‹ Les nuits de ParisChapitre 11 sur 44 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

Pendant que je rêvais , on avait mis le l'eu aux lampions, aux verres de couleur, aux becs de gaz , et Pans sortait une seconde fois de ses ténèbres.

Vues de Montmartre, les illuminations de Paris n'éblouissent pas beaucoup le regard ; mais les réverbères, espacés symétriquement, tracent des lignes, et, avec un peu de bonne volonté, les lampions aidant, on peut reconstruire le plan complet de la grande cité.

C'est alors Paris la nuit dans toute la force du terme.

De grandes flaques noires , coupées par des lignes faiblement lumineuses , — quelques points brillants sur le fond sombre. ~ Quant au contour général et géographique , l'œil le cherche en vain, mais l'esprit le devine.

Et, au bout de quelques minutes d'attention, tout cet ensemble se dessine ; les formes vagues prennent un corps arrêté ; les divisions principales de Paris se montrent...

Pas beaucoup, répétons-le. Paris la nuit, vu d'ensemble , est toujours un colosse fort mystérieux.

Mais est-il besoin de toucher au doigt les choses ? Thomas fut puni pour son incrédulité et messieurs de l'Observatoire parlent de la lune comme s'ils y passaient annuellement leurs vacances.

D'ailleurs, comment faire? aller de boulevard en boulevard et regarder Paris pièce à pièce, comme un pleutre ? Courir de la porte Saint-Martin à la montairne Sainte-Geneviève , et de l'Odéon au Garde-meuble, — les pieds dans la boue, — ou l'âme et le corps dans cette boîte ignominieuse que l'on appelle un fiacre ?

Jamais ! Les choses vues ainsi d'en bas perdent leur prix. Nous aimons mieux voir un peu moins et voir d'en haut.

Du pied du télégraphe, la seule ligne qui soit marquée éner-

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giquement dans le plan noir de Paris, c'est le faubourg Montmartre, prolongé par la rue du même nom, le Pont-Neuf, la rue Dauphine et la rue d'Enfer.

Ces diverses voies, qui ne se font pas suite exactement l'une à l'autre, mais qui continuent la même direction, s'aperçoivent en partait raccourci.

L'œil ne perd pas un seul de leurs réverbères. La série lumineuse, formée par leur parcours , divise des l'abord Paris en deux moitiés dont l'une va finir à Bercy, tandis que l'autre confine à Grenelle et enveloppe les hauteurs de Chailîot.

De quelque façon que l'on considère cette division, elle est à la fois naturelle et logique.

La moitié orientale, c'est le vieux Paris ; la moitié occidentale, c'est le Paris neuf, élégant, fardé de plâtre, sculpté dans le biscuit., le West-End parisien, la demeure de toutes les aristocraties.

A part Saint-Germain-l'Auxerrois , Saint-Germain-des-Prés, le Louvre et les Tuileries, déjà bien modernes, cette vaste portion de la ville date d'hier, tous ses monuments affectent un style plus ou moins grec. La colonne ordonnée y domine; le portique y abonde.

La Bourse ressemble à la Madeleine.

Dans la portion de l'est, au contraire, dans toute cette partie qui s'étend à gauche de notre principale ligne de démarcation, ce qui domine, c'est l'art ancien, l'art français ou si mieux vous aimez, i'art barbare, car il est éViàent qae ce nom de gothique ^ donné à l'art splendide qui édifia nos cathédrales, est une pure et simple injure, inveiilée par les fanatiques du corinthien, du dorique et du composite.

Qu'il soit appelé sarrazin, espagnol ou chinois, cet art, qui exalte l'imagination et pousse l'esprit vers les contemplations mystiques, est l'art rehgieux par excellence ; ces vilains tas de pierres

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qu'on nomme Saint-Vincent-cle-Paul,Notre-Dame-de-LoreUe cl autres ne feront jamais oublier Saint-Séverin ni la Sainte-Chapelle.

Toute cette portion de l'est est couverte, à son centre, d'édifices, vieux comme la ville elle-même ; toute cette portion, illustre et populaire, est chargée de grands souvenirs.

Paris, le noble Paris civique et royal, n'a rien à faire avec les maisons de chaux de la rue Laflite. Paris est tout entier hors du voisinage des boulevards fashionables. Paris des princes et du peuple n'a jamais senti le cigare insolent de nos lions, fils de manants.

A tout seigneur tout honneur.

Commençons par le Paris national, par le Paris qui contient l'Hôtel-de-Yille et le palais de Charlemagne, et Notre-Dame et l'hôtel Saint-Paul, et le château des Tournelîes, auprès duquel le Louvre n'est, après tout, qu'un parvenu.

Et la place Royale, auprès de laquelle le faubourg Saint-Germain n'est qu'un vilain, savonné fraîchement.

Un point blanc qui se répercute faiblement au ciel chargé de vapeurs, indique la place du Trône, illuminée.

Les magistrats municipaux de la ville de Paris firent élever en ce lieu, vers l'année IG50, un trône monumental, pour l'entrée solennelle de Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, et de son époux, Louis XIV.

Cette place reçut son nom des belles cérémonies qui eurent lieu autour de ce trône,

Cent trente-trois ans plus tard, — à la place môme où s'élevait ce trône de Louis de Bourbon et de Marie-Thérèse d'Autriche.

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la guillotine s'élevait et entassait, en quelques jours, plus de cinq cents têtes coupées.

Mais la vaillance parisienne purifia ce lieu des souillures de (a Terreur; la barrière du Trône fut, en mars 1814, le tliéàire dur, de ces combats de géants que la garde nationale soutint contre les troupes russes.

Nous avons dit plus haut que, de tout temps, ce côté de Paris fut le berceau des guerres civiles, des insurrections et des sanglantes batailles.

Alors que le faubourg Saint-Antoine n'était encore qu'une roule bordée de vieux arbres, alors que l'enceinte de Paris s'étendait à peine jusqu'à la Bastille, ces cohortes au courage indomptable, mais aveugle, qui poussent le premier cri de la lutte populaire, ne pouvaient descendre de si haut. — Elles sortaient du Paris bas et pauvre qui avoisinaitles rives de la Seine, dépourvues de quais. Elles venaient derrière l'hôtel Saint-Paul, parla rue du Petit-Musc, par la rue des Jardins.

Elles massacraient le prévôt Marcel sous les murailles mêmes de la Bastille.

Elles envahissaient par trois fois le palais de Charles VI.

Elles arrivaient, ardentes et vaillantes , à la suite d'Armagnac ou dans les rangs de Bourgogne, frappant sans savoir, mais frappant toujours fort.

Et quelque soir, au temps où l'Anglais tenait la capitale de la France, elles s'élancèrent furieuses, ivres de patriotisme et de colère, — des hommes, des fsmmes, des enfants, — avec des bâtons, des couteaux et des torches, — elles s'élancèrent, ces cohortes en guenilles, et la rue Saint- Antoine fut jonchée de cadavres habillés de fer !

Tout Paris s'était rendu déjà aux soldats victorieux de Henri de Béarn, que la porte Saint-.\ntoine tenait encore.

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C'est la zone guerrière. On 'lirait que , par une initiation mystérieuse, le pauvre ouvrier de ces faubourgs apprend en naissant l'art funeste des batailles civiles. Des volumes suffiraient à peine pour nombrer les traits de courage épique , de prodigieuse vaillance qui s'accomplirent obscurément dans ces rues sombres

Que Dieu guide désormais ce magnifique héroïsme du peuple parisien contre les ennemis de la France !...

Ils étaient là , tristes et muets, les restes décimés des ligueurs.

II y avait quelques armures d'acier parmi beaucoup de haillons

Et c'étaient toutes figures pâles, amaigries, souffrantes, — mais énergiques.

Quand on vint leur dire que Paris s'était rendu , Cormiaux, le mendiant boiteux qui avait perdu son bras droit à la porte du Temple, leva son bonnet sale et cria. :

— Vive la Ligue !

Le peuple répéta :

— Vive la Ligue !

Mais les gens vêtus d'acier songeaient déjà à faire leur soumission.

C'étaient de bons bourgeois pour la plupart.

Il y eut tout à coup un singulier mouvement. Derrière les maisons, dans les allées, à l'abri des ormes de l'enceinte intérieure, les cuirasses tombèrent et se changèrent en pourpoints. — Les salades firent place aux honnêtes et paisibles chaperons.

Hector était redevenu M, Potard, marchand chaussetier ; Achille avait nom maître Branchu, peaussier ; Ajax, fils de Télamon, était en réalité fils de sage-femme et droguiste de son état.

La porte Saint-Antoine s'ouvrit. Les troupes du Béarnais entrèrent; Hector, Achille et Ajax levèrent leurs chapeaux en l'air et

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crièrent : Vive le roi! comme s'ils eussent élé toute leur vie de la vache à Colas.

Cormiaux, le mendiant boiteux, tua le cadet de Maistre d'un c«îup de hache, et fut broyé sous la porte même.

Ses soldats déguenillés disparurent on ne sait où.

Car personne n'a su dire au juste jamais d'où ils viennent, où ils vont, ces redoutables auxiliaires de l'ambition et de la haine.—

Pendant les guerres de la Fronde, le prince de Condé, battu par Turenne, fit sa retraite dans Paris par le faubourg et la porte Saint-Antoine.

« Il rentra dans Paris, dit un de ses compagnons, comme un » dieu Mars, monte sur un cheval plein d'écume, la tête haute et » élevée, tout fier encore de l'action qu'il venait de faire. Il te- » nait son épée à la main, tout ensanglantée du sang des enne- » mis, traversant les rues au milieu des acclamations et des » louanges qu'on ne pouvait se dispenser de donner à sa valeur » et à sa bonne conduite. »

A sa valeur, d'accord.

Mais à sa bonne conduite?... Ni les mazarins, ni les partisans des princes ne se conduisirent très-bien dans cette guerre de haute comédie, où personne ne songeait beaucoup à la France.

Mais les acclamations et les louanges n'ont jamais manqué dans ces latitudes parisiennes à ceux qui tiennent haut une épée tout ensanglantée du sang des ennemis.

Môme quand ces ennemis portent l'uniforme du soldat français .

Turenne, vainqueur, concentrait ses forces, et entourait de tous côtés Condé, dont l'aimée étouffait dans la rue Saint-Antoine

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