‹ Les nuits de ParisChapitre 20 sur 44 · AIME · texte numérisé non relu

AIME

Nul ne pouvait boire dans cette coupe , sans être à l'instant même saisi d'un amour violent pour la personne qui l'avait présentée.

Si une valeur intrinsèque de quatre cent quatre-vingts milliards pouvait être augmentée , cette qualité aurait encore donné à la coupe un certain prix.

Jugez ce que dût éprouver le bon empereur Charlemagne ! Lui qui n'avait pas besoin, pour prendre feu comme une allumette, de boire dans des coupes enchantées.

LhS IN un s UE FAUIS. 26»

Dès qu'il eût trempé ses lèvres dans le breuvage, tout son sang reflua vers son cœur. C'était désormais une lave en fusion qui coulait dans ses veines. La couronne impériale était sur un volcan.

Il se tourna vers Aida qui l'épiait ; il lui sembla qu'il ne l'avait jamais vue. Sa jeunesse évanouie revenait avec violence. C'était comme un flux véhément de force et de vie, qui lui enlevait la moitié du fardeau de ses cinquante- huit ans.

Jamais, dans sa vie si pleine d'amours, il n'avait perçu si ardemment la sensation multiple qui résulte du voisinage immédiat de la femme admirée.

C'était bien un enchantement ; c'était une ivresse inconnue. Charlemagne n'était plus sur la terre.

Le vieux Mohammed l'observait avec une attention sournoise.

Il ne perdait aucun des regards avides de l'empereur ; il constatait avec joie ces tremblements convulsifs qui agitaient la puissante main de Charlemagne, comme si c'eût été la main d'une femmelette trop nerveuse.

Mais tout à coup Mohammed pâlit.

L'empereur s'était penché vers la jeune fille et il lui disait :

— 0 Aida ! cette coupe n'est point la mienne.

— Seriez-vous offensé, mon seigneur, demanda la belle Moresque, — et ne permettez-vous point à votre petite servante de vous faire cet humble présent?

— Quiconque me présente une coupe , dit Charlemagne en souriant, — doit faire l'essai du breuvage.

Ceci n'était qu'une feinte d'amour, mais le vieux Mohammed frémit de tous ses membres.

— Mon sire, excusez-moi , répliqua Aida sans se troubler ; — ma religion me défend d'approcher le vin de mes lèvres.

Charlemagne vida la coupe.

— Aida, veux-tu m'aimer? murmura-t-il en extase.

— Je le veux, mon seigneur, dit-elle.

Les orchestres cachés jetaient dans l'air leurs harmonies molles et lentes.

Les parfums pesaient sur les fronts inclinés. La nuit était venue...

C'était une vaste salle voûtée aux ornements fastueux et sévères , On y remarquait un smgulier mélange de luxe oriental et de rusticité barbare — Le lit énorme, en bois brut, s'entourait d'opulentes draperies où l'étoffe précieuse disparaissait sous les broderies d'or.

Une lampe magnifique pendait à la clef de voûte et brûlait des nuiles odoriférantes.

De superbes tapis et des fourrures cachaient le sol inégal.

Il y avait çà et là, sur les meubles grossiers et splendides, des armes et des vêtements.

Charlemagne dormait, la tète sur le bras de Aïda.

Aïda contemplait Charlemagne et ses beaux yeux s'inondaient de pleurs.

Elle était plus pâle que le voile de lin qui couvrait à demi ses épaules.

— Charlemagne! murmura- 1- elle, — l'empereur!., le plus grand des humains ! . . presque l'égal de Dieu !

Son regard disait un regret profond et une admiration sans bornes.

Mais on y pouvait lire aussi une détermination inébranlable.

Ainsi eût été Judith si elle eût admiré ou respecté Holopherne.

Aida, par un mouvement lent et presque insensible, retira son bras , qui était sous la tête de l'empereur. Celui-ci souriait à ses

rêves, — à l'image d' Aida peut-être qu'il retrouvait en son sommeil.

Tout était silencieux dans l'immense étendue du palais. On n'entendait que les pas réguliers des sentinelles et aussi le murmure de la Seine qui coulait sous les fenêtres.

Aida fut longtemps à débarrasser son bras. Quand son bras fut libre, elle serra sa poitrine à deux mains, le souffle lui manquait.

— Allah! dit-elle, — pourquoi ai-je fait un serment?...

Une rougeur vive et fiévreuse remplaçait peu à peu la teinte pâle de ses joues.

Ses mains brûlaient; son sein révolté battait avec force.

Charlemagne souriait toujours, et le nom d'Aïda vint mourir sur ses lèvres entr'ouvertes.

Aida se mit à genoux.

Un instant encore elle bésita; puis un feu sombre sécha les larmes de ses yeux.

Mohammed-sid-Barouch ne lui avait pas donné seulement une coupe; avec la coupe, il y avait un poignard. Aida glissa ses doigls dans son sein , et la lame du poignard brilla faiblement aux lueurs vacillantes de la lampe.

— - Allah ! Allah ! dit-elle encore , — ma vie est vouée au malheur !

— Si tu hésites, ajouta-t-elle, — c'est Mohammed qui me parlait ainsi... si tu hésite.*^, souviens-toi que le Franc est l'ennemi le plus mortel de ta race... souviens-toi qu'il a tué ton père et insulté tanière... souviens-toi que sa mort est agréable à Dieu... il me dit cela... et ma main tremble !

Elle se releva, chancelante, brisée.

-Oh ! fit-elle en respirant avec effort; — ma poitrine brûle... sij'avaisunpeu d'eau...

Machinalement, et sans se rendre compte de son action, efie 1. ' 35

porta la main au vase rempli d'hydromel qui était au chevet du lit de l'empereur.

Elle but. — Son poignard s'échappa de sa main.

La coupe où elle venait de tremper ses lèvres était la coupe d'amour.

Aida, subissant aussitôt le charme, colla sa bouche ardente sur le front de l'empereur et l'éveilla dans son baiser.

— Je t'aime, mon seigneur, murmurait-elle, affolée, — je t'aime , je t'aime et je veux bien mourir !

Le lendemain matin , quand Charles ouvrit les yeux , Aida n'était plus auprès de lui. La coupe avait disparu. Il n*y avait plus que le poignard , oublié sur le tapis.

Charles ordonna qu'on fît venir les étrangers.

Les esclaves noirs , les six chevaliers , le vieillard à barbe blanche et la belle moresque avaient quitté Paris avant le jour, emmenant leur nef d'azur que chacun avait pu voir amarrée sous les aulnes de la Cité , le soir précédent.

Charles cherchait à se rappeler les événements de cette nuit qui était pour lui comme un songe heureux.

— Que m'a-t-elle dit?... pensait-il, — Je t'aime et je veux bien mourir ! . . .

Douze mois s'étaient écoulés. Cette année avait été une sorte de trêve au miheu des guerres continuelles qui occupèrent le règne de Charlemagne. Son génie actif et incessamment fécond avait besom de produire. La guerre faisant relâche , Charlemagne avait travaillé pour la paix.

Au milieu de cet inextricable mélange de mœurs et de coutumes, où tout autre esprit se fût perdu dès le premier regard,

Charlemagne fit la lumière. A tous ces peuples différents, réunis violemment par la conquête, il imposa une organisation unique, qui (levait périr, il est vrai, avec lui , mais qui devait périr parce que Dieu, qui lui avait donné tant de fils, lui refusa un successeur.

Il institua cette hiérarchie si simple et si puissante ^ue la féodalité allait énerver en la compliquant :

Le souverain;

Les ducs ou chefs de cercle, relevant du souverain, — les comtes;

Lesvicairesou vicomtes, placés vis-à -vis de ces derniers, comme ces derniers eux-mêmes vis-à-vis du souverain ;

Les centeniers ou vicaires des vicaires.

Enfin, pour allonger indéfiniment le bras du souverain et faire que sa volonté suprême fût entendue toujours et partout, il créa les envoyés impériaux, ces fameux missi dominici qui étaient sa pensée et sa parole.

^ Que dire? Ce corps colossal dont les m ..T^hres n'avaient point d'attaches, ce monstrueux empire dont outes les parties n'avaient entre elles d'autres liens que le hasard brutal de la conquête, resta debout tant que Charles eut un souffle de vie.

Le jour de sa mort, il se fit un horrible .--raquement, et l'Europe se brisa dans ce choc comme un vase d'argile précipité du haut d'une tour.

Charlemagne était dans le nord de la Westphalie. Il venait d'instituer Odoald évêque d'Osnabruck, et visitait le cours du Weser, aux environs de la cité de Minden.

Les peuples venaient à sa rencontre. On lui soumettait les différends. Et sous les grands chênes, comme tout paysan du Weser pourra vous le dire encore, Charlemagne, assis sur une pierre.

le dos appuyé contre l'écorce et la couronne en lête, rendait la justice aux bonnes gens.

Un jour qu'il avait planté sa tente à six lieues de Minden, sur la lisière d'une forêt de pins et de merisiers, il quitta ses compagnons de bonne heure, et prit plaisir à s'égarer seul dans la campagne.

La solitude est la joie la plus chère de ces esprits d'élite qui ne trouvent hors d'eux-mêmes rien qui soit comparable à euxmêmes.

Charles, d'ailleurs, n'avait plus assez de ses laborieuses veilles. A mesure que son empire augmentait, il eût fallu allonger les heures et les jours.

Il songeait, la tête inclinée, l'esprit plongé dans ses vastes calculs, sourd et aveugle aux objets extérieurs.

L'air était doux, le ciel brillant; la brise embaumée chantait dans la couronne des arbres.

On a beau être aveugle et sourd, cette volupté des belles matinées pénètre le corps et le cœur.

Sans le savoir, Charles avait laissé sa pensée s'égarer bien loin des casse-têtes politiques. Sa pensée, qui était coutumière du fait, prenant un détour tout à coup, menait l'école buissonnière, et s'en allait, deçà, delà, comme une folle, évoquant tout ce qui est charmant dans le souvenir : des sourires, des baisers, des roses effeuillées, des cheveux dénoués, — un battement de cœur, — - une parole balbutiée, — des parfums, des chants, de belles larmes...

Quand Charlemagne était sur cette roule-là, il avait des bottes de sept heues.

Il s'arrêta soudain, et un sourire mélancolique vint à ses lèvres.

— Il y a un an... juste un an! murmura-t-il, — jour pour jour... j'étais à Paris... Pauvre Aidai

Dans la foule de ses souvenirs, impossible d'en appeler un plus frais, plus poétique, plus adorable !

Charles s'assit sur la mousse, en répétant ce doux nom d'Aïda.

Qu'était-elle devenue? pourquoi l'avait-elle fui si vite?

Les yeux de Charles se fermèrent. — Il vit Aida en rêve.

Aida, belle comme autrefois, mais triste, et si pale qu'elle ressemblait à une pauvre morte.

Un doigt se posa sur l'épaule de Charles qui s'éveilla en sursaut.

Debout devant lui, droit et muet, il y avait un esclave noir, dont le turban se rattachait au moyen d'un croissant d'or.

Charlemagne crut rêver encore, car cet homme était un de ceux qui portaient la litière d'Aïda, quand il la vit pour la première fois.

— Que me veux-tu? demanda l'empereur.

L'esclave ne répondit point. Il avait la langue coupée. Mais il fit signe à l'empereur de le suivre.

Comme Charlemagne hésitait, l'esclave plongea sa main dans son sein et en retira le croissant d'opale qui brillait autrefois sur le beau front de la jeune Moresque.

— Aida ! s'écria l'empereur; — elle est ici!... je vais la revoir! L'esclave fit gravement un signe de tête affîrmatif. Il se mit en

inarche. L'empereur le suivit.

Ils allèrent longtemps par des sentiers inconnus, tantôt dans la forêt, tantôt dans la plaine.

Au bout de deux heures, l'esclave s'arrêta, et embouchant le petit cor qui pendait à sa ceinture, il sonna deux mots.

Deux mots pareils lui répondirent.

Le sentier tourna brusquement. Charlemagne vit le large \Veser qui coulait calme et grand dans la prairie.

Sur le Weser glissait une nef d'azur à la proue contournée, sur laquelle se dessinaient des arabesques d'argent.

Au milieu de la nef, sous un dais, une jeune femme, belle comme les anges, allaitait un petit enfant.

Charlemagne s'élança. La nef loucha le bord. Aida et l'enfant étaient dans ses bras.

— Monseigneur, dit Aida, voici votre enfant... je l'ai nommée Gisel, du nom de votre sœur... Je remercie Dieu qui m'a donné la joie de vous revoir.

— Aida 1 ma chère Aida ! répondit Charles qui partageait ses baisers entre elle et sa fdb, — tu ne me quitteras plus!..

Aida eut un sourire toi '. imprégné de tristesse.

— A l'heure de midi, :épondit-elle, l'ombre des sapins touche l'eau du fleuve... Quand l'ombre des sapins touchera l'eau du fleuve, je vous quitterai, mon sire bien-aimé, je vous quitterai pour toujours !

— Pourquoi?...

— Parce que je suis esclave...

— Et moi, ne suis-je pas le maître?... interrompit Charlemagne.

— Esclave d'un serment, acheva la belle jeune femme en soupirant.

Comme les regards de Charles l'interrogeaient, elle reprit :

— Mon seigneur tant aimé, j'étais une pauvre fdle ignorante.... on me dit : Charles, le sultan des Francs, est l'ennemi d'Allah.... celle qui le tuera aura sa place dans le paradis du prophète. . . J'allai vers Abd-el-Rahman , le commandeur des croyants qui règne au delà de l'Èbre, et je lui dis : Fils de Dieu, je tenterai de tuer Charles, sultan des Francs, ennemi d'Allah.

« Abd-el-Rahman me toucha de son sceptre et me fit laver les pieds par ses épouses.

» 11 chargea Mohamnisd-sid-Barouch, fils d'Abd- ul-Sidi , de

m'accompagner au delà des monts Pyrénées, et, dans la grande mosquée de Saragosse ; je fis serment de mourir ou de te tuer... »

— Ce poignard que j'ai trouvé après ton départ... interrompit Charlemagne.

— C'était Abd-el-Rahman qui me l'avait donné en me disant : Ma fille, tu me le rapporteras teint du sang du maudit.

a Je partis. Mohammed possédait une coupe faite d'un métal cent fois plus précieux que l'or, et qui, par vertu magique, possède le don de faire naître l'amour. Quand tu nous accueillis sur les bords de la Seine, Mohammed me remit la coupe avec le poignard.

» Un instant, ô mon bien-aimé maître et seigneur, pendant que tu dormais sans défiance, la pointe de ce poignard a menacé ta poitrine. Mais un miracle me rejeta esclave dans tes bras. Au heu de te frapper, je t'adorai.

» Et je me dis : C'est moi qui mourrai... »

— Non ! tu ne mourras pas, s'écria Charlemagne, — tantqu^ j'aurai mon sceptre et mon épée !

Aïda secoua la tête lentement.

— Ton sceptre et ton épée ne peuvent rien pour moi , ditelle.

Son regard interrogea l'ombre des sapins qui marchait vers le fleuve.

— Écoute, ô mon roi ! dit-elle encore ; — l'heure avance... Les minutes pour moi sont désormais comptées.... Je revins à Saragosse. Abd-el-Rahman ordonna les apprêts de mon supplice: c'était jusle... Mais comme on vit que je portais un enfant dans mon sein, les juges dirent : Laissons naître le serviteur d'Allah

« Et ils attendirent.

» Pendant ces jours où j'étais seule, le Dieu des chrétiens, — ton Dieu à toi, vint visiter ma tristesse. — Je suis chrétienne.

» J'ai reçu le baptême et j'ai donné le baptême à ma fille, qui est la tienne. »

Charles éleva l'enfant dans ses bras robustes et la baisa passionnément.

L'ombre des sapins tournait, tournait, descendant vers le fleuve. Entre elle et la rive, il n'y avait plus déjà qu'une étroite bande de gazon.

Aida mesura cette bande du regard et ne put s'empêcher de tressaillir.

C'étaient quelques minutes à peine.

— Mon seigneur, reprit-elle, quand Gisel vit le jour, je me jetai aux pieds d'Abd-el-Rahman et je lui dis : Donne-moi du temps pour que l'enfant qui n'aura plus de mère retrouve au moins son père.

« Abd-el-Rahman me répondit: Tu as trois mois.

» Et il appela Mohammed pour lui dire : Suis cette femme. Le trentième jour du troisième mois, à l'heure de midi, je veux qu'elle meure.

» Or, mon doux seigneur, le trentième jour du troisième mois, c'est aujourd'hui... et l'ombre marque midi tout à l'heure... »

Charlemagne tressaillit à .son tour. Il eut donné dix de ses provinces pour avoir autour de lui dix soldats.

— Oserait-on te tuer en ma présence?... demanda-t-il.

— On me tuerait dans tes bras, mon seigneur, répondit Aida; écoute-moi donc pendant que je puis parler encore... Voici l'héritage que je lègue à notre fille.

Elle tira de son sein la coupe de Merlin et la tendit à l'empereur.

— Notre Gisel en aura besoin, car sa jeunesse est menacée d'un malheur. — Quand elle pourra te comprendre, tu lui diras que toutes les fois qu'en touchant cette coupe elle dira : Ma mère ! sa inère morte viendra à son secours.

« Mais tu lui diras encore ceci, mon seigneur: Tant que la coupe restera entre ses mains, sa pauvre mère souffrira les tourments (lu purgatoire.

» La coupe a été trouvée sous les flots; il faut qu'elle re-' tourne sous les flots.

» Alors donc que Gisel sera hors du danger qui menace ses jeunes années, qu'elle jette la coupe au fond de l'eau, afin que mon âme soit délivrée... »

L'ombre des sapins toucha le cours du Weser.

Un cri s'éleva sur l'autre rive.

Aida fit le signe de la croix et tomba à la renverse. Une flèche lancée par un arc invisible lui avait traversé le cœur.

Charlemagne se jeta sur son corps inanimé. Il l'appela. Elle n'était plus.

La voyant si belle dans la mort, Charlemagne, transporté de fureur, dégaina son épée et défia son meurtrier à haute voix. — Un rire aigu répondit dans les aulnes de l'autre bord.

En même temps , la nef d'azur, mue par une impulsion mystérieuse , se prit à remonter le courant et disparut à un détour du fleuve.

Charlemagne étendit son manteau sur la morte et envelopj a l'enfant dans un pli de sa tunique. Il regagna son camp avec ce fardeau.

La petite Gisel souriait et lui tendait ses bras.

Dès le soir, suivi de plusieurs compagnons , il revint pour prendre le corps et le transporter en lieu saint.

IMaisàla place où il avait laissé Aïda trépassée , il n'y avait plus qu'un buisson de roses blanches , aux rameaux duquel pendait son manteau impérial.

Ici finit le prologue des fdles de Charlemagne.

Arrivons au drame.

C'était seize ans plus tard. L'hiver de 81 4 avait été précoce , et les premiers jours de février présentaient déjà quelques apparences de végétation.

Les arbres bourgeonnaient ; les primevères montraient dans l'herbe l'or pâle de leur corolle. La Seine , enflée par le dégel récent, coulait à pleins bords entre ses rives humides.

C'était le soir. Malgré la saison, la brise soufflait tiède et douce.

Sur la terrasse que nous avons vue autrefois couverte d'orangers en fleurs et de lauriers-roses venus d'Orient , il n'y avait que quelques buissons indigènes dont les feuilles hâtives commençaient à percer. La lune se levait parmi les grands nuages voyageurs , poussés follement et pêle-mêle par le vent turbulent des giboulées ; la balustrade de marbre tantôt se montrait blanche et surplombant le fleuve, tantôt rentrait brusquement dans la nuit.

La terrasse était solitaire et silencieuse.

On n'y entendait que les sons voilés d'une harpe, et ces sonf partaient de l'intérieur du palais.

Quatre fenêtres du palais étaient éclairées de ce côté.

Elles appartenaient toutes aux filles de Charlemagne.

Derrière la première s'abritait Rotrude qui était encore la forte Rotrude, mais qui n'était plus guère la belle Rotrude, affligée que nous la retrouvons de quarante-quatre hivers bien complets.

La seconde s'ouvrait dans la chambre d'Adèle , âgée maintenant de vingt-deux ans; la troisième était à Berthe, qui avait vingt ans. Berthe et Adèle étaient fort jolies et plus tendres encore que jolies. Le bon sang de Charlemagne, à ce qu'il paraît, ne pouvait pas mentir.

Et pourtant la quatrième fenêtre, dont les carreaux de verre se

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doublaient de blanches draperies, appartenait à une fille de Cliarlemagne qui était vierge de corps et de cœur : un beau petit ange, celle-là, douce, naïve, pieuse, plus charmante mille fois que ses sœurs, et que, pour cela même, ses sœurs n'aimaient pas de très-ardente tendresse.

On l'appelait la Sflrrasme(Sarracène, suivant l'Anglais Alcuin; racines : Sara, Sarikou Sarak). On l'appelait \di Sarrasine , parce que le mystère de sa naissance avait tlni par percer. C'était la fille d'Aïda, la jeune Moresque qui était vennue en l'an 790 apporter l'épée de Roland à l'empereur Cliarlemagne. C'était Gisel. Gisel avait seize ans.

Gisel était la favorite de son père , mais cela m) lui servait pas beaucoup, car son père était toujours loin de Pails, absorbé par les immenses soucis de l'empire.

On s'occupait énormément dans la ville de ces quatre fenêtres qui donnaient sur la terrasse du palais. Chaque fenêtre avait son histoire. Celle de Rotrude avait à elle toute seule au moins cinquante histoires.

Mais c'était toujours la même histoire; et depuis que Rotrude avait quarante ans, cette liistoire n'était plus divertissante que pour elle-même.

Rotrude avait fait en sa vie une consommation tout à fait scandaleuse de ducs, de comtes , de vicaires, et môme de centcniers. Elle n'avait point dédaigné les pages. Les soldats eux-mêmes lui avaient paru dignes de ses communicatives bontés.

Et pour attirer à elle cette armée innombrable de soupirants , Rotrude ne s'était pas servie seulement de ses charmes. Quand les actions de sa beauté avaient commencé à baisser, Rotrude , princesse sans préjugés , avait eu recours au sortilège.

Odilon, diacre de Saint-Pierre d'Evrcux et disciple de Scot- Erigène , était un enchanteur moins fort que Merlin , Turpin ou Abd-ul-Sidi; mais c'était encore un enchanteur d'une as.^ez jolie

force. Rotrude eut recours à lui. Elle lui donna deux marcs et demi d'or, six boisseaux de fèves, une peau d'ours, vingt-quatre cruches de vin et un quartier de bœuf.

Moyennant cette offrande qui eût fait sourire de pitié un enchanteur un peu plus lancé, Odilonlui remit trois scrupules de graisse de pendu qu'il avait clarifiée. Rotrude s'en frotta la nuque du cou , et elle se trouva transportée dans la lande de Karnak, en Bretagne, parmi les pierres qui dansent , la nuit de la Toussaint.

Il y a, comme chacun l'a pu compter, sept cent septante-sept de ces pierres. Celle du milieu, avec sa base qui est en terre, a septante-sept coudées de hauteur sur sept de largeur à son centre.

Sur cette pierre-là, précisément, Satan était accroupi, quand Rotrude arriva.

Satan se mit à rire en l'apercevant et Rotrude vit qu'il n'avait plus que trois dents , mais quelles dents !

— Holà ! ma commère , lui dit-il , — ce que tu désires est dans le réduit de ta petite sœur.

Rotrude voulut des explications , mais Satan, plus malhonnête qu'un gendarme, lui tourna la queue, qu'il a fourchue et de couleur noire.

Rotrude s'en revint au palais de Paris, à travers les airs. Bien qu'elle fût un peu lasse, elle s'introduisit à l'instant même dans la chambre où dormait Gisel, sa petite sœur.

Elle chercha, elle fureta, elle fouilla. Enfin, elle finit par trouver la coupe de Merlin. Vertubleu ! quand elle tint la coupe, n'ayant rien de mieux sous la main , elle fit boire un bossu qui passait , et le coquin de bossu lui montra bien que la coupe était bonne.

Alors , toute la cave de Charlemagne y passa, les tonneaux succédaient aux tonneaux , Rotrude arrêtait les gens qui allaient et venaient sans songer à mal et les forçait à boire.

Tant pis pour eux s'ils n'avaient point soif!

Cette princesse, véritablement remarquable, désaltéra ainsi la ville de Paris tout entière et sa banlieue.

Pensez quelle mine faisait le vautour!

Quand la forte Rotrude eut ravagé la rive droite et la rive gaii-» elle jusqu'à dix lieues à la ronde, elle songea sérieusement à clian-« ger de domicile, — comme ces pâtres nomades, qui plient leurs tentes quand leurs troupeaux voraces ont pelé toute une contrée.

Mais pendant qu'elle se demandait : Irai-je au nord? irai-je au midi? le malheur voulut qu'on lui volât sa coupe merveilleuse.

Alors, la princesse Rotrude, parvenue au dernier degré de la détresse, courut après le bossu qui lui tira la langue et se sauva.

Une douzame de bons drilles, que la forte Rotrude avait tous fait boire, menaient orgie dans une taverne de la place de l'Orbe, devant l'église de dame Marie.

Il y avaitlà Raoul, le vicomte de l'Austrasien Wala, lequel Raoul aimait Adèle ; il y avait Aymon le Brun, qui aimait la jeune princesse Berthe, et avec eux un blondin nommé Robert de Soissons, qu'on appelait vulgairement Robin le Dédaigné.

Voici pourquoi on lui avait donné ce surnom de fâcheux présage.

Il était sans exemple qu'une fille de Charlemagne eût dit non; or, Robert était amoureux fou d'une fille de Charlemagne, et il n'avait rien obtenu d'elle.

IMais c'est que cette fille de Charlemagne était Gisel, qui ne ressemblait guère à ses sœurs !

Avec Robert, Raoul et Aymon le Brun, buvaient Roger de Bordeaux, le comte Eudon et bien d'autres.

Nous n'avons pas de renseignements positifs sur les tavernes du ixe siècle. Alcuin, le dictionnau^ anglais, n'en parle pas, non pluâ

qu'Adelhard, Smaragde, ni saint Benoît d'Aniane. Nous avons cherché vainement dans Servat Loup, abbé de Ferrières en Gâtine, dans Pascliase Radbert, prieur de Corbie, dans Nithard, comte de la France maritime, auteur de V Histoire des discussions des fils de Louis le Débonnaire, et dans "Wilfred Strabo.

Dans le silence de ces divers écrivains, nous croyons pouvoir affirmer que les tavernes carlovingiennes étaient moins bien éclairées et aussi sottement fréquentées que nos divans fashionnables.

Celle où étaient Robert, Raoul, Aymon, Roger, etc., etc., s'appelait peut-être le Cabaret de l'Empereur, le tavernier avait peutêtre nom Rigobert et sa femme la Gargouille. Nous n'affirmons rien.

Mais il est très-possible que ce Rigobert fût bancal et que sa femme eût l'œil droit crevé d'un coup de dague. Pourquoi non? — La chose certaine, c'est que Rigobert était un ivrogne et que la Gargouille le battait.

Aymon le Brun, Raoul, Roger et le comte Eudon étaient un peu ivres et causaient sans trop de révérence. Robert de Soissons, le blondin, timide comme une fillette, se taisait volontiers et donnait audience à ses rêves d'adolescent.

— Or ça, Raoul, cria Roger de Bordeaux, — vas-tu nous dire si la violette pousse déjà sur la terrasse du Palais Neuf, là haut, du côté de l'eau ?

— Du diable ! fit le comte Eudon, — comment pousserait-elle, la violette?... Il y a là trop de rôdeurs de nuit qui piétinent dans les parterres avant de grimper aux balcons...

Et tout le monde de rire.

Je crois même que la Gargouille (si cette dame de comptoir a existé jamais) se permit de montrer ses dents noires en un accès de vilaine hilarité.

A supposer cela, Aymon le Brun dut lui jeter son gobelet au visage.

Si Aymon le Brun eut celte vertu, nous gageons que le tavernier Rigobert fut le plus heureux bancal du monde. — Et nous gageons encore, en admettant ces trois faits : l'existence de la Gargouille, le gobelet lancé au visage de cette femme et le contentement dénaturé de Rigobert, nous gageons que la cabarelière rossa son époux d'importance.

Mais tout cela est hypothétique. Le silence des historiens nous paraît bien criminel.

— Si Raoul ne veut pas nous dire quelle comédie se joue làhaut, reprit Roger, demandez au sire Aymon de Paris, qui parle volontiers de tout ce qu'il sait.

— Et de tout ce qu'il ne sait pas, ajouta le comte Eudon.

Aymon le Brun se pinça la lèvre et prit cet air de fatuité heureuse que la nature semble avoir réservé pour les militaires, de quelque grade que ce soit.

— La comédie qui se joue là-haut, murmura-t-il, est une douce comédie... Et il n'y a personne ici, je le jure, qui n'y voulût avoir un rôle!

— Bavard ! s'écria Raoul, en donnant à ce mot l'expression la plus indiscrète.

Car, dans la bouche de ce second militaire, le mot bavard signifiait cette longue phrase tout entière : Si je voulais, j'en pourrais bien dire plus long que toi, moi qui suis le principal acteur de la comédie en question.

— Pardieu! reprit le comte Eudon, en haussant les épaules, — nous y avons tous été, sur cette terrasse, pour l'une ou pour l'autre... C'est un lieu de passage aussi fréquenté que la grande rue qui est entre les deux ponts !

Personne ne protesta contre cette insulte brutale, et personne cependant ne put en méconnaître le sens. C'était un outrage adressé de sang-froid à toutes les filles de l'empereur.

La grandeur du père ne sauvegardait point sa famille. Peut-être

fgS LES NUITS DE PARIS.

même Irouvait-on meilleur le persiflage quand il attaquait par un

coin cette gloire éblouissante et incomparable.

Le malheur, c'est que l'outrage était mérité.

Seulement, ô chères et belles ! entre un brave militaire et toui autre fat, ne choisissez jamais le brave militaire. Même sous la perruque d'un maréchal de France, il y a toujours le sergent Belamour!

Le pauvre blondin, Robert de Soissons, était tout pâle à son bout de table.

— Tenez! poursuivit le comte Eudon, il n'y a pas jusqu'à Robin le Dédaigné qui ne pût nous donner des nouvelles de ces primevères écrasées et de ces banales violettes.

Le sang monta aux joues de Robert, qui se leva.

— Comte , dit-il au lieu de répondre , — à la passe d'armes de demain , si tu veux , nous laisserons le fer de nos lances.

Un éclat de rire général suivit cette provocation.

Qui donc défendait ainsi les filles de Charlemagne? C'était celui-là précisément qui poursuivait l'une d'elles de son amour malheureux. C'était Robin le Dédaigné.

— J'accepte , Robert, j'accepte! s'écria Eudon gaiement, — si tu veux , nous le ferons même rougir, le fer de nos lances ! . . . Mais , mon ami Robin, est-ce donc depuis hier que tu as acquis le droit de te battre pour elle ?

Et chacun d'enchérir.

— La nuit dernière a peut-être été bonne , dit Roger.

— Qui sait, ajouta Raoul; — Robin le Dédaigné est peut-être maintenant Robin le Préféré !

— Alors, conclut Aymon , pourquoi se fâche-t-il?... Cela fai/ un de plus, voilà tout... et nous avons une fois de plus raison.

La voix du comte Eudon domina toutes ces gorges-chaudes,

— Vous n'y êtes pas, mes compagnons! s'écria-t-il ; — notre

Rohin s'est tout bonnement trompé de fenêtre pour avoir bu trop de vin suresnois... H a sauté par-dessus le balcon de Rotrude.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit cette excellente idée. Chacun se tordait en un rire fou et répétait : — Oh ! que Rotrude a dû être contente I Robin , frémissant de colère, ne savait plus à qui s'en prendre. Le malheur, dirons-nous encore, c'est que, par mégarde, le comte Eudon venait de dire la vérité.

Non point que notre blondin, véritable page de roman, nourri de soupirs et de poésie , fût susceptible de s'enivrer avec du vm de Suresne et d'escalader le balcon mille fois déshonoré de la vieille Rotrude.

Fi donc , l'amant de Gisel !

Mais personne n'est à l'abri des sortilèges ni des enchantements. C'est ici le lieu d'apprendre au lecteur que si la forte Rotrude n'avait plus la coupe de Merlm, Robert de Soissons y était pour quelque chose.

Robin, le pauvre Robin, comme un poissonnet pris à l'hameçon, avait mouillé sa lèvre une fois dans la coupe diabolique , alors que Rotrude en était la trop heureuse propriétaire. Et aussitôt, saisi d'un verlige qui lui faisait horreur, mais qui l'entraînait malgré lui, Robin s'était élancé sur les traces de la princesse demi-séculaire.

Rentra dans son appartement, un malin que Rotrude dormait, la malavisée. Oh! si elle n'avait pas dormi!

Figurez-vous que ce Robert de Soissons avait de grands yeux bleus sous les boucles cendrées de ses cheveux blonds , un sou* rire charmant et timide , une taille fine et robuste à la fois.

Un joli chevalier , — un morceau de princesse !

Mais Rotrude dormait.

Robin se prit à la contempler. Elle était affreuse , la Rotrude , - I. 37

avec ses yeux enfoncés et ses lèvres gonflées. Trente campagnes d'anjour avaient laissé sur son visage leurs repoussants chevrons. Enfin, vous savez , le bossu s'était sauvé...

Robin se demandait avec angoisse quelle fièvre folle le poussait vers cette ruine de Vénus impudique , lorsqu'il avisa la coupe à demi pleine, au chevet de Rotrude.

Or un philtre n'abreuve pas comme cela une cité tout entière sans que le secret n'en transpire un petit peu. Robin eut une idée. Il devina la source de sa maladie. Au lieu d'éveiller Rotrude, il prit la coupe et s'esquiva.

Voilà comment la malheureuse Rotrude fut réduite à la dernière détresse.

Quant à Robin, le petit scélérat, il comptait bien se servir de la coupe pour vaincre la vertu de Gisei. Mais il n'en avait point trouvé encore l'occasion.

Comme on le voit , le comte Eudon , en parlant de l'expédition de Robin contre Rotrude, ne s'était trompé que de date.

Robin, furieux, provoqua ses douze compagnons tous ensemble, ce qui ne diminua point la gaité générale. Tous les douze acceptèrent, et le combat une fois convenu, on demanda d'autre vin. La paix était faite.

Quelques esprits délicats nous reprocheront peut-être ici le ton malséant et grossier employé par nos jeunes soudards quand il s'agit de femmes, — de princesses!

Car enfin, ce temps où nous sommes, ce temps de Charlemagne. c'est le temps de la chevalerie.

L'erreur est là, précisément.

Les romans, écrits deux ou trois siècles plus tard, dans un temps où les mœurs réagissaient contre la brutalité franque , ont prêté au siècle de Charlemagne une couleur qui n'était nullement la sienne.

Non-seulement cet amour chevaleresque, tout rempli de fades

adorations et de respects exagérés, n'existait pas alors, mais encore on dédaignait volontiers les usages de la plus élémentaire îourtoisie. Lesleudesdu grand empereur étaient des ours ou des taureaux.

Quand la trêve fut signée entre le blond Robert et ses adversaires, on en vint naturellement à parler de cette passe d'armes qui devait avoir lieu le lendemain.

Elle avait, cette passe d'armes, un solennel motif.

Pour la première fois depuis seize ans, l'empereur, accompagné de son tlls Louis, empereur aussi , venait visiter sa bonne ville de Paris.

Tout le monde était en l'air, le comte Roricon , mort à la peine auprès de la forte Rotrude, avait été remplacé dans sa charge de comte du palais par un certain Halo , créature de Louis le Débonnaire. Halo avait peur de Rotrude qui, de tout temps, avait été la favorite de son frère. Halo faisait tout ce qu'elle voulait.

Tant que les rois Charles et Pépin avaient vécu, Adèle et Berthe n'avaient point manqué de protecteurs. Mais ces deux princes étaient morts, laissant Louis tout-puissant.

Chacun disait que quand le glorieux empereur Charlemagne aurait rendu son âme à Dieu, ce serait Rotrude qui régnerait sous le nom de Louis le Débonnaire.

Quant à la pauvre Gisel, la mort de ses deux frères, Charles et Pépin, ne lui avait rien fait perdre. Elle n'avait jamais eu d'autre protecteur que son père.

Le comte Eudon, qui était riche, se prit à décrire l'armure qu'il comptait endosser le lendemain: haubert, salade, écu et tibiales. Les autres l'imitèrent. Chacun faisait sonner l'acier damasqumé de chaque pièce, l'or ou les émaux de l'écu, la fine trempe de l'épée, etc.

Aymon le Brun, Raoul et Robin ne disaient rien.

— Ah ça ! leur demanda-ton, — ne parlerez-vous point de vos harnais, vous autres ?

Robert de Soissons baissa la tête. Ce n'était qu'un pauvre chevalier.

Aymon le Brun et Raoul échangèrent un regard d'mtelligence où se lisait un orgueilleux espoir. — Ils ne voulurent point répondre.

Ils se levèrent presque aussitôt après , et disparurent sans prendre congé.

— C'tîst l'heure de la terrasse, dit le comte Eudon.

— Mais du moins, reprit-il, sachons avec quelle lance notre petit compagnon Robin nous percera le flanc !

Ce disant, il se tourna vers la place occupée naguère par Robin le Dédaigné.

La place était vide.

Ceux qui restaient se regardèrent un instant en souriant

— Si vous voulez, mes seigneurs, dit Roger de Bordeaux,— nous en aurons le cœur net ce soir.

Tous répondirent :

— C'est cela !

— Donc, reprit Roger, — buvons, et quand il en sera temps, nous irons voir ce qui se passe sous les quatre fenêtres.

Il y avait dans une des salles hautes du Palais Neuf de Paris trois armures orientales d'une richesse extrême, qui joueront un grand rôle dans ce récit.

Ces armures étaient confiées à la garde expresse du comte Halo, qui en défendait à tous même la vue.

On pensait généralement qu'il y avait dans la trempe de ces armes quelque chose de surnaturel. Personne n'aurait su dire en quoi consistait l'enchantement, mais on était persuadé que ces hauberts magnifiquement brunis, portant partout des caractères bizarres, tracés en une langue inconnue, devaient avoir une autre vertu que le simple fer, battu par la main d'un forgeron mortel.

Lorsque ces armes étaient arrivées jadis à Paris en grande pompe et comme un trophée, elles avaient excité l'admiration de tous ceux qui savaient distinguer l'acier noble de cette vile ferraille employée aux harnais des truands.

Charles, fils aîné de l'empereur, roi de France lors du partage de 806, avait conquis ces armures dans sa campagne victorieuse contre les Slaves et les Bohèmes. Il les avait apportées de Belgrade sur le Danube.

On les appelait les armes bohèmes ou les armes de Belgrade.

Personne ne les avait endossées depuis leur arrivée en France.

Il pouvait être dix heures du soir. En quittant la taverne de dame Gargouille et de son époux Bigobert (ce n'était pas Bigobert qui avait crevé l'œil de dame Gargouille. C'était le grand Marcou, peaussier sous le Petit Pont, cousin de Guillot Babourièche, troisième mari de la Gargouille), en quittant la taverne, Aymon le Brun et Raoul se dirigèrent de compagnie vers le Palais Neuf.

Ils firent le tour des murailles hautes et massives. La terrasse dont nous avons déjà parlé tant de fois, s'élevait sur un petit pré à fleur d'eau, planté d'aulnes et de saules.

Raoul et Aymon enfoncèrent leurs poignards entre les pierres, et se mirent à escalader la terrasse. Les trous étaient tout faits, par eux ou par d'autres. C'était, en vérité, un chemin battu.

292 LES NUITS DE PAllI?.

En dix minutes, ils eurent atteint la balustrade, qu'ils franchirent.

Aussitôt qu'ils eurent mis le pied sur la terrasse, une fenêtre s'ouvrit. C'était la dernière du coté du Midi. Une silhouette se détacha sur le fond éclairé delà chambre.

— Rotrude !... murmurèrent les deux jeunes gens en étouffant un éclat de rire.

C'était en effet Rotrude, la forte et triste princesse. Rotrude passait la nuit aux aguets. Quand elle entendait un bruit, fut-ce le bruit d'un rat d'eau fouillant la berge du fleuve, elle se précipitait à sa fenêtre. Elle espérait toujours, mais toujours en vain.

Depuis qu'elle avait perdu sa coupe, pas un seul impertinent n'avait escaladé sa fenêtre. Pas un ! Elle eut payé la moindre des insultes un prix fou, mais les téméraires manquaient absolument. Rotrude jaunissait de rage. Elle amassait en elle des trésors de colère qui devaient éclater quelque jour.

Elle vit les deux jeunes gens traverser la terrasse comme des ombres et se diriger vers les fenêtres du milieu.

— Berthe et Adèle !... murmura-t-elle , tandis que ses poings se crispaient; — toujours pour elles !... jamais pour moi !... Oh ! il faudra bien que je me venge !

Raoul et Aymon ramassèrent quelques grains de menu sable que Rotrude ouït grincer contre les carreaux. C'était sans doute un signal convenu. Deux fenêtres s'ouvrirent. Deux échelles de soie tombèrent.

Aymon et Raoul, les heureux, montèrent sans bruit et disparurent.

— Oh ! oh 1 fit Rotrude suffoquée, — les effrontées!... Des princesses se conduire ainsi ! ... à leur âge ! . . . C'est affreux !

Encore, si elles avaient eu quarante-cinq ans !

Rotrude allait refermer sa croisée, lorsqu'un nouveau bruit se fit le long du mur de la terrasse. Elle resta. Cet espoir immortel,

qui reste dans le cœur de toutes les femmes regrettant leur jeunesse, fit bondir son robuste sein. Elle se pencha en dehors du balcon, se disant pour la millième fois peut-être :

^ C'est pour moi!..

Une tête se montra au-dessus de la balustrade. Puis un corps. Une tête jeune et blonde, un corps tout juvénile et gracieux.

Deux mains délicates se posèrent sur le marbre; le corps et la tête franchirent la balustrade.

— Robert de Soissons! murmura la princesse.

Si Robin était dédaigné, ce n'était pas du moins par la vieille Rotrude.

Tubleu ! ses yeux brillèrent comme deux charbons dans la nuit.

Mais Robert de Soissons, qui ne la voyait même pas, alla tout droit à la dernière fenêtre du côté du Nord.

— Pour Gisel ! pensa Rolrude ; — il n'y a plus d'enfants !

— Allons ! ajouta-t-elle en grimaçant un sourire amer, — tout le manège ordinaire ! les grams de sable dans les carreaux, la fenêtre qui s'ouvre, l'échelle de soie, et le reste !

Mais Rotrude se trompait encore.

Il n'y eut point de grains de sable, point de fenêtre ouverte, point d'échelle de soie.

Robert de Soissons s'arrêta sous la fenêtre de la jeune fille, et prononça doucement son nom. Le silence lui répondit. Robert ne se découragea point et commença de chanter d'une voix harmonieuse et tremblante un tendre refrain d'amour.

— Ah ça ! s'écria Rotrude en elle-même, — cette petite sotte n'entend donc pas !

Ilélas ' Gisel entendait. — Et si vous saviez comme son pauvre cœur battait!

Elle entendait. Il y avait des larmes dans ses beaux yeux noirs. La voix de Robert allait jusqu'au fond de son âme.

Et pourtant, sa u-nôtre ne s'ouvrait point. — Elle est sourde ! se dit Rotrude avec un redoublement de colère; — pauvre jouvenceau ! moi, je vais le consoler...

Obéissant tout de suite à ce sentiment miséricordieux, elle sa pencha davantage sur son balcon, et appela tout bas, en faisant se voix plus attrayante que le chant même des sirènes antiques : ^Robert ! Robert !

L'effet fut immédiat. Robert tressaillit comme si on lui eût donné un grand coup de bâton dans le dos. Il prit ensuite sa course, et saula d'un bond par-dessus la balustrade, au risque de se casser vingt fois le cou.

Certaines terreurs ne calculent pas. Quand on voit le diable entrer, on se jette par la fenêtre.

La forte Rotrude n'était pas femme à s'avouer la raison réelle d'une fuite si humiliante pour elle.

— Oh ! le pauvre nigaud î pensa-t-elle en refermant sa croisée, il ne m'aura pas reconnue !

Mais, malgré cet accommodement de vanité, la forte Rotrude grinçait des dents en regagnant sa couche solitaire. Elle eût étranglé d'un seul coup et avec le même plaisir Gisel et Robert, Adèle et Aymon, Berthe et Raoul.

Savoir : Adèle et Berthe, parce qu'elles avaient ouvert à leurs amants, Gisel, parce que sa chambre était restée close.

Et même, si la forte Rotrude avait une préférence, à ce point de vue de la strangulation, c'était en faveur de Gisel, de Gisel, Vinsolente enfant qui avait repoussé ce qu'elle-même Rotrude avait vainement sollicité.

Au lieu de dormir, elle chercha dans sa tête un moyen honorable de détruire toutes les femmes du globe, afin de rester seule avec les hommes.

Quand le sommeil vint, elle avait déjà fait l'Europe, — mais les hommes éa^igraient en Asie.

— Holà ! Robin ! Robin le Dédaigne ! crièrent vingt voixjoyeuses au bord de Teau, quand Robert tomba sur ses pieds du haut de la terrasse.

Le pauvre Robert, étourdi par sa chute et par cet accueil bruyant, auquel il ne s'attendait guère, ne savait plus du lout où il en était. Il voulut reprendre sa course pour rentrer dans sa demeure, mais le comte Eudon, Roger de Bordeaux, et les autres habitants de la taverne Rigobert-Gargouille , lui barraient de tous côtés le passage, en lui cornant aux oreilles :

— Ho ! Robin ! Robin le Dédaigné !

— Ah ça! Robin ! disait Roger, qui possédait ce bel accent des bords de la Gironde ; — qui donc t'a jeté ainsi du haut en bas, mon pauvre compagnon ?

— Raoul et Aymon ne sont pas si sots, appuya Eudon, — ils ne retomberont que demain matm.

Et le chœur de reprendre :

— Ho ! ho ! ho ! Robin ! pauvre Robin I Robin le Dédaigné !

— M'est avis, ditEudon, que tu as manqué de patience... Nous étions là, écoutant ta chanson : tu n'en as dit que trois couplets, et la chanson en a soixante... Il fallait aller jusqu'au bout.

Roger h'appa du bout de son brodequin la première fissure où les amoureux assaillants de la terrasse avaient coutume de ficher leurs poignards.

— Est-ce que ce chemin-là ne va pas jusqu'au balcon de Gisel? demanda-t-il.

— Tais-toi ! s'écria Robert ; — ne prononce jamais devant moi ce nom-là qu'avec respect... ou, par mon patron !..

— Là ! là I Robin !.. repartit gravement le comte Eudon, — comme elle ne nous a pas lancés du haut de la balustrade, il faut être juste, mon petit compagnon... nous n'avons pas les mêmes raisons que toi de la respecter.

— Maintenant, reprit Roger, nous allons accompngner notre

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