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LES FILLES DE CHARLEMAGNE

Il était environ deux heures après minuit. Le silence le plus profond régnait dans les grands corridors déserts et sombres. Tout dormait dans l'enceinte du palais impérial.

La porle de l'appartement de Berthe s'ouvrit sans bruit. Les aeux princesses, suivies de leurs amants, sortirent et s'engagèrent dans les longues galeries.

Elles tremblaient. L'air humide qui tombait des voûtes pénétrai! leurs corps transis de froid. Cependant l'idée ne leur venait poinf de retourner sur leurs pas.

Le comte Halo avait réellement le sommeil dur, comme l'avait

affirmé Raoul. Berthe s'introduisit dans la chambre où il ronflaii II. <

comme un rhinocéros el prit le trousseau de clefs qu'il avait à son chevet.

Le reste allait tout seul. On ouvrit la porte de la salle où Chai îes, roi de France, avait déposé les armures, et Raoul, battant !e briquet, alluma un flambeau.

La première lueur qui jaillit fit élinceler l'acier brodé d'or. Les deux chevaliers ne purent retenir un cri d'admiration. C'étaient trois chefs-d'œuvre inimitables qu'ils avaient sous les yeux. Outre cela, la croyance commune, nous l'avons dit, attachait à ces armes une mystérieuse puissance-

Aymon le Brun et Raoul, au tournoi du lendemain, allaient être non-seulement les plus magnitiques champions, ils allaient être encore des champions invincibles.

— Voici la mienne ! dit Raoul en touchant une armure du doigt.

— Voici la mienne ! fit Aymon en étendant la main sur une autre armure.

— Et de celle-ci, qu'en ferez-vous? demandèrent les filles de Charlemagne en montrant la troisième panoplie.

Raoul, au lieu de répondre, déposa son flambeau, et, se servant de sa dague comme d'un tournevis, il se mit à détacher les clous de la troisième armure. Aymon l'imita. En un tour de main (a besogne fut achevée.

— Maintenant, dit Raoul aux deux jeunes filles qui souriaient, je la donne à qui voudra la prendre.

— Voilà! parfit Aymon le Brun.

On referma la porte. On rendit les clefs au chevet du comte Halo qui ronflait toujours et on employa au mieux le reste de la nuit.

Avant le jour, Raoul et Aymon donnèrent le dernier baiser sur le balcon et redescendirent au bord de la Seine, par le chemin qu'ils avaient pris pour monter, la veille au soir.

En regagnant leurs demeures, Raoul disait à son frère et col-« lègue :

■ — Pardicu ! ce n'a pas été sans peine !. .. Ai-je bien parlé?

— Mieux qu'Alcuin !

— Je plains le sort du pauvre diable qui endossera la troisième armure 1

Ils se donnèrent la main en riant de tout leur cœur.

Dès le matin, pour achever leur tâche, Adèle et Berthe se rendirent auprès de leur sœur aînée Rotrude, qui avait tout pouvoir dans le palais.

On a beau se détester, on s'embrasse : Rotrude embrassa ses deux jeunes sœurs avec effusion.

— Chères petites, dit-elle, avons-nous bien dormi, cette nuit?

— Comme des anges, répliqua Berthe effrontément 1 Malheureusement Rotrude savait à quoi s'en tenir. Elle sourit.

— C'est ainsi à votre âge, dit-elle, — on n'a encore ni soucis ni passions... Plus tard , hélas!...

— Vous parlez par ouï-dire, ma sœur, interrompit Adèle, — vous dont la vie a toujours été si pure et si tranquille !

— Oui, mon enfant, repartit Rotrude sans sourciller, — ma vie a été pure... c'est ma consolation et mon bonheur.., Mais quelle heureuse fortune vous amène près de moi dès le lever du jour?

— C'est que nous avons une grâce à vous demander, ma sœur

— Une grâce!... elle est accordée d'avance.

— Avez- vous oui pai'ler jamais de deux jeunes hommes d'armes nommés Aymon le Brun et Raoul?

Non-seulement la forte Rotrude avait entendu parler de ces

deux jeunes hommes d'armes, mais encore elle les avait fait boire tous les deux une ample rasade dans la coupe de Merlin. Cependant , elle ne se déconcerta point.

— Aymonle Brun, répéta -t-elle, — et Raoul?... il me semble que ces noms-là ne me sont pas inconnus... Est-ce donc pour ces jeunes gens que vous venez?

— Vous l'avez dit, ma sœur, répondit Berthe avec modestie. Raoul est le frère de Clotilde , ma bonne amie , et Aymon est le cousin de Blanche d'Evreux , la tidèle compagne d'Adèle.

Rotrude sourit.

— Je vois, murmura-t-elle , — que c'est en tout bien tout honneur... et je vous loue, chères sœurs, d'avoir de si bonnes âmes... Clotilde et Blanche d'Evreux sont bien heureuses d'avoir de si excellentes protectrices!... Je dois les voir justement ce matin... tout ce qu'elles me demanderont, soyez certaines, mes petites sœurs, que je le leur accorderai.

Ce n'était pas cela; mais du tout! La vieille Rotrude avait, ce matin, un esprit du diable.

Mais Berthe, sa petite sœur^ sans parler de la blonde Adèle, n'était pas fille à se déferrer pour si peu.

Elle prit la main de Rotrude et la serra avec effusion.

— Que vous êtes bonne, dit-elle, — oh ! que vous êtes bonne!.. Comment ne vous aimerait-on pas à deux genoux, noble Rotrude!.. Seulement, Clotilde et Blanche d'Evreux n'oseront jamais vous adresser leur requête.

— Pourquoi cela?

— Les jeunes filles... vous savez, ma sœur...

— Il y a donc une affaire d'amourette?

— Aymon est le chevalier de Clotilde et Raoul recherche Blanche il'Évreux.

Adèle rougit à ce mensonge trop hardi.

Rotrude secoua la tète de cet air connaisseur que prend le dilet-

tante pour dire brava! brava! quand madame Sontag retombe sur ia tonique.

■ — J'aime à voir, dit-elle sans trop cacher sa raillerie , — j'aime à voir la vertu compatir aux faiblesses de l'amour... Eh bien, mes sœurs, que puis-je faire pour Aymon le Brun , qui est le chevalier de Clotilde, et pour Raoul qui recherche Blanche d'Évreux?

Adèle et Berthe n'augurèrent rien de bon de ce léger sarcasme. Leur plan était fait d'avance. Elles pouvaient montrer des griffes sous leurs pattes de velours.

— Vous pouvez faire beaucoup pour eux, dit Adèle, — et beaucoup pour vous, ma sœur.

— Pour moi!... qu'est-ce à dire, je vous prie?

Adèle joua l'embarras. Berthe reprit en baissant les yeux :

— Veuillez ne pas nous interroger, noble Rolrude. Celle-ci avait déjà les sourcils froncés et les yeux en feu,

— Je vous ordonne de vous expliquer, s'écria-t-elle, — et tout de suite!

— Eh bien donc ! dit humblement Berthe, — pour vous obéir, ma sœur, je vous ferai observer qu'un fiancé ne cache rien à sa fiancée... Raoul a dit à Blanche, Aymon a dit à Clotilde... que... je ne sais comment vous faire entendre cela... Ils ont avoué...

— Ils sont convenus... fit Adèle.

— Ils ont eu le tort de ne pas cacher... reprit Berthe. Rotrude éclata de rire, laissant les deux jeunes filles étonnées.

— Oh ! pauvres chéries ! s'écria-t-elle, — c'est bien triste d'être vieille , et c'est bien charmant d'avoir la jeunesse!... mais la jeunesse a grand tort de vouloir engager le combat avec l'expérience. . . Vous me donnez tout de suite partie gagnée, mes sœurs... à moins toutefois que les aveux d'Aymon et de Raoul n'aient porté sur la douce nuil qu'ils ont passée, il n'y a pas longtemps, dans le petit réduit de la tourelle...

A ce coup, Adèle et Berthe restèrent altérées.

Toute leur diplomatie était perdue , puisque Rotrude savait les jolis secrets de la tourelle.

Rotrude , voyant leur détresse , voulut montrer de la clémence.

— Voyons, mes filles, reprit- elle , — vous avez prétendu vous moquer de moi et je me moque de vous... c'est le sort de la guerre... Quant à Aymon le Brun et à Raoul, s'ils vous ont dit certains secrets, je les excuse... H est des moments où les chevaliers qui escaladent les balcons ne cachent rien , surtout quand on a poussé l'attention jusqu'à leur jeter des échelles de soie... Ne rougissez pas... vous n'en êtes point à la première nuit... et voilà bien six mois que j'entends les grains de sable indiscrets frapper contre vos carreaux... Mon Dieu! mes belles petites , Aymon et Raoul sont de passables cavaliers... Je n'ai point du tout l'envie de vous blâmer.

Les deux jeunes filles n'osaient ni bouger m répondre. Rotrude reprit encore :

— Maintenant que vous voilà vaincues, mes sœurs, je ne demande pas "mieux que de vous accorder une paix honorable... Que veulent-ils vos mignons ?

Berthe et Adèle tressaillirent à ce mot brutal. — Rotrude ne parut point s'en apercevoir. Elle répéta sa question.

— Ils voulaient une chose, balbutia Berthe, que je n'espère plus vous voir leur accorder.

— Pourquoi non?... Je suis en belle humeur.

— Ils savent que vous avez tout pouvoir sur Halo , le comte du palais.

— Sur lui et sur bien d'autres, mes filles...

— Et comme ils n'ont pas d'armures à leur gré pour la passe l'armes de ce jour...

— Le comte Halo possède-t-il donc un magasin d'armures ? demanda Rotrude.

— Il y a les armes de Belgrade, répondit Berthe d'un ton si bas que Rotrude crut avoir mal entendu.

Elle répéta :

— Les armes de... Quelles armes?

— Les armures que notre frère, le roi Clnrles, a rapportées de la ville de Belgrade.

Rotrude resta la bouche ouverte à regarder ses sœurs. Elle était devenue tour à tour pâle et pourpre. Or, je vous jure qu'il ne fallait pas peu de chose pour émouvoir à ce point la forte Rotrude.

Berthe et Adèle prenaient cela pour de l'indignation. Elles maudissaient l'heure où elles avaient cédé aux prières des deux jeunes chevaliers.

Et à mesure que Rotrude tardait à répondre, leur embarras augmentait.

L'empereur arrivait ce jour-là même. La dernière fois que l'empereur était venu, Adèle et Berthe s'étaient accusées, l'une d'avoir tiré la barbe de sa chèvre , l'autre d'avoir jeté des pierres et manqué de respect au chien du comte Roricon. Elles se souvenaient de la tristesse qui s'était répandue sur le majestueux visage de Charlemagne, lorsqu'elles avaient prononcé le nom de cet homme.

Elles se disaient : L'heure de la justice est peut-être sonnée !. ,,

Et Rotrude ne répondait point encore.

Rotrude les regardait toujours, bouche béante, comme si elle n'eût point trouvé de paroles pour exprimer sa stupéfaction.

Au bout de plusieurs minutes, pourtant, ses yeux brillèrent tout à coup d'une gaîté qui lit peur aux deux jeunes filles. Un sourire mâchant plissa ses lèvres. Vous eussiez dit qu'elle avait peine a contenir l'explosion de la joie produite par une idée soudainemcn venue.

— Ah !... fit-elle avec une inflexion de voix étrange ; — vous voulez que vos chevaliers revêtent les armures bohèmes ?

— Si nous avons trop osé... commença Bcrthe.

— Trop osé ! se récria Rotrude ; — entre sœurs qui s'aiment !. .. vous ne pouvez jamais trop oser... Seulement, j'ai fantaisie que vous me disiez bien formellement: Nous voulons que nos chevaliers revêtent les armures bohèmes.

— Nous le voulons ! dirent enseiï.i3le Berthe et Adèle.

Et malgré elles, quelque chose se révoltait contre ce mot dans leur cœur.

Rotrude gardait son sourire amer.

— Venez ça, reprit-elle ; — mettez vos deux belles mains dans les miennes et répétez encore : Nous voulons, moi Berthe, et moi Adèle, que nos chevaliers Aymon le Brun et le vicaire Raoul, revêtent aujourd'hui les armes de Bohême.

Les deux jeunes filles hésitèrent et frémirent. Il y avait là quelque chose qu'elles ne comprenaient plus et qui leur glaçait le sang dans les veines.

— Eh bien ?... dit Rotrude.

Berthe, la plus brave, mit sa main dans la main de sa sœur et dit :

— Moi, Berthe, je veux que le vicaire Raoul, mon chevalier, revête une des armures de Bohème.

— Moi, Adèle, ajouta celle-ci encouragée, je veux qu' Aymon le Brun , mon chevalier, revête une autre de ces armures.

Rotrude respira avec force et se leva.

— Donc, mes filles, dit-elle en les congédiant d'un geste brusque et hautain , — je vous engage ma parole qu'il sera fait suivant votre volonté.

Les rayons du soleil levant jouaient dans les draperies blanches qui entouraient le lit de Gisel, la dernière fille de Cliarlemagne. Elle venait de s'éveiller, et il y avait autour de son front comme une auréole de virginale beauté.

Gisel avait hérité de sa mère Aida ces yeux incomparables, noirs et brillants comme le jais, bordés de longs cils recourbés hardiment, ces cheveux magnifiques, lourds et moelleux comme la soie, cette taille aux divines délices. Son père lui avait donné la blancheur franque. Gisel était jolie et belle à la fois, et ses grâces chastes s'imprégnaient de la bonté de son cœur.

Elle n'était pas heureuse dans le palais impérial. Ses soeurs n'avaient guère pour elle que de dures paroles. Elle ne se plaignait pas. Elle aimait ses soeurs.

Mais l'objet de son culte ardent et profond, c'était son père, c'était Charlemagne. Le cœur de Gisel bondissait de joie à la seule pensée de revoir l'empereur. C'était son unique espoir en ce monde, car elle sentait bien qu'autour d'elle il n'y avait qu'aversion et mépris.

La Sarrasine pouvait-elle compter sérieusement parmi les fdles de l'empereur ?

Après son père , il y avait encore quelqu'un que Gisel aimait bien, — qu'elle aimait trop, au gré des scrupules de sa pudeur,— ce quelqu'un, c'était Robert de Soissons.

Oh ! que ce Robin le Dédaigné était bien Robin le mal nommé !

Gisel pensait à lui la nuit et le jour. L'image de Robert venait la troubler jusque dans sa prière.

Quand le chant doux et triste de Robert arrivait à son oreille,

Gisel ne sentait plus son pauvre petit cœur, lille eût voulu donner II. I

son bonheur pour qu'il fût heureux, mais elle ne voulait point lui

donner son honneur.

Comme vous voyez, les autres filles de Charlemagne avaient grandement raison de la repousser hors de leurs rangs joyeux. Gisely eut fait tache.

Cette nuit, Gisel n'avait guère fermé l'œil. Le chant de Robin était resté au fond de son âme et d'ailleurs l'idée du retour de son père avait amplement suffi à la tenir éveillée.

Il y avait plus d'une heure déjà qu'elle était assise sur son lit, causant avec sa suivante Dina.

Une fille de vingt ans, brune à la peau dorée, qui était un jour venue vers Gisel, lui parlant de l'Orient, le pays de sa mère. — Gisel l'avait gardée, et depuis lors Oina était sa seule amie :

— Si j'avais été là, moi, disait Dina, poursuivant l'entretien commencé, — ils ne vous l'auraient pas volée!

— Contre ceux qui me l'ont prise, répondit Gisel en souriant, ma pauvre Dina, tu n'aurais pas été assez forte.

Dina secoua fièrement sa vaillante tête brune.

— Alors, ils m'auraient luée, dit-elle; — mais est-ce bien vrai, ma princesse, qu'elle avait sept rangs de pierres précieuses, cette coupe?...

— Un rang de rubis, répliqua Gisel, — un rang de diamants, un rang de topazes mâles d'Ophyr, un rang d'opales vives, un rang d'émeraudes, un rang de perles et un rang de saphirs.

Dina joignit ses mains.

— Qui' cela devait être beau! murmura-t -elle.

— Oui, Dina, c'était bien beau... Mais j'y tenais parce que c'était tout ee que j'avais de ma mère... Il me semblait, quand je regardais cette coupe, que je voyais ma pauvre mère adorée sourire et pleurer en me contemplant... une nuit, il y a déjà bien des mois de cela, pendant que je dormais, je crus entendre un bruif léger auprès de mon lit... et ma mère, qui est toujours près de moi

LES NUITS DE PARIS, li

quand je rêve, me montra la coupe en me disant : prends garde et le lendemain, je cherchai vainement la coupe à mon chevet.

— Voler jusque dans le palais de l'empereur! s'écria Dina indignée.

— Depuis ce temps-là, bien souvent ma mère me dit : Enfant, si tu m'appelais maintenant, je ne pourrais pas venir.

— Elle serait donc venue si vous aviez eu la coupe ? demanda Dîna la curieuse.

— Oui, répondit Gisel, — ma mère serait venue... elle l'avait promis une minute avant de mourir... c'est Charlemagne qui me l'a dit, et Charlemagne peut-il proférer un mensonge !

Gisel avait des larmes dans les yeux, au souvenir du récit que lui avait fait son père, du récit de la mort d'Aïda, sur les rives du Weser.

Dina essuya les beaux yeux de sa jeune maîtresse.

— Folle que je suis de vous rappeler des souvenirs si tristes! s'écria -t- elle.

— Ces souvenirs-là ne me quittent jamais, répliqua la jeune fille; mais sais-tu, Dina?... il y a encore autre chose qui est en moi comme un remords, et qui fait le malheur de ma vie...

— Un remords!... vous!... meilleure que les anges!

— Ma mère souffre, prononça lentement Gisel; — ma mère est en purgatoire... et pour qu'elle put monter vers Dieu dans le ciel, il fallait que la coupe fût au fond de l'eau.

Dina ne comprenait pas.

«— Ecoute- moi bien, reprit Gisel d'un beau petit air grave el didactique, — c'est l'empereur qui m'a expliqué cela , et c'est le docte Alcuin qui l'avait expliqué à l'empereur.

Dina devint tout oreilles, et Gisel , le gentil professeur, poursuivit *.

— Le feu du purgatoire efface les fautes passées pour Tàme qui se repent, mais les fautes présentes...

— Quoi! s'écria Dina , — l'âme peut-elle pêcher après la mort ?

— Ecoute donc, si tu veux comprendre... Ma mère avait été païenne... et il paraît que les païens, par l'aide de Satan , peuvent posséder un pouvoir en opposition avec le pouvoir de Dieu... si ma mère, en mourant, avait renoncé à toutes choses de ce monde, elle serait déjà dans le paradis, car c'était une sainte... mais elle savait qu'un danger menaçait ma jeunesse... et plutôt que d'être heureuse tout de suite aux pieds de l'Eternel, ma tendre, ma bien -aimée mère préféra veiller sur moi...

Dire que la brune Dina était parfaitement édifiée, ce serait beaucoup s'avancer. Du moins était-elle émue, car elle mêlait ses pleurs à ceux de Gisel.

Gisel continuait d'une voix entrecoupée :

— Au lieu de rejeter loin d'elle à son heure dernière tout ce qui tenait au pouvoir illicite que son ancienne religion lui avait donné, au lieu de plonger dans î'eau du Weser, qui était tout proche, cette coupe fatale, produit de la magie et du sortilège, elle consentit à souffrir durant toutes les années de ma jeunesse, jusqu'au jour où je n'aurais plus besoin de son secours... avec cette coupe , au moment du péril , je n'avais qu'à dire : Ma mère ! ma mère ! ... et ma mère, franchissant, malgré l'ange, les portes de fer du purgatoire, s'élançait à mon secours. . .

— Que Dieu la bénisse, la noble femme' balbutia Dina dans ses larmes.

— Oh! que Dieu la bénisse, répéta Gisel ardemment; — que Dieu lui donne les joies du ciel et me fasse souffrir à sa place !... mais tu sons bien , Dina : le péché de ma mère a survécu à sa mort... et ces flammes cruelles qui torturent sa pauvre âme n'effacent rien, puisque la faute est sans fin... et moi, ajouta-i-elle en se couvrant le visage de ses mains, — et moi' je ne peux pas

accomplir l'ordre de ma mère!... je ne peux pas jeter au fond de l'eau cette coupe maudite!... je ne peux pas sauver ma mère!...

Elle n'avait que seize ans. Quelques minutes après, les rayons du soleil se jouaient dans son sourire, parmi ses pleurs séchés à demi.

Dina venait parler de Charlemagne et maintenant elle parlait de ftobin.

Dans le cœur de Gisel, ces deux idées de son père et de son amant étaient amies. Car si Gisel avait un espoir vague et lointain de voir jamais son sort uni à celui de Robin, c'est qu'elle comptait sur la bonté de son père.

— Si vous l'aviez vu, ma chère princesse, disait Dina, — le pauvre jeune homme... hier, toute l'après-midi, son batelet a vogué sur la Seine... il courait tantôt à droite, tantôt à gauclie; et son œil était toujours fixé sur vos fenêtres... mais vos fenêtres ne s'ouvraient point, et pour toule sa peine , Robert de Soissons, n'a pas eu seulement un regard, ni un sourire.

— La fille de l'empereur, répondit Gisel, ne doit avoir de regard ni de sourire que pour son époux.

Dina ne répliqua point. Toutes les filles de l'empereur n'avaient point la même manière de voir.

— Sais-tu? reprit Gisel ; — ma sœur Rotrude veut me faire entrer dans un couvent, disant que là seulement peut disparaître la souillure de ma naissance... Je respecte et j'aime les saintes nonnes du mont Cétard... Mais puis-je enfermer dans le cloître UQ cœur qui est tout plein de l'image d'un homme?..

— Vous l'aimez donc bien?., lit Dina toute contente.

— Jel'aime de toute mon âme, ma pauvre Dina... Etsi j'éfaig à lui, je crois qu'il n'y aurait point sur la terre de femme si heureuse que nioi... Mais dès que l'empereur, mon vénéré père, sera dans le palais, j'irai vers lui et je me mettrai à ses cçenoux... Il

voudra me relever, n'esl-ce pas?.. Moi, je lui dirai : Mon sire bienaimé et respecté, je ne me relèverai point que vous ne m'ayez accordé une grâce... Ainsi dit et fit madame Estlier, épouse d'Assuérus, empereur d'Assyrie... Mon père me répondra (et je pense qu'il pleurera au souvenir d'Aïda qu'il aimait), mon père me dira : Fillette, je t'accorde tout ce que tu voudras, pourvu que tu viennes là, sur mon cœur... Il est si bon !... oh ! si bon !.. Moi alors, Dina, je me jetterai dans ses bras et je le baiserai mille fois. . . Puis, quand il voudra connaître mon envie, je m'assoierai sur ses genoux et je lui parlerai franchement, afin qu'il voie bien tout dans mon cœur... mais tout!.. Je lui dirai : Mon seigneur, j'aimerais mieux aller avec vous, dans votre ville impériale d'Aix-la-Chapelle, que de rester dans ce palais où chacun me nomme la Sarrasinc.Et maintenant que me voilà en âge de choisir un fiancé, si c'est votre plaisir, mon seigneur, je me fiancerai à Robin de Soissons, qui est brave et qui est loyal. . .

Dina ne pouvait s'empêcher de sourire.

Gisel avait prononcé ce long discours tout d'une haleine, prenant un ton gravepour faire la voix de Charlemagne, et cherchant les inflexions les plus caressanles pour présenter sa requête imaginaire.

C'était une véritable répétition.

— Tu ris ! s'interrompit-elle avec inquiétude et chagrin, — ce n'est donc pas bien dit?

Et comme Dina ne répondait pas assez vite, elle devint toute pâle et ajouta :

— Tu crois que l'empereur me refusera, je le vois bien?

— Oh ! ma chère princesse ! s'écria Dina qui souriait encore mais qui était tout attendrie; — je crois que l'empereur vous enlèvera dans ses bras, et qu'il vous dévorera de baisers...

— Tu crois cela?., bien vrai?

— Est-ce qu'on peut vous refuser quelque chose !

Gisel frappa ses deux belles petites mains l'ane contre l'autre; puis elle sauta hors de son lit.

r— Alors ! s'écria-t-elle, — faisons ma toilette, Dîna... Je veux être bien jolie pour que l'empereur soit content de me voir... Vite ! vite ! ne perdons pas de temps ! . . S'il allait arriver avant que je sois prête !

Dina était alerte et adroite comme une fée. Et c'est si facile d'embellir une beauté de seize ans !

Au bout d'une demi-heure, les admirables cheveux de Gisel flottaient en tresses autour de son front angélique. Sa taille fine était serrée dans une robe d'étoffe moelleuse, qui, malgré sa forme chaste et juvénile, ne pouvait cacher les promesses à deini-réalisées du sein le plus harmonieux.

C'était tout avec la ceinture de perles, le collier et le diadème.

Ainsi parée, Gisel ressemblait aux princesses des récits enchantés de l'Orient.

Dina restait en admiration devant elle.

Gisel alla jusqu'à sa fenêtre et regarda au dehors. — Robert était déjà dans sa barque, les yeux fixés sur la croisée close.

Le long des rives de la Seine et dans les rues, il y avait un grand mouvement : le temps était beau. Gisel se sentait tout lieureuse.

— Viens, dit-elle à Dina, — n'oublions pas Dieu parce que nous avons de la joie.

Les deux jeunes filles s'agenouillèrent dans l'oratoire qui était au bout de la chambre, et Gisel fit à haute voix la prière du matin.

Elle pria pour sa mère morte , pour son père , pour ses sœurs jui ne l'aimaient point; — elle pria pour Robert qui l'aimait...

Pendant cela Rotrude avait fait appeler dans son appartement Halo, comte du palais impérial.

Personne ne pouvait recevoir un pareil ordre sans appréhender que la forle Rotrude n'eût eu en le donnant des pensées anacréontiques et folâtres.

Halo qui était roux, louche, brèchedents, boiteux et punais, eùl une terrible peur d'avoir inspiré de l'amour à la princesse.

Mais il ne s'agissait pas de cela.

Rotrude dit au comte de lui donner les clefs de la chambre où étaient renfermées les armures de Bohême.

Le comte n'avait rien à refuser à Rotrude. Trop heureux de n'avoir autre chose à lui fournir, il exhiba les clefs sans difficulté.

Rotrude le congédia.

Elle fit mander aussitôt un valet armurier du nom Malpert, qui était le plus odieux coquin de Paris, où d y eut toujours tant de si parfaits coquins.

Quand Malpert eût été introduit auprès d'elle, Rotrude lui remit les clefs de la chambre aux armures, avec des instructions dont nous verrons le résultat en temps et lieu.

Puis elle se frotta les mains, la forte femme, en grommelant ceci :

— On ne m'en a demandé que deux, j'en donnerai trois; ne suis-je pas généreuse !

Précisément, à travers les rideaux de sa fenêtre, elle avisa le blond Robin qui croisait sur le fleuve. Elle hocha la tête d'un air qui voulait dire bien des choses.

— Bon! bon ! murmura-t-elle; — on dira demain : C'était pourtant un joli cavalier !

La prière de Gisel était achevée. Comme les deux jeunes filles se relevaient, elles purent entendre un grand tumulte au dehors. Dans les cours, les capitaines rangeaient leurs soldats; dans les rues, les hommes d'armes chevauchaient à grand bruit parmi le populaire agité.

Et les cloches de Dame Marie, sonnant à haute volée, dominaient tout ce tapage.

Gisel, folle de joie, s'écriait :

— C'est lui! c'est lui! c'est mon bien-aimé père!

En toute hâte, elle jeta un voile sur ses épaules et s'élança dans les escaliers pour gagner la terrasse.

Son père qui venait, — l'empereur, — c'était l'espoir, c'était le salut.

Il y avait foule de comtes et d'hommes d'armes sur la terrasse. Toutes les filles de Charlemagne y étaient déjà, ainsi que tous les officiers de la ville et du palais.

C'est à peine si Gisel remarqua que cette nombreuse assemblée avait un aspect morne et stupéfait.

Elle se précipita vers la balustrade, pour voir mieux et de plus loin.

Le peuple s'agitait tumultueusement le long de la rivière ; mais ce tumulte n'était point celui des fêtes publiques.

On commençait à entendre le son des instruments militaires qui précédaient le cortège. Ces sons étaient lents et tristes. Gisel ne se souvenait pas d'avoir jamais oui pareille marche guerrière.

Si, pourtant, une fois, — lorsque son frère aîné, le roi Charles, avait passé de vie à trépas...

i8 LES NUITS DE PARIS.

Pourquoi avoir choisi ce rhythme lugubre pour une entrée triompliale?

El maintenant que Gisel y songeait, la cloclie de Dame Marie elle-même tintait une sorte de glas, au lieu du joyeux carillon dô bienvenue.

Elle se sentit froid dans le cœur.

Elle se retourna vers ses sœurs. — Ses sœurs avaient au front de grands voiles noirs qu'elle n'avait point remarqués.

Et sur la plus haute tour du palais, il y avait un étendard de deuil.

Gisel n'osait déjà plus interroger. La pauvre enfant était d'avance terrifiée.

— Qui donc était mort ?

Le dernier des fils de Charlemagne avait-il suivi ses frères dans la tombe?

Le peuple, qui se pressait au pied de la terrasse, serrait ses rangs le long de la Seine. Gisel entendait bien maintenant que tout ce peuple parlait d'un grand malheur. Trois mots mille fois répétés arrivaient sans cesse à son oreille.

La foule disait :

— 11 est mort! il est mort!

Mais la foule ne prononçait point de nom. Il est en effet des noms que nul ne prononce et que tous les cœurs sous-cntendent.

— Il est mort! il est mort!

Gisel appuya ses deux mains contre sa poitrine et se rejeta en arrière pour ne plus entendre ce que disait le peuple. — Mais l'autre foule, la foule desleudeset des hommes d'armes, qui était sur la terrasse, murmurait également ces trois mots: — Il est mort i

Et au-dessus de ce murmure, une voix s'éleva tout à coup : voix profonde et triste.

kES NUITS DE PARIS. 19

Celui qui parlait était un chevalier qui , après avoir fléchi le genou, se tenait debout devant la princesse Roîrude.

Il portait une écharpe de crêpe sombre par-dessus son armure, ïln silence solennel se fit autour de cet homme qui disait : — Le vingtième jour de janvier, au sortir du bain, la maladie îe saisit. Il cessa de manger, et ne prit plus qu'un peu d'eau pure à de longs intervalles. Le vingt-septième jour du même mois, il reçut les saints sacrements des mains du prêtre Ilildcbald. Le lendemain au matin, il fit un suprême effort pour lever la main droite et figurer le signe de la croix sur sa tête et sur sa poitrine. Puis, disposant avec soin ses membres pour le repos éternel, il ferma lesyeux et prononça d'une voix ferme ces dernières paroles : « Dieu, je te rends mon âme (1). » Il n'était plus. Le chevalier se lut.

La foule resta muette autour de lui.

Gisel comprenait enfin. Le désespoir l'écrasait. En ce moment, un cri éclatant s'éleva du dehors. Un éclair de joie délirante brilla dans les yeux de Gisel , qui crut n'avoir fait qu'un rêve funeste, car le cri disait : — Vive l'empereur!

Vive l'empereur ! Pour Gisel, y avait-il un autre empereur que Charlemagne?

Elle s'élança de nouveau vers la balustrade et regarda de toute son âme.

Le cortège débouchait sur le Grand-Pont. Les bannières étaient basses. Les hommes d'armes tenaient la pointe de leurs lances inclinées vers la terre.

Et ce cri que poussait le peuple : oVive l'empereur!» s'appliquiii à Louis le Débonnaire qui traversait les rues de Paris , la couronne en tête elle sceptre à la main.

Gisel tomba mourante sur le gazon delà terrasse.

(1) In manus tuas commendo spiriium meum.

Avant de perdre complètement ses sens, elle put voir la foule des chevaliers et des ofiiclers qui étaient sur la terrasse avec elle , s'agiter tout à coup. Les glaives dégainés brillèrent au soleil. Elle put entendre un concert de voix qui s'éleva pour crier à son tour :

— Vive l'empereur !

Louis le Débonnaire , le nouveau maître de l'empire , ne franchit même pas le seuil du Palais-Neuf. Après avoir fait ses dévotions à la basilique de Dame Marie , il se rendit au Vieux-Palais (les Thermes), et passa le restant de la matinée à destituer tout ce que son père avait eu de bons serviteurs dans Paris.

Vers la dixième heure, il s'enferma avec sa sœur Rotrude et son conseiller, l'Austrasien Wala. Nous osons affirmer que, dans ce petit comité, on ne pleura pas beaucoup l'empereur Charlemagne

Quand Rotrude sortit du Vieux-Palais, elle avait la tête haute elle regard fier, comme si elle eût retrouvé la coupe de Merlin.

— Mes seigneurs, dit-elle aux hommes d'armes rassemblés sur le parvis de Dame Marie, — préparez- vous... Puisque Dieu a rappelé à lui mon père très- vénéré, le tournoi de bienvenue sera le tournoi des funérailles... La piété ordonne d'honorer la mémoire des morts.

Les chevaliers se regardèrent entre eux quand Rotrude fut partie.

— Pardieu, dit le comte Eudon, — il paraît qu'on ne veut rien perdre ici,

— Chez mon bonhomme de père, ajouta Roger de Bordeaux, on n'en faisait pas d'autres... Quand les convives manquaient au dîner, la venaison réchauffée servait pour le souper.

On railla , cela soulage ; mais on obéit.

Et cet immense vide que Charles défunt laissait dans l'univers ne fut point senti tout d'abord par ces têtes folles.

En somme, avant l'user, un empereur en vaut un autre. Ce qui est fâcheux, c'est de manquer d'empereur. Ils avaient Louis le Débonnaire, qui pouvait être un empereur très-convenable.

Roger de Bordeaux et les autres allèrent revêtir leurs armures d'apparat. N'eût été l'étendard de deuil et l'instinctive tristesse du peuple, presque toujours plus intelligent que la classe intermédiaire (que cette classe porte le casque d'acier ou le bonnet de soie noire) , on aurait pu traverser la bonne ville de Paris sans trop savoir que Charlemagne était mort.

A l'annonce du tournoi , Aymon le Brun et le beau vicaire Raoul avaient été transportés de joie. Au lieu d'aller, comme tous les autres, vers leurs demeures, ils entrèrent au Palais-Neuf par la grand'porte donnant dans la rue de la Barillerie.

Dans le vestibule , ils trouvèrent le blond Robin que la princesse Rotrude avait fait appeler. La même idée leur vint à tous deux. C'était sans doute ce pauvre Robin, Robin le Dédaigné, qui, par suite de sa mauvaise chance, allait porter tout le poids de leur espièglerie.

On allait donner à Robin l'arm.ure dont ils avaient dévissé les clous.

Et justement Robin les avait provoqués la veille.

C'était comique au plus haut degré. Du moins, nos deux amis le trouvèrent ainsi.

— Ah çà ! Robin, dit Raoul, — qui t'a valu cette bonne aubaine?

— Quelle aubaine ? demanda Robin.

- — Fais donc l'ignorant ! reprit Aymon ; — tu es ici comme iiuus, pour les armures?

— Quellos armures? demanda encore Rohm.

Il était par trop naïf, ce jouvenceau. Comme Aymon le Brun et Raoul allaient le prendre à partie, un valet de Rotrude les appela par leurs noms tous les trois.

Raoul et Aymon échangèrent un malin regard. Pour le coup, on allait rire !

Cependant, vers la onzième heure, un nouveau cortège déboucha par le Grand Pont. Comme le premier, ce cortège venait d'Allemagne.

C'était une cinquantaine de chevaliers aux armures noires, aux casques sans panache, aux chevaux sombres comme les coursiers de la Nuit.

En tête du corlége, un héraut portait un large écu d'argent aux deux rameaux croisés de sinople, surmontés d'un poignard de sable, en pal.

Sur leur passage, le peuple ému et curieux disait :

— Les francs-comtes ! les francs-comtes de Charlemagne î

Les chevaliers allaient, au pas de leurs chevaux magnifiques , silencieux comme des fantômes.

Chacun d'eux portait une enseigne au bout de sa longue lance.

Sur chaque enseigne, il y avait le nom d'un peuple soumis par le Victorieux.

C'était là le vrai convoi de Charlemagne, et son fils indigne ni ses filles perdues n'y avaient point de part.

Les Aîemanniens et les Suabes, — les Hessois , — les Austriens , les Alsaciens, — les Bavarois, — les Carinthiens, — les Thuringiens, les Saxons;

Saxons Cis-Albins, en deçà de l'Elbe, — Saxons Engriens, Westphaliens et Ostphaliens, — Saxons Nord-Albigiens, — Frisons; Aquitains, — Goths, — insulaires de la Méditerranée; Gascons, Provençaux, Neustriens, Bretons; Bourguignons, Sarrasins, Espagnols, ItaUens;

Slave? Obofrltcs, sur la mer Biiîtique ; Slaves Welafabes, sur les bords de l'Oder; Slaves Sorabes, le long de l'Elbe; Slaves Bobêmes, en Silésie; Slaves Hongrois et Moraviens, Slaves Avares, jusqu'aux confins de la lointaine Pannonic ;

Esclavons, — Dalmates et Croates, — Liburniens, — riverains de l'Adriatique ;

Et d'autres.

Le dernier étendard , grand comme une enseigne impériale, por tait cette mystérieuse légende :

Le saint Vedmé sur tous.

Au bout du pont, les francs-comtes entonnèrent un cantique dont le peuple répéta les versets.

Avant d'entrer dans la basilique de Dame Marie, le Vrai Juge, Sigismond de Harstein, planta l'étendard du saint Vehmé au dehors, en face de la porte. Quatre francs-comtes, à cheval, l'épée nue , se placèrent à l'entour.

« Afin que nul y touchât, voire l'Empereur ! »

Le Vrai Juge Sigismond et ses comtes s'agenouillèrent dans la basilique, et rangèrent les bannières autour de la nef.

Quand ils eurent prié, on les vit, dédaignant les apprêts du tournoi, reprendre le chemin d'Aix-la-Chapelle, au pas, la lance haute, en chantant leurs cantiques austères.

Pendant plus d'un siècle, les francs-juges allemands rendirent leurs sentences redoutables au nom de Dieu et de saint Charles, empereur...

On avait rapporté la pauvre Gisel dans son appartement.

Elle était seule avec Dina qui tâchait de son mieux à la consoler, mais qui n'y pouvait point parvenir.

Cette journée, qui avait commencé si belle, allait finir dans les larmes.

Charlemagne, son père et son seul ami, n'était plus. Autour d'elle , il n'y avait désormais que le mépris et la haine.

Comme elle était assise auprès de sa fenêtre , les yeux fatigués de larmes, et laissant ses mains froides dans les mains de Dina, qui ne savait plus, la pauvre fille, à quel saint se vouer, la porte s'ouvrit brusquement, et Robert de Soissons se précipita, plutôt qu'il n'entra dans la chambre.

Jamais homme n'avait pénétré dans ce sanctuaire, et certes, c'était là, de la part du jeune chevalier, une audace que rien ne justifiait.

Mais Robin avait l'air d'un fou. Ses cheveux blonds tombaient, épars sur ses épaules ; ses vêtements étaient en désordre , et ses regards annonçaient une sorte de délire.

Il s'agenouilla et joignit ses mains.

— Oh ! soyez bénie, Gisel ! dit-il avec une émotion profonde ; je n'ai point mérité tant de bonté de votre part, mais , sur mon Dieu ! je jure de m'en rendre digne.

Gisel s'était levée et le regardait sans comprendre. Elle ne songeait ni à s'irriter, ni à le chasser. Elle pensait bien que la folie l'avait pris.

— Merci, Gisel ! merci! poursuivait Robin avec larmes; — vous m'avez choisi pour votre chevalier, moi, pauvre enfant obscur et sans gloire...

— Pour mon chevalier !.. . répéta Gisel stupéfaite.

— Par la Vierge Marie, je jure de vous servir fidèleintnt jusqu'à la fin de mes jours !

Gisel allait demander une explication , lorsqu'un son de clairon etentit au dehors.

Robin se leva vitement.

— Adieu ! s'écria-t-il, — je dois répondre à cet appel et revêtir l'armure que vous m'avez procurée... Adieu, Gisel adorée et respectée. . . mon âme et ma vie sont à vous !

Il posa sa main sur son cœur et s'enfuit. Gisel ne trouvait point de paroles.

— Mon chevalier !... murmura-t-elle enfin ; — l'armure que je lui ai procurée... Oh ! je porte malheur à tous ceux qui m'aiment ! Voici que le pa»vie Robin a perdu la raison !

Nous savons déjà que Gisel se trompait. Le pauvre Rohm n'avait point perdu la raison. Seulement, il était menacé d'une perte encore plus grande, si toutefois la vie vaut mieux que la raison.

Ce que nous sommes disposés à admettre et à soutenir envers et contre tous, vu la triste figure que fait la raison ici-bas, depuis la création du monde.

Les uns disent : C'est un nom comme la vertu; les autres lui dressent des autels et finissent à Charenton. Que croire ?

La raison du soldat le porte à tuer un tas de pauvres diables qu'il ne connaît même pas; la raison du marchand consiste à voler effrontément pour devenir, sur ses vieux jours, un modèle de délicatesse commerciale; la raison du philosophe l'entraîne à nier l'évidence; la raison du peuple le pousse à tuer de temps en temps la poule aux œufs d or pour voir ce qu'elle a dans le

ventre.

Appelez louies ces raisonsAk des folies, et vous verrez que noire période n'en sera pas moins sur ses pieds.

Les psychologistes répètent avec solennité tous les jours, que la raison dislingue l'homme de la brute. J'ai connu un charretier qui n'était pas de cet avis. Il disait que c'était son fouet qui le distinguait de son cheval.

Mais parler de raison à propos de Paris, c'est faire du tort à la charmante cité qui se pique de pratiquer l'usure, l'amour, le charlatanisme en tous genres, le vaudeville, le drame, le cornet à pistons, la polka hienfaisante et mille autres joyeusetés, mais qui, du moins, ne se pique pas de raison.

Robin le Dédaigné se trouvait dans une détestable passe.

La forte Rotrude, indignée de ses mépris, se proposait de lui jouer un tour du plus mauvais goût.

La mort de Charlemagne la faisait toute-puissar.te. Elle savait la faiblesse de son frère, Louis le Débonnaire, dont Louis Xlil (qui n'était pas, lui non plus, un aigle) a dit que c'était un veau couronné. Elle sentait qu'elle avait désormais les coudées franches.

Or, oyez ceci : Une femme robuste de quarante-cinq ans, qui a perdu la coupe de Merlin, est capal)le de tout.

La forte Rotrude s'était dit :

— Je punirai du même coup Aymon le Brun, le vicaire Raoul, et mon joli petit Robin.

Les punir de quoi ? — De ce qu'elle était devenue vieille et laide.

C'est la justice de ces héroïnes d'amour.

Maintenant, il faut bien avouer que, sans le savoir, Rotrude avait un terrible motif de poursuivre le blond Robert. — C'étai( Robert qui lui avait volé sa coupe.

Rotrude avait donc fait comparaître devant sa personne imposante Aymon le Brun, Raoul et Robin. Quand ces trois gentils-

Iiommes lui eurent baisé la main comme il convenait, Rotrude eut une petite toux oratoire et prononça le discours suivant :

— Mes beaux seigneurs, je suiiï enchantée de vous voir tous les trois dispos et en bon point. Je prie Dieu que cela continue jusqu'à ce que vous en soyez las Voici pourquoi je vous ai fait

,'cnir dans le palais impérial, dontvous connaissez la petite roule... Vous saurez que j'aime mes trois jeuries sœurs comme la prunelle de mes yeux : Adèle, Bertlie, et surtout Gisel qui n'a pas sa seconde en cet univers pour la beauté , pour la grâce et pour la sagesse.

Robin avait envie d'embrasser Rotrude : il eut tort de se gêner.

— A ces causes, poursuivit la vigoureuse princesse, — j'ai saisi avec une véritable satisfaction l'occasion de leur faire plaisir en vous favorisant, mes trois beaux seigneurs... Adèle m'a parlé pour le sire Aymon le Brun; Bevthe, pour le vicaire Raoul; et Gisel, pour Robert de Soissons.

— Pour moi ! Gisel ! Est-il possible ! s'écria Robin qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— Pour vous-même, mon gentilhomme, répondit Rotrude. Et elle ajouta, en le jaugeant d'un regard connaisseur.

— N'en valez-vous point la peine?...

Robin perdait la tête. Gisel avait parlé pour lui ! Gisel ! Quant à Aymon le Brun et à Raoul, ils n'avaient point le plaisir de la surprise.

Rotrude continua :

— Mes très-chères sœurs m'ont demandé la même chose toutes les trois. Chacune d'elles désire que son chevalier ait, pour le tournoi qui va s'ouvrir, une des armures bohèmes conquises par feu mon frère et seigneur, Charles, roi de France...

— Son chevaher ! répétait Robin dans son cœur; — je suis le chevalier de Gisel !

— C'est là une grâce souveraine, reprit Rotrude en donnant à sa voix une expression d'emphase si grande, que des yeux défiants y eussent pu découvrir de l'amertume, presque de la menace; — c'est là une grâce qui n'a été accordée à personne...

— Mais, s'interrompit-elle pour prendre un accent tout gracieux,— rien n'est trop beau, rien n'est trop bon, rien n'est trop noble pour les chevaliers de mes très-chères sœurs... Les armures sont à vous, mes sires, et vous pouvez les aller prendre.

Cela dit, Rotrude les congédia d'un geste plein de condescendance.

Mais dès qu'ils eurent tourné le dos, elle appela :

— Malpert !

Le coquin de valet armurier parut aussitôt. Rotrude lui donna une clef.

— Fais bien leur toilette, dit-elle.

Malpert grimaça un odieux sourtre, prit la clef et sortit sur les pas des trois gentilshommes.

Ce fut à la suite de cette entrevue que Robin le Dédaigné entra comme un fou chezGisel. Il ne pouvait pas savoir que la jeune fille n'avait jamais prononcé son nom devant Rotrude. Il était ivre de bonheur.

Le son du clairon, qui mit fin à ses actions de grâces, était le premier appel du tournoi. Rotrude rejoignit en hâte ses compagnons, et tous les trois, sous la conduite de Malpert, se dirigèrent vers la chambre des armures.

Cette chambre des armures était située au dernier étage du

palais impérial. Pour y parvenir, il fallait s'engager dans un escalier particulier, barré à chaque volée par une porte massive.

Il y avait quatre de ces portp^.

Malpert les ouvrit sans ditTicullé, parce que les leviers qui les soutenaient avaient été mis debout par avance.

Quand on arriva devant les armures, Aymon et Raoul dirent comme la veille, en touchant de la main celles qu'ils avaient choisies :

— Voici la mienne.

— Il serait plus juste, fit Malpert avec son rire diabolique, — de les tirer au sort.

Mais Robin le Dédaigné, qui était modeste, répondit en saluant ses compagnons :

— Celle dont mes seigneurs ne voudront point est encore beaucoup au-dessus de mon mérite.

Le différend était donc vidé.

Malpert, en homme du métier, décrocha les diverses pièces, et nos trois seigneurs s'armèrent en même temps.

Tout ens'armant, ils admiraient de bon cœur le poli de Tacier et sa trempe incomparable. De mémoire de chevalier, on n'avait vu à Paris des harnais si beaux !

Le second appel du cor se fit entendre sur la place de l'Orbe.

— Dépêchons ! s'écria Raoul.

— Faisons vite ! dit Aymon ; — il me tarde de me montrer aux dames.

Robin poursuivait sa besogne en silence.

Telle était la perfection du travail dans ces enviables armures, que celle de Robin, quoique privée de ses attaches et vis, ne se désemparait point. Elle tenait sur son corps, et ses deux compagnons pensaient, en riant tout bas, qu'il allait arriver sur la place de l'Orbe sans s'apercevoir de la supercherie.

Par exemple, Dieu sait qu'au premier coup de lance, il ne devait que li'op s'en apercevoir !

Dite que ces deux gentilshommes agissaient ici loyalement, ce serait beaucoup s'avancer; mais on peut escalader supérieurement les balcons des dames et n'être pas très-délicat dans le choix de ses plaisanteries.

Tout ce qu'on saurait dire à la louange des dames, c'est qu'on en a vu parfois aimer des honnêtes gens.

Au troisième appel du cor, tout était en règle. Aymon et Raoul se plantèrent en face l'un de l'autre, afin de se servir mutuellement de miroir.

— Suis-je bien ? demanda Raoul.

— Comment me trouves-tu ? répondit Aymon. Mauvais mirou's que les fats !

Robin le Dédaigné bouclait sa ceinture.

— Attendez, mes seigneurs! s'écria en ce moment Malpert, comme s'il se fût souvenu tout à coup de quelque chose, • — j'ai oublié les agrafes de vos visières... ne bougez pas!

Il passa rapidement devant chacun des trois chevaliers, et pressa trois boutons d'argent qui se trouvaient à la même place sous les trois mentonnières.

Par trois fois, on entendit un bruit court et sec.

— Qu'est cela? s'écrièrent Aymon, Raoul et Robin en tâtonnant déjà.

Ils avaient comme un bandeau sur les yeux. Le rire révoltant de Malpert leur répondit. En même temps, ils entendirent la porte s'ouvrir, puis se reiermer, puis la grosse clef tourner brusquement dans la serrure. A travers le chêne épais de la porte, Malpert leur cna :

— Mes seigneurs, vous êtes très-bien... restez comme cela et reposez en paix !

Tout d'abord, Aymon, Raoul et Robin pensèrent qu'on s'était

LES NUITS DE PARIS. 3t

mor--\é d'eux. Le pas lourd de Malpert résonnait encore sur les dalles de l'escalier. Quand ils cessèrent de l'entendre, ils portèrent tous 1rs trois les mains à leurs casques.

— C'est un sortilège! dit Raoul; — je suis aveugle.

— Moi aussi, répondit A\mon; — et le souffle me manque, ..

— Oli ! murmura Robin ; — à l'aide! à l'aide!,.. j'éloufTe. Robin était arrivé là le cœur battant, la tête en feu, le corps

baigné de sueur. Il éprouvait à un degré plus élevé la souffrance des deux autres.

Malheureusement pour lui, Raoul et Aymon avaient laissé une ou deux vis au casque de son armure pour qu'on ne pût découvrir tout de suite leur supercherie. Le casque tenait. Robin, suffoqué tout d'abord, n'eut pas le temps de faire les mêmes efforts que îcs compagnons d'infortune.

Ceux-ci l'entendirent tomber. Il ne remua plus.

Aymon et Raoul, au contraire, eurent tout le temps de souffiir et de réfléchir, car ils restèrent debout pendant plus d'un quart d'heure. Le premier moment de stupéfaction passé, ils essayèrent d'ouvrir un passage à l'air qui manquait à leurs poitrines.

Ils appelaient Robin, car, à ces heures d'angoisse suprême, un compagnon de plus est précieux. Mais Robin ne pouvait pas répondre.

• — Robin est déjà mort ! dit Aymon.

— Mes gantelets m'empêchent de délacer mon casque, et mes gantelets sont rivés à mes mains, repartit Raoul... nous sommes perdus, mon frère.

— Pas encore ! . . . Essayons !

Aymon essaya en effet de saisir la visière de son casque , mais l'acier des gantelets gi'issait sur l'acier de l'armet. ■ — Impossible d'agir '

Aymon laissa tomber à son tour ces paroles découragées :

— Kous sommes perdus î

— Que maudit soit notre orgueil, s'écria Raoul, — qui n^us a fait tomber dans cette diablerie!.. Je comprends maintenant pourquoi Rolrude souriait en nous parlant...

— Rotrude se venge !

— Et sa vengeance est terrible... — Ohl de l'air, mon Dieu! de l'air!

Raoul commençait à se tordre.

— Tout ce que j'ai au monde pour un peu d'air ! Aymon râla sourdement dans son étui inflexible.

— De l'air î de l'air ! cria-t-il à son tour. Et tous deux répétèrent avec folie :

— Pour une gorgée d'air, une seule, ma vie ! mon honneur ! mon salut éternel!

Quand le roi Charles, fils aîné de Charlemagne, prit d'assaut la ville de Belgrade, elle était occupée par Watra, chef des Czèches ou Bohémiens.

Ce Watra était un roi absolu, dont la puissance était contestée par les principaux de sa peuplade.

Il avait employé ses épargnes à acheter, des artisans d'Italie, trois armures qui faisaient taire pour toujours les nobles Czèches doués d'un verbe trop haut.

Ces armures étaient, comme nous l'avons dit, d'apparence magnifique. En réalité, leur fabrication pouvait passer pour admirable, puisque, dans tels cas donnés, leurs jointures fermaient passage à l'air, avec autant de précision que les instruments destinés aux expériences des savants.

Il suffisait pour cela de presser un boulon d'argent qui se trouvait sous la mentonnière des casques. A l'instant, un ressort jouait derrière la visière, toutes les ouvertures se fermaient à la fois, et

celui qui avait revêtu l'armure traîtresse , se trouvait subitement privé de souffle.

Telle était la position actuelle de nos trois jeunes chevaliers.

Mais là ne s'était pas bornée l'invention satanique du tyran Czèclie ou Tzèclie. Quand on est à la fois Czèche ou Tzèche et tyran, vous sentez qu'on doit avoir une imagination d'enfer.

Au moment où Watra commandait ces armures scientifiques aux artisans d'Italie, la peste régnait, concurrenmient avec lui, dans le territoire de Belgrade.

Les paysans du Danube, connus par leur sagesse, eussent bien mieux aimé deux pestes, que la peste et Watra. Mais ils n'avaient pas à choisir.

Watra, poltron comme tous tes tyrans, prétendait mettre sur le compte de la peste, sa collaboratrice, tous les meurtres qu'il perpétrait dans les cachots de Belgrade.

En conséquence, il avait fait forer toutes les vis des armiu-es. Chacune de ces vis, ainsi forées , se terminait en pointe de clou et dépassait un peu le plan intérieur des armures.

Ces vis creuses et piquantes étaient chargées, cliose horrible à dire et à penser, d'inoculer la peste aux moribonds à demi suffoqués !

Ainsi l'avait voulu Watra, tyran Czèche ou Tzèche.

Une seule personne au monde connaissait le mot de cet effroyable mystère.

C'était la forte Rotrudeà qui Charles, roi, l'avait confié, en lui recommandant de faire briser les ressorts cl changer les clous des panoplies.

Peut-être que ce souverain aurait dû se charger lui-même de ce soui , avant d'introduire dans sa capitale d'aussi dangereuses l'uriosités.

Au bout d'une longue minute, le martyre d'Aymon le Biun et de Raoul cliangea de caractère. Ils entrèrent tous les deux en fureur et s'agitèrent comme des possédés dans leur prison d'acier.

Ce fut alors que les clous forés firent leur sinistre office.

Aymon et Raoul se sentirent déchirés tout à coup par mille piqûres. Ces armes étaient un cilice. Tout leur corps ne fut bientôt plus qu'une blessure.

Saisis par cette rage suprême qui prit le demi-dieu brûlé par la tunique de Nessus, les deux cîievaliers poussaient des hurlemenis sauvages et blasphémaient comme des damnés.

Ils se ruaient avec démence l'un contre l'autre. Leurs têtes choquaient la pierre des murailles. Si les terribles armures n'eussent point été à l'épreuve, ils les auraient brisées mille fois.

Ils tombèrent enfin, l'un auprès de l'autre, non loin de Robin ; ils se tordirent un instant encore , puis une dernière malédiction mourut dans leurs casques.

La chambre aux annures se tut.

XYI

De hauts gradins s'élevaient tout autour de la place de l'Orbe, sorte de forum circulaire, situé entre les deux rives de la Seine, le palais impérial et la basilique de Dame Marie,

On avait peu modifié les préparatifs du tournoi. Quelques crêpes noirs avaient été mêlés seulement aux gaies banderoles, et les hérauts d'armes avaient sur leurs écus des signes de deuil.

La bonne ville de Paris était folle de plaisirs, alors comme aujourd'hui. Cbarlemagne était mort, c'est vrai. Mais puisque le tournoi était précisément un honneur rendu à sa mémoire auguste, il s'agissait de s'amuser à ce tournoi.

C'était du moins une consolation.

Et vous savez l'histoire de celte veuve sensible qui, surprise au bal de t'Opéra le lendemain de la mort de son mari, s'écria, ':;s larmes aux yeux :

— Que voulez-vous ! je l'aimais tant ! Il fallait bien m'étourdir ! Son chagrin la portait à danser.

Cette veuve était de Paris.

Si Paris était une femme et que Paris fût veuve d'hier, vous verriez ses maisons, ses masures et ses palais, danser aujourd'hui une effroyable sarabande, — afin de s'étourdir.

Donc, la foule abondait, sur la place de l'Orbe, autour de la lice où chevauchaient déjà quelques champions trop exacts.

Les estrades se garnissaient peu à peu de nobles dames et de seigneurs.

Une heure auparavant, on était triste, mais la tristesse ne peut durer toujours.

Par cela môme qu'on est triste, d'ailleurs, suivant le spirituel système de la veuve, il faut rire. Car vous n'ignorez pas que la veuve ajouta :

— Ceux qui peuvent vivre tristes sont bien heureux, car ils n'ont pas de cœur !

Quand les gradins nobles furent à peu près remplis, la puissante Rotrude sortit du Palais Neuf, à la tête de ses sœurs, filles de Charlemagne, et s'avança vers l'estrade impériale.

Elle était grave dans son maintien, et son front, où l'art naissant du perruquier avait restitué quelques cheveux noirs, se redressait hautaincment.

^ Derrière elle venaient Ililtrude, abbesso deFarmoutiers; Emma, femme d'Éginhard; Engiberge et Elfride.

Derrière, encore, Berlhe et Adèle, jeunes et charmantes, toutes fières, tes deux amoureuses, car elles songeaient au triomphe prochain de leurs chevaliers.

Enfin, seule et triste, les yeux rouges encore des larmes qu'elle avait versées, mais belle comme les plus beaux anges de Dieu, s'avançait Gisel, la fille de la vieillesse du Victorieux.

Un murmure d'admiration passa de bouche en bouche à sa vue et c'est à peine si quelques matrones, jalouses de tant de grâces, osèrent prononcer le sobriquet méprisant :

— La Sarrasine !...

Les princesses impériales prirent place à l'estrade, toutes sur le même rang, derrière le trône réservé à l'empereur.

A peine étaient-elles assises, que les clairons et les cors sonnèrent sur le petit pont, annonçant la venue de Louis le Débonnaire, qui arrivait du Vieux Palais.

A son aspect, les courtisans essayèrent une acclamation, mais le peuple regarda son nouveau maître et resta muet.

Louis était grand, blême, triste, faible. Vous eussiez dit une de ces longues plantes malades qui croissent trop près des murs humides.

Il n'y avait rien en lui qui pût inspirer le respect ou la sympathie. Cela eût fait un moine, à la rigueur. IJn empereur, non.

Il gardait cette froideur compassée des médiocres, cette froideur que les sots prennent pour la réserve de l'habileté.

L'immense héritage de gloire qui pesait sur son front l'aplatissait et l'écrasait.

Quand les courtisans eurent cessé leurs malheureuses tentatives d'enthousiasme, Louis salua de la main le peuple, qui le regardait curieusement, et s'assit sur le trône.

Aussitôt, les hérauts d'armes s'agitèrent dans l'enceinte, et les îlairons d'appel sonnèrent.

Berthe et Adèle cherchaient des yeux leurs chevahers, Aymou le Brun et le vicaire Baoul.

Gisel se demandait :

— Pourquoi Robin ne vient- il pas?

Rotriide couvrit tour à tour ses trois sœurs d'un regard triomphant qui les fit tressaillir.

Puis elle se leva !

— Cors et clairons, silence! dit-elle; — hérauls d'armes, attendez !

Instruments et voix se turent aussitôt.

Un frémissement de curiosité courut dans la foule.

Les Parisiens étaient venu là pour voir un tournoi, c'est vrai ; mais si on prétendait ajouter au tournoi un autre spectacle, les Parisiens ne s')' opposaient pas.

Rotrude vint se placer devant le trône de l'empereur son frère.

— Mon cher sire, dit-elle, vos pères rendaient la justice devant le peuple assemblé. Le peuple est assemblé. Vous plaît-il de rendre

la justice?

— Cela me plaît, ma dame, répondit Louis, sans manifester le moindre étonnement.

Un frisson entra dans les veines d'Adèle et de Berthe.

Aymon et Raoul ne venaient pas. — Qu'allait-il se passer?

Gisel ne redoutait rien; sa conscience était sans tache.

La foule écoutait avidement. Ce début promettait. Dans la place immense, on eût entendu, comme on dit vulgairement, la souris courir.

— Mon cher sire, reprit Rotrude, je suis l'aînée des filles de notre père, et comme telle, chargée de garder Tiionneur de la maison.

Cette fois, le populaire éclata de rire sans façon. Rotrude était connue comme le loup blanc, et, dans sa naïveté, le populaire trouva drôle de voir cette joyeuse commère chargée de garde? l'honneur des autres.

Rotrude entendit et pâlit sous son fard; mais elle ne baissa point la tête.

Adèle et Berthe tremblaient.

Hélas î les pauvres filles n'avaient péché qu'une fois, et celle-là, qui parlait si haut, ne savait plus elle-même le nombre de ses fciules. — Mais ainsi va le monde.

— Je viens devant vous, poursuivit Rotrude, s'adressânt toujours à l'empereur, — réclamer justice et châtiment.

— Parlez, ma dame, dit Louis le Débonnaire.

— Que Dieu ait pitié de nous ! pensèrent Adèle et Bcrlhe. Pour la première fois, en ce moment, Gisel eut comme une vague

frayeur ; mais ce n'élait pas pour elle, — Elle dit en son cœur :

— Que Dieu ait pitié de lui !

— Quel châtiment mériterait celui qui aurait calomnié une princesse impériale? demanda Rotrude.

Louis hésita.

— La mort, répondit l'austrasienWala, son Alcuin.

— Quel châliment mériterait celui qui, ayant calomnié une princesse impériale, abuserait du jeune âge d'une autre princesse et la porterait au mal?

— La plus cruelle de toutes les morts, répondit encore l'austr:isien Wala.

Adèle et Berthe ne respiraient plus.

Gisel tremblait à son tour.

Rotrude les foudroya toutes les trois du regard.

— Si telle est ta sentence , mon sire, reprit-elle en élevant sa voix dure et perçante, qui pénétra comme un cri jusqu'aux recoins les plus éloignés delà place, — j'ai donc rendu justice, car il y avait trois chevaliers qui m'avaient calomniée, moi, princesse impériale, en se vantant faussement d'avoir obtenu mes faveurs. .

Certes, il n'y avait pas de quoi se vanter, mais personne ne songeait plus à rire.

— Car il y avait trois chevaliers, continua Rotrude, qui, abusant chacun du jeune âge d'une fille de Charlemagne, les avaient iiuluiles à mal faire...

— T.eiir nom? demanda Louis le Débonnaire. Toutes les oreilles se tendirent.

Adèle, Bertlic et Gisel retinrent leur soufile.

— Ils sont morts, répondit Rotrude ; — quand ils vivaient, ils s'appelaient Aymon le Brun, le vicomte Raoul et Robert de Soissons.

Un triple cri de détresse s'éleva de l'estrade.

— Aymon !

— Raoul!

— Rol)(M't!...

Rotrude montra du geste ses trois sœurs au souverain,

— Écoute! dit-elle, le cri de leur conscience vaut tous les témoignages.

— Eli bien ! reprit-elle en s'adressant à ses sœurs, ils vivent peut-être encore, vos clievaliers... Vous qui savez si bien le cliemin de la cbambre aux armures, vous pouvez aller les sauver.

Les trois jeunes filles, mues par un sentiment commun de générosité, se levèrent toutes les trois à la fois. Le peuple applaudit avec transport.

— Voici la clef, poursuivit Rolrude en montrant celle que Malpcrt venait en effet de lui remettre.

— Donnez ! s'écrièrent Adèle, Bertlie et Gisel. Le peuple applaudit encore.

Rotrude souriait.

— Je ^ vous préviens seulement, reprit-elle, que vos chevaliers ont la peste... la peste de Belgrade... et qu'il vous suffira de les toucher du doigt pour mourir...

Adèle et Berthe reculèrent, en se couvrant le visage de leurs mains.

— Donnez ! répéta Gisel, qui saisit la clef et s'élança vers le Palais Neuf.

Une immense acclamation du peuple la suivit.

Cn la vil disparaître sous le péristyle du palais impérial. — CuFo et clairons sonnèrent. — Le tournoi commença.

Gisel franchit le vestibule du palais impérial et s'élança , déjà hors ci'haleine , dans l'escalier tournant qui conduisait à la chambre aux armures.

Quand elle arriva devant la porte fermée, elle s'arrêta pour écouter. Elle n'entendit aucun bruit.

Sa main tremblante ne pouvait mettre la clef dans la serrure.

Gisel disait .

— Mon Dieu ! faites que je ne meure pomt avant d'avoir pu le sauver !

Elle disait cela parce qu'elle pensait que son cœur allait se briser dans sa poitrine.

Enfin la clef fut introduite ; elle tourna ; le pêne joua ; la porte s'ouvrit.

Au spectacle qui s'offrit à sa vue, Gisel poussa un grand cri et tomba sur ses genoux.

Il y avait là trois cadavres que leurs armures faisaient semblables. Trois cadavres immobiles, mais dont la pose même, torturée et bizarre, disait les affreuses souffrances de leur agonie.

Gisel se traîna sur ses genoux jusqu'au premier chevalier.

Elle ne savait même pas, la pauvre fille, lequel de ces trois corps était celui de son amant !

Elle essaya de détacher le casque. Ses petites mains blanches saignèrent. Le casque ne céda point.

Gisel voyait bien maintenant que l'air ne pouvait pénétrer à travers ces visières hermétiquement closes. Elle s'acharnait après sa tâche impossible. Le casque était inébranlable.

LES NUITS DE PARIS. 4i

Et c'était peut-être la tête de Rohin qui élait sons ce casque.

Gisel sanglotait. Gisel se mourait.

Elle alla, toujours se traînant sur ses genoux, jusqu'au second chevalier. Mêmes efforts, hélas ! et même résultat. Le casque était rivé.

Et la tête de Robin était là, peut-être.

Tout ce qu'ehe put faire, ce fut d'aller jusqu'au troisième duvalier. Mais sa force la trahit. Elle ferma les yeux. Elle chancela. Sa pauvre âme martyrisée était sur ses lèvres , toute prête à s'envoler vers Dieu.

D'ailleurs, quel espoir? Le casque de ce troisième chevalier n'était-il pas comme les deux autres que Gisel n'avait pu ouvrir ? Et puis, pourquoi ce troisième chevaher eût-il été justement Rohert de Soissons? Gisel n'avait plus de courage. Ses mains tombaient le long de son flanc.

Et pourtant, car elle est sublime la vaillance de la femme qui aime, mourante qu'elle était, Gisel essaya un suprême etforl.

Sans ouvrir ses beaux yeux sur lesquels pesait déjà li mort, elle souleva ses mains amollies et tâla le casque du troisième chevalier. L'acier remua.

Était-ce une illusion, et ses doigts paralysés la trompaient-ils?

Elle se roidit. — Son doigt pénétra entre les écailles de fer. — Son doigt tout entier.

Oh! si vous l'aviez vue ! Son corps se redressa, vivant, tandis que son regard peignait une angoisse nouvelle et terrible.

Celui qui était là, cet homme, était-ce Robert?

Et Robert était-il mort ?

Forte tout à coup , et vive et courageuse . elle prit à deux main. la visière qui se leva sous son effort.

Ses deux mains se joignirent et les larmes conipriméos jailluenl

de ses paupières.

C'était Robert.

— Oli ! béni soyez-vous, Seigneur Dieu '

El vite 1 Un armurier n'eût point montré tant d'adresse ni tant de vigueur. Elle avait dégaine h dague de Robin, et, s'en servant comme d'un ciseau, elle soulevait les écailles d'acier une à une. Et vite !

Quand le cœur de Robin fut à découvert, elle y mit sa main.

Le cœur battait encore.

La joie la foudroya mieux que la douleur.

Elle tomba à la renverse.

Quand elle se réveilla, elle était dans les bras de Robert.

Robert avait subi l'influence du grand air qui était venu frapper son visage. Il n'était qu'évanoui. Ces clous perfides qui avaient bâté la mort de ses compagnons, nous savons que son aimure à lui n'en avait plus.

Aymon le Rrun et Raoul avaient pris soin de les enlever euxmêmes la nuit précédente.

Il se retrouva comme au sortir d'un rêve, à demi désarmé, faible encore et brisé de fatigue, mais plein de vie. — La tête de Gisel reposait sur son sein.

Qui l'avait amenée là, Gisel ?

Robert avait bien vu près de lui les cadavres de ses deux compagnons, mais, tout occupé de secourir Gisel, il n'avait point deviné le mot de la lugubre énigme.

C'est à peine s'il se souvenait du départ menaçant de Malpert, — de cette porte fermée, — et des premiers cris d' Aymon et de Raoul.

Il faut le répéter : tout cela était pour lui un songe :

Gisel ouvrit les yeux. Elle jeta ses deux bras autour du cou de Robert, comme un enfant. Sou premier baiser fut donné en

quelque sorte à son insu, dans cette demi-extase qui suit le retour ■| la vie.

— Oh ! que Dieu est boo ! dit-elle ; — je t'ai sauvé , Robert l Puis, le sentiment de pudeur timorée qui était au fond de sa

nature, s'éveiilant tout à coup avec violence, elle se releva et repoussa le jeune chevalier.

— Je t'aime, dit-elle tout bas, — mais la Vierge nous voit. Robert se prosterna devant elle.

— Moi , je ne peux pas te dire ce que je ressens pour toi , Gisel , murmura-t-il ; — la Vierge qui nous voit sait que je te respecte encore plus que je ne t'aime... Ne crains rien, Gisel... Avec moi, tu es comme dans ta solitude si chaste et si pure... T'aimer, être aimé de toi, qu'ya-t-il, même dans le ciel, au-dessus de ce suprême bonheur?

Gisel sourit et lui donna sa main.

— J'ai confiance, répondit-elle.

Puis, se laissant aller tout à coup à un mouvement de naïve gaité :

— Sais-tu, reprit-elle, — je t'ai aimé parce qu'ils t'appelaient Robin le Dédaigné !...

Robin bénit son surnom qu'il avait maudit tant de fois.

— Mais comment te trouves-tu ici, Gisel? dcmanda-t-il, rendu enfin au sentiment de sa position, — pourquoi ai -je eu besoin de ton secours ?

Gisel avait tout oublié 1 Elle pâlit.

— C'est vrai î c'est vrai 1 dit-elle ; — Rotrude veut ta mort... Oh ! tu n'es pas encore sauvé ! . . .

Elle regarda tout autour de la chambre comme pour chercher vn refuge. Il n'y avait rien que les murailles nues et une fenêtre, fermée par un châssis branlant. Car la tour était haute et formait angle saillant. Le vent d'ouest avait rudement travaillé la fenêtre.

iï LES NUITS DE PARIS.

Gisel l'ouvrit et pencha sa tête au-deliors. Le pied de la tour baignait dans le pelit bras de la Seine. C'était si haut que la tête de Gisel tourna.

— Il faudrait des ailes, mon pauvre Robin, dit-elle.

— Ne pouvons-nous descendre par cet escalier ? demanda le jeune chevalier.

Les yeux de Gisel se mouillèrent.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta-t-elle, — tu n'es pas encore sauvé ! . . .

Et comme le regard de Robert l'interrogeait, elle lui raconta ce qui s'était passé sur la place de l'Orbe, l'accusation de Rotrude contre les trois chevaliers, leur condamnation à mort par l'auslrasien Wala, vicaire de l'empereur, — puis les dernières paroles de Rotrude, annonçant le châtiment des chevaliers et présentant la clef aux trois filles de Charleniagne

La clef de la tour où leurs amants se mouraient.

— Et tu es venue toute seule, Gisel, mon tendre amour ! s'écria Robert; — -oh ! que je vive ou que je meure. Dieu m'a fait trop heureux et je le remercie !

— 11 ne faut pas mourir, dit Gisel ; — si tu mourais, pourrais-je vivre ?

— Tiens! s'écria-t-elle, tandis qu'un soudain éclair d'enthousiasme illuminait ses beaux yeux, — tu es brave et fort, mon Robert... Tu es innocent... Défendons-nous !

— Seuls contre la puissance de l'empereur ! murmura le jeune chevalier.

— Seuls avec Dieu qui nous protégera !. . . Viens ! . . . il y a trois portes massives, depuis le haut de la tour jusqu'à sa base... Fermons-les, puisque déjà sans doute les soldats de Rotrude gardent l'issue extérieure. . . Ils seront bien longtemps à forcer ces barrières

— Mais ils les forceront, à la fin.. .

— Nous serons ici, mon Robert... Les heures que nous gagne rons, n'est-ce rien ?

■ — 01) ! si, puisque nous les passerons ensemble !

— Nous prierons tous les deux... Je m'asseoirai près de toi, mes deux mains dans tes mains... Notre avenir ici-bas sera bien court : qu'importe, s'il est beau?... Oh ! je trouverai bien encore un sourire, va... nous nous fiancerons pour réternilé, comme d'autres se fiancent pour les jours tristes et périssables de la vie... Dieu nous unira dans notre dernier soupir... Et quand l'heure sera venue, nous lui rendrons nos corps avec nos âmes, nos âmes chastes et nos corps aussi purs que nos âmes !

Robert l'écoutait en extase. Elle était belle, comme si déjà son visage eût rayonné des lueurs célestes qui font l'auréole des saintes.

Elle le prit par la main. Ils descendirent sans bruit les marches de pierre. Robin avait pris une épée, car il pensait :

— Si la dernière porte est ouverte, j'enlèverai Gisel entre mes bras, je percerai les rangs des gardes, et à la grâce du Seigneur !...

Mais la forte Rotrude n'était pas femme à oublier de si simples précautions. La dernière porte qui donnait passage au-dehors était fermée solidement. A travers le chêne épais de ses battants, Gisel et Robert purent entendre les soudards qui riaient et qui parlaient d'eux comme s'ils eussent été déjà morts.

Gisel montra au jeune chevalier une lourde barre de fer, debout contre le mur. Tout ce que Robin put faire, ce fut de la soulever, il lui fallut l'aide de Gisel pour en passer les deux extrémités dans les anneaux scellés aux murs.

— Oh ! oh '. firent les soldats au-dehors ; — Avez-vous entendu le bruit?

— M'est avis que ce sont les défunts mignons qui se barricadent !

On éclata de rire et l'un d'eux ajouta:

— Mais la princesse Gisel?...

— Bah ! s'écria l'esprit Ibrt, — les armures bohèmes avaient la peste, à ce qu'on dit... La princesse Gisel ne vaut pas mieux a celle heure que les trois défunts chevaliers.

Robin regarda Gisel. Gisel ne lui avait pas dit pourquoi ses deux sœurs avaient refusé de la suivre pour délivrer leurs amants. Gisel avait bravé plus que la mort.

— Oh ! que je suis heureux ! murmura Robert de Soissons ; -■• je sais maintenant comme tu m'aimes !

C'était pour le moins étrange d'entendre parler de bonheur dans cet escalier humide, qui, par en haut et par en bas, n'avait d'autre issue que la mort.

En bas, la mort violente par le fer ; en haut, la mort lente et plus terrible par la soif, par la faim , par le désespoir.

Mais Robin disait vrai : il était heureux.

Gisel et lui remontèrent jusqu'à la seconde porte qu'ds fermèrent solidement comme la première.

Il en fui de même de la troisième.

Maintenant, s'ils avaient eu seulement du pain et de l'eau, ils auraient pu soutenir un siège en règle. — Mais ils n'avaient ni une goutte d'eau, ni une bouc-liée de pain.

Si le moine de Weiin, traduit avec exactitude par M. Guizot, n'est pas un imposteur, si son vautour n'est pas le fruit d'une imagination déréglée, je me demande quel supplice ce vautour n'a pas dû infliger à la forte Rotrucle !

Ce vautour, avant d'entamer cette princesse, a sans doute trempé son bec dans les acides les plus violents. Non content de

ce nioYon, il a dû se munir d'un fer rouge. A-t-il fait plus encore ? On ne peut pas savoir.

Quoi (|u'il ait fait d'ailleurs, il a eu raison. La conduite de !a princesse Rotrude dépasse les bornes de l'ignominie. Si robuste ([ue soit une femme, elle ne peut légitimement étoulTer ceux qui ne veulent point de ses bontés.

Elle ne doit pas davantage leur cornmuniquer la peste. Ce sont là des manœuvres coupables et que l'indulgence la plus excessive ne saurait excuser.

Si le vautour n'en a pas fini depuis dix siècles avec cette princesse qui joignait aux mœurs les plus relâcbées une très-grande cruauté, nous l'engageons à continuer.

Mais une question se présente. Qu'avait donc fait le vautour, lui, pour être employé si longtemps à ce désobligeant travail ?

Nous ne pouvons prétendre que le tournoi donné sur la place de l'Orbe fût très- gai. La manière dont Rotrude l'avait ouvcrl, mettait du froid dans tous les cœurs. Les dames étaient distraites. Les champions qui, pour la plupart, avaient fait plus d'une gori^e chaude sur la forte Rotrude, ne se sentaient pas rassuras du tout.

D'ailleurs, nous l'avons dit déjà, quoi qu'aient écrit les roman- 2iers des siècles suivants, ce n'était pas encore le bon temps de la chevalerie.

Cn se donna de très-mauvais coups de lance, de masse d'armes, d'épée et de hache.

Roger de Bordeaux eut le nez écrasé; le comte Eudon resta borgne d'un œil, comme Rigobert, époux de la Gargouille.

Divers autres chevaliers éprouvèrent divers autres accidents.

Et sur tout cela, planait la face de carême de l'empereur idiot,

«s LïïS NUITS DE PARIS,

Louis le Débonnaire. Il resta là tlutant tout le tournoi, taciturne, blême, l'œil niort, le front stupide.

Souvent est ainsi fait l'hérilier d'un grand eniperear.

Quand le dernier chevalier eut reçu le dernier horion , chacun s'en retourna chez soi.

Rotrude revint au Palais Neuf. Halo, le comte, lui dit :

^ Les gardes ont entendu un bruit dans l'escalier de la chambre aux armures.

Rotrude s'était toujours réservé le plaisir d'aller voir un peu ce qui se passait en haut de la tour. Elle pensait bien que ce devait être drôle.

— Qu'on enfonce la porte ! dit-elle.

Et, en attendant que la porte fût enfoncée, elle alla manger cl boire.

Gisel et Robin le Dédaigné étaient assis l'un auprès de l'autre, les mains entrelacées. Gisel avait sa tête charmante appuyée sur l'épaule de aobert. Ils parlaient d'amour, et à mesure qu'ils p^irlaient, le regret du bonheur perdu remplissait leur àme de regrets.

¥À\e eût été si belle, leur vie. Car Hs étaient si jeunes, et ils s'aimaient d'une si douce tendresse.

Quand le silence coupait parfois leur entretien , le même rêve leur venait à tous deux.

Ils voyaient quelque paysage fleuri, de vieux arbres jetant leur ombre sur la mousse, — les flots d'argent d'un ruisseau, — e: quelque maison tranquille qu'on devinait derrière la feuillée.

lis voyaient, — oh ! les chères illusions, — un eniant, tête blonde, sourire adoré, qui jouait dans l'herbe, heu-reux e? (rais comme les fleurs de la prairie.

Leur enfant à eux, la petite Gisel de Robin, le petit Robin de Gisel.

Grand Dieu ! mourir !

C'était le réveil.

— Oh ! oui, disait Gisel, j'aurais fait mon possibe pour te rendre bien heureux

— Te voir et t'aimer, Gisel, que m'aurait-il fallu de plus?

Et ils soupiraient, cherchant déjà leur pauvre courage qui s'en allait.

Quand Gisel entendit le premier coup de hache ou de maillet donné contre la porte extérieure, par ordre de Rotrude, elle se leva toute droite.

Ses longs cheveux frémirent et son front devint livide.

— Non, non I s'écria-t-elle ; — -Robert, tune mourras pas!... je ne veux pas (jue tu meures !

Pour la seconde fois, son œil sombre et comme affolé fit le tour de la chambre pour chercher une issue.

Le crépuscule du soir commençait à tomber. Parla fenêtre, elle pouvait voir les rives désertes de la Seine.

— OIi ! dit-elle, frappée d'un vague espoir, — si nous avions une corde 1...

Robert sourit tristement.

— Nous n'avons pas de corde... murmura-t-il.

Elle se jeta dans ses bras et le pressa contre son cœur avec passion.

— Je te dis que je ne veux pas, balbutia-t-elle» suffoquée par ses sanglots, — je ne veux pas que tu meures !

Les coups frappés contre la porte arrivaient à son oreille , précipités et moins sonores, à mesure que cédaient les robustes battant!de chêne.

Un dernier coup s'étouffa et fut suivi d'un craquement.

Gisel n)it ses deux mains contre son cœur.

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