LU INTRODUCTION
— A demain ?
La belle Baradère lut et faillit s'évanouir de joie. Quant à Lagaronnays, il fit comme il avait dit. A dix heures sonnantes il avait son million gagne. Vive M. Law î vive M. le régent ! et vive M. Labastide, leur contrôleur î
Pendant cela, dans la cliambre la plus brillante du cabaret du Grand-Saint-Merri, deux gentilshommes assez bien couverts achevaient leur souper.
Il y avait dans ce séjour éminemment graisseux beaucoup d'autres gentilshommes et bon nombre de coquines, mais nous n'avons pas à nous occuper de ces gens-là.
Il nous suffit de M. le chevalier de Lamalgue et de M. le vicomte d'Harmont : deux nobles jeunes gens qui buvaient comme il faut leur dernier verre de Champagne.
Autour d'eux, on jouait, on chantait, on criait ; ils ne se mêlaient pas à tout cela.
Vous savez l'histoire de ce bossu de la rue Quincampoix, lequel bossu gagna soixante mille livres de rente, rien qu'à louer sa bosse pour servir de pupitre aux joueurs ?
Ce bossu était là, le drôle ; et, moyennant quelques écus. il forçait une charmante fille à lui dire qu'il était joli garçon.
Voilà de ces plaisirs éminemment parisiens ! et plus monstrueux, au fond, que les fantaisies de Caligula, que les extravagances d'IIéliogabale î
Avec ses soixante mille livres de rente, ce bossu donnait des démentis au bon Dieu !
Lamalgue et d'Harmont, cependant, nos deux seigneurs, avaient
INTRODUCTION. i.iii
auprès d'eux de tout gros portefeuilles , bien bourrés; c'était la mode.
Quand même on n'avait pas le sou, on se procurait un portefeuille gonflé de vieux papiers, — absolument comme on se procure de faux m.{3llets en coton quand on n'en a pas de vrais.
Vous eussiez }uré que Lamalgue et d'Harmont roulaient sur d'innombrables Labastides
Et peut-être avaient-ils en effet bon nombre de ces cbiffons que la mère du régent appelait d'un nom si malhonnête (1).
Cependant, il y avait en eux quelques petits coins par où perçait le bout de l'oreille.
Et puis, chose plus grave, quand le chevalier de Lamalgue parlait au vicomte d'Harmont, il l'appelait Moutan.
Et quand M. le vicomte d'Harmont répondait à M. le chevalier de Lamalgue, il l'appelait Eandolini.
Des noms italiens ! méfiez-vous.
Mandrini, soyez sûrs, est le superlatif de Mandrin.
— Ah ça ! disait Lamalgue au vicomte, ^ nous ne ferons rien, ce soir?
— Il n'y a ici que des roués, répondait Lamalgue avec mélancolie. Et tous deux répétaient :
— Nous ne ferons rien !
En ce moment, la porte s'ouvrit et Saulcy-Lagaronnays entra, le chapeau sur l'oreille, le poing sur la hanche, trois fois plus fier qu'Artaban.
Vous n'avez pas oublié qu'il avait son million.
— A souper ! cria-t-il ; ce qu'il y a de meilleur... je l'ai pardieu ' bien gagné.
(I) « Pcrsonno en France n'a plus lo sou mnintonant, écrivait la dac1io??e douairière d'Orléans; mais je dirai, sauf ^respect, en bon allemand palaiin, qu'ils ont tous destorche-c .. » 1-a princesse écrivait naturellement le mut ei; toutes lettres.
Liv INTRODUCTION.
De fait il avait joué toute la journée sans manger ni boire.
M. le chevalier de Lanialgue et M. le vicomte d'Harmont échangèrent un regard.
Et comme quelques-unes de ces dames firent mine de s'approcher du nouveau venu, Lamalgue planta son feutre de travers t^t dit:
— Celui-là est retenu.
Ces dames retournèrent à leurs affaires.
Il paraît que M. de Lamalgue faisait là une chose simple et tout à fait dans les habitudes du lieu.
Saulcy-Lagaronnays dévora son souper.
Vous dire ce qu'd ressentait de joie, ce pauvre bon jeune homme, c'est là chose impossible. Le rêve insensé qu'il avait fait se trouvait réalisé comme par enchantement. Un jour avait suffi pour cela. L'énorme distance qui le séparait de sa belle maîtresse était tout à coup comblée.
Il n'avait plus qu'à se présenter chez le traitant ; il n'avait plus qu'à dire : Yoici le million, je veux Éléonore.
Tout en mangeant d'un appétit merveilleux, il avait de ces pe~ lits tressaillements qui indiquent l'allégresse trop vive. Il se versait à boire avec des gestes d'enthousiasme ; il se souriait à lui-même. A chaque instant, il ouvrait la bouche comme pour crier à pleins voix : Victoire !
Lamalgue et d'ilarmont, — Bandolini et Moulan — ne le perdaient pas de vue une seconde.
Ils se disaient :
— En voilà un qui a fait rafle !
Et Lamalgue ajoutait :
— Bonne tête ! Pas de mahce ! Il est trop conten* , aussi , ce garçon !
— Nous allons lui faire passer ça ! répondait le vicomte.
— Des cartes ! cria Lamalirue.
INTRODUCTION. lv
— Eh ! cher monsieur, ajouta-t-il en s'inclinant vers la lable où paissait Lagaronnays, — pardon si je m'adresse à vous sans façon... mais nous sommes de vieilles connaissances...
— Je ne me souviens pas... commença Lagaronnays» Lamalgue prit un ton sentencieux.
•■- Mon cavalier, dit-il, quand deux joueurs gagnent ensemble sur la même veino...
— Oh î oh ! interrompit Lagaronnays en riant, ^^ vous avei gagné sur la même veine que moi?
Lamalgue frappa sur son gros portefeuille.
— Eh bien ! reprit Lagaronnays, je vous en félicite... elle était bonne, la veine !
Lamalgue, d'un geste plein d'emphase, frappa de nouveau sur son portefeuille.
-- Est-ce que c'était vous, reprit le cadet du Maine, qui achetiez au coin de la rue Saint-Magloire ?
— C'était moi.
— Vous alliez bien, corbleu î
Lamalgue frappa pour la troisième fois sur son portefeuille et dit :
— Je me suis retiré faisant cinq cent mille livres.
— Juste la moitié moins que moi ! s'écria Lagaronnays, qui lampa triomphalement un vaste cornet de Champagne.
Car c'est dans ces bouges que naquit la grande et inexplicable vogue de cette affreuse piquette : le Champagne.
La régence inonda notre beau pays de Champagne et de mercure.
Lamalgue donna un coup de pied à d'Harmont par dessous la :able.
Quelle magnifique aubaine !
On avait apporté des cartes.
Lamalgue et d'Harmont se mirent à jouer.
Ce qui ne les empêcha pas de continuer la conversation avec Lagaronnays qui dévorait toujours.
f» f^<'iN
LVi INTRODUCTION.
D'Harmont ne disait pas grand'cliose : il remplissait le rôle du niais, dans celte comédie, qui se jouait, en ce temps-là, trente ''bis par nuit dans la rue Quincampoix.
Lamalgue le gourmait rudement.
— Allons! criait-il, tiens tes cartes, au moins!... Tu ne sauras jamais distinguer un trèfle d'un carreau.
— Je (ais de mon mieux, disait d'IIarmont. Mais il était d'une maladresse !
— Figurez-vous, mon gentilhomme, reprenait Lamalgue en s'adressant de nouveau au cadet du Maine, — que ce pauvre garçon-là ne veut pas se former... Je l'avais associé à mes opéralions, ce malin, et, par conséquent, il a cinq cent mille livres de bénéfice comme moi...
— Ah dinble ! interrompit Lagaronnays; — alors, vous avez un million à vous deux?
— Naturellement, dit Lamalgue : — mais, du diable s'il saura qu'en faire.
— Oh ! s'écria d'Harmont en contrefaisant le provincial à ravir, je m'en retournerai de par chez nous, et j'achèterai des lopins de terre aux uns et aux autres.
Lagaronnays éclata de rire.
D'iiannont baissa les yeux d'un air humble, comme un idiot qui s'aperçoit vaguement qu'il vient de dire une sottise.
— Ça va bien, murmura Lamalgue.
Puis il ajouta tout haut :
— Tenez !.,. il a brelan, et il ne s'en doute pas! Lagaronnays avait achevé son souper.
Il se leva et se rapprocha de la table où étaient assis les deux àmis.
Il les regarda jouer pendant quelques minutes.
— Pardieu ! mon compagnon, s'écria-t-il enfm, — • vous n'avez pas bonne giâce à vous moquer de votre tenant!
INTRODUCTION. Lvii
— Comment ça? demanda Lamalgiie en levant le nez naïvement.
— Vous ne jouez pas beaucoup mieux que lui.
— A la bonne heure ! s'écria d'IIarmont triomphant, pendant que Lamalgue prenait un air profondément piqué.
C'étaient, au demeurant, deux comédiens stylés parfaitement.
— Si vous voulez, reprit Lagaronnays en riant, — je vais vous donner une leçon.
On accepta sans empressement; pour s'amuser seulement, ei sans intéresser la partie.
Quelques flacons furent déposés sur la table. Voilà le véritable enjeu entre amis!
Lamalgue perdit, comme de raison.
Comme de raison, il se piqua au jeu.
On joua un louis, deux louis, dix louis. Lamalgue perdit comme si le diable s'en fût mêle.
— Eh bien ! s'écria-t-il, — que mon portefeuille y passe! Et il joua cinq cents louis d'un seul coup.
Il perdit encore.
Mais ce fut la dernière fois.
A da^er de ce moment, la chance tourna.
Vers trois heures du matin, le chevaher de Saulcy-Lagaronnays n'avait plus un seul Labaslide.
Son million s'était envolé comme il était venu.
Il se leva, tout chancelant, les yeux pleins de sang la tète perdue.
Les garçons l'arrêtèrent à la porte et lui demandèrent son souper. Il donna pour payer son souper un des pendants d'oreille de la belle Baradère, — et il s'enfuit.
Moutan et Bandolini poussèrent un hurrah retentissant.
— Maintenant, dit Moutan qui n'avait plus l'air si niais, — jetons nos faux billets au feu et faisons une affaire sérieuse.
cvn> INTRODUCTION.
— C'est cela , riposta Bandolini : partageons. Moutan mit sa large main sur le portefeuille.
— Non pas ! s'ccria-t-il.
Il tira de son sein un brave poignard, et le ficlia dans le bois de h table.
— J'ai toujours eu envie d'avoir un million à moi tout seul, reprit-il.
Bandolini n'eût pas été de son pays s'il n'avait eu, lui aussi, un poignard dans sa chemise.
Il en atteignit un très-respectable, et l'enfonça résolument dans le bois.
— C'est comme moi, dit-il.
— Jouons donc, répliqua Moutan; et celui qui trichera...
Il montra du doigt son poignard, qui tremblait sur sa pointe aiguë.
— C'est bon... dit l'ItaUen; — puisque tu veux jouer, jouons.
— Combien à la fois?
— Tout ! . . . Et celui qui trichera ! . . .
A son tour, il montra la lame large et tranchante de son poignard.
Quatre heures du matin sonnaient à l'horloge de Notre-Damede-Bonne-Nouvelle.
La porte d'une maison de riche apparence, située derrière le couvent des Filles-Dieu s'ouvrit doucement et une belle jeune fille sortit, regardant tout autour d'elle d'un air effrayé.
Les alentours étaient déserts.
Il y avait bien de la joie parmi l'efTroi de la belle jeune fille.
Elle s'élança d'un pas léger vers les bâtiments du couvent, tourna le mur d'enceinte, traversa les terrains où passe maintenant le boulevaid de Bonne-Nouvelle, et où déjà quelques maisons s'é-
INTRODUCTION. ux
levaient, — puis elle s'engagea, tremblante et bien heureuse, dans le bosquet qui bordait l'enclos des Filles-Dieu.
— ■ Henri !.. appellait-elle tout bas.
Le chevalier de Saulcy-Lagaronnays se nommait Henri.
— Henri !.. Henri!
On ne répondait point.
— Maintenant qu'il est riche, songea la belle Baradère; — serait-il infidèle ?
Elle frissonna depuis les boucles de ses doux cheveux jusqu'à la pointe de ses pieds mignons.
Puis elle eut honte d'avoir eu seulement cette pensée.
— Henri! Henri!
On ne répondait point encore.
La belle Baradère s'assit au pied d'un orme.
— Il se sera attardé, pensa-t-elle.
Puis sa rêverie l'emportant, elle se donna tout entière aux espoirs enchantés de la jeunesse et de l'amour. Une vie de bonheur, — un vaste horizon de baisers I Un mari qui serait son amant toujours.
Une éternité de plaisirs et de sourires. .
— Henri !.. Henri !..
Mais pourquoi Henri ne répondait-il pas ?
n faisait bien noir sous ces grands arbres.
Éléonore voulut se lever. — Pour se lever, elle appuya sa main contre terre.
Sa main rencontra quelque chose de tiède, dont le contact lui •arracha un cri d'horreur.
C'était une main.
Une main inerte et roidie.
Elle la souleva, la main retomba .
Un pressentiment terrible serra le cœur d'Éléonore.
Elle se mit à genoux près du cadavre, — car c'était bien le corps
r.x • INTRODUCTION.
d'un homme, auprès duquel Éléonore avait fait tous ces beaux rêves.
Et cet homme était le pauvre Saulcy-Lagaronnays qui était venu au lieu du rendez-vous pour se donner de son épée à travers le corps.
Il ne respirait plus.
Éléonore tomba près de lui, demi-morte.
Cependant elle eut la force de mettre la main sur le cœur de son amant.
Ce cœur battait encore, — mais si peu î
— Henri !.. Henri î
Hélas ! Henri ne pouvait répondre.
Et la belle Baradère, brisée par son angoisse, était incapable d'aller chercher du secours.
Elle se disait :
— Heureusement que je vais mourir là, près de lu* '
Les premiers rayons du jourfdtraient à travers les branches des arbres.
Éléonore aperçut auprès de la main toute pâle de Lagaronnays un objet blanc.
Un carré de papier où quelque chose était écrit.
Elle l'approcha de ses yeux baignés de larmes.
« Adieu ! disait le pauvre chevalier ; deux misérables m'ont volé mon portefeuille où il y avait un million... Sois bien heureuse !..- Adieu! »
— Sois bienheureuse ! répéta la belle Baradère, qui se tordair les mains.
Et involontairement, elle songeait : %
— Un million !... il y avait un million dans le portefeuille !
INTRODUCTION. lxx
Le consentement de son père ! le bonheur !
Et maintenant Henri était là avec une épée dans la poitrine.
Elle entendit en ce moment un bruit de pas précipités qui traversaient le bosquet derrière elle. — Elle ne se retourna point.
Que lui importait cela?
Les pas se rapprochaient, cependant. — Un grincement de Icr se fit.
Un homme vint tomber à quelques pieds d'elle avec un grand coup de couteau dans la gorge.
Cet homme tenait un portefeuille dans sa main crispée.
— J'ai toujours eu envie d'avoir un million à moi tout seul ! grommela une voix avinée derrière les arbres.
M. le vicomte d'Harmont, autrement dit Moutan, parut dans le crépuscule.
Éléonore ne le connaissait pas.
Mais ce mot : Un million ! semblait être le nœud fatal de toutes ces sanglantes comédies.
Moutan, qui était ivre, s'avança sans voir Éléonore.
Lamalgue, — c'était lui qui avait ce grand coup de couteau dans la gorge, — Lamalgue ne bougeait plus.
Moutan disait :
— Tu m'as gagné le million aux cartes !... mais je te l'ai regagné au couteau !...
Il riait.
Il se baissa vers Lamalgue pour saisir le portefeuille.
A cet instant, Lamalgue se dressa comme si an ressort d'acier se fût détendu en lui.
Il plongea son poignard jusqu'au manche dans le cœur de Moutan et retomba mort.
Ils étaient couchés en croix, l'un sur l'autre, Lamalgue et Moutan. — Le portefeuille gisait à terre.
;,xii INTRODUCTION.
Éléonore poussa un cri.
Elle avait reconnu le portefeuille de Saulcy-Lagaronnays.
XXXÎ.
Une demi-heure après, en plein jour, ma foi! un brancard passa la porte Saint-Denis. Sur le brancard, il y avait un blessé qui commençait à reprendre ses sens.
La belle Éléonore escortait le brancard.
Et comme les gardes de la porte lui demandaient :
— Qui est cet homme?
Elle répondit :
— ■ C'est mon mari... le gendre de M. de Baradère, qui demeure ici près.
Tout le monde connaissait M. de Baradère.
On conduisit le brancard à la maison du traitant.
Et le traitant demanda comme les gardes de la porte Saint- Denis :
— Qui est cet homme ?
Et comme aux gardes de la porte Saint-Denis, la belle Baradère répondit au traitant :
— C'est mon mari.
En même temps elle ouvrit le portefeuille, et pendant qu'on pansait la blessure de Lagaronnays, elle compta un million sur la table.
Le traitant n'en demandait pas davantage.
Eléonore fut madame de Saulcy-Lagaronnays.
Retourna-t-elle jamais, avant le jour, derrière l'enclos èer Filles-Dieu? L'histoire ne le dit pas.
INTRODUCTION. ixiii
Franchissons maintenant la ligne de démarcation tracée par les réverbères de la rue Montmartre, et abordons le Paris occi-. dental.
Nous n'en dirons pas si long sur cette portion de la ville, quoique notre livre y doive trouver par la suite une abondante pâture.
Le Louvre, le Palais- Royal, les Tuileries, appartiennent aux Nuits de Paris.
Nous pénétrerons même dans les mystérieuses ténèbres de ces quartiers qui entourent le Louvre. — Nous dirons les nuits échevelées de l'hôtel d'Angleterre , qui va disparaître , et les nuits sanglantes de la rue du Chantre.
La Tour de Nesle, le Pré-aux-Clercs, tout cela est à nous.
Dans la prairie Fraîche et fleurie, Dame jolie Viendra le soir...
Le soirî c'est l'heure ou notre récit s'éveille.
Nous trouvons dans ce Paris occidental la gloire des Bourbons, les folles amours du dix-huitième siècle, la grandeur de Napoléon et notre propre histoire à nous, — l'histoire de l'Opéra, de Frascati, du Jockey- club, de Tivoli, de Mabille.
Du haut de Montmartre, à l'heure où nous sommes, on ne voit guère que la place de la Madeleine, la place de la Concorde et l'énorme chaîne de feux qui va de lObélisque à l'Arc-de- Triomphe.
Voilà des illuminations!...
Napoléon, empereur, avait encore de ces idées vides, sonores»
,,TCiv INTRODUCTION.
soufflées qui croissaient en plein champ sous Tère déclamatoire de notre première République.
On dit qu'il voulait faire de la Bîauelcinc un Temple do la Gloire.
Un Temple de la Gloire, vous entendez?
Ce que c'est qu'un Temple de la Gloire , je ne sais, mais Tempereur le savait.
Un Temple de la Gloire , c'est le séjour de la victoire.
Telle est la définition que me donna un invalide consulté par moi sur ce sujet important.
Et il ajouta, cet invalide :
— « Le séjour de la victoire, il est le lieu où l'on confie les drapeaux des conquêtes de la valeur ! »
Que voulez-vous de plus?
Et, à vrai dire, ne serait-il pas très-adroit de donner une destination un peu comique à cette immense maison, qui n'est pas une église, et qui a coûté trop d'argent pour une simple salle de bal.
Voyons ! il est encore temps. Faisons un Temple de la Gloire pour la satisfaction de la valeur !
Les jours consacrés à Mars, on rassemblera là tous ceux qui ont un cœur français et militaire, et l'on racontera, aux sons du tambour, les actions d'éclat qui se sont passées dedaris les champs de riionneur!
Par la même occasion, ne pourrait-on faire un Temple de l'Amour à Notre-Dame-de-Lorette?
Vrai Dieu! si j'avais une fille, je ne voudrais pas lui montrer les fresques mignonnes de cette église.
Nos pères, croyez-moi, n'auraient point offert à Dieu ce boudoir impudique.
Les pavés de Notre-Dame, de Saint-Eustache ou de Saint-Sulpice se soulèveraient rien qu'à l'odeur d'eau de Cologne qui se
INTRODUCTION. lat
respire entre ces colonnes vernies, — rien qu'à la vue de ces petits tableaux impies qui choquent l'œil et le cœur, au sein d* ce demi-jour déshonnête.
Vous n'avez plus été chrétiens, îe jour où vous avez mis dans ces hôtels garnis le saint-ciboire et le calice.
Jetez au moins un voile sur ces nudités galantes ! Cachez ce qu'on ne montre pas même à l'Opéra calomnié !
Et l'on ne donnera plus, ô prêtres, le nom de votre sanctuaire déshonoré aux courtisanes juives , vouées à Vénus-Harpagie ! —
Chose singulière ! les organistes de ces paroisses, qui sont des hommes de talent, inspirés par cet irrésistible instinct que la métaphysique appelle Vassociation des idées, introduisent dans leurs improvisations des motifs de polkas, de valses, de quadrilles connus.
11 ne faut pas dire non ; nous l'avons entendu vingt fois.
Il y en a un qui a fugué la cachucha, et qui s'en vante.
Cet organiste n'a fait qu'obéir à la loi mystérieuse des semblables. Malgré lui, et sans y prendre garde, il a traduit l'impression vraie que chacun éprouve dans ces monuments.
Jouer la cachucha dans ces temples de hasard, c'ost peut-être une profanation ; mais ce qui est un sacrilège c'est d'y avoir fourvoyé l'hostie 1
Nous prononcions tout à l'heure îe nom de Saint-Eustache, la belle et pieuse église fondée sur l'emplacement du temple deCybèle.
Marchez sous ces voûtes fières ; agenouillez-vous dans ces bascôtés tout imprégnés de reUgion, et vous verrez ce que c'est qu'une église catholique !
Par exemple, ne sortez pas par la rue Coquillère, car un brigand
txvi INTRODUCTION.
(rai'cliitecte s'est diverti à placer là un portail nigaud qui semble fait pour un temple calviniste.
Mais vous n'aurez jamais raison des architectes !
Une nuit de l'année 164 4, au commencement du règne de Louis Xlil, un drame assez bizarre eut pour héros Pierre Dominé, le bedeau de l'église Saint-Eustache.
Ce Pierre Dominé demeurait avec sa tille et un enfant de chœur au coin de la rue des Deux-Écus. Sa fille était jeune et fort jolie. On l'appelait Minette, de la terminaison du nom paternel.
L'enfant de chœur, qui n'était plus un enfant, avait nom Bastien tout court.
Sa voix n'était pas des plus claires et la barbe lui venait au menton, mais il ne voulait point quitter le bedeau de Saint-Eustache, ce pauvre Bastien, parce que Minette avait seize ans.
Il espérait bien, un jour venant, faire de Minette madame Bastien.
Dans la rue des Prouvelles, comme s'intitulait alors notre rue des Prouvaires, maître Antoine Bidault, procureur au Châtelet tenait sa boutique.
C'était, ce maître Antoine Bidault, un hercule de palais. Il mesurait près de six pieds, portait sa souquenille sur des épaules d'athlète et sa toque sur une grosse tète de coquin à poils frisés comme du crin de matelas.
Il avait une assez mauvaise rénutation dans le quartier Saintïlonoré. On disait qu'il avait mené a mal plus d'une jeune fille, et lui-même s'en vantait, le sale robin, aux orgies basochiennes de la rue Saint-Jacques-la-Boucherie.
Personne, cependant, n'osait témoigner trop haut contre lui, à cause de sa robe noire et de ses épaules.
Par malheur, ce grand coquin de procureur avisa un jour la gentille Minette, comme elle allait chercher le déjeuner de son père sous les piUers.
INTRODUCTION. Lxvr
Il la trouva mignonne à croquer ; et depuis cet instant, tout en grattant son papier de coquin, il songea aux moyens d'en avoir le cœur net.
Bastien était trop amoureux pour ne pas voir tout ce qui se passait autour de Minette. Dès le premier jour, il avait deviné en frémissant les intentions du grand et gros procureur.
Mais Bastien n'avait pas la bosse des combats. C'était un adolescent paisible. Un véritable enfant de chœur monté en graine.
L'idée ne lui vint même pas d'attendre le damné procureur au coin de la rue des Deux-Écus, et de lui casser sa vilaine tête laineuse d'un coup de trique.
Ce garçon-là manquait d'imagination.
Mais, sarpejeu! si le vieux Dominé, tout bedeau qu'il était, avait su de quoi il retournait, c'eût été une autre histoire !
Dominé avait été un peu guisard dans sa jeunesse ; il avait aidé à pendre ce parpaillot d'Henri IV (en effigie) au marché h la viande ; il savait manier l'arquebuse aussi bien qu'un soldat du roi.
Bastien se disait toujours :
— J'en préviendrai maître Dominé.
Mais c'était tout.
Quant à Minette, la jolie fille, elle riait au nez du procureur, sans façon et sans malice.
Elle allait son chemin dans la vie, heureuse, simplette, ne connaissant point les soucis.
Une vraie fillette parisienne.
Le petit chaperon rouge, — la veille du jour où le compère le loup le mangea !
On était à refaire la grand'porte de Téglise Saint-Eustache qui donnait sur la rue Trainée. L'église se trouvait momentanéiiient
f.xviii INTRODUCTION.
sans cTôtiire, et Dominé, le bedeau, était chargé de faire le guet de nuit, au-dedans de la nef.
On lui avait confié un mousquet pour la circonstance.
Vers une heure après minuit, l'honnête bedeau sommeillait paisiblement au banc des marguiîliers, avec son mousquet entre les jambes, lorsque tout à coup il fut réveillé en sursaut par la voix bien connue deBastien, qui criait lamentablement au-dehors :
— Maître Dominé î ô maître Dominé! à l'aide ! à l'aide 1
— Etqu'y a-t-il donc, mon neveu ? fit le bedeau en se frottant les yeux.
C'est à peine si Bastion pouvait parler.
Et se laissant choir sur les pierres détachées de la porte i
— Votre fille !.. balbutia-t-il ; — votre pauvre fille..,
— Eh bien ! . . est-elle malade ?
— Plût à Dieu !
—Elle est morte ! dit le bedeau qui chancela.
— Elle est enlevée, maître Dominé.
Le bedeau se redressa et répéta d'une voix terrible :
— Enlevée, ma fille !
Puis il brandit son grand mousquet au-dessus de sa tête. Puis encore il saisit Bastion , plus mort que vif, et le secoua rudement.
— Et tu l'as laissé enlever! s'écria- t-il; — ah ! Bastien ! Bastien ! je comptais te la donner pour femme.., mais, jour de Dieu ! elle mourra plutôt nonne !
Bastien pleurait.
— Où est-elle ! reprit Dominé ; — en marche ! conduis-moi !
— Où elle est ?... soupira le pauvre enfant de chœur; — c'est ce grand pécheur de Bidault qui est monté par la fenêtre et qui l'a emportée dans ses couvertures.
Dominé poussa un rugissement.
Tout son sang de vieux ligueur lui montait à la joue.
INTRODUCTION; irw
— L'a-t-il menée chez lui ?
— Non.
— Où l'a-t-il menée ?
— On dit, répliqua le pauvre Bastîen, que maître Antoine a un val d'amour derrière la Belle-Chasse, de l'autre côté du Pré-aux- Clercs.
— Viens ! s'écria Dominé, qui ne lui en laissa pas dire davantage ; — le Pont-Barbier est fermé de nuit... Ils seront forcés de prendre un bac... Satan aura l'âme du procureur, ou je perdrai mon nom !
Bastien se signa
On laissa l'église ouverte à la garde de Dieu.
Le bedeau et son neveu s'élancèrent dans la rue d'Orléans et gagnèrent les abords de la Seine par la rue des Poulies-Saint-Honoré.
Ils se trouvèrent en face de la tour do Nesle.
Le Pont-Barbier était situé , à peu de chose près , au même endroit que notre Pont-Royal. C'était la route directe pour traverser ce qui restait alors du grand Pré-aux-Clercs et gagner la Belle- Chasse par les derrières de Saint- Joseph.
Du Pont-Neuf au Pont-Barbier, il n'y avait aucun moyen de traverser la Seine, sino«n par bateaux.
De quais, pas de trace.
En arrivant sur la berge, comme il faisait grande lune, Dominé et Bastien virent un bateau qui laissait la tour de Nesle à sa gauche et se dirigeait vitement vers la rue des Jacobins Réformés.
Les yeux du bedeau étaient un peu fatigués par l'âge.
— Dis-moi ce que tu vois ! murmura-t-il en serrant le bras de Bastien.
— Je vois, répondit le jeune homme, je vois la grande taille du brigand et la pauvre camisole blanche de Minette.
Lxx INTRODUCTION.
— Le brigand est-il à droite ou à gaucho?
— A gauche.
— Saurais -tu tirer un coup de mousquet?
— J'ai gagné le prix à la foire Saint-Médard.
— Eh bien! dit le bedeau en lui présentant son mousquet, — tue-moi ce coquin de procureur !
Bastien recula épouvanté.
— Et si je tuais Minette ! s'écria-t-il. Maître Dominé lui tourna le dos.
— Petiot! tu ne vaux rien et tu ne l'aimes pas! dit -il entre ses dents.
Il entra dans l'eau pour se rapprocher d'autant. Il mit ses lunettes avec soin. — La lune sortait d'un léger réseau de vapeurs.
Il épaula son mousquet. — Il visa longuement.
Bastien était à genoux sur la berge.
Il pleurait toutes les larmes de ses yeux.
Un éclair jaillit soudainement, et les vieux échos du Louvre prolongèrent dans la nuit la détonation du mousquet.
Le bateau s'en alla à la dérive.
On commença d'entendre les cris de Minette, qui était seule maintenant sur le bateau, avec un cadavre.
La balle de Dominé avait fracassé le gros crâne du procureur amoureux.
Dominé, condamné pour ce fait à la peine de la hart, fut gracié par lettres du roi Louis XIII, qui lui accorda en outre un don de cinq cents livres sur ses menus plaisirs.
Maître Dominé ne voulut jamais donner sa fille au pauvre Bastien, qui se lit moine.
Nous voici arrivés aux limites de ce plan nocturne, (racé dans
INTRODUCTION. txxi
ies ténèbres par les réverbères et les illuminations — Quelques enjambées à peine séparent le Pont-Barbier des Tuileries, et les Tuileries touchent aux Champs-Elysées.
Jadis les nuits étaient bien sombres dans ces solitudes si brillantes aujourd'hui. A la place de cette guirlande de feux qui jetle ses courbes harmonieuses des chevaux de Coustou à l'Arc-de-Triomphe, — guirlande qui se change en rivière de diamants les jours de fête, — il n'y avait pas même un fumeux réverbère.
Rien que l'obscurité !
Dans toute cette large étendue des Champs-Elysées actuels, il n'y avait qu'un pauvre lumignon allumé à la porte d'une maisonnette, sous une petite statue de la Vierge, grillée dans sa niche.
La maisonnette appartenait à Mansard-le- Vieux, inventeur des mansardes et oncle de Hardouin Mansard , qui éleva le dôme des Invalides.
C'était au commencement de l'année \ 645.
Mansard, occupé aux travaux duVal-de-Grâce, que faisait construire Anne d'Autriche, n'habitait point sa maison de campagne; mais , sur son ordre , la madone restait toujours éclairée, et les passants qui revenaient du Roule ou de la Ville-l'Évêque, par la porte de la Conférence, s'étaient accoutumés à appeler le carrefour formé par la voie du Roule et la route de Passy à la porte Saint-Honoré : la Croix-Mansard.
La Croix-Mansard était à trois cents pas du Cours-la-Rcine, non loin du rond-point moderne.
Les alentours étaient presque toujours déserts.
Il y avait alors à Paris un maître en fait d'armes, nommé Delapalme, qui était fort à la mode. — Je crois que le jeune roi avait pris de ses leçons.
Toujours est-il que toutes les bonnes lames se vantaient d'avoir pris des almanachs de Delapalme, qui menait assez grand train pour un maître d'armes.
uxn INTRODUCTION.
Il avait un certain coup droit, sans feinte ni appel, que personne n'avait jamais pu parer.
C'était, du reste, un fort galant homme, et il n'y avait point de sa faute si tous les autres maîtres en fait d'armes étaient mortellement jaloux de lui.
Ce Delapalme avait perdu sa femme. Il était en train de faire la cour à une jeune bourgeoise du village du Roule qu'il recherchait en mariage.
Les préliminaires étaient arrangés entre les parents de la jeune fille et Delapalme. Le mariage devait avoir lieu sous peu de jours. Il se rendait, en conséquence, chaque soir au village du Roule, afin d'entretenir sa fiancée.
Comme son académie était située rue des Fossés- Saint-Germaindes-Prés, chaque soir aussi, il était forcé de rentrer à Paris par la porte de la Conférence, et de traverser, par suite, tous les terrains où furent plantés depuis les bosquets des Champs-Elysées.
Le 20 janvier de cette année 1645, Delapalme quitta îe Roule beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire, parce qu'on avait fêté ses accordailles dans la famille de sa promise.
Il était à cheval et revenait au grand trot, vers minuit, lorsque, arrivée devant la Croix-Mansard, sa monture s'abattit sur place en poussant un sourd gémissement.
Elle n'avait ni butté ni bronché. — Un coup de faux lui avait tranché les deux jambes de devant, au jarret.
Delapalme se releva tout étourdi. Il était entouré de six hommes, dont cinq étaient appuyés sur de longues épées nues, tandis que le sixième tenait encore à la main la faux qui avait tranché les Jarrets du cheval.
11 ne pouvait les reconnaître, car le lumignon de la madone /était à peine, dans cette nuit sombre, quelques lueurs incertaines et tremblantes.
Le cheval agonisait dans la boue et perdait tout son sang.
INTRODUCTION. wxiii
— Holà ! mon pauvre François, dit l'un des six inconnus d'un accent goguenard, — voilà ton bidet en mauvais état, sans mentir.
— Est-ce donc vous, Pierre Couëton? demanda François Delapalme.
— Oui bien ! c'est moî, mon bon maître, répliqua Pierre Couëton ; — et je vous souhaite à Voccasion une mort chrétienne.
Les cinq autres se mirent à ricaner.
— Que me voulez-vous? demanda encore Delapalme.
— Rien de mauvais, mon excellent maître... Nous voilà ici une demi-douzaine d'honnêtes compagnons qui avons juré notre foi de Dieu que vous ne coucheriez pas cette nuit dans votre lit.
— Est-ce une bombance que vous me proposez ?
— Oui bien, mon maître : bombance de coups, si vous voulez. Delapalme n'avait pas d'épée.
Il connaissait la haine de ses confrères contre lui, et Pierre Couëton était un de ses confrères.
Il crut à un assassinat.
— Sainte Vierge, dit-il, protégez-moi!
Et se tournant vers les cinq muets qui l'entouraient, il ajouta :
— Qui que vous soyez, ne me donnerez-vous point le temps de confesser mes péchés à un prêtre ?
Un long éclat de rire accueillit cette parole.
— Tes péchés ! s'écria Pierre Couëton, qui laissa son accent railleur pour donner cours à sa haine jalouse ; — tes péchés, je vais les confesser pour toi.. C'est d'abord d'être un vaniteux croquant, puisque tu te vantes de mettre à mort tous les prévôts de la ville de Paris... C'est ensuite, et pour la même raison, d'être un méchant menteur... C'est de gagner les doublons de la cour, quoique tu sois m-anchot du poignet à l'épaule... C'est...
Mais nous vous faisons grâce du reste des griefs de Pierre Couëton.
Vadius peut être maître d'armes, et Trissotin prévôt de salle. *• >
Lxxw INTRODUCTION
Suivant les registres de la chambre criminelle, les six hommes qui arrêtèrent François Delapalme à la Croix-iMansard étaient, outre Pierre Couèton, les trois frères Beaurand (Jean, Jean-Michel et Jean-Marie) , tous trois prévôts , Corniîle Doux, maître juré, et Etienne Lemoine, dit Rondache, enseignant la pointe et l'estramaçon au carrefour du Cherche-Midi.
Delapalme ne se trompait guère, quand il croyait qu'on voulait se défaire de lui séance tenante. Et la manière dont on avait traité son cheval était un menaçant augure.
Mais Delapalme se trompait sur la forme du meurtre.
Les gens qui manient constamment l'épée gardent, en général, un semblant d'honneur.
Pierre Couëton et ses complices prétendaient se battre.
Il est évident qu'un combat de six contre un, même à tour de rôle, est un assassinat.
Ce n'était point l'avis de Pierre Couëton, et, en somme, Delapalme était un si rude jouteur, qu'il pouvait bien avoir un peu raison.
Quand Pierre eut achevé l'acte d'accusation de François Delapalme, il dit à Jean Beaurand :
— Allume les torches.
Jean ouvrit la lanterne de la Vierge et alluma deux torches, faites de chanvre et de poix.
Delapalme put alors reconnaître ses ennemis. Un rayon d'espoir éclaira son visage.
— Jean Michel, dit encore Couëton, donne-lui une lame à choisir.
n y avait là cinq épées montées droit comme celles que por-
INl'RODUCTION. txxv
taient au comoat les gentilshommes mousquetaires du roi. Jean- Michel Beaurand les prit toutes les cinq dans sa main et les présenta à Delapalme.
Celui-ci prit la première venue, et, dès qu'il la tint entre ses doigts, le sang revint à ses joues.
— Oh ! oh ! dit- il en respirant fortement, — merci, mes amis. . Dieu vous donne une bonne mort!
Puis il ajouta :
— Vous voilà six braves hommes... Je vous prie, laissez-moi passer mon chemin.
Ce n'était déjà plus une humble prière.
Il essayait son épée contre la terre du chemin.
L'épée était bonne.
Pierre Couëton avait ôté son feutre. Il y avait jeté six petits morceaux de papier roulés. Sur chaque morceau de papier était écrit le nom d'un des maîlres d'armes.
Tout en remuant son feutre, Pierre répondit :
— Non, tune passeras pas ton chemin, François... Il faut que tu décèdes ici pour tout le mal que tu nous as fait !
Delapalme regarda autour de lui pour bien se rendre compte de sa situation.
— Si vous essayez de vous en aller, monsieur François, dit Jean- Michel Beaurand, qui avait été deux ans son prévôt de salle, nous vous piquerons tous à la fois.
— Et si je n'essaie pas de m'en aller? demanda Delapalme.
— C'est réglé, répondit Pierre Couëlon.
En même temps, il présenta son feutre à Jean-Michel, qui tira les six petits morceaux de papier l'un après l'autre.
Le premier nom qui sortit fut justement le sien.
Il connaissait trop bien son ancien patron pour ne pas voir clair en son affaire.
— Vous voyez bien que je n'ai pas triché , dit-il en souriant
WXVi INTRODUCTION.
tristement; — j'ai deux petits enfants... ne les envoyez pas à l'hôpital !
Le second nom fut celui de Cornille Doux, maître juré.
Le troisième, celui de Jean Beaurand.
Les trois autres vinrent dans cet ordre : Etienne Lemoine, Pierre Couëton, Jean-Marie Beaurand.
Pierre Couëton prit alors la parole.
— Voilà ce qui a été convenu, dit-il ; — les trois premiers y passeront un à un, habit bas, et na comme je te pousse... Si tu les couches là tous les trois, les deux suivants t'attaqueront ensemble... Et le sixième fera ce qu'il voudra, puisque nous ne serons plus là pour lui dire qu'il est un lâche s'il ne croise pas le fer !
Le fait que nous racontons ici est exact de tout pomt, et nous traduisons presque textuellement le français douteux des procédures.
Pendant que Pierre parlait, Jean-Michel ôta son pourpoint comme un brave garçon.
Il se signa et dit un bout de prière.
Puis il choisit une épée parmi les quatre qui restaient.
François Delapalme ôta aussi son pourpoint.
Il se mit en garde. — Couëton et Doux tinrent les torches
Ils s'arrangeaient du mieux qu'ils pouvaient pour que la lumière tombât sur Delapalme et laissât Jean-Michel dans l'ombre. Mais il n'y avait pas besoin de tant de façons. A la première passe, Jean- Michel Beaurand ouvrit les deux bras et tomba de côté en criant :
— Dieu me pardonne mes péchés!
Delapalme se pencha sur lui.
— Mon pauvre Jean-Michel, dit-il, — ce n'est pas moi qui l'ai voulu !
— Mes deux enfants ! mes deux enfants ! murmurait le moribond.
— J'aurai soin de tes deux enfants, mon pauvre Jean-Michel
INTRODUCTION. ixxvu
Le mourant lui serra la main et mit sa face contre terre.
On entendait les cinq survivants qui murmuDaient entre eux :
— C'est encore son maudit coup droit !
— A toi, Cornille Doux ! dit Couëton.
Cornille Doux donna sa torche à Jean-Marie Beaurand. Il savait le jeu de maître François. Il évita de lui livrer le fer et lui porta une botte à fond, de pied ferme. Maître François para et riposta sans se fendre, Cornille Doux laissa aller son épée.
— J'ai ce qu'il me faut ! murmura-t-il en tombant, les deux mains sur la poitrine.
— Maître Cornille Doux, c'est vous qui l'avez voulu! soupira François Dclapalme.
— Allons, Jean ! mon ami Jean ! s'écria Pierre Couëton.
Jean Beaurand était l'aîné des trois frères, et le plus fin tireur de Paris après maître François.
Il tomba en garde à distance, la main gauche sur sa poitrine, comme certains tireurs à l'assaut. — Cette main peut servir de bouclier.
Mais la main de Jean Beaurand fut percée, et sa poitrine aussi, par le fameux coup droit de maître François.
— A nous trois ! s'écria Couëton, qui prit une épée de la main droite et une dague de la main gauche; — fais comme moi, Etienne.
Etienne fit comme lui.
Jean-Marie Beaurand tenait les deux torches.
François Delapalme était seul contre deux et n'avait point de dague.
De plus, il en était à son quatrième assaut.
Il recula jusqu'à la maison de la Croix-Mansard et s'adossa au mur.
Etienne Lemoine et Couëton se jetèrent sur lui en même temps.
txxvin INTRODUCTION.
Ils s'étaient concertés. Éiienne écarta son épée d'un fort battement, et Couëton, passant, lui donna de sa dague à tour de bras devers la gorge
Mais la dague de Pierre Couëton fit feu contre les pierres meulières (jui composaient le mur de la maisonnette. Et il ne redoubla pas, parce que François Delapalme, qui venait de tomber à genoux, lui lança son épée à hauteur de nombril. — La pointe sortit par les reins. *
Ce pauvre François Delapalme s'échauffait à la besogne.
Il se releva, enjambant le corps de Couëton, et comme Etienne Lemoine portait sur son enseigne : maître de pointe et d'estramaçon, il lui fendit la tète d'un revers, après l'avoir piqué en pleine poitrine, pour la montre.
— 0 maître François ! maître François ! s'écria Jean-Marie, ébahi, terrifié, anéanti.
— Ils l'ont voulu, les pauvres compagnons! dit maître François.
— Oh ! oh ! oh ! poursuivait Jean-Marie , — que Dieu vous bénisse, maître François! Je me rends à vous et vous servirai jusqu'à la fm de mes jours.
— Prends donc les épées et donne-moi le bras , dit encore François Delapalme, — car je commence à me faire un peu las, n'ayant point la coutume de veiller si tard dans la nuit.
Il y avait en ce temps-là force voleurs dans Paris et autour do Paris.
Quand on trouva, le lendemain, cinq cadavres et un cheval qui avait les jarrets tranchés, au carrefour de la Croix-Mansard, on cria au voleur.
On cria si haut, que la police s'émut pour tout de bon.
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Une bande de brigands qui se cachait dans les faillis de Pass} fut prise, et son chef, Odot-Minoy, condamné à être roué vif, pour le meurtre de cinq prévôts d'armes.
Ce fut alors que maître François Delapalme et Jean-Marie Beaurand vinrent faire leur déclaration, consignée aux registres de la cour.
De cette déclaration nous avons donné copie au lecteur dans les pages qui précèdent.
XXXVIÏI.
Nous avons laissé bien des choses de côté dans ce rapide aperçu de Paris la nuit.
Les points lumineux sont rares. — Nous avons essayé seulement de décrire, du haut de Montmartre, où nous sommes, les réverbères et les lampions.
Mais les Nuits de Paris descendront dans la ville.
Elles iront des rives de la Seine aux gais Porcherons et à la Nouvelle-France ; elles entreront dans les boudoirs charmants du dix-huitième siècle, là-bas, du côté de la rue Chantereine, après avoir violé le mystère des doux oratoires de la rue du Parc-Royal.
Elles partiront des prairies foulées par les légions de Jules-César, pour arriver à notre asphalte aride.
Elles traverseront dix-neuf siècles tout pleins.
Ce seront les rudes nuits des Francs.
Les nuits des Gaulois vaincus.
Les nuits féeriques de la chevalerie, les nuits d'Yseult, les nuits de Fleur-de-Lys.
Les nuits d'amour et les nuits de bataille.
Les nuits des fantômes dans les plaines hantées de Bicêtre.
Les nuits de fête, les nuits d'assassinat.
f.Ytx INTRODUCTION.
Des girandoles blanches, des torches rouges.
La foudre parfois, rayant les ténèbres de son paraphe sinistre.
La lune pâle et l'éclatant incendie.
Les sérénades et les guet-apens.
Le chevalier du guet, — ' les voleurs, — les manteaux couleur de muraille.
Les somnambules et les loups-garoux.
Rosine et Lindor. — Forlebracchio retroussant sa moustache et protégeant la beauté productive de la baronne de Saint-Arthur.
Les salons et le pavé, les tavernes et le balcon de l'Opéra, . .
Au commencement, Paris était une mer.
Que cela ait eu lieu normalement, pendant une période plus ou moins longue, ou seulement à l'époque du déluge universel, personne ne saurait le dire; mais le fait certain, c'est que le sol de Paris a été submergé. — On trouve des coquilles pétrifiées au sommet de Montmartre.
Après avoir été une mer, Paris a été une forêt : ceci est encore historiquement incontestable.
Or, il y a une tradition celtique qui dit que toute chose, avant de s'abîmer dans l'éternité, recouvre sa forme primitive.
Cette tradition bien connue, qui se retrouve chez les Arabes, chez les Birmans, chez les Hindous, a fourni plus d'un chapitre aux raisonneurs du Bas-Empire.
Donc, Parisiens, ô nos amis ! prenez garde.
Si vous n'avez pas peur pour vous, prémunissez avec soin vos malheureux enfants.
^ut.
INTRODUCTION Lxxxi
Paris, demain — ou après, — redeviendra une forêt.
Et soyez certain que ce sera une forêt plus périlleuse que la forêt de Bondy !
Dites-leur, à vos enfants, que s'ils voient jamais des chênes et des hêtres s'éianccr à la j^lace de nos maisons ruinées, dites-leur qu'il est certains carrefours qui, surtout, devront être évités.
Les terroirs ont leurs mœurs fatales.
Au lieu où s'éleva le palais de la Bourse, il y aura un fourré de mauvaise renommée. — Dites à vos enfants de serrer leurs goussets quand ils passeront par là.
S'ils peuvent prendre un autre chemin, dites-leur de faire plutôt trois lieues de trop dans les taillis pour éviter ce passage mal fréquenté.
Il y a toujours eu là, il y aura toujours une méchante fée aux doigts crochus qui coupe éternellement les escarcelles.
Dites à vos enfants de craindre les bosquets odorants qui s'éli!!veront depuis le mont Bréda jusqu'au val de la Boule-Bouge. Les dryades de ces bois attireront encore le voyageur imprudent, et il n*y aura plus, hélas ! d'apothicaires alentour.
Dites-leur de fuir les broussailles de la Sorbonne, repaire de loups galeux et de couleuvres savantes.
Dites-leur d'aborder avec précaution les hautes futaies de l'ancienne représentation nationale, car les dindons sont méchants, une fois rendus à l'état sauvage.
Dites-leur de ne s'engager qu'avec une extrême prudence dans les parages jadis littéraires, car, s'il doit s'y rencontrer beaucoup de perroquets inoffensifs, on y trouvera aussi des scorpions et même des vipères.
Dites-leur de prendre avec eux leurs valets, armés de fusils doubles et de sabres de cavalerie, quand ils aflronteront l'ancien passage de l'Opéra à l'heure terrible de la petite bourse.
Mais qu'ils nes'effrayentpas de ces lions qui se promènent là tout
LXXXii INTRODUCTION.
près, ni de ces aigles qui semblent planer au-dessus de la clairîe.re qui fut la place Vendôme.
Les lions sont en carton ; les aigles sont empaillés.
Et après que Paris aura été une forêt, — l'Océan viendra, qui noiera tous ces orgueils, toutes ces bassesses sous l'immense niveau de ses eaux.
L'égalité rêvée régnera eniin, puisque tout sera mort.
Dans la mort, l'égalité est nécessaire autant qu'elle est impossible dans la vie.
Il y a ainsi, dans les mers armoricaines, une ville submergée qui s'appelait la ville d'Ys.
Les matelots bretons voient ses monuments à travers l'onde verte de l'Océan.
Les matelots des temps avenir, verront peut-être, à. travers le flot transparent, le dôme doré des Invalides ou les tours noires do. Notre-Dame.
Et ils diront :
— Ceci était Paris, une ville du temps passé.
Tandis que les académiciens futurs hausseront les épaules en glapissant ces mots :
— Paris n'a jamais existé !