‹ Les nuits de ParisChapitre 12 sur 44 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

Mademoiselle de Montpensier, fille du duc d'Orléans, qui lui avait déjà rendu le service de faire ouvrir à ses troupes fugitives la porto Saint-Antoine, (car les portes Saint-Denis, Saint-Marceî et Saint-Honoré lui avaient refusé passage). Mademoiselle, disonsnous, parvint à s'introduire dans la Bastille.

Et Turenne dut s'arrêter tout h coup, parce que l'artillerie de la forteresse tonnait sur ses bataillons découverts.

On dit que son Éminence M. le cardinal de Mazarin regardait la bataille par une fenêtre du château de Popincourt, situé sur l'emplacement de la rue qui porte actuellement ce nom.

On dit encore qu'il montrait de là le combat au jeune roi Louis XIV.

Ceci se passait en 1652.

Quelques années plus tard, vers le mois de novembre -1656, la cour et les princes s'étaient donné bon nombre de baisers Lamourette. Condé seul combattait encore du côté des Espagnols, et nous ne savons si cette bonne conduite le rendait encore bien fier.

Tout !e monde s'était embrassé.

Le cardinal, plus puissant que jamais, se montrait clément.

Mademoiselle était rentrée en grâce. Le roi, la reine, la reinemère elle-même semblaient la voir de très-bon œil, et M. le cardinal lui faisait mille caresses.

Or, Mademoiselle, qui approchait delà trentaine, avait une trèsnotable envie de se marier.

Personne ne s'y opposait. Le ïoi ne demandait pas mieux; Anne d'Autriche y prêtait les mains de tout son cœur, — Et le cardinal, donc !

Le cardinal eût donné son petit doigt pour faire cette affaire-là.

INTRODUCTION. xxxiii

Mais, voyez ! Il se présentait toujours quelques difficultés.

Tous les princes de l'Europe avaient été passés en revue, car il fallait une tète couronnée à Mademoiselle, — la grande Mademoi- Belle ! comme dit cette impitoyable marquise de Sévigné.

Tous ! On avait cherché en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suisse et ailleurs.

Je crois même que M. le cardinal avait un peu proposé le Grand-Turc.

Seulement , dès que Mademoiselle disait oui, et Mademoiselle ne disait jamais non, M. le cardinal trouvait toujours un excellent prétexte pour rompre la négociation commencée.

C'étaient des raisons d'État !

Il n'y a rien à faire contre les raisons d'État !

Cependant, Mademoiselle prenait la fringale. Ce célibat forcé l'affolait. Elle allait partout appelant un mari, quel qu'il fût, le demandant aux dieux, le demandant aux hommes.

Comme elle savait que le roi trouvait la petite Navailles charmante, et que la petite Navailles aimait d'amour M. de Dampierre, un pauvre cadet, elle dit à la jeune fille :

— Le jour de mon mariage , Dampierre sera duc, ma belle mie ! C'était tentant.

Une ravissante fille que cette demoiselle de Navailles ! Petite, gracieuse, mignonne, blonde, toute souriante et toute accorte.

Je ne sais ce qu'elle fit, mais le roi vint, et dit à M. le cardinal :

— Il faut pourtant que ma cousine de Montpensier se marie ! Jamais, au grand jamais, — depuis que les ongles étaient poussés au jeune roi, — M. le cardinal ne lui résistsiJ .

Il s'inclina en signe d'obéissance.

Mais Mademoiselle resta fille.

M. de Dampierre était au mieux avec quelque demoiselle de \9 reine-mère.

lîx-.v INTRODUCTION.

Anne d'Autriche vint au cardinal, et lui dit à son tour :

— Il faut pourtant que ma nièce de Montpensier se marie!

Vous savez si M. le cardinal avait quelque chose à refuser k Madame la reine-mère.

Il lui baisa la main avec bien du dévouement.

Et Mademoiselle ne s'en maria pas davantage.

Que dire? tout le monde s'en mêla.

Mais Mademoiselle garda sa virginité détestée.

Enfin un jour, elle écrivit à M. le caidinal pour lui demander une entrevue.

Le cardinal était naturellement tout entier aux ordres de Macemoiselle.

Il s'empressa d'accorder l'entrevue demandée.

C'était dans ce château de Popincourt, où M. le cardinal avait montré jadis au jeune roi Louis XIV le combat du faubourg Saint- Antoine.

M. le cardinal se retirait là parfois pour travailler et méditer à l'aise, loin des courtisans importuns.

Cétait un homme d'étude et de beaucoup de philosopliie.

Il faisait nuit quand la fille du duc d'Orléans fut introduite.

On ne peut pas dire qu'elle fût extrêmement belle, mais elle était assez découplée dans sa taille, qui avait cependant quelques défauts; son œ'il était hardi, presque imposant. Deux cents ans plus lai'd, cette princesse d'Orléans eût figuré assez bien dans un de nos clubs de femmes.

On reconnaissait en elle l'amie du duc deBeaufort, la libre pucclle qui se jetait volontiers entre deux adversaires, et accoimnodait les soulllcls à ravir.

INTRODUCTION. xxxi»

Il est superflu de dire que M. le cardinal la reçut avec un trèsaffectueux respect.

C'était bien le moins.

On causa de choses et d'autres, comme entre personnes quî savent supérieurement leur inonde. On causa de la guerre contre les Espagnols , des torts de M. le prince , des dernières tragédies de Corneille, des premières comédies de Molière.

Puis, Mademoiselle , entrant tout à coup en matière, regarda M. le cardinal entre ses deux yeux de chat, et lui dit tout crû ment.

— Ah ça, votre Éminence , est-ce que vous croyez qu'il me plaît de mourir tille ?

Le cardinal aurait pu être surpris. Il ne le fut pas, et se mit ii sourire bénignement.

— Cela vous tient donc beaucoup au coeur?... murmura-t-il.

— Mais... commença la princesse déconcertée...

— Bien... bien... je conçois... je conçois... Seulement, Votre Altesse commet une petite erreur...

— Une petite erreur!... répéta Mademoiselle.

— Oui, reprit le cardinal en quittant tout à coup son air mielleux, — Votre Altesse n'est pas fille... elle est veuve.

Mademoiselle le regarda stupéfaite.

Elle eut la pensée, c'est-à-dire l'espoir, que M. le cardinal devenait fou.

— J'ai dit veuve ! répéta celui-ci d'un ton dur et sec que Mademoiselle ne lui connaissait pas.

Pendant qu'elle demeurait interdite, le cardinal de Mazarin se leva et la prit cérémonieusement par la main. Mademoiselle se laissait faire.

Le cardinal la conduisit à une fenêtre qui donnait sur le Jardin. Le jardin était vaste et très-beau. Au-delà s'étendaient des

(CXXTI INTRODUCTION.

terrains cultivés, occupant l'emplacement actuel du canal, de la rue Amelot et du boulevard Beaumarchais. — Au-delà encore, on apercevait sur le ciel bleu la silhouette noire et massive de la Bastille.

M. le cardinal étendit la main de ce côté.

Et pour la troisième fois, il répéta :

— J'ai dit veuve !

Mademoiselle avait pâli, car elle commençait à comprendre.

— Votre Éminence me donne à deviner des énigmes... bal- Lutia-t-elle.

Le cardinal, qui tenait toujours sa main, la serra si fortement que la princesse laissa échapper un petit cri de douleur.

— Vous voyez bien ces murailles, dit-il d'une voix basse et brève; vous avez fait tirer de là le canon sur mes troupes... Eh bien...

Il s'interrompit pour regarder Mademoiselle d'un air sarcastique et froidement cruel.

— Eh bien ! . . fit la princesse qui se redressa sous ce coup d'œil.

— Eh bien... acheva M. le cardinal, qui reprit son sourire, le premier de ces coups de canon a tué raide le mari de Votre Altesse!

Il s'inclina et sortit.

Cette pauvre Mademoiselle ! cette pauvre grande Mademoiselle! Le Mazarin avait dit vrai. Son mari était tué. Sur toute la surface du globe, il n'y avait point de mari pour elle.

11 lui fallut attendre la mort du terrible cardinal.

Seize ans après; — elle avait, ma foi! quarante-cinq ans, la grande Mademoiselle , — le roi lui permit enhn d'épouser quelqu'un, n'importe qui, le premier venu, Lauzun !

INTRODUCTION. xxxvii

Comme marbme de Sévigné vous raconte cette mésalliance !

Enfin , Mademoiselle avait un mari.

Cela suffisait à son cœur.

Mais quel mari, grand Dieu î

Tous les dictionnaires, tous les ana, toutes les encyclopédies à l'usage des gens du monde, rédigés par une Société d'hommes de lettres et de savants, s'accordent à raconter le fait suivant, qui est horrible.

M. de Lauzun, ce gentillâtre, battait la fille du duc d'Orléans , la nièce d'Anne d'Autriche, la cousine de Louis XIV 1

A une autre époque, on dit, du reste, qu'une autre fille de la maison d'Orléans, une sainte, celle-là, qui porta le bandeau royal comme une couronne d'épines, et dont la mort prématurée mit tout un peuple en deuil , — on dit que cette autre princesse fut aussi battue, battue cruellement, battue par son mari !

Mais ce doivent être des calonmies.

Nous ne voulons pas le croire.

Nous ne voulons pas croire non plus que M. de Lauzun ait dit un soir à sa femme, en se jetant sur un fauteuil :

— Henriette de Bourbon, tire-moi mes bottes !

Si M. le duc de Lauzun a dit cela, M. le duc de Lauzun n'était pas un gentilhomme !

Sa mère l'avait fait avec son cocher, une nuit qu'elle était ivre. Ces ignominies sont bonnes pour un escompteur en goguette ou pour un laquais qui se venge.

Non, nous ne voulons pas croire cela !

Il est vrai que si ce Lauzun fut coupable, il a été bien durement puni, car tous les vaudevillistes l'ont pris pour héros de leurs petites histoires imbéciles.

Cela doit bien fatiguer un pauvre défunt dans sa tombe.

XXXfm INTRODUCTION.

Tout près de cette rue Saint- Antoine, si pleine d'aventures, nous trouvons la place Royale, plus pleine encore.

Histoires galantes, duels au soleil ou aux flambeaux, intrigues, assassinats, carrousels !

Un hôtel royal au-devant (l'hôtel Saint-Paul), un château royal par derrière ( le château des TourncUes).

Au coin de la rue de ce nom, le jeune Schomberg, Entragues et Ribérac rencontrèrent, l'épée d'une main, la dague de l'autre, Maugiron, Quélus et Livarot, les trois favoris de Henri HI.

Le combat fut épique et je crois qu'Alexandre Dumas l'a raconté en deux traits de sa plume brillante.

Henri HI fit tailler en marbre ses pauvres amis déconfits. —

Marion Delorme, la belle Marion avait une maison à la place Royale, non loin de cette autre maison où Victor Hugo composa le beau drame qui porte le nom de l'Aspasie française.

M. le cardinal de Richelieu avait aussi une maison qui n'était pas bien éloignée de la maison de Marion.

On en a fort médit, comme parle Tallemant des Réaux.

Mais de qui et de quoi n'a-t-on pas médit, grand Dieu !

De l'autre côté de la rue Saint-Antoine, tout près de la rivière et devant ce vieux Mail de Henri IV qui vient de disparaître, laissant parmi les pierres de taille quelques peupliers géants, s'élève l'Arsenal. C'était le monument et le quartier à la mode sous Charles IX ; on se promenait sur le quai des Célestins, planté d'arbres magnifiques, comme nous nous promenons entre les manches à balais qui ombragent le rez-de-chaussée de la Maison d'Or.

Les ISuils de Paris nous ramèneront ici bien souvent. Nous raconterons, entre autres, le drame terrible du baron de Vitteaux

INTRODUCTION. XXXix

et du vieux Milliau d'Alôgre. Ce drame qui commença devantl' Arsenal et finit près d'une fosse mortuaire, creusée dans la chapelle des Célestins. —

Une autre clarté, cependant, appelle nos regards au bout de la rue Saint-Anloine, par-delà ce noble quartier du Marais, livré aux railleries des sots, — par-delà ces vieilles et sombres voies où se retrouvent encore aujourd'hui des palais ignorés, des hôtels dignes de loger un roi.

Cette autre clarté, c'est l'Hôtel-de-Yille, dont la façade est couverte de lampions municipaux.

L'Hôtel-de-Ville a toujours pris au sérieux toutes les illuminations.

Les jours où l'Hôtel-de -Ville ne tire pas sur le Louvre ou sur le palais de l'Assemblée nationale, l'Hôtel-de-Ville est raide, formaliste, empesé, comme un bourgeois fourvoyé chez un prince.

Il sent bien qu'il lui faut fêter avec ostentation les époques officielles pour faire oublier un peu sa renommée de palais mauvaise tête et de monument tapageur.

Quand l'Hôtel-de-Ville se dressait isolé, sur cette place de Grève aux aspects bizarres, c'était le plus charmant de tous les édifices parisiens.

On l'a augmenté; on a bien fait peut-être, car il faut des salons aux préfets.

C'est une nécessité de premier ordre.

Pour se procurer ces salons indispensables, tout est permis.

Et pourtant, nous prendrons la liberté d'exorimerun regret timide. Pour rendre plus gros un diamant de prix, est-il décent de l'entourer de strass?

Si vous avez un habit trop court, un habit de beau drap l' allongez-vous avec du camelot ?

Les agrandissements de Tllôtel-de- Ville auraient pu être plus malheureux : d'accord.

Xt INTRODUCTION.

Ils sont l'œuvre de gens habiles et animés des meilleures intentions.

Dieu nous préserve de dire le contraire.

Mais ce charmant palais si original, si merveilleusement proportionné, si crânement coiffé de ses hautes toitures, où est-il 7

Est-ce ce cube immense et lourd? J'ai beau chercher : parmi tout ce strass, je ne retrouve plus mon cher diamant.

Il est là, pourtant; soyons juste.

Ces messieurs ne l'ont pas emporté dans leur poche.

Mais, non contents de l'enfouir, ils l'ont dénaturé.

Ils l'ont décoiffé, ils l'ont déshonoré. Ils ont rabaissé son grand feutre au niveau de leur casquette de loutre.

On devrait bien faire une pauvre loi qui défendît aux préfets habiles et aux architectes animés de bonnes intentions d'e/?i6e//ir ainsi nos vieux édifices.

XXIIÎ.

François Miron n'avait pas prévu M. de Rambuteau, voilà tout. Ceci soit dit sans parti pris de blâme contre un magistrat trèséminent à qui Paris doit une voie de communication magnifique. Mais François Miron n'avait pas compté sur M. de Rambuteau.

C'est certain.

La place de Grève, qui s'étend devant la façade, a vu bien des drames lugubres. Les Nuits de Paris y reviendront peut-être.

Nous disons peut-être, car ces émotions de l'échafaud, si chères à la foule, font horreur aux honnêtes gens.

De l'Hôtel-de- Ville à Notre-Dame, il n'y a que la Seine à sauter.

Et une fois à Notre-Dame, nous sommes au berceau même de Paris, à l'endroit où peut-être la première cabane fut construite.

D'autres cabanes vinrent se grouper alentour. Il y avait de si bons pâturages entre les deux bras de la Seine !

INTRODUCTION. ni

^ Quand il y eut vingt cabanes, on choisit un chef.

Ce chef eut une maison : le premier monument de Paris!

Puis des siècles passèrent.

Et César vint, — puis Julien l'Apostat, — puis Pharamond...

Puis M. de Rambuteau, à qui Ton doit la rue d'Arcole, et aussi à rue de Constanline , ainsi nommée parce qu'elle fait face au Palais de Justice.

Nos vieux rois habitèrent longtemps cette forteresse de la Cité. Il y eut là des joutes chevaleresques avant les joutes de procédure que nous y voyons aujourd'hui.

Les paladins de la Table-Ronde foulèrent ce sol où boitent nos avoués.

Renaud, Roland, Olivier, vinrent y abaisser leurs épées devant le grand empereur d'Occident, Charlemagne.

Mais suivons cette voie romaine qui se nomme à présent la rue de la Rarillerie ; engageons-nous avec précaution dans la rue de la Harpe, fréquentée par des étudiants, des professeurs, des courtisanes (et quelles courtisanes, puisqu'elles sont réduites, les misérables ! à des étudiants et à des professeurs ! ) ; montons cette rampe infecte qui conduit à la place Saint-Michel.

Nous touchons aux limites de notre moitié de Paris.

L'Odéon que voilà marque la frontière.

Le palais du Luxembourg, que l'on a augmenté aussi , hélas ! afin de V embellir, est comme un ouvrage avancé que la vieille ville projette hors de ses limites.

L'Odéon et le Luxembourg ! ^ La pairie morte et la tragédie ressuscitée!...

Il faut pourtant bien en parler, de ce Panthéon. — Panthéon, que me veux- tu?

N'ai-je pas vu ton fronton triangulaire à la Madeleine, et n'ai-je pas vu le fronton triangulaire de la Madeleine n'importe où ?

Ces défroques de l'art païen ne courent-eiles pas nos rues, ei »• f

xLii INTRODUCTION.

n'en a-t-on pas ramassé un petit lambeau au coin d'une borne, pour construire cette indécente église de Notre-Dame-de-Lorrelte, où les jeunes banquiers juifs viennent voir madame de Bréda '

Panthéon ! Panthéon ! ton dôme découronné me poursuit. Tu es froid comme une énorme piscine ; tu es morne comme un tombeau.

La Patrie reconnaissante t'a offert aux grands hommes.

Si les grands hommes ont dit : Merci ! eh bien ! Panthéon, il n'y avait pas de quoi î

Je ne sais : il y a du bonnet de coton dans tes contours. Au lieu de la croix que tu refuses, je te propose une mèche, ô Panthéon !

Ils t'ont apporté de Rome dans leurs cartons pédants, sans songer que tu ne trouverais plus chez nous ce ciel bleu qu'il te faut et cet ardent soleil dont lu as besoin pour réchauffer ta nudité glacée. Ils ont fait ce qu'ils font toujours , un plagiat imprudent, une téméraire copie.

Que Soufflet soit maudit pour avoir perdu ainsi tant de belles et bonnes pierres l

Qu'il passe l'éternité dans les limbes , avec un fronton sur le crâne et une épopée dans le creux de l'estomac !

Avant de quitter la portion orientale de Paris, il ne nous reste plus qu'à traverser la ville dans le sens de sa largeur, pour arriver à cette porte Saint-Denis, fatal passage par où les rois de France entraient dans leur capitale.

Et pnr où ils en sortaient, quand leur dépouille mortelle cheminait vers la basilique des tombeaux.

En chemin, nous rencontrons le Pont-au- Change, la place du

INTRODUCTION. XLin

Cliâtelet, — les Halles, — toutes choses qui rentrent de plein droit dans le domaine des Nuits de Paris.

A gauche , depuis le quai jusqu'à la rue de la Ferronnerie, c'est le quartier de la Fronde. Le duc de Beaufort, le roi des Halles, demeurait là, ainsi que La Trémoille et Gondy.

Ce n'était pas très loin du Palais-Cardinal, et c'était tout près du Louvre.

A gauche, nous trouvons quelque chose de plus romanesque encore.

La fameuse rue Quincampoix, dans laquelle vous avez demeuré trois mois.

La rue de Law, la rue du régent Philippe d'Orléans.

La rue du comte de Horn, des billets de la banque mississipique.

La rue fabuleuse entre toutes les rues de Paris.

Figurez-vous un affreux boyau, d'une longueur considérable, joignant la boue de la rue aux Ours à la boue de la rue Aubryle-Boucher.

Des maisons hautes, laides, mal bâties. Pas d'air, pas de jour. Un égout exhaussé !

Ce fut là le lieu choisi par Philippe d'Orléans et son ministre des finances pour établir un tripot qui engloutit trois ou quatre milliards en dix ans.

Madame la duchesse douairière d'Orléans disait que son fils aimait mieux les Anglais que les Français. Ce prince aimable et spirituel coûta plus cher à la France que deux ou trois révolutions, mais il enrichit le commerce de l'Angleterre.

XXY.

Vers l'année 4720, quelques mois avant cette ignoble aventure du comte de llorn, qui fut décapité en place de Grève, pour avoir

%l\v INTRODUCTION.

assassiné un traitant, au cabaret delà rue de Venise, il y avait un autre cabaret également sale, également encombré, qui faisait l'angle des rues Aubry-le-Bouchei- et des Cinq-Diamants, juste en face de l'ouverture de la rue Quincampoix.

Ce cabaret était fréquenté par le chevaliei de Grandpré, complice du comte de Horn, par la prétendue marquise de Saint-Phar, cotte agioteuse qui gagna sept millions en une nuit aux princes de Soubise et de Guéménée.

Tâchez de vous faire une idée de ces mœurs : sept millions, Soubise et Guéménée, dans un bouge où votre cocher ne voudrait pas prendre la goutte !

Quant à la marquise de Saint-Phar, de nos jours encore, elle y retournerait pour dix louis.

Car elle s'est ruinée dans l'affaire des primes du chemin de fer du Nord. —

Le cabaret dont nous parlons était à renseigne de Saint-Merry.

La fièvre d'agio arrivait à son comble.

Grands et petits jouaient comme des furieux. Les fortunes se faisaient et se défaisaient avec une rapidité qui tenait du miracle.

Les vaincus de la lutte faisaient des chansons sur M. Law, récemment converti à la religion catholique. Ils disaient:

Ce parpaillot, pour attirer Tout Targent de la France, . Songea d'abord à s'assurer De notre confiance. Il fit son abjuration, La faridondaine, La laridondon.

Mais le fourbe s'est converti,'

Biribi, A la façon de Barbari, Mon ami 1

M. Law laissait chanter et jetait dans la circulation douze cent millions de billets de banque, en plus de la somme portée sur son privilège.

INTRODUCTION. xiv

Le chroniqueur que nous avons sou« les yeux, et qui n'a pas mis de nom à son livre, — pour cause, — porte à soixante-huit le nombre des joueurs malheureux qui se suicidèrent dans le seul cabaret de la rue des Cinq- Diamants, à l'enseigne du Grand saint Merry.

Ce chroniqueur n'aimait, il est vrai, ni M. Law, ni son patron, le régent Philippe d'Orléans.

Parmi toutes les infamies qui abondent dans son bouquin, se trouve une histoire assez bizarre et qui pourrait fournir un roman en dix volumes à quelqu'un de nos romanciers.

Nous allons la dire en trois pages.

H y avait un traitant fort riche, du nom de Baradère, qui demeurait vers le couvent des Filles-Dieu, et qui avait une fille unique de la plus grande beauté.

Ce traitant disait volontiers qu'il donnerait sa fille à celui qui viendrait, apportant un million de livres tournois, étalées sur sa table.

Le jeune chevalier de Saulcy-Lagaronnays, cadet du Maine, beau cavalier qui n'avait guère sou ni maille, était amoureux fou de mademoiselle Baradère, qui le lui rendait bien.

Elle se nommait Éléonore, cette belle fille du traitant. Elle avait dix-huit ans.

Elle sortait du couvent.

Nous ne saurions dire comment Saulcy-Lagaronnays et mademoiselle Baradère faisaient pour se voir à l'insu du financier : le fait est qu'ils se voyaient.

Et dans ces entrevues, ils se lamentaient, les pauvres enfants, car l'avarice trop connue de Baradère leur laissait peu despoir.

XLVi INlUOUUCilUN

Une fois qu'ils étaient ensemble tous les deux, et bienheureux, — mais bien tristes, — Lagaronnays s'en vint à dire :

— Un million! sais-tu, Éléonore, je donnerais mon âme, moi, pour un million !

Éléonore lui mit sur la bouche sa belle main blanche.

— Ne blasphème pas ! murmura-t-elle.

— Un million ! reprenait Saulcy-Lagaronnays; — où donc trouverai-je ce million?...

— Tu ne le trouveras point, mon pauvre Henri ! soupirait la belle Baradère.

— Je ne le trouverai point, dis-tu î... Et alors je ne serai jamais ton mari, Léonor î ... Et un autre viendra qui apportera le million . . . car il y a des gens qui ont un million ! . . . Et ton père te dira : Je veux...

— Et moi, je pleurerai...

— Oui, oui, tu pleureras, Léonor, interrompait le cadet en secouant sa tète blonde.

— Je supplierai...

— Oui, oui, Léonor, tu supplieras!

— Je me jetterai aux genoux de mon père...

— Assurément ! ... tu te jetteras aux genoux de ton père. . . et ton père te rira au nez... ou bien il se fâchera... tu combattras, car tu es bonne, et je crois que tu m'aimes... mais ton père est le plus fort... quand tu auras résisté tout un jour, tu seras bien lasse...

— Oh! rien qu'un jour... dit mademoiselle Baradère avec reprooîie et fierté blessée.

— Mettons deux jours... mettons huit jours... Éléonore poussa un gros soupir.

Lagaronnays avait espéré une protestation plus énergique. Il baissa la tête, et les deux amants restèrent un instant silencieux.

C'était sous les grands arbres de ces bosquets diserts qui en-

INTRODUCTION. Xi.vu

touraient l'enclos des Filles-Dieu, au lieu où se croisent maintenant les rues d'Enghien et de Hautevilie.

Il faisait nuit encore.

Comme Roméo et Juliette, Éléonore et le chevalier se réunissaient avant le chant de Talouelte matinale.

— Tiens 1 reprit Lagaronnays, je deviendrai fou!... Tous les jours, en venant du quai de la Tournelle à ce quartier Saint-Denis, je traverse la rue Quincampoix... et là, c'est une féerie, voistu, un rêve éveillé, quelque chose qui brise la raison et tourne la tête. De l'or, des billets sur les bornes, sur les pavés, dans le ruisseau, partout !... C'est là qu'il y a des millions, Éléonore!... c'est là qu'on pourrait trouver de quoi contenter ton père !

— J'ai entendu parler de tout cela, répondit la jeune fille ; — on perd plus souvent qu'on ne gagne.

— Qi'importe, si l'on gagne quelquefois?... Ne sais-tu pas, Éléonore, ne sais-tu pas l'histoire de M. de Montméril, qui n'est que de robe, qui arrivait de sa Bretagne avec la cape seulement, et qui a obtenu la fille unique du marquis de Bellesme... Montméril avait vendu sa cape et gagné quatre cent mille écus dans la rue Quincampoix.

— Est-ce vrai, cela ? demanda la belle Baradère.

— Vrai comme Dieu est au ciel !

— Et tu n'as rien à vendre, toi, Lagaronnays ?

Le pauvre cadet du Maine jeta un regard triste sur son pourpoint taillé élégamment, mais qui accusait déjà trop de service.

Rien ne gâte les pourpoints comme ces courses amoureuses, sous le brouillard des nuits.

— Hélas !... commença-t-il.

Éléonore ne le laissa pas achever.

Ses beaux yeux brillaient dans l'ombre, et rémotion faisait trembler sa voix.

xtvni INTRODUCTION.

— Écoute, dit-elle, — peut-être que tu gagneras comme M. de Montméril... Tiens!...

Elle détachait ses bracelets d'or.

— Tiens! tiens!...

Elle ôtait ses pendants d'oreille et la boucle de sa ceinture.

— Tiens! tiens ! tiens !

Elle dégrafait sa broche et sa petite montre, entourée de perles fines, et le collier caché par sa mante de nuit.

— J'arrivai»^ du bal, reprit-elle, quand l'heure de venir a sonné... Je suis venue... Et n'est-ce pas déjà du bonheur que f aie sur moi tous ces bijoux?... Prends-les, vends-les... et que Dieu ait pitié de nous!

Lagaronnays hésitait.

Éléonore tenait dans ses mains, qui tremblaient d'impatience, son bracelet, ses pendants d'oreille, son collier, tout enfin, et son petit pied colère frappait le sol.

— Prends !... mais prends donc ! répéiait-elle. L'aube blanchissait derrière la porte Saint-Denis.

Et vous savez comment Juliette devient tout à coup plus passionnée à la première menace du jour qui va paraître.

La belle Baradère jeta ses deux bras autour du cou de son amant et l'attira contre son cœur en un long baiser.

— Tu ne m'aimes donc pas ! murmura-t-elle avec des larmes dans les yeux.

— Moi ! ne pas t'aimer ! . . .

— Je te dis de prendre... Il y a dans mon cœur une voix qui me crie : Nous serons heureux!... nous serons heureux!

— Que le ciel t'entende, Éléonore!

— Le jour vient, reprit-elle; — dépêche-toi.. Faut-il donc te dire que si je ne suis pas à toi, je mourrai.

Lagaronnays l'enleva dans ses bras.

INTRODUCTION. xî.is

Éléonore profita de ce moment pour glisser les bijoux dans le sein de son amant.

— Mais, dit cckii-ei, qui étail: triste malgré lui : — si je perds?...

— Tu ne perdras pas 1 s'écria la belle Baradère, qui lui ferma h bouche d'un suprême et ardent baiser; — Et puis, tu ne sais pas. . . lu viendras... Il y a longtemps que j'ai songé à cela... Kous mourrons... si tu veux... nous mourrons ensemble.

Elle s'enfuit derrière les arbres.

Le chevalier de Saulcy-Lagaronnays était seul avec les bijoux sous les revers de son pourpoint.

On jouait de nuit; on jouait de jour. Il n'y avril point de cesse.

Saulcy-Lagaronnays n'eut que la rue à descendre pour se trouver dans cette étroite et longue rue de Quincampoix, où chaque chambre de chaque maison, — de la cave jusqu'aux combles, — ■ était un tripot.

Il n'eut pas même besoin de vendre les bijoux de la belle Baradère.

Tout se jouait en nature.

On voyait des gens se dépouiller de leur pourpoint en pleine rue, et jouer la veste après le pourpoint.

M. le régent, qui était infinimentgai de son caractère, regrettait f^rt que la police défendît déjouer aussi les culottes.

Saulcy-Lagaronnais n'avait pas la moindre idée de l'agio.

Il arriva d'un saut tout au fond de ce gouffre où le fiévreux démon du jeu s'agitait dans toute sa frénésie.

Les nouvelles les plus bizarres couraient de bouche en bouche.

Les baissicrs criaient celle-ci, les haussiers liurlaicnt celle-là.

M. Law venait d être empiisoiiiiépar ordre du parlement.

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