viendra. ^

— Je suis donc fou ?

— Non ; mais tu tournes au comte Gérard...

— Ah ! voilà le comte Gérard, encore !... Vovons, pour me consoler, parle-moi un

peu de Myrrha. Comment la trouves-tu?

— Ravissante? je l'ai dit cent fois.

— Crois-tu qu'elle m'aime?

— Je le crois; pourquoi ne t'aimeraitelle pas?

— Il faut que je t'avoue que je ne la trouve pas très empressée autour de moi.

— Ah ! c'est naturel; une jeune fille est toujours timide...

— A la veille de se marier?

— Sans doute.

Ce n'est pas ce qu'ils disent partout dans les romans, dans les vaudevilles, dans les opéras... Il y a une idée qui me tue, mon ami; je ne trouverai jamais une femme qui s'élève à l'unisson de mon amour, qui me rende ce que je lui donnerai : je fais un métier de dupe. Il faut donc que je traverse la vie, toujours prêt à me jeter corps et âme dans une passion, et gans en retirer d'autre bonheur que ce

que les convenances, rédiicaiion, les projugés conseilleront de me donner en échange I

— Attends, attends pour te plaindre; c'est le premier pas que tu fais dans le monde, et tu te révoltes déjà contre Vinconnu!

— Oui 5 j*ai vécu jusqu'à lïige de vingtquatre ans dans mes Cévennes ; je me suis livré au monde depuis un an, je crois. Il faut moins de temps pour connaître le monde; je n'y serai pas heureux, c'est sûr. Tous mes jours sont pleins de lacunes ; j'achète pour des heures d'ennui quelques minutes de bonheur, et quand ce bonheur vient, ce bonheur après lequel j'ai tant soupiré, le bonheur d'être assis auprès d'une jeune fille et de lui parler d'elle, jamais rien n'arrive comme je l'avais prévu : je ne dis pas ce que je voulais dire, on ne me répond pas ce que j'attendais. J'ac-

cours avec des trésors d'amour dans le cœur, et je m'aperçois qu'iusensiblemenl mon cœur se resserre , et que je n'ai rien à dépenser de ce monde d'idées que j'apportais à ses genoux. Il se fait autour de moi un bruit de paroles auxquelles je suis étranger; on parle une langue que je ne comprends pas. Elle-même, la pauvre fille, reste emprisonnée dans le cercle des banalités bourgeoises; jamais un élan ne l'emporte vers cette région idéale, où mon esprit rappelle à un chaste rendez-vous. Nous sommes assis, ses mains dans les miennes , mes yeux dans les siens ; il y a tout un monde entre nous deux!

Ulric se tut et prit le bras de son ami. Ils se promenèrent long-temps encore autour de l'amphithéâtre; on n'entendait d'autre hruit que le vent qui tourmentait les couronnes de lichen et de saxifrages suspendues aux issues des vomitoires, et le hen-

nissement des chevaux alignés devant les loges ruinées des édiles et des consuls. Le silence qui règne , la nuit , autour des monuments antiques , est plus bruyant que le fracas de la tempête sur les grèves de la mer, ou le murmure de la foule sur le pavé des grandes villes. Ces portiques béants ont des voix qui racontent les lamentables histoires du passé. La nuit interroge les ruines ; elles répondent à la nuit : elle sont muettes le jour.

— Sonne à la porte du concierge , dit Ulric; fais-toi reconnaître, et entrons à l'amphithécître : nous nous consolerons mieux, assis sur ces ruines, que sur des fauteuils de velours; n'est-ce pas?

Le concierge ouvrit la grille, et ils entrèrent dans les Arènes.

Asseyons-nous là, dit Ulric, devant la loge des courtisannes ; nous occupons un gradin qui fut bien recherché autrefois

par la jeunesse des Gaules : personne ne nous le dispute aujourd'hui. C'était un heureux temps! la vie était large : elle vous emportait avec un enivrement qui ne permettait pas la réflexion. L'homme s'est bien rétréci depuis ; alors, il lui fallait des lambaux de montagnes, pour escabeaux; des voiles de pourpre, pour parasols; un peuple de courtisanes nues , pour écharpes à ses amphithéâtres; les rugissements de tous les monstres de Barca, pour orchestre à ses drames. Oh ! c'était vivre cela! L'ennui et la mélancolie sont deux inventions modernes; c'est au milieu de ces ruines qu'on découvre cette vérité.

Nous sommes devenus si mesquins ! Nous avons de petits théâtres, de petits boudoirs, de petits repas, de petits amours; on écrirait sur l'ongle le programme des plaisirs que nous recevons au berceau.

Dans la société qu'on nous a faite , il n'y a

de place ni pour la vertu ni pour la corruption ; on se débat au milieu d'une civilisation étriquée et fade , avec un code de morale bâtarde qui n'est ni la religion ni l'impiété. Les travailleurs s'applaudissent de tuerie temps; les riches et les oisifs traversent les villes, la bourse à la main, demandent des émotions en échange de leur or, on prend l'or, et on ne leur donne rien. Tout est compassé dans l'existence ; on tire nos sensations au cordeau ; un notaire enregistre nos voluptés et les numérote; un père vous marchande le lit nuptial de sa fille: il cote l'extase, il tarife la passion; un huissier allume les flambeaux d'^hyménée avec du papier timbré ; on a pris au sérieux cette bouffée épileptique qu'on appelle la vie, et on l'a divisée en je ne sais combien de compartiments dans les cartons de l'état-civil. C'est bien mi3érablej tout ce qu oft nou3 afait là.

fi

Llric souriaitavec amertume, en égrenant un bloc de ciment romain.

— Te voilà dans de singulières dispositions pour le mariage, lui dit son ami; tu regardes le monde du haut de quinze siècles: il faudra te faire bien petit pour te mettre à sa hauteur, maintenant. Jeune, riche, bien fait, tu te donnes autant de peine pour être malheureux qu'un autre pour arriver au bonheur. Comment testu avisé de devenir amoureux, pauvre IJlric?

— Que veux-tu? c'est une fatalité! Je me suis trouvé sur le passage d'une jeune fille , et j'ai perdu ma raison. Je suis sage à cette heure; demain je serai insensé. Une passion inexorable m'emporte, et je sais bien ce qui m'attend au bout. Quand tous mes sacrifices seront consommés ; quand elle aura jeté à mon cou, cette femme, ses belles chaînes de cheveux

blonds, je dirai, moi, en croisant mes mains par-dessus ma tête : Comment! ce n'est que cela?

— Peut-être!

— Oui , je le dirai ; je suis dans ce moment dans mon intermittence de raison :

laisse-moi raisonner. C'est mon dernier jour de liberté. J'ai voulu monter bien haut, cette nuit, afin de tomber plus bas et de profiter de Tétourdissement de ma chute pour mettre ma bague au doigt de l'épouse , oh ! si je pouvais revenir en arrière.

— L'honneur! Ulric! l'honneur

— L'honneur! mais est-ce que j'ai compromis cette femme? Elle me tient à distance comme un excommunié j elle m'a donné l'autre soir le bout de son gant à baiser, et a fait sonner bien haut cette faveur. Lorsque je l'entoure, moi, d'une atmosphère d'amour, lorsque la flamme

rougit mon front, et que mes paroles tombent de mes lèvres comme des étincelles, son âme reste calme et sa figure sereine. Je ne connais les femmes que par les livres. Oh I les livres les ont bien calomniées, si elles ressemblent toutes à My rrha ! Je puis l'abandonner demain ; pas un pli de sa robe virginale n'a été froissé !

— Mais tu ne l'abandonneras pas?

— Eh! ne serai-je pas encore à ses genoux demain ! Oui , demain , on danse au château de Remoulens; ce sera un beau bal, une belle nuit! Je viens prendre des forces , ici , dans cet air puissant, où planent peut-être des ombres héroïques;je ne veux pas la secouer sur le seuil de la fête, cette poussière qui s'attache à mes pieds! nous verrons demain... Mon ami! mon ami! regarde, là, de ce côté, à droite, il y a un portique noir qui encadre la constellation d'Orion; descends plus bas; il y a

un pan (le mur écroulé, enveloppé de lierre; lu distingues, par celte brèche, un angle du Palais; et un peu plus loin, une vilre qui brille comme une grande étoile : c'est la chambre de Myrrha, devant l'Esplanade.

— Elle veille, la belle enfant!

— Elle dort ! elle dort arec la tranquillité d'un ange! C'est sa lampe qui veille! Tu verras comme son teint sera rose à son lever. La jalousie seule trouble le sommeil des femmes; l'amour jamais.

— Oh! tu perds la raison, Ulric; la jalousie, c'est l'amour.

-—La jalousie, c'est 1 amour-propre blessé ; l'amour, c'est la passion jamais satisfaite.

— Je ne comprends pas.

— Ma distinction est claire pourtant.

— La nuit tout est obscur pour moi,

— Je te la répéterai à midi.

Durand se leva, et tendit la main à Ulric.

— Tu pars , dit Ulric ; c'est bien, moi je reste.

— A demain au bal. Il faut que je parte pour Arles de bonne heure : à demain.

— A ce soir, plutôt ; nous sommes à demain , déjà.

Ulric se coucha sur le gradin, les yeux tournés dans la direction de la vitre lumineuse j il contempla long-temps encore, du haut de son observatoire, cette étoile qui ne brillait que pour lui.

Le vent pleurait dans les panaches d'herbes qui suivent les broderies des corniches : de nocturnes harmonies couraient le long des corridors circulaires, et se prolongeaient en échos infinis.

Chaque frémissement de Tair donnait une commotion mélodieuse à cet immense clavier de ruines. La pierre , la feuille , !e

grain de sable, Tinsecte, l'oiseau, tout avait une plainte à conter à l'invisible divinité du lieu. Dans les intervalles de silence , on pouvait entendre le sourd travail du temps qui minait les assises de granit, et Patôme de poussière qui tombait sur le brin d'herbe, et prenait sa place dans le trésor que chaque siècle expirant lègue au siècle qui commence.

Uaube jeta sa teinte vaporeuse dans l'édifice , et lui donna un caractère de désolation incomparable. Les hautes murailles opposées à l'horizon du levant conservaient la double obscurité de la nuit et de l'incendie sarrazin ; ailleurs le monument semblait se dépouiller d'un suaire, et préparer au jour le spectacle de ses grandes pierreS) semblables à des tombes bouleversées par un ouragan. Au milieu du cir* que, et levant les yeux au ciel, on peut croire alors qu'on habite le fond du cra.

tère d'un volcan épuisé par les éruptions et qui n'a plus de lave à verser aux campagnes, plus de fumée à jeter à Fair ; mais, au lever du soleil , la ruine se révèle dans son auréole romaine ; l'artiste s'incline de respect devant cet art puissant qui découpa ses voûtes; qui arracha tant de blocs à la montagne, les jeta sur la plaine et les fît remonter aux cieux, comme ces sources d'eau vive qui, tombées du réservoir natal, reprennent agilement leur niveau : à tant de grandeur et de majesté s'allient encore une grâce, une suavité de contours , une ondulation harmonieuse de formes , qui satisfont les yeux , comme les versantiques ravissent les oreilles. Et quel est le prodigieux architecte qui tailla cette œuvre , en passant sur la terre des Gaules? On ne le sait pas. Glorieuse abnégation d'artiste 1 la gloire de l'œuvre n'appartient qu'à Rome. Allez voir la signature de la

Ville (Uerncllc ; elle luit au soleil levant, sous son aigrette de lierre : c'est la louve allaitant les gémeaux !

Ulric jeta un dernier regard autour de lui, et souriant avec rage, il dit tout haut à la ruine : « Allons voir si la pièce des hypothèques est arrivée chez le tabellion! »

A peu de distance du joli village de Remoulens, sur la rive gauche du Gardon, on trouve une de ces charmantes maisons de campagne, que l'orgueil bourgeois des propriétaires a érigées en châteaux; c'est une de ces oasis délicieuses, comme le midi en fait tant éclore, a Fécart, loin des grandes voies poudreuses. Le voya-

geur du nord qui traverse nos contrées méridionales, et observe la nature en chaise de poste, entre deux haies d'oliviers blanchis par la vieillesse et par hi poussière, ne soupçonne pas l'existence de ces fraîches et calmes retraites , où les fontaines chantent, où les peupliers tremblent au vent du solstice, en s'élançant comme des flèches d'église au-dessus du dôme des marronniers. C'est là que la nature ardente conseille les passions extrêmes; c''est là que l'amour et la haine ont l'énergie du tison. Autour de ces résidences, la plaine brûle, l'herbe se fane, le roseau s'effeuille et jaunit dans le marécage, la fleur s''incline vers le ruisseau, les blés ondulent comme des vagues dorées ; mille parfums irritants que la terre exhale sous l'embrasement du soleil courent dans cette atmosphère, où chaque atome est une paillette de feu.Ledémon de midi,

cache dans les bois de pins, secoue parloiU sa torche de résine, et l'homme qui vient demander un asile à ces oasis aux ceintures de flammes, regarde si quelque ravissante image, créée par le désir, ne vient pas s'asseoir, langoureuse, auprès de lui. Le lendemain de sa visite aux arènes, Ulric se dirigeait à cheval vers le château de Remoulens ; quand il passa devant le cadran solaire de l'auberge de Lafoux, Tombre marquait midi. Il traversa le pont suspendu, et ce ne fut pas sans un vif serrement de cœur qu'il entra dans l'allée de mûriers qui conduisait à la propriété de M. Chartoux. Sur la terrasse, les paysans faisaient des préparatifs de fête ; on plaçait des lampions sur les cordons saillants du château ; on sablait le quinconce; on hissait des tentes au sommet des arbres; on disposait avec symétrie, devant la façade, les vases de lauriers-roses et d'orangers»

Uiric avail été apeirii par son iuiuv beaiipère,qiH vint le recevoir clans le vestibule et lui serra la main en disant: — Eh bien ! avons-nous la pièce?

— Nous avons la pièce, répondit Ulric; et il lira de son portefeuille une double feuille de papier timbré qu'il remit à M. Char toux.

Ulnc jeia un coup d'œil rapide dans les salons; il ne vit que deux raquettes et un volant sur le plancher.

M. Chartoux lut la pièce et la serra soigneusement.—C'est trèsbien, maintenant, dit-il, nous sommes en règle; il ne nous manque plus rien... Si, si, il nous manque encore quelque chose !

— Encore une pièce ! s écria Ulric consterné.

— Non , non, il nous manque un invité pour rendre la ^ète complète; il nous manque mon iils Silvestre.

— Eh bien ! nous l'attendrons.

— Oh ! oui, l'attendre ! il est en Afrique, le drôle ! Mauvaise tête qui veut être soldat et qui s'est brouillé la cervelle avec un tas de bulletins de l'Empire que j'avais dans mon grenier. Il est maréchal-des-logis dans les chasseurs; il m'a écrit l'autre jour qu'il voulait tuer chose , comment l'appelez-V6us? le grand-Turc des Arabes.,, et qu'après il viendrait manger le veau gras. 11 n'a que vingt ans, l'enfant ! ça changera...Vous êtes distrait, mon beau-fils... Vous craignez la chaleur; passons au salon... Je veux vous faire rafraîchir; ces dames sont k leur toilette; elles vont descendre ; elles étaient en négligé ; elles ont entendu votre cheval, elles ont disparu. Vous connaissez les femmes.

M. Ghartoux se mit à rire avec ce fracas qui veut faire violence au sérieux des autres. Ulric garda son silence et sa gra-

vite; il entrait dans le salon où tout lui rappelait Marguerite, la broderie négligemment abandonnée au dossier d'un fauteuil, le bouquet de roses effeuillé devant la vitre, la partition de Robert ouverte à Tair de Grâce, un mouchoir de batiste oublié sur le tabouret depiano; Ulric laissait errer et mourir ses regards sur toutes ces choses aimées, pleines 9e ce parfum que laisse l'orange aux feuilles qu'elle toucha. Il respirait avec délices l'air de ce salon , où la douce haleine de Myrrha jouait encore dans les lumineux atomes versés de la persienne; il écoutait un bruit de pas légers au-dessus de sa tête et une voix bien connue qui chantait, en se mêlant au frémissement des aliziers, au murmure agreste de la fontaine, aux harmonies lointaines qui montent des campagnes aux collines, il toutes les heures de Tété,

— Monsieur d'Anduze^ dit Chartoux, je pense que vous devez avoir cîiaud.

— Moi, dit Ulric toujours distrait, moi 1 mais non, pas trop, je ne crains pas la chaleur.

— Eh bien ! je veux vous montrer quelque chose, ici tout près, qui vous fera plaisir. Nous avons du temps a nous avant le bal; mes invitations ne sont que pour sept heures.

Ulric se résigna et suivit M. Chartoux. La conversation dura trois heures, ou pour mieux dire, le monologue du riche propriétaire. Pas un brin d'herbe ne passa incognito sous le pied d'Ulric; M. Chartoux fut impitoyable dans ses démonstrations: après avoir énuméré tout ce qu'il avait fait, il énuméra tout ce qu'il comptait faire dans ses projets d'embellissement ; il fit deux saignées au Gardon; planta un boi3 de chênes p creusa un îfessin, na

liiralisa la cochenille , établit une magnanerie; enfin, gardant son dernier projet pour le coup de surprise, il annonça paternellement à Ulric qu'il allait lui faire bâtir, pour son ménage particulier, un grand corps-de-logis isolé sur les rives du Gardon, et il ajouta gravement : — Je mettrai devant la rivière une longue balustrade de fer à hauteur d'homme, pour empêcher vos enfans de tomber dans l'eau.

En ce moment, Marguerite se leva, comme une étoile, derrière un rideau de peupliers d'Italie. On aurait cru voir une de ces apparitions, telles que le désir extrême semble pouvoir les créer, dans cette nature puissante, où la vie anime tout ce qui nous environne, comme autrefois au milieu des saintes forêts de la Grèce. La jeune fille portait une robe blanche, irritante de simplicité ; l'or rou-

lail en boucles de chevelnic sur son front et ses épaules; elle glissa surTherbe azurée, comme une voile sur le miroir du golfe, et disparut.

Ulric avait vu Marguerite, et il était resté froid, lui qui venait de traverser la campagne en demandant la jeune fille à toutes les voix de Tair : il s'allarma de ce changement subit qui s'opérait en lui ; car, en écoutant M. Chartoux, dans son interminable monologue, il avait entrevu, a travers les arbres d'un parc , sur l'autre rive du Gardon , de flottantes images, d'agiles ombres , couvertes d'un voluptueux mystère , et il avait tressailli , comme si un rayon du soleil lui eût percé le cœur; et maintenant, la femme adorée, Myrrha, sortie comme une hamadryade de l'écorce d'un chêne , le laissait calme et sans désir I «Ohîjeme devine trop, se dit-il en lui-même, et je souffrirai bien après mon mariage de

DO

cette délicatesse exquise de sensations!

Qu'il faut peu de chose pour ternir Témail de cette marguerite blanche, et rendre vulnérable sa couleur ! Le moindre souffle profane détache un rayon de sa corolle. Queluirestera-t-ildoncau dernier quartier de ma lune de miel? Et celles-là qui jouent, rient et chantent de Tautre côté du fleuve ; ces formes élyséennes, oubliées du monde ; ces vaporeuses images , couvertes d'ombre au milieu de tant de soleil; oh ! que j'ai^ne le mystère qui les entoure ! Rien de lourd et de désenchanteur ne gravite sur leur horizon; un baiser du soleil les a fait éclore, dans ce jardin, à cette heure où tout atome du Midi est une lèvre quiféconde les parterres et les change en gynécées! Ohî laissons-les dans leur mystère ; n'approchons pas, de peur qu'il ne s'évanouisse à mes yeux, ce doux mirage de femmes, ce tableau divip qui re-

flète, peut-être, un autre monde, un autre soleil , un autre ciel.

— Vous ne paraissez pas dans votre assiette ordinaire, mon cher beau-fils , dit M. Chartoux, qui s'inquiétait de la rêverie d'Ulric.

— Oui, oui, je suis un peu préoccupé...

— Ah! le mariage n'est pas une petite affaire, j'entends. J'étais comme vous, quand j'allais me marier, absolument comme vous, je crois me voir. Il me survint une faillite de Montpellier qui m'accabla la veille de mon mariage , j'eus un remboursement sur les bras de cent vingtsept mille francs de traites; je n'avais que dix mille francs en caisse. Sentez-vous cette position? Eh bien 1 je m'en tirai avec les honneurs de la guerre. Vous n'êtes pas dans le commerce , vous n'avez pas de ces secousses-là. Vos fonds sont bien placés... Vous m'avez dit.., en rentes sur l'état?

— Oui.

— CeL'^ vous rend le quatre, le quatre et demi?

— Oui.

— C'est peu , mais c'est solide.

— O^ii.

— A moins qu'un bouleversement...

— Oui.

Alors, nous sommes tous ruinés.

— Oui.

— Allons, venez, venez; nous trouverons Marguerite à son piano, elle vous chantera quelque chose.

Ils entrèrent au salon. Madame Chartoux fit une révérence à son futur beaufils, et lui présenta un fauteuil; Marguerite lui donna un sourire gracieux et familier.

— Embrassez-vous donc, enfants, dit le père.

Marguerite et tlric s'embrassèrent res-

pectneusemenl. Ulric laissa tomber ses gants et son chapeau.

— M. Durand n'est pas avec vous? dit Marguerite.

— Il viendra plus tard, mademoiselle, répondit Ulric; il est parti pour Arles, ce matin , il est allé voir sa femme , chez sa belle-mère.

— Ah I M. Durand est marié l

— Oui , mademoiselle , depuis trois ans; il habite Arles, ordinairement, où sa maison est établie; il est venu me voir l\ Nîmes: je ne l'avais pas vu depuis sept ans; nous sommes liés dès notre plus tendre enfance; c'est mon seul ami, c'est mon frère.

— Voyons, mets toi au piano, dit M.Chartoux, et donne nous une bonne idée de toi; nous venons ici pour t'cntendre.

— Ah! mou Dieu! je ne sais rien, rien ;

il fait si chaud!... Je suis là occupée à déchiflrer Robert. Connaissez-vous Robert, Monsieur d'Anduze?

— Non, mademoiselle.

— Nous irons le voir a Paris, n'est-ce pas?

— Ahl il ne s'engage à rien Ulric, dit le père ; très bien. C'est ainsi qu''il faut être. Ne promettezrien aux femmes, et donnezleur tout.

— Voici déjà du monde qui nous arrive, dit Marguerite; j'entends des voitures.

— Vous nous permettrez de recevoir, messieurs? dit la mère, avec une certaine affectation de belles manières.

Ulric s'inclina et sortit.

— GrandDieu! ditmadame Chartoux;il est bien taciturne ce soir, ton prétendu, dit-elle tout bas à sa fille.

~Et quel costume pour le bal! dit

Marguerite : en redingote bleue! et des éperons!

— Il a trente mille francs de rente , dit M. Chartoux.

Deux voitures tournèrent sur la terrasse. Ulric était déjà bien loin.

Le soucieux jeune homme entra dans un massif de chênes et s'assit; son esprit était assailli de pensées décousues, qu'il ne prenait pas la peine de relier en raisonnement ; il n'avait plus la force de suivre logiquement une réflexion, pour arriver a une conséquence; il s'abandonnait à la volonté du moment, sans essayer de la maîtriser, comptant toujours, après tant d'hésitation, s'élever à une de ces violentes révoltes de l'âme, où Ton n'a plus besoin de calculer pour agir, où toute inspiration paraît bonne, parce qu'elle enfante un dénoùmenl.

Il aYaitainsîpasséplusieursheures;îlavaît

dépouillé (le leurs glands tous les rameaux de chênes qui llottaient sous sa main. La jiuit tombait avec sa langueur amoureuse ; les colines versaient leurs parfums du soir; les cloches sonnaient au village ; les derniers rayons du crépuscule d'été doraient encore quelques flocons d'azur au couchant, et nuançaient par intervalles, le sable d'argent que le Gardon roule et dé-r pose sur ses deux rives, avec un léger bruit de satin. L'orchestre conviait les jeunes femmes et les jeunes hommes aux délices du bal. Ulric jeta une poignée de glands au fleuve, et dit, comme le cheval de Job : Allons !

Durand fut la première personne qu'il rencontra dans l'avenue. Durand était superbe, comme un élégant du balcon de rOpéra. — Très-bien! s'écria-t-il , j'ai vu le moment où le bal commençait sans toi; je te Ci oyais encore dans les Arènes, de-

vant la loge des courtisanes* Ah! mon Dieu! comme te voilà costumé pour un bal que tu dois ouvrir!

— Un bal de campagne ! dit Ulric avec humeur.

— Un bal de campagne ! mon ami , regarde ce monde , de loin : c'est comme à la préfecture, le mardis-gras. Vois cette file de voiture; nous avons toutes les autorités du département. J'ai amené ma femme, ma sauvage arlésienne; elle es coiffée àl'Osiris, comme la fille de Pharaon .-prépare lui un nom égyptien, toi quiconnaislecalendrierde l'Orient. Non; mais parole d'honneur, tu ne peux décemment paraître en redingote et en cravaté blanche à ce bal. Ecoute, écoute, voilà les premières mesures : c'est le quadrille danois; on te cherche partout. Tiens, vois - tu le préfet qui passe avec ses décorations, et le général en costume

If. 7

de général , ot loiU Fuiiivcrs nîmois !

— Enfin, que veux-tu que je fasse? il y a trois lieues d'ici à Nîmes.

— Impossible 1 ... ah ! il semble que nous jouons la comédie... Attends... il faut que je me dévoue; tout pour Famitié; voilà mon gilet et mon habit; donne-moi ta redingote; voila ma montre, pourquoi ne portes-tu pas de montre ?

— Une montre ne sert qu'à savoirl'heure qu'il n'est pas.

— C'est égal, on la porte pour la chaîne... Voilà mon diamant et mes gants jaunes.

Ote tes éperons, et laboure les hautes herbes avec tes bottes; bien^ elles luisent comme le vernis; les bottes sont reçues au bal depuis la révolution de juillet : nous avons conquis les bottes. Te voilà beau comme un héros de Balzac.

— Et toi, toi, Durand?

Moi, Je me sacrifie ; je vais prendra

ton cheval et repartir ; tu ramèneras ma femme ilans mon tilbury; et ne l'oublie pas au moins I

— Mais je ne la connais pas, ta femme.

— ■ Coiffée à l'égyptienne avec des bandelettes; les Arlésiennes descendent d'Osiris, d'Isis, d'Anubis, à ce qu'elles disent; je l'ai présentée à M. Chartoux.... Une grande brune.... robe de popeline feuille morte; extravagante, la robe.... Un collier de perles, un bras de la Vénus d'Arles, un pied d'enfant... Cours; adieu: on t'appelle.

— Mais comment?

— Va, te dis-je! à demain; je me dévoue; c'est plus beau qu'Harmodius et Arist'ogiton : l'honneur du bal est sauvé.

Et Durand poussa vivement son ami dans la direction de la terrasse. L'orchestre jouait : les danseurs cherchaient leurs vis-à-vis.

Ulric, paie des plumes de Diiraud , fit une grande sensation en paraissant dans le cercle. — Ah! vous voilà! lui cria M. Chartoux ; vous avez été vous habiller a Nîmes? Marguerite se désole; où est Marguerite? Au diable le bal! j'ai commandé des glaces à Nîmes, elles sont arrivées brûlantes. Eh bien ! il faut commencer le bal. Commençons le bal; voyons, amusons-nous.

Une double haie de jeunes gens entourait les dames j Ulric découvrit Marguerite au milieu du cercle; elle rayonnait de joie et suspendait ses lèvres au flot d'adulations qui roulait autour d'elle. Un appel décisif de l'orchestre arrêta les galants propos; Marguerite se leva, regarda de tous côtés et apercevant Ulric, appuyé mélancoliquement contre le tronc d'un arbre, elle fut droit à lui, en disant avec gaîté : — Venez donc, monsieur, je vous ai

releuu pour la première. Ulric no répondit rien; il prit la main qu'on lui tendait et se mit au quadrille. Elle dansait à ravir les anges, la belle enfanti Elle ne touchait la lerre que pour ne pas humilier ses voisines; une grâce céleste accompagnait toutes les ondulations de sa robe; une joie d'enfant rayonnait sur sa figure et s'élevait à l'extase ; il semblait que l'orchestre ne jouait que pour elle et qu'un nuage d'harmonie la balançait mollement dans l'air; il semblait que le vent du soir ne soufflait du fleuve que pour rafraîchir son teint, enflammé de la fièvre du bal; le sable uni s'amollissait sous ses pieds divins; la feuille de Talizier se relevait joyeuse au contact de sa chevelure; le jeune danseur qui l'effleurait, en passant, ne voyait plus qu'elle; la danseuse qui la regardait une fois, ne la regardait plus. Le bai éclatait dans toute sa frénésie mé-

ridionale; les Heurs de juin croisaient leurs parfums avec les émanations irritantes des collines, ces vases de thym que le soleil échaulTe pour embaumer les étoiles. Toutes les harmonies des nuits d'été accompagnaient les harmonies des quadrilles : quand l'orchestre s'interrompait brusquement, on entendait les chants qui montaient du sillon et des marécages, les bruits des fontaines, le roulement lascif du fleuve, la plainte de la brise dans les arbres; alors tout ce monde heureux de femmes et de jeunes gens, délivrés des prisons de l'hiver, se précipitait encore dans son ivresse, a l'air libre et frais de la nuit; la salle de bal avait l'horizon pour muraille, les arbres pour tenture, le gazon pour siège, les étoiles pour lustres. Le bonheur semblait être invité à une fête après un long exil.

Ulric était épouvanté de 3e sentir heu-

reux; les hésitations de la journée avaient fait place k cFautres sentiments. Jamais il n'avait vu Marguerite dans cet éclat de séduction irrésistible, — Oh! que je Tavals mal jugée, dit-il; non, elle n'appartient pas à ce monde, cette femme! elle vient du ciel, comme la poésie dont elle est faite. Oh ! quel trésor d'amour ce cœur doit receler et garder en réserve pour un amant!

A minuit, après une contredanse , Ulric offritson bras à Marguerite, etFentraîna avec une hardiesse que l'irritation du bal lui donnait, vers une allée voisine , faiblement éclairée par quelques lampions expirants, îl ne lui avait pas adressé la parole depuis le commencement du bal; il la regardait, et elle dansait toujours.

— Mademoiselle, dit-il, etlaparole tremblait sur sa lèvre convulsive, mademoisellcp restez un instant avec moi, afin que ,

seul, je puisse vous voir dans voire grâce de femme ; oui, j'avais besoin de vous voir ainsi, de près, immobile devant moi; ainsi recueillie pour m'entendre. Les autres vous ont assez vue ; ils ont brûlé votre robe avec la flamme de leurs regards. Oh ! si vous n'étiez pas un ange, j'aurais bien souffert!... N'êtes-vous pas fatiguée du bal?

— Dubaï! moi! eh! je danserais toute la nuit, et demain encore ! Oh ! j'adore le bal! ces contredanses de M. Musard sont ravissantes; aimez-vous les contredanses de M. Musard?... Vous ne les aimez pas?... J'en ai reçu un ballot.

— Oui, j'aime tout ce que vous aimez.

Dites, n'aimez-vous pas ces belles nuits, à la campagne? Ne trouvez-vous pas que Famour est partout, que la lèvre brûle en prononçant ce nom?

— Nous parlerons de cela quand nous

serons mariés, monsieur. A propos, papa se plaint de vous; il dit que vous le traitez déjà comme un beau-père , que vous ne récoutez pas quand il parle, ou que vous l'interrompez.

— Ah! votre père dit cela...

— Oui, mais n'y faites pas attention : entre beau-père etbeau-fils, c'est la mode de se disputer; vous en verrez bien d'autres. Nous ne quitterons pas la maison, n'est-ce pas? C'est convenu. Papa est vif, mais bon ; vous vous disputerez deux ou trois fois par jour : eh bien! vous vous raccommoderez. Moi, je ne puis pas quitter la maison, vous concevez; une fille unique !Savez-vous jouer au billard?., papa raffole de ce jeu; vous jouerez; nous ferons de la musique; maman vous plaira, celle-là ne dit jamais rien, et...

— Ecoutez, Myrrha...

lOG

— Mais pourquoi donc m'appelez-vous Myrrha?

— Écoutez, Marguerite ; l'heure s'écoule, et nous perdons les plus beaux instants de notre vie, des instants que nous regretterons un jour. N'avez-vousjamais désiré ces causeries délicieuses de la nuit, ces douces promenades d'amants , aux étoiles, quand tout se fait bonheur autour de soi?

— Vous avez des questions un peu indiscrètes, monsieur mon prétendu.

— Moi, j'ai rêvé mille fois ces entretiens intimes, où le cœur de l'amant parle au cœur de son amante; où la parole même est inutile, parce que l'amour est intelligent, l'amour, cette première langue des êtres! Oui, retenons-les bien, de toute la puissance de nos lèvres, ces instants qui s'en vont; cueillons la minute qui vole, comme la fleur qui va se faner. Si vous saviez que de regrets nous préparons à

notre avenir, par le dédain du présent; le présent, cet or fluide que la jeunesse nous verse a pleines coupes, et que nous laissons fuir sous nos pieds ! Dites-moi, avczvous vu jamais une nuit plus sereine^ plus amoureuse, plus embaumée? Avez-vous jamais compté plus d'étoiles au ciel? c'est votre lumineuse couronne d'épouse. La nature aussi vous donne une fête; elle vous offre une corbeille de noces, elle vous enveloppe decetairodorant comme d'une robe : cet amour immense qu'on respire partout; cette volupté langoureuse, qui circule avec la brise , tout est une émanation de vos lèvres ; vous êtes la reine de la plus belle des nuits !

— Oh! nous aurons bien le temps de nous dire des tendresses; moi, je ne crois pas que nous perdions les heures, comme vous dites; je m'amuse beaucoup ; je danse; j'aime le bal à la folie; :>urlout l'hiver^

dans un salon, h cause des loilclles; il l'ait si chaud 1 été! Vous croyez donc que je suis insensible? Tenez, voilà que la mesure annonce une ^valse; eh bien île cœur me bat; mais il bat!

— Eh î songez-vous aussi à... notre mariage?

— Si j y songe! je n'en dors pas, monsieur. Hier, j'ai fait une scène affreuse au facteur des messageries de Lyon qui m'apporte des cartons dans un état incroyable. Savez-vous ce que contenaient ces cartons? une robe de Pékin, rayée, avec sa jupe de mousseline claire, et un chapeau de velours moiré, avec une fleur ponceau. Tout abîmé! Vous croyez donc qu'il n'y a que vous qui pensiez au mariage? Hier encore, j'ai commandé une robe de chambre en foulard, gros grain écossais, à manches pagodes, doublées de marceline bleue....

Comment trouvez-vous ce goût?*.. Atten-

(3ez : nu bonnet de liille blonde, avec une garniture autour delà tête, et un nœud en chou, en tulle pareil; deux rangs de bavolet et trois nœuds blancs. Ca sera-t-il gentil ?

Ulric, la tête inclinée sur Tépaule, les bras languissamment croisés sur la poitrine, écoutait Marguerite ; et la figure du jeune homme avait un sourire d'une expression étrange.

— Marguerite, dil-iî avec mélancolie, vous étiez bien belle, l'autre soir, en négligé, à la ville, quand vous chantiez ces beaux vers de Lamartine :

Un soir, t'en souviens-tu ? nous voguions en silence !

— .De quoi donc allez-vous me parler, quand nous parlons affaire...

— Oui, c'est un souvenir qui me revient; excusez-moi.

Ktoniitc , ni'anf. , passé , sombiTs abîmes , Qnc faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez , nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez !

— Eh bien, où voulez-vous en venir?

Qu'est-ce que cela signifie?

— Rien,

— Pourquoi avez-vous retiré voire main de la mienne?

— Pour croiser les bras.

— Comme il est sec !

— Ah!

Demain, vous me verrez, en robe de batiste blanche, à manches courtes, avec un petit bracelet en émeraude, et des mitaines de filet; j'aurai les cheveux nattés, avec deux médaillons de cristal, ici. Ah! voilà la walse; walsez-vous?

Une grosse voix se fit entendre aux premiers arbres de Tallée.

— C'est papal dit Marguerite. Ulric ne

bougea pas; il regardait fixement la terre.

-— - Mon cher beau-fils, s'écria M. Chartou:?^ où donc avez-vous la tête? Qu'est devenu M. Durand?

Ulric tressaillit à ce nom.

— Madame Durand a perdu son mari depuis trois heures; elle vous fait chercher partout pour vous en demander des nouvelles, cette pauvre dame ! C'est qu'elle a failli se trouver mal.

— Ah! mon Dieu! dit Ulric, portant la main à son front ; où puis-je trouver madame Durand?

— Cela vous inquiète bien? Monsieur, dit Marguerite... Vous me quittez brusquement comme cela?

— Ne le retiens pas, dit M. Chartoux; il va consoler cette pauvre femme. Je crois que M. Durand s'est noyé dans le Gardon.

Ulric, sur le seuil de la maison, tourna ses yeux vers la danse ; la walse bouillon-

nait déjà; Marguerite walsait, emportant avec elle, dans Tair, un gigantesque conseiller municipal.

Il trouva madame Durand, seule daSs le cabinet de M.Chartoux, écrivant une lettre à Nîmes. Ulric s'excusa fort poliment auprès d'elle, et lui emprunta sa plume pour écrire un billet. — Maintenant, dit-il à madame Durand, nous pouvons partir; je suis à vos ordres.

Et il regardait madame Durand , qui , la lete haute et immobile, les bras nus et allongés sur la table, ressemblait à une divinité des mystères d'Isis.

— Cette femme ne rappelle rien de connu, dit Ulric en lui-même. Quels beaux yeux noirs! quelle divine tête ! quels bras 1

— Vous vous mariez donc, monsieur?

dit madame Durand.

— On le dit, répondit Ulric.

— Le mariage est un tombeau , dit la belle Arlésieime.

Ulric s'effraya comme s'il eût entendu quelque oracle sortir de la lèvre d'un sphinx, devant la pyramide de Chéops.

Il monta en tilbury avec l'égyptienne d'Arles, et appelant un domestique, il lui dit : — Portez ce billet à M. Chartoux.

La valse finissait, et M. Chartoux donnait le bras à sa fille, haletante de fatigue, pour la conduire au salon , lorsque le domestique lui remit le billet d'Ulric.

M. Chartoux rompit le cachet, regarda la signature, et dit : — C'est de mon beaufils!

Sa femme et sa fille se groupèrent à ses côtés pour entendre la lecture du billet. — Je l'ai toujours dit, s'écria M Chartoux, écumant de colère, c'est un foui

— Lisez, lisez! dirent les femmes.

— Voici sa lettre, dit M. Chartoux :

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