‹ Les nuits de ParisChapitre 16 sur 44 · LE PALAIS DES THERMES · texte numérisé non relu

LE PALAIS DES THERMES

SOMMAIRE. — Quelques mois à propos d'un historien de Paris. — Comm e quoi le bon goût éprouve le besoin de faire raser Notre-Dame. — Julien l'Apostat.

— Les Gallo-Romains. — Le camp. — Jalousie de Constance contre Julien.

— Les philosophes à besace. — Le peiil vainqueur. — Chrisidès et ses amis.

— Le tribun Valentinien et le comte Maldio. — La retraite de Julien. — Les dieux de Julien. — Les amours de Julien. — Les familiers de Julien : Héliodore, Aprunculus et Nevita. — La bonne aventure. — Le songe. — Ce qu'il y a dans un mouton. — Danger des espions, et manière de s'en servir. — La mécanique d'Héliodore. —Trois augures qui ne se regardent pas sans rire.

— Commencements de Julien. — Son arrivée à la cour. — Son amitié avec A'alentinien et Maldio.— Sa passion pour les chaumières. — Son mariage.— Hélène etFausla Severa.— La bataille de Strasbourg. — L'île des Alamans.

— Le pas du mari. — Tendresse de cœur de Julien. — Larmes de crocodile. -— Entrevue matinale. — La letthe de Constance Al'guste. — Les diverses sectes. — Bonnes commissions dormées à Valentinien cl à Maldio. — Julien chez sa chère épouse. — Severa. — Un coucher de soleil parisien. — La table prétorienne. — Commencement de la comédie. — Encore Severa. — La clef des souterrains du palais des Thermes. — Julien demande la chaumière. — Léon le sculaire. — Lascivus Cœsar, pour faire suite à Lasciva fuella. — Parade du Génie de i/empuie. — Le souterrain. — Combat de Maldio contre les Gentils. — Valentinien et Severa.— Assassinat de Maldio. — Exaltation de Julien Auguste. — Cmq pièces d'or cl une livre d'argent. — Discours du trône.— Fin de la comédie impériale. — Règne de Julien rAposlat. — Le temple d'Alexandrie. — Mort de Julien. — Ses illusions.

Nous avions pensé d'abord à faire de ce livre une sorte de potpourri dramatique et historique, où toutes les époques se seraieni confondues. En fait d'art, le désoi^drea son charme et nous avions compté sur le charme du désordre.

Mais, à mieux réfléchir, nous avons reculé devant ce chaos. Le lecteur, fatigué, se fut perdu aumiheu de ces dates enchevêtrées. Dans cette mêlée des rois, des peuples et des siècles, l'attention se serait brusquement rebutée.

C'eût été plus original; mais je ne veux plus être original. Si jamais j'ai pu être original, je m'en repens et j'en ai grande honte, car mon tailleur m'a montré différents messieurs, représentants du peuple ou commis dans des magasins de nouveautés,qui avaient des paletots trop courts et des gants verts, et mon tailleur m'a dit r Ce sont des originaux.

Et quoi ! les courtauds de boutique et les petits malheureux que le hasard (lu suffrage universel a envoyés au Palais-Bourbon (qui n'en peut mais), nous ont déshonoré ce dernier mot de notre langue : Original!

Original est comme libéral; c'est désormais un mot bafoué, qui a du ventre, et du coton dans les oreilles : un mot qui porte perruque!

Un mot grotesque comme le mot Mais nous avons solennellement promis de ne pas parler politique.

A part la crainte que nous avons eue d'égarer nos lecteurs dans un inextricable labyrinthe, nous avons pensé qu'il serait curieux pour tous de voir Paris sortant peu à peu de ses limbes, les forêts séculaires tombant sous la hache, la Seine se dépouillant de ses roseaux, les cathédrales s'élevant aux lieux où rampaient, sur leurs pieds bas et rudes, les tables druidiques, — les voies romaines, bordées d'ormes, bouchant leurs ornières avec le pavé moderne, les maisons s'alignant dans les cultures, parsemées de tombeaux, les donjons remplaçant les forteresses rustiques, les palais remplaçant les donjons, et les horribles cheminées à vapeur, hélas! remplaçant bientôt peut-être les palais.

Car il faut de la place à ces orgueilleux tuyaux de brique qui toussent la noire fumée du coke. Ce sont des bourgeois, ces tuyaux :

prenez garde à eux! Nous avons entendu des bourgeois qui disaient : a On établirait dix belles usines dans le jardin des Tuile- » ries ! »

Vusine^ vous entendez? la fahrùjKe n'existe plus guère.

De même que le sinistre a remplacé l'ancien accident.

Non contents de faire des révolutions sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, nos trafiquants notables nous font encore une langue qui rend inutile le Dictionnaire de l'Académie.

Ils parlent latin : ils vous disent qu'un article est extra-fin, ignorant sans doute qu'extra-fm signifie gros, tout simplement comme extraordinaire signifie rare.

Ils parleraient grec pour gagner cinq sous !

Pour gagner un franc, ils vous jetteraient tous tant que vous êtes au plus profond de la rivière !

C'est comme cela qu'on fait les bonnes maisons.

Nous avons cru, disions-nous, qu'il serait intéressant de voir Paris, ce géant qui a mis dix-huit siècles à prendre sa taille d'homme, grandir peu à peu, chronologiquement, briser dix fois ses remparts devenus Iropélroits, comme nous changeons nous, les robes de l'enfance pour le vêtement vird, allonger sans cesse ses grands bras, s'assimiler toutes les bourgades voisines et former enfin la ville immense où nous sommes.

Les villes ont une biographie de même que les hommes. Il n'est pas permis de commencer une biographie par le milieu.

Suivons donc notre route tout uniment, et, traversant d'une seule enjambée quatre siècles, sur lesquels nous ne reviendrons point, passons de César à Julien l'Apostat.

Descendons du grand homme jusqu'au pédant, — delà tête impériale jusqu'au crâne étroit du sophiste couronné.

Le bon M. Dulaure, cet esprit si supérieurement bourgeois, si fianchement dépourvu de toute idée artislic^ue ou littéraire, cet

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lionime qui a fait le livre le plus pitoyable et le plus admiré des bonnetiers, — ce bon M. Dulaure, qu'il faut cependant relire quand on parle de Paris, car il est l'expression la plus exacte du génie de la rue aux Ours, qui est la seule vraie rue de Paris, — ce bon M. Dulaure déclare tout net que Jules César était un fléau et que Julien l'Apostat était un sage.

Il est vrai que ce même excellent M. Dulaure avoue que Notre- Dame de Paris est un édifice d'assez mauvais goût, auquel il préfère de beaucoup le Panthéon.

Or, M. Dulaure n'est pas seulement un écrivain parlant avec pesanteur et naïveté le français troubadour des premières années de ce siècle, c'est encore une personnification très-probe ettrès-bonorable de ce béotisme révolutionnaire qui nous a placé si bas parmi les nations, — nous, les premiers hier!

M. Dulaure est un esprit très-mal fait, mais très-modéré dans sa démence compassée; M. Dulaure est un lettré qui a fait d'immenses recherches avec de mauvaises besicles; il exprime son opinion toujours ridicule avec une très-louable dignité; il n'a aucunement le sens du beau, mais il a ki quelque petit traité d'architecture, écrit dans le style de Vart d'élever les lapins, et il parle avec aplomb frontons, ordonnances, péristyles; il a l'orgueil modeste du forten-tlième; tout ce qu'il ne comprend pas est barbare, et il ne comprend que ce qui est païen.

Si l'on pouvait appliquer aux monuments les mêmes épithètes qu'aux hommes, M. Dulaure vous dirait que l'édifice de Notre-Dame est, comme Jules César, un fléau, et que le Panthéon est un sage, à l'instar de Julien l'Apostat.

C'est là que nous en voulions venir.

En ce monde, il n'y a qu'une chose radicalement haïssable : c'est l'école bourgeoise ou universitaire, l'école éclectique, l'école négalive : le juste milieu, pour ressusciter un mot enseveli dans la honte.

7 y LES NUITS DE PARIS.

La démocratie marche vers un avenir qui peut être glorieux.

Le royalisme nouveau cherche à concilier les conquêtes du présent avec les splendeurs du passé.

Le socialisme démolit, espérant sans doute reconstruire. Le catholicisme étaie, pour ne pas démolir.

Mais le bourgeoisisme enfonce son bonnet de coton sur ses gros yeux et dit : Dieu n est pas puisque je ne l'ai jamais rencontré sur le boulevard Saint-Martin.

Ses ttantiques sont les chansons phalliques ou chauvines de M. de Déranger; sa foi pohtique oscille suivant le cours des pruneaux.

Toute révolution se fait par le bourgeoisisme qui verse des larmes idiotes sur toute révolution faite.

Autour du bourgeoisisme, il y aies professeurs, comme il y a les chacals autour des cimetières africains.

Et tout cela répète, sur l'air de la Parisienne : César est un coquin; Julien l'Apostat est un sage! A bas Notre-Dame! vive le Panthéon !

Par un effronté mensonge , eux qui s'en vont par morceaux, tout raccornis et décrépits, vous les entendez crier au peuple : Nous sommes jeunes ! nous sommes forts !

N'est-ce pas affaire à un moribond d'être obligé de crier bier» liant pour qu'on ne le croie point trépassé : — Je suis encore en vie!

Les uns s'accrochent à quelque chaire mal entourée. — Parodiant Grolius dans le bas-comique de leur éloquence, ils s'intitulent libres penseurs; ou bien ils montrent le poing au vieux suisse de quelque cathédrale en travestissant le mot de Mirabeau.

Les autres, revenus déjà du coup de mailloche de Février, recommencent à balbutier la langue ignoble de juillet. Argent, argent, argent, — intérêts respectables î...

Ils ont regagné bon appétit de tripotages et de sophismes. Demain, vous les reverrez à la besogne : croupiers, usuriers, doctrinaires, habiles de toutes sortes, charlatans de tout étage, plaie vivante, chancre monstrueux que Dieu irrité a infligé aux vieux jours du monde!

Et, je vous prie, ne vous étonnez pas, si je parle de ces hommes et de ces choses à propos de l'empereur romain Julien l'Apostat. Ce n'est ni un anachronisme ni une distraction.

Julien l'Apostat était un bourgeoisiste effréné ; Julien l'Apostat était un professeur, un matérialiste, un hypocrite, un tartufe, un castrat.

Ses livres, car il a fait des livres, et c'était même un écrivain de très-grand talent, ses livres ont un parfum étrange de judaïsme moderne.

Vous croiriez presque y reconnaître la fausse innocence de Jean- Jacques Rousseau, ou la mucilagineuse tendresse que distillait le citoyen Marat quand il écrivait des romans de cœur.

C'est un amant fade de la belle nature. Sa chère Lutèce, dans le Misopogon, est entourée de peuphers-épinards , ni plus ni moins qu'Ermenonville.

Julien l'Apostat est un de ces usurpateurs vertueux qui se laissent hisser sur le trône , en faisant mille grimaces de coquette laide et en versant des larmes de crocodile.

Nous sommes payés pour connaître ces sages!

Julien l'Apostat est un empereur-citoyen, un prince absolument dépouillé de préjugés; comme talent, c'est quelque chose entre Sénèque et Benjamin.Constant.

Voltaire so fût moqué de lui, mais c'eût été par jalousie.

Si Jupiier existe, si VElre suprême de l'Encyclopédie habite vraiment Vempijrce, si le Dieu-Nature de M. Cousin est au ciel, ces trois divinités païennes auraient dû, pour être justes envers i. 11

Julien l'Apostat, le faire naître de nos jours. Il serait académicien; il serait représentant du peuple et memLre du conseil de l'Université. La studieuse jeunesse des écoles le porterait de temps en temps en triomphe, concurremmeni avec fe chef d'orchestre de la Grande-Chaumière. Les libres penseurs prendraient de ses almanachs, et tout ce qui porte une âme capable de vendre des sardines à rhuile, en gros ou en détail, s'abonnerait à son journaL

Non, Jules César, le radieux génie, n'était pas un fléau; non, Julien l'Apostat n'était pas un sage.

Non ! il ne faut point jeter bas le noir miracle de Notre-Dame, pour ériger à sa place une copie du Parthénon en tuf blafard.

Le temple de Minerve vierge est une ruine splendide ; la copie qu'on en ferait serait un jouet de maçon pédant.

Le monde marche. Jules César était un grand homme, précisément parce qu'il marchait en avant de son siècle.

Julien l'Apostat était un simple bavard, précisément parce qu'il marchait en arrière et en sens contraire du sien.

Qu'il devait être beau, ce portique de Pallas, quand il surgit, tout blanc et tout fier, du génie de l'art antique ! Qu'il dut être grand et glorieux, l'inventeur du chef-d'œuvre ! Oh ! certes, ces âges reculés sont nos maîtres, et quiconque a en soi la religion du beau s'incline avec respect devant ces legs prodigieux que nous laissa l'antiquité grecque.

Et condiien aussi furent audacieux et magnifiques les efforis de cette philosophie primitive qui s'éleva, sans autre secours que la raison humaine, aux notions du juste et du vrai!

Nos temps nouveaux n'ont rien produit peut-être qui puisse égaler nés intelligences colossales: Platon, Phidias, Homère.

Mais, s'ils sont si grands, n'est-ce point parce qu'ils furent inventeurs ?

Parce qu'ils marchèrent?

Et si nous sommes petits, n'est-ce point parce que notre force s est follement dépensée à les imiter, c'est-à-dire à reculer ?

Ce qui est grand chez nous, c'est l'art intermédiaire, parce qu'il fut inventé par nous.

Ce qui est grand chez nous, c'est la philosophie chrétienne, parce que c'est la philosophie vivante.

Et n'est-ce point extravagance, que de perdre les jours précieux d'un peuple à cette œuvre folle : galvaniser des cadavres?

Telle est pourtant, dans l'art et ailleurs, l'unique occupation du matérialisme bourgeois.

Quand le bon M. Dulaure dit : « César fut un fléau , » cela signifie que César s'écarta des idées adorées par M. Dulaure, qu'il fit un pas énorme en avant.

Cela signifie que César, dégageant de l'anarchie aristocratique le principe d'autorité, fit Rome tout à coup grande comme le monde, et mit dans cette grandeur tant de bonheur, que la courte dommation de ce jïéau suffit à préparer le règne d'Auguste.

Lorsqu'Auguste vint, la place était faite, les obstacles immenses étaient aplanis. Auguste, esprit médiocre et raisonneur, n'eut qu'à s'asseoir sur le trône établi solidement ; car le triumvirat et les guerres contre Antoine ivre étaient des exploits à sa taille.

Et ce qui restait de l'élan imprimé par César éleva ce règne d'un esprit secondaire et rusé à la hauteur d'une merveille historique.

Quand M. Dulaure dit, au contraire, que Julien l'Apostat fut un mgey cela signifie que Julien, ramant contre le cours des siècles et soufflant de tous ses poumons sur les flambeaux allumés du christianisme, revenait aux puériles croyances dejs païens.

Encore une fois, cela signifie qu'il faut raser Notre-Dame et mettre sous verre ce réfugié frileux : le dôme du Panthéon !

Le mieux, ô Parisiens, nos frères , c'est de laisser l'un et l'autre debout, pour édifier à côté, mais autrement.

Imiter Notre-Dame est aussi triste qu'imiter un temple quelconque de Jupiter.

L'art moderne n'a pas encore conquis sa formule propre. Si vous avez des cousins architectes, priez-les poliment de la chercher.

Mais, de grâce, n'envoyez pas vos enfants à l'école chez Julien l'Apostat.

Ils deviendraient des sages! — Et alors, compliquez vos serrures.

C'était vers la fm de l'hiver, en l'an 360 de notre ère.

Le soleil était couché depuis deux heures , et l'on voyait des lumières s'agiter en tous sens dans le camp gallo-romain qui touchait au palais des Thermes.

Ce palais, bâti, selon les opinions les plus raisonnables, par l'empereur Constance Chlore , père de Constantin , occupait une im^ mense étendue de terrain entre la Seine et le Luxembourg moderne, sur le revers de la colhne lucotitienne.

Le camp était situé sur l'emplacement tenu de nos jours par la place Saint-Michel et les rues qui s'y croisent.

11 y avait en ce moment peu de Komains et beaucoup de Gaulois dans l'armée du césar Julien. S(m beau-frère, l'empereur Constance, second fils de Constantin, faisait la guerre en Orient et avait besoin de toutes les légions du centre. — Il avait même besoin des légions gauloises, comme nous le verrons plus tard.

Tous les peuples de la Gaule conquise se mêlaient sous les tentes. On voyait là les Bituriges, naïfs comme sont restés en tous temps les naturels du Berry, les Lémonices du Limousin, les Yélaunes, les Gabaliens du Gévaudan, les Ruténiens, les Cadurciens, — les Sanctons des bords de la Garonne, qui avaient prêté leurs vaisseaux à Jules César, pour faire la guerre aux vaillants peuples de l'Armorique, — les Vibisques du Médoc, les Nitiobriges de l'Agénois, les Pétrocoriens du Périgord et les Agésinates d'Angoulême, — \es neuf yeuples du cercle de Béarn, nommé la Novenipopulanie , — les Belges fidèles , quoique Germains d'origme ; Vangions, Némètes, Triboces, Leuces, Yiroduniens et Trévires, Ubiens de la seconde Belgique, Éburons, Norins, Atrébates, etc.

On y voyait les Éduens de la Lyonnaise, les Ségusiens et les Mandubiens, — les Véliocasses de Piouen, déjà marcbands et menteurs déjà: Normands; les Éburovices d'Évreux, les Lexoviens de Lisieux ;

Les Turones de Tours, les Cénomans du Maine, — puis les peuples de la petite Bretagne : Curiosolites, Occismiens, Rhédons et Vénètes ;

Enfin, les Gaulois du midi, les Narbonnais, les restes des Allobroges, les Commones, les lïelviens, — les Tectosagcs de Toulouse, les Albicicns d'Aix, les Ébroduniens d'Embrun, et d'autres qu'il faudrait de longues pages pour dénombrer.

Les cinq grandes divisions du camp étaient : les Romains, les Hérules, les Bataves, les Celtes et les Pétulants.

Autour de l'enceinte, dans sa partie opposée au palais des Tbermes, c'est-à-dire du côté du midi et de l'ouest, une sorte de ville s'était élevée. Des tentes, des baraques , des maisons en torcliis ou en brancbages tressés, abritaient les familles des soldats ; car les troupes gallo-romaines marcliaient avec leurs familles, tout comme les hordes barbares des Alamans et des Germains, qui leur faisaient une guerre si cruelle.

Entre cetie cilé improvisée, qui débordait le camp et la rive gauche du fleuve, il n'y avait rien que dos sépultures et des guérêts confinant aux murs du jardin de César.

A l'opposé , jusqu'au versant méridional du mont Cétard , les Arènes, autre dépendance du palais, s'étendaient, closes de murailles et environnées de gradins.

Quant au Paris gaulois , quant à Lutèce , la ville proprement dite , elle était toujours enserrée dans les limites de sa petite île, trop grande encore pour les rares cabanes qui la parsemaient.

Il y avait pourtant un palais romain à la place de la forteresse de troncs d'arbres. C'était là qu'habitait le préfet du prétoire.

Du côté du nord, le jardin des Thermes n'avait point de clôture. Le bras de la Seine seul séparait le palais des habitations parisiennes.

On pouvait remarquer dans le camp une animation inaccoutumée. Dans l'après-midi, lesBataves et les Hérules étaient revenus du pays de Vannes, où ils avaient fait la guerre, et ils rapportaient d'étranges nouvelles.

L'empereur Constance, du fond de sa cour de Milan, foyer de l'hérésie arienne, prétendait précipiter la Gaule sur l'Orient et envoyer les légions de Julien contre les Perses.

Il s'ennuyait, cet empereur, des défaites répétées de ses légions italiennes, grecques, carthaginoises, macédoniennes; il voulait mettre d'un même coup les Perses à la raison et le césar Julien dans l'impossibilité de remporter de ces grandes victoires qui le faisaient mourir de jalousie, lui, l'empereur Constance.

Car Julien, tout rhéteur qu'il était, tout empoisonné de lettres grecques et de mystères égyptiens, avait de belles qualités militaires. Sa guerre contre les rois germains n'était qu'une suite de triomphes achetés chèrement et de batailles vaillamment gagnées.

Constance, l'empereur, n'aimait pas, de sa personne, ces sortes

de jeux. Il préférait persécuter les évêquos catholiques et forcer les officiers de son palais à déclarer que Jésus-Christ n'était pas Dieu,

Mais hinn l'émanation de Dieu.

Quand il avait contraint une douzaine de pauvres diables à renier le mystère de la Trinité, il était bien aise, l'empereur Constance, — et il assassinait quelqu'un de ses neveux pour passer le reste de sa soirée.

C'était un hérétique d'agréables mœurs. La preuve, c'est que, quand les parents lui manquaient, il étranglait des gens qui n'étaient même pas de sa famille.

Les mœurs du temps se prêtaient à ces délassements. Le grand Constantin avait achevé son règne dans une mare de fange ensanglantée.

Mais le christianisme, vainqueur des hérésies folles et des empereurs misérables, s'élançait d'un mouvement si beau vers la domination universelle, qu'on pouvait regarder ces tragédies comme la suprême convulsion d'une société morte dans son infamie. C'était l'alliance adultère des mœurs païennes et d'un semblant de foi viciée.

La vraie foi grandissait. La croix brillait au labarum. Encore quelques jours, et le baptême allait purifier le monde.

Les deux tiers de l'empire étaient chrétiens. Les hérésies ellesmêmes prouvaient la force de la religion nouvelle, qui soutenait à la fois, victorieuse, le choc du paganisme en fureur et l'attaque perfide de ses propres enfants révoltés.

Les soldats gallo-romains, à qui le césar avait fait faire, ce soir môme, une distribution extraordinaire de vivres et de vin, ne causaient point doctrine, assurément ; mais ils faisaient de la politique à leur manière.

Et il. n'était pas très-difficile de voir que cette pohtique ne sortait pas tout armée de leur cerveau épais. Quelqu'un avait dû en

suggérer la première idée. — Peut-être que le césar avait fait distribuer avec les vivres et le vin un petit peu de politique.

Vous savez que c'est assez l'usage chez les césars de tous les temps.

Jamais ils ne sont d'humeur à perdre leurs frais.

On avait vu dans l'après-midi quelques-uns de ces hommes étranges que Julien traînait partout à sa suite , des caricatures d'anciens sages, des hommes à barbes piquantes et à besaces sales, parcourir le camp, serrer la main du soldat, et réciter même quelques rhapsodies, pour l'agrément des Gauloises qui aimaient la poésie épique.

Les nouveaux arrivants avalent rencontré bon nombre de ces philosophes de carnaval qui avaient engagé l'entretien avec les décurions et même avec les soldats.

C'étaient eux qui avaient apporté, en fin de compte , ces nouvelles de Milan, où se tenait la cour de l'empereur Constance.

Longtemps après le coucher du soleil, il y avait encore des soldats autour des tables dressées sous les tentes. Les uns buvaient, les autres causaient. Quelques-uns s'entretenaient avec leurs femmes par-dessus les murs de l'enceinte.

D'ordinaire, la discipline était sévère dans le camp de Julien ; mais ce soir-là, les tribuns et les manipulaires se relâchaient singulièrement.

11 y a comme cela des circonstances où les chefs intelligents savent doubler le prix de la piquette distribuée, en donnant largement le temps de la boire.

— Par Bdcchus et sa femme ! dit Léon le scutaire, dans un groupe de Celles et de Pétulants qui avaient bu comme des soldats d'élite; — car je suis chrétien, c'est vrai, mais Bacchus n'est pas un dieu comme un autre... Par Bacchus et sa femme ! si l'on m'envoie en Assyrie , en llyrcanie, en Médie, ou en tout autre pays de scélérats mariés à des troupeaux de femmes qu'ils font

gnrder par des eunuques, je m'en prends à Constance Auguste, et je vais brûler ses thermes de Milan !

— Bien parlé î s'écrièrent vingt voix.

Car le vin de César a cette qualité reconnue, d'exciter les soudards contre Auguste.

— L'empereur d'Italie, reprit Léon le scutaire, — n'est pas l'empereur des Gaules... Et comment diable voulez-vous que j'emmène ma femme au bout du monde, moi?

— Ajoutez, dit un mendiant à besace et à barbe pointue, à qui le césar Julien serrait volontiers la main devant tout le monde (car ce gueux parlait grec et citait Zenon) ; — ajoutez que Constance Auguste a fait trancher la tête de Gallus, le frère de notre bienaimé César !

Cela fit peu d'effet. Trancher la tête d'un homme, c'était la moindre des choses.

— Et ajoutez, reprit un décurion du nom de Turnion, — que ce Constance Auguste appelle notre général le petit vainqueur (Victorinus), sans doute pour rabaisser nos exploits, à nous autres, Romains de la Celtique.

Pour le coup, un grand murmure s'éleva.

Le décurion avait touché juste. Les légionnaires se sentaient attaqués dans la personne de leur chef. Tous les visages s'empourprèrent.

— Par Minerve ! s'écria Léon, — car je suis chrétien, c'est vrai, mais Minerve n'est pas une déesse comme une autre, puisqu'elle a inventé la friture à l'huile... Par Minerve! ce Constance Auguste n'est qu'un méchant diacre arien!... Le petit vainqueur, comme il l'appelle, ne ferait de lui qu'une bouchée.

D'autres philosophes et d'autres soldats s'étaient rapprochés de celte table véritablement importante par la lucidité do ses discussions politiques.

-— César est un grand esprit ! dit le péripaléticien Clirisidès.

— César est un grand cœur ! ajouta le stoïcien Carondas. Euphorbe le cyrénaïque, Ilarmodius le platonicien, Agathon le

cynique, Cléon le pythagoricien, Thalaris i'épicurien et les autres mendiants ornés de barbes pointues ((ui descendaient dans leurs besaces, firent chorus et entonnèrent l'antienne de César.

Car c'était César qui nourrissait leurs vices pédants et leur pa» resse effrontée.

— Je saurais bien, moi, reprit Turnion, le chef de décurie, — un moyen de faire rentrer les paroles dans la gorge de Vempereur de Milan !...

— Quel moyen ? quel moyen ? s'écria-t-on de toutes parts.

— Et mon moyen , poursuivit Turnion au lieu de répondre, servirait encore par-dessus le marché à nous faire rester bien tranquillement dans les Gaules, avec nos femmes et nos enfants.

Ceci touchait principalement les Gaulois de l'armée.

On entendit cent voix rudes qui criaient en chœur :

— - Quel moyen? quel moyen ?

Il y avait foule maintenant autour de la table.

Turnion but un coup de ce bon vin qui sortait des pressoirs du mont Cétard et passa, en véritable amateur, sa langue sur ses lèvres.

Hélas ! notre mont Cétard, au heu de raisins généreux, ne produit plus que du poussier de mottes et des pommes de terre frites.

Mais à sa base, les marchands de vin de Paris, connus par leur proverbiale loyauté, ont creusé des caves monumentales.

Et quand la police descend au fond de ces celliers superbes, les ruisseaux des alentours se changent en sources d'an)broisie.

Turnion , qui était amateur, après avoir bu cette ambroisie sincère de notre commerce honnête, n'eût point passé sa langue sur ses lèvres.

Mais la Halle aux vins n'existait pas dans le Paris du Bas-Empire.

La foule regardait Turnion qui en prenait à son aise, sûr désormais de son effet.

i H avait échangé un regard avec les philosophes et quelques ofïficiers subalternes disséminés parmi les soldats.

— Quel moyen ? quel moyen ? répétait la foule.

— Sans compter, poursuivit encore le décurion , que mon moyen procurerait à chaque soldat du camp de Lutèce quelque chose comme cmq ou six pièces d'or...

La foule ondula tout émue.

— Et pour le moms une hvre d'argent ! acheva Turnion.

— Quel moyen? quel moyen? hurla la cohue en fièvre. Turnion se versa une rasade et répondit négligemment, tout en

portant la coupe pleine à ses lèvres :

— Eh ! pardieu ! mes enfants, ne valons -nous pas les prétoriens de Rome ou les eunuques de Conslantinople?... Sommes-nous plus petits garçons que les goupillonniers de Milan? .. Ces gens-là font des empereurs... pourquoi resterions-nous en arrière?

Un moment de silence suivit ces paroles.

— Par Mercure ! dit Léon le scutaire, — car je suis chrétien, mais Mercure n'est pas un dieu à la douzaine , pu'squ'il préside au pillage régulier, — ton moyen mérite qu'on y réfléchisse, décurion...

— L'empire est entre les mains des vaillants légionnaires, insinua Chrisidès le péripatéticien.

Le stoïcien, le cyrénaïque, le platonicien, le cynique, le pythagoricien, l'épicurien, auxquels s'étaient joints un homœomérien, disciple d'Anaxagore, deux rieurs atomophages , fils des œuvres do Démocrite, trois pleureurs, maigres partisans d'Heraclite, et plusieurs pyrrhoniens applaudirent à cette belle senîe^i.e.

Tous les historiens s'accordent à dire qu'ils n'étaient pas payés pour cela. Nous ne nous permettrons certainement pas de contrarier les historiens. Seulement,, iious demanderons à quelle époque,

en quclIicLi, dans quelle circonstance les philosophes en haillons

ou les philosophes bien couverts ont fait quelque chose gratis.

Nous promettons avec une grande solennité un lingot d'or de quatre cent niiîle francs, un service en vermeil de cinq cents louis, trois billets de concert et trente sous en argent monnayé à quiconque nous apportera un philosophe capable de ne pas vendre son âme au rabais.

Cependant les légionnaires s'agitaient confusément. Les Celtes aux longs cheveux, les Pétulants, dont le casque se terminait en fer de pique, se montraient les plus disposés à brusquer l'aventure.

Et vraiment ce n'était pas chose difficile que de porter les soldais de ce temps à improviser un Auguste.

Pour le prix d'une cinquantaine de nos charges de notaires, on se faisait maître du monde.

Tel de nos banquiers israélites aurait pu acheter quinze ou seize fois l'empire et garder encore de quoi soumissionner quelque bon petit aqueduc.

Une émotion sourde gagnait de proche en proche dans le camp. Les femmes entourant l'enceinte criaient , et excitaient leurs maris.

Mille bras s'élevaient déjà et montraient les hautes et sombres murailles du palais des Thermes, derrière lesquelles était le César,

Un son de clairon retentit tout à coup devant le tabernacle de Libanius, maître de l'infanterie. — Du côté de la tente de Decenlius, général de la cavalerie, une fanfare i-épondit.

C'était le signal de la retraite.

Hcrules et Bataves, Celtes et Pétulants hésitèrent.

— Jusqucs à quand enfin , disait déjà quelque coquin à besace, nourri de réminiscences cicéroniennes, — jusqucs à quand enfin, vous laisserez-vous conduire comme un troupeau d'esclaves!...

Il n'acheva pas, parce qu'im mouvement se fit dans la foule des légionnaires.

Des acclamations éclatèrent en même temps de toutes parts.

A la lueur des torches portées por des esclaves , deux beaux jeunes gens, sortant du prétoire, s'avançaient la tête nue et les bras entrelacés.

C'étaient le tribun des soldats Valentinien et le comte Maldio, maître de la cavalerie indigène.

L'un officier de fortune, fils d'un corroyeur de Pannonie, l'autre descendant des rois barbares.

Les cheveux noirs et courts de Valentinien se frisaient sur son front bombé où déjà les soucis du commandement avaient creusé des rides précoces. La chevelure blonde du prince germain tombait en boucles gracieuses sur sa chlamyde d'azur.

Ils étaient jeunes tous deux, tous deux plus Lraves que des lions, tous deux adorés des soldats, savoir : Valentinien le tiibun pour sa rigoureuse équité, le comte Maldio pour sa chevaleresque vaillance et sa générosité.

Quand ils approchèrent, fantassins et cavaliers, Herules et Pétulants s'écartèrent avec un affectueux respect.

' Les deux chefs s'arrêtèrent devant la table couverte de coupes humides encore.

— Amis, dit le beau Maldio, vous avez fêté comme il faut le vin de César !

— Il en reste encore assez, répliqua Léon, le scutaire, pour que vous buviez dans nos coupes à la santé de César.

Maldio garda son sourire mais il devint un peu pâle. Valentinien prit une coupe et l'emplit :

— A César! dit-il de sa voix rude et retentissante, — puisse le Dieu des chrétiens lui donner une belle vie et une bonne mort.

Maldio et lui choquèrent leurs coupes, tandis que Maldio répétait :

— A César!

Les soldats applaudirent.

— Et maintenant, amis, reprit Yalentinien, — l'heure du festin est passée... à vos tentes!

Le scutaire Léon ouvrait la bouche pour répondre et peut-être allait-il dire quelque chose du sujet de la récente conversation, mais Turnion lui serra le bras.

— Ils n'en sont pas!... murmura- t-il.

Le scutaire se tut.

Et comme les soldats se dispersaient pour regagner leurs quartiers, les hommes à besace, qui s'étaient cachés derrière eux à l'approche des deux jeunes chefs, se trouvèrent tout à coup en vue.

— Qu'est cela? s'écria le tribun en fronçant le sourcil : — la loi militaire défend l'entrée du camp aux histrions et aux mendiants.

Péripatéticiens, stoïciens, sceptiques et autres n'ouvrirent pas la bouche.

Yalentinien était connu pour ne pas aimer ces industriels à barbes sales.

— Tribun, dit le décurion avec respect ; ce sont des philosophes et César les protège.

' — Que César leur ouvre donc son palais! répliqua rudement Yalentinien ; — César est notre maître et mon ami, mais la discipline miUtaire est le salut de l'empire.

— Hors d'ici ! s'écria-t-il en levant la javeline dorée et sans dard qu'il portait à la main.

Les philosophes épouvantés s'enfuirent comme une troupe d'oies.

Maldio se tenait les côtes en les voyant se pousser et tomber les uns sur les autres dans leur retraite précipitée.

Chrisidès eut cependant le temps de glisser à l'oreille de Turnion.

— Demain, la lettre de Constance arrivera... Tenez-vous prêts.

— Par Jupiter ! s'écria Léon le scutaire en riant, — car je suis cnrétien, c'est vrai, mais Jupiter était un dieu joyeux qui choisissait ses maîtresses parmi les femmes amoureuses des cygnes et des taureaux... C'est tout de même divertissant de voir détaler un troupeau de syllogismes !

Valentinien lança son javelot sans dard qui alla rebondir sur le dos voûté de Chrisidès.

Le dernier des philosophes disparut dans la nuit en hurlant.

Les feux s'éteignirent peu à peu dans le camp et dans la vilie improvisée qui entourait ses murailles. Ces armées gallo-romaines, vaillantes, mais turbulentes, avaient cela de bon qu'elles adoraient leurs chefs. L'élément gaulois réchauffait un peu le sang abâtardi des Romains- Il y avait là de l'enthousiasme, et dès qu'un chef aimé avait parlé à ces mutins, les plus incorrigibles d'entr'eux s'inclinaient, obéissants.

Valentinien, le rude héros, Maldio, l'hercule au visage de jeune fille avaient l'amour du camp tout entier.

Les tentes étaient fermées; le silence le plus profond régnait dans l'enceinte ; les sentinelles immobiles veillaient.

C'était une nuit étoilée, mais sans lune. C'est à peine si Ton distinguait sur le ciel soml^re la noire silhouette du palais des Césars.

Dans le palais comme au camp, tout dormait. Sur toute la surîace des hautes murailles, on ne voyait briller que deux lumières, i travers les épaisses draperies.

L'une de ces lueurs apparaissait au sommet de l'édifice princi-

pal ; l'autre se montrait à un étage inférieur sur la face du bâiiment qui regardait la Seine.

Nous irons d'abord à la première qui éiait une lampe d'airain, dont le pied représentait deux sirènes accouplées et qui éclairait une énorme salle voûtée, portant à son milieu une large ouverture.

Cette ouverture laissait voir les étoiles scintillant sur l'azur assombri du ciel.

Il y avait dans cette salle un lit à fleur de terre et au-dessus du lit un tropbée composé d'un glaive court, d'un bouclier romain et de plusieurs javelots.

La lampe d'air ain , haute comme un homme, était à quelques pas de là, près d'une manière d'autel païen où le busle de Jupiter, surmonté des emblèmes du dieu égyptien Mithra, s'entourait d'une multitude de figurines en marbre et en bronze, représentant tous les dieux sortis du cerveau de l'homme.

Les dieux grecs, les dieux romains, y compris même ces dieuxempereurs qui faisaient de si laides grimaces au moment de gagner l'olympe , — les dieux gaulois , les dieux germains , — les dieux d'Afrique et les dieux d'Asie.

Saturne, le vieux vorace, qui mangeait ses enfants, comme font encore de nos jours les lapins qui ont mauvais cœur, Neptune, qui est retombé en enfance pour devenir élève de l'école polytechnique,— Mars etYulcain avec Vénus entr'eux deux, — Pluton, Mercure, dieu des boutiques et des bagnes, — Apollon, inventeur de la guitare, — et Junon la grosse jalouse, et Cérès, et Pallas l'ennuyeuse, et Iris, la vieillote enfant;

Et l'Amour, malade de son ophlhalmie chronique, l'Amour avec son petit arc, ses petites flèches, ses petits mollets trop gras, tout son petit embonpoint que l'affreux Priape, maigre comme un clou, regarde avec des yeux de chèvre;

Et Dacchus, le beau jeune homme, et Silène son maître d'études, et l'âne, professeur de Silène»

Et tout ce fretin des dieux sans prétention : les fleuves , les faunes, les silvams, les satyres,- -Pan avec son flageolet, les Muses avec leurs outils divers, les grâces, les nymphes, les naïades.

Puis Odin le sanglant, les Walkiries glissant dans la tempête.

Puis Bel, — et le veau d'or, — et Jeliovali, — et Satan.

Puis Tentâtes et Tarran, les Jupiter des Gaules.

Hésus, Tarv, Cernunnos, — Jou, le dieu voilé des neuf prêtresses.

Puis encore Osiris, fils de Mitbra, Isis, Apis, Anubis.

Et d'autres.

Un cabinet complet de curiosités mythologiques.

Autour de la salle, dont les murailles figuraient une suite d'arceaux surbaissés, un rang de piédestaux en forme de colonnes doriques supportait les bustes des philosophes célèbres.

Il n'y avait pas plus d'exclusion pour les philosophes que pouf les dieux.

SocratecoudoyaitEpicure;Diogène regardait la courtisane de lettres Leontium, qui faisait les yeux doux à Empédocle , lequel contemplait Démocrite tirant la langue à Heraclite.

Aristippe jetait à Zenon ses regards superbes; Pyrrhon se moquait de Pythagore, le tendre ami des fèves.

Et, le croiriez-vous, Erostrate était là, le destructeur du terni le d'Ephèse.

Et aussi Jésus-Christ !

L'homme qui avait orné ce grenier solennel était évidemment le plus effréné des éclectiques.

A partie trophée d'armes, les figurines, les statues, une clepsydre ouhorlcge d'eau, un large bassin d'airain placé au chevet du lit et troisouquatresiégesdeboisgrossier,lasalleétait complètement nue.

On montait à l'ouverture de la voûte par des degrés placés

derrière l'autel. Le vent s'engouffrait par cette voie béante. Il

faisait un froid glacial.

96 I-l'^S NUITS DE PARIS.

Pourfant iî y avait dans le lit un homme qui dormait. Cet homme habillé légèrement, à la grecque, n'avait pour couverture qu'un voile de laine, dérangé parles mouvements de son sommeil.

Et Dieu sait qu'il s'agitait assez pour déranger la couverture la mieux drapée.

Il gémissait à ses rêves , il soubresautait ^ ses mains étendues convulsivement semblaient vouloir saisir une vision qui fuyait. De grosses gouttes de sueur tombaient de son front le long de ses tempes.

Par fois, des mots sans suite s'échappaient de ses lèvres. On en pouvait distinguer un surtout qui revenait bien souvent :

— Empereur!... empereur!...

La salle était carrée sur trois de ses faces. Sa paroi orientale se recourbait en rotonde.

Sur cette espèce de grande niche s'ouvraient trois portes également espacées et qui rappelaient assez bien les vomitoires par où les bêtes étaient introduites dans l'arène circulaire, quand il s'agissait de manger un chrétien.

La clepsydre marqua la douzième heure de la nuit.

Aussitôt une boule d'ivoire se détacha de la voûte et vint tomber au milieu du bassin d'airain qui rendit un son vibrant et prolongé.

Le dormeur s'éveilla en sursaut.

Les trois portes de la rotonde s'ouvrirent en même temps et trois hommes parurent à la fois.

L'un de ces hommes, vêtu à l'égyptienne, avait un cercle d'or pour retenir en arrière les flots de sa chevelure grisonnante; vous eussiez dit une tête de sphynx sur un corps d'athlète. Il portait à la main un rouleau de papyrus, un compas et deux pinnules, montées sur leur alidade.

C'était le principal instrument astronomique du temps.

Le second avait les cheveux roux et hirsutes. On n'avait qu'à le voir pour reconnaître en lui le type germain. Sa tète ressemijlait à un paquet de broussailles. Il avait un livre à la main et une faucille d'or.

Il s'appelait Harminius Nevitoi.

Le troisième était un Gaulois aux cheveux blancs, qui amenait en laisse deux brebis et qui portait des oiseaux dans une cage. — A sa ceinture pendaient les couteaux recourbés des sacrificateurs aruspices.

Son nom était Aprunculus.

L'Egyptien astronome se nommait Héliodore.

Le dormeur avait passé sa main sur ses yeux enflammés. Il toucha son oreiller baigné de sueur, secoua la tête et se leva d'un bond.

Celui-là était un jeune homme. Il paraissait avoir tout au plus vingt-huit ans. Il avait le front blanc, mais osseux et bombé; sa chevelure flexible et d'une finesse extrême ondulait en anneaux mobiles sur ses oreilles et sur ses tempes. Sa lête s'inclinait de côté comme si elle eut fléchi déjà sous le poids d'une pensée trop lourde. Ses traits assez réguliers avaient une sécheresse austère et ses yeux, brillants ou plutôt brûlants, blessaient le regard comme la pointe d'un couteau.

Quand il fut sur ses jambes trop courtes, on put remarquer dans sa démarche un balancement bizarre et presque incessant ; vous eussiez dit que ses muscles révoltés voulaient diriger son corps d'un côté, tandis que sa volonté le menait de l'autre. C'était un pas tressaillant et heurté. On s'attendait presque à entendre ses jointures craquer comme celles des bêtes fauves.

Il était fort, cependant, et ses larges épaules, disproportionnées à l'exiguité de sa taille, annonçaient une vigueur peu commune.

Je ne sais pas pourquoi la petitesse physique m'effraie et me

repousse. Est-ce parce que la dent venimeuse du reptile est toujours (oui près de terre? J'aimerais mieux me battre à mort contre un géant que de jouer seulement avec un nain.

En som.me, il était laid, ce jeune homme, mais d*une laideur qu'il fallait remarquer et qu'il n'eùl pas donnée, je vous assure, pour la beauté du premier venu.

Quand il parla, sa voix de tète, qu'il enflait jusqu'à la rendre grave, éclata et vibra sous la voûte.

Ce devait être un terrible orateur 1

Et il nous souvient d'avoir entendu comme cela un petit homme au regard diamanté, qui enflait grotesquement sa voix de tête et vomissait des mois quinze fois plus grands que lui. Eh bien ! ce petit homme remuait les pavés de nos rues et faisait trembler les murs de nos palais.

Les trois nouveaux venus saluèrent respectueusement le petit homme qui leur répondit par un simple signe de tête.

C'était un petit homme d'importance.

Il se nommait Julius Claudius Julianus, et il était fils de Julius Constantin, deuxième frère de l'empereur Constantin le Grand.

L'histoire populaire ne lui connaît pas cette kyrielle de noms et l'appelle tout uniment Julien l'Apostat.

— Que Mithra, père du soleil-roi, protège mon fils César! dit Héliodore, l'Égyptien ; j'ai passé les heures de la nuit à tirer ton horoscope... Il me plaît de veiller ainsi pour toi !

11 sentait pourtant beaucoup le vin, cet Héliodore ; il avait dû arroser fièrement son horoscope !

— César! dit Harminius Névita, le Germain, j'ai dressé mes tables théurgiques, résolvant la loi des mages dans la loi des génies... Quand je veille pour toi, je suis heureux.

Ses paupières étaient encore chargées de sommeil.

— César, dit le Gaulois Aprunculus, j'ai veillé pour toi et je m'en applaudis... le sang des victimes parle d'or, les entrailles chantent victoire... Heureux César ' je te salue.

— Merci, mes pères, répliqua Julien qui leur tendit la main a tous les trois.

— Alors, ajouta-t-il en s*adressânt à Aprunculus, les auspices du jour ont dit : Bonheur ?

— Bonheur ! répéta l'augure.

— Et les aruspices?

— Bonheur !

— El le ciel, savant Héliodore ? - — Bonheur !

— Et la voix des songes, Harminius TSévita?

— Bonheur î

Et les trois graves marauds de répéter d'une seule voix :

— Bonheur ! bonheur ! bonheur !

La figure de Julien s'éclaira. Il courba le front devant la statue barbue de Jupiter, père des dieux et roi des hommes. Il était trèsdévot à sa manière, et quelque chose en lui rappelle la nature superstitieuse et à la fois hardie de notre roi Louis XL

— 0 mes maîtres bien-aimés! reprit Julien quand il eut achevé sa prière, — vous me rendez le souvenir de tous ceux que j'ai chéris... Héliodore, tu as fouillé tous les mystères comme Maximus le trois fois sage, mon initiateur, comme lam^lique le trèshaut, qui conversait avec le ciel... Névita, tu es naïf et bon dans la science sublime comme mon cher Sallustius qu'Auguste a éloigné de moi... Et toi, Aprunculus, malgré ^immense profondeur de ton génie, tu me rappelles les simples et douces tendresses de mon second père, l'eunuque Mardonius.

Les trois philosophes versèrent des larmes d'attendrissement. Mais ils avaient affaire à un homme qui pleurait encore mieux qu'eux.

fOO LES NUITS DE PARIS. ,

Julien était comédien jusqu'au bout des ongles.

Voltaire, qui partageait l'avis du bon M. Dulaure, dit, quelque part, que Julien l'Apostat était le second des hommes. Vertudieu ! ceci est bien trouvé. Les efforts que fit Julien l'Apostat pour écraser rinfâme devaient lui être comptés par Voltaire.

Et vraiment, si Voltaire eût vécu au v® siècle et qu'il n'eût point été poltron jusqu'à faire honte aux poules mouillées, il aurait joué le rôle de Julien en perfection.

Quant à Julien, il faut lui rendre justice; il avait les mains trop propres pour écrire la Pucelle.

Regrettons, regrettons amèrement que ce vilain petit bonhomme n'ait pas pu rédiger son petit bout d'Encyclopédie, pleurer sur le malheureux Calas et danser enfin une diatribe ou une tragédie sur la corde philosophique du xvni^ siècle.

Le grand siècle, comme l'appelle M. Michelet dans l'orgie de son enseignement.

Les yeux humides et les regards au ciel, Julien et ses trois sages poursuivaient leur entretien attendrissant.

— Quelles sont douces et belles, disait Julien, les affections que fait naître l'amour de la vertu !... 0 Névita ! combien j'admire ta force stoique et tes veilles solitaires... Moi, je suis obligé de sacrifier au sommeil jusqu'à minuit, et j'en ai honte... Ta sobriété, savant Hélîodore, égale la continence de notre Névita, et ton désintéressement, ô mon cher Aprunculus, n'a rien qui Jui soit comparable en ce monde !

Les trois sages se regardèrent en dessous. Ils répondirent à l'unisson :

— Les vertus de César sont autant au-dessus des vertus des mortels que Mithra, le premier et le dernier, est au-dessus des dieux vulgaires!

Par le fait, Julien ne buvait que de l'eau et sa continence était

telle qu'il fut accusé comme le tendre Jean-Jacques, de sacrifier

LES NUITS DE PARISi 401

en secret au solitaire Anubis. Oribase, son médecin, lui avait composé un traité sur les dangers que présente le culte de ce dieu maussade. Mais quand on est philosophe, il faut bien faire quelque chose en faveur de la vertu !

— = Le sommeil de César, demanda Névita, le Germain, a-t-il été tranquille?

— Des rêves... toujours des rêves, répliqua Julien.

— Des rêves fortunés, je suppose?

— Les dieux, dirent Aprunculus et Héliodore, peuvent-ils en envoyer d'autres à César !

— Des rêves laborieux et pleins de fièvre, répondit Julien en passant sa main dans ses cheveux humides encore; — des rêves qui effraient cruellement ma tranquille modestie... car les dieux me sont témoins, ô mes amis l ajouta-t-il en prenant tout à coup une pose d'orateur, — que la médiocrité dorée est mon vœu le plus cher... Que d'autres désirent avec passion la puissance souveraine... moi, je la redoute à l'égal du plus grand malheur... Une cabane, ô mes chers maîtres, sur les bord bicn-aimés de l'illysus ou de l'Euro tas... un jardin riant... les livres de nos philosophes. . . voilà mon vrai, mon seul rêve. .

— Mais celui de cette nuit? interrompit Névita. Julien poussa un énorme soupir.

— Veux -tu renouveler ma tristesse, ô Névita ? dit-il. < — Je veux expliquer ton rêve.

Les deux autres charlatans devinrent attentifs, car chacun d'eux passait la rhubarbe à son compagnon en échange du séné. Julien poussa un second et plus énorme soupir.

« — J'étais dans une belle campagne, commença-t-il, et je voyais les rayons du soleil jouer dans la moisson jaunie. Un grand fleuve, aux ondes pures et hmpides, cQulait devant moi. L'air était doux comme si j'eusse été dans un jâ'din d'Athènes.

f02 LES NUITS DE PARIS.

» J'ai VU tout à coup deux arbres, dont l'un cHait gigantesque et dressait jusqu'au ciel ses rameaux chargés de feuillages.

» L'autre était petit et paraissait faible.

» Ces deux arbres sortaient d'une souche commune. Tous deux, ils n'avaient qu'une racine.

» Une tempête a obscurci le ciel, le soleil s'est cacbé sous les nuages sillonnés parla foudre, et j'ai vu l'aquilon furieux frapper la tête du grand arbre qui s'est couché, vaincu, sur la terre.

ï» Moi, je me disais : Hélas ! que va devenir à présent le petit arbre ?

» Une voix éclatante est sortie de la tempête et m'a répondu:

» — " Il n'en grandira que mieux... »

» Cependant, la boule de mai%e est tombée dans le bassin et je me suis éveillé. — J'ai dit » (i).

Harminius Ncvita leva ses deux mains vers le ciel.

— 0 César, s'écria-t-il, — la science est inutile pour expliquer les songes que Jupiter t'envoie... Un enfant te servirait mieux que moi d'interprète... Le grand arbre, dont les rameaux chargés de feuillages s'élèvent jusqu'au firmament, c'est Constance- Auguste qui descend, comme toi, de Constance-Chlore... Le petit arbre, c'est toi.

Héliodore et Aprunculus applaudirent.

— Que les dieux immortels déracinent le grand arbre, s'écrièrent-ils, — afin que le jeune arbre prospère !

Julien secoua la tête avec tristesse.

— Que les dieux immortels me donnent une chaumière et la tranquillité 1 murmura-t-il.

Oh! riionnête petit César!

— Et les choses d'ici-bas, reprit Héliodore, concordent avec les

(1) Songe de Julien raconté par lui-même à son médecin Oribase. {Julian. einst. i'L)

avertissements d'en haut ; — j'ai vu ce soir Chrysidès, Euphorbe, Harmodius, Agathon, Cléon, Thalaris, tous nos sages, ennemis du GaUléen, tous nos vertueux philosophes... L'armée sait déjà que Constance veut expatrier les cohortes gauloises..

— Mais si Constance ne le voulait pas!... interrompit Julien dont la physionomie changea et dont le regard pointu exprima toute l'ambition désordonnée qui dévorait son cœur.

— C'est impossible ! s'écria Aprunculus, l'augure.

— Tout est possible ! répliqua sèchement Julien, — • excepté le règne du Christ imposteur !

— Chacun de nous a écrit une lettre à Auguste, reprit Névita, et Auguste a confiance en nous.

— Sa réponse, objecta Juhen d'un air soucieux, devrait être Jéjà ici.

— Je lui ai dit, moi, poursuivit Névita, que le césar Julien voulait conquérir Milan et l'Italie entière.

— Je lui ai dit, moi, fitHéliodore, que le césar Julien n'avait qu'un mot à prononcer pour le jeter bas de son trône.

— Moi, ajouta Aprunculus, je lui ai dit la même chose, et j'ai terminé mon message par le conseil pressant de retirer au césar Julien ses légions dévouées.

— Moi aussi !

— Moi aussi !

— Comment donc conclut l'augure gaulois, — comment donc Auguste, qui ne voit que par nos yeux, aurait-il hésité à porter l'édit que nous désirons tous ?

— Qui sait!... murmura encore Julien; — la lettre n'arrivo pas!

Ainsi cet ordre qui soulevait par avance la colère des légions gallo-romaines, cet ordre de départ, c'étaient les afTidés de JuUen qui l'avaient suggéré à l'empereur Constance.

Le bienfaiteur de JuUen, après tout, l'homme qui l'avait pris I. 14

obscur, au gymnase d'Athènes, pour faire de lui l'héritier du trône et le second pouvoir de l'empire, le mari de la noble Eusébie , qui protégeait Julien depuis son berceau, le frère d'Hélène qui était la femme de Julien !

Et sa seule crainte, à Julien, était que cet ordre provoqué perfidement n'arrivât pas !

Et sur la foi de coquins stipendiés tels que les panégyristes Eunape, Mamertin, Libanius, rhéteurs, c'est-à-dire menteurs, voilà que quatorze siècles ont regardé Julien comme un cœur simple, austère et dépourvu d'ambition !

Voilà que les sots et les sophistes l'ont comparé à Marc- Aurèle !

Voilà que d'honnêtes historiens ont hésité à flétrir la mémoire de cet histrion couronné ! voilà que les bonnes gens surnaifs, de la force de M. Dulaure, ouvrent une bouche immense et s'écrient: celui-là était un sage !

Malheureux que nous sommes ! l'histoire entière du genre humain, nous l'avons apprise ainsi dans les collèges de l'université. Nous avons bu sans savoir le vin falsifié de l'enseignement athée, et il nous a fallu de longs jours pour nous guérir de cette lèpre, gagnée dans les écoles !

Oh ! n'envoyez pas ! n'envoyez pas vos fds étudier chez les disciples de Julien l'Apostat !

11 faut bien dire enfin quel métier faisaient auprès du César ces trois vertueux personnages, Héliodore le sobre, Névita le continent et Aprunculus le désintéressé.

lis étaient espions de Constance-Auguste.

LES NUITS DE PARIS. i05

Julien, ce tartufe quadruple, avait eu l'art de se faire espionner !

Tartufe qu'on espionne devient tout à coup invincible, car il gagne les espions et fait croire à Orgon tout ce qu'il veut.

Orgon, c'était Constance-Auguste.

Héliodore, Aprunculus et Névila faisaient à Constance des rapports qui étaient dictés par Julien lui-même.

Et tandis que Julien écrivait à son empereur des missives modestes, Névita, Héliodore et Aprunculus disaient à ce même empereur: Auguste! prends garde.

Tout cela pour arriver à lui arracher l'édit qui exilait les cohortes gauloises.

Ce que devait produire cet édit, Julien et ses âmes damnées le savaient.

Mais on n'était pas là pour causer seulement. Il fallait faire un peu d'aruspicine, car Julien était aussi franchement superstitieux que nos portières, clientes des somnambules et des devineresses.

Aprunculus prit un oiseau dans la cage, Téventra selon l'art, de manière à ce que son sang tombât dans l'auge de pierre qui était au-dessous de l'autel de Jupiter. Julien et ses trois acolythesse penchèrent avidement sur les entrailles fumantes.

Ce premier poulet ne dit rien.

On exécuta une nouvelle volaille dont le gésier se tut également.

iEdepol! Verum enîm veroî Aprunculus plongea son couteau de cuisine dans l'estomac d'un mouton de présalé, qui beia, la pauvre bête. — Julien s'agenouilla pour mieux voir.

Ammien Marcellin , Sozime et Julien s'accordent à dire qu'Aprunculus était sans rival pour interroger l'autopsie d'un mouton de présalé.

A la seule inspection des entrailles, il s'écria :

— Victoire !

Et Julii;n et les autres, de répéter avec dévotion :

— Victoire !

Savcz-vous? il y avait dans le foie du malheureux Robin-mouton une tache constellée, et sa rate portait deux raies transversales, ô bonheur !

0 fortune ! le même mouton avait un petit caillou dans l'intestin grêle, ce qui prouvait non-seulement que ce quadrupède avait pu souffrir de la gravelle, mais encore que les dieux favorables protégeaient le césar Julien !

Mais ce que nous ne vous disions pas, ce que vous nous reprocheriez éternellement de vous avoir dissimulé, c'est que l'os pectoral fléchissait à gauche.

Oui, lecteur, à gauche et non pas à droite.

0 fortune ! ô victoire ! ô César très-heureux !

L'os du mouton fléchissait à gauche.

Si l'os eut fléchi à droite, vous comprenez que tout aurait été perdu.

Mais non! oh! grâce aux dieux immortels, Vos fléchissait à gauche.

César heureux trois et quatre fois!

Aprunculus, l'augure, se promit bien de faire un haricot de ce mouton. Et c'était le moindre honneur qu'on put rendre à une bête si recommandable par ses infirmités.

Il ne restait plus qu'à consulter les astres, mais vous sentez , après l'affaire du mouton, c'était une formalité pure.

Le mouton est innocent. Son ingénuité ne sait pas altérer la simple vériïé. Ne vous défiez jamais que du veau !

— Si les dieux me protègent, s'écria Julien avec émotion, qu'ils

LES NUITS m PABIS. 107

éloignent de moi celle coupe amère qu'on appelle le pouvoir souverain. . . qu'ils me donnenl la félicité obscure et la pauvreté des sages !

— Julien disait cela, — Julien ! . . .

Mais seigneur Dieu ! pourquoi se priver de ces momeries puisque l'univers s'y laisse prendre toujours !

On monta processionnellenient l'escalier qui conduisait à l'ouverture supérieure. Julien et ses acolytlies se trouvèrent ea plein air sur une espèce de terrasse qui dominait tout le palais et qui servait d'observatoire.

C'était au tour d'Héliodore, l'astrologue, qui prépara soigneusement ses outils.

Le ciel était magnifique pour une opération de ce genre ; une nuit noire où les étoiles scintillaient comme autant de diamants.

Comme les deux autres philosophes s'entretenaient à voix basse, Héliodore leur imposa silence^ et dit:

— Implorez Mithra , le Dieu-Tout î Et il ajouta en dressant sa mécanique :

— C'est à nous que les galiléens voleurs ont emprunté leur mystère de l'Incarnation!... Mithra est l'absolu - Dieu , qui engendre sans contact avec la femme, le Soleil-Roi, son fds unique, régulateur de l'intelligence, maître de la matière, prototype des formes, archétype des idées...

Les pinnules présentaient leurs petits trous ronds selon la ligne de l'alidale ou règle tournante.

Héliodore commença ses observations.

Ce qu'il dit, chacun le devine. Les astres condescendaient à confirmer le témoignage de la poitrine du mouton.

Toutes les constellations, mises en demeure d'exprimer leur opinion, répondirent: ça va bien.

Du moins Héliodore U^aduisit ainsi leur profond silence.

Mais Julien était devenu tout à coup distrait.

Il s'occupait médiocrement des étoiles du ciel, et son attention

Hait accaparée par une lueur terrestre qui brillait au premier étage du palais des Thermes.

Cette lueur, dont nous avons parlé déjà, 'qui partait des appartements silués du côté de la Seine.

Il était plus de deux heures après minuit.

Pourquoi cette lueur ?

Les philosophes qui avaient suivi le regard de Julien échangèrent un petit signe de tète moqueur.

— La noble Hélène , dit Aprunculus , s'endort bien tard cette nuit... Sans doute, elle s'entretient avec sa compagne Sevéra de la gloire de César et du bonheur do sa couche...

— Ou peut-être, interrompit Héhodore, — interroge -t-elle aussi l'avenir pour saluer d'avance les grandeurs promises à son époux...

Le front de Julien était devenu tout à coup soucieux.

— L'oracle a parlé de bonheur, murmura-t-il, continuant par habitude de jouer la comédie , même vis-à-vis de ses complices ; et le bonheur, ô mes amis, est loin de la grandeur...

Il s'arrêta avant d'avoir chanté son inévitable refrain : Que lei dieux me donnent une chaumière, etc.

Cela dénotait chez lui une puissante préoccupation.

Malgré lui, son regard revenait toujours à cette lueur faible qui vacillait derrière les draperies du premier étage.

— Tirerons-nous celte nuit les sorts Yirgiliens? demanda Névila.

Le césar secoua la tête.

— Le cours des astres, répliqua- t-il, marque la deuxième heure écoulée... Livrez-vous, ornes amis, à l'étude chérie et bénie des immortels... moi, j'ai d'autres soins, et la destinée jalouse n'a point voulu me laisser ces studieux loisirs... Le reste de ma nuit appartient à mes devoirs de césar,

11 redescendit Tescalier. Jf^

— Au revoir donc, reprit-il; —soyez en santé... mon cœur reste au milieu de vous.

Les Irojs philosophes s'inclinèrent.

Julien sortit en disant :

— Priez les dieux de m'épargner le fardeau de la puissance souveraiae.

Par Jupiter assembleur de nuages ! ce n'étaient pas du moins ces trois augures-là qui se regardaient sans rire.

Dès que les pas de Julien se furent étouffés sur les degrés de granit, le sublime Héliodore, Névita le divin, Aprunculus, qui valait un oracle, tant il était profondément versé dans ks sciences auspicinale et aruspicinale , tous les trois , me Hercle! l'Egyptien, le Germain, le Gaulois , se prirent les côtes et se livrèrent à un convulsif accès d'hilarité.

— Oh! oh! oh! fit Aprunculus, — priez les dieux de m'épargner la souveraine puissance !

— Le bonheur, ô mes amis, dit Héliodore, est loin de la grandeur!...

— Que les dieux , ajouta Névita , — me fassent cadeau seulement d'une chaumière entourée de choux et de navets...

— J'y ferai pondre des poules, reprit le Gaulois.

— J'y multiplierai les lapins domestiques, enchi-it l'Egyptien.

— J'y encouragerai, appuya le Germain, — les jeux candides des jeunes veaux!...

Et tous les trois de serrer leurs ceintures, et de se tordre en faisant un crescendo de gorges-chaudes.

Ils imitaient la voix claire et emphatique du césar: ils prenaient ses poses d'académie; enfin, ils s'amusaient comme des bienheureux, ces trois philosophes.

Quand ils eurent bien ri, Névita dit en coupant un des gigoU du mouton divinateur :

— Quelle belle nature ! je suis certain que quand il est tout seul, il so nient à lui-même.

— Je suis certain, répondit Aprunculus, — que sa main droite ne sait jamais où est sa main gauche, sous la couverture de son iit.

— En attendant, s'écria Héliodore, — pourquoi nous a-t-il quitté si brusquement?

— Parce qu'il est jaloux de sa femme, Hélène, répondit Névita.

• — Parce que, répliqua l'augure gaulois, — il est amoureux de sa cousine Sevéra.

— Jaloux, jene dis pas... mais amoureux!...

- — Amoureux à sa manière... Comme le chien de Phèdre, assis sur sa botte de foin... Il ne veut pas toucher Sevéra, mais il ne veut pas non plus qu'un autre la touche !

— Et le tribun Valentinien n'est pas de cet avis? dit Héliodore en riant.

— Ecoutez, fit Aprunculus; — César aime le tribun Valentinien comme Castor aimait PoUux... Je gage qu'il le fera étrangler quelque jour.

— Gageure d'escroc ! s'écria Héliodore ; — je la tiens cependant si tu veux tenir la mienne... César aime le comte Maldio comme Damon aimait Pythias... je parie que Maldio mourra du trépas de ce mouton.

Il montrait la victime égorgée.

Et les trois marauds de rire.

— Ma foi, dit Névita , — ce comte Maldio ne Taura pas volé, savez- vous !... il est toujours sur les pas de la belle Hélène.

— Et il a la tête au-dessus de Julien, ajouta le Gaulois.

— Julien fera disparaître la différence, conclut Héliodore. C'étaient des philosophes très-gais.

Ils rouvrirent cependant les portes de leurs tanières.

LES NUITS DE PARIS. m

On put voir dans la chambre du sobre Égyptien une vénérable amphore, flanquée d'une coupe encore humide.

Chez le Germain, modèle de continence, deux petites Parisiennes dormaient.

Chez le Gaulois désintéressé, on ne vit rien, mais, dès que sa porte se fut refermée , on put entendre le bruit discret des pièces d'or qu'il comptait.

lY

Quatre ans auparavant, Julien était lecteur de l'Église orthodoxe d'Athènes. Il affichait en ce temps une grande piété , bien qu'il fréquentât le panthéiste Maxime et le rhéteur Libanius. Il affectait dès lors toutes les exagérations de la philosophie stoïque, et quand, sur les instances de la belle et savante impératrice Eusébie , Constance se décida à le créer César, on vit arriver à la cour de IMilan un petit homme , roide comme une moitié de pique, le manteau sale et troué , les cheveux en désordre , la barbe hérissée et pointue.

Cela donna beaucoup de joie aux courtisans qui se moquèrent de lui à la journée.

Il faut bien que les courtisans se divertissent.

Une révolution vraiment utile serait celle qui, mettant de côté la guillotine maussade, s'emploierait à faire de tous les courtisans des savetiers, sans cependant défendre aux plus méritants de s'établir décrolteurs de bottes.

La bonne et belle Eusébie fut obligée de faire la toilette de ce

jeune pédant qui vomissait des lambeaux tout crus d'Aristote e;

dont les dents noires mâchaient continuellement l'éloquence d'Es-

chine ou d'Isocrate.

On lui coupa les cheveux , on le rasa , on le lava à grande eau, 1- 15

fl2 LES NUTS DE PARIS,

onrélrilla même, je crois, tant la crasse scholaslique avait pénétré profondément dans son cuir. Et quand il fut à demi-propre, on lo présenta à l'empereur.

L'empereur le trouva très-laid et lui donna le commandement des Gaules.

Il y avait alors à la cour de Milan deux jeunes princesses du même âge et d'une égale beauté: Julia Flavia Iléléna, sœur de Constance, et Fausta Sévéra, fille du noble et malheureux Crispus, ancien César des Gaules, mis à mort par Constantin, son père.

Il était bien difficile, quand on appartenait à cette fatale famille des Constantin, de ne pas pleurer quelque parent assassiné.

A J^Iilan se trouvaient aussi en ce temps-là deux jeunes gens qui semblaient destinés à un grand avenir. L'un , le comte Maldio , connaissait Julien pour l'avoir fréquenté au gymnase d'Athènes. Il était de race royale germaine ou plutôt franke et le bruit courait que la princesse Héléna l'aimait d'amour.

L'autre était un fils du peuple, — barbare aussi, car chez ces Romains abâtardis, on ne trouvait des hommes que parmi les ])arbares, — mais barbare d'Orient.

C'était Valentinien, natif de Cibale, en Pannonie.

Le comte Maldio et Valentinien étaient amis.

Valentinien aimait la princesse Fausta Sévéra.

Maldio et lui protégèrent le grotesque petit écolier d'Athènes contre les insultes des courtisans de Constance.

Un matin, cet empereur Constance se leva de mauvaise humeur contre sa sœur Iléléna. De si mauvaise humeur qu'il lui ordonna d'épouser le nouveau césar Julien.

On tuait les femmes comme les hommes, dans ce Bas-Empire. Pour ne pas être étranglée dans son lit, étouffée dans le bain ou égorgée n'importe où, la pauvre Iléléna obéit.

Et comme c'était une sainte créature, bien qu'elle partageât

l'heresie ae son îVère, elle dévora ses larmes et remplit fidèlement ses devoirs d'épouse.

Je ne sais comment, en un jour d'erreur, Julien lui donna un fils qui mourut au berceau. Et, soit dit en passant, Julien ne manqua pas cette occasion de commettre une turpitude.

11 accusa Eusébie , — Euscbie, sa bienfaitrice constante! — d'avoir fait empoisonner son enfant.

Parce que, disait- il , Eusébie, stérile, jalousait la fécondité d'Héléna.

Axiome : cbaque fois que vous nourrirez une couleuvre ou que vous ferez l'aumône à un pbilosophe, le philosophe et la couleuvre vous mordront.

La couleuvre, ce n'est rien, mais le philosophe!...

Fausta Sévéra suivit sa cousine Héléna dans les Gaules.

Le comte Maldio et Valentinien furent au nombre des chefs qui accompagnèrent le nouveau César.

On n'ignore pas que les Gaules étalent presque entièrement perdues pour l'Empire, lorsque Julien prit le commandement des légions. La révolte était partout. En outre, les Alamans, les Germains, les Franks, les Bataves insoumis, tenaient les principales positions fortifiées.

En outre encore, les autorités romaines, se méprenant sur le caractère du jeune César, paralysèrent longtemps tous ses effortî" par le mauvais vouloir le plus flagrant.

Ils pensaient, en agissant ainsi, faire leur cour à l'empereur Constance.

Mais Julien, soutenu par Valentinien et le comte Maldio, montra une volonté si ferme, une vigueur si indomptable, que Barbares, Gaulois et Romains furent vaincus.

Ce début de sa carrière est, il faut le dire, la page la plus héroïque de l'iiistoire du Bas-Empire.

S'il avait eu plus de cœur pour contrebalancer les écarts de sa

*f* !.ES NUITS DE PARIS.

cervelle malade, Julien aurait été sans cloute un grand prince.

Mais précisément, à cause de cette fièvre chaude, il ne fut qu'un maniaque, doublé de traître : un Carihaginois fou.

C'est grand dommage, certes. Les rhéteurs païens firent cette cure diabolique de transformer un homme d'élite en une sorte de reptile, bon à écraser du talon.

Ce furent d'abord des efforts de géant. Tout lui manquait, ou plutôt, tout était contre lui. Il suppléa à sa faiblesse par l'inflexible patience; il créa, il brisa; ses ennemis, courbés sous sa main, devinrent ses auxiliaires.

Le soldat se prit à adorer ce jeune chef qui, écolier hier, faisait aujourd'hui des prodiges de vaillance.

Du reste, en ces premiers jours, il n'avait autour de lui ni hommes à besace, ni augures, ni astrologues. Ses amis étaient le comte Maldio, le tribun Yalentinien et Sallustius, un païen probe et grave.

Le grand fait militaire du césariat de Julien dans les Gaules fut la fameuse victoire de Strasbourg, remportée sur les sept rois alamans.

Chnodomar, l'Agamemnon barbare, le roi des rois de l'Alamanie, était le chef de cette immense armée, plus redoutable que l'armée d'Arioviste elle-même.

Sous Chnodomar, combattaient Agénaric, quelesGallo-Romains nommaient Sérapion ; Drus, le père du paysd'Uri; Suomar, Horlar, Westralpe, qui avait pris le nom de son peuple, et le Germain romanisé Ursicinus.

Et sous ces rois, cent princes !

Quand Julien vit cette terrible multitude, il jeta un regard en arrière et compta ses cohortes.

Il hésita.

Mais Maldio prit un des dragons qui servaient d'enseigne et s'écria ;

LES NUITS DE PARIS.* 4iS

— Marche, César très-heureux : suis ta forluiie !

C'est dans cette bataille qu'on voit poindre, pour la première fois peut-être, l'esprit chevaleresque.

Les rois et les princes alamans se formèrent en bataillon sacré. Us pénétrèrent jusqu'au centre de l'armée gallo-romaine, et Julien était déjà vaincu, lorsque Valentinien donna de sa personne à h tête des Bataves et des Reges, — que l'on n'attendait pas.

On dit que Julien, pris d'un amer désespoir en voyant ses cohortes en fuite, implora cette fois le Dieu des chrétiens. On dit qu'en écoutant de loin le clairon des Bataves, qui arrivaient à son secours, il se jeta à genoux en prononçant le nom du Christ.

Si cela est, que Jupiter, Mithra et compagnie lui pardonnent!

Il se battit, du reste, en soldat et ne quitta jamais le premier rang.

On vit toujours son enseigne particulière, qui était un dragon de pourpre, brodé d'or, au plus épais delà mêlée.

Les Alamans avaient vécu.

Les légions, transportées d'enthousiasme, voulurent proclamer Julien auguste sur le champ de bataille.

Mais Julien, ne jugeant pas le moment venu, leur chanta sa romance favorite:

— 0 mes amis, donnez-moi une chaumière, etc., etc.

Ce fut à la suite de cette bataille que Julien vint, pour la première fois, prendre ses quartiers d'hiver à Lutèce.

Et ce fut là que, de tous les coins du globe, accoururent vers lui les philosophes de toiite allure et de tout poil, les augures, les oracles ambulants, les charlatans, les astrologues, les devins, et ceux qui, dans ces temps reculés, s'occupaient déjà de dénia osanores.

Arrivons eniin à cette lueur faible qui brillait dans la nuit au premier étage du palais des Thermes.

C'était une salle, voûtée comme toutes celles du palais, mai:moins vaste que l'espèce de temple où nous avons vu César avec ses trois dignes acolytes.

Autour des murailles formant arceaux, il y avait de belles et simples draperies.

Une lampe tusculane brûlait sur une colonne à hauteur d'appui.

Un ht, entouré de voiles de pourpre, était derrière la colonne, et dans la ruelle du lit il y avait un crucifix.

Hélène, femme du césar Julien, était couchée dans ce lit. Fausla Sévéra, sa cousine et son amie, s'asseyait à son chevet.

Il y avait bien longtemps qu'elles étaient ainsi. Tune auprès de l'autre, la jeune femme et la jeune fille, qui, toutes les deux, étaient destinées à porter la couronne du monde. L'eau de la clepsydre avait marqué une à une les heures de la soirée et de la nuit. Le sommeil ne venait point pour Hélène. Sévéra restait et veillait enchaînée au charme de l'entretien.

C'est qu'elles parlaient d'un passé bien cher ! Elles parlaient des beaux jours de la cour milanaise, des fêtes splendides et des premières amours.

Comme elles étaient heureuses alors et comme l'avenir sans nuage leur souriait ! Elles étaient entourées de respects et de tendresses. A leurs genoux se pressait la foule des hauts dignitaires de l'Empire. Et parmi cette foule, elles ne voyaient : Hélène, que le chevaleresque Maldio, fils des rois et brave comme les demidieux d'Homère; Sévéra, que Yalenlimen, dont le rude front avait déjà comme une auréole.

Maintenant, penser à Maldio, c'était un crime, < — et l'on disait que Julien voulait disposer de la main de sa parente en favem' de ton lidèle ami, le conlinent et vertueux Névita.

D'autres, il est vrai, prétendaient que Julien, écoutant la voix bizarre de sa passion, et imitant de plus en plus le chien de Phèdre sur sa botte de paille, voulait confiner Fausta Sévéra dans une perpétuelle virginité.

C'était par dévouement que la jeune fille avait suivi Hélène. Elles avaient regardé toutes les deux leur départ pour les Gaules comme le plus triste des exils.

Elles étaient nées aux pays aimés du soleil. Elle avaient froid sous ce ciel brumeux. La première fois qu'elles virent la neige couvrir la terre comme un linceul glacé, elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre en pleurant.

Un jour, des fenêtres du palais, Hélène aperçut la rivière terne et immobile. La Seine ne courait plus entre les saules mélancoliques de ses bords.

Et si vous l'avez vue, vous aussi, la belle et souple rivière, quand les glaçons rapprochés s'unissent et jettent sur le fleuve entier un pont qui n'a point de limites, si vous l'avez vue, votre cœur a senti comme une sourde angoisse.

Quand il y avait encore des traditions populanes, la tradition populaire disait que la Seine prise annonçait un grand événement.

Dans notre misérable vie, un grand événement n'est-ce pas presque toujours un grand malheur ?

Moi, j'ai vu, enfant que j'étais, la Seine ]prise dans l'hiver de 1829 à 1830. Il y eut, l'été qui suivit, du sang sur les pavés et un nouvel Auguste aux Tuileries.

Plus tard, l'hiver de 1 848 enchaîna encore la naïade engourdie. Et les pavés essuyés de 1830 furent ensanglantés de nouveau.

Et les Tuileries n'eurent dIus de maîtres.

«g LES NUITS DE PARIS^*

La Seine n'est pas cause de tout cela, d'accord. La glace non plus. Mais notre fleuve magnifique, qui est comme l'arlère immense où coule la vie de la cité, ne peut-il rendre des oracles aussi bien qu'un mouton valétudinaire?

Quand on raconte l'histoire de Julien, on a la tête pleine de superstitions folles.

La chose positive, c'est que Julien lui-même constate, à la page soixantième de son Misopogon, que la Seine fut gelée l'hiver qui précéda son usurpation. — Je vous dis qu'elle a peur, la Seine, chaque fois qu'il y a danger pour ceux qui boivent de ses eaux, pour ceux qu'elle aime.

Hélène regarda la Seine morte qui gisait à perte de vue le long ées forêts ensevelies sous la neige.

Hélène dit :

— Je mourrai jeune et bien malheureuse.

Un rayon de joie vint pourtant parmi ces tristesses de l'exil. Hélène retrouva son sourire au premier sourire de son fils.

Mais que de larmes elle versa sur la pauvre petite tombe creuiée si près du berceau !

Hélène était sur son lit toute pâle. Elle laissait une de ses mains dans celles de Sévéra, assise auprès d'elle.

Toutes deux avaient cette beauté régulière et hautaine de la postérité de Constance-Chlore.

Sévéra était plus jeune d'un an, et sa vie n'avait pas été éprouvée comme celle de sa compagne. Elle avait encore un peu de l'insouciance heureuse des jeunes filles.

— Comment ! lu ne sais pas cela, ma sœur, disait-elle à Hélène dont les grands yeux noirs rêvaient j -- tu ne sais donc rien!..

— Non, répondit machinalement Hélène, — je ne sais rien.

— EIi bien! le roi Suomar était dans l'ile à la tête de ses guerriers... A cet endroit, le Rhin est large comme une mer et rapide comme un torrent... Les barbares lançaient leurs flèches acérées et leurs railleries plus acérées que leurs flèches... César désespérait.

« Maldio et Valentinien poussèrent leurs chevaux dans le fleuve. Quelques cavaliers hérules les suivirent.

» Une flèche tua le cheval de Maldio qui disparut au milieu du fleuve... »

Hélène fit un mouvement et devint plus pâle.

— Quand il reparut, reprit Sévéra, Valenlinien lui cria ;

— « Au nom de Dieu, ami, retourne au rivage.

» Mais Maldio secoua ses longs cheveux mouillés et se mit à nager vers l'île. »

Les yeux d'Hélène brillèrent.

Dans le silence de la nuit , on entendit comme un bruit vague au lointain des portiques intérieurs.

Le vent, peut-être, qui sifllait entre les colonnes.

— « Il nageait , reprit encore la jeune fille dont le beau regard s'animait au feu de l'enthousiasme , — il dépassait le cheval de Valentinien et ce fut lui qui aborda le premier parmi les roseaux.

» Suomar s'élança sur lui la hache levée.

)» Maldio bondit au milieu des hautes herbes. — On vit briller son glaive, — Avant que Valentinien et ses cavaliers eussent pris terre, trois barbares avaient jeté déjà leur cri de mort.

» Mais les soldats de Suomar s'étaient reformés derrière lui. Quand Valenlinien eut pénétré dans l'ile, Maldio avait disparu.

» Tu sais, ma sœur, si Valentinien est brave. Il s'élança vers le bois qui cachait le centre de l'ile. C'était là que les barbares avaient entraîné Maldio.

— » Sauvons mon frère ou mourons tous pour lui! s'était écrié Valentinien.

i20 LES NUITS DE PARIS.

» Les liériiles percèrent le fourre.

» Devine ce qu'ils virent, ma sœur.,. i> Hélène avait les yeux baissés. Elle ne répondit point. Si c'élaitle vent qui bruissait naguère entre les colonnes du péristyle intérieur, le vent s'était rapproché. Mais les jeunes femmes ne prirent pas garde.

— «Tu ne veux pas deviner tout haut, dit Sévéra en souriant ; ma sœur, c'est que tu devines tout bas.

» Sur une de ces grandes tables de granit qui servent d'autel aux prêtres barbares pour leurs sacritlces humains, nos Hérules virent, — c'est Valentinien qui me l'a conté, — ils virent le comte Maldio debout et sans blessures.

» Un sang qui n'était pas le sien , inondait la pierre de l'autel.

» Il avait à la main la hache du roi Suomar qui gisait dans la poussière.

» Les barbares terrifiés l'entouraient, mais n'osaient plus l'attaquer.

3> Quelques-uns s'étaient prosternés devant lui, la face contre terre, parce que, le voyant si jeune, si beau et si terrible, ils l'avaient pris pour un dieu. . . »

Hélène passa le revers de sa main sur son front brûlant.

— Oui, murmura-t-elle. — le comte Maldio est vaillant, mais il n'est pas plus vaillant que César, mon époux...

Sévéra souleva dédaigneusement ses charmantes épaules, deminues.

— Oh! dit-elle, s'il est brave, il n'est pas juste ! »— Pourquoi? demanda Hélène.

— Sais-tu, ma sœur, ce qu'il dit, ton César, quand Maldio et Valentinien revinrent, ramenant les Alamans prisonniers?

— Que dit-il ?

— Les Alamans, poursuivit la fougueuse jeune fille, — qui tout

à l'heure décimaient son avant-garde... Il dit gravement: Ces équipées prouvent plus de bravoure que de sagesse !

Les sourcils délicats d'Hélène se froncèrent. Un sourire, où il y avait de Tamertume, passa sur sa lèvre pâlie.

Sévéra tressaillit. Elle avait cru entendre le pas d'un homme sur les dalles de marbre du corridor.

Comme elle ouvrait la bouche pour éveiller l'attention d'Hélène, celle- ci l'attira doucement sur son cœur. Sévéra vit qu'elle pleurait. Elle oublia bien vite le bruit imaginaire ou réel qu'elle croyait avoir entendu.

— Ma sœur, ma chère sœur! dit-elle, — t'aurais-je offensée? Hélène mit à son front un long et tendre baiser.

— Sévéra, dit-elle, — tu aimes le tribun Yalentinien? Sévéra devint rouge comme la pourpre des couvertures.

— S'il plaît à Dieu, reprit doucement Hélène, — et si mes vœux sont exaucés Yalentinien sera ton époux, ma Sévéra chérie...

Elle hésita, puis elle poursuivit, tandis qu'une nuance de fugitive rougeur montait à son front pour le laisser ensuite plus pâle :

— Mais si Dieu ne voulait pas, Sévéra... si tu étais forcée de donner ta main à un autre homme, est-ce que le souvenir de Yalentinien ne serait pas ton malheur et ton martyre?...

— C'est vrai, murmura la jeune fille qui cachait sa tête dans le sein d'Hélène.

— Chaque fois qu'on te parlerait de lui, tu souffrirais ma pauvre Sévéra.

— Oh ! oui, . . je souffrirais.

Une larme glissa sur la joue d'Hélène.

— Eh bien! Sévéra, ma sœur, continua-t-elle d'une voix étouffée et pénible; — ]e t'en prie... ne me parle jamais du comte Maldlo!

Sévéra se redressa»

Puis elle jeta ses bras autour du cou d'Hclène.

— Tu l'aimes donc!... murniura-t-elle.

Mais elle se rejeta violemment en arrière, car celte fois, il n'y avait pas à s'y méprendre. Elle avait entendu un bruit tout près de la porte de la salle.

Elle fit un mouvement pour s'élancer. — Hélène la retint.

— Je veux savoir... commença la pétulante jeune fille.

— Je sais, moi, interrompit Hélène froidement.

Elle prêta l'oreille un instant, puis elle ajouta en réprimant im sourire dédaigneux et triste :

— Tu ne trouverais plus personne.

— Mais qui était-ce donc ? demanda Sévéra.

— Quand tu seras mariée, Sévéra, tu apprendras à reconnaître le pas de ton époux.

— Quoi!... balbutia Sévéra stupéfaite; — César!

— Il est jaloux, dit Hélène.

— Jaloux de toi, ma sœur!...

— Jaloux de moi, Sévéra... et de toi!

La jeune fille la regarda, effrayée ; elle la crut folle. Mais Hélène conservait la tristesse calme et froide de son sourire.

César, lui, — car c'était bien César, — regagnait son appartement en murmurant :

— Valentinien !... Maklio !... je m'en doutais !

Mais s'il avait écouté à la porte de sa femme, il avait écoulé aussi à la porte des phi-losophcs.

Il reprit avec un petit ricanement tout sec :

— Comme dit mon cher Héliodore, — ils ont la tête- au- dessus de moi... H suffirait d'ôter la tète pour égaliser les choses... Co sont, après tout, des galilécns !

— Fi donc ! s'interrompit-il en montant les degrés de sa retraite ;

LES NUITS DE PARIS. m

— suis-je un Néron imbécile pour couper des têtes !.. Libanius, la bouche d'or, ne pourrait plus célébrer ma divine clémencCf., J'aime bien mieux les tuer autrement.

Le soleil levant éclaira le palais silencieux et le camp plongé dans le sommeil.

Le paysage parisien avait déjà bien changé depuis le temps de Jules César.

La bourgade de Lutèce était devenue une petite ville qui allait, dans quelques années, passer à l'état de municipe sous le nom de Parisii. Les forêts de la rive droite s'étaient éclaircies. De larges voies, partant des deux ponts romains qui unissaient l'île à la terre ferme, rayonnaient en tous sens, traversant les vignes et les cultures où les villas riantes coudoyaient l'austérité des tombeaux.

Mais c'était surtout la rive gauche qui s'était transformée.

Depuis Arcueil jusqu'à la Seine, on trouve partout des traces de la domination romaine. C'était d'abord le palais des Césars, grand comme une ville, puis les jardins, ramphithéàtre, le camp h demeure, la ville volante qui entourait le camp, puis les villas, les monuments funèbres, l'aqueduc, etc.

La ville romaine et la ville gauloise, le camp, le palais, l'amphi- Ihéâtre, — les bateliers, les soldats, les femmes, les mendiants philosophes, les astrologues et les augures, tout dormait.

Julien seul veillait , écrivant à son cher Sallustius , à son cher Oribase ou à son cher Eunape, — car ce mot cber se trouve aussi souvent dans les œuvres de Julien que dans les œuvres de Rousseau , — écrivant, disions-nous, une de ces lettres mgénieuses , attiques, clierchées, qui lui donnent incontestablement l'une des premières places parmi les beaux -esprits du Bas-Empire.

C'était peut-ôlre celte fameuse lettre où M. Amédée Thierry, le savant historien des Gaules trouve de tout , même de la naivelé.

Julien naïf!!!

Mais un excellent historien peut être un critique médiocre.

« Moi, Grec , disait Julien à Salluste, je me suis fait Gaulois à » cause de toi, qui es pourtant de l'élite des Grecs par ta sagesse et » paria vertu. »

Vertu, sagesse ! sagesse, vertu ! Et toujours, et toujours !

Trouvez-moi un gascon qui ne commence pas toutes ses hàhleries par le préambule sacramentel : Je vais vom parler franchement.

Mais , au nom du ciel , qu'y a-t-il de naïf dans ce madrigal en prose?

c Ah ! continue Julien en très-bon style, mais qui n'a rien de » naïf, — quand je me reporte à notre association fraternelle pour » le bien, à notre haine commune des méchants, à la ressemblance » parfaite de nos âmes, aux consolations que je puisais en toi, je » m'applique ce mot du poêle : Ulysse est abandonné ! »

Eh quoi ! le iv^ siècle fut assez dur pour refuser une chaumière à ce doux jeune homme ! —

Le soleil montait à l'horizon. Le palais et le camp s'éveillaient. Julien écrivait toujours.

Un officier subalterne souleva la draperie de sa retraite, et annonça le tribun Valentinien et le comte Maldio.

Julien se leva aussitôt et alla vers eux les bras ouverts.

— Bonne journée ! s'écria-t-iL — et qu'il faudra marquer d'un blanc caillou, puisqu'elle s'ouvre par la visite de mes deux plus chers amis !

Il embrassa le comte Maldio, il embrassa Valentinien, comme s'ils eussent dû lui apporter enfin la chaumière tant souhaitée.

Valentinien, en effet, apportait quelque chose ; c'était un rouleau de parchemin, scellé d'un grand sceau, et qui avait une physionomie oiFicielle. Julien avait vii cette missive du premier coup d'œil. Depuis lors, obéissant à sa nature de comédien stoïqiie, il tournait son regard d'un autre rôté, pour n'avoir point l'air empressé ni curieux.

Mais l'organe qm tenait lieu de cœur à cette poitrine vide battait violemment. Julien avait des frissons d'impatience, et son visage changea plusieurs fois de couleur.

Cette missive, ce devait être la lettre d'Auguste, la lettre souhaitée aussi ardemment que la chaumière. — Et pourquoi se trouvait-elle dans les mains de Valentinien?

— César, dit ce dernier, toutela journée d'hier je voulais venir vers toi.... Il se passe dans le camp quelque chose que tu ignores et qui m'alarme.

— C'est donc bien terrible, tribun ! répliqua Julien en riant, car tu ne t' alarmes pas pour des bagatelles !

— 11 s'agit de l'honneur et de la loyauté de César ! prononça gravementle comte Maldio.

Julien mit de côté son sourire.

Vis-à-vis de ces deux nobles jeunes gens, fiers et beaux tous deux, selon deux types contraires, Julien ne brillait pas.

Il pouvait se consoler en pensant qu'il était bien capable de les jouer tous les deux à la fois, et avec eux trois douzaines d'autres Germains ou Pannoniens.

— Ah ! fit-il en redressant sa courte taille; — et comment peut-il être question de l'honneur de César?

Il regardait du coin de l'œil la lettre que Valentinien tout ému oubliait entre ses doigts.

Il la regardait, — mais il ne la demandait pas.

— Écoute, César, reprit Valentinien, — Maldio et moi nous l'aimons, tu le sais... Tout ce qui te touche nous intérefise... Hier

encore, comme un Batave t'accusait d'adorer en secret les tauK dieux, Maldio l'a frappe de sa javeline.

Julien tendit sa main à Maldio.

— C'est bien, cela! dit-il; — ^j'en ferais autant pour toi, comte !...

— 0 mes cliers amis, ajoula-t-il en s'exaltant à froid, selon sa coutume, — l'antiquité présente de nombreux exemples d'amitiés célèbres... mais ils ne sont que deux tous ces frères par le cœur : Nisus et Euryale, Pythias et Damon, Aristogiton et Harmodius... Nous, plus lieureux, nous sommes trois... Et puissent les siècles futurs parler de notre union si belle!

— Quand il faudra donner ma vie pour toi, César, dit Maldio avec simpl'cité, — vous ne serez plus que deux, mais vous vous souviendrez de moi.

Julien regardait la lettre.

Était-ce bien la lettre? la lettre qui lui demandait ses légions? \jL lettre qui lui arracbait tout moyen de combattre et de vaincre? la lettre qui le faisait empereur?

— Mais ce n'est pas de cela que nous voulions t'entretenir, reprit Valentinien dont les sourcils se froncèrent; — pour frapper tous ceux qui parlent de toi maintenant, il faudrait user trop de javelines!... Voici ce qui se passe... Une nuée dé coquins, affublés de noms grecs, portant de solennels haillons et le bâton blanc des philosophes, s'est abattue sur le camp... Ils colportent des nouvelles extravagantes et poussent les légions à se révolter contre Auguste.

— Est-il possible! s'écria Julien; — contre Auguste.

— Tu l'ignorais! j'en étais sur!...

— Et comment n'en être pas siirs, interrompit Maldio avec chaleur; — nous qui avons vu César refuser la couronne dans les plaines de Strasbourg, au milieu de l'ivresse de la victoire.

— Hélas! mes chers amis, dit Julien qui essuya cette larme complaisante sur laquelle il pouvait toujours compter au besoin ;

— Vous me connaissez.. . vous savez quels sont mes désirs modestes... une chaumière...

Mais son regard oblique couvait la lettre.

— Et que disent-ils donc, ô mes cliers amis, reprit-il, — ces vagabonds méprisables, pour exciter les légions à la révolte?

— Ils disent des choses insensées, répondit Maldio ; — ils disent qu'Auguste est jaloux de toi...

Julien leva ses yeux au ciel.

— C'est comme si le soleil sublime, murmura-t-il, pouvait-être jaloux de l'humble lumière d'une lampe !

— Ils disent, continua Valentinien, — qu'Auguste cherche par tous les moyens possibles à paralyser tes forces et à réduire tes succès.

— Je ne m'en plains pas, ô mes amis!

— Ils disent que la cour de Milan t'entoure d'espions et de traîtres...

— L'amertume de mon cœur, murmura encore Juhen, — je ne l'ai pourtant confiée à personne.

Valentinien et Maldio échangèrent un regard étonné.

— Pas même à vous, mes amis les mieux éprouvés! acheva César en fiiisant jouer sa larme mécanique.

Cette larme qui coula pendant les cent années du xviii^ siècle sur tant de peaux raccornies; cette larme qui délayait l'encre de Rousseau, mêlée à quantum siifficit de vitriol ; celte larme qui sillonna la crasse huileuse des joues de Marat, et qui se balance, allcz-y voir, sous la paupière enflammée de tous les crocodiles.

— C'est vrai cela, pensèrent Valentinien et Maldio, — il no 11 0 u s a j am ais r ien d i 1 1

Et ils admirèrent la chrétienne abnégation de César. Car ils n'étaient p£is sans savoir que l'empereur Constance n'aimait pas beaucoup le maître des Gaules.

— Et que disent-ils encore ? demanda Julien d'un ton de douce résignation.

— Une chose impossible, celle-là ! s'écria Valentinien ; — ils disent qu'Auguste a résolu de te demander l'élite des légions gallo-romaines pour faire la guerre au roi des Perses.

— Et tu ne crois pas cela, tribun Valentinien, n'est-ce pas?

— Non, de par le ciel !

— Ni toi non plus, comte MaUlio ?

— Il me faudrait le voir pour le croire !

Ce ne tut pas la faute de Julien, mais il fit un geste involontaire qui désigna la missive que Valentinien tenait toujours à la main.

Le tribun tressaillit comme un homme rendu tout à coup à l'idée de son devoir.

— Excuse-moi, César, dit-il; — ce message a été trouvé sur la personne de Curius ^Enéas, chevalier romain, assassiné dans les forêts des Meldes... Il porte le cachet d'Auguste.

Julien prit le paquet. Il baisa respectueusement le sceau avant de le rompre, car les Romains dégénérés avaient pris déjà les coutumes de l'Orient.

Il déroula lentement le parchemin.

— Vous avez raison de ne pas croire, dit-il cependant ; — je suis comme vous, je ne crois pas.

Son œil subtil et vif avait déjà parcouru la dépêche.

Il lui fallut un effort violent pour comprimer le premier mouvement de sa joie.

Encore ne put-il empêcher tout son sang de sauter à son visage.

Valentinien et Maldio le considéraient avec inquiétude.

Julien leva le parchemin jusqu'à ses yeux; il avait beau faire, ses mains tremblaient.

Mais il eut la force de changer en un gémissement le cri d'allégresse qui voulait s'échapper de sa poiu^ine.

LES NUITS DE PARIS. !2'j

— Qu'as-tu, César? demandèrent à la fois le tribun des soldats cl le comte.

— Le ciel m'est témoin que j'étais comme vous, répliqua Julien en feignant l'accablement le plus profond, — ^je ne croyais pas.

— Eh bien?,..

— Lisez vous-mêmes !

Il tendit le message à Maldio.

Cette lettre était de la main de l'Empereur. Elle constitue l'un des faits historiques les plus graves de cette époque, en ce qu'elle fut la cause, ou, du moins, le prétexte de l'usurpation de Julien l'Apostat.

Constance, obéissant aux perfides suggestions des trois hommes qu'il avait placés près de Julien pour l'épier et que Julien avait achetés, le sobre Iléliodore, le continent Ilarminius Névita et le désintéressé Aprunculus, faisait un véritable coup d'État.

Il ordonnait le départ immédiat des quatre divisions désignées sous le nom de Celtes, Bataves, Pétulants, Ilérules, fortifiées par trois cents hommes pris dans chacun des autres corps de l'armée gallo-romaine.

Il confiait le soin de ce mouvement au chef des chevaliers Lupi« cinus et à Sintula, maître des écuries de César.

Puis, déclarant par le fait la déchéance de Julien lui-même, il instituait le tribun et notaire Decentius pour représenter sa personne impériale au delà des Alpes.

Constance Auguste avait donné complètement dans lo piège, et Julien lui-même, l'habile grammairien, n'aurait pas rédigé autrement cette lettre pour le mieux de ses intérêts, comme disent les gens d'affaires.

JNon-seulement c'était là un acte de brutale injustice, puisque Julien était bien réellement le restaurateur de la puissance romaine dans les Gaules, mais c'était aussi une violation du contrat piSsé entre l'autjrité mipériale et les légions auxiliaires.

Toutes ces peuplades demi-barbares, enrôlées sous les aigles, avaient mis pour condition à leur engagement qu'on ne leur ferait jamais franchir la ligne des Alpes.

Julien savait cela, parce qu'il avait passé lui-même le contrat.

Auguste le savait-il?

C'est extrêmement douteux. S'il l'avait su, malgré le grossier despotisme de son caractère, il aurait du moins vu le piège et n'y fût point tombé.

Ici, la précision même du coup décèle la main qui l'a porté.

La postérité aurait dû faire comme les tribunaux intègres et clairvovants, qui cherchent dans les effets des familiers de la maison, quand une demeure est dévalisée sans escalade, effraction ni bris de serrure, en un mot dévalisée trop proprement.

Mais la postérité a mieux aimé croire les rhéteurs félons et les béotiens de plume. Elle a mis, en vérité, Julien au Panthéon. Voltaire l'y a trouvé, et lui a bâti, du faux marbre qu'd avait dans sa boutique, un beau petit autel où sont venus s'agenouiller à hujueue îeu leu, et chanter leurs hymnes poussifs, tous les Dulaure de r univers.

YII

Maldio et Valentlnlen lurent tour à tour la lettre de Constance. Ils demeurèrent altérés.

— César ! s'écria Maldio, — veux- tu que je monte à cheval et que j'aille vers Auguste ?

— Nous irons tous deux ! ajouta Valentinien.

— Non, répondit Julien froidement; — Auguste a ordonné, César obéira.

Tout en parlant, et sans faire semblant de rien, il écrivait quelques mots sur ses talilctles.

Le tribun militaire et le comte ne pouvaient s'empêcher d'admirer celte stoique vertu dans un homme si jeune encore.

— 0 César, s'écria Valentinien, — lu es grand ! tu es grand !

— Plus grand aujourd'hui , dit Maldio, que sur le champ de bataille de Strasbourg !

Julien se dirigea vers la croisée comme pour donner de l'air à son front brûlant.

Les deux chefs se consultaient.

Julien se pencha légèrement en dehors de la croisée.

Il vit Iléliodore, Aprunculus et Névita qui se promenaient dans les jardins.

Il lança ses tablettes qui vinrent tomber à leurs pieds.

Aprunculus rnmassa les tablettes et lut :

« Les Hernies, les Celtes, les Bataves et les Pétulants, plus, trois 9 cents hommes de chaque corps. — Départ demain à la pointe » du jour. — Défense d'emmener les enfants et les femmes. — » César disgracié. — Dccenlius proconsul. — Lupicinus et Sin- » tula maîtres de l'infanterie et de la cavalerie. — César déterminé » à obéir et à se retirer dans une chaumière. »

A ce dernier trait, les trois philosophes rirent du Tneilleur de leur cœur.

Aprunculus fit un signe à Julien qui rentra dans la chambre.

Les trois philosophes convoquèrent une trentaine de mendiants de toutes sortes et de toutes momeries.

Une heure après le camp devait être en feu.

S'il vous plaît en effet, lecteur, d'incendier une ville ou une contrée, n'attachez pas des fusées à la queue de trois cents renards, comme samson ; mais procurez-vous seulement douze péda» gogues, et lâchez-les sur le pays condamné.

Julien regagna son siège. Il avait le sourire aux lèvres.

— Croyez-vous donc, mes chers amis, dit-il, qu'il su t si malaisé de déposer le fardeau de la puissance?.. Depuis bien des

i32 LES NUITS DE PARIS.

années, je ne me suis senti le cœur si léger ni l'âme si gaie... Je vais donc reprendre mes livres chéris et mes études bien-aimées!...

— Mais tu ne songes pas, interrompit Valentinien, — que tu es nécessaire à ce pauvre peuple des Gaules...

Julien poussa un profond soupir.

— C'est là ma seule douleur, dit-il ; — mais on n'aura pas de peine à trouver un plus digne que moi.

Rien ne lui manquait à ce juste, pas même la modestie.

Je pense bien que Molière s'est un peu servi de lui pour les grandes scènes de son J'arlufe.

Valentinien et Maldio contenaient avec peine leur enthousiasme prêt à éclater,

— Écoute! s'écria "Valentinien; — Maldio partage mes sentiments, et si nous étions sûrs que tu es chrétien dans le cœur, nous le dirions : Résiste à Auguste, et, quoi qu'il arrive, nous serons avec toi.

Maldio approuva d'un geste énergique.

Jidien baissa les yeux et sa lèvre se plissa en un sourire amer.

Il se croyait déjà si partaitement sur d'être le maître qu'il laissa tomber un inslant le masque soigneusement attaché d'ordinaire sur son visage.

— Vous y tenez donc bien à votre christianisme! dit-il.

Les deux chefs tressaillirent comme s'ils eussent vu passer entre les lèvres mielleuses du César le dard envenimé d'un serpent.

— Oh! reprit Julien, je sais que vous êtes des esprits simples et droits... Mais n'avez-vous pas un bandeau sur les yeux?... Comprenez-vous, je vous le demande, ces bizarres mystères enseignés par vos docteurs et presque tous empruntés à la théurgie égyptienne?

— Tu blasphèmes ! . . . interrompit Maldio.

— Non... je raisonne... s'ils sont trois, les personnages de votre

LES NUITS DE PATllS. i33

trinité, comment votre Dieu peut-il être unique?... Et s'il est unique, votre Dieu, que signifie Tappellalion de Père, et de Fils, et d'Esprit?... Père ! il avait donc une femme, ce Dieu? La femme seule engendre (1). Répondez à cela.

= — Je crois ! dit Yalentinien.

'—Je crois ! répéta Maldio.

— Et vous ne savez pas pourquoi vous croyez?... Je le sais... c'est la formule de cette doctrine, ennemie de la raison, de cet esdavage de l'esprit... Aussi je ne discute pas... je vous demande seulem.ent de me montrer la préexcellence de votre foi orthodoxe sur les opinions dissidentes... et si vous ne le pouvez pas, vous êtes condamnés.

— Les conciles sont souverains..,

— Lesquels? ceux des Ariens ou ceux des orthodoxes?... ceux des Alogis ou ceux des Apollinaristes ? ceux des Cerdoniens ou ceux des Dimérites?... les Eudoxiens ont aussi leurs conciles, les Donatistes aussi, aussi les Antitactes, aussi les Basilidiens, aussi les Archontiques et les Eutychéens... Car la vertu d'un concile, n'estce pas, ne réside point dans le nombre et la richesse de ses évoques?... Votre saint Pierre était un pauvre pêcheur et votre Jésus n'eut d'abord que douze disciples... lesquels? lesquels, je vous le demande 1 les conciles des Gnostiques sont des orgies sans nom; les conciles des Helvidiens nient la virginité de Marie ; les conciles des Minéens déclarent que les plaisirs du ciel sont les plaisirs de Paphos...et tous ceux-là et encore lesMonothélites, les Millénaires, les Illiricains, les Rhétoriens , les Sabelliens, les Osseniens, les Trithéistes et les Quadrisacramentaux... tous ceux-là sont des chrétiens... tous ceux-là et cent autres sectes...

Le rouge de la colère était au front de Yalentinien. Il interrompit Julien d'un geste rude.

(1) Proposition plutôt arienne que païenne : Nam si filius, ntcesse est «I /fjj!t;ia 5({ et cQlloquium. — Hilar. conlrà Gonslanlium.

— Tu perds ta peine, César, dit-il, — nous ne sommes pas des rhéteurs.

Et Maldio ajoula:

— Nous sommes des soldats.

Tous deux firent en même temps le signe du chrétien et répétèrent ensemble :

— Je crois parce que je crois !

Puis Valentinien s'inclina et reprit :

•— César, tu as reçu le baptême... si tu n'es plus chrétien, lu n'es pas païen...

— Je suis apostat, n'est-ce pas?... commença Julien qui était devenu pâle.

— Adieu , César ! interrompirent d'une seule voix Maldio et Valentinien.

Julien les arrêta et s'efforça de rire.

— Fous que vous êtes ! s'écria-t-il; — je suis un rhéteur, c'est vrai, mais moi aussi, je suis un soldat... ne voyez -vous pas que je raille ?... Il fallait me répondre ceci : Dieu le Père est la Raison souveraine et absolue ou la Science ; le Verbe est la Raison du second degré qui est la raison humaine poussée à la perfection ; l'Esprit est comme la conséquence divine de la Raison absolue et de la Science souveraine : Le Tout, l'Émanation du Tout et le Rayon qui en jaillit : voilà la Trinité... Vous voyez bien que je suis plus chrétien que vous !

Et Julien, se recueillant, porta lentement sa main à son front, à sa poitrine, à l'épaule gauche, puis à la droite. 0 Jupiter où étaient vos foudres de carton !

Ce signe, dessiné par Julien, fit plus d'impression sur les deux jeunes chefs que ses raisonnements brumeux, C'était comme une

déclaration solennelle. Ils revinrent au César et lui tendirent la main.

— J'ai cru que César disgracié allait perdre bien plus que la puissance, dit Julien avec douceur; — j'ai cru qu'il alîait perdre ses deux meilleurs amis.. Pardonne-moi, Valentinicn , mon vaillant, d'avoir voulu t'éprouver... pardonne-moi, mon brave Maldio... et quoi qu'il advienne , ne croyez jamais que j'aie cessé de vous aimer.

Il se leva et ôta le bandeau qui lui ceignait le front.

— Maldio, reprit-il, — je te charge d'annoncer ma disgrâce à mon épouse Hélène.

Le jeune comte voulut protester, mais Julien ne lui donna pas le temps de répondre.

Je sais que la noble Hélène apprécie ta valeur et ta loyauté, dit-il; — je le savais quand je l'ai prise pour épouse... Celte nouvelle lui semblera moino amère dans une bouche aimée.

Puis, se tournant vers Yalentinien.

— Ami, reprit-il, — Fausta Sévera suivra Hélène... Resterastu dans les Gaules?

— Je suivrai Fausta Sévera, répondit le tribun.

Julien sourit, mais son sourire n'était pas de meilleur aloi que SCS larmes.

— Tu es digne d'elle, et je suis heureux de cette tendresse que lu lui portes, dit-il ; — je pense qu'elle a accepté ton amour?

Le tribun fit un signe de tête aftlrmatif.

Julien, réprimant un geste de dépit, lui serra de nouveau la main en disant :

— Si j'étais homme à souffrir d'une disgrâce que j'ai bien souvent et bien ardemment désirée, ton bonheur sufiirait à me consoler, ô mon cher Yalentinien !

— Allons! s'interrompit-il en changeant de ton, — obéissezmoi encore pour aujourd'hui.». Il y aura un iestin d'adieux aa

palais... Que les cliefs soient prévenus... Qu'il y ait un centurion par cohorte, deux décurions par légion et un soldat par centurie... Je vous commets tous les deux à ce soin.

Il les congédia d'un signe f:)milier.

liCs deux chefs hésitaient.

— Pour la seconde fois, César, dit Valentinien, nous te proposons d'aller vers Auguste.

— Pour la seconde fois, je vous rends grâce, ô mes amis, et je refuse.

Maldio et Valentinien s'éloignaient à contre cœur, lorsque Julien les rappela.

— J'y pense! dit-il négligemment, — vous êtes adorés du soldat... Veuillez annoncer vous-mêmes aux légions la volonté de l'empereur.

On prétend que les dames et les diplomates ne mettent jamais leur pensée que dans le post-scriphim de leurs lettres.

Cette dernière phrase était le post-scriptwn de la conversation.

Maldio et Valentinien descendirent les degrés du palais. Pendant quelques instants, ils marchèrent côte à côte sans échanger une parole.

— Maldio, dit Valentinien, — il ne faut pas que tu voies Hélène.

— C'est vrai... il ne le faut pas... je souffre assez déjà sans cela !

— Va au prétoire... accomplis l'ordre de César... moi, je vais demander Fausta Sévéra.

Ils s'arrêtèrent.

Sur le point de se séparer, ils se regardèrent tout A coup, et leur pensée commune fit explosion.

LES NUITS DE PARIâ". 137

— Défic-loi de César I prononcèrent-ils en même temps cL à voix basse.

Chacun d'eux recula, frappé de sa propre parole. Car une heure auparavant, chacun d'eux eût châtié quiconque aurait osé parler ainsi.

— Hélène est bien pâle!... murmura Maldio; — si elle était malheureuse !

— Ce n'est pas d'Hélène que tu veux me parler, Maldio, interrompit le tribun dont les sourcils se froncèrent violemment ; — Hélène est sa femme... tu es un chrétien et un juste... ton amour, fu l'as condamné ; tu l'as tué dans ton cœur.

— • J'ai tâché... murmura le comte.

Valentinien poursuivit :

— Mais Sévéra...

— Écoute! interrompit Maldio qui lui serra le bras; tout à l'heure, il a voulu m'éprouver, moi, pour sa femme.

— Je l'ai compris.

-~ N'as-tu pas compris qu'il a voulu l'éprouver, toi, pour Fausta Sévéra?

— A quoi bon?

— Le diacre Livius m'a dit que Julien avait passé souvent de longues heures pour persuader à Sévéra de se vouer à la virginité chrétienne.

— H est donc chrétien bien fervent ?

— Je te le demande.

Valentinien réfléchissait.

— S'il n'est pas chrétien, pourquoi ce zèle étrange? reprit-il.

— Parce qu'il n'a qu'une riianière d'aimer, répondit Maldio ; — c'est être jaloux.

— Il aime donc Sévéra? s'écria Valentinien furieux.

— H est jaloux d'elle.

Valenlinîen n'était pas très-fort sur la métaphysique. Ces subtilités l'irritaient sans l'éclairer. — Quant à Maldio, nature plus délicate, sinon plus intelligente, il avait deviné Julien tout d'un coup.

Il l'avait deviné, parce que Julien lui avait dit : Je sais que la noble Hélène apprécie ta valeur et ta loyauté. Son instinct lui avait montré la ruse misérable, et, à dater de cet instant, Julien n'avait plus été pour lui qu'un lâche hypocrite.

Maldio aimait Hélène avec passion, mais avec respect. Ce soupçon de Julien, qui insultait Hélène, Tindignait et le révoltait.

A ses yeux, Hélène était la sainte immaculée, infaillible, qu'il fallait vénérer à genoux.

Maldio priait Dieu tous les jours pour qu'Hélène l'oubliât; caP il savait bien qu'il y avait dans l'âme pure d'Hélène un souvenir qui était son malheur.

Maldio avait vingt-deux ans, et nul espoir ne lui restait dans la vie.

— Frère, dit-il à Valentinien en se séparant de lui, — César espère bien ne plus nous revoir... Les légions vont avoir soif de sang aujourd'hui... Si je meurs, dis à Hélène que je lui garderai une place aux pieds de Dieu.

Valentinien ne comprit pas tout de suite le sens de cet adieu.

Quand il comprit, Maldio était déjà loin.

vni

Le jour baissait. Les derniers rayons du soleil couchant doraient le faîte du palais des Césars.

Julien était dans l'appartement de sa femme. Hélène et Sévéra se tenaient assises sur des coussins, tandis que des esclaves allaient et venaient.

— 0 ma chère épouse ! disait le sensible César, en notant avec Boinsa déclamation, — j'aurais voulu voir la couronne impériale sur votre front, si digne de la porter...

— Si c'est pour moi, Julien, que vous regrettez le jour qui devait vous donner l'empire, interrompit la jeune femme, — ayc3 l'esprit tranquille... Moi, je ne regrette rîen.

— Et pour qui serait-ce? s'écria le césar. — Ne connaît-on pa:j mes goûts modestes et tranquilles? N'ai-je pas donné assez de preuves de mon mépris pour les grandeurs?...

Si Maldio avait vu clair aujourd'hui seulement dans le cœur de Juhen, c'est que Maldio n'était qu'un homme. Fausta Sévéra, qui était une jeune fiUe, connaissait depuis longtemps son vertueux cousin sur le bout du doigt.

Elle le regardait en dessous. Julien rencontra son œil malin, ei semordit la lèvre.

— Ma pauvre Sévéra, dit-il en mettant plus de douceur encore dans sa voix, — des méchants ont excité Auguste contre notre cher Valentinien... J'ai bien peur que tu ne sois jamais sa femme.

La jeuRS fille pâUt.

— Valentimen n'a qu'un ennemi, répliqua-t-elle en relevant son front fier et mutin.

— Le connais-tu, Sévéra, cet ennemi?

— Je sais son nom, murmura la jeune fille; — mais peut-on connaître celui qui a toujours un masque sur le visage ?

Ceci fut dit tout bas, du manière à ce qu'Hélène ne pût entendre.

— L'hypocrisie est le plus odieux de tous les vices ! prononça Julien sentencieusement.

Puis, se penchant tout à coup vers Sévéra, il ajouta :

— Le plus grand ennemi de Valentinien, c'est toi... Sévéra se recula indignée.

Sans la présence d'Hélène, elle eût éclaté. Mais Juhen était de

CCS sages qui abusent de tout. Il comptait précisément sur la présence d'Hélène.

Hélène rêvait.

Julien la baisa au front cuinme un père. Et, comme ce baiser fit tressaillir la jeune femme dont la pensée était ailleurs, Julien, par un geste commun à tous les pédagogues, lui caressa le menton placidement.

— Ma chère épouse, dit-il, — tu ne resteras plus solitaire. Je serai sans cesse avec toi, et tu connaîtras enfm les charmes de l'hymen...

Une nuance d'effroi vint dans les beaux yeux d'Hélène.

— Mais l'heure me presse, reprit Julien; — un dernier mot... Si vous entendiez du bruit, ne vous tiTrayez pas... Un César ne tombe point sans que sa chute retentisse.

— El il faut bien quelque tumulte, murmura Sévéra, pour que César déchu se relève Auguste.

Julien lui serra la main sans colère apparente.

— Est-ce le tribun Yalentinien, demanda-t-il, — ou le comte Maldio, qui vous donne ces leçons de haute pohtique?.. Vous ne répondez pas?.. Ce sont vos petits secrets... Au revoir !

Il sortit d'un pas régulier et tranquille. Sévéra se jeta dans les bras d'Hélène.

— Oh ! ma sœur ! ma sœur ! s'écria-t-elle, tandis qu'un torrent de larmes contenues inondait ses yeux; — ^ il y a du malheur autour de nous!

Hélène ne pleurait pas, mais ï\ y avait dans son regard de l'épouvante et de l'égarement.

— César n'est pas un assassin, dit-elle, répondant à sa propre pensée.

— Puisses-tu dire vrai! murmura la jeune fille.

Elles s'agenouillèrent toutes deux sur le prie-Dieu d'Hélène, et leur oraison désolée monta vers le ciel.

LES NUITS DE PARIS. lil

Julien gravissait les degrés qui menaient à son appartement.

Il allait lentement et la tête baissée.

— Hs ont parlé ! pensait-il, — tant pis pour eux.

Quand il entra, son appartement était désert.

Il monta sur la plate-forme oii nous avons vu le sobre et docte iléliodore faire ses observations astrologiques.

L'orient était chargé de vapeurs sanglantes.

Au couchant, un nuage rougeûtre qui donnait une teinte verte à l'azur du ciel, coupait l'horizon comme un arc immense, dont la courbe audacieuse tenait toute l'étendue du firmament.

Celte Yoùle hardie et brillante était immobile sur les sombres forets du montValère et sur la Seine qui reflétait l'ardente richesse de ses nuances.

Au-dessous d'elle un courant d'air inférieur poussait des nuages noirs qui, s'élançant du lit de l'horizon , obscurcissaient la place où le soleil venait de disparaître, et marchaient, mêlant à la hâte leurs contours changeanls.

Vous eussiez dit une sombre horde de barbares courant à la conquête de la civilisation sereine.

Quinze siècles ont passé depuis sur la terre parisienne. Il n'y a plus de forêts. Mais la Seine, qui s'égare et se complaît dans le riant paysage de ses rives, reflète encore ces magnifiques couchers du soleil qui empourprent nos Tuileries et le faîte austère de Notre-Dame.

Julien regardait le ciel splendide.

Sa poitrine se soulevait. Des gouttes de sueur étaient à son front pûle.

De là , il pouvait voir le camp qui s'agitait déjà , ivre du vin distribué par son ordre.

Immédiatement au-dessous de lui, dans la cour du palais, il pouvait voir les tables dressées qui attendaient les convives.

Julien regardait le ciel en y cherchant un présage.

<i2 LES NUITS DE PARIS.

— Opère des Dieux! dit- il, qui remportera de celui qui attaque ou de celui qui se défend?

Les nuages sombres étendirent leur voile sur l'or éblouissant des nuages supérieurs. L'occident s'éteignit. Julien leva les mains vers le ciel.

— J'accepte l'augure ! s'écria -t-il.

En ce moment, une clameur s'éleva du camp et monta jusqu'à lui.

Julien crut reconnaître son nom , prononcé par mille voix.

D'autres voix se firent entendre dans sa retraite même , appelant:

— César! César!

Julien descendit précipitamment dans sa retraite. Il se trouva en face des trois philosophes de sa domesticité : Aprunculus , Héliodore et Nevita.

— Salut, Auguste! s'écrièrent-ils tous les trois à la fois. Julien devint livide.

— Silence ! murmura-t-il avec effroi.

— Salut, Auguste très-excellent! répétèrent les trois laquais gavants, désobéissant pour la première fois à leur cher maître.

Julien tremblait.

Aprunculus prit la parole.

— Les Gaules sont à toi, César très-heureux, dit il ; — les Gaules et l'Empire... les Pétulants et les Hérides ont voulu mettre en pièces le Germain Maldio qu'ds chérissaient hier.

— Justes Dieux ! Maldio ! mon ami si cher 1 Les philosophes sourirent.

— Maldio .s'est enfui, dit Héliodore.

Les sourcils de Julien se froncèrent imperceptiblement.

— Et Valentinien? dcmanda-t-il.

— Yalentinien a dil que (u refuserais l'EmpuT, et il a été chassé honteusement par ses soldats qui radoraieni hier à Tégal d'un dieu

— Et maintenant, ô César, puisque lu ne veux pas qu'on t'ap*- ()clle Auguste, dit Névita; — les convives fidèles t'attendent dans \-d cour du palais... viens.

— Un instant encore!...

— Ils sont impatients.

— Le temps de consulter les augures.

— Les augures ont parlé... ils sont favorables. Et les trois philosophes de répéter en chœur :

— Viens, très-heureux César ! viens triompher et régner.

Une seule table, demi-circulaire, était dressée dans la cour du palais dentelle occupait toute l'étendue.

A cette table s'asseyaient pêle-mêle, comme cela se fait quand une ambition prétorienne relâche à dessein les liens de la discipline militaire, s'asseyaient disons-nous, les tribuns, les chefs de cohortes, les centarques, les décurions et les simples soldats.

Presque tous , officiers et légionnaires étaient échauffés déjà par le vin.

A l'aspect du César, ce fut une clameur folle qui fit trembler les murailles du palais des Thermes.

César s'avança, froid et digne. Il prit place au trône réservé, entre deux simples soldats.

Léon le scutaire était parmi les invités.

— Par Pluton ! s'écria-t-il, — car je suis chrétien, c'est vrai , mais j'estime Pluton, à cause de son chien Cerbère , — César a l'air un peu malade.

Turnion, le sous-ofïïcier, lui imposa silence.

Ce qui porta le scutaire à jurer par Vulcain, car il était chrétien , c'est vrai , mais Yulcain lui semblait un taillandier respectable.

Pas n'est besoin de vous dire qu'on but à tirelarigo ! I. 19

Julien regardait boire les autres; — et c'est la différence qu'il y a entre lui et certains apprentis- augustes qui ne se bornent point, dit-on, à griser leurs décurions.

Le Champagne, du reste, n'était pas inventé à cette époque.

Puisque nous sommes évidemment ici un historien très-grave et qu'un historien doit énoncer son opinion sur les faits racontés , nous dirons qu'au fond , nous préférons César ivrogne à César trop prudent.

Vitellius était un porc, mais Tibère était un tigre.

Au moment où Julien se levait pour parler, l'écuyer d'Héléna pénétra jusqu'à lui et lui dit :

— Les légions en fureur demandent la tête du tribun Yalentinien et du comte Maldio.

Julien le renvoya d'un geste glacé.

— Je suis le maître des légions, répliqua-t-il ; — les légions feront ce que je voudrai.

— « César ! insista le serviteur, — les philosophes païens qui infestent le camp ont été chassés , hier, par Valentinien et par Blaldio... ils ont juré de se venger!

— Qu'on emmène cet homme ! dit Julien. Les valets entraînèrent l'écuyer.

Julien réclama le silence d'un geste et ses fidèles crièrent:

— Ecoutez! écoutez.

— Mes chers compagnons d'armes ! dit Julien en imprimant à sa voix de fausset enflée, un tremblement très-bien exécuté ; — je n'ai pas voulu prendre congé de vous sans vous adresser mes adieux pleins d'affection et de sollicitude.

lléliodore, Aprunculus, Névita, Turnion et les autres comparses de cette haute comédie essuyèrent leurs yeux dès ces premiers mots.

Dans nos tîiéâlres, les claqueurs moins novices savent mieux graduer leurs émotions.

Mais Tassistance était assez ivre pour qu'il n'y eût pas besoin de tant de simagrées.

— Tes adieux, César! s'écrièrent vingt voix avinées ; c'est ce que nous allons voir!

— Mes amis, mes frères ! reprit Julien, — je croyais, dansla position où le ciel m'avait placé, je croyais avoir accompli loyalement mon devoir... Auguste en a jugé autrement.

— Honte et malheur sur Constance Auguste ! hurlèrent les claqueurs.

Et la foule répéta :

— Honte et malheur sur Auguste !

Ici vient se placer la fameuse larme de Julien. Elle fit un effet prodigieux.

— 0 mes chers amis, s'écria-t-il en pleurant, gardez-vous de contrevenir aux ordres de notre Empereur vénéré. Je ne l'accuse pas. Je l'aime. Soyez certains que sa religion aura été surprise...

— Qu'il est généreux ! dit Héliodore.

— Bien, César! déclama Névita, bien, noble et clément César !

Autre effet :

— Je ne suis plus César, dit Julien tristement; notre empereur respecté m'a rendu à la vie privée, objet de tous mes souhaits.

— Notre Empereur, c'est toi ! hurla Turnion.

— Par Neptune ! ajouta Léon le scutaire, — car je suis chré* tien, c'est vrai, mais...

On ne lui laissa pas le temps d'expliquer ses opinions sur Neptune.

Aprunculus avait quitté le palais sans rien dire. A peine était-il dehors qu'une énorme clameur s'éleva aux portes de la demeure des Césars.

146 LES NUITS t)E PARIS.

Aprunculus était sorti pour donner un signal. — Julien Auguste! Julien (Ur îes porteurs de besaces!

— Julien Auguste! Julien Auguste! criaient les soldats ameutés

En ce moment, les rangs des convives, qui s'étaient levés en tumulte, s'ouvrirent tout à coup. Une jeune fille venait de paraître au seuil des appartements d'Hélène.

Fausta Sévéra, c'était elle, s'avança lentement et la tête haute parmi les légionnaires ivres.

Elle alla droit à César, et, quand elle fut devant lui, elle releva son voile.

— Que veux-tu ? lui demanda Julien.

— Valentimen et Maldio vont mourir, répondit- -«Jle Julien haussa les épaules.

— Terreur d'enfant ! murmura-t-il.

— Tes soldats entourent leur retraite, — po^ji^'juivU la jeune fille ; je te dis qu'ils vont mourir !

Elle était plus pâle qu'une statue de marbre, Et belle comme une sainte !

Julien la regardait, indécis.

Les convives, curieux, faisaient silence, mais n'osaient approcher.

— Sévéra, dit Julien, dont un méchant sourire releva la lèvre, je crois que tu ne railles plus !

— Non, César, je supplie, répondit Sévéra, qui avait des larmes dans les yeux.

— Et que me demandes-tu ?

— La clef des souterrains du palais.

— Pour fuir avec lui?

— Oui, pour fuir avec lui.

— Tu l'aimes donc bien, Sévéra?

— Je l'aime plus que ma vie, César.

Julien la regarda un instant comme s'il allait briser cette pauvre enfant, demi-morte d'angoisse, par une de ces railleries suprêmes que ses pareils savent trouver en face de l'agonie. Mais il se ravisa. D'un geste rapide, il prit une clef sous sa tunique et la remit à Sévéra, en disant :

— Tiens, Fausta Sévéra, sois heureuse.

La jeune fille lui baisa la main en pleurant.

— Oh ! César, dit-elle, — je t'avais calomnié dans mon cœur... Merci, pardon et adieu !

Elle rabattit son voile sur son visage et traversa la foule des convives, rapide et légère comme une biche.

Névita s'était approché de César, qui lui parlait à voix basse.

Pendant cela, les convives s'impatientaient, car le prologue durait trop, et il fallait entamer la comédie. Les légionnaires hurlaient au dehors. On entendait des menaces de sac et d'incendie.

Après avoir écouté les ordres de Julien, Névita s'inclina et fit mine de s'éloigner.

— Surtout, pas de sang ! dit César.

— Lequel hais-tu le plus? demanda Névita.

— Valentinien.

Névita croyait que Maldlo était l'amant de la femme de César, et pourtant il ne fut point étonné. La civilisation était fort avancée.

Névita partit. Ce fut comme un signal.

Sur les excitations d'Aprunculus et d'Héliodore, la foule des convives, d'un mouvement unanime, s'élança vers César.

Alors commença la farce impériale.

Les historiens gardent leur sérieux en la racontant. Ah î si Bilboquet savait écrire 1

Aux premiers cris annonçant au'on voulait le proclamer Auguste,

m LES NUITS DE PARIS.

Julien déchira ses vêlements et fit éclater un généreux désespoir.

— 0 mes amis! s'écria-t-il, ne savez-vous pas que je désire uniquement une chaumière entourée d'un gazon frais où quelques agneaux puissent paître l'herbe molle!...

Et sa larme qui jouait, il fallait voir !

— Par Junon! dit Léon le scutaire, — car je suis chrétien, c'est vrai ; mais Junon est une maîtresse-femme ; — est-il possible do voir un jeune seigneur plus malheureux!...

Puis il ajouta tout haut pour consoler le pauvre Julien :

— César, tu auras toutes les chaumières de l'Empire, tous les agneaux, tous les pipeaux, tous les ormeaux, tous les ruisseaux...

Mais la larme de Julien ne voulait point tarir. Elle coulait comme une fontaine.

— Allons, enfants ! cria Turnion, — en avant !

Dix hommes d'action s'élancèrent sur Julien pour en faire un empereur malgré lui.

Mais Julien, comme la Galathée de Virgile (îasciva puella /), voulant pousser jusqu'au bout sa résistance héroï-comique, se déroba aux étreintes des hommes d'action^ et s'enfuit comme un lièvre à travers les escaliers du palais.

La cohue le poursuivit en aboyant. — "Vous n'oubliez pas qu'on avait promis en son nom à chaque légionnaire cinq pièces d'or et une livre d'argent.

Tout en relatant cette petite circonstance, les historiens graves ne rient pas du tout.

Au contraire, la fameuse larme de Julien les gagne, et ils pleurent, ma foi ! comme un demi-cent de veaux.

Julien atteignit sa retraite, toujours poursuivi par ses légionnaires, et referma la porte sur eux.

Ici, les historiens sont forcés de se taire, ou du moins de parler d'après le récit que Julien, empereur, fait lui-même dans son son ËpUre aux Athéniens.

Nous suivrons donc Julien, et, vraiment, le plus effronté faii' taisiste n'eût point osé inventer le grotesque de son récit.

Julien, dès qu'il fut seul, protégé par la porte close de son appartement, sacrifia à Jupiter, sans oublier le père Mithra, son patron spécial.

C'était le plus pressé.

Ensuite, il alla un peu sur sa terrasse pour se rafraîchir et savoir ce que disaient les étoiles.

Les étoiles, nous vous l'affirmons sous serment, passaient leur chemin sans s'inquiéter le moins du monde des simagrées de l'illustre histrion.

Les cris redoublaient dans l'escalier. — Julien entendit que les légionnaires du dehors, Pétulants, Hérules et Bataves, enfonçaient les portes du palais.

Du haut de cette terrasse, sous le ciel noir, c'était un spectacle étrange. De toutes parts, au dedans et au dehors du palais, les torches s'agitaient désordonnément. On voyait la foule bizarrement éclairée, sortir de l'ombre tout à coup, quand une torche secouait sa chevelure, puis se replonger soudain dans la nuit. — Les armures jetaient çà et là leurs reflets aigus. — Les chants d'ivresse montaient avec les cris de colère.

Julien eut peur ; c'est lui qui le dit.

Tout allait cependant suivant le programme tracé dès longtemps à l'avance, mais il est un instant où l'usurpateur se sent fatalement défaillir.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier !

A certaine heure, l'histoire nous les montre pâles, essuyant la sueur froide de leur front.

Heureusement que Mithra, Jupiter et Mercure Trismégiste, protégeaient spécialement Julien l'Apostat.

A ce moment pénible où le cœur manque à la trahison, le gëmb DE l'empire lui apparut pour le réconforter.

Julien ne dit pas comment était fait ce personnage.

C'est sans doute le môme qui, de nos jours, a conversé familièrement avec le glorieux Soulouque.

Nous nous représentons le génie de l'empire comme un très-bel homme, habillé en confident de tragédie, couronné de lauriersauce et parlant par hémistiches.

Mais la correspondance intime de Soulouque V avoue que ce génie est nègre et qu'il porte des pendants d'oreilles au bout du nez. Cet empereur est trop honnête homme pour avoir voulu tromper son siècle et la postérité.

Quoi qu'il en soit, Julien offrit un siège au Génie de l'Empire, et, après les premières politesses échangées, le Génie de l'Empire dit à Julien :

— Depuis longtemps, Julien, je me tiens à ta porte... {\)

— Croyez, génie, que si je l'avais su...

— Tu mas toujours refusé. . .

— C'est ma passion pour les chaumières.

— Si tu me refuses encore, ce sera pour la dernière fois.,,

— Alors, je vais réfléchir.

— Tu ne me reverras plus î

— Alors, je vais accepter.

Julien pensait qu'après cette réponse aimable, le Génie de l'Empire allait lui sauter au cou. C'eût été bien naturel; mais ce vieillard hypocondre se leva et lui jeta un regard terrible.

— Écoute bien ceci^ lui dit-il, je n'habiterai joas longtemps avec toi.

A ces mots, le Génie de l'Empire disparut par le trou de la serrure avec un bruit de fusée qui part. Il n'oublia rien dans la chambre, sinon une odeur de vieux roussi et de balai rôti.

(I) Âmmien Marcellin, XX, 5. — Les mots en itiliques forment la traduction donnée pai M. Aniùdce Thierry. Ilist, de la Gaule, t, III, p. 36i.

Après ce prodige aussi aullientique que remarquable, Julien n'avait qu'une cliose à faire, c'était de couronner son rôle de Galathée en se laissant prendre de force.

Vous pensez bien qu'il n'y manqua pas.

Les soldats enfoncèrent la porte et l'enlevèrent dans leurs bras.

Il répandit ce qui lui restait desalarme, raconta la visite du Génie aux légionnaires émerveillés, et renonça pour le moment à toute idée de cbaumière.

Les Romains, comme après eux les cbâtelains du moyen âge, creusaient volontiers des souterrains sous leurs demeures. Les motifs que les uns et les autres avaient pour cela sont trop évidents, pour que nous les déduisions ici.

Suivant l'opinion la plus accréditée, les souterrains du palais des Thermes étaient immenses. On en a retrouvé des traces au xii^ siècle, sous le cloître Saint-Benoît, et jusqu'à la hauteur de la rue de la Sorbonne. — tDu côté opposé, ils rejoignaient la Seine.

Ces souterrains n'avaient que deux issues : l'une à l'intérieur du palais 5 l'autre sur le bord de la rivière.

Il y avait déjà cinq ou &ix heures que les troupes auxiliaires et surtout ces corps de second ordre que l'on appelait les Gentils, cherchaient Yalentinien et Maldio , pour venger sur eux la rigueur des ordres de Constance. Chrisidès et les autres philosophes païens avaient allumé contre eux la colère des soldats.

Vers le soir, Yalentinien et Maldio s'étaient réfugiés au palais.

En dernier lieu, Hélène elle-même leur avait donné asile dans son appartement.

C'était au moment où les Gentils, ameutés par les i^hilosophes, assiégeaient celte partie des Thermes que Sévéra avait pris le courage d'aller demander à Julien les clefs du souterrain.

Elle dit adieu à Hélène , car elle ne voulait plus demeurer sous le môme toit que Julien. La jeune fille n'était pas obligée de deviner au juste à quelle limite s'arrêtait la passion négative de César. Elle craignait. Elle avait raison de craindre.

Et cependant, nous le répétons, car nous voulons être rigoureusement juste : Julien était aussi continent que sobre. De l'eau claire et la solitude, tel était son régime.

Hélène resta seule, à genoux devant son prie- Dieu.

Les lèvres de Maldio avaient effleuré sa main glacée.

Hélène disait à Dieu sa tristesse et demandait le salut pour ceux qui fuyaient.

Il était onze heures de nuit quand Maldio, Valentinien et Sévéra s'engagèrent dans le souterrain du palais des Thermes.

Les deux jeunes chefs étaient armés. Tous les trois portaient des torches; mais ni Sévéra ni ses compagnons ne connaissaient les mille détours de ce mystérieux dédale.

Leur intention était de gagner la Seine , de la traverser et de faire route vers Tltalie.

Pendant bien longtemps, ils errèrent sous les hautes voûtes dont l'humidité renvoyait la lumière des torches en étincelles diamantées. Ils allaient au hasard. Les pieds délicats de Sévéra souffraieni déjà de la fatigue.

De temps en temps, ils s'arrêtaient pour écouter s'ils n'entendraient point le murmure de la Seine.

Mais le souterrain était muet. La terre épaisse et sourde leur épargnait les clameurs de l'armée.

Irt^. Ifupain. Faub^ Sf JactftiAf.

lES SillîEliKÂi^S ilJ îMilÀU: ©ES TShîiiîlES

NIU'l'S ItK l'AHIS

Pour éviter toute poursuite, Maldio avait refermé sur eux la

porte d'entrée.

En un moment où ils faisaient halte ainsi pour prêter l'oreille,

ils crurent ouïr un lointain fracas.

— Sauvés ! nous sommes sauvés, s'écria Sévéra ; — Louons Dieu ! j'entends le cours de la Seine.

Elle s'élança vers l'endroit d'où le bruit venait.

Maldio et Valentinien la suivirent.

Mais ils ne partageaient pas son allégresse. Ce bruit lointain ne ressemblait point au murmure profond et continu que produit le cours d'un fleuve.

C'étaient comme des coups frappés violemment à intervalles égaux.

Maldio et Valentinien avaient assisté à plus d'un siège. Cela leur rappelait le choc du bélier heurtant contre les murailles.

— Ne va pas plus loin , Sévéra , dit Valentinien ; — nous retournons sur nos pas.

Il abaissa sa torche contre terre et montra les vestiges récenta de leur marche.

— Alors, quel est donc ce bruit? demanda la jeune fille.

— Je ne sais , répliqua le tribun ; — on dirait que les légionnaires essaient d'enfoncer la porte du souterrain.

Sévéra poussa un cri d'effroi.

A ce cri, une grande clameur répondit au lointain.

— Ils n'essaient plus, murmura Maldio; la porte est tombée. En effet, un tumulte confus s'élevait déjà sous les voûtes.

— Fuyons ! dit Sévéra.

— Par où ?

Maldio prit Valentinien dans ses bras et le serra contre son cœur.

— Adieu, frère, dit-il ; — je t'aimais bien... pense à moi. . . prie pour moi!

— Que signifie cela, Maldio? demanda le tribun étonné

— Ma sœur, reprit Maldio en touchant de ses lèvres le froni de Sévéra, — sois heureuse et bénie entre toutes les femmes.

— Que veux-tu dire, mon frère ?

— C'est la seconde-fois que je prononce le mot adieu, dit Maldio en serrant la main du tribun ; — cette fois, je n'échapperai pas.

— Nous combattrons.

— Non... vous vous aimez... vous avez devant vous une longue vie de bonheur... moi, je suis seul et condamné...

— Je te comprends, Maldio, s'écria Yalentinien, mais je neveux pas !

Maldio éleva sa torche et montra le pâle visage de Sévéra.

— Pour elle!... murmura-t-il.

Yalentinien hésitait. — Le tumulte grandissait sous les voûtes.

— Pour moi! s'écria la jeune fille dont ]e regard s'éclaira; — ce que je veux, moi, c'est mourir avec vous.

On distinguait déjà le pas des Gentils et la lueur de leurs torches.

-- Fuyez! s'écria Maldio; — je vous le demande... Je le veux... j'arrêterai ces hommes, moi tout seul... et si vous trouvez l'issue, vous m'appellerez par mon nom et je vous rejoindrai.

Il avait redressé sa haute taille. Son front était inspiré sous les boucles épaisses de ses cheveux blonds. Il était beau comme un archange.

On entendait un soldat qui criait :

— J'ai vu leurs torches ! Courage ! nous les tenons, les traîtres à César Auguste !

Yalentinien saisit Sévéra et l'enleva dans ses bras

— Quand je crierai, dit- il, si tu ne réponds pas, je reviendrai le venger ou mourir.

Il se hâta vers la partie opposée du souterrain qui devait aboutir à la Schie.

Maldio se plaça debout au milieu de la voie et tira sa large épée.

Les assaillants n'étaient plus qu'à quelques pas de lui.

— Arrière ! cria-t-il; je suis le comte Maldio, votre chef!

— Nous n'avons d'autre chef que Julien Auguste, répondif celui qui marchait le premier.

En même temps il porta un coup à Maldio qui l'étendit mort sur le sol du souterrain, d'un revers de son glaive.

Celui-là avait jusqu'alors caché son visage derrière un pan de sa toge.

— Ah î s'écria Maldio, qui le reconnut à terre, — vous n'êtes pas des soldats romains et vous n'êtes pas des soldats gaulois, vous êtes des mendiants grecs... Voyons combien de philosophes un guerrier peut envoyer chez Pluton !

Son large glaive traça un sillon d'éclairs ; il se rua sur la foule des assaillants, et pendant trois ou quatre minutes il frappa sans relâche.

Il allait toujours en avant, laissant derrière lui des cadavres dans du sang.

Cette troupe de coquins ivres et lâches commençait à se débander.

Mais Maldio s'arrêta tout à coup, parce qu'il avait entendu un cri derrière lui... — un cri faible, qui venait de bien loin.

11 s'arrêta. Les assassins crurent que son bras faiblissait; ils •reprirent courage.

Un second cri arriva jusqu'à lui , et il crut reconnaître la voix du tribun Valenlinien qui prononçait son nom.

Il se rua une dernière fois contre la meute en désordre , puis il commença sa retraite.

Mais il ne pouvait s'éloigner qu'à reculons, il y avait sur la route tant de cadavres et tant de sang !

A leur tour les Gentils et les Grecs avaient pris l'offensive.

IKe LES NUITS DE PARIS.

Maldio trébucha contre un cadavre et glissa dans le sang.

Il tomba.

Un immense cri de triomphe fit retentir les voûtes du souterrain. Trente glaives menacèrent à la fois sa poitrine.

Chrisidès, le péripatéticien , lui plongea son couteau dans la gorge.

Dans le silence qui suivit, chacun put entendre la voix de Valentinicn qui criait :

— Maldio ! Maldio ! Maldio !

Maldio entr'ouvrit ses paupières mourantes.

— Ils sont sauvés, murmura-t-il ; — Seigneur Dieu , prends mon âme !

Au milieu du camp romain, devant le prétoire, les légionnaires étaient rangés.

On avait amené Julien tout tremblant et tout pâle, Julien qui avait vraiment plutôt l'air d'un condamné que d'un empereur.

L'enthousiasme des troupes était à son comble. Il y avait bientôt douze heures que les troupes buvaient.

Un murmure d'abord faible et confus s'éleva du rang des Bataves pour passer dans les cohortes des Pétulants, des Ilérules et des Celtes.

Ce murmure s'enfla graduellement, — vibra, — éclata, — puis tonna.

C'était le fameux barri ou cri de guerre des Gaulois.

Les dragons et les aigles s'élevèrent en tète des centuries. Los torches agitées lancèrent des millions d'étincelles.

Et le harri fut couronné par ce cri foudroyant:

— Julien Auguste ! Julien Auguste !

— Jupiter le veut ! murmura Julien.

— Parvenus, ditlesculaireLéon, — car je suis chrétien, c'est ^rai, mais on peut bien avoir un faible pour la mère des amours • il est temps d'exalter Auguste !

Turnion, Aprunculus, Ilcliodore et autres, aidèrent Léon le sculaire à placer Julien debout sur son bouclier. Julien se laissa faire. On l'exalta ainsi sur le pnvois et les cris allèrent de plus belle.

Une idée traversa cependant la cervelle de Léon , le scutaire mythologique, mais chrétien.

— L'impératrice, dit-il; — l'impératrice !

Aussitôt mille voix s'élevèrent, réclamant la présence d'Hélène.

Julien fit un signe de remercîment. Quelques soldats, conduits par Héliodore, allèrent chercher l'impératrice.

Cependant, un grand silence s'établit. JuUen avait annoncé du geste qu'il allait parler.

Dieu nous garde de toute allusion contemporaine ! Nous traduisons Ammien Marcellin, purement et simplement :

— Vaillants défenseurs de la République et de moi-même, dit le nouvel Auguste en grossissant son fdet de ténor, — j'aurais voulu rester lieutenant-général des Gaules... Mais puisque vous jugez mon élection utile au bien de tous, je marcherai avec vous... et, je le déclare ici, en face de votre respectable réunion (1), la hiérarchie civile et militaire sera désormais une vérité !... la justice la plus rigoureuse, l'économie la plus sage.... etc., etc., etc., etc., etc.... — etc., — etc. !

Bref, des fontaines de nectar, des ruisseaux de lait, ce pro-

(l) Sub reverendaeoncHii /acie.... Amm. Marcel. XX.

f58 LES NUITS DE PARIS.

gramme connu de tous les vertueux princes qui se laissent hisser,^

— de force, — sur le trône.

Plus cinq pièces d'or et une livre d'argent pour chaque éîccleur.

Cela dut coûter cher, car il y avait beaucoup d'électeurs.

Mais l'histoire dit seulement que Julien -promit j elle ne dit pas que Julien paya.

Or, l'astrologue Héliodore et les soldats amenaient en triomphe l'impératrice Hélène.

Névita et les Gentils apportaient le corps de Maldio.

Les deux cortèges se rencontrèrent à la porte du camp.

Hélène reconnut Maldio. Elle s'affaissa, mourante au fond de sa litière.

Julien, qui avait décidément dépensé toute sa larme durant les préliminaires de son exaltation, ne put pleurer comme il l'aurait voulu sur le sort de son cher Maldio. — Mais il créa consul Nevita, Bon assassin.

Héliodore fut Grand Pontife.

Aprunculus eut le gouvernement de Narbonne.

Chrisidès et les autres sages eurent leur bonne part du pillage, comme de juste.

Hélène mourut quelques mois après.

XH

Telle fut la comédie qui plaça sur le trône de Jules César, de Trajan, de Marc-Aurèle et de Conslanlin, Julien l'Apostat, pamphlétaire, grammairien, sophiste et augure.

Malgré les talents incontestables et fort distingués qu'il avait

reçus de Dieu, son règne ne répondit nullement aux débuts brillants de sa carrière militaire.

Au lieu de gouverner ses peuples, il se moqua d'eux dans des satires e( dans des libelles.

Non-seulement i\ persécuta les chrétiens, mais encore il les railla dans ses édits de persécution même, — comme ces spadassins déhontés qui trempent dans le brutal sarcasme la pointe de leur épéc.

A peine empereur,il insulta Constance, qui l'avait fait césar; il insulta Eusèbie, qui l'avait fait homme.

Et le voilà poursuivant avec fureur cette entreprise insensée de relever les temples païens et de briser la croix !

Le voilà se faisant dire la bonne aventure par le premier charlatan venu, consultant les astres, éventrant des poulets', taillant du bœuf et du mouton, comme un garçon boucher, tirant \e.i &orts virgiliens, pâlissant à la vue d'un corbeau qui vole à sa gauche ou d'un coup de tonnerre qui éclate à sa droite.

Le voilà controversant, sophistiquant, composant des bouquins.

Et pas un historien grave n'a osé dire, pour excuser cet empeleur paltoquet, que c'était tout uniment un maniaque.

Il faut choisir pourtant. Si ce sage , si ce second des hommes n'était pas un maniaque, c'était un coquin.

L'histoire nous le montre encore une fois auprès du tribun Valent inien.

C'était en l'an 2C1, à Alexandrie, alors que Julien, tout à fait fou, dansait dans des chœurs de courtisanes pour honorer les dieux, et gâlait l'estomac de ses soldats à force d'hécatom'bes.

C'élaitquelque temps après ce jour, où, apprenant l'assassinat de

Georges, évêque de Césarée, il dit : Quel mal quand un Hellène

aurait tué dix Galiléens?

m LES NUITS DÉ PARI?.

l/d paganisme était de nouveau la religion de TEmpire, et la croix avait disparu du Labarum.

Valentinien, esclave de la discipline, avait accompagné l'empereur au temple de la déesse Isis. — lléliodore sacrifiait.

Valentinien se tenait à dislance. Une goutte d'eau lustrale tomba sur sa chlamyde.

Valentinien n'était pas un sofdat endurant puisqu'il devait mourir dans un accès de colère.

ïl prit le Grand Prêtre par les épaules et lui dit :

— IMaliieur à toi si tu recommences une telle souillure !

Julien le chassa de l'armée, bien que le tribun fût alors l'époux de Fausta Sévéra.

Quelques années plus tard , l'armée donnait Valentinien-Auguste pour successeur à Julien décédé.

Julien eut l'honneur de mourir en soldat , devant îe front de ses légions, sous les enseignes déployées, en face de l'ennemi.

La veille de sa mort, il écrivait au sophiste Maxime :

« La piété fait de grands progrès parmi mes soldats : l'armée

s'accoutume au culte des vrais dieux. »

Le lendemain de sa mort, l'armée choisissait pour maître un chréliea«

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