II. a
« Monsieur,
<î Je vous ai demandé votre cliarmantc « fille en mariage, il y a quinze jours. « Après demain, les bans devaient êlre pu- « bliés; il est donc urgent de prendre une € détermination, voici la mienne rjen'aue rai pas le bonheur d'épouser votre fille ; « je me déchire le cœur, mais il le faut ; il « vaut mieux rompre avant qu'après*.
« Ulric d'Anduze. p
Marguerite s'évanouit, selon l'usage, et sa mère crut devoir Timiter.
Le lendemain, à neuf heures du matin, Ulric fut réveillé dans sa chambre de Nimes, par une série de coups lestement donnés à la porte. Le domestique ouvrit et Durand entra.
— Je te remercie de ta complaisance, dit-il en présentant la main à Ulric ; tu m'as ramené ma femme saine et sauve. Elle
m'a cohté voire voyage; vous n'avez donc versé que deux fois : c'est peu , car il paraît que ta main sur les chevaux laissait flotter les rênes, et que le mariage te préoccupait comme un malheur. Moi, j'ai regretté de t'avoir quitté; car, après tout, je pouvais me promener dans les bois, bien que cela m'ennuie à la mort. Rien ne m'ennuie comme la campagne , excepté un bal pourtant. J'ai perdu ma soirée, quand je n'ai pas fait vingt tours sur l'esplanade et trois parties d'échecs. Eh bien î où en sommes-nous? Tu es pâle comme un jeune marié : as-tu bien dansé avec la Myrfha des Babyloniens?
Ulric s'habillait lentement; il prit sur la cheminée un papier chiffonné, et dit d'une voix sourde à Durand : — Tiens, voilà la copie du billet que j'ai fait remettre à M. Chartoux, cette nuit; lis.
-^Admirable! mon ami , s''écria Ulric;
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prodigieux!.. On regrette cent fois de s'être lié, on ne regrette jamais d'avoir rompu. Vraiment,je te voyais perdu, noyé dans le Gardon ; d'autant plus que M. Isambert a laissé tomber à plat le divorce, à la chambre. Oh î je veux t'embrasser.
— Ah! mon ami, si tu savais ce que cehi me coûte!
— Dieu a inventé les lendemains pour nous guérir. Attends vingt -quatre heures.
— Non, non, je suis blessé au vif; plainsmoi*
— Allons faire un tour de promenade aux Arènes.
— Impossible î vois comme je suis abattu; moi qui aurais déraciné un chêne, hier!
— Nous irons déjeûner chez Durand; nous sortirons forts comme le pont du Gard, et gais comme des vaudevilles....
Voyez donc comme ce jeune homme est faible! le plus robuste lutteur des Cévennes!... Je ne sais pas pourquoi le comte Gérard me revient encore à l'esprit; veuxtu que je te conte l'histoire de ce comte, calembourg à part?
— Une autre fois, je n'ai pas l'oreille au récit aujourd'hui... Malédiction sur ce monde !
— Ah! nous voici retombés dans le drame! laissons passer la tirade.
— Pauvre enfant! pauvre Marguerite !.,.
Elle a fait son métier de femme !
— Réaction! tu l'épouseras demain.
— Non, non...
— Après-demain.
— Non, te dis-je, cent mille fois non !... J'ai failli me condamner de gaîté de cœur au supplice de Mézence!..
— Ceci sort de mon érudition.
— Quelle vie! traîner avec soi i^on
corps... et désirer laine!... J'ai bien fait; je suis content.
— Ail! bravo! il ne te manquait plus que tonapprobation. Allonsdéjeûnerchez Durand.
— Mais, dis moi, où se rérogier maintenant, lorsque la société vous chasse?
— La société ne te chasse pas, mon ami ; M. Chartoux n'est pas la société.
— Hier encore, lu me disais que l'honneur s'opposait à une rupture ; tu t'en souviens?
— Je voulais te sonder; tu m'as fort bien répondu. Jamais je ne t'aurais donné un conseil dans une démarche de cette nature; en l'ait de mariage, il faut laisser le libre arbitre à son ami j aujourd'hui tu brises tout, je t'applaudis, je t'embrasse, je crie bravo !
— Heureux temps où l'homme avait des refuges !
—Viens chez niui.
— Des refuges dans quelque monastère, au milieu des bois, bien loin des villes, un monastère isolé, comme un navire en pleine mer. Rome n'a plus deThébaïde, et la France n'a plus de couvents!
— Pour le coup, voici le comte Gérard plus de circonstance que jamais! As-tu l'oreille au récit?
— Parle, si cela t'amuse.
— Je serai court, quoique l'histoire originale ait quatre volumes. Le comte Gérard était de Nevers, je crois, ou de Tournus, ou de quelque autre pays du Nord. A vingt-cinq ans il ne savait que faire, parce qu'il avait tout fait et tout mal fait. Il fréquentait un seigneur, son voisin ; il le défia en champ-clos; le seigneur lui fit répondre qu'il n'avait aucune raison de se battre avec un bon voisin, et qu'il ne se battrait pas. Gérard lui enleva sa femme.
II y eut alors une sorte de l'aisou. On se battit, et Gérard tua le mari, selon le jugement de Dieu, qui jugea bien mal cette fois. Ce divertissement ne procura au comte Gérard qu'une quinzaine de jours d'émotions. Après, il retomba dans la monotonie de la probité. Il chercha, dans le voisinage, d'autres seigneurs à tuer; mais c'étaient tous des vieillards veufs et goutteux. Le corn te Gérard ne savait où donner delà tête... Cela t'amuse, Ulric?
— Jusqu'à présent, pas trop.
— Tu vas voir... D'ailleurs, soyons justes, que pouvait faire un gentilhomme riche en ce temps-là? Le comte Gérard courut la province, cherchant des tournois :dans[cespasse-temps chevaleresques, il tua trois chevaliers et en blessa beaucoup. L'ennui le prit encore; cette fois on prêchait une croisade; il partit pour la Palestine. Conrad était fort peu dévot,
mais il obéissait à la mode : il vit Jérusalem de près ; il rompit des lances avec les farouches musulmans; il enleva des Clorindes et des Herminies ; il tua deux princes sarrazins; puis étant attaqué de la peste, il tua la peste. La croisade finie, il rentra dans ses foyers, et retomba dans un vide affreux. Tous ses voisins étant morts en Palestine , de la peste , et ses vassaux, de la faim, il habitait un désert; il était locataire du néant. L'infortuné Gérard se vit contraint de retourner en Palestine, mais le dégoût arriva bientôt cette fois; les croisades même lui manquant sous les pieds, il se mit à réfléchir pour la première fois de sa vie. A Tâge de trentequatre ans, il avait tout usé, jusqu'à ses cuirasses; tout à coup, le comte blasé se relève avec une idée. Jérusalem Tinspira: il ramassa son argent et se bâtit un monastère dans le département de TAin; il se fit
prieur, comme de raison, et envoya des circulaires à quelques vieux chevaliers, ses amis, aussi ennuyés que lui, pour les engager à se faire moines. La moitié de ces chevaliers persista dans la chevalerie, Fautre répondit à Tappel. On inaugura pompeusement le ministère; Gérard prit ses grades en théologie et devint abbé, tout le monde se cloîtra et fit pénitence. Le comte vécut, avec un plaisir infini, jusqu'à 1 âge de quatre-vingt-quinze ans; et il a été béatifié par le pape Paul IIL La légende le met au rang des saints; c'est fort agréable, ma foi ! Voilà Thistoire du comte Gérard.
— Oui! tu en parles légèrement de ces choses; cependant elles sont toujours sérieuses, au fond, malgré ce vernis frivole. Oh ! le siècle n'est plus à ces héroïques sacrifices. Je vois Rome, et je ne vois pas le désert.
— Veux-tu habiter un désert? un véritable désert?
—Oui!
— Vas à Paris. Tu ne connais pas cette ville; ah! c'est la ïhébaïde du dix-neuvième siècle! il y a tant de monde qu'il n'y a personne. Que connais-tu à Paris? Pas un être vivant; eh bien! marche dans la foule : ce sera toujours, pour toi, comme si tu voyais des arbres qui se promènent; on ne salue pas les arbres: tu n'auras pas un bonjour ^monsieur, à dépenser. Prends un désert, le plus désert possible, tu seras toujours dérangé par quelque bête féroce ou par quelque caravane, qui te forcera de chanter avec elle : Dieu est grand et Mahomet est son prophète; tu tomberas dans quelque hutte d'Arabe qui t'offrira du lait de chamelle, et te fera un conte des Milleet-une-Nuits, à dormir debout. Promènetoi sur le boulevard de Gand à Paris^ per-
sonne ne te fera rien chanter; surtout, on ne te donnera rien. Tu peux vivre ainsi, comme le comte Gérard, jusqu*à cent ans; le pape ne te canonisera pas, mais, en ^856, on ne peut pas tout avoir.
— Voilà, je crois, ce que tu as dit de plus raisonnable depuis ce matin.
— 11 faut se lancer dans les folies, pour trouver la raison.
— Oui, je crois avoir lu quelque part que la foule était un désert.
— Cest possible; mais j'ai perfectionné ridée.
— Ohl puisque je ne puis vivre... J'ai la ressource des Cévennes, aussi...
— Des Cévennes! y songes-tu? c'est ton pays; on te forcera d'être adjoint, juré, conseiller municipal, sous-lieutenant de la garde nationale, président de la caisse d'épargnes, et philantrope! A Paris, tu ne
seras rieiulu tout, excepté misamlirope.Tu feras de longs monologues contre la société ; pourvu que tu ne les imprime pas, cette horrible société te donnera, pour ton argent, des filets de chevreuil chez Tortoni, du vin de Johanisberg, dans des coupes vertes, aux Frères-Provençaux; de la musique de Meyer-Beer, de Rossini, d'Auber, d'Adam, à trois théâtres; des drames d'Hugo, de Dumas, et des comédies de Scribe partout. Cela manquait au comte Gérard!
Dans le jour, il se fera autour de toi un tel fracas de roues, de chevaux, d'enseignes, de tonnerres d'omnibus, d'orgues barbares, de chiens obscènes, de vendeurs enroués, que tu ne trouveras pas une place dans l'air pour y loger une pensée de désespoir. Paris est la seule chartreuse que la révolution n'ait pas détruite ; vas t'y cloî- Irer, mon ami, •—Nous réfléchirons à cela..,, taîs-toî;
j'entenclsmondomestiqiie dans l'escalier..^ voici quelque visite, c'est sûr...
Durand ouvrit la croisée , et la referma avec précaution.
— Mon ami, dit-il à voix basse, il y a làbas une voiture que je crois reconnaître., c'est...
— M. Cbartoux...
— Bon courage contre Tassant; ne mollis pas. Veux-tu que je sorte?
—-Non, demeure.... j'ai besoin de toi.... Entre dans ce cabinet...
— Sois ferme.... songe au comte Gérard.
Durand s'enferma dans le cabinet. Le domestique annonça M. Cbartoux.
lllric, debout, et dans une agitation orageuse, salua froidement le terrible visiteur, et lui présenta un fauteuil.
M. Cbartoux fit un geste de refus.
^Monsieur, dit-il en s'efforçant de ras*
surersa voix, monsieur, ce billet esl-il de votre main?
Ulric répondit par un signe de tête affirmatif. M. Chartoux ne put continuer qu'après un long repos;
— Vous avez quelque motif grave pour rompre ainsi une affaire conclue?
— Un motif très grave.
— Pouvez-vous me le communiquer?
— C'est impossible, monsieur.
— Cela touche aux mœurs?
— Oh! non, monsieur.
— A la probité?
— Encore moins.
— Avez -vous découvert chez ma fille quelque inclination secrète, qu'elle aurait eue à l'insu de son père?
— Votre fille, monsieur, est la plus honnête et la plus pure des femmes.
— Auriez-vous entendu des propos tendant à vous laisser supposer que ma for-
iion, non, isr^iisieiir...
— C'est qii il y a des envieux dans les villes... et lorsqu'on a gagné, à la sueur de son front, une fortune honorable, on est exposé à la médisance, à la calomnie, à une....
— Croyez -bien, monsieur, que je n'ai pas cédé a de pareilles idées; j'ai moimême, plus de fortune qu'il m'en faut pour vivre avec une famille et tenir un rang.
— Ne trouvez-vous pas ma fille d'assez bonne éducation? elle a été élevée chez les dames Lefèvre de Paris, à Montpellier, oiir^elle a remporté trois prix, le prix de sagesse, le prix...
— Votre fille est charmante, et son éducation exquise; elle doit faire le bonheur d'un époux.
— El) bien! pourquoi ne répoiisez-vous pas?
— Parce que je crains de ne pas la rendre heureuse, comme elle mérite de Tètre. Ce n'est pas devant votre fille que je recule, c'est devant le mariage.
— Vous aurais-je blessé, moi, par quelques propos? moi souvent à la campagne, j'aime à folâtrer, et il serait possible qu'une plai3anterie...
— Je vous assure que vos plaisanteries ont toujours été décentes avec moi.
— Alors je m'y perds.
M. Chartoux regardait le plancher, en tourmentant le nœud de sa canne. Ulric appuyait son front sur ses mains.
— Il faut donc, dit M. Chartoux après une longue pause, il faut donc que je rentre à la campagne, sans avoir une bonne rai^n à donner à ma femme?
Ulric ne répondit pas
' — Je ne puis donc rien vous arracher de satisfaisant, monsieur?
Même silence.
— îl faut donc que je devienne la risée d'une ville, ou que je m'expatrie?
— Nous nous expatrierons tous, monsieur.
— Expatriez-vous tant que vous voudrez, vous, monsieur, s'écria M. Chartoux en frappant le carreau, mais moi je veux rester.
~ Eh bien! restez!
— Voila qui est bien dur, monsieur, et bien insolent!
Il leva la canne sur la tête d'Ulric.
— N'oubliez pas que je suis chez moi, dit Ulric avec dignité.
— Les voilà, les voilà, les jeunes gens d'aujourd'hui, avec leurs idées de philosophes! Des fous qui jouent avec ce qu'il y
a depuis sncL-^', avec riiOiiiioîU' ucs feiunics,avçc le repos d(?s faraillcs!
— Monsieur, dit Ulrlc, un instant, un seul instant vous m'avez ébranlé : vous venez de me rendre moncourage; je vous prie de ne rien ajouter de plus.
— C'est bon !
Et M. Chartoux sortit brusquement, pâle de colère, et agitant sa canne en si' gne de menace. On entendit bientôt le bruit de la voiture sur le pavé.
— 11 est à plaindre , dit Durand , ouvrant la porte du cabinet.
— Moi , plus a plaindre que lui, répondit Ulric les larmes aux yeux.
— Mon Dieu! n'allons pas nous plonger dans la tristesse! Il faut prendre un parti. Avant tout, quittons cette chambre, cet appartement, cette maison. 11 y a un écho de M. Chartoux qui restera incrusté à ce plafond. Viens chez moi... Eh bien! tu me
regardes avec des yeux efl'arés... Tu trouves mon offre extraordinaire?.... Ce n*est pas à mon comptoir que je t'invite, c'est à mon jardin extra-mur os.... Il y a une bibliothèque choisie, une serre, un bassin, \\\\ billard, des arbres, ma femme et mes petits enfants.
— Il y a une chose de trop.
— Les petits enfants, j'ai deviné; sois tranquille, ils ne t'inquiéteront pas; je les exilerai. D'ailleurs, ils sont si jeunes! Allons, décide-toi; viens-tu? Le spectre de M. Char toux va te poursuivre ici.
— Je te suis.
— Embrasse-moi, et partons. Le domestique peut rester.
Les deux amis descendirent. Ils traversèrent la ville, et se dirigèrent vers le jardin hospitalier.
C'était une retraite délicieuse et voisine de la Fontaine: tout y respirait une quié-
tudc opulente. La maison «se voilait de trois rideaux de tilleuls, et les rameaux avancés flottaient siy les jalousies. Ulric ne put s'empêcher de dire : « Oh ! qu'on est bien ici. »
— Ma femme arrivera bientôt, dit Durand, et nous déjeûnerons là, devant la volière ; le couvert est mis. Tu peux rester ici deux ou trois jours pour ta guérison, et quand tu seras convalescent, tu iras à Paris.
— C'est entendu; oui, je partirai après demain. c. On peut arrêter les chevaux de poste. Prépare-moi une lettre de crédit de dix mille francs.
— C'est bien peu. En arrivant, ce serait sage de se lancer dans toutes sortes de débordements pour t'étourdir; il te faut un crédit de vingt mille francs au moins.
D'ailleurs, tu Jic peux te dispenser de jouer.
— Je n'ai jamais joué.
— Tu commenceras, le jeu tue Vamour.
Va, crois-moi, je ne te donnerai jamais que de bons conseils. Voici ma femme qui arrive; devant elle soyons graves, et respectons le mariage.
Ulric couriU dans l'allée pour ofiVir sa main à aiadame Durand, qui descendait de voiture. Ulric était ému; il voulut s'excuser sur le farouche silence qu'il avait gardé dans le tilbury la nuit préci^dente, mais la phrase n'arriva pas heureusement.
— îl faisait bien beau cette nuit, répondit madame Durand. Et elle fut déposer son mantelet dans le salon.
' — Comme elle est belle ma femitle! dit Durand à Ulric; n'est-ce pas? On dirait que je l'ai trouvée dans les fouilles du Proscenium ; eh bien ! j'y suis habitué. Chutî mettons-nous h table.
La belle Arlésieniie avait jeté sur ses magnifiques cheveux noirs une résille de soie rouge qui coulait en deux bandelettes sur ses épaules de statue : un arbre de Judée s'inclinait en face d'elle, et nuançait de reflets rouges et mobiles les bras nus, la figure, et le sein de l'admirable femme. Ulric tremblait comme l'arbre. Il se rappela l'émotion de cet artiste qui découvrit la Vénus de Médicis dans la fouille de la villa d'Adrien, et il se dit à luimême :
— C'est tout simplement une émotion d'artiste que j'éprouve à cette heure.
Hélas ! sa statue était vivante.
Au dessert, Durand se leva en disant :
— J'ai donné le matin à l'amitié, maintenant je vais aux affaires. Ulric, je te laisse avec madame ; nous nous reverrons au dîner. Ulric, viens m'accouipagner jus-
qu'au portail... Eh bien! franchement, comment trouves-tu ma femme!
— Mais, je te félicite...
— As'tu vu comme je suis digne et réservé devant elle.
— Oui.
— Tu me crois indifférent, n'est-ce pas?.. Avoue que je parais un véritable mari de comédie... Ne te fie pas aux apparences; je l'aime à l'adoration. Adieu.
Ulric resta encadré dans le portail : il garda long-temps la même place, et lorsqu'il revint sur la terrasse, il trouva l'Arlésienne assise et brodant, sous les arbres. Elle ne regarda point de son côté; elle ne manifesta aucun désir de conversation :
aussi, le timide jeune homme se tint k distance, et se contenta de contempler, toujours en artiste, la plus belle des filles qui aient baigné leurs pieds dans le Ilhûne, devant lu ville aînée de Coastuulin.
Le soir, après le dîner, Ulric resta seul encore dans le salon, avec TArlésienne.
Ils échangèrent, de temps en temps, quelques phrases décousues; la femme ne répondait jamais qu'en deux ou trois mots, et ses réponses avaient toujours lair d Savoir un sens profond, qui imposait à Ulric une longue méditation. A minuit, Ulric sentit au cœur une impression toute nouvelle, en voyant FArlésienne, en robe blanche et la lampe à la main, traverser le corridor et fermer la porte d'une chambre : il ouvrit une croisée, pour respirer la fraîcheur et la vie qui tombent des étoiles, et pour demander au ciel le mot d'une énigme effrayante. Le ciel ne répondit pas.
Huitjours après, en partant pour la ville, Durand dit à son ami : — A quand les chevaux de poste? Ulric répondit : — Je suis encore malade, mon cher. — C'est bon!
quand tu voudras.
— 11 faut partir, pourtant, dit-il en luimême; partir! 11 y a du feu dans cet air; ce gazon brûle ; il y a des empreintes qui embrasent les pieds! il faut partir! tout s'empoisonne autour de moi. Gagnons le port avant la tempête. Oh ! ce n'est pas cette Arlésienne au moins que je redoute... quoiqu'elle soit terrible.... je crains cette vague passion, cette passion inassouvie qui gronde là.... ce démon qui déchire mon sein, et qui veut un aliment....
Et il marchait, la chevelure au vent, et broyant les herbes sous ses pieds; dans sa préoccupation, il ne voyait pas son domestique arrêté au bout d'une allée devant lui.
~" Que me veux-tu? dit Ulric.
— Un étranger demande monsieur.
— Son nom ?
— 11 ne Fa pas dit.
— Où est-il?
— A la Vontaine, devaiii les bains de Diane; je n'ai pas voulu le conduire ici.
— Tu as bien fait.... je vais le joindre... aux bains de Diane! Quel souvenir I
Il jela un coup-d'œil d'habitude à la muette Arlésienne, posée sur un vase, comme la Polymnie du Louvre, et sortit du jardin.
La promenade de la Fontaine était déserte; on entendait un bruit ravissant d'eaux, de feuillage et d'oiseaux; un calme divin régnait dans les allées ombreuses; c'était une de ces heures où l'homme se réconcilie avec Dieu et avec l'homme, en vovant tant de sérénité autour de lui.
Ulric recula comme devant une apparition. Entre deux touffes de figuiers sauvages qui flottaient aux parois de la ruine romaine, il vil Marguerite en habit d'homme : une redingote verte serrait étroitement àa taille élégaole; une casquetlc
('car'îile cuuvraii ses cheVriix 5>L-)nus ci ]u)nciés. Le lanloi^ie fit \\t\ sigiio (lu (]oii:t, et II rie marcha hardiment vers la ruine.
— VoDS m'avez reconnu, c'est bien, dit l'apparition, approchez.
Ulric avait au visage cette pâleur nerveuse qui arrive aux plus braves dans les crises surnaturelles.
— Ce n'est pas sa voix, dit-il, ce ne sont pas ses yeux.
— Ajoutez, en tremblant, ce n'est pas son sexe. Je suis le frère de Marguerite.
Ulric changea de maintien et se posa fièrement.
— Savez-vous manier une éoée, monsieur?
— Non , je n'ai jamais perdu mon temps k ces futilités.
— Savez- vous presser la détente d'un pistolet?
— ■C'est possible.
— Avez-vous (lu courage?
— Je n'en sais rien, je n'ai jamais trouvé Toccasion d'en montrer?
— Je vais vous l'offrir. Acceptez-vousun combat à mort?
— Avec qui?
— Avec moi.
— Avec Satan, oui ; avec vous, non.
— Non! dites-vous; non!...
— Ne menacez pas, enfant, ou je vous écrase entre ces deux doigts, comme la meule écrase le grain de blé.
— C'est bien! votre conduite se soutient... Allez, allez... j'ai cru trouver un homme... le malheureux ! il a sacrifié ma sœur à la femme de son ami , et il me refuse satisfaction !
Ulric bondit sur les ruines, et s'écria écumant de rage :
•-— Qu'avez-vous dit? qu'avez-vous dit?..
Répétez votre phrase, je ne lai pas entendue... Qu*avez-vous dit ?
— La vérité , puisque vous êtes si ému.
— Vous allez rétracter cette atroce calomnie.
— Je ne rétracte rien.
— Si vous la rétractez, je me bats.
— Je la rétracte.
— - Votre jour?
— Ce soir.
— Le lieu?
— Au pont du Gard.
— Vos armes?
— A votre choix.
— Vos témoins?
— Je serai le vôtre, vous serez le mien, quand il s'agit de Thonneur des femmes, on est déjà trop de deux.
— Vous parlez comme un homme*^ -—Vous verrez si je suis un enfant. Ce
I) ('niions.
— Au piHît (iu Gard.
Quand un épouvantable incident vient de bouleverser votre âme, et que vous emportez au cœur, dans la tranquille demeure de vos amis, un secret de vengeance et de mort, une pensée de sang, rien ne frappe et n'attendrit comme le calme heureux qui règne dans la famille où vous vivez; car elle ignore la terrible scène
dentelle est menacée; elle vous reçoit n. 10
dans vos angoisses du jour, comme dans votre sérénité de la veille ; elle est trompée par ce faux air de quiétude que votre visage emprunte à la force de l'âme; elle ne voit pas, comme vous, le nuage livide qui souille Fhorizon.
On dînait à cinq heures chez Durand :
Ulric se promena quelque temps a la Fontaine ^ pour se composer une figure, et quand il se sentit l'homme de tous les jours, il entra au jardin. Durand jouait avec ses enfants ; la belle Arlésienne souriait à sa famille; les oiseaux chantaient dans la volière ; un rayon dorait le figuier du puits,et parfumait la treille de l'odeur du pampre; la petite gerbe du bassin donnait à l'écho un bruit clair et joyeux; par intervalles, le rossignol jetait du haut du peuplier une roulade éclatante comme une fusée d'or. Dans les rêves qu'on fait, du bonheur, on entrevoit toujours un ta-
bleau de ce genre : le bonheur a des accessoires peu variés; il est simple et facile à saisir. L'homme dédaigne toujours les conquêtes faciles.
On se mit à table. Ulric avait établi sur sa figure un sourire en permanence! Il s'était résigné à cette expression de béatitude avec un courage héroïque. — Nous t'avons ménagé une surprise , lui dit Durand , et ma foi ! tu me parais ce soir de si bonne humeur, que je m'applaudis de mon idée. Ecoute : ma femme est folle du bal ; les Ârlésiennes ont toujours adoré la danse; on a trouvé l'autre jour encore dans les fouilles du Podium quatre statues de danseuses; tu vois que c'est une passion hé i éditaire. Comme tu as pris ton parti en brave, je puis te rappeler que madame était venue d'Arles exprès au bal de Chartoux pour danser à mort, tu sais ce qui est advenu; elle n'a pas fait un temps de ga-
lop. il fallait Jonc réparer les torts de cette soirée, et nous donnons ce soir un petit bal de famille et d'inlimes.
Ulric retint à deux mains son sourire stéréotypé, et dit :
— Ce soir, ce soir... ah!
— Ce soir même. J'ai fait douze invitations, tu vois qu'on ne s'étouffera pas. Il y aura deux sœurs de ma femme et trois de ses cousines; elles arriA^ent d'Arles dans une heure, exprès pour notre bal : cinq belles créatures qui descendent de la famille artésienne de l'empereur Gallus.
C'est une collection ravissante de profils antiques, h angle droit, comme on n'en trouve plus que chez nous. Tu vois que je songe à toi , artiste.
— x\h ! c'est pour ce soir? dit Ulric nonchalamment et n'ayant pas la force de retenir le mensonge de son sourire.
— Oui, ce soir, ce soir a neuf heures;
je te prêterai un habit..... Eh bien! cela te rend soucieux Tu avais des projets?
— Non... oui..., oui... j'avais...
— Quel projet?^
— Oui... Tu sais... ce que nous avons dit
Fautre jour La Thébaide... le comte
Gérard... sa caravane du désert Dieu
est grand et Mahomet
Madame Durand ouvrait des yeux de sphinx d'une dimension pyramidale.
— Oh! dit Durand, rien ne presse; la
caravane attendra un ou deux jours de
plus
— Combien faut-il de temps pour aller a cheval au pont du Gard?
— Que diable me demandes-tu là!
Tu as été vingt fois au pont du Gard.
— Oui , le jour... mais la nuit... au clair de lune
— Eh bien! la lune ne meurt pas aujourd'hui Ah ça! il est donc écrit que
lu troubleras tous les bals de la ville et de la banlieue?
— 11 faut bien une heure et demie, a cheval...?
— J'ai deviné! tuas un rendez-vous avec Myrrha.
Ulric fit un signe mystérieux. Durand resta la bouche béante. Sa femme couvrit Ulric de ses yeux noirs et quitta la table. Les deux jeunes gens continuèrent.
— Tu es retombé dans le piège! dit Durand ébahi.
— Non, non... pas précisément... Tu ne conçois pas que...
— Voyons parle...
— Tu sauras tout demain... Aujourd'hui, j'ai une raison
— Et mon bal?
— Oh! il faut commencer le bal! J'espère... il est possible que je sois de retour avant la fin.
— Mais où donc astii pris le temps de renouer? Tu n'as pas quitté la maison de-puis dix jours On t'a écrit?
— Oui... J'ai reçu des nouvelles de vive voix... Il se fait tard... Combien fa ut- il de temps pour aller, à cheval, à la grotte des Bohémiens?
— Un rendez-vous dans une grotte!
— Non... La grotte n'y est pour rien
Tu verras ïl est fort tard , je crois...?
— Ma foi ! si tu n'es pas fou.c... Oh ! je ne te quitte pas... Ta figure est verte comme une feuille de vigne..... Tu me fais peur.. ♦ Eh bien! tu te lèves! tu pars!
— Oui..; oui... laisse... nous nous reverrons. . . embrasse-moi . . .
— Ah! tu as quelque horrible idée!...
Oui , ta gaîté n'était pas naturelle quand tues entré... tu as une infernale pensée au cœur?...
— Embrasse-moi , mon ami.
— Oh î je ne le quitte jias...
Durand saisit Ulric à deuxinaiiis; LIric, avec ses bras d'alhlète, se débarrassa facilement de ses étreintes, et s'élança comme un chevreuil des Cévènes pardessus les haies : Thomnie le plus agile n'aurait pu suivre le jeune et impétueux montagnard. L'air porta un adieu déchirant au paisible jardin.
Son domestique, qui déjà avait reçu ses instructions, l'attendait dans le vestibule de sa maison.
— Tout est-il prêt? demanda Ulric.
— Oui, monsieur.
— Mon cheval?
— Sellé , à l'écurie.
— La boîte que tu as achetée?
— Pendue sous la selle et couverte.
— Tout de suite, fais mettre des chevaux de poste à ma calèche, et va m'attendre à l'auberge de Lafoux, dans la cour
de 1 auberge; entends-tu? Ne réponds h aucune question , et paie bien. A minuit, si je ne suis pas de retour, tu ramèneras les chevaux à Nîmes , et tu partiras le lendemain pour Saint-Hippolyte, avec cette bourse de mille écus que je te donne. Pas un seul mot de plus.
Neuf heures sonnaient h Remoulens, quand Ulric arriva au pontsuspendu ; mais cette fois , il ne le traversa pas. Il laissa le village et le pont à droite, et s''enfonça dans la sombre forêt de chênes qui borde la route du pont du Gard. Ne craignant plus d'arriver trop tard au rendez-vous, il ralentit le pas de son cheval et se plongea mélancoliquement dans les réflexions qui naissaient de la circonstance.
— Quel monde et quelle vie î se disaitil à voix basse, comme s'il eût fait des coniidences mystérieuses à un ami. Dieu
nous a donné l'amour : plaisir qui fait beaucoup de bruit, et bien au*-dessous de sa réputation! Enfin, on s'en contenterait, faute de mieux, et voilà que le hasard épuise toutes ses combinaisons pour troubler notre petite joie d'enfant! Il y a autour d'une passion plus de buissons épineux que dans cette forêt. Il semble que tout conspire, ici-bas, contre l'amour : c'est le jardin des Espérides, gardé par un dragon ; il faut toujours courir la chance d'être dévoré, pour cueillir une pomme d'or. Moi , j'aurais pu me retirer tranquillement de cette intrigue innocente et continuer mon chemin ; point du tout : il y a un frère, s'il n'eût pas existé! la route du plaisir est semée de frères , de pères, de maris, de rivaux, de jaloux, d'envieux , tous armés d'épées et de pistolets 1 0 volupté!... les anciens avaient fait de l'amour un petit dieu malin! C'est
la seule sottise des anciens... Allons nous faire tuer!
Un ruban argenté se dessinait derrière les chênes: c'était le Gardon. Ulric doubla un promontoire decollines, àsa gauche, et découvrit le pont du Gard, dans la transparence d'une nuit d'été. Cependant le tonnerre grondait sous un nuage encore tout enflammé des exhalaisons du jour. Le roulement de la foudre retentissait à triple écho sur les arches superposées deTaqueduc triomphal comme la roue d'airain d'un char à une ovation consulaire. Lé ciel était écartelé d'azur lumineux et de ténèbres orageuses; un sourd murmure de feuilles druidiques se prolongeait dans les bois de chênes, en se mêlant aux plaintes nocturnes et monotones du grillon.
Ulric arriva devant [a grotte des Bohémiens; il poussa un cri d'appel, et personne ne répondit; sa voix ricocha d'ellipse
en ellipse sous les arches colossales de Taquediic romain, comme un son que l'orcheslre varie à l'infini. Le monument éternel qui a survécu aux folies séculaires de l'homme étendait ses bras pour se reposer à Tombre de la nuit sur deux montagnes. La forêt de chêne couvrait son front comme une immense couronne murale décernée au triomphateur. Le fleuve, brisé aux angles de ces assises prodigieuses, les remplissait d'harmonie, et il semblait alors que Faqueduc faisait un entretien sublime à la nuit, et racontait ces temps passés où Rome s'associait avec Dieu pour accomplir quelque magnifique travail.
«Quelle dérision, disait Ulric , de venir traîner nos misères aux pieds de ce géant! quels flots d'ironie ce monument laisse tomber sur nous, lui qui a usé l'ongle et la dent du Sarrasin! »
ilid
Le jeune liouîme laissa son clieval dcvanlla grotte, prit ses armes, et suivant le sentier latéral qui part et monte de la grotte , il arriva sur le sommet de cette montagne ciselée qu'on appelle le pont du Gard.
Il marchait d'un pas exalté sur cette allée suspendue qui court et tremble dans l'air, comme la planche d'un architecte italien à la voûte d'une basilique; roseau délié qui ilotte entre deux abîmes. Ce troisième rang d'arches rempli des harmonies de l'orage et du fleuve, semblait encore retenir dans ses veines la source d'eau triomphale, qu'il transvasait d'une montagne a l'autre, selon la volonté d'Agrippa.Lesdalles énormes frémissaient comme des dalles d'airain sous le pied d'Ulric, car le temps les a disjointes et a fondu leur ciment de fer. L'artiste, dans le voisinage du ciel , avait oublié les infirmités du monde; du haut de son piédestal
sublime , il embrassait tous les horizons; il était perdu dans les nues, comme le passager d'un aérostat, et croyait voir passer la terre au-dessous de lui. A chaque instant le spectacle changeait de décor; aux ténèbres succédait une clarté livide, qui laissait voir dans la plaine d'autres lignes d'aqueducs, comme les ombres du pont du Gard. Puis retombait encore la nuit sourde, et Foeil distinguait à peine, au fond du double précipice, le fleuve pâle, perdu sous les masses noires de chênes; à cette hauteur, le bruit de Teau torrentielle arrivait comme un soupir à demi éteint, exhalé par une âme en peine, errante dans le vallon.
Une voix d'homme et un galop de cheval ramenèrent Ulric aux réalités de sa vie. Ulric répondit énergiquement à la voix»
Cartel funèbre échangé entre la terre et le ciel !
Ulric entendit bientôt des pas agiles qui brisaient les ronces, le long du petit sentier; le frère de Marguerite était devant lui. i
— Dix heures! dit Fenfant.
— Cest bien, répondit Ulric; voulezvous descendre?
— Nous sommes bien ici. Où sont vos armes?
— Les voilà.
— Il ne faut en charger qu'une, n'est-ce pas?
— Comme vous voudrez.
— Chargez-là , Monsieur.
— Je n'entends rien à ce travail; vous êtes militaire, cela vous revient de droit.
— Donnez.
L'enfant chargea un pistolet, ramassa l'autre, mit ensuite les deux armes dans un foulard, et donna le foulard à Ulric, l?n lui disant : Choisissez. Ulric plongea
, IGO
brusqucninil sa main, ot ]>rit un pistolet.
— A deux pas, Monsieur, dit Tenfant; armez. Je compte les coups ; an troisième, feu!.. Un... deux.,, attendez, monsieur, attendez... il me vient une idée... un cas n'a pas été prévu... Nous ne voulons passer pour assassins, ni l'un, ni Tautre, n'est-ce pas? écrivons sur une feuille de papier, au crayon , notre adhésion réciproque à ce duel.
— Tout ce que vous voudrez, dit L'iric... Ecrivez, je signe.
Les deux adversaires n'avaient ni papier ni crayon.
— Nous reviendrons demain, dit Ulric.
— Non, s'écria vivement le frère de Marguerite ; non ! il est déjà trop tard aujourd'hui. Il faut que je sois vivant, h Toulon , demain, ou mort cette nuit au pont du Gard!
1/enfant jeta un regard sur le double abîme qui tombait à pic.
— Monsieur, dit-il, tout peut s'arranger; vous avez votre arme, j'ai la mienne. Gardons notre chance. Étendez votre main sur le précipice, comme moi, et pressons la détente. Celui de nous deux qui tient Farme non chargée se précipitera dans Tabîme. Nous ferons croire au suicide, n'est-ce pas?
— • Accordé, dit Ulric; cela m'arrange d'autant mieux que je viens de quitter un ami comme si je marchais a un suicide. A vos ordres, monsieur.
Les deux adversaires appuyèrent leurs
armes sur un figuier sauvage qui saillis-
saitde la corniche de l'aqueduc. Au signa!,
on n'entendit qu'un coup, le pistolet d'Ul-
ric avait fait feu. L'enfant jeta le sien sur
la dalle et s'élança...
Ulric le saisit dans l'air et fut renversé, ij. 11
la moitié du corps dans l'abîme; reiifanl se débattait sous la main vigoureuse qui le retenait suspendu à la corniche tremblante. Ulric, pour donner un point d'appui à sa force , embrassait étroitement un rameau de figuier; à chaque secousse, Tarbre craquait avec un bruit effrayant, et des lambeaux de corniche tombaient au fleuve. Enfin, Tathlète montagnard fit un effort suprême; il abandonna Farbre, au moment où Thabit de Tenfant se déchirait sous des ongles convulsifs; il le saisit à deux mains, et se releva, tel qu'un acteur de cirque, avec son fardeau. Un coup de tonnerre éclata dans Taqueduc, comme un applaudissement d'amphithéâtre.
— Laissez-moi, criait l'enfant qui se débattait toujours avec rage; laissez-moi mourir; ne me déshonorez pas deux fois.
— Venez, venez, criait Ulric; je veux vous rendre h votre père.
— Non, non... je reviendrai demain, ici; à la même place, seul, et je me tuerai.
— Eh bien ! j'épouserai votre sœuri Ulric, épuisé par tant d'efforts etsurtout
par cette dernière parole , avait rendu la liberté au frère de Marguerite ; et lui tendit une main qui fut serrée cordialement.
Ils descendirent en silence ie petit sentier, et remontèrent à cheval devant la grotte des Bohémiens.
— Au château de Remoulens, dit Ulric.
— Oui, il n'est jamais trop tard pour faire une bonne action.
— Votre sœur doit être bien affligée, je pense ?
— Oh! masœurestmourante, monsieur, depuis ce bal.
— Ah! si vous saviez ce qu'il m'en a coûté pour faire ce coup d'éclat.., il m'eût été plus aisé de mourir !
— Je le ci'uis , monsieur.
— A.I1 ! je l'avais peut-être mal connue, Marguerite... Je la croyais légère , froide , insensible, évaporée ; et moi, j'ai tant besoin d'une âme de feu qui réponde h la mienne î
— Oui; vous Taviezmal jugée, ma sœur..
Si je croyais qu'elle ne dût pas vous rendre heureux, je serais le premier à m'opposer au mariage. Car vous méritez du bonheur, Ulric; tout enfant que je suis, je vous comprends, et je vous ai jugé.
— Ne craignez-vous pas que mon retour ne cause à votre sœur quelque mouvement de joie dangereuse... dans son état de faiblesse?
— Sans doute... nous la préparerons.
— Connaît-elle notre affaire du pont du Gard?
— Oh! personne n'est dans le secret.
On me croit au théâtre a Nîmes.
— C'est sage,... Quelle douceur dans Tair! Comme on se calme vite, en respirant la fraîcheur de ces bois! n'est-ce pas?
— Moi, je suis tout renouvelé; je me sens léger sur mon cheval ; je crois vivre dans un heureux rêve. Donnez-moi la main, Ulric, mon frère... mon sauveur.
— Merci, merci de votre affection... Oh! comme le cœur me bat!.. Voilà le pont . suspendu de Remoulens.
— 11 est moins dangereux que le pont du Gard, celui-là.
— Je vois des lumières au château...
Écoutez; traversons le pont, et allons à pied dans l'avenue , pour nous refaire un peu; nous devons être dans un état horrible.
Après le pont , ils descendireiit de cheval, entrèrent dans une ferme, et réparèrejiît h la hâte le désordre de leur toilette»
IGC
Ulric nes*étaitpas trompé, ilyavait beaucoup de lumière à la maison de campagne. T.es deux jeunes gens avançaient avec timidité.
— Je dois me tromper, dit Ulric en riant, il me semble que j'entends le piano...
— Oh! le piano, dit le frère, à cette heure... c'est impossible... Ma sœur n'a pas touché le piano depuis.... A moins qu'elle ne joue la Folle de Grisar... quelque chose de situation... l'andante de la symphonie en ut mineur de Beethoven...
— Parole d'honneur, dit Ulric, j'ai un mensonge dans les oreilles... Je crois entendre une contredanse... le quadrille
danois...
— Bah ! impossible... Tra la la, ira la la, quel est donc cet airP,,, c'est la Folle.»»
— C'est incrovable! mes oreilles mentent...
— Us approcha vers moi.,, d'un air »»* c'est la Folle,
— Mais on danse aussi, on danse, vous dis-je...
Le frère resta muet» Ulric traversa la terrasse, et colla ses yeux aux persiennes du salon.
Il fit un signe au frère, qui s'approcha la tête basse.
Le conseiller municipal de l'autre soir jouait le quadrille danois au piano. Un grand éclat de rire remplit le salon. Ulric reconnut celle qui riait ainsi. Marguerite, rayonnante d'un bonheur perpétuel, en robe de batiste blanche, les cheveux nattés, avec deux médaillons de cristal, dansait le solo de \2i pastourelle, et le père offrait des rafraîchissements à la société.
Ulric se pencha à l'oreille de Tenfant et lui dit : — Voulez-vous retourner au pont du Gard?
Le frère de Marguerite , les yeux humides de larmes, embrassa Ulric et lui dit: — Je vous comprends! adieu ! ne nous revoyons plus.
Ulric courut à la ferme , remonta à cheval, et en trois bonds il atteignit Tauberge de Lafoux. Là, il trouva sa chaise de poste et deux hommes, son domestique et Durand.
— Toi ici, Durand!
— Depuis une heure.
— Eh bien! comme tu vois, je me porte bien... je suis calme.
— Oh! que j'ai du plaisir à te revoir! Laisse-moi te serrer la main... tu m'expliqueras ce mystère.... Allons à Nîmes; viens... laisse-là ta chaise de poste...
— Je suis bien indécis...
— Oh ! tu ne partiras pas cette nuit!
— Je ne sais pas...
— ]>c}>u',s deux hcuresje serais ici; mais
tu nous a bouleversés à la maison : ma femme s'est évanouie , elle esl sensible à l'excès. II a fallu donner des secours, que sais-je moi !
Ulric regarda fixement son ami et parut agité d'une convulsion nerveuse. Ce fut avec une voix bien altérée qu'il lui dit:
— Me voilà décidé, je pars!...
— Où vas-tu?
— Embrassons-nous.
Ulric s'élança dans la calèche et tendit encore les mains à Durand.
— Je vais à la Thébaïde de ^ 856... Postillon, toujoursen courrîeren avant, etroute de Lyon, par Remoulens.
PONGE PILAÏE A VIENNE.
Ponce Pilate à Vienne.
Il est des villes dont le nom semble por-^ ter avec lui quelque chose de mystérieux. De ce nombre, Palerme, en Sicile ; Venise^ en Italie; Cologne, en Allemagne. Nous avons, en France, Vienne la Dauphinoise, qui a aussi sa physionomie à part, et qui emprunte a de vagues et singulières traditions un intérêt que le voyageur ressent et qu'il ne peut définir, Viennfî est la Co^
logne française. Cologne a une cathédrale hâlic par le démon : sombre église qui regarde passer le Rhin, et dans laquelle ont été inhumés les trois rois adorateurs de Jésus enfant. Cela suffirai! déjà pour donner à cette ville un caractère merveilleux. Vienne a sa cathédrale aussi; l'église chrétienne a remplacé un temple que Brennus avait élevé à Tentâtes. Le Rhône coule dçvant, avec son impétuosité si gracieuse. Sur sa rive gauche, on voit un tombeau sansnometd'une architecture étrange.C'est le tombeau de Pilate, dit la tradition; Pilate, sous lequel Jésus-Christ a souffert. Passus est sub Pontio Pilato. On montre aussi, tout près de Vienne, le mont Pilât; mons Pilatus. Ce qui est certain, c'est que le gouverneur de la Judée est mort à Vienne sous Terapereur Caligula \ L'au-»
* On trouve en Suisse un autre mont Pilât; c'est ce qui a pu accréditer chez les Suisses 4jue Pilate etuii mort clans leur
tèur de la légende du Juif errant fait passer Isaac Laquedem k Vienne, en Dauphiné, en ^777; il a choisi cette ville de préférence à une autre, par inspiration de localité.
Il passa par la ville De Vienne en Dauphiné...
Jamais on n'avait vu Un homme si barbu ,
dit la légende. 11 fallait, en effet, que le Juif errant se révélât dans la ville où Pilate est mort.
Ce court préambule était nécessaire pour arriver à la chronique suivante, qui m'a été inspirée par un vieux manuscrit latin que j ai lu au château de M. V.-S"*, entre Vienne et le Péage, au mois de septembre dernier.
pays. Rome n'aurait jamais désigné la Suisse pour lieu d'exil à un vieillard qui avait passé toute sa vie sous les plus chau*des latitudes de l'empire. C'est ineontestablçment ^ Vienne <|ue Filate est mort.
Cîiligula rognant, et C. Marcio étant préteur de Vienne, on vit arriver, par la porte triomphale, dans cette métropole de la Gaule une litière escortée de plusieurs cavaliers. Il y eut un grand concours de peuple. La litière s'arrêta devant une maison d'humble apparence et presque contiguë au temple de Mars. Le nom de F. Albinus était écrit en lettres rouges sur la porte de cette maison. Un vieillard d'une taille haute et courbée , procenVa^e curvâ, descendit assez lestement de la litière, malgré son âge, et entra, précédé de deux esclaves hébreux, dans le salon de réception, essedra, où sans doute il était attendu par le maître dont il était l'ami.
L'esclave du bain conduisit le vieillard à la nympliée, ])our le baigner et Toind'e d'essences. Ensuite on alluma les lampes du cénacle, et on servit le repas du soir.
Albinus était seul au triclinmm avec
l'étranger. A peine eut-on servi le plat d'œufs frais, que l'entretien commença entre les deux convives.
— Bien des années se sont écoulées de» puis notre séparation, dit Albinus; vidons une coupe du vin du Rhône à ton retour.
— Oui, bien des années, dit le vieillard; et maudit soit le jour où j'ai succédé à Valérius Gratus dans le gouvernement de Judée! Mon nom est malheureux; il y a une fatalité attachée à qui le porte. Un de mes aïeux, le consul Pontius, imprima sur le front de Rome une noie d'infamie; il passa sous les fourches caudines, dans la guerre des Samnites. Un autre a péri chez lesParthes, dans la guerre contre Arminius; et moi, moi 1 1 !
La coupe s'arrêta sur les lèvres du vieillard, et des larmes tombèrent dans le vin.
— Eh bien I toi, qu'as-tu fait?... L'injustice de Caligula t'exile à Vienne; et pour
quel crime? J'ai lu Ion afTaire au tabularhim. Tu as été dénoncé par Vitellius, préfet de Syrie, qui est ton ennemi ; tu as châtié des Hébreux relielles qui avaient égorgé des Samaritains de notre famille, et s'étaient retranchés ensuite sur le mont Garizim. On faccuse d'avoir agi ainsi en haine des Juifs...
— Non, non, Albinus; par tous les dieux, ce n'est point cette injustice de César qui m'afflige.
— As-tu commis des exactions en Judée?
— Jamais,
— As-tu enlevé des belles Juives à leurs maris?
— Jamais.
— As-tu mis au gibet des citoyens romains, comme Verres en Sicile.
Pilate ne répondit pas.
— Je t'ai toujours connu bon et sensé, poursuivit Albinus; aussi ai-jc crié tout
haut clans la Cité qu'on avait agi contre toi royalement, régie, en te dépossédant. 11 n'en a pas été référé au sénat. Tu es victime d'un caprice de Vitellius.
— Albinus, mettons l'entretien sur un autre sujet. Je suis fatigué, j'arrive de Rome. Remettons à demain les choses sérieuses, comme dit le sage. Ce vin du Rhône est exquis.
— Garde-toi du vin du Rhône, Pilate, il trouble la raison.
— Tant mieux! mais je ne le crains pas; je suis habitué au vin de la vigne d'Engaddi ; c'est un puissant Racchus!
— Fais à ta liberté. Dis-moi, toi qui viens de Rome, quelle chose publique avons-nous?
— Les augures sont mauvais, le n'ai pas reconnu Rome; elle ne monte plus, elle elle descend.
— Que dis4u?
— Je dis ce qui est. Tu n'entends pas, toi, d'ici, ce bruit souterrain qui gronde. Il y a une puissance invisible et supérieure qui pousse l'empire à sa ruine. Nos dieux sont vaincus ; nos dieux s'en vont. Écoute, Albinus; laisse-moi, ce soir encore, donner un sourire à tes pénates. Ne parlons pas de ce qui afflige. La nuit est mère de la tristesse, mais le triclinium conseille la gaieté. Dis à l'enfant de verser du vin de Crète, et à l'esclave cubiculaire de m'apporter mes sandales et de préparer mon lit. Je n'aime pas la nuit sombre ; ayons hâte de dormir pour faire avancer le jour.
Albinus s'inclina , et il fut fait selon les désirs de Pilate.
Et comme l'esclave s'approchait avec une aiguière d'argent, pour servir à l'ablution des mains, et la présentait à Pilate, on vit sur la figure du vieillard une grande pâleur, et dans ses yeux un reflet infernal.
Le lendemain, c'était la veille des calendes d'Auguste. Pilate se promenait, avec Albinus, dans la cité romaine de Vienne, et il écoutait, avec distraction, les paroles de son ami, qui se plaisait à lui montrer les divers quartiers, et les monuments superbes qui s'y élevaient de toutes parts.
— Il ne reste déjà plus de trace, ici, de la domination des AUobroges, disait x\lbi-nus. Depuis la mort de Jules-César, les AUobroges ont cessé d'inquiéter cette ville. La vie est douce et paisible a Vienne, et tu peux y passer avec sécurité les jours que te laisseront les dieux.
Voilà devant nous le palais des empereurs ; il n'est pas aussi grand, aussi somptueux que celui du Palatin, mais il peut suffire à des maîtres qui ne l'babitent pas. tu regardes à gauche, tu reconnaîtras le temple d'Auguste et de Livie : si tes yeux
ne sont pas affaiblis par le soleil de Judée, tu peux lire d'ici l'inscription, Divo Aiigtisto et Liviœ, Plus loin est le temple dédié aux cent Dieux. Si nous allons au promenoir de Rome, nous trouverons l'étang qui sert de naumachie, et nous descendrons du côté du fleuve, pour respirer un peu de fraîcheur sur le pont. Vienne, comme tu peux déjà le remarquer toimême, est une résidence fort agréable; le climat y est doux; les montagnes qui l'entourent et la dominent de près, Tabritent aussi contre la violence des vents. Nous sommes a quinze milles de Lyon; le Rhône nous abrège le chemin de Marseille et d'Arles. Ces trois importantes cités sont sous la dépendance de Vienne, ainsi que Tibère Ta décrété. Remercie donc le destin qui t'a donné Vienne pour lieu d'exil. Albinus remarqua du trouble sur le visage du vieillard.
iS'S Pilate avait les yeux fixés sur un nuage de poussière qui s'élevait de la rive du Rhône, et k travers lequel on voyait luire des armes et galoper des cavaliers.
— C'est le préteur, dit Albinus; il vient de visiter les travaux de Tamphitliéâtre ; c'est sa promenade de tous les jours.
— Évitons le préteur, dit Pilate; que mon visage ne lui soit jamais connu.
Ils gagnèrent la rue Quirinale pour rentrer chez eux, mais la foule des oisifs, attirée par le bruit des clairons, descendait vers la rive, pour voir passer le prêteur et l'escorte. Pilate se trouva environné par le flot de populace, et sa précipitation fut remarquée, comme il arrive toujours lorsqu'un homme seul marche avec hâte dans une direction opposée à un attroupement de curieux.
Son costume aurait suffi d'ailleurs pour lui attirer quelques brocards. Pilate^ dans
un long séjour en Judée, avait pris des habitudes hébraïques de corps, de gestes, de tournure, de vêtements. Sa figure même, ses cheveux noirs et crépus, son teint brun (il était Espagnol d"'origine), décelaient plutôt l'Hébreu que le Romain.
Des voix disaient à côté de lui : — LaiS' sez passer le Juif, il va au sabbat.
D'autres voix: — Petites mères (maierculœ), gardez bien vos enfants, le loup est descendu du Quirinal.
Un sculpteur s'écria : — Il faut le prendre et le mettre en croix.
Ces menaces n'eurent pas de suite; Pilate, la tête basse et le geste suppliant, traversa la foule et parvint au haut de la rue Quirinale. Là une autre scène l'attendait.
Une porte était ouverte; il crut reconnaître la maison d'Albinus, elle ressem- )3lait ^ toutes les maisons voisines, et il
entra précipitamment, fermant la porte derrière lui.
Un cri foudroyant le glaça de terreur; il entendit son nom prononcé devant lui, et il se boucha les oreilles avec ses mains.
Le maître et sa famille travaillaient à des ouvrages de vannerie sous le péristyle intérieur appelé impluvium. En voyant entrer Pilate, le maître Favait reconnu, car il savait le nom trop célèbre de l'étranger arrivé la veille en exil dans la cité de Vienne. Pilate! Pilate! s'élait-il écrié; et les femmes et les enfants, laissant tomber leurs tresses d'osier, avaient répété ce nom formidable tout couvert du sang de Dieu. C'était une famille chrétienne.
Pilate leur demandait asile, mais on ne le comprenait pas; il parlait un latin mêlé d'hébreu à des Gaulois allobroges. Cependant, comme le nom d'Albinus revenait
souvent dans sa supplique, le père de famille fit signe aux femmes et aux enfants de s'asseoir, et comme s'il se fût souvenu de quelquedivin précepte recueilli laveille dans un lieu secret de prédication, il s'approcha de Pilate avec une physionomie calme, ouvrit la porte de sa maison, et lui désigna du doigt la demeure de son voisin Albinus. Pilate traversa la rue et rentra chez son ami.
Albinus avait été séparé violemment par la foule de son compagnon de promenade; peut-être même avait-il été ravi de trouver une favorable occasion de s'écarter d'un homme dont l'intimité pouvait le compromettre en public. Quoiqu'il en soit, le prudent Albinus regarda passer le préteur, fit bonne contenance de courtisan, cria vivat împerator, et loua la rare magnificence de l'escorte prétorienne et la beauté des chevaux. Après il s'achemina
vers sa maison, où il trouva son ami dans les convulsions du désespoir.
— Je suis reconnu, s'écria Pilate en voyant Âlbinus; les petits enfants me désignent du doigt sur le chemin. 0 Albinus! souviens-toi que nos lèvres d'adolescents se sont murmuré des paroles d'amitié; souviens-toi que nous avons joué ensemble sur l'arène du Tibre, que nous nous sommes assis aux mêmes banquets, que nos coupes se sont unies dans les mêmes libations. Souviens-toi de tout cela, et protège-moi de l'ombre inviolable de ton laurier domestique; je me réfugie sous les ailes de ta sainte hospitalité.
Albinus fut ému; il bégaya quelques mots; il prit une des mains de Pilate et la serra.
— Il y a donc des chrétiens à Vienne? demanda Pilate en tordant ses bras audessus de son front.
— Oh! n'y en a-l-il pas partout? dit Albinus, excepté dans nos temples; lu redoutes donc bien ces gens-là?
— Oh ! oui, oui, je les redoute ; je redoute tout le monde, Juifs, Romains, païens, tous me sont terribles et odieux. Les Romains voient en moi un homme criminel tombé dans la disgrâce de César, les Juifs le proconsul sévère qui les a persécutés, les chrétiens le bourreau de leur Dieu.
— De leur Dieu! de leur Dieu! les impies!
— Albinus! garde-toi de ta langue.
— Ils adorent comme un Dieu ce Jésus le Nazaréen, né dans une étable, et mis à mort sur une croix.
— Ils ne l'adoreraient pas s'il eût vécu sur des tapis de pourpre, et s'il eût respiré sous des poutres d'or.... Albinus, je vais soumettre ma vie au tribunal de ton ami-
lié; tu vas voir si je suis digne de Thospilalité que lu me donnes.
Pilate s'assit sur une estrade, etdit:— • Ordonne, Albinus, qu'on ferme les portes, et que l'esclave veille sur le seuil, comme si la jeune vierge venait de recevoir le fruit de l'arbre de coing des mains de son époux.
L'oreille de César est ouverte partout
Écoute, maintenant, Albinus; tous mes malheurs viennent de la mort de cet homme, le Nazaréen : Tibère m'a maudit à cause de lui; Caliguîa m'exile encore h cause de lui; car cette audace des chrétiens qui menacent l'empire a commencé au pied du Calvaire. Si Jésus n'eût pas été mis à mort, la secte de ses disciples n'eût pas franchi la mer de Césarée et l'eau du Jourdain. C'est la mort d'un homme qui a fait tant de martyrs. Mais la pouvais je empêcher, moi, cette mort? Lorsque je partis pour succéder à Valerius Gratus, Séjan me
fil appeler au Palatin, el me donna ses ins- Iruclions. c La politique romaine, me ditil, est connue de toi j peu de paroles te suffirent. La Judée est un beau pays; après l'avoir conquise par les armes, il faut en achever la conquête par une paternelle administration. Applique tes soins à faire bénir le nom romain. Nous avons laissé aux Juifs un roi de leur race; nous leur avons laissé leur temple, leurs lois, leur religion. C'est un peuple fier et brave; il a des annales héroïques, et il s'en souvient : gouverne-les avec sagesse, afin qu'ils te regardent comme un étranger qui les visite, et non comme un maître qui les tient sous le joug. >
a Je partis avec ma femme et mes serviteurs. Arrivé au bourg de Très Tabernœ/]Q rencontrai Tibère qui s'en revenait de la Pannonie. En reconnaissant la litière impérialC; je descendis de la mienne^ pour
saluer César. Il avait connu, a Brindes, ma nomination, et l'avait sanctionnée; il me A tendit la main avec bienveillance, et me dit: « Pontius, vous avez un beau gouvernement; ayez une main forte et une parole douce. Agissez pour la chose publique, selon votre bon sens, et n'oubliez pas Téternelle maxime du peuple romain,
Parcere subjectis et debellare superbos.
Allez, et soyez heureux. »
«Les augures étaient favorables, tu le vois.
« J'arrivai h Jérusalem, je pris possession du prétoire avec solennité, j'ordonnai les préparatifs d'un festin splendide auquel j'invitai le tétrarque de Judée, le pontife et les princes des prêtres. A l'heure fixée aucun de mes convives ne parut; c'était un affront sanglant. Quelques jours après, le tétrar(jue daigna m'honorer de sa visite:
il fut grave et (iissimulé. 11 piélciulil que la religion leur défendait de s'asseoir a nos tables et de faire des libations avec les gentils. Je crus devoir accepter gracieusement cette excuse; mais dès ce jour les vaincus se déclarèrent en hostilité avec les vainqueurs.
«^En ce temps-la Jérusalem était la cité conquise la plus diiïicile à gouverner qui lût au monde; le peuple était d'une telle turbulence que je m'attendais chaque jour à voir éclater une sédition. Je n'avais pour la réprimer qu'un centurion et une poignée de soldats. J'écrivis au préfet de Syrie de m'envoyer un renfort de troupes; il me répondit qu'il en avait à peine assez pour lui. Ahî c'est un malheur que rempire soit si grand; nous avons plus de conquêtes que de soldats.
« Entre tous iesbruits qui circulaientcha-
que jour autour de mon prétoire, il y en
eut lin auquel je prêtai quelque attention* La rumeur publique et mes agents secrets disaient qu'un jeune homme avait paru en Galilée avec un charme onctueux de paroles et une noble austérité de mœurs, et qu'il s'en allait par la ville et les bords du lac prêchant une loi nouvelle au nom du Dieu qui l'avait envoyé. Je crus d'abord que cet homme avait l'intention d'ameuter le peuple contre nous, et que ses discours préparaient la révolte. Mes craintes furent bientôt dissipées; Jésus le Nazaréen parlait plutôt en ami des Romains qu'en ami des Juifs. Un jour je passais en litière sur la grande place publique de Siloë; il y avait un grand concours de peuple, et je remarquai au centre des groupes un jeune homme, le dos appuyé contre un arbre, qui parlait avec calme à la foule. On me dit que c'était Jésus; je l'aurais deviné sans
peine, tant il était différent des autres
hommes qui rëcoulaicnt. Il paraissait âgé de trente ans; ses cheveux et sa barhe, d'un blond de feu, donnaient à sa figure dorée une teinte lumineuse. Je n'ai jamais vu un regard plus doux, une face plus sereine ; quel contraste il faisait à côté de ses auditeurs aux barbes noires, au teint brun! De peur de gêner par ma présence la liberté de sa parole, je continuai ma promenade et je fis signe à mon secrétaire de se mêler aux groupes et d'écouter. Mon secrétaire se nommait Manlius; il était petitfils de ce chef de conjurés qui campait en Étrurie en attendant Catilina. Manlius habitait depuis long-temps la Judée; il connaissait à fond la langue hébraïque; il m'était dévoué, je pouvais me fier à lui. Rentré au prétoire, je trouvai Manlius qui me rapporta les paroles que Jésus avait prononcées à Siloë. Je n'ai jamais entendu au Portiqiie/]C n'ai jamais lu dans les livres
(les sages quelque chose de comparable aux maximes qui étaient arrivées aux oreiles de Manlius. Un de ces Juifs rebelles, qui abondent h Jérusalem, ayant demandé a Jésus s'il fallait payer l'impôt à César, Jésus lui répondit : Rendez à César ce qui est â César et à Dieu ce qui est à Dieu
« De la vint cette grande liberté que je fis accorder au Nazaréen; il était en mon pouvoir sans doute de le faire arrêter à son premier discours, de l'embarquer sur une galère et de l'envoyer dans le Pont; mais j'aurais cru agir contre la justice et le bon sens romain. Cet homme n'était ni séditieux ni rebelle; je le couvris, à son insu peut être, de ma protection; il put agir, parler, assembler le peuple, remplir toute une place de ses auditeurs, se créer une légion de disciples, s'en faire suivre au lac, au désert, a la montagne ; jamais un ordre du prétoire n'est venu troubler ni l'amH-»
lOfi
loire, ni roiateur. Si quoique jour, que les dieux écartent ce présage! si quelque jour la religion de nos pères tombe devant la religion de Jésus, c'est à sa noble tolérance que Rome devra de précoces funérailles; et moi, malheureux! moi, j'aurai été l'instrument de ce que les chrétiens nomment la Providence, de ce que nous nommons le destin.
« Mais cette liberté infinie que Jésus tenait de ma protection révoltait les Juifs, non pas ceux de la populace, mais les riches et les puissants. Ceux-là, il est vrai, Jésus ne les ménageait point, et c'était pour moi une liaison politique de plus de laisser la parole libre au Nazaréen. Scribes et 'pharisiens, leur disait-il, i;o 2^5 êtes des races de vipères, vous êtes des sépiUchres blanchis. D'autres fois, il raillait amèrement l'orgueilleuse aumône du publicain, et lui disait que Tobole secrètement clé-
posée par la pauvre femme, était plus précieuse devant Dieu. Chaque jour, de nouvelles plaintes arrivaient au prétoire contre l'insolence de Jésus. Je recevais des députations qui venaient faire leurs doléances au pied de mon tribunal. On me disait qu'il arriverait malheur à Jésus; que ce ne serait pas la première fois que Jérusalem aurait lapidé ceux qui se disent prophètes, et que si le prétoire refusait justice, on en référerait à l'empereur.
(( J'avais pris les devants, moi. J'avais fait des lettres à César, et la galère de Ptolémaïs les avait portées à Rome. Ma conduite était approuvée par le sénat; mais on me refusait le renfort de troupes que
je demandais, ou du moins on me faisait espérer que la guerre des Parthes terminée, on augmenterait la garnison de Jérusalem. C'était me renvoyer bien loin,
car les guerres des Parthes ne finissent jamais chez nous.
«Étantlrop faible pour prévenir une sédition, je résolus de prendre un parti qui devait ramener le calme dans la cité, sans faire descendre la fierté du prétoire à d'humiliantes concessions. Je mandai auprès de moi Jésus le Nazaréen.
« Il s'inclina devant le porteur de ma missive, et se rendit au prétoire sur-lechamp.
« OAlbinusîaujourd'hiii que l'âge a brisé les ressorts de mon corps, et que mes muscles demandent en vain un peu de force virile à mon sang refroidi, je ne m'étonne points! quelquefois Pilate tremble ; mais alors, j'étais jeune, et j'avais au cœur un sang espagnol mêlé de sang romain,à l'épreuve de toute puérile émotion. En voyant entrer le Nazaréen dans ma basilique, où je me promenais, il me sem-
bla qu'une main de fer me clouait sur le pavé de marbre : je crus entendre gémir, aux colonnes, les boucliers de bronze doré consacrés à César. Le Nazaréen, lui, était calme comme l'innocence ; il s'arrêta devant moi, et par un geste simple, il eut Tair de me dire : « Me voici. » Je considérai quelque temps, avec une admiration mêlée de terreur, ce type extraordinaire d'homme inconnu chez nos innombrables sculpteurs qui ont donné une forme et un visage à tous les dieux, à tous les héros. «Jésus, lui dis-je enfin, et ma langue était émue, Jésus de Nazareth, depuis trois ans environ je vous ai laissé librement discourir sur la place publique, et je ne m'en repens pas. Vos paroles ont toujours été d'un sage; je ne sais si vous avez lu Socrate et Platon, mais il y a dans vos discours une simplicité majestueuse qui vous élève même au-dessus de ces grands phi-
losophes; Tempcreur le sait, et moi, son liunible représentant à Jérusalem, je me félicite d'avoir appelé sur vous la tolérance dont vous êtes digne. Il ne faut point vous cacher, cependant, que vos paroles ont excité autour de vous des haines terribles et puissantes; ne vous étonnez point d'avoir des ennemis; Socrate a eu les siens qui l'ont tué : les vôtres sont doublement irrités contre vous et contre moi ; contre vous, à cause de vos discours; contre moi, à cause de la liberté que je vous accorde; ils m'accusent mêm.e sourdement d'être de complicité avec vous, pour ruiner le peu de puissance civile qne Rome a laissée aux Hébreux. Je ne vous intime point d'ordre, je vous engage seulement à ménager davantage l'orgueil de vos ennemis, afin qu'ils n'ameutent point contre vous une populace stupide , €t que je ne sois point obligé de détacher
do ces trophées la hache et les faisceaux, qui ne doivent être ici qu'un ornement, et jamais un épouvantail.
« Le Nazaréen me répondit:
« — Prince de la terre, vos paroles viennent d'une fausse sagesse. Dites au torrent de s'arrêter au milieu de la montagne, parce qu'il va déraciner l'arbre des vallées. Le torrent vous répondra qu'il obéit à l'ordre de Dieu. Il n'y a que Dieu qui sache où va l'eau du torrent. En vérité, je vous le dis, avant que les rosiers de Sârons aient fleuri, le sang du juste sera répandu.
a — Je ne veux point que votre sang soit répandu, m'écriai-je vivement. Vous êtes plus précieux devant moi, à cause de votre sagesse, que tous ces turbulents et orgueilleux pharisiens, qui abusent de la tolérance romaine, conspirent contre César, et prennent notre bonté pour de la crainte.
Malheureux ! qui ne savent pas que la louve du Tibre se revêt quelquefois d'une toison de brebis I moi, je vous défendrai contre eux ; mon prétoire vous est ouvert comme lieu de refuge j c'est un asile sacré.
€ 11 secoua nonchalamment la léte avec un sourire d'une grâce divine , et me dit:
€ — Quand le jour sera venu, il n'y aura point d'asile pour le fils de l'homme, ni sur la terre, ni dans les lieux profonds. Uasile du juste est là-haut. Il faut que ce qui a été écrit dans les livres des prophètes soit accompli.
« — Jeune homme, lui dis-je,je viens de vous adresser une prière; je vous intime un ordre, maintenant. La sécurité de la province confiée à ma vigilance Texige; je veux que la modération rentre dans vos discours; prenez garde d'enfreindre
2oa
mes volontés. Vous connaissez mes intentions. Allez, et soyez heureux
ce En disant cela, ma voix descendit de la sévérité au ton de la douceur. Une parole acerbe ne trouvait pas d'issue pour s'exhaler devant cet homme exlraordinaire, qui appaisait les tempêtes du lac d'un signe de tête, ainsi que ses disciples le témoignaient.
« — Prince de la terre, me dit-il, ce n'est point la guerre que j'apporte aux nations, mais l'amour et la charité. Je suis né le jour où César-Auguste donnait la paix au monde romain. La persécution ne peut venir de moi; je l'attends des autres et je ne la fuis pas. Je vais au-devant d'elle , pour obéir à la volonté de mon père, qui m'a tracé la route. Gardez votre prudence insensée. Il n'est pas en votre pouvoir d'arrêter la victime au pied du tabernacle d'expiation.
«Après avoir dit ces choses, il disparut comme une ombre lumineuse derrière le rideau de la basilique.
« Que pouvaisje de plus? Il fallait subir le destin. Le tétrarque, qui régnait alors en Judée, et qui est mort dévoré par les vers, était un homme imbécille et méchant. Les chefs de la loi avaient choisi cet Hérode pour en faire l'instrument de leurs haines. Ce fut a lui que toute la cohorte ennemie s'adressa pour tirer vengeance du Nazaréen.
« Si Hérode n'eût consulté que sa passion, il aurait fait mettre à mort Jésus sur-le-champ; mais, quoiqu'il prît sa débile royauté au sérieux, dans les petites circonstances, il recula cette fois devant un acte qui pouvait le desservir auprès de
César.
(( Quelques jours après, je le vis arriver au prétoire; il entama l'entretien avec
mol sur des choses indifrérciilcs, pour cacher le but véritable de sa visite, et comme il se levait de son siège pour sortir, il me demanda, avec une parole nonchalante, quelle était mon opinion sur le Nazaréen.
«Je lui répondis que Jésus me paraissait un de ces philosophes graves, comme les grandes nations en produisent quelquefois; que sa parole n'était nullement dangereuse, et que l'intention de Rome était de laisser a ce sage sa liberté d'action et de discours.
« Hérode me sourit avec malignité, et, me saluant avec un respect ironique, il partit.
« La grande fête des Juifs approchait. On voulut mettre à profit l'exaltation populaire qui se manifestait toujours aux solennités de Pâques. La ville était inondée d'une populace tumultueuse qui vomis-
sait des cris de mort conlre le Nazaréen. Mes émissaires me rapportaient que le trésor du temple avait été employé à soudoyer le peuple. Le danger était pressant. Un centurion venait d'être insulté; on lui avait brisé son cep de vigne; on avait couvert sa figure de crachats.
« J'écrivis à Ptolémaïs, oii résidait le préfet de Syrie, et je lui demandai cent fantassins et autant de cavaliers. Le préfet persista dans son premier refus. J'étais seul avec quelques vétérans dans une ville mutinée; trop faible pour comprimer le désordre, et n'ayant d'autre parti à prendre que de le tolérer.
« On s'était emparé de Jésus, et la populace triomphante qui, non-seulement savait qu'elle n'avait rien à craindre du prétoire, mais qui croyait, sur la foi de ses meneurs, que je donnais une adhésion tacite h la sédition , la populace se ruai* sur
les pas du Nazaréen en criant: « Qu*on le saisisse et qu'il soit mis en croix. » Trois castes puissantes s'étaient coalisées contre Jésus; les hérodiens et les saducéens d'abord; ceux-là paraissaient agir, dans la sédition, par un double motif; ils haïssaient le Nazaréen, et ils étaient impatients du joug romain. Ils ne m'avaient jamais pardonné d'être entré dans leur ville sainte avec des drapeaux à l'image de l'empereur; et, bien que dans cette circonstance je leur eusse fait une fatale concession, le sacrilège n'en avait pas moins été commis à leurs yeux. Ils se souvenaient encore d'un autre grief. J'avais voulu faire contribuer le trésor du temple à des monuments d'utilité publique, ce qui m'avait été brutalement refusé. Les pharisiens étaient les ennemis directs de Jésus; ceux-là ne songeaient point au gouverneur; ils avaient supporté trois ans,
avec aigreur, les discours sévères (jue le Nazaréen allait semant contre eux partout. Trop faibles et trop pusillanimes pour agir isolés, ils avaient embrassé avec ardeur la querelle des hérodiens et des saducéens. En dehors de ces trois partis, j'avais encore a lutter contre cotte foule d'hommes perdus, qui sont toujours prêts à se jeter dans une sédition pour jouir du désordre et boire du sang.
«Jésus fut traîné au conseil des prêtres et condamné a mort. Le grand-prétre Caiphe fil alors un acte dérisoire de subordination; il m'envoya le condamné pour que j'eusse à prononcer le jugement et le faire exécuter. Je fis répondre que Jésus étant Galiléen, cela ne me concernait point, et je renvoyai Jésus à Hérode. Le rusé télrarque se fit humble; il protesta de sa déférence envers le lieutenant de César, et remit en ire mes mains le sort de l'homme.
Bientôt mon palais ressembla à une citadelle assiégée par une armée; car à chaque instant la sédition recevait de nouveaux renforts; il en était venu des montagnes de Nazareth , des villes de Galilée , des plaines d'Esdrelon. Toute la Judée inondait Jérusalem.
« J'avais pour femme une Gauloise qui tenait, des filles de sa nation , le don surnaturel de lire dans l'avenir. Elle vint se jeter, pleurante , à mes pieds, et me dit: a Garde-toi de porter sur cet homme des mains violentes. Cet homme est sacré.
Cette nuit je Tai vu en songe; il marchait sur les eaux, il volait sur l'aile des vents , il parlait à la tempête, aux palmiers du désert, aux poisons du lac, et on lui répondait. Le torrent de Cédron a roulé du sang; les images de César m'ont paru souillées par la fange des gémonies; les colonnes du prétoire se sont écroulées ; le
H. Kl
soleil s'est voilé de noir comme une vestale au tombeau. 11 y a du malheur dans Tair, ô Pilate 1 et si tu ne crois pas aux paroles de la Gauloise, écoute dans l'avenir les malédictions du sénat et de César contre le lâche proconsul. j>
« En ce moment, mon escalier de marbre tremblait sous les pas de la multitude. On me ramenait le Nazaréen. J'entrai dans la salle du tribunal , suivi de mes gardes, et je dis, d'une voix sévère à la foule: — Que voulez-vous?
« — Nous voulons la mort du Nazaréen , criait le peuple.
« — Quel est le crime du Nazaréen?
« — Ilablasphémé, ilapréditîa ruine du temple ; il se dit le fils de Dieu , il se dit le Messiah , il se dit le roi des Juifs.
« — La justice romaine ne punit pas ces crimes par la mort. »
« — Qu'on le saisisse, qu'il soit mis eu croix!
Le palais était ébranlé jusqu'en ses fondements par ces cris épouvantables. Un homme seul était calme au mileu de cette scène, le Nazaréen. On l'aurait pris pour la statue de l'Innocence dans le temple des Euménides.
« Après bien des efforts, tentés inutilement pour l'arracher au pouvoir de cette multitude qui s'était fait souveraine, j'eus la faiblesse damnable de prendre une résolution, la seule, selon mes idées du moment, qui pût au moins sauver sa vie.
J'ordonnai qu'il fût battu de verges, et demandant une aiguière, je me lavai les mains, aux yeux de la foule qui n'écoutait pas ma voix, mais qui pouvait du moins saisir le sens allégorique de mon action.
C'était sa vie qu'ils voulaient, les maU
heureux! Liieii des l'ois, dans nos troubles civils, j'ai vu ce que peut l'acharnement de la foule; mais tous mes tableaux de souvenir étaient effacés par ce que je voyais en ce moment. On aurait dit qu'une puissance infernale avait peuplé Jérusalem de tous les fantômes du Ténare ; ces visages, qui défilaient devant moi, étaient rouges d'une sueur de sang et illuminés d'un reflet sulfureux. Ces hommes ne marchaient pas , ils étaient emportés comme dans un tourbillon d'étincelles; ils roulaient comme des ondes vivantes, du seuil du prétoire à la montagne de Sion , avec des hurlements, des cris , des râles, tels que nous n'en avons jamais entendus ni dans les séditions de la Pannonie, ni dans les tempêtes du Forum.
(( Par degrés, le jour s'était fait sombre , comme un crépuscule d'hiver, tel qu'on l'avait vu h la mort du grand Jules; c'était
aussi vers les ides de mars. Moi, gouverneur avili d'une province infiniment rebelle, je m'étais appuyé contre une colonne de ma basilique, et, à traversée jour livide , je suivis long-temps du regard cette Théorie duTartare, qui entraînait au supplice l'innocent Nazaréen. Autour de moi la ville se fit déserte. Toul Jérusalem avait franchi la porte funèbre qui mène aux gémonies. Un air de désolation , une teinte de deuil m'environnaient ; mes gardes s'étaient mêlés aux cavaliers ; et le centurion, pour affecter encore une ombre de pouvoir, régularisait le désordre. J'étais resté seul ; et au brisement de mon cœur, je compris que la chose qui se passait en ce moment rentrait plutôt dans l'histoire des dieux que dans celle des hommes. J'entendais de grands bruits qui venaient de Golgotha, et qui, portés par le vent, semblaient m'annoncer une agonie
qu'aucune oreille humaine n'avait encore entendue.Desnuagesdeplomb couvraient le pinacle du temple, et leurs larges dccliirements s'abaissaient sur la ville, pour la couvrir comme d'un voile. Des signes d'épouvante se manifestaient ainsi , avec tant d'accord prodigieux, sur la terre et dans l'air, que Denis l'Aréopagite, m'at-on rapporté , s'écria : Ou l'auteur de la nature soufjre , ou toute la machine du mo)ide se dissout,
« A la première heure de la nuit, je m'enveloppai d'un manteau et je descendis dans la ville, du côté de la porte de Golgotha. Le sacrifice était consommé. L'attitude du peuple n'était plus la même. La foule rentrait a Jérusalem , toujours orageuse, mais triste, taciturne, honteuse, déses pérée. Ce qu'elle avaitvu lui donnaitdcs peurs et des remords. Je vis aussi passer devant moi ma petite cohorte romaine.
silencieuse comme le peuple; le vexillaire avait voilé son aigle en signe de deuil, et j'entendis, dans les derniers rangs, quelques soldats qui se murmuraient des paroles qui me semblèrent étranges, et dont je ne compris pas le sens. D'autres racontaient des prodiges à peu près semblables à ceux qui ont souvent épouvanté Rome parla volonté deis dieux. Par intervalles, des groupes d'hommes et de femmes éplorés s'arrêtaient sur cette voie douloureuse, et se retournaient versle mont du supplice comme pour ychercher quelque nouveau prodige attendu.
Je rentrai au prétoire , rapportant dans le sein toute la désolation de cette foule.
En montant l'escalier, je vis, à la lueur d'un éclair, le marbre des degrés encore couvert du sang du Nazaréco, Là, un vieillard m'attendait dans l'attitude des suppliants; derrière lui se groupaient quel-
qiies femmes, dont je n'entendais que les sanglots, car Tombre voilait leurs figures. Le vieillard se jeta à mes pieds et pleura abondamment; c'est affreux à voir un vieillard qui pleure. « Que demandezvous, mon père? » lui dis-je avec douceur. Il me répondit: — Je suis Joseph, natif d'Arimathia; je viens vous demander, k genoux, la faveur d'ensevelir Jésus de Nazareth. — Je fis relever le vieillard, et je lui dis : — Il sera fait selon vos vœux. » En même temps, j'appelai Manlius, qui partit avec quelques soldats pour surveiller l'inhumation, et placer des sentinelles sur le lieu de la sépulture, de peur qu'elle ne fût profanée. Quelques jours après, ce sépulcre était vide. Les disciples de Jésus publiaient partout que leur maître était ressuscité, ainsi^qu'il l'avait prédit.
Il me restait un dernier devoir k remplir : j'avais à instruire César de toute
cette histoire extraordinaire ; jele fis dans les plus grands détails, je ne lui cachai rien. J'écrivis cette lettre dans la nuit même qui suivit le jour fatal. I/aube me surprit le stylet h la main.
« Je quittai mes tablettes en entendant les clairons qui sonnaient l'air de Diane; et, comme je jetais un coup d'œil du côté de la porte de Césarée, je vis un g>rand mouvement de sentinelles et de soldats, et j'entendis, dans le lointain , d'autres clairons qui jouaientla marche de César; c'était mon renfort de troupes , deux mille hommes d'élite qui m'arrivaient, et qui, pour faire diligence , avaient fait une marche de nuit. — Oh ! il fallait donc que la grande iniquités'accomplît! m'écriai-jeen tordant mes bras sur ma tête; c'est le lendemain qu'ils arrivent pour sauver l'homme immolé la veille ! 0 cruelle ironie des destins î Hélas ! comme l'avait dit
le Nazaréen sur la croix: Tout était con-
sommé ! »
Dès ce moment, investi d'un pouvoir redoutable , je ne mis plus de bornes à ma haine contre ce peuple qui m'avait fait lâche et criminel. Je frappai de terreur Jérusalem. Bientôt, comme pour donner une plus forte excitation a mes vengeances, l'empereur me fit une lettre où il blâmait sévèrement ma conduite. Mon procès-verbal de la mort de Jésus, lu en plein sénat, y avait excité une émotion profonde. L'image du Nazaréen, honoré comme un Dieu, venait d'être placée dans le lieu sacré du palais impérial. Les courtisans, qui m'étaient contraires, prirent de là prétexte pour commencer cette longue série d'accusationsfqui, bien des années après Tibère, m'ont enfin amené dans cette ville d'exil, où ma vie doits'achever dans les angoisses et les remords. Je t'ai
tout dit, ô Albinus; mon discours t'a iaîl descendre dans mon âme; et tu me rendras au moins cette justice de dire que Pilate fut plus malheureux que méchant. »
Le vieillard se tut; des larmes coulaient le long de ses joues ridées; ses yeux fixes et ternes semblaient regarder avec elTroi un tableau invisible pour tout autre que lui, lugubre fantasmagorie d'un passé toujours présent. Albinus était en proie à une inquiétude sombre, et il cherchait des paroles adroites pour donner quelque consolation à son redoutable ami.
— Pontius, lui dit-il, tes malheurs ne sont pas ordinaires, mais le baume peut encore être versé sur les ulcères de ton cœur; il faut invoquer les prières, ces filles boiteuses qui désarment la colère des dieux.
Pilate fit un sourire mêlé de larmes qui épouvanta le prudent Albinus.
— La ville est mauvaise pour loi, poursuivit Albinus, la haine habite les places publiques, et Janus, qui veille au seuil des maisons, ne protège pas le foyer domestique contre les orages du dehors. Que ne vas-tu demander a nos montagnes un peu de cette quiétude qui te sera refusée ici! Tair des champs invite au repos et conseille Toubli des soucis cuisants.
— Je crains de te comprendre, dit Pilate, l'émotion sur les lèvres et la pâleur aux joues, oui, je crains de te comprendre: tu fais, comme le serpent, un long détour pour atteindre ton but; tu veux fermer au vieillard la porte de ta maison.
— Les dieux qui m'écoulent et que j'atteste, dit Albinus, saventsi j'ai jamais violé les saintes lois de l'hospitalité, mais....
— Oui, interrompit le vieillard; oui, envers les auti^es, mais envers moi tu vas l'excuser de les violer; je te comprends
encore, n'achève pas, il faut sauver à un ami l'embarras des paroles qui répugnent aux lèvres. Albinus, le vieux stoïcien se réveille en moi , la torche de cire éblouit les yeux avant de s'éteindre ; écoute, Albinus, je vais saluer tes pénates, je vais partir.
Albinus baissa les yeux et se tut.
— Bien I bien I ton silence crie, comme dit Marcus TuUius. Je vais appeler mes serviteurs.
— Tes serviteurs, dit Albinus à Pilate qui se levait de son siège, tes serviteurs, te n'en as plus, ils ont fui leur maître.
— C'est bien! dit Pilate.
— Un seul t'est resté fidèle, c'est un vieux soldat.
— Ahl c'est Longinusl je le reconnais.
Dis à l'enfant d'appeler Longinus, permets-moi de souffler sur ta lampe, elle n'a plus d'huile; voici l'aube.
— Oli ! ne nraccuse pas, Poiuius! (jiic ton adieu n'insulte pas à mes pénates I
— Moi, t'accuser! non, je te plains. Le sang de Rome s'appauvrit dans toutes les veines, il n'y a plus de Romains; qu'on institue partout des autels à la Peur : la maison d'Albinus est bâtie sur le parvis du temple de Mars!
Pilate poussa un grand éclat de rire qui ne cessa qu'à l'arrivée de Longinus.
— Ah! que ta fidélité soit bénie, Longinus ! Tu n'as pas suivi , toi , les pas des déserteurs. Albinus, savez-vous ce qu'il a fait, ce soldat? Il servait dans les liastati; il était sur le Golgotha, au pied du gibet, le jour que le Nazaréen mourut; il eut pitié des souffrances de l'homme agonisant; il lui percale cœur d'un coup de lance. Longinus mourra chrétien. As-tu ceint ton épée, vieux soldat, mon dernier ami?
Le soldat fit un signe afTirmatif.
— Tout est donc prêt, Pilate salue Albinus.
Une heure après, ces deux hommes étaient arrivés à mi-côte d'une montagne qui domine la cité de Vienne. Le soleil se levait, avec cet éclat tranquille des belles aurores de Tété; sa lumière resplendissait sur la coupole de bronze doré du temple de la Victoire, et sur Tattique de marbre du temple des Cent Dieux. Une nuit mystérieuse régnaitencore dans les bois sacrés qui couronnent la demeure des immortels. La ville, penchée sur le Rhône, semblait écouter les harmonies du fleuve, et prolongeait le silence de la nuit. Les collines flottaient dans une limpide atmosphère d'or ; une fraîcheur suave, des bruits de cascades, des chants d^oiseaux, des mélodies sans nom, montaient de la vallée à la montagne, et faisaient bénir la vie à ceux qui la portent légèrement,
Pilal(3 tenait les yeux lixés sur un tiowïfre noir qui était ouvert à ses côtés. Une eau sombre se roulait au fond ; on l'entendait mugir, on ne la voyait pas, des touffes, entremêlées de chênes nains et de figuiers sauvages, avaient tissu leur réseau sur l'épouvantable abîme; et le bloc de rocher, lancé au gouffre; se débattait long-temps avec les plantes avant d'arriver à l'eau sourde qu'il faisait jaillir avec d horribles échos. Pilate souriait au gouffre; puis il contemplait l'immense et sublime paysage qui entourait si gaiement son agonie de désespoir; il songeait à la mort du Nazaréen, à cette mort qui fut si calme au milieu de la nature bouleversée, et il pleurait amèrement. — Longinus, dit-il, remets ton épée au fourreau, je n'en ai pas besoin; je saurai mourir sans toi; je ne veux pas souiller tes mains de mon sang; car tu es encore couvert d'un autre sang qui
ne s'effacera jamais. Oui, Longinus, ce sage du Golgotha descendait des esprits supérieurs; conserve cette croyance. Tous ceux qui ont trempé leurs mains dans son sang ont péri d'une mort misérable ; songe à Hérode et à Caïphe. Tibère même a été étouffé sur son lit de Caprée : je leur survis encore, moi. Tu vas voir comment je vais les imiter.
Et il s'élança dans l'abîme. Longinus entendit craquer les branches entrelacées et ne vit plus que les lambeaux de la toge accrochés aux plantes épineuses du gouffre. Il entendit aussi les sourds ricochets du corps, et un cri suprême agrandi par l'écho et qui se mêlait à un fracas d'eau brisée dont Técume vint étinceler au soleil.
Ainsi mourut celui sous lequel le Christ
avait souffert.
Après dix-huit siècles, cette mort, cet lu 15
homme, ce souvenir, semblent encore planer sur la vieille cité romaine. L'aspect de Vienne met le voyageur en rêverie; tout lui dit qu'il s'est passé là quelque chose de mystérieux et d'inouï. Ses îles de maisons basses et noires sont coupées par intervalles de grandes lignes d'architecture. Ses hôtelleries sont pleines de vastes et sombres salles, empreintes d'un caractère antique , et qui semblent veuves d'un peuple colossal, mort la veille. On trouve cela dans toutes les villes que les Romains ont aimées, et qu'ils ornèrent de leurs monuments, modèles éternels de grandeur et d'exécution puissante. Quand vous passez devant cette noble Viennç, en vous abandonnant au torrent du Rhône , la ville se révèle, en masse, dans son étrange physionomie : elle semble se retirer, et s'incruster dans ses collines, pour laisser passer le fleuve. Tout h coup elle brise son prolongement de maisons indigentes? et
découvre, en respirant, sa magnifique calliédrale, héritière du temple païen. La façade du saint édifice est couverte, comme sa sœur de Pise, de cette belle teinte dorée qui ressemble à un voile oriental tissu de rayons du soleil. On comprend que l'on est arrivé sur les limites du nord, et que le midi commence. Vienne appartient au premier par ses maisons, au second par son temple; et cette double nature de climat, insaisissable au premier aspect, donne le dernier coup de pinceau à la robe delà cité mystérieuse, et complète le rêve du voyageur.
UNE SOIRÉE A FRASGATJ.
Chaque boulevard de Paris a sa spécialité de promeneurs et de passants.
On ne se promène pas sur le boulevard des Capucines; on passe. — D'un côté, marchent les solliciteurs des affaires étrangères ; de l'autre , les étrangers qui vont admirer la grecque Magdeleine, sous sa coupole de brouillard.
Sur le boulevard des Ilalicns, on ne passe pas, on se promène; les littérateurs de loisir et les dandys affairés s'y entreniélent, en parlant haut et riant aux éclats, comme dans un salon plein d'air, plante d'arbres et sablé.
Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on passe et on se promène ; — si vous rencontrez sous cette zone deux promeneurs, calmes dans leur marche et agités dans leur physionomie; un jeune homme et nn vieillard ; le premier pâle et blond , le second grisonnant et frais, s'entretenant par boutades, avec de longs intermèdes de silence; coudoyant les autres promeneurs et les étalages des boutiques; passant devant les batailles de Napoléon et les tableaux de Jonchery, sans les regarder j vous pouvez vous affirmer que ce sont deux acteurs bourgeois d'un drame do^ mestique, joué dans un salon, sans spectateurs; deux innocents pourvoyeurs de
catastrophes, qui préparent, à leur insu , un article aux gazettes des tribunaux, ou un sujet de feuilleton. C'est ce qui arrivait, pour mon bonheur, le 5i décembre 4857.
Comme je ne suis pas autorisé à citer les véritables noms des héros de celte histoire j il sera convenu que le plus jeune de ces deux promeneurs du bouvelard, le 54 décembre, se nomme, à peu près, Félicien de Saint-Nérée , et que le plus âgé pourrait se nommer de Yaudreuil , avec deux lettres de moins. Le premier est vêtu en négligé de désolation ; il porte une redingote noire, boutonnée sous le nœud flottant de la cravate, et froissée le long des basques par des crispations de mains égarées; ses cheveux blonds, quoique ravagés par les doigts y conservent encore quelques habitudes d'élégance; ses bottes, quoique souillées par le pavé d'hiver, laissent encore voir quelques écailles luisan-
tes de vernis, de sorte que la tête et les pieds, tout dévastés qu'ils sont, attestent un jeune Parisien comme il faut. Le jeune vieillard qui raccompagne est vêtu en Mentor bourgeois d'un Télémaque de la Chaussée-d'Antin; il serait donc inutile d'ajouter qu'il a un pantalon gris, une ample redingote marron, une cravate blanche et une emeraude colossale sur le jabot A voir l'agitation de l'un et Timpas^ sibilité de l'autre , on dirait que les tableaux de Joseph Vernet, le Calme et TOrage^ seront personnifiés et se promènent sur le boulevard.
— Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, Félicien? disait M. de Yaudreuil, à cinq heures précises du soir.
— Donnez, répondait Félicien d'un air confiant et empreint de cette crédulité, fille de l'inexpérience et d'un bon cœur.
— Que vous reste-t-il en portefeuille?
— Rien, presque rien, vingt mille francs : j'en ai perdu trente mille à la Bourse, en trois jours, d'après les conseils que vous m'avez donnés.
— C'est très bien. Il vous reste vingt mille francs; voici mon conseil : arrêtez-^ vous ; placez avantageusement cette somme ; retirez-vous à la campagne, et ne vous mariez pas.
— Il fallait me conseiller cela quand j*avais mes cinquante mille francs intacts.
— C'est très-juste : mais alors vous vouliez vous marier, et déposer cent mille francs aux pieds de votre belle veuve Emilie. Un bon coup de bourse pouvait vous donner en vingt-quatre heures la moitié de la somme qui vous manquait ; mon conseil d'alors allait au-devant de vosinten-» tions, ce me semble.
— C'est pour cela que je Tai suivi.
•— Suivez donc celui que je vous donne en ce moment.
— Et je n'épousei'îii pas Emilie...
— Ah! il faut y renoncer violemment, mon cher ami. La belle veuve n'a pas le sou; si elle était riche , elle ne serait plus veuve depuis l'expiration de son deuil, vous le savez. Il s'est présenté chez elle vingt partis qui se sont retirés, lorsqu'on a su qu'Emilie était aussi pauvre que belle : deux nobles qualités pourtant, mais qui ont le tort de s'associer.
— Ah ! une chaumière et son cœur!
— Mon Dieu 1 c'est une ancienne idylle que vous répétez là î Emilie accepte votre cœur, mais refuse votre chaumière ; quand vous aurez acheté une chaumière de vingt mille francs, que vous reste ra-t-il pour vos vieux jours?
— Monsieur de Vaudreuil, vous prenez mal votre temps pour plaisanter; je suis au désespoir.
— Soyez raisonnable, Félicien , débar* rassez-vous de votre amour, et gardez votre argent. Un garçon vit de peu. Avec douze cents francs de revenu, vous pouvez être encore un riche bourgeois à Nice et à Turin. Le ministre des finances du prince de Monaco n'en a pas davantage, et il est heureux.
— D'honneur, mon cher de Vaudreuil ^ je ne vous comprends pas j vous me raillez dans un pareil moment!
— Il faut avoir de la philosophie , moïi cher Félicien.
— Mais, savez-vous bien que je médite quelque chose d'affreux... un suicide!
— Méditez-en deux, mon cher ami! Je vous ai donné'déjà un conseil qui vous a été fatal , et qui vous coûte trente mille francs; si vous aviez la faiblesse de ne pa^ survivre a ce malheur, vous ne mourrez pas seul; jcjure de mourir avec touS; noug
jucttroiis le suicide en duo. Que voulezvous déplus?
— Oh! que je vous serre les mains, mon cher de Vaudreuill
^ — Mais songez donc à ce que je vous ai dit un jour? Moi qui vous parle gaîment; j'ai perdu toute ma fortune à la Bourse , un million! un million que j'avais gagné à vingt-deux ans danslessalinesdeVenisel Je prêtai trois cent mille francs à la république française. Je voulus courir après mes trois cents mille francs, et je perdis mon dernier écu, et me voilà !
— -Tout bien considéré, je suis encore plus heureux que vous. Il me reste vingt mille francs... Que possédiez-vous avant de faire fortune?
— Rien du tout, selon Fusage de ceux qui gagnentunmillion. Pour faire fortune, il faut commencer par ne rien avoir. Cest bien aisé,.
— Et pourquoi ne risquerais-je pas mes vingt mille francs?
— Au fait, je n'y vois pas d'inconvénient. Vous ne courez que la chance de les perdre. C'est autant de gagné pour vous mettre en position de faire fortune.
— Oh! si je les perds, mon parti est pris.... Voyons... La Bourse est fermée a cette heure , je croîs... Mais demain , à midi...
— Y songez-vous ?|Demain, c'est le 4*' janvier. Relâche à la Bourse.
— Ah ! mon Dieu ! il faut attendre deux jours! deux jours et deux nuits!... Et je dois faire mon cadeau de noces à Emilie demain, premier de Tan!... Il est commandé chez Susse.... Et ma lionne en bronze de Barye qui m'attend!... Quinze louis cette lionne, portant un cerf à ses petits! Quinze louis! le cadeau de noces quinze cents francs !.. Œuvres comptèles de
Vtclor Hugo et de Lamartine, reliées par Siniier, trente louis !... Eh ! Dieu sait comment elle recevra mes cadeaux et ma visite, demain, la belle veuve!.. deVaudreuil, mon ami , je vous assure que j*aime cette femme d'un amour insensé. Pourtant je la redoute au-dessus de toute expression :
elle a des airs si singuliers et une conversation si étrange ; elle dit des choses si bizarres avec un air si grave, qu'elle m'embarrasse comme un écolier. Je veux enfin que vous la connaissiez, et que vous observiez ce caractère, de sang-froid, comme vous Vêtes, pour me la définir et la classer. Moi, je suis trop amoureux; elle m'échappe , et je reste confondu devant sa grâce et sa beauté merveilleuses.
— Félicien , d'après ce que vous m'en avez dit, je la crois sentimentale à Texcès.
— Que signifie cela, sentimentale?
— Présentez-moi, et je vous la classerai du premier coup-d'œiL
24 i '■ — Je vous présenterai demain.
— Oh ! demain ! y songez-vous? i'" janvier î
— Au diable le 4'' janvier! Ëtes-vous bien sur que Tannée finit aujourd'hui?
— Ehl voyez raffiche des spectacles, là, au coin de Frâscati. Aujourd'hui, 54 décembre, etc.
Nos deux interlocuteurs étaient alors descendus, en causant ainsi, du boulevard Bonne-Nouvelle à l'angle de la rue Richelieu. En ce moment, une agitation extraordinaire régnait autour du palais du jeu, les cabriolets arrivaient au vol et jetaient des hommes au n. 408, avec l'élan du Tremplin. Des sergens de ville haranguaient les cochers taciturnes; la foule curieuse regardait au hasard, se demandait ce qu'elle regardait. Les vitres du café voisin encadraient des visages impassibles
de philosophes qui étudiaient les misères II. IG
du genre humain de la rue Richelieu. Le commissaire de police du deuxième arrondissement, décoré d'une chaîne d'or, observait tout, comme le Neptune de cette mer orageuse, et retenait le qiws ego entre ses dents. Il pleuvait, comme toujours.
— 11 se passe là quelque chose d'extraordinaire, dit Félicien.
— Vous avez deviné , dit de Vaudreuil ; le Jeu se meurt, le Jeu est mort! Voilà les derniers courtisans de la Fortune qui vont assister à son agonie. La Fortune doit expirer aujourd'hui à minuit, d'un coup de râteau. Cette bonne déesse, fille d'Homère, a été frappée à mort par la chambre des députés; elle a vécu trois mille ans. Vous concevez qu'une déesse ne meurt pas sans donner une secousse au monde. Ce soir, entre neuf heures et minuit , l'or sera furieusement tourmenté sur les tapis verts du n, 408, Il y aura des naufrages et des
triomphes. Je crois pourtant que la Fortune donnera aujourd'hui un tour de son métier : comme une reine qui abdique et veut laisser de son règne un souvenir doré, la Fortune ne fera probablement, ce soir, que des heureux. A coup sûr la Banque se brûlera la cervelle demain. C'est dans Tordre ; vous verrez.
— Oui, dit Félicien , ce que vous dites me paraît assez raisonnable... assez juste... Voyons! un conseil, de Vaudreuil...
— Félicfen... je vous devine ; vous craignez d'aborder franchement la question.
Eh bien! je vais au-devant de vos scrupules; vous voulez prendre votre part des faveurs de la fortune, n'est-ce pas?
— Eh ! pourquoi non?
— Au fait, mon cher Félicien, c'est une ambition honorable.
— Mais, je n'ai jamais joué...
— Tant mieux! la Fortune donne toujours une prime d'encouragement à h
virginité de ses adorateurs ;c'cstun axiome du jeu. Vous avez donc, ce soir, deux chances de gain pour une. Franchement, je crois vous ménager un conseil de père ; jouez.
— Je pense, de Vaudreuil, que vous me faites une plaisanterie
— Une plaisanterie ! vous verrez cela ce soir; confiez-moi votre argent, je vous brûle une progression de d'Alembert montante et descendante qui vous jette en portefeuille cent billets de mille francs avant minuit; vous trouverez alors la plaisanterie de votre goût.
— Vous avez nommé d'Alembert, je crois?...
— Ouij d'Alembert, le philosophe, qui a inventé la seule manière de gagner au jeu.
— Ce grand philosophe!
— Grand philosophe à cause de cette invention. Si vous ôtez de ses œuvres son
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Trailé de progression^ il ne reste rien; il ne reste que YEiicyclopédie , que vous n'avez jamais lue , ni vous ni personne, de 4857. Résumons-nous : voulez-vous risquer vos derniers vingt mille francs?
— Je veux bien; puisque la Bourse ne donne jeu qu'après-demain, je suis enchanté de trouver une autre banque ouverte aujourd'hui.
— Eh ! votre Bourse est un jeu stupide ; il ne faut pas avoir une étincelle d'imagination pour lutter contre la hausse ou Ui baisse : vous jouez au hasard avec un banquier fantastique et pour gagner un argent idéal que vous ne voyez pas. Ici, c'est autre chose, vous avez lePactocle sous la main, on vous jette à la tête le Pérou monnoyé, vous vous promenez du bout des doigts sur des collines de napoléons; vous creusez avec l'ongle des vallées de doubles louis, vous avez les jouissances de BrédcJdin-Ali et de Noureddin-Assau qui jue-
naient des bains de pièces d'or à Bagdad ; vous êtes sultan, vous êtes alchimiste, vous êtes dieu.
— De Vaudreuil, dit Félicien exalté, ce soir, à neuf heures, nous nous rencontrerons dans le passage de l'Opéra. Soyez exact au rendez-vous.
— Je dîne en ville, et je m'éclipse au dessert. A neuf heures ! Félicien^ bon courage, et sans adieu.
Frascati s'était illuminé comme pour ses bals; il voulait mourir joyeusement aux clartés de toutes ses girandoles de fête. Comme le sage Sardanapale, il avait entassé sur son bûcher funèbre ses femmes , ses joyaux , ses écrins , afin de périr avec ses richesses, et de s'ensevelir dans des cendres d'or. On était accouru à cette grande agonie de tous les coins de l'univers. Jamais plus étonnant congrès de peuples. La mappe-monde était représentée , là y par tout ce qui porte une passion
à la pointe de ses nerfs. Les idiomes de Funivers se croisaient sous les lambris du salon et entonnaient le Dies 2V<^ polyglotte du trente-un dans cette Josaphat du jeu. C'était un éblouissant chaos de femmes échevelées, de visages écarlates, de robes de soie; de décorations de tous les ordres, d'habits de toutes couleurs , de cascades d'or et d'argent, un nuage formé des vapeurs de toutes les passions, et qui , se déchirant par intervalles, faisait éclater un fracas inouï de grincements de dents, d'éclats de rire, de soupirs d'enfer, de cris de désespoir, d'extases de paradis. Au milieu des joueurs vulgaires, animés du plat amour du gain, on distinguait, à l'irradiation de leurs regards, des hommes qui ont emprunté une ride à toutes les années d'une vie orageuse, et qui , ayant tout vu , tout appris, tout éprouvé , tout connu , et n'ayant plus foi ni au bonheur, ni au plaisir, et face h face avec l'ennui , cette mort
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continuelle de la vie, étaient venus là pour accepter un duel avec le destin, pour se battre avec l'inconnu, pour lutter corps à corps avec la fatalité , cet invisible fantôme qui s'incarnait pour la dernière fois et devait s'engloutir, minuit sonnant, au bruit des chaînes d'or qu'il traînait sous son linceul.
Il est onze heures. Le jeu a peint un masque sur tous les visages, de sorte que Tami ne reconnaîtrait que difficilement son ami. Les chevelures fluides s'incrustent aux tempes, la sueur du col a tordu les cravates de soie ; les mains convulsi- Ycs ont mis à nu les poitrines; tout le monde s'est déguisé à son insu , à cette sa-, turnale du jeu. Dans leur furie de locomotion, les groupes passent et repassent devant les hauts miroirs du salon, et chaque joueur, s'inclinant devant la glace, méconnaît sa propre figure, et croit saluer un ami oublié, qu'il a connu autrefois. Au
centre de ce peuple en délire, nos deux héros se sont vingt fois séparés et réunis. De Vaudreuil se fait remarquer par des cris intermittents et techniques de désespoir, et Félicien, perçant la foule, Tinterroge avec des yeux qui tombent de la tête sur le tapis vert.
— Avez-vous vu le coup, Félicien? s'écriait de Vaudreuil, tordant ses gants pour économiser ses mains.
Un noriy étouffé dans Fembrâsement du gosier, était la seule réponse de Félicien.
— Mon |imi, un coup affreux, inouï! un coup impossible à retrouver dans les cinquante mille tailles qu'on vend chezChaumerot, au Palais-Royal I Voyez cette carte, Félicien I Vingt-trois intermittences! J'ai sauté quinze masses! une taille hachée m'a fait sauter la progression de d'AlembertI Celle-ci a tué tous mes parolis! Il nous reste deux mille francs!
— Deux mille francs! dit Félicien avec une voix d'Echo poitrinaire.
— Oui, mon ami , deux mille francs, et quelques bribes de jetons qu'il faut risquer à la roulette pour attraper un plein ou un cheval. Tenez , mon cher, prenez ces deux mille francs et laissez-lescouler dans vos bottes; vous ne pouvez pas rester sans le sou.
— Eh !mon Dieu 1 ditFélicien avec une voix d'ombre qui demande crédit de l'obole à Caron; eh I mon Dieu! que voulezvous que je fasse de ces deux mille francs? pourquoi les garder? ne puis-je pas me refaire avec cette sôinme?
— Sans doute. Avec un louis on peut gagner un million. C'est le seul avantage que nous ayons contre la banque. Mais si vous les perdez?
— Si je les perds, vous m'accompagnerez au pont des Arts.
^ Et je vous suivrai , dit de Vaudreuil
d'un air digne, avec un serrement de main solennel.
— Très bieni de Vaudreuil.
— Comment voulez-vous jouer ces deux mille francs, Félicien?
— Eh! comme vous voudrez, à votre idée , tout est bon ; jetez les deux billets et laissez jusqu'au coup de douze mille francs.
— Et puis même masse, jusqu'à la somme ronde de cent mille, n'est-ce pas?
— Allez.
En ce moment, un jeune homme inondé de sueur et de joie, le visage illuminé de l'auréole de la victoire , et laissant lire dans ses regards tout un avenir de jouissances échangées contre de l'or, fendait la foule, la main droite levée, agitant des grappes de billets de banque , et faisant heurter ses poches mélodieuses, pleines de louis échappés des rouleaux. Les femmes lui disaient de ces paroles charman-
les qui piovoquciit ies largesses; les professeurs Jui demandaient la marche qu'il avait suivie; les mathémaliciens le consultaient un crayon à la main. On entendait ces phrases rapides : — J'ai gagné soixante-quinze mille francs. — Avec quelle mise première? — Avec cinq louis. — Quelle marche P — J'ai joué au hasard.
Et les mathématiciens, raffermissant leurs lunettes et serrant leurs cartes dans le portefeuille, répétaient : —lia joué au hasard !
— Soixante -quinze mille francs avec cinq louis! dit Félicien à de Vaudreuil.
— Oui, dit de Vaudreuil. Rien de moins étonnant avec une série déveines. La taille recommence, à notre tour, maintenant.
Et il jeta les deux billets sur le tapis. Félicien s'étr^ignît avec ses bras, et une salive acre baigna ses lèvres.
— Nous sommes à roitge, dit de Vau-
dreuil.... Neuf!., c'est gagné,,. Quarante!.., Et tous les joueurs de rouge exécutèrent en chœur une apostrophe au ciel, et un piétinement général.
— Est-ce perdu? demanda le candide Félicien.
— Perdu! dit de Vaudreuil, laissant tomber sa tête, ses bras, ses mains, et poussant un soupir. Et perdu , ajoute-t-il, contre toutes les règles I Toutes les chances pour nous! j'allongeais la main pour prendre quatre mille francs... Quarante!., un scélérat de valet de cœur qui est tombé sur le dos, quarante !
— Ah! vous avez joué bien malheureusement, monsieur, dit une jeune femme à de Vaudreuil; et elle se retourna en fredonnant un air de vaudeville.
— Connaissez-vous cette femme? demanda Félicien.
— Moi? je ne la connais pas. Il y a ce soir ici cent femmes de toute condition et
de toute vertu qui viennent faire ce que nous faisons.
— Se ruiner! dit Félicien en mordant sa lèvre : se ruiner!
Il croisa les bras, baissa la tête, et s'ap^ puya contre un angle de la cheminée, dans l'attitude d'un homme qui ne compte plus sur ses pieds pour le soutenir. De Vaudreuilprit la même position à l'autre angle, et tous deux dans une immobilité »ymélrique,ressemblaientà des cariatides supportant le fardeau du Désespoir.
Personne ne les remarquait.
Félicien abdiqua le premier son rôle de statue et poussa un long soupir dans la direction de de Vaudreuil. Celui-ci glissa sur le dos le long de la cheminée et riposta par une espèce de sanglot étouffé violemment.
— Eh bien! dit de Vaudreuil après le sanglot,
— Il ne vous reste donc plus rien? de-
manda le jeune homme avec un accent qui ne témoignait pas une grande confiance à sa demande.
— Absolument rien, mon pauvre amu S'il me restait deux francs, je les mettrais à la roulette sur le 54 : c'est un bon numéro , à onze heures et demie.
— Il est onze heures et demie ! dit Félicien consterné.
— Voyez à la pendule : dans trente-etune minutes nous sommes à demain.
— Ohl quel horrible premier de Fan!...
De Vaudreuil, je suis au comble du désespoir.
— Et moi, donc ! moi qui vous ai perdu ! moi qui...
— Pauvre de Vaudreuil!... Eh! je ne vous en veux pas... non... c'est la fatalité !.. Il me reste cinq cents francs pour toute
fortune !
Il vous reste cinq cents francs, Félicien !
— Oui; chez nioL.» que faire de celle bribe?
— Au fait, rien... Ce monsieur avec dix louis...
— Croyez-vous que j'aie le temps d'aller rue de Grammont?
— En deux bonds nous y sommes.
— 0 mon Dieu ! si vous me donniez dix minutes de bonheur!
— Ce serait bien juste, ma foi I
— Allons chez moi.
Et ils s'élancèrent de la cheminée a Tescalier, aussi lestement que le leur permit la foule qui encombrait les salons.
0 désespoir! la cour de Frascati était inondée de sergens de ville et de gardes municipaux. La porte cochère, fermée aux arrivants, ne s'ouvrait que par intervalles, aux voitures qui emportaient à leur maison les joueurs des deux sexes, et leur interdisait toute faculté de retour. En ce moment, Frascati soutenait un véritable
siège. Dans la rue Richelieu, cinq cents baïonnettes plus intelligentes que jamais, se croisaient contre une population improvisée de joueurs. Uémeute aléatoire avait son tour. On exécutait des charges , de cavalerie centre les martingales , les mathématiciens, et d'AIembert. Au plus fort des groupes, on distinguait quelques députés qui avaient voté la loi, et qui réclamaient leur part dans les faveurs de la fortune agonisante. Les plus acharnés de tous étaient les Russes qui arrivaient de Saint-Pétersbourg en chaise de poste, et les Américains de New-York, que le paquebot du Havre avait jetés trop tard,à Rouen^ sur la route de Paris. Ces deux classes d'étrangers retardataires invoquaient le droit des gens.
— On peut sortir, mais on ne rentre pas! s'écria de Vaudreuil; c'est l'inverse de 1 Enfer,