‹ Les nuits de ParisChapitre 29 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

— Il n'y a plus que deux portes ! dit-elle.

Et se redressant soudain, elle se mit à parcourir la chambre comme une lionne qui fait le tour de sa cage. — Robin restait immobile.

Un cri s'échappa de la poitrine de Gisel.

— Nous aurons une corde, dit- elle; — viens!... il faut travailler... Si les deux portes résistent autant que la première, nous aurons une corde, et tu seras sauvé.

Elle avait saisi les vêtements des deux chevaliers, que ceux-ci avaient quittés pour revêtir les armures. Plus forte qu'un homme, en ce moment, elle avait déjà déchiré l'un des manteaux en lanières.

— Viens ! viens î répéta-t-elle.

Chez tout condamné, l'espoir ne demande qu'à renaître. Robin se leva , et quand le marteau commença de résonner contre la seconde porte , ils étaient tous deux à la besogne.

Ils travaillaient, ils travaillaient 1 Gisel surtout !

Mais quand les trois manteaux furent employés , la corde était bien loin encore d'être assez longue. — Les coups allaient leur train contre la seconde porte.

Robert donna sa casaque — Gisel son voile et sa robe de dessus.

Hélas ! la corde était toujours trop courte.

La nuit tombait heureusement, de sorte que Robin put se dépouiller du reste de ses habits. Avant de livrer son justaucorps, il fit passer sous sa chemise un objet que Gisel ne vit point, mais qui brillait aux dernières lueurs du jour.

Les coups allaient. — Oh ! ils retentissaient dans le pauvre cœur de Gisel.

Avec le reste deshabits de Robin, la corde était encore trop courte .

Mais la nuit se faisait sombre. Gisel donna sa robe de dessous, — son corsage ; — un seul voile restait sur son beau corps presque nu .

Elle qui n'eût pas voulu se montrer ainsi à Dina, sa suivante fidèle l

Elle, l'enfant dévote à la sainte pudeur !

Mais ces coups de maillet, si vous saviez, ces coups lui broyaient l'âme !

La corde était trop courte.

Gisel dit :

— Ferme les yeux, Robert !

Elle ôta son dernier voile.

Mais en même temps, elle dénoua ses longs cheveux qui ruisselèrent tout autour de son corps jusqu'à ses pieds, suprême et magnifique parure!

— Tu peux rouvrir les yeux, dit-elle encore, souriante et toute fière.

La seconde porte céda et craqua bruyamment.

On entendit les pas des soudards de Rotrude et leurs voix moqueuses dans l'escalier.

Dn coup de maillet terrible, frappé contre la porte môme de la chambre, fit bondir le cœur de Gisel.

Même avec le dernier voile, la corde était encore trop courte !

Gisel hésita.

. — 0 Vierge Marie ! dit-elle enfin, — pardonne-moi î

Et ses longs cheveux, tranchés, tombèrent à leur tour.

Mais la nuit était toute noire, et la sainte pudeur est le meilleur de tous les voiles.

— La corde va jusqu'à la rive 1 dit Robert.

Gisel se mit à genoux et remercia Dieu. Puis elle dit :

— Descends le premier.

La porte s'ébranlait violemment.

— Non, répliqua Robin... Toi, toi !

Ils pensaient : le premier descendu sera seul sauvé, peut-être. Mais la porte ne tenait plus.

Gisel sauta sur i appui de la croisée.

— Viens donc avec nici, dit-elle, et que notre sort soit commun !

C'était un frêle soutien que cette corde tressée à la hâte. Gisel était dans les bras de Robert. Ils se laissaient glisser lentement.

La lune, qui se levait derrière les maisons de la rive droite, vint éclairer leur détresse.

Ils étaient entre le ciel et la terre. — La corde se balançait. — Robin étendait son bras pour protéger le corps de Gisel contre le choc de la muraille rude.

Vers le milieu du chemin, un nœud de la corde se lâcha.

Robert et Gisel donnèrent leurs âmes à Dieu.

Mais, dans l'effort instinctif que fit le jeune chevalier pour s'accrochera une saillie du mur, sans lâcher la taille de sa lîancée, sa chemise s'ouvrit, et Gisel vit un objet briller dans son sein.

— La coupe ! dit-elle, — la coupe !

Elle parvint à s'en saisir au moment même où la corde trop faible se brisait à cinquante pieds du sol, et, la brandissant audessus de sa tête : elle cria :

— Ma mère 1 ma mère ! à mon secours !

A ce moment, les gardes de Rotrude jetaient bas la porte enfoncée, et pénétraient dans la chambre aux armures.

Ils purent voir, penchés qu'ils étaient à la fenêtre , les corps de Gisel et de son amant précipités dans l'espace.

Mais ils purent voir aussi une forme blanche , soutenue par des ailes déployées, qui arrêtait les deux enfants dans ieur chute, et les faisait doucement descendre jusqu'au bord de l'eau.

Sur le fleuve, une nef parut, une nef d'azur ornée d'arabesques a*argent.

Giseî et Robert y montèrent.

La forme blanche s'envola et les gardes entendirent la voix de Gisel qui disait :

— Merci, ma nuro '. ...

La nef d'azur glissa sur l'eau tranquille du fleuve. Quand les gardes songèrent à bander leurs arbalètes, les deux fugitifs étaient hors de portée.

Gisel emplit d'eau la coupe de Merlin.

— Connais-tu la vertu de cette coupe ? demanda-t-elle.

— Je la connais, répondit Robin qui réchauffait sa belle fiancée contre son cœur.

— Veux-tu que nous partagions ce breuvage ? Robert lui donna le premier baiser.

— J'ai confiance ! dit- il.

Gisel renversa la coupe et répondit avec son céleste sourire, on rendant le baiser qui les faisait époux :

— J'ai confiance !

Ils n'avaient pas besoin, les deux amants heureux, de la coupe qui forçait la tendresse.

Gisel s'agenouilla au fond de la nef et laissa tomber la coupe dans le fleuve.

La forme blanche aux grandes ailes déployées reparut dans l'air, et cette fois, monta vers le ciel, tandis que la douce voix d'Aïda, traversant l'espace, arrivait jusqu'à la nef d'azur el disait :

— Merci 3 ma fille !

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