I. as
bon ami Robin jusqu'à sa maison, en chantant ses louanges et en célébrant ses triomphes... Venez, mes seigneurs!
On entoura Robin, et, bon gré mal gré, on le reconduisit jusque chez lui. Pendant plus d'une heure encore, la ville retentit de ce cri joyeux et ironique :
— Ho ! ho ! Robin ! Robin le Dédaigné!..
Entre Tappartement d'Adèle et l'appartement de Berthe , il y avait un petit réduit de forme ronde, ménagé dans l'intérieur d'une tourelle en saillie.
Au dehors, la tourelle était grise et rude.
Au dedans, c'était un nid délicieux, tout frais et tout coquet. De chaudes tapisseries cachaient la nudité des murailles. Un moelleux tapis de fourrures s'étendait sur le sol.
Au milieu, une table était dressée. Sur cette table, c'était un pêle-mêle de mets savoureux, affectant presque tous, suivant la mode du temps , des formes bizarres. Parmi les plats de venaison moulée, parmi les statues de gelées ou de conserves, s'élevaient de hautes pyramides de fruits, entremêlés de fleurs.
Une lampe d'or pendait à la voûte chargée de sculptures et laissait tomber sur tous les objets sa blanche et douce lumière.
Ce réduit avait deux portes : une qui s'ouvrait sur l'appartement de Berthe , l'autre qui communiquait avec l'appartement d'Adèle.
C'était un terrain neutre. Après le mystère du tête à tête, on y ffiisait de charmantes parties carrées.
Vers minuit, les deux portes s'ouvrirent presque en même temps. Aymon le Brun avec Berthe, le vicomte Raoul avec Adèle entrèrent dans l'intérieur de la tourelle.
Aymon et Raoul étaient deux jeunes et brillants cavaliers.
Parmi toutes les jeunes filles du royaume de France, il n'y avait guère que Gisel qui pût se vanter de surpasser en beauté' Adèle et Berthe. En somme, il était impossible de mieux assortir deux couples amoureux.
On se mit à table. Il n'y avait que deux coupes qui s'emplissaient et qui se vidaient, à la vérité, pour quatre.
Le vin était bon, les mets succulents, l'beure propice. D'ordinaire, la voûte discrète et sourde étouffait là bien des gais propos et bien des chants heureux. — Mais cette nuit, Aymon et Raoul avaient un air soucieux.
Les deux sœurs furent longtemps à s*en apercevoir, mais enfin, pendant un de ces moments où le silence régnait dans ce lieu, fait pour ne jamais se taire, Berthe regarda tout à coup Raoul tandis qu'Adèle examinait Aymon.
Et de leurs lèvres roses, le même cri d'inquiétude s'échappa :
— Mon chevalier, est-ce que tu ne m'aimes plus?...
Quel autre motif donner, en effet, à cette intempestive mélancolie?
Aymon attira la charmante Adèle sur son cœur, Raoul prit un long baiser sur le front de Berthe et les deux sœurs retrouvèrent un instant leur sourire.
Mais ce fut pour le perdre l'instant d'après.
Les coupes se reposaient, vides, à côté des flacons entamés à peine. Raoul rêvait; Aymon était pensif. Par le ciel! ce nï'tait pas pour cela que les filles de Charlemagne prenaient des chevaliers.
— Qu'as -tu donc Aymon? dit Adèle»
— Raoul, dit Berthe, qu'as-tu donc?
Et déjà deax paires de jolis sourcils se fronçaient avec impatience.
L'amant d'une prmcesse est comme le bouffon d'un prince. La
tristesse lui est expressément interdite. Il faut qu'il soit gai toujours
et de gaillarde humeur.
On prétend que c'est bien pis encore quand on a l'honneur d'être le mari de la reine.
Ce sont là de bons emplois , bien rétribués souvent , et qui donnent des positions dans le monde , mais il y faut faire son devoir.
Ceux qui aiment les sinécures doivent chercher ailleurs.
Aymon et Raoul virent qu'il fallait s'expUquer et tout de suite, sous peine de voir accepter leurs démissions.
— Mon Dieu, Berthe, dit Raoul, — ce que j'ai... car il esl bien vrai que j'ai quelque chose , s'interrompit-il avec un gros soupir assez bien ménagé, — ce que j'ai n'a point trait à notre amour... je t'aime chaque jour davantage... et il me semble que si tu ne m'aimais plus, loi, je n'aurais plus qu'à mourir !
— Juste comme moi, ma belle Adèle ! s'écria Aymon le Brun, nioins éloquent, — et je te prie de croire que je ne déteste pas la vie!
11 paraît que les deux jeunes princesses connaissaient déjà cette chanson, car elles prirent cet air un peu malin, un peu penaud, que prend M. le baron de Coquardeau quand il va souscrire un billet de cent louis à son Héloïse adorée.
Nous faisons cette comparaison à dessein , bien qu'elle ne soit pas tout à fait exacte, puisque c'est Héloïse qui bat toujours son général Coquardeau.
Mais il y a réellement de l'Héloïse dans l'amant d'une princes?^ et du Coquardeau dans la princesse qui se donne un amant.
Berlhe et .\dèle savaient déjà qu'on allait leur demander quelque chose.
— Voyons , dirent-elles en souriant, — qu'est-ce qu'il vous faut?
D'honneur, nous avons vu des Héloïse se redresser quand
Coquardeau fait d'une certaine façon cette question brutale. C'est rare. Héloise aime mieux, la plupart du temps, tirer la langue à Coquardeau par derrière.
Aymon et Raoul ne se redressèrent point.
L'avantage reste encore ici à Héloise, ne fût-ce que pour la langue tirée.
— Tiens ! dit Raoul d'un air câlin, — ma petite Berthe chérie, je neveux rien te cacher... et je parle pour Aymon comme pour moi, ajouta-t-il en se tournant vers Adèle, — nous sommes malheureux... très-malheureux !
— Vous avez perdu aux dés i s'écria Berthe.
— Oh! les joueurs!... tlt Adèle.
Raoul secoua la tête d'un air mélancolique, et Aymon le Brun leva les yeux au ciel.
Berlhe et Adèle se regardèrent.
— Ce n'est pas cela ! ce n'est pas cela! reprit Raoul; - — hélas ! plût à Dieu que ce fût cela !
— Mort diable! dit Aymon, — accouche ou elles vont so fâcher !
— Eh bien! s'écria Raoul, — nous sommes malheureux, parce que demain la passe d'armes sera belle et brillante... que tous les chevaliers de France et d'Aquitaine y seront pour vous regarder... que vous y serez pour voir tous les chevaliers de France et d'Aquitaine... et que nous deux, nous n'y serons pas.
— Voilà ! ponctua Aymon le Brun.
— Et pourquoi n'y serez- vous pas? demandèrent les filles de Charlemagne.
— Parce que je suis le chevalier d'Adèle, répliqua Aymon en lui baisant la main.
— Parce que, répondit Raoul, — le chevalier de Berthe ne peut passe présenter au tournoi comme le premier venu, avec une armure à la douzame, qui ferait pitié à Robin le Dédaigné lui-même.
— Voilà ! dit encore Ayiiion le Brun.
Aymon disait très-bien ce voilà ! parce que, à chaque fois qu'il le disait, il embrassait Adèle.
— Et ne pouvez-vous acheter de belles armures? demanda Berthe.
C'était déjà entrer dans la question.
Mais, véritablement, il ne s'agissait pas d'argent pour nos deux cavaliers. Leur fantaisie allait plus haut que cela.
— Non, ma Berthe adorée, répondit l'orateur Raoul, — nous ne pouvons pas acheter de belles armures, parce qu'il n'y a plus de belles armures à vingt lieues à la ronde... Le tournoi est annoncé depuis plusieurs semaines... Les batteurs d'acier n'ont plus que des hauberts rouilles et des casques d'avant le déluge.
Aymon le Brun prit une pose triomphante, comme s'il eût trouvé lui-même cette excellente raison.
— Enfin ! dirent les deux jeunes filles, — oii en voulez -vous venir ?
— A me jeter à tes genoux, Berthe, mon doux trésor ! s'écria Raoul en joignant le geste à la parole, — et à te dire : Toi seule peux me sauver plus que la vie... toi seule peux me sauver l'honneur !
Aymon s'était mis, lui aussi, à genoux, et un voilà retentissant, qu'il jeta à propos, servit de conclusion à la supplique de son collègue.
Les deux filles de Charlemagne relevèrent leurs amants, et promirent de faire ce qu'elles pourraient. Moyennant cette capitulation honorable, Aymon et Raoul consentirent à boire comme des tanches et à être aimables.
Donc, en étant aimables et en buvant, ils lâchèrent le grand mot.
Ce qu'il leur fallait, c'étaient les armures de Belgrade.
— Les armes bohèmes ! s'écrièrent à la fois Adèle et Berthe ; vous n'y pensez pas !
Figurez- VOUS Héloïse demandant à Coquardeau cent mille francs d'un seul coup.
A l'impossible nul n'est tenu. Adèle et Berthe reculèrent. Alors ce fut de la part des deux chevaliers entretenus un tel assaut de caresses, de prières mignardes, de gentilles plaintes, de protestalions d'amour, qu'il eut été facile devoir que les amants de princesses appartiennent bel et bien à un troisième sexe plus futé, plus souple, plus féminin que le sexe même d'Héloise.
Les deux jolies Coquardeau, filles de Charlemagne, ne purent résister longtemps. Adèle passa ses blanches mains dans les cheveux d'Aymon le Brun , Berthe caressa la barbe de Raoul.
Puis elles dirent:
— Eh bien ! vous aurez les armures de Belgrade.
Vous croyez que Raoul et son ami furent transportés de joie. Pas encore.
Il restait quelque chose à faire.
— C'est que... commença AymonleBrun.
Ce fut tout. Le beau cavalier avait l'habitude de demeurer court.
— C'est que, acheva Raoul dans un baiser, — il y a trois de ces armures.
— Ah ça! s'écria Berthe, — -est-ce que vous voulez en porter trois à vous deux?
— Une et demie chacun? ajouta Adèle.
— Nous voudrions, mon divin amour, répondit Raoul, — qu'il n'y eût que deux de ces armures.
— Voilà ! fit Aymon le Brun avec facilité.
Voussentcz, ces choses vont graduellement. Au premier abord, et pour moins que rien, Adèle et Berthe s'étaient montrées disposées à envoyer paître leurs amants. Après cela, elles leur avaient accordé beaucou;^- Maintenant r^[ie^ de fil en aiguiUe, on arrivait à
leur demander presque l'impossible, eh bien ! elles n'étaient pas
éloignées de l'accorder.
Coquardeau commence par refuser à Héloise les premiers cinquante louis. C'est la règle. Après quoi il en vient à vendre son château en Bcotie, pour payer les chiquenaudes qu'Héloïse prodigue à son nez.
— Mais vous êtes fous ! ditBerthe, — on ne peut faire que trois armures ne soient pas trois armures.
— Ils nous demanderont bientôt la lune, ajouta Adèle, — et je orois que nous la leur donnerons !
— Oh ! ne plaisantez pas, déclama le sensible Raoul j — il s'agit de notre gloire.
— Si vous nous disiez le moyen?., fit Berthe.
— Écoutez... vous savez où sont ces trois armures?
— Nous le savons.
— Vous savez où couche Halo, le comte du palais?
— Assurément.
— Vous savez que le comte Halo dépose toujours son trousseau
de clefs à son chevet.
— C'est assez l'habitude des gens qui ont un trousseau de clefs.
— Vous savez qu'il a le sommeil très-dur?
— Ma foi, non ! s'écrièrent les deux jeunes- filles en éclatant de rire.
— Je vous l'afBrme, dit Raoul, qui eut la vertu de garder son sérieux, tandis qu'Aymon le Brun le contemplait avec une admiration sans bornes; — je vous l'affirme sous serment !... le comte Halo a le sommeil très- dur.
— Et quand le comte Halo aurait le sommeil encore plus dur, dit Berlhe, — qu'est-ce que cela nous fait?...
— Comment ! dit Raoul, — vous ne comprenez pas? •^ Pas le moins du monde.
— Ah ! par exemple !... commença Aymon.
— Laisse ! interrompit Raoul avec amertume : — elles ne veulent pas comprendre !
Bcrthe cessa de rire.
. — Raoul, dit-elle d'un ton qui fit frémir cette Héloïse du sexe masculin, — as-tu pensé que nous irions voler les clefs du comte Halo?
— Pour nous sauver l'honneur... balbutia le jeune chevalier.
— Pour satisfaire un caprice! interrompit Berthe; — l'as-tu pensé?
Raoul plongea d'un coup d'œil au fond de la situation. Il vit qu'il fallait jouer là son va-tout, sous peine d'être mis dehors comme un pleutre.
Il prit la main de Berthe et la colla sur ses lèvres.
— Berthe! oh Berthe! s'écria -t-il; — mon idole!... je n'ai rien pensé... je n'ai rien calculé... je me suis dit seulement : Moi, que ne lui donnerais-je pas? s'il lui fallait tout mon sang, toute ma vie, ma part du paradis... plus que cela, si c'est possible...
— C'est pourtant la vérité, interrompit Aymon, — voilà ce que nous nous sommes dit tous les deux.
— S'il lui fallait la lumière de mes yeux, poursuivit Raoul,
s'il lui fallait mon martyre... moi, je lui donnerais tout mon sang, tou!e ma vie, ma part du paradis, la lumière de mes yeux. Je souffrirais un martyre plus cruel que la mort, et je trouverais la force de lui crier à ma dernière heure : Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime !..,
Aymon répéta sans broncher, en mangeant la main d'Adèle :
— Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime !...
— Allons ! dit Berthe vaincue, mais qui voulait au n oins railler, parce qu'elle était honteuse d'être vaincue, — allons, ma sœur, il faut contenter ces gentilshommes.
— Courons voler les clefs d'Halo, répondit Adèle. • — D'Halo qui a le sommeil dur !
rO'i LES NUITS DE PARIS.
— Nous monterons à la salle où sont les armures et nous les apporterons sur notre dos.
— Notre sœur Emma a bien porté l'homme, nous pouvons porter le harnais !
tlles se levèrent. — Mais, d'un baiser, Raoul, qui avait repris haie. ne, ferma la belle bouche moqueuse de sa maîtresse.
— Les armures demeureront dans le lieu où le roi Charles les a mises, dit-il ; — ce ne sont point des armures dérobées qu'il nous faut... Ayoiis seulement les clefs du comte Halo et nous ferons le restQt