‹ Les nuits de ParisChapitre 34 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

Auguste emploie aux monuments de sa capitale, n'est-ce pas, ami?

— Ce serait mon plus cher désir.

— Mais ton jeune compagnon n'est pas assez fort pour manier le marteau.

— Oh ! fit Eric, qui rougit légèrement, — mon jeune frère gâche le mortier et porte le sable...

— Avec ces mains-là !... interrompit l'inconnu.

Eve cacha ses mains sous sa casaque. Le gentilhomme eut un sourire.

— Ami, dit-il ensuite brusquement, — voici la porte de la vilîe et nous allons nous séparer... Comment t'appelles-tu?

— Je me nomme Eric, mon seigneur. L'inconnu fronça le sourcil.

— C'est un nom du Nord, cela, murmura-t-il.

— Mon père, qui est établi devers le fleuve du Rhin, venait de Norwége, mon seigneur.

— Et ton jeune frère ?

Eric n'était pas préparé à cette question si simple. Il ouvrait la bouche pour dire le vrai nom de sa sœur Eve, lorsque la jeune fille, le prévenant, répondit de sa voix douce et gentille :

— Je m'appelle le petit Adam, mon noble seigneur,..

On arrivait à la Porte Salnt-Honoré qui était grande ouverte. Douze archers, six d'un côté, six de l'autre étaient rangés en haie sous la voûte. Le capitaine de la porte se tenait debout et chaperon bas sur le seud du corps-de-garde.

Le gentilhomme passa et salua de la main, tandis que les soudards lui rendaient les honneurs militaires.

Eric et sa sœur échangèrent un regard étonné. Ils ne pouvaient se mettre dans la tête qu'on ne leur barrerait pas un petit peu le

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passage en les saluant du nom de malandrins et de ribauds, qu'ils avaient entendus déjà tant de fois. Il n'en fut rien. — La porle se ferma bruyamment derrière eux.

Le gentilhomme, qui avait passé le premier, se retourna.

— Petit Adam, dit-il en s'adressant à Eve, quand ils furent à une cinquantaine de pas de la porte, je te fais don de cette escarcelle où il y a douze écus d'or, afin que tu te souviennes de moi... mets pied à terre.

Le page, qui les avait rejoints, prit la bride du cheval.

Eve, confuse et heureuse, reçut la bourse avec respect. Elle neretira point son front où le gentilhomme, penché gracieusement sur sa selle, mit un baiser d'ami.

— Quant à toi, Eric, reprit-il, — va trouver demain, au matin, Maurice de Sully, évoque de Paris, et prie-le de t'einployer aux travaux de son église cathédrale pour l'amour de moi.

— Aux travaux de Notre-Dame! s'écria Eric; — ce que je désirais le plus au monde î

— Oui dà?... Eh bien, mon maître, tout est donc pour le mieux... Au revoir, Eric... au revoir, petit Adam, je vous souhaite du bonheur !

H s'éloigna. Eric le rappela :

— Mon seigneur', mon seigneur! s'écria-t-il, — de la part de qui parlerai-je au sire évèque de Paris ?

A son tour, l'inconnu parut hésiter un instant, puis il répondit avec un sourire :

— De la part de son compère Dieudonné.

Il tourna l'angle d'une ruelle qui montait vers Saint-Eustache et disparut, toujours accompagné d'Albret, son page, qui se disait :

— Jamais je ne vis garçonnet avoir teint si blanc ni si dou.\ yeux...

Erio et sa sœur Eve étaient seuls. Eve avait à la main la bourse que le seigneur inconnu lui avait généreusement donnée. Ils se trouvaient au milieu de la rue Saint-Honoré.

La rue Saint-IIonoré était une des plus belles et des plus grandes de la vdle, mais nous sommes contraints d'avouer que ce n'était pas beaucoup dire. Chacun sait qu'à cette époque, et bien longtemps encore après, les maisons ne présentaient point leurs façades à la voie publique. Chaque demeure projetait sur la rue l'ombre de son pignon étroit et haut, percé à peine de quelque fenêtre borgne, gardée par des barreaux de fer. La première condition d'un logis élait de pouvoir servir de forteresse au besoin.

Aurez-de-chaussée, ces pignons n'avaient point décroisées, par conséquent point de lumière. Quant à ces boutiques qui éclairent maintenant le pavé de nos rues, mieux encore que les réverbères, il n'en était point question.

La vente se faisait d'ordinaire dans des échoppes groupées en foire et occupées seulement jusqu'au coucher du soleil.

Les tavernes, aussi fréquentées alors qu'aujourd'hui, ouvraient leurs huis noirâtres au fond de longues et tortueuses allées. La vie publique comme la vie de famille se concentrait loin de la rue qui restait le domaine exclusif des malfaiteurs. Dans ces sombres nuits de Paris antique, les larrons affamés guettaient les rares passants et ne gagnaient point leur vie. Un bourgeois prudent eût mieux aimé sauter du haut en bas des remparts que d'affronter ces ténèbres mal liantées.

Quant aux gentilshommes, ils marchaient précédés de torches et l'épée à la main.

C'était un triste métier que celui de voleur, mais c'était une carrière encombiée.

Au milieu de celte obscurité silencieuse, où glissaient cependant les mille bruits des orgies lointaines, Eric et sa sœur étaient plus perdus que dans les cultures ou dans les taillis du Louvre. Ils ne savaient de quel côté se diriger. La rue s'étendait devant eux, tortueuse et noire. Au loin, ils apercevaient la lueur tremblante de quelque lumignon fumant sous Vex voio.

Eve se serrait, ép.ouvantée, contre son frère. L'ombre lui semblait pleine de menaces et de fantômes.

Ils étaient si effrayés tous deux qu'ils ne songeaient point à s'entretenir de la propiiétic.

Ah ! si quelque larron, connaissant son métier, fût venu en ce moment, il aurait eu la bourse d'or à bien bon marché, quoiqu'Eric eût son marteau de fer sur l'épaule et un vaillant cœur dans la poit. ine.

Ces ténèbres l'oppressaient et le paralysaient. La perspective sombre de la rue Saint-Iionorc lui apparaissait immense, iniiiiie! Il n'avait plus ce qu'il fallait de courage pour faire un pas en avant ou en ari'ièi'c.

En ce moment, par une des rues qui descendaient vers la Seine, une harmonie lente et grave arriva jusqu'à nos deux voyageurs. C'était un chœur d'hommes, chanté en langue allemande.

Eric prêta l'oreille et il lui sembla que le sang se réchauffait dans ses veines. C'était comme s'il eût entendu tout à coup dans sa détresse le son d'une voix bien amie.

Le chœur approchait. On distinguait ces paroles :

« Il y a loin de la mer à la mer.

» Où va l'oiseau qui ne reste aux bords du Rhin que trois mois

d'été?

» Nous bâtissons de hautes tours pour nicher les hirondelles... (1). »

(<) Les Hirondelles de Johan Order, traduction anglaise de Browno,

Eve tomba dans les bras de son frère. L'émotion joyeuse metlaii des larmes dans ses yeux.

« Lisa! Lisa! la fille du maître! Lisa, l'enfant du vieil homme 1

» Où esl le marieau? L'époux de Lisa sera le plus fort, puisqu'elle est la plus belle.

« Quand elles reviendront (les hirondelles) le coq de cuivre tournera sur la tour achevée. »

Une lueur apparut au bout de la rue. Le chant se mesurait sur les pas réguliers d'une troupe d'hommes.

La chanson continuait :

* Maître! maître ! ta fille a un fils. Tu es heureux. Le fils de ta fille s'appellera comme toi.

•> La truelle brille ! c'est le glaive de l'artisan. Nous serons tous au baptême.

» N'y a-t-il pas déjà de la rouille à la croix de notre clocher? »

La rue était pleine d'hommes qui s'avançaient en se tenant par la main. Ils portaient des lances sans pointe, ornées de fleurs.

Comme ils s'arrêtaient devant une porte pavoisée, Eric prit sa sœur par la main et s'approcha d'eux en chantant :

« L'hirondelle est venue. Son nid est dans la tour. Maître, hélas! les cloches sonnent.

» Tu vas mourir et ta fille est morte. Nous mourrons tous. Mais la tour vivra.

» Et dans dix fois cent ans, elle sera encore la maison des hirondelles. »

Celui qui marchait en avant de la troupe joyeuse fit sonner sa lance contre le pavé de la rue.

— Qui es-lu^ compagnon? s'écria-t-il en s'adressanl à Eric.

— ■ Je suis du marteau et delà truelle, répondit le jeune homme. -- Connais-tu l'un de nous?

— Je suis l'un de vous.

— A quel titre ?

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— Au titre de libre-compagnon.

Le chef de la troupe était un peu en avant de ses camarades qui écoutaient et attendaient.

— Approche ici, dit-il à Eric, et que ta main parle à ma mam ! Leurs mains se touchèrent et ils échangèrent ce signe mystérieux

qui fut toujours le passeport des membres de la confrérie maçonnique.

— Oh ! oh! fit le chef de file en se tournant vers sa troupe, — celui-là est un cousin de Salomon et j'ai reconnu au bout de ses doigts l'accent de Cologne... Ouvrez vos rangs, mignons, et fêtez l'arrivée d'un frère !

— Frère, cria le chœur, — sois le Bienvenu, puisque tu apportes ta. pi erre au Temple !

— Mais, 3it cependant une voix dans la foule, — il n'est pas seul.

— Au fait, reprit le chef, — qui est celui-ci? Il montrait Eve.

Eric prit sa sœur par la main.

— La femme est une proie facile, répondit -il, — qui attire les lâcheset les méchants... mais nie voici au terme de mes traverses et je ne me défie point de mes frères. . . Celle-ci est ma sœur.

— La sœur de notre frère est notre sœur! prononça gravement le chef; — entrez tous deux avec nous.

Les bcUons carillonnèrent de nouveau sur la porte qui s'ouvrit. Un instant après la rue était déserte et silencieuse.

Dans l'enfoncement d'une porte voisine, un objet informe commença de se mouvoir. C'était comme une masse de haillons. Un coup de sifflet sortit des ruines d'un capuchon de bure qui avait dû appartenir à quelque moine peu soigneux.

Un coup de sifflet tout pareil partit à l'autre bout de la rue et une autre montagne de haillons se mit en mouvement.

Jevousi'ai dit : le inélier de voleur ne valait pas le diable, a cause de la concurrence.

— Ezccliiel! dit le premier tas déguenillés.

— Tréfouilloux! répondit le second amas de loques.

— Ils étaient tout à côté de moi ! reprit Tréfouilloux d'un ton d'amer regret... j'allais planter mon couteau entre les deux épaules du grand... et le petit n'était qu'une femme!

— Ah ! fit Ezécliiel avec mélancolie , — nous n'avons pas de bonheur !

Tréfouilloux se prit le front à deux mains sous les débris souillés de sa cagoule.

— Et l'on dit que le roi Philippe mène bien son royaume î gronda -t-il ; — laisser de pareils fainéants courir les rues après le couvre-feu sonné!

— C'est un grand scandale \ soupira Ezécliiel.

— C'est une horreur !

Tréfouilloux remit son coutelas au chiffon tordu qui lui servait de ceinture et nos deux malheureux associés reprirent leur affût.

Hélas! tout le reste de la nuit, il ne passa personne. Us se sei'rèrent le ventre le lendemain matin , au lieu de déjeuner. -— De nos jours, je vous aiïirme que les voleurs de nuit mangent de bons beefsteacks et des cuisses de poulet en papillottc.

Pourquoi? parce qu'il y a une police très-bien faite, à ce qu'on dit; parce qu'une police très-bien faite produit la confiance, pai'ce que la confiance fait monter les actions des voleurs comme les actions des spéculateurs.

JNous prions ces derniers, lesquels travaillent le jour, de vouloir bien remarquer que nous faisons une distinction entre eux et les voleurs de nuit.

C'était une belle chose que la Libre-Maçonnerie, au temps où jaillissaient du sol les merveilles de ces temples illustres que les trois derniers siècles du moyen âge ont légués à notre admiration.

Notre-Dame commençait l'œuvre de cet art chrétien et splendide. Puis ce devait être la cathédrale de Cologne, la basilique de Strasbourg et Westminster, ce glorieux joyau de Londres.

Les autres arts restaient dans l'enfance. Les maçons seuls, et c'est bien à dessein que nous ne les affublons pas du titre d'architectes, les maçons seuls, traduisant dans leur inspiration naïve le mystère de l'idée chrétienne, atteignaient d'un seul bond aux limites du grand et parsemaient l'Europe de chefs-d'œuvre.

Ils allaient, instruments discipUnés d'une volonté une et cachée; le travail de leur vie n'était qu'un ciiiffre dans la somme inouïe de travail que le siècle dépensait. Souvent , ils ne nouaient qu'une maille de ce gigantesque tissu. Bien rarement du moins celui qui voyait poser la première pierre de l'édifice assistait-il à la fête de l'achèvement.

Mais qu'importait cela ? Leur tâche était remplie. Ils avaient vécu travaillant et chantant ; ils avaient combattu, soldats de la pacifique armée. Leur nom mourait avec eux, c'est vrai : mais ne s'appelaient-ils pas collectivement Vestminster ou Notre-Dame do Paris?

Du reste, ces associations sur une vaste échelle étaient vieilles comme les mœurs mêmes du Nord. Les Ghildes avaient couvert longtemps la Norwége, h Suède, le Danemarck , l'Allemagne et même la Hongrie. Le samt Vehme, succédant aux Ghildes dispersées, avait ses francs juges depuis le Danube jusqu'à la Loire. La franc-maçonnerie ne vint que la troisième, bien que nos modernes adeptes prétendent faire remonter son origine au tils du roi David.

Mais nos modernes francs-maçons, occupés dès leur plus tendre 11. -io

enfance à vendre le raisiné paternel, n'ont pas eu le temps d'étudier l'histoire ailleurs que dans les almanaclis.

0 misère ! franc-maçon est devenu synonyme d'épicier ! Tant il est vrai que la plus belle chose meurt ou, se déshonore dès qu'elle n'a plus sa raison d'être!

Malgré cette lamentable décadence, nous répéterons que la libre maçonnerie était une sérieuse et forte institution. Elle pratiquait, dans la mesure possible, le prmcipe delà fraternité. Elle protégeait le faible, tout en honorant le fort : ce qui est la justice. — Elle fut féconde, parce qu'elle était sage.

Quant à l'association politique qui lui a succédé, garoant son mot d'ordre et ses emblèmes, moins on en parle, mieux cela vaut, parce que rien au monde n'est triste comme une mascarade manquée.

L'endroit où Éric et sa sœur furent introduits était une large et longue salle, formant le rez de chaussée entier de la maison. Tout autour des murailles, on lisait des sentences encadrées dans des ronds de feuilles de chêne. Çà et là pendaient les trophées maçonniques. Sur une estrade, un trépied de fer était surmonté d'un niveau qui se balançait à la voiite.

La fête qui rassemblait les maçons libres de Paris avait lieu pour la réception solennelle d'un adepte nouveau.

Quand le récipiendaire entra, Éric et Eve furent frappés tous les deux de la même pensée. Il leur sembla qu'ils avaient vu cet homme-là quelque part.

C'était un homme jeune encore, aux formes grêles, mais nerveuses. Sa figure longue, pâle, basanée^ avait une singulière expression d'intelligence. Ses yeux noirs brillaient comme deux escarboucles sous les arcades protondes de ses sourcils.

Il s'avança d'un pas vif et léger vers le trépied où il s'assit:

A la demande de son non), il répondit.

— Jean Cador.

Le son de sa voix suffit à fixer tout d'un coup le souvenir de nos deux voyageurs.

Éric séria fortement le bras d'Eve.

Cet homme mentait en ce moment, ou bien il avait menti deux heures auparavant sous les murailles de l'Abbaye Saint-Martin, car il avait dit à Amaury Montruel seigneur d'Anet, — l'ami du roi :

— Je me nomme Mahmoud-El-Reis.

Le chevalier Dieudonné, — le Destin de la prophétie d'IinHa, — en quittant nos deux voyageurs, qu'il avait si généreusement pris sous sa protection, s'engagea, comme nous l'avons dit, dans une des ruelles étroites et non pavées qui s'ouvraient à gauche de la rue Saint-Honoré et qui montaient vers Saint-Eustache.

Dans cette ruelle, il est incontestable qu'd y avait au moins un Ezéchiel et au moins un Tréfouilloux, sinon beaucoup davanla'^e. Mais ces bonnes gens ne s'attaquaient guères aux seigneurs bien armés et bien montés. La faim les faisait faibles et peureux. Ce ne fut qu'un ou deux siècles plus tard que la sécurité naissante fit affluer quelques vivres dans la Cour des Miracles.

Après quelques minutes de marche, le chevalier Dieudonné et son beau page Albret s'arrêtèrent devant une porte massive et monumentale qui servait d'entrée à un bâtiment plus grand, ma foi, que la Tour du Louvre où demeurait le roi.

Ce bâtiment était isolé et entouré de hauts arbres. Il occupait à peu près l'emplacement actuel du marché des Prouvaires. On le nommait l'hôtel de Nesle. Il était habité par Eudes III, duc de Bourgogne , un des plus puissants vassaux de la couronne de France, qui recevait en ce moment l'hospitalité du maître de l'hùtel, Jean II, seigneur de Nesle, châtelain de Bruges.

Eudes de Bourgogne n'était point à proprement parler un rebelle. Il payait de sa personne à la guerre et combattait pour le roi. Mais, dans la paix, il faisait au roi cette opposition incessante qui nous a porté à comparer les grands vassaux du moyen âge aux grands bourgeois de ce lemps-ci. Ce n'est pas agréable pour les grands vassaux du moyen âge, mais il faut bien dire comme on pense.

Eudes entretenait commerce avec le pape Innocent IIÏ qui prétendait régenter Philippe-Auguste, comme si ce prince eût été un monarque à la douzaine. Eudes avait des intelligences à la cour de Baudouin de Flandres, l'éternel mutin. Jean sans Terre, le coquin d'Anglais, comptait un peu sur Eudes de Bourgogne.

L'Angleterre, alors comme aujourd'hui, était la plaie vive du monde. Elle ne faisait point d'exposition cosmopolite pour rallier à son faux libéralisme tous les trafiquants de l'univers, elle n'usait point ses dents de serpent contre la lime inaltérable du catholicisme, elle ne suçait point le sang de l'Irlande, — mais elle était déjà l'Angleterre, c'est-à-dire l'Égoïsme déguisé en Nationalité, la Perfidie poUtique couverte de cet oripeau : la Probité commerciale; elle était la pierre d'achoppement de la civilisation naissante 1

Depuis, elle s'est emparée de la civilisation pour la sophistiquer et faire regretter la barbarie.

L'Angleterre, celte oligarchie empoisonneuse et empoisonnée, cette honte illustre de l'histoire, ce fléau devant lequel s'agenouillent, comme devant une idole, tous les menteurs de générosité, tous les hypocrites d'indépendance, tous les macaires de l'économie politique, tous les maquignons de l'industrie, tous les tripiers du veau d'or, toute l'armée des escamoteurs et tout le troupeau des dupes!

L Angleterre qui est, ne vous y trompez pas, malgré le faste de son peerage, malgré l'orgueil de son écusson, l'Angleterre qui est la bourgeoisie faite empire !

Elle existait : donc elle vivait du sang de quelqu'un.

Philij.pe-Auguste ne voulait pas qu'elle vécût du sang de la France.

Ses vassaux ne voyaient ni si clair ni si loin. Dans leur maladie d'opposition mesquine et aveugle, ils tenaient sans cesse leur suzerain en échec et Philippe n'avait pas la liberté d'action nécessaire pour écraser d'un seul coup de talon ce reptile d'outre-Manche, Jean Plantagenet

Pour que le lecteur suive notre récit sans entraves, il est indispensable de lui rnppcler en peu de mots les circonstances au milieu desquelles se trouvaient la France et son roi. Philippe-Auguste n'était pas un prince sans défauts, et nous ne prétendons point cacher qu'il fut la cause première des embarras qui signalèrent son règne si brillant et si plein,

Philippe- Augubte avait alors trente-cinq ou trente-six ans. Il occupait le trône depuis sa quinzième année. C'était le sixième roi de la descendance de Ilugues-Capet. Le début de sa domination fut touimenlé mais gloiieux. Il soumit la Bourgogne et la Flandre et réduisit à néant les prétentions du vieux roi Henri d'Angleterre, père de Richard Cœur de Lion et de Jean.

L'histoire accuse ce vieil Henri d'avoir abusé de la jeunesse d'Alix de France, sœur de Philippe- Auguste, qui lui avait été confiée parle roi Louis pour être fiancée à son fils aîné Henii au Court Mantel. Si l'accusation est vraie, et contre cette race atroce des Plantagenet, peut-il y avoir une accusation téméraire? on doit reprocher à Philippe-Auguste de n'avoir jamais puni cet infâme outrage.

Richard Cœur de Lion ne voulut point accepter cette partie de l'héritage de son frère, qui consistait à épouser Alix. Il devait connaître son vieux père mieux que personne, et savoir de quoi il était capable. Cela n'empêcha point Philippe- Auguste, alors tout jeune, de nouer avec le prince Richard, son vassal, une amitié qui

eut d'étranges vicissitudes, mais que les historiens qualifient de chevaleresque. Le tout, parce que l'évangile de l'opéra-comique ordonne de regarder comme un chevalier, Richard Plantagenet, cet aventurier avide et menteur i

0 Richard ! ô mon roi ! l'Univers Tabandonne ; sur la terre, il n'est plus que moi qui s'intéresse à ta personne ! Ce n'est pas un Anglais qui a fabriqué cette poésie idiote et barbare !

Il est vrai que ce Richard, heureux comme Achille, a eu Walter- Scott pour Homère. Il est vrai qu'il était magnifique sous l'armure et d'une vaillance éblouissante. Mais il y a des sergents-majors comme cela.

Le courage le plus brillant ne peut suppléer à la loyauté qui manque. Et un roi pillard ne peut être un roi chevalier.

Cependant, à tout prendre, quand ce roi est Anglais, il fr^A faire la part du terroir.

Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion allèrent ensemble à la croisade. Sur ce terrain d'aventures , le roi d'Angleterre éclipsa complètement le roi de France. Il était plus beau , plus bouillant, plus éblouissant, plus fort, sinon plus brave, et l'on prétend que Philippe-Auguste fut jaloux de son ami et vassal, au point d'en faire une dangereuse maladie. La chose certaine, c'est que Richard, très-habile homme d'armes, et audacieux jusqu'à la folie, excita une admiration universelle. Il fût le héros de la croisade. Les romanciers l'adoptèrent. Quant à la croisade, elle n'eût absolument aucun résultat.

Ce fut le sort de toutes les entreprises de Richard Cœur de Lion.

Philippe revint en France. Richard, qui voulait aussi regagner ses États, fut fait prisonnier en traversant l'Autriche. Ici prend place une période que l'on voudrait effacer de la vie de Philippe- Auguste. Les nombreuses trahisons de Richard n'autorisaient point sans doute le roi de France à le trahir à son tour. Il le fil

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pourtant, et l'on connaît ses négociations avec Jean sans Terre pour partager les dépouilles du royal prisonnier.

On dit même que quand le célèbre troubadour Biondel, à force de jouer de la guitare sous !a tour sombre où Richard chantait: me fièvre brâlante, eut réussi à endormir les geôliers et à délivrer son maître, on dit que Philippe écrivit à Jean: « Prends garde ; le diable est déchaîné. »

Mais déliez-vous profondément de tout ce qui se trouve dans tous les dictionnaires. Les dictionnaires ont pour mission spécale d'abrutir les gens du monde, à l'usage desquels ils sont fabriqués.

Du reste, Jean prit garde en eflet. Il trahit Phdippe comme il avait trahi Richard, et Tinterniinable guerre entre les deux rivaux commença.

Philippe avait épousé, dans sa première jeunesse, Isabelle d'Artois, nièce du comte de Flandres, qui descendait directement de Charlemagne. Veuf depuis longtemps, et voulant susciter des ennemis à l'Angleterre, il demanda, vers l'an H 87, la main de la princesse Ingeburge ou Angelberge de Danemarck. Ingeburge était adorablement belle et fort au-dessus de son temps pour les qualités de l'esprit. Mais son frère, Canut, ne vouhit point armer contre l'Angleterre, et Philippe en conçut un tel dépit, qu'il prit Ingeburge en une aversion msurmontable. Pendant la cérémûnie'^du mariage, on le vit trembler et pâlir comme s'd eût été frappe d'un maléfice.

Quelque temps après, il répudia Ingeburge qui l'adorait, pour épouser la fameuse Agnès de Méranie , fdle d'un aventurier du Tyrol , qui avait pris le titre de duc. ^

Ce divorce, suivi d'un second mari-ige dont la légalité restait des plus douteuses, fut la source de tous les tracas qui embarrassèrent le grand règne de Philippe.

Ingeburge, en eiïet, protesta et se retira dans un couvent. Le pape lança ses foudres.

Quant à la belle Agnès, elle se conduisit en femme qui désirt inspirer aux siècles futurs l'idée d'une fatigante tragédie. Elle joua à la reine Bérénice; elle intrigua, elle flatta, elle iit un bruit gênant de son amour.

D'après les détails assez incomplets que nous oni laissés les contemporains, il n'y avait pas à hésiter un instant entre ces deux femmes, Ingeburge et Agnès. Elles étaient belles toutes les deux, mais Ingeburge était aussi supérieure à sa rivale, que le soleil est supérieur aux astres à la douzaine.

Il est vrai que cette pauvre reine Ingeburge avait contre elle son nom peu fait pour l'amour. Mais Philippe-Auguste, qui avait affublé du nom d'Agnès, la fille du bohémien Bertiioud, laquelle s'appelait Marie, ne pouvait-il pas rendre le même service à Ingeburge? D'ailleurs, cet affreux nom d'Ingeburge était le fruit de la prononcialion française. Au temps où elle était une jeune tille heureuse, la princesse de Danemarck s'appelait Angelberge, et ceux qui l'aimaient la nommaient Angel.

Y a-t-il quelque chose de plus doux et de plus charmant que cela?

A dater de l'affaire du divorce et du mariage contesté , le règne de Philippe-Auguste faillit se perdre dans d'inextricables difficultés. Ce fut un tohu-bohu de batailles inutiles, de sièges levés, de querelles apostoliques et de négociations enchevêtrées. Tout habile négociateur qu'il était, Philippe dépensa des années à ces vains efforts, pour sortir d'une situation qui n'avait point d'issue Agnès de Méranie fut véritablement le fléau de la France.

Un jour, au plus fort de cet> luttes épuisantes que Philippe soutenait contre l'Europe ameutée autour de son trône, on vint lui dire que Richard Cœur de Lion était mort. La flèche d'un soldat lui avait traversé la poitrine au siège de Chaluz. Philippe ne prononça pas une parole. Il rentra dans son appartement et resta douze lieures, la tête entre ses mains, sans vouloir prendre aucune nour-

rilure. — Durant celte longue méditation, songeait-il à Tamilié fougueuse qui avait uni sa jeunesse à celle de Richard? Se souvenait-il des étranges preuves de dé vouement qu'il avait reçues du fils d'Henri Plantagenet : caresses de fou, suivies de furieuses attaques?— Ou bien regardait-il l'avenir débarrassé de ce terrible obstacle ?

Il fit pendre le soldat qui 3V»it tué Richard. A notre sons, c'est \k le trait le plus misérable où puisse s'abaisser un roi. C'est nonseulement de l'injustice et de la cruauté : c'est de la mise en scène.

Or, à nos yeux, rien n'est au-dessous de la mise en scène. Nous l'avons dit dans l'histoire de Julien l'Apostat, nous aimons mieux un brigand qu'un comédien.

Il faut qu'd ait été bien grand d'ailleurs, ce Philippe-Auguste, pour que l'histoire lui ait pardonné ce côté judaïque et coniposé de son caractère.

Après la mort de Richard, Philippe manqua de cet aiguillon qui pousse aux entreprises audacieuses. On ne peut pas dire qu'il sendormit dans les bras d'Agnès, car leur roman d'amour est bon tout au plus à rimer en vers de six pieds; mais il se plongea comme à plaisir, dans sa guerre de procédure contre le Saint- Siège. Il fallut pour le réveiller, la mort du jeune duc Arthur de Bretagne, assassiné par Jean sans Terre.

Arthur était l'époux de Marie de France, fille de Philippe-Auguste et d'Isabelle.

Il s'éveilla, et voilà ce qu'il vit autour de lui à son réveil : Jean sans Terre était mnître de l'Anjou, de l'Aquitaine et de ta petite Bretagne. Beaudoin de Flandres étendait sa domination sur presque tout le nord du royaume. Othon iV, élu roi des Romains et neveu de Jean Plantagenet, pressait les frontières de l'est. I.e pape menaçait du cote du midi. — D'autre part. Canut, roi do

202 LES NUITS Dïï TARIS.

Dancmarck, armait, disail-on, une flolle (ormidable, pour venger l'indigne outrage infligé à sa sœur Ingeburge.

Ce n'était vraiment point l'Istrien Berthoud, soi-disant duc de Méranie, qui pouvait secourir son royal gendre dans cette occurrence difficile.

A l'intérieur, la position n"ctau pas beaucoup plus favorable. Jean sans Terre avait infesté la France de routiers, coquins sans foi ni loi, qui s'étendaient comme une peste sur tou-tcs les provinces. L'Anglais préludait à celte mission providentielle de sa nation, qui est d'entretenir la révolte cbez tous les peuples du monde, jusqu'à ce que la colère du monde fasse enfin justice, et raye l'Angleterre da nombre des États vivants.

Les finances, entamées à la fois par les guerres continuelles, par les armements destinés aux croisades , et par les grandes entreprises monumentales que Philippe avait commencées , menaçaient ruine.

Paris n'était pas tranquille. La querelle des étudiants et des bourgeois naissait. Il y avait du sang dans les rues.

Enfin, un bruit courait, rumeur étrange et mystérieuse, toute pleine de menaces terribles.

On se disait tout bas à Paris et dans le reste du royaume que les princes ligués contre Philippe ne l'attaqueraient pas seulement les armes à la main. On disait qu'en dehors de la ligue militaire une autre figue s'était formée qui avait pour but l'assassinat. Dans cette ligue, outre Jean sans Terre, Beaudom, Othon et Canut VI, on disait que Saladin lui-même était entré.

On prononçait le nom du Vieux de la Montagne, redouté a l'égal du nom de Satan.

Qui avait mis le poignard dans la main du terrible ismaïlile, successeur d'Hassan-Ben-Sebbah? qui avait porté la haine de Philippe-Auguste jusque dans les gorges de l'anti-Liban? Était-ce

Saladin? Était-ce Beaudoin, maître de Constantinople? Était-ce Othon empereur ou le lâche Jean sans Terre?

Puisque nous en sommes aux cancans du xiii» siècle, il faut tout dire. La reine Ingeburge était dédaignée, outragée, prisonnière. Quelques voix s'élevaient pour insinuer que la reine Ingeburge avait envoyé un émissaire au Vieux delà Montagne avec promesse de cinq cent mille écus d'or.

Que ceci fût calomnie ou vérité, il n'en était pas moins certain que Philippe était menacé de toutes parts.

Et cependant, ces menaces eussent été vaines, ces embarras n'auraient compté pour rien devant la vigueur de ce grand esprit, s'il n'eût été paralysé par un mal bien autrement grave.

Innocent III avait lancé les foudres de l'Église contre Pbillppe, à l'occasion de son mariage avec la Bohémienne. Philippe-Auguste était anathème.

Philippe-Auguste était excommunié!

Or, la peste n'était rien auprès de cette effrayante punition qui brisait la vie des rois comme celle du plus pauvre vassal.

La raison s'étonne devant la prodigieuse puissance de cette arme toute morale, au moyen de laquelle le sceptre de saint Pierre humilia tant de têtes couronnées. Sous le poids de l'anathèmo, il n y avait point d'orgueil qui ne dût se courber. La résistance était impossible. Il fallait s'avouer vaincu et faire amende honorable, pieds nus et la tête découverte devant la porte des églises.

Car, si vous vous obstiniez dans une lutte insensée, le vide se produisait immédiatement autour de vous. Sujets et serviteurs s'éloignaient avec effroi : le mal était contagieux : Tanatbènie se gagnait. Il n'y avait plus pour vouis ni amitié, ni dévouement. Il n'y avait plus d'amour.

L'avidité elle-même, cette passion vivace entre toutes, cédait à la terreur inspirée. Vous n'eussiez pas trouvé, vous, l'excommu-

nié, un marchand pour vous mesurer du pain ou pour vous verser à boire.

Le lépreux avait la compassion pour refuge, mais envers l'excommunié la compassion était un crime.

On sait l'histoire du roi Robert qui, après avoir été frappé des foudres de l'Église, garda deux serviteurs. Le trait est digne d'être cité : il prouve que les deux serviteurs étaient fidèles et que le roi avait su se faire aimer.

Mais les deux serviteurs du roi Robert le servaient avec des gantelets d'acier qu'ensuite ils purifiaient au feu. Au lieu de manger les débris de sa table, ils les jetaient aux chiens errants.

La mauvaise foi seule pourrait nier l'utilité de ce frein omnipotent qui mettait des bornes aux caprices et aux brutalités des rois demi- barbares. Sans les foudres de l'Église tous les trônes du moyen âge se seraient noyés dans la fange. Mais, comme tous les remèdes violents, c'était un remède dangereux. Le premier effet de l'excommunication majeure était de relever les peuples de l'obéissance qu'ils devaient à leur chef légitime. Les papes fomentaient la révolte. Les papes sont les pères de la Révolution.

Nous avons vu naguère un souverain pontife, chassé de ses États, cheminer tristement sur la route de l'exil. Ce jour-là, Pie IX ne portait-il pas la peine de tous les troubles excités jadis en Europe par ses prédécesseurs? A l'époque où le Fils de Dieu a dit : // faut rendre à César ce qui appartient d César, César ne rendait pas à Dieu ce qui appartient à Dieu. En conséquence, le vicaire de Jésus-Christ, jugeant révolulionnairement, allait contre la lettre et contre l'esprit de i'Évangile.

En criant aux peuples du haut du Vatican : obéir est un crime, les papes, imprudents ou félons, creusaient l'abîme au bord duquel chancelle aujourd'hui leur propre trône.

Ils commettaient le plus grand de tous les crimes sociaux.

Car la révolte spontanée desDeuples a pour soi mille arguments

que le cœur accepte souvent, si la raison les combat toujours. Mais l'excitation à la révolte n'a jamais ni prétexte ni excuse.

Le peuple vaut le roi et précède le roi. Le peup(e a des droits contre le roi prévaricateur, puisque ies droits parallèles que le roi possède, c'est le peuple qui les lui adonnés. Donc, en frappant, le peuple, à la rigueur, pourrait uivoquer un droit, si le plus absolu des droits humains pouvait s'exagérer jusqu'au parricide. Mais, en dehors de ces deux droits symétriques, politiquement, il n'y a rien. Celui qui allume la torche impie de la guerre civile est un malfaiteur, quand même il s'appelle le pape.

A ceux-là qui respectent et admirent profondément la papauté, non-seulement au point de vue chrétien, mais encore au point de vue social et civilisateur, il appartient surtout de regretter les taches de son histoire. Que d'autres, flattant les passions grotesques, rassemblent un fagot de menteries historiques et jettent à !a tête des ânes les prétendus crimes des papes, nous disons, nous, leur vrai crime, leur seul crime.

Ils laissèrent filtrer dans le temporel l'autorité absolue et divine qu'ils exercent à bon droit au spirituel. Ils envahirent. Ils usurpèrent. Et comme toute intelligence s'aveugle et trébuche dès qu'elle veut marcher dans le faux, ils frappèrent les rois coupables sur le dos des peuples innocents.

Voilà le résultat direct et certain de ces excommunications qui appliquaient au crime privé le châtiment politique. Et ce résultat ne s'atteignait pas par ricochet. Non. Le pape, en excommuniant le roi, mettait tout simplement le royaume en interdit.

De telle sorte que l'aide de la religion était refusée impitoyablement à tout un peupîe pour vivre ou pour mourir.

Si l'excommunication n'eût frappé dans le roi que l'homme, on peut aflirmer que, presque toujours, les foudres de l'Eglise auraient touché juste. Particulièrement, dans le cas qui nous occupe, Philippe de France, comme chrétien, méritait une punition pour ce

double mnriage qui donnait à la bohémienne Agnès la place de la sainte et belle Ingeburge. Mais Innocent III avait publié une bulle spéciale qui relevait tous les sujets du roi Philippe de l'obéissance jurée. Il avait dit en propres termes à tous les vassaux de la couronne : Révoltez-vous!

Il avait joué, vraiment, le rôle traditionnel que l'Angleterre se réserve d'habitude, et c'est peut-être par jalousie rétrospective que l'Angleterre fait maintenant au Saint-Siège, en matière purement spirituelle, une guerre aussi ridicule que misérable.

Quoiqu'il en soit et pour conclure, il eût fallu à Philippe Auguste toute sa force pour conjurer la tempête qui le pressait de toutes parts. — Et il était paralysé.

Au moment où le chevalier Dieudonné et son page s'arrêtaient devant la grand'porte de l'hôtel de Nesle, il y avait une grave réunion dans la salle d'honneur de l'hôtel. C'était un bâtiment tout neuf et Jean II, l'un des plus riches seigneurs de ce temps, l'avait fait construire avec beaucoup de magnificence.

La salle d'honneur, énorme pièce voûtée en plein cintre et dont les fenêtres affectaient le style roman le plus épais, était ornée de draperies et de faisceaux d'armes, entremêlés d'écussons déjà régulièrement blasonnés. Au centre, il y avait une table octogone, supportant la fameuse lampe d'or, chef-d'œuvre des orfèvres de Bruges.

Autour de la table, une douzaine de seigneurs étaient réunis, sous la présidence du duc de Bourgogne, assis à côté de son hôte, Jean de Nesle, qui avait auprès de lui une cruche de vin et un large hanap.

Parmi les autres seigneurs, oni distinguait Guillaume des Roches,

séncclial d'Anjou, guenier fort renommé, Henri Clément, maréchal de France, le comte du Perche, le duc de Berri, le comte de Thouars, les comtes de Nevcrs, de Flandre et d'Auinale.

En face de Jean de Nesle et séparé du gros de l'assemblée, se tenait un hcMiime d'armes de befle mine et jeune encore, qui n'avait point de titres et s'appelait tout simplement Cadocu.

Cet homme d'armes n'était pourtant pas le moins impoitant de la réunion, car il avait l'honneur de commander à tous les routiers du beau royaume de France.

Après le roi, je crois bien que Cadocu était le bras le plus pesant qu'il y eût entre le Rhin et la mer.

Il n'en était pas plus fier, le digne jeune homme, et il aidait honnêtement le seigneur de Nesle à vider sa cruche de vin bourguignon.

Enfin, sous le manteau de la vaste cheminée, deux hommes se tenaient, l'un debout, l'autre nonchalamment assis et les pieds au feu.

Celui qui était assis, vous a déjà été présenté, en compagnie du maçon sarrasin Mahmoud-el-Rcis, qui venait à Paris pour tuer un homme, — et qui venait de loin! C'était Amaury Montruel, seigneurd'Anet, ami du roi, qui venait à Paris, lui, pour luer une femme.

L'autre portait le costume sacerdotal. Il avait nom Gratien Florent; il était évèque d'Orvieto el légat de Sa Sainteté le pape Innocent III.

C'était lui qui parlait à l'instant où nous entrons dans la salle d'honneur de l'hôtel de Nesle.

— Mes seigneurs, disait-il, — bien que ma voix soit épuisée déjà, je ne me flatte point d'avoir énuméré tous les dangers qui menacent le roi de France. Il faudrait un miracle pour le sauver, et qui oserait pen«!er que Dieu fera un miracle en laveur d'un prince

208 LES NUTt? T>F PATOIS.

qui a encouru l'excommunication majeure?... mon dernier mot

est celui-ci : Philippe-Auguste est perdu !

il se fit un silence, pendant lequel les vassaux du roi se regardèrent indécis et inquiets.

— Le fait est, murmura le duc de Bourgogne avec une sorte de timidité, — que le peuple se plaint depuis qu'il est privé de sacrements.

— Pardieu ! s'écria Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, — j'entendais l'autre jour un manant qui disait : J'ai envie de prendre aussi, moi, deux ou trois femmes... désormais, je n'en serai pas plus damné pour cela !

— Ajoutez, reprit le comte de Nevers, — que les bourgeoises qui ont des amants ne veulent plus approcher de leurs maris, crainte de péché mortel!

Jean de Nesle but un bon coup dans son grand hanap.

— Là ! là! dit-il, — que mon seigneur le roi envoie cette Agnès àtous les diables, et nous aurons la paix.

— Pourquoi madame Agnès? demanda aigrement Amaury Montruel, — pourquoi paslngeburge?

Jean de Nesle but un second coup.

— Parce que... balbutia-t-il, — parce que madame Ingeburge est la reine.

Jean de Nesle n'était ni pour Ingeburge ni pour Agnès, mais il faut noter cette circonstance étrange : malgré son mariage, la Bohémienne n'était la reine pour personne. Personne ne la prenait au sérieux. C'était la maîtresse du roi. Ingeburge, au contraire, outragée et délaissée, Ingeburge était la reine. La puissance de Philippe-Auguste n'avait pu défaire ce que Dieu avait fait. Ingeburge était tellement supérieure à sa rivale que l'opinion ne voulait même pas la lui donner pour rivale.

— Philippe de France ne chassera point sa concubine Agnès, dit le légat; — l'esprit d'endurcissement et d'impénitence est en

lui... soyez sûrs qu'il s'obstinera dans sa résistance criininelle...

— Mais, interrompit Arnaury Montruel , répondant à sa propre pensée, — si Ingeburge mourait par hasard, le pape ne nous laisserait-il pas en repos?

Gralien Florent jeta sur lui un re^^ard perçant.

— Pardieu ! s'écria rudement Jean de Nesie, —j'avais la même idée que toi, mon compère Amaury... si cette Agnès passait de vie à trépas, nous serions comme de petits saints !

Amaury Montruel liaussa les épaules et grommela quelques paroles inintelligibles.

— Mes seigneurs, dit Gratien Florent, le 1-gat, — ce sont- là des hypothèses vaines. Raisonnons sur le présent et non point sur l'avenir... Prétendez-vous vous perdre avec Philippe de France ou vous sauver avec l'Église ?

La question était habilement posée. Cependant, les vassaux du roi hésitaient encore. Ceux qui étaient d'avance contre Philippe se chargèrent de frayer le chemin aux autres.

— Je serai avec l'Église, dit le comte d'Aumale, à qui le roi avait enlevé récemment ses deux comtés de Boulogne et de Dammartin.

— Je serai avec l'Église, répéta Nevers.

Le comte du Perche en dit autant, ainsi que le comte de Thouars.

Henri Clément, maréchal de France, et le sénéchal d'Anjou, Guillaume des Roches, répondirent à leur tour :

— Si le roi, sommé dan?, les formes, repousse l'autorité de l'Église, nous serons avec l'Église.

— Moi, murmura Montruel, —je ferai comme les autres.

— A la bonne heure! s'écria Jean de JNesle, — moi aussi, moi aussi, pardieu!... mais je ne serais pas fâché de savoir ce que dit mon compère Antoine, qui a mis, ce soir, sa langue dans son escar» celle.

Le compère Antoine c'était Cadocu. Et Cadocu, en effet, n'avait pas ouvert la bouche, depuis le commencement de la séance.

Le chef des routiers, ainsi interpellé, releva un peu sa tête chevelue et commença par bâiller effrontément en regardant tour à tour chaque membre de l'assemblée.

— Moi?... répliqua-t-il ensuite, — je dis, compère Jean, qu'il n'y a plus de vin dans ta cruche et que j'étrangle.

Eudes III, duc de Bourgogne, fronça le sourcil.

— Sommes-nous ici à la taverne? murmura-t-il.

^— Plût à Dieu ! répondit Cadocu sans se déconcerter le moins du monde; — je n'ai jamais regretté le temps passé à la taverne, monseigneur, tandis que j'appelle temps perdu... mais, s'interrompit-il avec bonhomie , le noble duc a oublié lui-même de nous dire quelles sont ses intentions.

— Je suis chrétien, prononça Eudes d'une voix ferme; — mon épée est à l'Église.

— Eh bien donc, mon compère Jean, reprit Cadocu, — fais emplir la cruche, je vais prononcer un discours en trois points... car, étant le moins titré d'entre vous, mes seigneurs, je pense devoir me montrer le plus bavard.

Il éternua et toussa doctement à la façon d'un licencié qui va entamer sa thèse.

Parmi tous ces nobles barons, Antoine Cadocu, fils de vilain, n'était pas si petit seigneur qu'il le voulait bien paraître. C*était un homme très-puissant et très-redouté. Tout à l'heure, le duc de Bourgogne avait eu bonne envie de le remettre à sa place, mais le duc de Bourgogne n'avait pas osé. — Quant au côté moral, le chef des routiers n'avait guère de foi et point beaucoup de loi, mais c'était ce qu'on appelle un bon diable. Il valait mieux, en définitive, pour le roi de France, que tous ces grands vassaux inquiets, jaloux et directement intéressés à l'abaissement de la couronne.

— Sire légat, dit-il en saluant Gratien Florent, — en vous fai-

LHS KUITS DE PARIS. 211

sant passer les Alpes, le saint-pcre a-t-il pensé un peu au pau"STe Antoine Cadocu ?

— Sans doute, se hâta de répondre l'évêque d'Orviéto, — sa Sainteté m'a dit expressément que ma mission ne serait point remplie comme il faut si je ne conciliais à la cause de Rome le brave et illustre capitaine dont parle toute l'Europe.

— Quant à cela, sire légat, il faut bien que l'Europe parle de quelque chose... mais nous ne nous entendons pas... le saint-père n'a rien ajouté?

— Si fait... le saint-père a dit qu'il avait pour votre personne toute l'affection.. .

— Bien ! bien ! . . . et quelle somme vous a-t-il chargé de me proposer, sire légat?

L'évêque d'Orviéto pâlit de colère.

Jean de Nesle éclata de rire de tout son cœur, et son hilarité fut partagée par presque tous les membres de la réunion.

Cadocu seul garda son grand sérieux.

— Sainte Croix! mes bons seigneurs, dit-il, — je me trouve bien honoré de vous prêter à rire, mais je ne plaisante point... vous autres, vous avez des terres, des prés, des moulins, des guérets, des futaies : tout cela vous rempht l'escarcelle annuellement... moi, je n'ai qu'une armée de grands goinfres qui ne rapportent rien et mangent tout le jour, ne s'arrêtant que pour boire, et pensez-vous que je leur puisse persuader qu'ils ont l'épée au côté pour faire carême?

— Mais, interrompit le légat, — ce ne sont pas là des considérations...

— En voulez-vous des considérations? s'écria Cadocu, — je

vais vous en fournir si toutefois mon compère Jean de Nesle

veut me verser rasade, car j'étouffe...

Jean de Nesle lui passa la cruche et il but à même une héroïque lampée.

— En voici des considérations, reprit-il, — et de fameuses !... D'abord, si j'étais Piiilippe-Auguste, roi de France, ce ne serait pas deux pauvres reines que je voudrais avoir... Il m'en faudrait vingt-quatre pour le moins, puisque moi, simple Cadocu, j'en fi déjà une douzaine... Et si par la mort Dieu! le pape y trouvait à redire, pape, je me ferais musulman pour le faire enrager.

— Tu blasphèmes!... voulut interrompre le légat.

— Oui, bien, sire évéque, je blaspbême, répliqua tranquillement le routier; — c'est assez dans mes mœurs... Si l'Église a des foudres de reste et que cela puisse la divertir, qu'elle essaie de m'excommunier... j'ai le cuir dur et le dos bon. Dieu merci ! Nous verrons lequel vaut le mieux du parchemin de vos bulles ou de ma peau!

— Mes seigneurs, s'écria l'évêque d'Orviéto, laisserez-vous insulter devant vous le saint-siége?..

— Au dehors, en plein jour, peut-être pas, sire légat, dit Cadocu, — mais ici, dans la tanière bien close de Jean, mon compère, cela ne tire pas à conséquence... D'ailleurs j'argumente : j'avais promis un discours en trois points.

— Maître Antoine, fit observer ici le duc de Bourgogne, — peutêtre abusez-vous de la liberté qui vous est donnée.

— Vous trouvez, monseigneur?... Eh bien ! j'abrégerai, si c'est votre bon plaisir... je veux seulement dire ceci : trahison pour trahison, je préfère, moi, les trahisons payées...

— Prétendriez- vous nous accuser?... s'écria le duc qui mit la main à son épée.

— Du tout, mon seigneur, du tout point!... Si vous ne demandez rien, il restera plus de ducats pour rémunérer mon humble savoir-faire... Après ces explications loyales, je répéterai ma question elje demanderai au sire légat quelle somme il a pouvoir de me proposer.

Gratien Florent ouvrait la bouche pour donner cours à toute son indignation, lorsque Jean de Nesle se leva.

— Sire évêque , dit-il , prenez garde... vous n'aurez pas pour rien le compère Antoine,... et si vous ne l'avez pas , tant pis pour vous !

Le regard du légat fit le lourde la table. Il vit plus d'un visag!3 indécis et rêveur. Le comte d'Aumale lui fit de loin un signe d'intelligence : c'était le conseil de capituler.

— Si dix mille écus d'or, murmura-t-il, tandis que le rouge de la honte lui montait au front, — si dix mille écus d'or vous suffisent...

— Pas le moins du monde, sire légat, interrompit Cadocu, — cela ne me suffit point.

— Vingt mille...

— Allons-nous procéder comme les gens de chicane qui vendent un vieux meuble aux enchères?... Mettons cent mille tout de suite, et l'afîaire est dans le sac !

— Cent mille écus! s'écria l'évêque d'Orviéto, — c'est une somme énorme !

A son tour, Cadocu fronça le sourcil. Ce galant homme n'aimait point qu'on le marchandât.

Le comte d'Aumale fit un second signe au légat.

— Va donc pour cent mille écus d'or , dit ce dernier avec un gros soupir; — voilà un interdit qui nous coûtera cher!

Cadocu repoussa son siège et s'avança vers le légat dont il secoua rudement la main blanche et déUcate.

— Sire évêque, dit- il, — je suis des vôtres... Pour vous le prou» ver, je vous conseille de rédiger ici, séance tenante, sur cette table, un petit accord que vous ferez signer à tous ces illustres seigneurs... J'ai connu un clerc de grande raison qui disait en latin : Les mots s'envolent, les écrits restent... Quant aux cent mille écus, sire évêque , je vous fais crédit avec plaisir jusqu'au moment où je vais vous accompagner à votre demeure.

Il alla se rasseoir , emplit son gobelet et ne s'occupa plus de ce qui se passait autour de lui.

Le légat n'avait pas besoin du conseil de maître Antoine. Il avait un projet de traité dans sa poche.

— Puisque toutes difiicuUés sont aplanies entre nous, mes chers seigneurs, dit-il en dépliant un grand parchemin, — personne, j'en suis certain, ne refusera de s'engager par sa signature ou son cachet., à soutenir envers et contre tous, l'intérêt du saint-siége apostolique.

— La parole d'un gentilhomme suffît ! répliqua Eudes.

Et chacun montra plus ou moins explicitement la répugnance qu'il avait.

Mais le légat valait mieux contre Eudes et ses pairs que contre le routier Cadocu.

— Ne voulez-vous rien risquer, mes chers seigneurs, murmura-t-il, — pour être indépendants et suzerains?

— Qui nous répond de ce prix attaché à notre concours? demanda le comte de Nevers,

— Ceci, répliqua l'évêque d'Orviéto en élevant son parchemin au-dessus de sa tête.

— Lisez-nous donc voti'e charte , sire évêque , dit le duc de Bourgogne.

Gratien Florent ne se le fit point répéter : il commença aussitôt :

« En présence de la Très-Sainte Trinité, le premier jour de mars de l'an 1202, moi, Gratien Florent, par la grâce de Dieu et du saint-siége apostolique, évêque d'Orviéto, légat latéral de la sainteté de notre père le pape Innocent Ul, j'ai reçu l'engagement et serment des nobles hommes soussignés qui promettent, sur leur honneur en cette vie , sur leur salut en l'autre , de secourir leur dit père en Jésus-Christ envers et contre tous, chrétiens ou païens, nommément contre Philippe de France.

LES NUITS DE PARIS. 21o

» Pour ce, j'ai relevé les dits nobles hommes de leur foi et allégeance envers le dit Philippe de France, leur suzerain seigneur, déclarant icelui déchu des droits et privilèges royaux reconnus par le saint-siége, ce pour causo de rébellion, sacrilège et forfaiture.

» En telle sorte que les dits duc, comtes et nobles hommes... »

Gralien Florent, évêque d'Orvieto, en était arrivé là de sa lecture qu'il faisait à haute et intelligible voix, lorsqu'Amaury Mon- Iruel lui serra fortement le bras.

11 s'arrêta, étonné.

Un bruit se faisait dans îa chambre voisine, sur les dalles de laquelle on entendait un pas bref et ferme.

Amaury était tout pâle.

— Qu'est cela?... dit Jean de Nesle qui se leva à demi,

— Que nous importe?... voulut commencer Gratien Florent. Mais il ne put achever, parce que Monlruel, le saisissant à bras

le corps sans façon, l'enleva de terre et se jeta aveclui hors de la salle, par une ouverture pratiquée à gauche du foyer et donnant sur l'appartement privé du seigneur de Nesle.

La lourde draperie retomba sur eux et ils disparurent. Le duc et les comtes en étaient encore à s'expliquer le motif de cette action inattendue et bizarre , lorsque la porte principale s'ouvrit à deux battants.

Un huissier à la livrée de Nesle parut sur le seuil et jeta d'une voix éclatante ce seul mot ;

— Le roi!

Nous n'avons plus à décrire l'homme qui entra dans la salle où les vassaux de la couronne étaient rassemblés, c'est chose faite. Nous l'avons déjà montré au lecteur sur la route qui menait de la

tour du Louvre à la porte Saint- Honoré. C'était le chevalier Dieudonné, la seconde personne à cheval, rencontrée sous les murs de Paris par Éric et sa sœur Eve : par conséquent , suivant la sorcière Imilia, le Destin.

Et vous voyez que la sorcière Imila ne se trompait pas de beaucoup. Philippe-Auguste n'étaii-il pas le Destin pour la pauvre reine Ingeburge qui l'adorait du fond de sa prison?

Le roi entra seul. Son beau page Albret resta dans la pièce voisine. Nous avons dit qu'il était vêtu avec une simplicité extrême, et cette simplicité ne pouvait être qu'une précaution en un moment où tout le monde savait qu'il était menacé par les assassins de Jean, par les assassins de Canut, par les assassins d'Othon, et par les assassins du Vieux de la montagne.

Mais au milieu de ces soldats titrés , grossiers , rusés , égoïstes et lâches, sinon sur le champ de bataille , du moins dans le conseil , au milieu de ces grands vassaux inquiets et traîtres qui blessaient leurs fronts bourgeois aux cercles d'or de leurs couronnes ducales ou corn taies , Philippe- Auguste , malgré sa livrée grise , avait tout seul l'air d'un gentilhomme.

Longtemps on a raconté de ce roi une belle et grande histoire. Quand nous étions enfants, on nous disait que Philippe-Auguste , la veille de Bouvines, avait déposé sa couronne de roi sur l'autel, en face de ses vassaux jaloux, et qu'il s'était écrié :

— Si quelqu'un se croit plus digne que moi de la porter, je la lui donne !

Les poètes ont célébré cette parole ; les peintres l'ont immortalisée dans leurs tableaux,

Mais quelques savants peu occupes se sont fâchés contre celte parole et l'ont mise à mort. Et non contents de ce meurtre , au lieu de la laisser au moins tranquille après l'avoir assassinée , ils lui ont infligé, les impitoyables, ce dernier outrage de l'enterrer dans une dissertation de leur crû.

Philippe-Auguste, s'écrient-ils, n'a jamais dit un mot de cela. Non , jamais, jamais, jamais !

Ils en savent apparemment quelque chose.

Quant à nous qui croyons religieusement au mot chevaleresque de Cambronne, et même aux quarante siècles de l'empereur Napoléon perchés, mais mal à l'aise^ sur la pomte des Pyramides , nous regrettons la belle parole de Philippe-Auguste.

D'autant mieux que si quelque baron s'était avisé d'avancer sa main pour prendre la couronne, Philippe-Auguste aurait fait à coup sûr un manchot.

C'est ainsi que nous entendons la chose. Entendue autrement , cette parole , apocryphe ou non, serait une fade platitude. — Car un roi ne doit rendre sa couronne qu'à Dieu.

Philippe-Auguste traversa la grand'salle de l'hôtel de Nesle d'un pas ferme et décidé ! Les seigneurs réunis autour de la table étaient fort déferrés , comme on aurait dit du temps de la Fronde. Ils ne savaient trop quelle contenance prendre. Le roi était bien la dernière personne qu'ils s'attendissent à voir cette nuit.

Le mailre du logis, rouge et balbutiant, s'agitait et cherchait quoi dire.

Les autres mettaient tous leurs efforts à garder au moins bonne contenance.

Tous s'étaient levés. — Le roi les salua delà main et s'assit à la place du duc de Bourgogne.

— Dieu vous garde, mes seigneurs, dit-il, — j'avais promis depuis longtemps à mon cousin de Nesle de venir visiter son palais qui fait grande honte à notre pauvre tour du Louvre. Et (juoi qu'd fût un peu tard, j'ai choisi justement cette soirée, pour trouver tous mes fidèles compagnons réunis...

— Quoi!... balbutia Jeau de Nesle; — le roi savait?.. Philippe parcourut l'assemblée d'un regard serein et presque

souriant.

— Le roi sait tout, dit- il.

Quand ses yeux, en faisant le tour de la table, rencontrèrent ceux de Cadocu, il fit un imperceptible mouvement de tête auquel le routier répondit.

— Nous étions réunis, sire, dit Eudes de Bourgogne, — non point pour affaires sérieuses, mais pour notre commun plaisir.

— Je vois, je vois, répliqua Philippe; — quand vous avez entendu annoncer le roi, vous avez fait disparaître vos dés...

Cadocu se mit à rire. Et Philippe s'adressant directement à lui, ajouta :

— C'est donc qu'ils étaient pipés, capitaine Antoine? Cadocu jeta un regard vers lu portière dont les plis cachaient

l'issue par où le légat et Montruel avaient disparu.

— Ma foi, très-redouté seigneur, répondit -il, je ne sais, mais ce pourrait bien être.

— Allons, reprit le roi, sans perdre son sourire, — vous m'excuserez, mes sires, si je mets fin à vos divertissements... Voyant autour de moi tant de braves et loyaux barons, je ne veux point perdre celte occasion de traiter des intérêts de mon État de France... L'Europe entière, et, je crois, les autres parties du monde sont contre nous à l'heure qu'il est... M'est avis que nous aurons raison de l'Europe et du monde.

Il ne faudrait pas croire que tous les seigneurs rassemblés chez Jean de Nesle fussent également enfoncés dans l'ornière de la trahison. Henri Clément, maréchal de France, et Guillaume des Roches étaient deux vaillants guerriers tout prêts à mourir pour Philippe, — mais pour Philippe chrétien et non point pour Philippe excommunié.

A l'exception du comte d'Aumale, ennemi personnel du roi, du comte de Nevers, âme damnée de Jean Plantagenet et du duc de Bourgogne, qui était trop puissant et trop près du trône pour ne

LES NUITS DE PARIS. Jif

point regarderie trône avec envie, les autres n'étaient réellement qu'indécis.

Sans les foudres de Rome, Philippe aurait eu toutes les chances de son côté dans celle assemblée.

Mais sous les foudres de Rome, ils croyaient Philippe-Auguste écrasé et perdu.

— Avec l'aide de Dieu, murmura le duc de Bourgogne, — (es chevaliers de France pourraient, en effet, combattre l'univers.

— Avec l'aide de Dieu, mon cousin, comme vous dites, répéta sèchement le roi, — car c'est Dieu qui fait los cœurs vaillants el fidèles.

— Mes sires, reprit-il en relevant tout à coup la tète et en changeant de ton, — nous avons besoin de votre loyal appui et nou3 y compions fermement... le pape, oubliant les services que nous avons rendus à la chrétienté dans les guerres saintes de la croisade et s'immisçant trop légèrement dans les affaires de notre intérieur, a rendu contre nous une sentence inique. .

— Très-redouté seigneur, interrompit d'Aumale, — les sentences de notre saint père ne peuvent pas être iniques.

Les lèvres du roi pâlirent, tandis qu'un fugitif incarnat, montait à sa joue.

— Comte, murm.ura-t-il entre ses dents serrées, — t'a-t- il promis de te rendre Boulogne, Dampierre etDammartin?

Et comme d'Auiiiale ouvrait la bouche pour répondre, il le réduisit au silence d'un geste impérieux.

— Jean de Nesle, reprit-il, — le roi est ton hôte,, fais qu'on n'interrompe plus le roi !

— On n'interrompra plus le roi, prononça gravement \e châtelain de Bruges qui repoussa broc et gobelet pour tirer son épée.

Il se plaça debout aux côtés de Philippe-Auguste, qui lui dit ;

— Mon cousin, c'est bien, et je vous sais bon cœur. Cadocu ricanait dans sa barbe et pensait :

— Oh ! le beau joueur qui parle de dés pipés!. Le roi poursuivit ;

— Celui-là aurait menti par la gorge, qui m'accuserait de ne point vénérer et de ne point aimer le vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Si le grand pape Innocent IIÏ avait agi comme il convient envers le roi de France qu'il appela si longtemps son fils bienaimé, le roi de France aurait accepté à genoux ses remontrances paternelles... mais au lieu d'employer les voies miséricordieuses enseignées par notre divin Maître , le pape m'a frappé cruellement et sans merci, comme si j'eusse été le dernier des coupables... Messires, je suis descendu au fond de ma conscience et je me suis demandé quel était mon crime... mon crime est-i! de combattre l'infidèle, et le pape Innocent III fait -il cause commune avec l'infâme prince de la Montagne, dont les poignards cherchent ma poitrine dans l'ombre?...

Il y eut un mouvement parmi les seigneurs, et quoique l'argument du roi ne fut pas, à coup sûr, très -solide, il y avait de l'habileté à montrer le couteau d'Ismail ligué avec le glaive de saint Pierre. Cela devait frapper fortement ces esprits grossiers et en mênie temps sul)tils.

— Je ne vois pas, continua Philippe- Auguste, où est l'intérêt de cette alliance entre l'enfer et le ciel ! ... Mon crime est-il d'avoir demandé compte à Jean d'Angleterre du meurtre de l'époux de ma fille?... Mais Jean Plantagenet est excommunié pour ce meurtre, et lui aussi soudoie dans ma ville de Paris des misérables chargés de me mettre à mort par trahison... De sorte que si quelque jour vous me voyez étendu sur la terre, dans mon sang, mes seigneurs, il faudrn dire : Jean a donné le coup de poignard, mais Rome avait entr'ouvert la cuirasse.

On entendit comme un murmure derrière la draperie.

— Oh! oh! pensa Cadocu, — voilà le sire évoque qui va se trahir bientôt, derrière la porte, en criant : Nego majorem!

Les seigneurs s'entre-regardaient.

— Je suis donc excommunié, reprit encore Philippe Auguste,

LES NUITS DE PARIS. 22 i

moi, le champion de l'Église contre l'intidèle, moi, le champion (le l'orphelin et de la veuve contre Jean Plantagenet, — moi, le chevalier chrétien qui porte sur tout mon corps les traces de mes fatigues en Terre-Sainte !... Oh! mes seigneurs, je le sais, j'ai péché: Dieu seul est pur de toute faute... Obéissant à un scrupule de conscience, j'ai répudie la noble Ingeburge qui était parente au degré prohibé de feu la reine Isabelle de Flandres , ma première épouse... Puis cédant à un grand amour, j'ai appelé dans ma couche Agnès qui est la reine ... Et peut-être n'est-il point permis à un souverain d'écouter la voix de son cœur comme peut le faire le plus humble de ses sujets!.. Mais je te le demande, Eudes, duc de Bourgogne, je vous le demande, duc de Berry, comtes du Perche, de Thouars, de Nevers et de Flandres, et toi Guillaume des Roches, et toi Henri Clément... eussiez-vous désiré que votre suzerain , celui qui compte pour sa plus belle gloire l'honneur de mettre sa bannière avant les vôtres sur le champ de bataille, eussiez-vous désiré que celui-là, — le roi de France, — courbât la tète comme un vassal criminel?

— Non, dit le sénéchal d'Anjou.

— Non, dit le maréchal de France.

Ce fut tout. Les autres seigneurs gardèrent le sdence. — Pourtant, Jean de Nesle et le comte du Perche tirent un signe de tête équivoque. Ils étaient à demi persuades.

— Jour de Dieu! s'écria Cadocu, — mon redouté seigneur, le roi ne m'a pas interrogé, parce que je n'en vaux pas la peine... mais je l'ai vu tailler les Anglais à Saint-Omer à Gisors et ailleurs, et je dis : Vive le roi !

Ce rude Cadocu savait flatter comme un autre. Philippe le remercia d'un geste tout gracieux. Puis, comme l'avait fait le légat Gratien Florent, il tira un large parchemin de son sein.

Pour le coup, Cadocu, qui avait cessé de bon-e depuis l'arrivée

du roi, remplit son hanap et le vida d'un trait. Jean de Nesle, qui n'osait l'imiter, le regarda d'un air triste et jaloux. Philippe-Auguste déplia son parchemin en disant :

— Je veux croire que ceux qui n'ont point répondu sont de votre avis, mes féaux compagnons Guillaume et Henri... Je veux croire que dans la maison de mon cousin Jean de Nesle, il n'y a ni traîtres ni lâches., j'en serai sûr quand chacun ici présent aura mis son signe au bas de ce parchemin.

Tous les parchemins plies en quatre se ressemnlent un peu, mais par fortune, le parchemin du roi Philippe-Auguste élait rigoureusement de la même taille, de la même coupe et de la même figure que le parchemin du légat, c'était à s'y méprendre.

— Je suis prêt à signer, dirent ensemble le sénéchal d'Anjou et le maréchal de France.

— Nous voudrions savoir du moins... commença Eudes de Bourgogne.

— Tiens-moi le flambeau, capitaine Antoine, interrompit le roi.

Cadocu obéit et le roi lut.

« En présence de la très-sainte Trinité, le premier jour de l'année 1202, moi, Philippe, par la grâce de Dieu, roi de France, etc., j'ai reçu l'engagement et serment des nobles hommes soussignés, qui promettent, sur leur honneur en cette vie, sur leur salut en l'autre, de secourir leur dit seigneur le roi, envers et contre tous, chrétiens ou païens, nonobstant la sentence rendue contre lui par Innocent, troisième du nom, évêquede Rome.

« Pour ce, en récompense de leur fidèle appui, j'ai assuré aux dits seigneurs la possession des fiefs qu'ils tiennent de ma couronne, déclarant leurs droits et privilèges sauvegardés pour eux et leurs successeurs.

« En telle sorte que les dits ducs, comtes et nobles hommes... »

— Le roi ne nous donne rien ! interrompit ici le comte de Nevers,

— Silence ! fit Jean de Nesle.

— Le roi sait tout, prononça pour la deuxième fois Philippe- Auguste; — et il pardonne... n'est-ce rien que cela?

■•—Ce n'est pas assez, répliqua hardiment le comte d'Aumale; à combattre Rome, on se perd en cette vie, on se damne dans l'autre... non, ce n'est pas assez;

Le comte du Perche et le duc deBerry répétèrent :

— Ce n'est pas assez.

Par le fait, le roi n'offrait rien à ses grands vassaux pour payer la plus haute preuve de dévouement que suzerain pût demander. Mais n'était-ce point que le roi n'avait rien à offrir? A part les murailles nues de sa tour du Louvre, sa couronne et son épée, je ne vois pas ce que Philippe-Auguste aurait pu donner à ses pairs.

Tous ces seigneurs étaient aussi riches que lui pour le moins. Il n'avait au-dessus d'eux que son droit et son génie. C'est beaucoup, mais cela ne se donne point.

Il y euiun long silence dans la grande salle de l'hôtel de Nesle. Gratien Florent, le légat latéral, qui épiait par quelque fente le résultat de celte scène, dût avoir un moment de bel espoir. Les vassaux du roi se consultaient, en effet, et la plupart avaient l'air fort décidés à refuser. En vain les deux soldats loyaux, Guillaume des Roches et Henri Clément, prêchaient d'exemple. L'intérêt égoïste parlait plus haut qu'eux.

L'indépendance! On venait de leur glisser ce mot magique. Chacun d'eux pouvait fermer sa couronne et être roi.

La France n'existerait plus, c'est vrai, mais l'indépendance !

Ah! l'indépendance!

Un jour venant, chacun de ces indépendants devait bien être un peu dévoré par l'Anglais ou par d autres, ceci ne soulevait pas l'ombre d'un doute, — mais l'indépendance !

L'évèque d'Orviéto crut avoir cause gagnée.

D'autant plus que le capitaine Antoine Cadocu, voyani que ses

avances avaient été inédioci'cment bien accueillies, était rentré dans sa coquille et boudait derrière sa cruche. Le légat se disait :

— Ce Philippe qui passe pour un naDiieî moi, j'aurais pris tout de suite cette brute de Cadocu pour le jeter à la tète de ces autres brutes I

C'était un légat d'infiniment d'esprit.

— Eh bien! mes seigneurs, dit le roi, — je vous ai laissé le temps delà réflexion... Signeiez-vous?

Tout en parlant, il arrêtait du gesle le sénéchal d'Anjou et le maréchal de France qui s'avançaient pour signer les preujiers. Il leur frappa sur l'épaule à tous deux.

— Nous nous connaissons, mes sires, murmura-t-il, — je ne suis pas venu céans pour vous.

— Je signerai, dit Jean de Nesle, — parce que le roi est venu dansma maison, seul et confiant en ma foi.

— Idiot! pensa févêque d'Orviéto; — je gage que les sergents d'armes sont à la porte !

Aniaury Montruel, qui était auprès de lui derrière la draperie, lui serra le bras et l'attira vers une croisée. La croisée donnait sur l'avenue qui menait de l'hôtel à la rue Saint-Honoré.

— Vous gagneriez votre gageure, sire évêque! dit Aniaury en ricanant.

Le légat put voir aux rayons de la lune trente sergents d'armes de la garde instituée récemment par Philippe- Auguste. Leurs masses d'acier ciselé brillaient sur leurs épaules comme des miroirs aux alouettes.

— liy a d'autres issues? rnurmura-t-il.

— Sire evèque, il y a aussi d'autres sergents d'armes. Le légat eut un tressaillement.

— Heureusement, dil-il, comme pour se rassurer lui-même, — heureusement que le roi ne nous sait pas ici...

— Le roi sait toutl répliqua l'impitoyable Montruel.

— Eh bien!.., répéta cependant Philippe-Auguste.

— Le comte du Perche dit de mauvaise grâce :

— Je signerai.

— Cela fait quatre! prononça le roi lentement; —restent mes seigneurs les ducs de Berry et de Bourgogne, les comtes de Tliouars, de Nevers, de Flandre et d'Aumale, les vicomtes de Saintes et d'Auxerre, le baron de Montbard, Chrétien de Pruym, Jean de ChiUillon... et d'autres.

— Très-redouté seigneur, répondit le duc de Bourgogne, — tous ceux que vous venez de nommer craignent Dieu encore plus que le roi.

— C'est un refus formel, mon cousin de Bourgogne ?

— C'est un refus.

— Holà! Cadocu! réveille-toi! s'écria Philippe-Auguste d'une voix vibrante, en se redressant de tout son haut.

Le routier tressauta sur son siège, il était en effet à moitié endormi.

— Que me voulez-vous, mon sire? balbutia-t-il.

— Je veux savoir, répondit le roi, — combien tu as de bons garçons à me vendre, si je te donne un prix qui te convienne.

^ — Ma foi de Dieu, mon sire, répliqua Antoine Cadocu, — s'il s'agit de battre vos bons cousins de Bourgogne, de Berry, de Nevers, d'Aumale et de Thouars, je crois que je vous donnerai mes petits enfants gratis.

— Voyez-vous cela, gronda l'évêque d'Orviéto; — il m'a demandé, à moi, cent mille écus !

— Point, point! capitaine Antoise, s'écria le roi, dont la gaîté pouvait sembler fort bizarre en ce moment; — les bons comptes font les bons amis... je veux te p.yer, et te payer comptant... Dismoi seulement combien tu peux me fournir de lances?

Cadocu se recueillit en liomir.e qui fait une addition compliquée.

— Ma foi, très-redouté iscigncur, repliqua-t-il enfin , — je ne saurais pas vous dire au juste... Dans le comté de Soissons, j'ai une compagnie qui vaut bien un peu plus que le contingent du duc de Bourgogne... Dans l'Orléanais, j'ai deux fois plus de monde qu'il n'en faut pour avaler le Berry, ses moutons et son duc. . A Boulogne, j'ai mon frère François, qui serait le plus heureux coquin du monde si on lui donnait la tète du comte de Nevers à casser... En Normandie, le sire Guillaume des Roches peut vous dire que ma bande est une armée...

Le sénéchal d'Anjou fit un signe de tête aflirmatif.

— Bref, poursuivit le routier avec rondeur et simplicité, — à votre place, très-redouté seigneur, j'aimerais mieux avoir à mon service le pauvre Antoine Cadocu , tout seul , que ce tas de hauts barons qui mettent sur leurs bannières : Chacun pour soi , et qui se réfugient derrière le nom de Dieu toutes les fois qu'ils veulent for faire ou trahir.

Un frémissement de colère couvrit ici la voix du routier.

Tous ceux qu'il insultait si audacieusement étaient des chevaliers avant d'être de hauts seigneurs, et pas un parmi eux ne pouvait être accusé de porter une épée qui tînt beaucoup au fourreau.

Il y avait dix à parier contre un que la grand'salle de l'hôtel de Nesle allait avoir, cette nuit, du sang sur ses pavés.

Le roi Philippe-Auguste riait bonnement et faisait des signes d'amicale et joyeuse humeur tantôt au sénéchal , tantôt au maréchal , tantôt à Jean de Nesle , son hôte, ou au comte du Perche.

Et cependant le roi Philippe-Auguste n'était pas d'un caractère excessivement folâtre.

Tout cela était-il une comédie où Cadocu récitait un rôle composé par le roi.

Quelques-uns le crurent.

Le r.)i dit , voyant l'émotion générale ;

— Mes seigneurs, calmez-vous, je vous conseille, et surtout, ne touchez point vos épées!...

— On nous outrage indignement! fit Nevers qui avait dégainé déjà.

Le roi le regarda :

— Prenez garde, comte de Nevers! prononça-t-il en baissant un peu la voix; — le roi trouve que le capitaine Antoine a parlé comme il faut!

— Ali ça ! grommelait le légat, — ils n'ont donc pas de sang dans les veines ce soir !

— Ma foi, sire évêque, murmura Amaury Montruel, —moi, qui prétends connaître le fort et le faible de chacun, j'avoue que je n'y vois plus goutte... je donnerais bien quelque chose au diable pour qu'il me dît comment tout cela va finir î

Nevers et tous les seigneurs insultés par Cadocu étaient maintenant debout. Cadocu, lui, s'était renversé sur son siège et n'avait jamais semblé plus à son aise.

Malgré l'ordre du roi, les grands vassaux s'étaient groupés à l'extrémité de la table. Ils s'entretenaient avec vivacité. Le duc de Bourgogne cherchait, mais en vain, à modérer leur fureur croissante, et c'était un spectacle étrange que de voir d'un côté cetto rage, mal contenue par la présence du roi, de l'autre ce cahno méprisant et moqueur.

Avant Philippe-Auguste, aucun roi de France n'eût Arrêté si longtemps cette colère. Philippe-Auguste avait déjà haussé lo trône de deux ou trois degrés.

Mais il n'avait pas encore donné sur la nuque de l'opposition

féodale le coup de hache de Bouvines. Il était bien évident que les épées allaient sauter hors du fourreau.

— Viens ça, mon compère Jean , dit le roi. Le seigneur de Nesle obéit aussitôt.

— Tu ne t'es pas trompé, Jean , mon cousin, reprit Philippe* Auguste , lorsque tu as dit que j'étais venu dans ta maison seul et confiant en ta foi... ainsi viendrai-je toujours chez mes bons compagnons... mais je savais trouver ici nombreuse société. J'ai agi en conséquence... je suis venu seul : je m'en retournerai bien gardé... Jean mon cousin, ouvre la fenêtre.

Le seigneur de Nesle obéit encore.

— Que vois-tu? demanda le roi.

— Je vois, très-redouté seigneur, les masses d'armes de vos sergents.

— Eh bien! Jean, mon compère, ces masses sont pour les épées qui sortent de leur gaîne malgré la volonté du roi...

— Si c'est une menace à notre endroit 1 . . . s'écria Nevers , incapable de se contenir davantage.

— Albret! prononça Philippe- Auguste en élevant un peu la voix.

La tête jeune et gracieuse du page se montra sur le seuil de la porte par oij Philippe était entré!

— Jacques Belin est-il là? demanda le roi.

— Il est là et il attend ! répondit une voix rude derrière le page. Le duc de Bourgogne pâlit.

— Sommes-nous trahis!... murmura-t-il en regardant le seigneur de Nesle avec défiance.

— Santa Maria ! fit l'évêque d'Orviéto, — il est encore à s'en apercevoir !

- — Non , mon cousin de Bourgogne , répondit Philippe-Auguste, vous n'êtes point trahi... l'hôtel de Jean de Nesle a été envahi à son insu,., envahi par moi, Philippe de France, qui ne suis pas

encore assez vieux pour laisser tomber ma couronne en vos mains.. Pardonne-moi , Jean de Nesle , ajouta-t-il avec cordialité ; le roi connaît ses amis comme il connaît ses ennemis.

— Mes seigneurs, reprit-il en donnant tout à coup à son front ce bandeau de gravité royale qu'il savait prendre si supérieurement à l'occasion, — nos pères n'avaient point de garde. J'en ai pris une pour me défendre contre le couteau de l'Anglais et contre le poignard du Sarrasin... Ce n'est pas ma faute si elle me sert contre vos épées.

Il fit un geste.

Par les deux portes principales, vingt-quatre massiers entrèrent.

Le légat faisait bien du mauvais sang derrière sa draperie. — mais il n'était pas au bout.

Cadocu donna une grosse poignée de main à Jacques Belin, capitaine des sergcnts-massiers de la garde...

— A Dieu , ne plaise, mes seigneurs , poursuivit le roi , — que je désarme des cbevaliers français ! . . . Gardez vos épées , tous (ant que vous êtes, et reprenez vos places, si cela vous convient... Je vais m'occuper de vous présentement.

Il mit sa tète sur sa main et parut un instant se recueillir.

— Je suis le maître ! prononça-t-d ensuite d'une voix profonde et lente ; — Dieu m'a donné ce peuple de France à gouverner et à protéger... quiconque se met au-devant de moi est un obstacle j je l'écarté ou je le brise... quiconque me sert et me vient en aide, je le récompense de mon mieux... Jean de Nesle, tu es noble comme moi et plus ricbe que moi; je ne puis rien te donner que mon amitié; tu l'as... Guillaume des Pioclies et Henri Clément, vous êtes dès longtemps les preuiiers lieutenants du trône... ce que tu voudras, comte du Perche, tu le diras... mais voici mon compère Antoine Cadocu qui n'est ni très-noble ni très-riche... écoutez et regardez, vous tous qui êtes ici, afin de savoir une bonne fois ce que peut le roi de France.

11 dégaina.

— Approchez , messire Antoine , dit-il.

Cadocu ne se le fit pas répéter.

— A genoux ! dit encore le roi.

Cadocu s'agenouilla.

Le roi lui toucha la joue du plat de son épée et reprit :

— De par Dieu et monsieur saint Michel archange, AntoioT Cadocu, je te fais chevalier!

Il y eut un murmure au bout de la table.

— Cela ne vous plaît pas, mes seigneurs, dit le roi en reprenant son sourire amer, — est-ce donc qu'un sujet fidèle fera tache dans les rangs de votre chevalerie?... mais vous allez murmurer plus fort. Cadocu! veux- tu être baron?

— Pourquoi pas? répondit le routier.

— ■ Veux-tu être comte?

— Pour peu que cela vous agrée, mon très-redouté sire...

— Veux-tu être duc?

-— Je serai prince, si vous voulez.

Et pourtant, Cadocu n'avait pas l'air très-enchanté. Manifeste' ment, il eût mieux aimé une récompense monnayée.

N'élait-il pas plus puissant qu'un baron! Et qu'un comte? Et qu'un duc?

— C'est bien, messire Antoine, dit le roi, — mais il ne me plaît pas que vous soyez baron sans baronnie, comte sans comté, ou duc sans États suzerains... Pour cause de haute trahison et de forfaiture, je vais disposer de bien des baronnies, de plusieurs comtés et de deux duchés pour le moins... nous pouvons choisir.

Les grands vassaux étaient comme une compagnie de renards entassés tout au fond d'un piège.

Ils s'entre-regardèrent, plus penauds encore qu'enragés.

Le sang jaillissait des lèvres de Nevers.

L'évêque d'Ûrviéto, qui écoulait tout cela, se disait ;

— Voilà un lia!j':]e homme qui tranche dans le bois du saint- ^iége pour exhausser son trône... J'aimerais autant une troupe d'oies que ces terribles seigneurs!., allons! c'est une belle partie que nous perdons et je ne veux point de revanche... Il faut se mettre de moitié dans le jeu de cet homme-là.

— Lequel aimes-tu le mieux, Cadocu, demandait le roi, — le duché de Berry ou le duché de Bourgogne?

Cadocu hésita un instant, et cet instant, les grands vassaux de la couronne de France le saisirent pour faire leur soumission. Ils avaient peur, non point des sergents d'armes, ni de messiie Antoine, malgré ses myriades de routiers, mais bien du roi et de sa volonté de fer.

Ils l'avaient cru brisé sous le poids de tous les embarras qui fondaient en même temps sur lui. Ils le retrouvaient ferme et fort : ils avaient peur.

Ils comprenaient que leur influence toute révolutionnaire fléchissait devant cet inébranlable vouloir.

Le siècle marchait. Le pouvoir sortait de ses langes. La lumière se faisait dans le chaos gouvernemental. Certes, nous ne voulons pas dire que Cadocu le routier fût une pure expression du peuple; mais dans la grand'salle de l'hôtel de Nesle, en voyant ce qui se passait, on pouvait deviner déjà que le peuple et le roi allaient se donner la main par-dessus la tête courbée ou coupée des hauts barons.

Les vassaux de Philippe-Auguste savaient qu'avec l'appui des routiers, sans parler des seigneurs qui devaient se rallier au trône, le roi pouvait exécuter sa menace. Ils savaient en outre que la résolution ne lui manquerait pas.

Ils avaient peur.

— Mon très-redouté sire, dit Eudes de Bourgogne, qui s'a-

vança vers lui respectueusement, en tenant le duc de Berry par la main et suivi des comtes, vicomtes, barons et chevaliers, — c'en est assez, s'il plaît à votre miséricorde... nous nous sommes trompés par bonne intention et scrupules dévots... Receveznous à merci et gardez d'abaisser par trop ceux qui sont vos pair.» par le foit de Dieu.

— Tu vois, messire Antoine, murmura le roi, — ils ne te trouvent pas digne d'être duc et pair !

— Ma foi de Dieu! grommela le routier, — moi, j'aurais été meilleur prince... s'ils étaient venus à moi après l'affaire faite, nus comme de petits saint Jean, je leur aurait donné de la besogne dans quelque compagnie de taupins... mais quanta la duché pairie, pour mon goût, je préfère le vin de messire Jean.

En foi de quoi, il engloutit une énorme lampée.

Songez que le malheureux Jean, seigneur de Nesle et châtelain de Bruges, forcé de garder le décorum, en était à envier le sort de ce routier sans gêne.

Philippe-Auguste reprit son royal maintien.

— 'Mon cousm de Bourgogne, dit-il, — parlez-vous au nom de tous nos vassaux.

— Oui, mon sire.

Et en effet, ducs, comtes, barons, chevaliers l'approuvèrent en chœur.

— Votre envie, reprit le roi, est de mettre votre signe au ha» de l'acte que je vous ai fait connaître?

— C'est notre envie.

— Soyons donc bons amis, en ce cas, mes seigneurs, et ne parlons plus du passé... seulement, ajouta-t-il en montrant Cadocu, il est juste que vous payiez le joyeux avènement de ce nouveau chevalier : entre vous tous, et selon vos finances, je vous taxe à deux cent mille écus d'or,

— Voilà un brave roi ! s'écria messire Antoine.

— Ame vénale! pensa le légat.

Jean Belin , capitaine des sergents d'armes , alla faire un tour à l'offîce. Tout était pacifié; les seigneurs signèrent rengagement (le soutenir Philippe-Auguste excommunié. — Nos archives générales ont conservé cet acte, où la signature d'Eudes 111, duc de Bourgogne , se lit la première de toutes.

— Maintenant, Jean de Nesle, mon ami, dit Philippe-Auguste en riant, — oii as- tu caché l'évoque d'Orviéto, légat latéral de notre Saint-Père?

— Par la morhleu ! il paraît en effet que le roi sait tout ! murmura messire Jean.

Le croiriez-vous? les grands vassaux humiliés n'étaient pas fâchés de voir le légat roulé à son tour.

Mais il est plus facile de rouler, puisque rouler il y a, un duc de Bourgogne qu'un légat apostolique.

Surtout quand ce légat a écouté aux portes.

Comme Jean de Neslc se levait pour aller chercher l'évêque d'Orviéto dans sa cachette , celui-ci écarta brusquement la portière, et s'avança le sourire aux lèvres.

— Puisque le roi sait tout, dit-il en s'inclinant avec respect, je n'ai pas besoin d'apprendre au roi que la sainteté de Notre Père, voulant conserver à tout prix dans le giron de l'Église le plus grand prince de la chrétienté, a daigné convoquer un nouveau concile pour examiner de rechef cette affaire des deux reines, — ce , sur \i\ demande de son bien-aimé fils , Philippe, roi de France.

■ — Et c'était sans doute pour le casoù Philippe, roi de France, ne se soumettrait pas aux décrets de ce nouveau concile, que le sire évoque d'Orviéto s'assuraitparécritdu concours denos grands vassaux?. .

— Le roi sait tout! répliqua l'évêque avec une gracieuse réve-

il. 30

rence; — il est impossible de lui rien dissimuler... C'était en effet pour cela.

Philippe-Auguste fronça le sourcil. Un instant, on put croire que la colère allait lui faire perdre tous ses avantages.

Heureusement poftr lui, Amaury Montruel sortit à son tour de la cachette.

Cette fois, Philippe manifesta une véritable surprise.

— Toi ici ! s'écria-t-il.

— J'étais avec le sire évêque, répondit Montruel, — et je puis affirmer à mon redouté seigneur que le sire évêque est l'admirateur passionné des mérites de madame Agnès.

Gratien Florent tressaillit. — C'était un nouvel intérêt qui surgissait et un nouveau mystère.

— Le sire évêque a parlé d'Agnès?... demanda le roi naïvement. Car les plus fins politiques deviennent des enfants dès qu'il

s'agit de l'objet de leur amour.

— Le sire évêque m'a parlé de madame Agnès, répondit imperturbablement Montruel ; — il m'a dit que le Saint-Père n'ignorait rien des grandeurs de son âme et de ses vertus...

— En vérité!..

— Mais... voulut dire le légat.

— Et je lui ai promis, mon sire, de vous rapporter ses paroles, afin que vous le regardiez d'un œil encore plus favorable.

Le légat s'inclina, n'osant plus nier, mais il pensa :

— En quelle monnaie madame Agnès paye-t-elle cet Amaury Montruel?..

Le jour naissait lorsque les portes de l'hôtel de Nesle s'ouvrirent pour donner passage à une nombreuse et brillante cavalcade, composée du roi Philippe-Auguste, de ses grands vassaux et de Gralien Florent, évêque d'Orviélo, légat du saint-siége.

Derrière marchaient les sergents d'armes , commandés par Jacques Belin qui avait fait un bon souper-déjeuner.

Imp. Pttpaùx. FoAiàf 3}Jao^tt*« . SS.

m BEiilT iE MEIIIKI /llâiSY

NUITS DE PABIS

Tout le monde était content, ou du moins le paraissciit. La concorde la plus touchante régnait parmi cette très-noble escorte. La réconciliation avait eu lieu, expansive et complète.

Le roi rentra au Louvre et les seigneurs chacun chez soi. Cadocu alla dans quelque bouge, faire danser un à-compte de ses deux cent mille écus.

Amaury Montruel, l'ami du roi, se rendit dans une petite rue située derrière la tour Sainl-Jacques-ia -Boucherie. — C'était au dehors un simple pignon vieux et mal bâti : la porte qui faisait l'angle de la rue s'ouvrait sous une tourelle collée au mur. Quand on avait franchi le seuil, on se trouvait dans un vestibule assez large qui conduisait à une grande salle meublée avec une certaine magnificence.

L'ami du roi passait pour avoir des mœurs excessivement relâchées ; ceux qui croyaient cela disaient que la maison du quartier des Arcis lui servait à cacher ses orgies.

D'autres prétendaient que cette maison, qui avait entrée sur une ruelle sans nom et qui communiquait d'autre part avec les rues Saint-Jacques et des Ecrivains, était un lieu où l'ami du roi réunissait tous les espions qu'il entretenait dans Paris.

Car l'ami du roi passait aussi pour être le chef d'une manière de police très-bien faite, et assez clairvo}'ante pour que Philippe- Auguste pût dire avec une certaine vérité : — Le roi sait tout.

Ces deux versions étaient du reste également bien foulées. Amaury Montruel, seigneur d'Anet, faisait de la débauche et de la police dans ce lieu mystérieux.

La police était alors une chose à peu près inconnue, à laquelle les gens éclairés ne croyaient point et que le peuple craignait comme il redoute tous les fantômes. Pour enlever jusqu'au moindre soupçon aux grands vassaux du roi, ses compères, dont il éventait fort adroitement les projets, Amaury Montruel n'avait qu'à hausser les épaules et sourire.

On aurait eu honte de se montrer crédule comme les filles folles ou les fruandsde la rue.

C'est pour cela que nous avons vu l'ami du roi installé tranquillement à riiôtel de Nesle , au beau milieu des conspirateurs.

Si quelques grands vassaux plus clairvoyants ou plus timorés eussent conservé leurs craintes, s'ils étaient descendus au fond des faits, pour connaître une bonne fois cet homme, et savoir ce qu'il y avait sous son indifférence sceptique et railleuse , peut-être auraient-ils été rassurés doublement.

Ils auraient découvert en effet chez Amaury un sentiment, un seul, une passion unique, qui contrastait par sa fougue avec la froideur affectée de son caractère. — Montruel était amoureux, amoureux éperdument, et la femme qu'il aimait appartenait au roi.

Il n'en faut pas tant pour neutraliser les dévouements les plus absolus, quand ces dévouements n'ont d'autre source, en définitive , que l'intérêt personnel et le calcul.

Dansla salle où l'ami du roi entra, il y avait une sorte de clerc, portantlecostumede la basocheetdemi-couchésurdescoussinsde laine.

Il était jeune encore, mais tout pâle et ridé comme une vieille femme.

— MaîtreSamson, dit Montruel,est-on venu pendant monabsence?

— On est venu, répondit maître Samson qui bâilla et se mit sur son séant ; — le seigneur Herbert est venu par la rue des Écrivains... Il a dit qu'un message était arrivé de Normandie où Jean-Sans-Terre a débarqué la semaine passée... l'écolier Tristan est venu parla rue Saint-Jacques... Il dit que pour une centaine d'écus d'or on peut mettre le feu aux quatre coi..s de la cité... C'est un assez joli coquin que cet écolier Tristan, mon seigneur.'

Montruel fif. un geste de mépris.

— Là , là ! grommela Samson ; — je sais bien qu'en fait de coquins nous avons le droit d'être difficiles... Maître Honoré , le libre maçon , est venu par la petite porte : les damnés braillards se sont réunis encore cette nuit devers la croix du Traboir... Ilsontcbanté, ils ont mis des guirlandes aux murailles et ils ont reçu un nouvel acolyte qui se nomme... attendez donc... qui se nomme... Je devrais prendre tous les noms par écrit : ma mémoire s'en va...

^- Tu bois trop, dit Montruel.

— Mon seigneur, répliqua efTrontément Samson, — je ne bois guère que vos fonds de bouteille... Enfin le nom n'y fait rien... A cette même séance assistaient deux vagabonds de la truelle et du marteau, des compatriotes de madame Ingeburge pour sûr... Eric ou Cédric et le petit Adam.

— Est-ce tout? demanda Montruel.

— Non... mais il y a encore un nom qui me manque, répondit le clerc oublieux, — un nom de païen mécréant, celui-là !... Le païen mécréant est arrivé hier au soir par la Porte-au-Peintre... il était monté comme un seigneur; mais au lieu de lance il portait un marteau de tailleur de pierres , et au lieu de dague une truelle.

L'ami du roi se prit à sourire.

— Marteau , truelle , répéta le clerc en grondant , — On ne voit plus que cela dans Paris!... Tout l'argent du royaume tourne en mortier et en pierres de taille... Je suis sûr qu'il y a dix mille marons en la ville !

— Allons . allons ! interrompit Montruel d'un air satisfait ; — je vois que mes hommes n'ont pas dormi cette nuit... Dis -moi, Samson , le nouvel adepte de la libre maçonnerie dont tu as oublié le nom, ne s'appellerait-il pas Jean Cador?

— Si fait, pardieu !... s'écria le clerc en frappant ses mains l'une contre l'autre.

— Et l'infidèle qui est entré par la Porte-au-Peintre, poursuivit Montrucl , — n'avait-il pas nom Mahmoud el Reis ?

— C'est que c'est cela!... répondit Samson avec admiration, — Il paraît que vous n'avez pas dormi non plus , mon seigneur !

Montruel ôta sa toque et se jeta dans un large fauteuil.

— Je ne dors jamais... dit il.

Puis il ajouta d'un ton knpérieux et bref ;

— Va-t--en!... Fais apporter du vin de Grèce... et envoie quérir la Fontanelle.

— C'est que... voulut répliquer Samson ; — la Fontanelle doit dormir à l'heure qu'il est... on a bu et dansé chez elle toute la nuit.

— Qu'on prenne une poignée de verges, dit Amaury, —et la Fontanelle viendra.

Le clerc sortit. — Montruel, resté seul, laissa tomber sa tête entre ses mains.

Il pouvait avoir trente ans à peine, et c'eût été un très-beau ca- Talier sans l'air d'astuce et de dureté froide qui déparait son visage.

Il demeura pendant quelques minutes plongé dans sa méditation profonde, puis secouant tout à coup ses longs cheveux, il se leva et parcourut la chambre à grands pas.

Sa physionomie était entièrement changée, il était pâle et ses yeux fatigués avaient quelque chose de hagard.

— Ce que je veux? murmura-t-il en fermant les poings avec colère, — je n'en sais rien — où je vais? je l'ignore... La besogne où je m'emploie pourrait mener loin un ambilieux : je n'ai pas la force d'être ambitieux... Le gibet ne me fait pas peur, maisle trône ne me fait pas envie... et je marche, je marche travaillant comme si j'avais les grands desseins de l'empereur Charles ou du roi Hugues Capet... Des desseins! je jure Dieu que je n'en ai point... J'aurais servi Philippe, qui a un cœur de roi, vaillamment et fidè«

lemenl : c'était là un elîort à ma taille... mais cette femme e^t venue cl il me faut cette femme... Je ne sais que cela... hors de celte pensée tout me semble puéril et méprisable î Il s'arrêta et ujit sa tête entre ses deux mains crispées.

— Fou que je suis!... s'écria-t-il, — c'est cette pensée ellemême qui est méprisable et puérile!... Je le sais Lien, je le sens bien... mais qu'y faire?... Il y a eu des fous avant moi... lly aura des fous après moi... Et quelle différence y a-l-il entre les fou^ et les sages ?

Un bruit se fit à la porte par où le clerc était sorti. — Amaury composa aussitôt son visage pour reprendre l'air froid qui lui était habituel.

La porte s'ouvrit, une femme de vingt-cinq ans, insolemment belle, et dont la parure défiait les lois somptuaires avec elfronierie, parut sur le seuil.

— Entre , Fontanelle , dit Amaury.

Fontanelle obéit; elle tenait dans ses mains un C.icon de vin de Grèce et deux coupes d'argent doré.

— Monseigneur, dit-elle d'une voix un peu oxydée et qui répondait mal à l'exquise régularité de ses traits , — j'ai voulu vous servir moi-même, comme c'est mon devoir.

— Et bien tu as fait , mignonne. . . Approche ici et verse à boire. La Fontanelle emplit une des coupes et laissa l'autre vide.

— Ne me rendras-tu pas raison ? demanda Montruel.

— Non, mon seigneur, répondit la Fontanelle en souriant liumblenient, — voilà que j'ai vingt -quatre ans passés, je me lais vieille... Celte coupe n'est point pour moi, qui suis indigne d'un galant seigneur... J'ai amené Agnès la Jolie...

Monlruel baissa les yeux et ses lèvres tremblèrent.

— Agnès!.., murmura-t-il d'une voix changée; — Oh! fou que je suis... misérable fou !

La Fontanelle le regardait en dessous et souriait.

— Elle est là... reprit-elle, — dans la chambre voisine... elle aUend.

— Je ne veux pas la voir ! . . . s'ôcria Montruel .

— Chut!... lit la Fontanelle avec prière. — Si la pauvre enfant entendait, mon seigneur...

Amaury releva les yeux sur elle d'un air soupçonneux et craintit.

— Est-ce que tu crois qu'elle m'aime?... murmura-t-il.

— Si je le crois ! . . . je m'y connais. . . elle vous adore ! Montruel répéta, mais plus bas .

— Je ne veux pas la voir î

La Fontanelle réprima un sourire.

— Femme, dit Amauiy brusquement, — parlons affaires... j'ai besoin de toi... il faut que tu attires dans ta maison deux hommes que je vais t'indiquer.

— J'en attirerais mille pour plaire à mon seigneur.

— Tais-toi... le premier est un maçon Ubre du nom de Jean Cador.

La Fontanelle s'inclina d'un air à la fois modeste et triomphant

— Le second, poursuivit Montruel, — est un infidèle qui vient à Paris pour tailler la pierre selon le style sarrazin... il a nom Mahmoud-el-Reis.

La Fontanehc mit plus d'orgueil dans son sourire.

— Tu m'entends? acheva Montruel.

— Je pourrais répondre à mon seigneur, dit la Fontanelle. — que ses ordres ont été devancés... J'ai reçu chez moi Jean Cador, le maçon libre, et Mahmoud-el-Reis, le tailleur d'images d'Orient.

Amaury se rapprocha curieux et attentif.

— Mais, poursuivit la vieille femme de vingi-quatre ans passés, mon seigneur parle de deux hommes et je n'en ai reçu qu'un.

— Que veux-tu dire?... demanda vivement l'ami du roi.

— Jean Cador et Mahmoud-el-Reis ne font qu'une seule et même personne.

LES NUITS DE PARIS. Z*l

Montruel ne put retenir une exclamation d'étonnement.

— Et comment sais-tu?... commença-t-il.

— Maître Honoré, le libre maçon, interrompit la Fontanelle, a amené chez moi, cette nuit un compagnon qu'il appelait Jean Cador... L'anglais Herbert est venu une heure avant le jour, pour tuer le temps, disait-il, car il avait frappé en vain à la porte de votre retraite... Quand Herl)ert a vu ce Jean Cador, il est allé tout droit à lui... et, bien qu'ils aient causé à voix basse dans un coin reculé , j'ai entendu qu'Herbert l'appelait plusieurs fois du nom que vous venez de prononcer.

— Mahmoud-el-Reis?

— Mahmoud-el-Reis.

— C'est étrange!... pensa tout haut Montruel. — Il y a donc des choses que je ne sais pas!... peut-être qu'Herbert veut me tromper !...

— I^t qu'a-t-il fait dans la maison cet homme?... reprit-il en s'adressant à la Fontanelle.

— Maître Honoré lui a présenté uu viii : u a vu deux doigts d'eau pure... L'anglais Herbert m'a donné l'ordre de lui amener les plus belles de mes compagnes : Berthe, qui a les cheveux d'or comme Vénus, Geneviève, qui danse comme une nymphe, Catherine qui chante mieux que les sœurs d'Apollon... il a regardé Berthe, Geneviève et Catherine , il a souri avec dédain et s'csl étendu seul sur le tapis, enveloppé dans son manteau, plus moelleux que le lin, le visage tourné vers l'Orient.

— Aloi's, si je te dis de prendre son secret, comment feras-tu?

— Mon seigneur, répondit la Fontanelle, ~ cet homme n'a pas vu Agnès la Jolie.

Amaury tressaillit et détourna les yeux.

— - Je te défends de lui faire voir Agnès !...murmura-t-il, — et

je t'ordonne de lui prendre son secret.

La Fontanelle s'inclina respectueusement.

— Je tâcherai, monseigneur... répliqua-t-elle.

Puis elle ajouta en glissant un regard vers la porte de la chambre voisine :

— Mon seigneur n'a pas oublié qu'elle attend ?

— Retire-toi et qu'elle entre, ditMonlruel avec fatigue.

La Fontanelle se leva; mais au lieu d'obéir tout de suite, elle resta debout devant Montruel.

— J'ai une humble requête à vous présenter, mon respecté seigneur, dit-elle.

— Est-ce de l'argent qu'il te faut ? interrompit Amaury.

— Non, répliqua la fille folle, retrouvant comme un souvenir vague de sa dignité perdue. — Je suis plus riche que bien des nobles dames... Ce que je veux c'est que vos valets m'épargnent l'outrage inutile.

— Ah !...fit Montruel en baillant. — On t'a insultée, ma pauvre Fontanelle?

— Votre serviteur Sansom m'a menacée des verges.

— A-t-il insulté Agnès? demanda Montruel en fronçant légèrement le sourcil.

— Non, mon seigneur, il n'a insulté que moi.

Le regard d'Amaury se noya, distrait, dans le vide.

La Fontanelle attendit sa réponse pendant une minute encore, puis une larme silencieuse roula sur sa joue.

Cette larme fut séchée bien vite, car la joue brûlait.

Si Amaury eût regardé en ce moment la Fontanelle, il aurait eu peur, lui qui pourtant n'avait peur de rien.

— Donc que Dieu vous garde, mon seigneur!., murmura-telle en tâchant de faire sa voix résignée et douce.

• Elle se retira.

Presque aussitôt après, une jeune fille d'une beauté ravissante franchit le seuil, légère comme une sylphide, et vint se jeter en riant dans les bras d'Amaury.

Sa taille était liaule et hardiment élancée; elle avait (ies cheveux plus noirs et plus brillants que le jais; ses yeux, contrariés comme ceux des filles de race tzèche. lançaient des éclairs vifs et à la fois profonds.

En recevant son premier naiser, l'émotion d'Amaury fut si violente qu'il fut sur le point de défaillir.

Il voulut la repousser. — Comme ces lianes flexibles et robustes qui enlacent les arbres des forêts vierges pour s'appuyer sur eux d'abord et les étouffer ensuite, la jeune fille roidit ses deux bras autour du cou du chevalier et résista en murmurant de douces paroles.

Amaury, vaincu, attira le front d'Agnès contre ses lèvres.

Et tout aussitôt la coquette, sûre désormais de son empire, se prit à lutte-i' contre les caresses comme elle avait lutté contre lo premier refus.

Elle se rejeta en arrière, souriante et mutine.

— Que fais-tu?... demanda Montruel avec reproche.

Agnès, qui avait glissé hors de son étreinte, le regarda d'un air de joyeuse moquerie.

— Vas tu me faire riche aujourd'hui, mon seigneur?... dit-elle d'une voix que son effronterie ne pouvait priver entièrement de douceur.

Amaury fronça le sourcil.

— Oh! tu auras beau te fâcher!... reprit Agnès la Jolie, —je veux faire fortune et cela d'un seul coup!... Tu es riche, tu m'aimes... je crois que je n'attendrai pas longtemps!

Elle voyait les yeux ardents du chevalier qui ne pouvaient se détacher de son sourire.

— Tout à l'heure , murmura-t-il, — tu me disais aussi que tu m'aimais?

— N'es-tu pas assez beau pour cela, mon seigneur?... mais je veux être riche !

2i4 LES NUITS DE PARIS.

— Ce n'est donc pas pour moi que tu m'aimes? demanda Mon- Ipuel avec une mélancolie étrange en un pareil moment et devanl une semblable fennne.

Agnès la Jolie, remit les choses à leur place en poussant un rudi^ et franc éclat de rire.

— Je t'aime un peu pour toi, dit-elle, — beaucoup pour moi... n'est-ce pas ainsi que tout le monde aime î

Et comme Amaury continuait de la regarder avec tristesse, elle fronça le sourcil à son tour et changea de ton brusquement.

— Mon seigneur, dit-elle, en relevant sur lui ses yeux hardis, oserais-tu me jurer ta foi de chevalier que c'est pour moi que tu m'aimes?

Les paupières d'Amaury Monlruel battirent et se baissèrent. Le sourire de la belle Agnès devint plus amèrement moqueur.

— Tu n'ose pas!... reprit-elle, — et tu as raison, car ce serait un parjure inutile!... Est-ce pour moi que tu as changé mon nom de Jeanne en celui d'Agnès?... Est-ce pour moi que tu as donné l'ordre à la Fontanelle de me fournir des voiles de gaze dorée, des mantelets d'hermine et de menu-vair, des cemtures ornées de pierres précieuses, des parures enfin qu'une reine serait fière de porter?... Est-ce pour moi?

Amaury restait muet et comme effrayé.

— La femme de Philippe-Auguste , Agnès de Méranie me ressemble, continua la jeune fiile impitoyable, — est-ce pour moi que tes yeux ardents s'attachent à elle et la suivent partout, et la suivent toujours?

— Tais-toi!... murmura Montruel avec épouvante.

Il y avait du mépris dans le coup d'œil qu'Agnès la Jolie lui jeta.

— Je suis plus belle que la femme de Philippe-Auguste, s'écria-t-elle, — plus belle et plus jeune!... et pourtant ce n'est pas pour moi que tu m'aimes 1

Agnès la Jolie se lut et se prit à jouer nonchalamment avec les franges d'or de sa ceinture.

Amaury passa le revers de sa main sur son front. — Son front ruisselait de sueur.

— C'est vrai.... balbutia- 1- il avec une sorte de rage impuissante, — tout ce qu'elle dit est vrai: je suis fou, et ma folie n'est plus un secret, à ce qu'il paraît!

— Jeune fille, poursuivit-il en se redressant tout à coup, — tu auras de l'or, non plus parce que je t'aime, mais parce que je te hais.

— Quelle différence y a-t-il, murmura Agnès la Jolie, entre l'or qui vient de la haine et l'or qui vient de l'amour?

Amaury lui imposa silence d'un geste péremptoire.

— Je te payerai, reprit-il, — tu seras riche, et riche d'un seul coup; — mais c'est à condition que pas un geste indiscret, pas une miprudente parole...

— Mon seigneur, interrompit Agnès résolument, — non-seulement tu me payeras, mais encore tu me respecteras... Je suis plus forte que loi, et je ne veux pas que tu me menaces !

Amaury frémissait de colère ; sa main fit un mouvement pour chercher sa dague; d'un bond Agnès la Jolie fut à l'autre bout de la chambre.

— Oui, oui,... dit-elle en souriant avec dédain et en saisissant le boulon de la porte , — tant que je suis ici, tu as encore cet avantage sur moi... Mais tu as manqué de prestesse, mon seigneur... Moi, j'ai profite du moment... Au revoir et souviens- toi de ta promesse i

Avant qu'Amaury eût quitté son siège, elle avait disparu. On entendit dans la chambre voisine son petit rire sec et railleur, puis la seconde porte se referma bruyamment, cl ce fut tout.

Quand Amaury Montruel se retourna, il vit debout, au milieu de la chambre, maître Samson, le clerc qui ressemblait à une vieille femme.

Montruel ne pouvait plus pâlir d'avantage, mais il tressaillit comme si on l'eût frappé à Timproviste.

— Tu étais-là? murmura-t-il; — tu as dû tout entendre!..

— Tiens !... dit Samson, — vous n'avez bu qu'un verre de vin de Grèce.... La belle Agnès n'avait donc pas soif, ce matin?

Amaury avait eu le temps de se remettre.

— Je t'avais donné congé, dit-il. — Que viens-tu faire ici?

— Quant à avoir entendu quelque chose de vos entretiens d'amourettes, reprit le clerc au lieu de répondre, — c'est le cadet de mes soucis !... Il y a des jours où vous êtes généreux, Messire, et ces jours-là font passer ceux où vous y regardez de trop près.

Montruel lui jeta sa bourse.

— Il a tout entendu ! pensa-t-il.

— Oh ! . . fit maître Samson, — je ne vous demandais rien, mais grand merci tout de même... Je venais vous dire quelque chose qui, selon moi, devait vous faire plaisir... Deux des personnes qui sont ariivées hier au soir, viennent à Paris pour assassiner le roi.

Amaury lui jeta un regard si étrange que le clerc s'arrêta étonné.

Il y avait dans ce regard, l'effroi soudain d'un homme qui voit sa plus intime pensée mise à nu malgré lui.

— Oh! oli !... se dit maître Samson, — du diable si j'aurais vu si loin que cela !

— Et tu crois, malheureux, s'écria Montruel qui retrouvait, mais trop lard, un peu de présence d'esprit; — et tu crois que l'arrivée de pareilles gens me peut faire plaisir!...

— A Dieu ne plaise, répondit bonnement maître Samson. — Je connais trop bien le dévoûment loyal de mon seigneur... Il ne fallait que me laisser achever... Je complais que ma nouvelle réjoui-

rait messire Amaury parce que la reine Ingeburge pourrait bien être complice de leur dessein.

— Ingeburge n'est pas reine, interrompit Amaury. — Il n'y a d'autre reine que madame Agnès, femme légitime de notre trèsredoulé seigneur Philippe, roi de France.

Samson s'inclina en signe d'acquiescement respectueux.

— Comment Ingeburge peut-elle être complice? demandaMon-

truel.

— Voilà, répliqua le clerc. — Ceux qui viennent pour assassiner le roi sont du Danemarck tous les deux... Et Thomas, le logeur, qui les a découverts, prétend qu'ils sont les frères de lait de madame Ingeburge.

— Tu les appelles?

— Je vous ai déjà dit leurs noms, répondit le clerc — C'est Éric, le maçon libre, et son petit frère Adam.

LE MAÇON DE NOTRE-DAME

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