PREMIÈRE PARTIE
Sommaire. — Les Capétiens. — La féodalité. — Les deux Voyageurs. — Éric ei Eve. — Dans une haie. — Amaiiry Moniruel, seigneur d'Anet, et Mohammed el-Reïs. — La prophétie d'Imila. — L'homme et la femme les plus difficiles à tuer du royaume. — Les portes de Paris. — Le chevalier ûieudonné et le beau pace Albret. — La rue Saint-Honoré. — La chanson des libres maçons. —Jean Gador. — L'hôtel de Nesle. — Le légat du Saint-Père. — Jean de Nesle et Antoine Cadocu. — Le parchemin du légat. — Le Roi et le chéri du roi. — Le parchemin du roi. — Partie perdue. — Le réduit de messire Amaury. — Le clerc Samson. — Agnès la belle. — La Fontanelle.
Nous taisons une enjambée de deux siècles. Non point que pendant ce long intervalle de temps (]ui vit la chute honteuse des fils de Charlemagne, l'élection de Hugues Capet, les règnes de Robert II, de Henri I«', de Phibppe I^^ de Louis le Gros et de Louis le Jeune, il n'y ait eu à Paris assez de drames nocturnes pour emplir quantité de volumes , mais parce que l'espace nous manque. Il nous faut garder de la place pour les temps modernes, si riches en récits mystérieux.
Et puis, que dire de ces rois tenus en échec par la féoilallte souveraine ? Hugiaes Capet, qui n'élait pas pourtant un roitelet, demandant à Adelbert : Qui t'a fait comte ? Et Adelbert répondant : Qui t'a fait roi? Cela peut faire une antithèse agréable et précieuse aux dictionnaires de conversation rédigés par des sociétés de militaires et de savants, mais c'est de l'anarchie msolente et slupide.
L'histoire ne nous paraît prendre de l'intérêt qu'au moment où la royauté, sortant de pages, se pose en face des feudataires ameutés, et leur prouve, à grands coups d'épée, que l'heure de sa majorité a sonné. La féodalité, ou, pour s'exprimer mieux, la ligue égoïste et anti-nationale des grands vassaux, c'est la bourgeoisie du mo^yenâge. Cette détinilion contrarie l'idée reçue, mais elle est la vérité. La féodalité, c'est la maladie de l'opposition, l'obstacle a toute grande chose, l'échec de la liberté. C'est le moi bardé de fer et bariolé de signes héraldiques, comme la bourgeoisie moderne est le MOI armé de chiffres et retranché derrière le îûche coiïre-fort.
Deux éléments existent, étroitement unis par la logique éternelle : le roi et le peuple. Le sophisme les sépare, soit que le sophisme s'appelle la féodalité ou la bourgeoisie. La force des choses les rapproche tôt ou tard.
L'élément intermédiaire est usurpateur, quoi qu'il fasse. Le vice de sa nature rempèche de rien fonder.
Il est le fait mortel entre deux droits imprescriptibles.
Mais, ô Nuits de Paris ! qui donc vous prie de chanter sur ce ton ? Pauvres folles ! d vous sied bien de parler doctrine , comme si vous teniez la plume d'un de ces petits écrivains que la malice du suffrage universel a envoyés au Palais-Bourbon ! Laissez, mignonnes, laissez la polémique à ceux qui sont forcés d'en faire; retournez à vos chroniqueurs poudreux; feuilletez, choisissez, racontez !
Louis le Jeune essaya déjà de combattre la féodalité envahissante. Nous aurions bien pu renouer notre récit sous Louis le
Jeune. Mais il nous cùl fallu parler d'Âbeilard, l'eunuque intolérable, père de l'Université; il nous eût fallu parler de son hystérique Héloise. Nous avons préféré sauter encore ce règne qui vit poindre la lèpre des écoles, et gagner d'un temps la noble cour de Phdippe-Auguste.
Voilà un roi puissant et une puissante époque ! En arrivant à ce règne, nous touchons enfin les choses que nous connaissons et que nous aimons, les sujets traités par nos poètes. Nous sommes en pleines croisades. L'épée de Richard Cœur de Lion choque le cimeterre héroïque de Saladln. Le Vieux de la Montagne, au fond de l'anli-Liban, recrute son armée d'assassins 5 les chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem et du Temple écrivent avec du fer les annales splendides de leurs ordres : c'est le siècle d'Innocent III, d'Olhon, de Gui de Lusignan; le siècle d'Alix de France, de la belle Ingeburge et de Bérengère. — Mais c'est aussi le siècle d'Agnès de Méranie, le siècle de Jean sans Terre, le meurtrier d'Arthur de Bretagne , et le siècle de Simon de Montfort, l'instigateur de la guerre atroce des Albigeo's.
La chevalerie est à son plus haut degré de splendeur ; les lettres naissent; les arts vont fleurir.
Et Paris, savez-vous, est déjà une grande ville. Je dis une trèsgrande ville , ayant ses monuments illustres , sa cour, ses tribunaux, ses collèges, ses basiliques.
Le pavé va chasser la fange séculaire de ses rues, et si les nuits sans lune sont encore bien obscures, du moins trouvez-vous tléjà quelques gardiens dans les carrefours sombres, où la piété d'une noble dame n'a point fondé, sous la madone, le secourable lumignon.
Paris est vaste. De la Tour qui fait le coin, située au delà de Dotre Louvre, sur la rive droite de la Seine, l'enceinte de Philippe-Auguste, passant derrière Saint-Eustache et l'emplacement actuel des Halles, gagnait la porte duBraque au quartier du Tem-
pie, redescendait vers la porle Baudoyer, à la hauteur de la rue Culture Sainte-Catherine, et retrouvait le fleuve, à la porte Barbelle-sur-l'Eau, devant l'église Saint-Paul.
Sur la rive gauche , la Tour de Nesle regardait la Tour qui fait le coin, et touchait au petit Pré aux Clercs. L'enceinte prenait la porte de Bussy, enfermait l'ahhave de Saint- Germain des Prés, laissait à droile le château de Hautefeuiile, qui a donné son nom à une de nos rues, coupait le quartier Saint-Michel pour s'arrondir derrière le clos de Sainte-Geneviève , et arrivait droit à la Toarnelle par la censive de l'abbaye de Saint-Victor.
La Tournelle était précisément sur le même plan que la porte Barbclle-sur-l'Eau, mais elle en était séparée par l'île Notre-Dame, aujourd'hui l'île Saint-Louis.
Et dans cette enceinte, les monuments sont déjà trop nombreux pour que nous en puissions faire le compte exact. Les églises, les monastères, les palais, les hôtels sortent de terre. — Notre-Dame ouvre déjà ses trois portiques sous les trente niches de sa première ordonnance.
Car c'est ce siècle qui bâtit Notre-Dame.
Tout grandit avec la ville : l'industrie naît; le commerce s'étend. Les marchands ont leur hanse ou association privilégiée. Quelque chose fait pressentir l'avènement de la commune. L'armée s'organise, la civilisation se fait.
Paris est une capitale et la France est la reine de l'Europe.
Le premier jour de mars de l'année 1 202, vers sept heures après midi, deux voyageurs qui semblaient harassés de fatigue, descendaient la côle abrupte où la nialudrerie de Saint-Lazare groupait ses bâliuients confus. De la maladrcrie à renceinle de la ville, ou
comptait bien encore une demi-lieue, sinon plus, et nos deux voyageurs, dont les vêtemenls étaient tout gris de poussière, marcliaient depuis le lever du soleil.
L'un d'eux, le plus jeune, demandait grâce.
Aussi c'était un gracieux et faible enfant qui paraissait avoir quinze ans à peine. Il portait un costume de cavalier, mais sa voix douce et la gentillesse débile de sa taille révélaient tout au plus un page. Parla nuit sombre qu'il faisait, on ne pouvait guère distinguer ses traits , dans leur cadre de cheveux blonds , riches et bouclés.
L'autre voyageur, au contraire, était robuste et de haute taille. Ses membres, admirablement découplés, ne manquaient point de grâce, mais se distinguaient surtout par leur vigueur. Malgré l'obscurité, on pouvait voir qu'il portait wsur son épaule un fardeau au bout d'un bâton. A sa ceinture il n'y avait point d'armes; seulement, sur une pièce de cuir blanc, sorte de tablier qui lui descendait jusqu'au genou, tranchait un triangle de cuivre brillant : une truelle.
Quelques lumières se montraient aux fenêtres étroites de la maladrerie. Le plus jeune de nos voyageurs se crut un inslant au terme de sa course. Il poussa un long soupir de soulagement.
— Éric, mon pauvre Éric, dit-il, — je crois que je n'aurais pas pu faire un pas de plus !
En même temps il s'arrêta et sVssit sur l'une des bornes qui flanquaient la porte de la maladrerie.
Eric s'arrêta aussi, mais il secoua la tête d*un air de tendre commisération.
— Tu es donc bien lasse, Eve ? dit-il.
Notre bel enfant aux cheveux blonds s'appelait Eve. Vous n'eussiez pas attendu la réponse d'Éric pour reconnaître que c'était une jeune fille. Il vous aurait suffi d'entendre sa douce voix. Eve répondit :
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— je n'osais pas te dire comme je souffrais, mon bon frère, car tu aurais encore voulu me porter, et tu at* déjà trop de tes lourds marteaux de tailleur de pierre... mais les itailloux du chemin ont déchiré mes pieds... Je te le répète : y: n'aurais pas pu faire un pas de plus.
— Alors, répliqua Éric en s'approchant tout à coup pour prendre la jeune tille dans ses bras, — il faut que je te porte, mon Eve chérie , car nous ne sommes pas au terme du voyage.
La blonde tète d'Eve se pencha sur sa poitrine.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, — nous n'arriverons donc jamais !
Cependant, lorsque Éric voulut la prendre, elle s'échappa de ses mains.
— Non, non, dit- elle, en essayant de courir; — nous marchons depuis le lever du jour, et toi aussi, tu dois être bien las, mon frère.... Je ne veux pas! je ne veux pas !
Éric voulut protester, mais en courant après sa compagne, il chancela sur les aspérités du chemin. Éric était jeune et fort. Pour que sa vigueur fléchît ainsi, il fallait que l'étape fournie eût été bien longue !
Et puis, Eve disait vrai : Plus d'une fois dans la route Éric l'avait portée comme un enfant, lorsque ses pauvres petits pieds saignaient et qu'elle pleurait, découragée.
Ils venaient de loin , Éric et sa sœur Eve ; ils venaient de bien loin!
Le sentier qui conduisait de la maladrerie Saint-Lazare à la Porte-au-Peintre ou Saint-Denis, serpentait dans les futaies avant d'atteindre le marais, déjà défriché vers l'emplacement de la rue de Paradis. A un coude du chemin, Éric aperçut tout à coup bon nombre de lumières disséminées dans la plaine. Il poussa un grand cri de joie.
— Encore un effort, ma sœur! dit-il, — voici Paris, Paris, le but de notre voyage !
Eve regarda ces points lumineux qui étoilaient la nuit. Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, et sa voix trembla, pleine de larmes.
— Paris! répéta-t-elle , — Paris où elle devrait être reine, notre Ange! bien -aimée!... Paris, où elle est malheureuse! Paris où elle est prisonnière !
— Dieu nous aidera .' dit Éric dont la haute taille s'était redressée ; si Dieu n'était pas avec nous, ne serions-nous pas morts dix fois dans les périls de la terre et de la mer !
Eve regardait toujours Paris plonge dans les ténèbres. Elle se mit à genoux sur l'herbe , mouillée par la rosée du soir, et sa prière ardenle monta vers le ciel.
Quand elle se releva, un peu de force lui était revenue. Elle appuya son bras sur celui d'Éric et ils poursuivirent leur route. Désormais, ils n'échangeaient plus en marchant que de rares paroles, car chaque parole prononcée dépense un peu de souffle et le souffle leur manquait.
De ce qu'ils disaient, cependant, on aurait pu inférer qu'ils venaient des pays du Nord, au delà de la mer, qu'ils avaient traversé la Baltique sur une barque danoise et qu'ils avaient pris terre à l'embouchure de l'Elbe. Delà, ils s'étaient dirigés sur Paris, à pied, à travers la Batavie, la Belgique et la France. Leurs ressources avaient dû être plus que modestes, car ils parlaient des privations de toutes sortes qu'ils avaient eu à subir en chemin.
Quant au motif qui les avait portés à entreprendre ce long et pénible voyage, on ne pouvait le deviner d'après leur entretien. Dans les pièces de théâtre de la grande école seulement, vous trouverez des personnages s'expliquant mutuellement et avec soin des choses que chacun d'eux connaît. Ce béotisme est un effet de l'art.
Tout ce qu'il était permis d'induire des quelques mots échangés entre Éric et sa soeur Eve, c'est qu'ils poursuivaient ensemble
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l'accomplissement d'une mission mystérieuse et pleine de périls, qu'ils travaillaient avec courage, mais qu'il n'y avait guère de proportion entre leur humble pouvoir et la grandeur de leur tache.
Ils avaient passé le ruisseau de Ménihnontant qui faisait le tour de Paris septentrional et allait se jeter dans la Seine derrière la Villel'Evêque. Ils marchaient au milieu des cultures, ayant à leur gauche les hautes murailles de l'Abbaye de Saint-Martin. La soirée avançait, La route était déserte.
Tout à coup, ils entendirent des pas de chevaux du côté de la Maladrerie. Éric serra le bras de sa sœur.
— La prophétie !... murmura-t-il.
Le bras d'Éric frémit et trembla dans sa main. Ils s'arrêtèrent tous deux et gagnèrent la haie que bordait la route. Les cavaliers approchaient.
La lune qui se levait, sombre et rousse derrière les tours de l'Abbaye Saint-Martin des Champs, commençait à dessiner les silnouettes des objets. Éric et sa sœur Eve purent distinguer dans l'ombre les profils des nou^ eaux arrivants.
Ils étaient deux. L'un portait l'armure des chevaliers, l'autre avait sur sa tète rase le turban sarrasm.
— Ils parlent, nmimura Éric, — retiens ton souffle, afin que nous puissions les entendre.
II n'y avait plus qu'une seule pensée Jins la tête de la pauvre Eve :
La prophétie ! la prophétie.
Or, nous saurons ce qu'était cette prophétie
Le chevalier disait au Sarrasm :
— Ouidà, mon conq)agnon?... vous venez à Paris pour tuer un homme :
— Oui, mon seigneur, pour tuer un hom.iie.
::,î LES NUITS t(E TARIS.
— Ei pcul-on savoir le nom de cet homme?
— On ne peut pas le savoir, mon seigneur,
— En priant bien?...
— Ce serait inutile.
— En battant fort?
— Ce serait dangereux!
— Peut-être: Tu as l'air en effet d'un hardi compère, mon homme... Et d'ailleurs, si je te tuais, ce serait un détestable moyen d'avoir ton secfet.
— Et si je te tuais, monseigneur, ajouta bonnement l'infidèle, tu n'en saurais pas davantage.
— C'est juste, cela! dit le chevalier en ricanant.
Il y eut un silence. Le chrétien et le sarrasin dépassaient l'endroit où Éric et sa sœur s'étaient arrêtés. Ceux-ci les suivirent en se ghssant le long de la haie.
— Mon compagnon, reprit le chevalier, — vois comme cela se rencontre... moi, je vais à Paris pour tuer une femme.
Éric et sa sœur tressaillirent jusque dans la moelle de leurs os.
— La prophétie ! balbutièrent-ils tous deux à la fois.
Le Sarrasin, lui, trouva la chose tout simple, car il répondit en bâillant :
— Ah ! tu vas tuer une femme, mon seigneur?
Il ajouta pourtant :
— Est-ce ta femme ?
— Non, répliqua le chevalier.
Nouveau silence. Au bout de quelques secondes, le chevalier reprit encore :
— L'homme à qui tu en veux est -il facile à tuer?
— C'est l'homme le plus difficile à tuer du royaume, mon seigneur.
— C'est donc le roi?
LES NUITS DE PARIS. i7'7
— Je VOUS ai dit que vous ne sauriez pas son nom... Et votre tenime?...
— Merci Dieu ! c'est aussi la femme la plus difficile à tuer du royaume.
— C'est doncla reine?..
Le chevalier éclata de rire.
Eric fut obligé de mettre sa main sur la bouche d'Eve pour l'empêcher de pousser un cri.
La lune passait maintenant par-dessus les tours de l'abbaye. Le chevalier profila de ce moment d'arrêt pour examiner mieux son étrange compagnon.
— Ah ça ! s'écria-t-il, c'est donc à coups de marteau que tu veux tuer ton homme ?
— La manière n'y fait rien, mon seigneur, répondit l'infidèle qui soutenait l'examen du chevalier avec une gravité courtoise.
Il portait en effet, comme Eric notre ami, une truelle au côté et sur l'épaule un lourd marteau de tailleur de pierre.
— Que diable veut dire cela? demanda le chrétien, — vous autres mécréants, vous avez vos rubriques à vous.
— C'est la chose du monde la plus simple , mon seigneur.. . on ne tue pas comme cela quand on veut. . .
— A qui le dis-tu !... interrompit le chevalier en soupirant.
— Ah!... fit le Sarrasin, — il y a donc longtemps que vous êtes à votre besogne, vous, mon seigneur?
— Très-longtemps. . .
— Moi, j'ai guetté un homme sept ans et j'ai fait six nulle lieues sur sa trace.
— Peste 1... etl'as-tu tué?
— Le premier jour de la huitième année, mon seigneur... Je disais donc qu'il fallait attendre l'occasion, vivre pour attendre et manger pour vivre... ce marteau est mon gagne-pain.
— Tu n'es donc pas homme d'armes?
il. 23
— Je suis maçon» mon seigneur.
— Et tu t'appelles?
— Mahmoud-el-Reis.
— Eh bien! Mahmoud-el-KeisJe crois que tu es un précieux coquin... Peut-être vaudrait-il mieux faire pacte avec Satan qu'avec toi, mais...
— Mais, interrompit l'inlidèle, toujours grave et froid, — vous n*avez pas Satan sous la main.
— Précisément... Puisque ton homme et ma femme sont les deux âmes les mieux chevillées du royaume, liguons-nous.
— Je veux bien.
— Je t'aiderai pour ton homme... tu me donneras un coup d'épaule pour ma femme.
— C'est dit.
— Où te trouvera-t-on ?
— Au portail de Notre-Dame où je taillerai des pierres suivant le style sarrasin.
— C'est bon. . . tu entendras parler de moi. . . Au revoir I
Le chevalier allait piquer des deux, lorsque Mahmoud-el-Reis le retint sans façon parla bride de sa monture.
■ — Vous avez oublié de me dire votre nom, monseigneur, dit-il.
Le chevalier parut hésiter un instant. ]\lais il se ravisa et répondit :
— Je suis Amaury Montruel, seigneur d'Anet, ami du roi.
— Ami du roi, répéta le Sarrazin qui avait cette habitude, — et l'on vous trouve ?
— A la tour du Louvre.
Mahmoud lâcha la bride et s'inclina, — Montruel partit au galop.
— Ami du roi . répéta encore Mahmoud.
Puis Eric et sa sœur le virent se pencher sur le cou de son cheval qui hennit faiblement, bondit et disparut dans l'ombre avecune rapidité fantastique.
— Mahmoud-el-Reis, Amaury Monlruel, dit Eric, — souvienstoi de ces deux noms -là, Eve!
Non loin des rives du golfe de Bothnie, au delà de lacitéd'Upsal, il y avait une forêt immense, consacrée autrefois au culte du dieu Thor.
Dans cette forêt vivait la propliétesselmila, qui commandait aux vents et aux tempêtes.
Nul n'aurait su dire où était la demeure d'Imila. Quand on voulait la consulter, il fallait se rendre, midi sonnant, sur la lisière de la forêt et sonner du cor par sept fois.
Sept jours après, à minuit^ on se rendait au même lieu et Imila 8'y trouvait.
Les vieillards disaient que, dans leur jeunesse, Imila avait déjà plus de cent ans.
Quand la voix d'en haut leur ordonna de partir pour la France, Eric etÈve allèrent interroger Imila.
Eric et Eve étaient les enfants du paysan Atho, vassal direct de Canut, roi des Danois. Ils étaient chrétiens, mais les superstitions du Nord avaient toujours un grand empire sur leur esprit.
Un jour, à midi, Eric sonna du cor sept fois sur la lisière de la forêt redoutahle. Sept jours après, à l'heure de minuit, Eve et lui, tremhlants tous deux, revinrent au même lieu.
Imila était au rendez-vous.
C'était une femme plus grande qu'un homme de guerre. Ses cheveux gris flottants tomhaient sur ses épaules décharnées. Ses yeux brillaient dans rombre,au fond de leurs orbites caves.
— Si vous voulez partir, partez, dit-elle avant qu'on l'eût inter-
rogro; — la route durera un an... vous aurez froid et vous aurez faim... mais vous arriverez au bout du chemin.
— Et LA sauverons-nous? demanda Eve.
— Penses-tu être plus forte que le sort?... murmura la prophétesse.
Puis elle ajouta.
-— Ecoutez-inoi... quand vous approcherez desmurs de la grande ville, îapremièrepersonnequevousrencontrerezàcheval et parlant de mort, sera l'ennemi de celle qui vous est chère... son ennemi et son malheur!... La seconde personne que vous rencontrerez à cheval, sera le Destin... Retirez-vous!
Eric et Eve voulurent interroger encore, mais une force irrésistible les poussa loin de la forêt.
Imila chantait d'une voix rauque la Poésie Incompréhensible.
La route dura un an. La première personne à cheval qu'ils rencontrèrent sous les murs de Paris parlait de mort.
La route dura un an, parce que le paysan Atho était pauvre, bien qu'il fût vassal du roi et que sa femme Gertrude eût nourri de son lait la fille de la reine. Les enfants d'Atho n'emportèrent pas beaucoup d'argent. Pour vivre, Eric fut obligé d'employer son marteau et sa truelle dans tou*tesles villes où ils passèrent.
La prophétie avait donc dit vrai pour deux points sur trois. Restait le troisième. Avant d'entrer à Paris, les enfants du paysan allaient rencontrer le Destin.
Ils reprirent leur marche quand Mahmoud-el-Reis eut disparu dans l'ombre.
-— C'est d'Ei-LE qu'ils parlaient, dit Eve; mon cœur me le crie !
— Oui, oui, répondit Eric; — j'ai eu le frisson dans la moelle de mes os... C'est d'cLLK qu'ils parlaient.
Il pressait le pas. Eve ne sentait plus la douleur de ses pauvres petits pieds meurtris. D'ailleurs , le but était si proche ! Ils entendaient déjà la voix des soudards veillant dans les tourelles de la Porte aux Peintres.
Mais Paris, comme tous les paradis (et c'est au moins celui des femmes, suivant nos coquins d'oncles), a toujours eu l'accès difficile. Les soudards de ces temps reculés n'étaient pas moins désagréables que les pères de famille en habit vert, qui gardent aujourd'hui nos barrières. Et même, s'il est possible, ils étaient plus désagréables. — En effet, si les modernes habits verts mettent leurs mains d'une malpropreté impudente dans les coffres de votre voi.ture, quand ils sont de mauvaise humeur, encore vous laissent-ils entrer sans vous battre comme plâtre.
Les soudards au contraire vous battaient comme plâtre et ne vous laissaient point entrer. S'ils avaient aux mains moins de verrues que nos habits verts, les recherches seules des gens véritablement mstruits pourraient vous l'apprendre.
Les soudards qui gardaient la Porte aux Peintres dirent à nos deux voyageurs d'aller à la porte de Nicolas Hudron.. Us y allèrent. Elle était fermée. Les soudards qui la gardaient crièrent à Éric.
— Bonhomme, va-t'en à la Porte Montmartre !
Nos deux voyageurs retournèrent sur leurs pas et gagnèrent b Porte Montmartre qui était close.
— Holà ! leur dit-on du haut des remparts, — ne savez-vous point qu'à ccWe heure on n'entre plus que par la Porte Coquillère ?
A moitié chemin de la Porte Coquillère, ils entendirent sonner une cloche. C'était la Porte Coquillère qui fermait à son tour.
Et croyez bien que ces précautions n'étaient pas inutiles, en un temps où la nuit était la propriété des voleurs.
Cependant, par le guichet de la Porte Coquiilère, un sergent leur cria :
— Malandrins! si vous approchez, gare aux taloches !... Allez voir si l'on veut vous laisser entrer par la Porte Saint-Honoré, qui reste ouverte pour le passage du roi.
— Et qu'y a-t-il après la Porte Saint-Honoré, mon bon maître ? demanda Éric.
— Il y a la rivière où l'on devrait noyer tous les fainéants comme vous !
Éric et sa sœur reprirent leur course. C'était un triste accueil que leur faisait la ville de Paris !
— Mon frère, dit Eve, — si nous allions demander l'hospitahté à quelque monastère ?
Eric était en courroux.
— Je ne sais pas si l'hospitalité se pratique ici quelque paît, ma sœur, répondit-il , — mais dans nos forêts sauvages , je n'ai jamais marché si longtemps sans trouver un asile !
Ils allaient le long des murailles. Une ronde passait sur les remparts. -
— Au large, ribauds ! fit un homme d'armes.
Et ils entendirent le bruit sec d'une arbalète qu'on bandait. Éric saisit le bras de sa sœur et l'entraîna dans les cultures. Eve était à bout de forces. Un instant encore son courage la soutint, puis elle se laissa choir sur la terre labourée. Cependant, chaque.minute qui passait emportait une chance d'entrer dans la ville. Éric enleva sa sœur dans ses bras.
Après un demi quart d'heure de marche lente et pénible, il rencontra un chemin tracé que bordaient deux rangées de jeunes ormeaux. C'était l'avenue royale qui conduisait de la Tour du ; Louvre à la Porte Saint Honoré. Au moment où Éric en franchissait le talus , deux cavaliers passaient : un seigneur et son page.
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— Holà ! cria Éric, enhardi par sa détresse, — si vous êtes des chrétiens, ayez compassion de nous !
Cette fois, Dieu sait qu'il avait oubUé la prophétie. Mais Eve s'en souvenait. Pour perdre le souvenir de ces choses-là, il faut qu'une femme soit morte.
Aux rayons plus clairs de la lune , elle regardait de tous ses yeux le seigneur inconnu qui s'était arrêté à la voix d'Éric.
— Le Destin ! le Destin ! pensait-elle.
Le Destin, puisque la jeune étrangère l'appelait ainsi, était un cavalier de très-noble mine , vêtu avec une grande simplicité. N'eût été la beauté remarquable de sa monture , on aurait pu le prendre pour un pauvre gentilhomme. Et cependant, il y avait en lui quelque chose d'impérieux et de hardi qui démentait énergiquement la pauvreté de sa livrée.
Son page n'avait point de couleurs.
Le gentilhomme était jeune encore. Eve le trouva beau.
Il se tourna vers Éric, toujours chargé de son cher fardeau , et lui dit :
— Est-ce que ce jeune garçon est blessé, mon maître ?
Il parlait d'Eve qui portait, nous l'avons dit, les vêtements d'un homme.
— Mon seigneur, répondit Éric, le pauvre enfant n'a reçu atteinte ni du fer ni du feu, mais la fotigue le lue... Nous venons de si loui ! ... Et les archers nous refusent l'entrée de Ja ville de Paris, où nous trouverions un gîte avec de la nourriture.
— La fatigue blesse comme le fer et comme le feu ! murmura Imconnu; — je sais cela !
Puis il ajouta en se tournant vers son page :
— Albret, mets pied à terre, mon fils... Tu as de bonnes jambes, et la route n'est pas longue d'ici jusqu'à l'hôtel de Nesles.
Jusqu'à présent, le Destin se montrait propice.
Le page obéit aussitôt et aida complaisamment Eric à placer le prétendu jeune garçon sur la selle.
— Il est bien léger, celui-là! murmura-t-il. Puis il ajouta en s'adressant à Éric ;
— Monte si tu veux, ami... Au besoin mon cheval nous porterait tous trois, et un autre encore avec, comme la célèbre monture des quatre fils Aymon,
Éric répondit :
— Je suis un homme. Je marcherai, pour témoigner de ma reconnaissance et de mon respect envers le noble sire qui m'a fourni assistance.
— A ta volonté, ami, dit le page Albret, qui prit les devants. Le gentilhomme poussa son cheval aux côtés du voyageur.
— Ton camarade me semble bien jeune, ami, dit-il, pour s'engager dans un grand voyage.
— C'est vrai, mon seigneur, répondit Éric, — mais vous savez : nécessité n'a point de loi.
Eve baissait la tète, parce qu' elle voyait bien que le gentilhomme la regardait. Du reste, elle n'avait plus besoin de tourner les yeux vers lui. Elle l'avait contemplé si avidement , tout à l'heure, que les traits de l'inconnu étaient gravés dans sa mémoire.
Elle trouvait, dans l'accent de sa voix grave et sonore, une étrange majesté. Pauvre Eve ! elle songeait à la prophétie d'imila.
Le page Albret qui marchait devant se disait : Je n'ai jamais vu de jeune garçon pour peser si peu !
— C'est donc la nécessité qui t'amène vers la ville de Paris? demanda encore le gentilhomme.
— Oui, mon seigneur.
— Et de quel pays viens-tu ?
Apparemment qu'il ne convenait point à Éric de dire la vérité sur celte question , car il répondit sans hésiter :
— Mon seigneur, nous venons de la cité de Cologne sur le Rhin, ou sont les habiles picoteurs de pierre.
Le gentilhomme détourna ses yeux qui étaient restés fixés sur Eve et les porta sur Eric. Eve respira.
— Au fait, dit-il, — je n'avais pas remarqué... Tu as le marteau et la truelle... Es-tu maçon-franc?
— Oui, mon seigneur... J'ai reçu l'accolade à Aix-la-Chapelle, des mains de maître Cornélius Hauser, le Premier et le Dernier.
— Et tu es sûr de trouver de l'occupation à Paris?
— De l'occupation ? répéta Eiic avec une inflexion de voix singulière, — oh! oui, mon seigneur !
Sa paupière se baissa sous le regard perçant que lui jeta le gentilhomme.
— J'entends de l'occupation dans l'œuvre des tadleurs de pierre, insista ce dernier.
Eric hésita.
— Que Dieu vous récompense, mon seigneur, répliqua-t-il enfin, — pour l'intérêt charitable que vous montrez à un pauvre homme... Je connais un peu maître Christian, le Danois, qui suivit la princesse Ingeburge, quand elle vint épouser le roi de Paris... Mais Christian ne doit pas avoir grand crédit, maintenant que la pauvre reine est en disgrâce...
— Ah ! ah ! fit le gentilhomme d'un air contraint, — on sait donc là-bas que la reine Ingeburge est en disgrâce?
— On sait aussi, mon seigneur, que le roi a donné sa place à madame Agnès, fille de Berthoud de Méran, le bohémien...
— Fille de Berthoud, duc de Méranie, rectifia sèchement le gentilhomme.
— Je nommerai cette femme suivant le bon plaisir de mon seigneur, dit Eric; — toujours est-il qu'à part ce Christian, le Danois, je ne connais âme qui vive en la grande ville de Paris,
— Et tu voudrais être gagé parmi les artisans que le roi Philippe-