II
îioO LES NUITS DE TARIS
une place de très-grande étendue dont le parvis Notre-Dame actuel ne saurait point donner une idée.
Le sol de cette place était bas, fangeux, et la moindre crue de la Seine changeait en marécages impraticables tous les alentours de la cathédrale.
Des baraques en planches de toutes tailles encombraient le parvis, se mariant par leur physionomie aux échafaudages poudreux qui grimpaient le long duporlail en construction.
On vendait de tout dans ces échopes; c'était comme une foire permanente où ce peuple de maçons, parqué dans un coin de la Cité, trouvait foutes les choses nécessaires à la vie.
Enfin au milieu des baraques groupées sans ordre et selon le caprice de leurs fondateurs, l'ébauche gigantesque de Notre- Dame montrait ses lignes confuses et déjà imposantes.
Celait assurément un paysage étrange et dont notre civilisation rend le retour impossible. — Il est vrai que nous ne bâtirons plus jamais Notre-Dame!
Le surlendemain du jour où commence notre histoire, quelques minutes après le lever du soleil, deux hommes débouchèrent sur la place par le tournant du petit pont de bois. Ils étaient pâles et défaits comme ceux qui sortent d'une orgie. L'un d'eux, enveloppé d'une houppelande étroite et râpée, portait la calotte des clercs. L'autre avait un costume de cavalier, recouvert du surcot des écoles.
Ces vêtements étaient fanés par un long usage et semblaient jaunis dans la fumée des tavernes; mais ils gardaient une certaine élégance fanfaronne, et celui qui les portait avait presque l'air d'un gentilhomme.
C'était un grand garçon, maigre, bien bâti, quoiqu'un peu êreinlé; sa toque se posait de travers sur de magnifiques cheveux noirs; il avait la dague à la ceinture et ses brodequins, pointus comme des aiguilles, marchaient à trois pieds en avant de lui.
Au temps de la fringale romantique, alors que nous aimions tous de passion les fantaisies du moyen âge, Johannot et Nanteuil ont dessiné cent fois ce gaillard efflanqué , bancal , osseux, mais conservant une certaine beauté dans la bizarrerie même de ses formes diaboliques.
L'iiomme à la houppelande était le bon clerc Samson, serviteur fidèle de messire Amaury ; l'autre était l'écolier Tristan de Pamiers, terreur des bourgeois et suzerain de la basoche.
Samson et Tristan venaient de quelque bouge, voisin du Vieux- Palais, où ils avaient passé la nuit à boire.
Comme ils s'engageaient sur la place cherchant leur chemin parmi les décombres et les baraques fermées , un homme , couvert d'un ample manteau sombre et coilTé d'une toque à visière, tourna l'angle de la rue de la Calandre et se dirigea vers l'église de Saint-Julien.
Hormis ces trois personnages la place était absolument déserte; toutes les baraques restaient closes, et il n'y avait pas un compagnon sur les échafaudages de Notre-Dame.
Le clerc et l'écolier suivaient du mieux qu'ils pouvaient la rive de la Seine et gagnaient cette promenade plantée de buissons rabougris qui s'appelait la Motte-aux-Papelards.
Ils causaient vivement et à voix basse.
En passant à la hauteur de la maison de louage exploitée par maître Thomas, Tristan de Pamiers s'arrêta tout à coup; il étendit son bras maigre vers la maison et dessina un geste pleia d'emphase :
— C'est là î... dit-il.
— Là, quoi?... demanda Samson.
— C'est là que demeure la plus belle fille de Paris!
Le clerc haussa les épaules. Samson n'aimait que la bouteille; il n'eût point donné ses cheveux crépus et grisonnants à la plus déduisante Dalilah de l'univers.
— Je l'ai vue hier à sa fenêtre, reprit l'écolier Tristan. — A mon aspect elle s'est enfuie... Incessu patuit dea... J'ai cru voir Vénus elle-même illuminer de sa beauté les ténèbres de cet affreux séjour !
— Parlons-nous affaire oui ou non ? demanda Samson en grondant?
Tristan restait planté comme un mai devant la maison de Thomas le logeur.
Il mit ses deux mains sur sa poitrine et leva les yeux au ciel d'un air moitié passionné, moitié plaisant :
— Que n'ai-je la lyre d'OvidiusNaso! s'écria-t-il. — Que n'aije l'harmonieuse cithare de Properce ou la viole enguirlandée de roses du vieillard Anacréon!... Je célébrerais les charmes célestes de cette divinité
— Mon compère, interrompit Samson, — tu me donnes somr.ieil... Reste ici à chanter sans viole ni cithare... Moi, je vais regagner mon gîte.
— 0 cœur de rocher !... murmura l'écolier Tristan avec mélancolie.
— Ah ça ! vieux grigou, ajouta- t-il en changeant de ton, — estce ainsi qu'un faquin tel que toi parle à un homme de ma sorte?... Si j'ai caprice de boire, tu dois me faire raison; si j'ai fantaisie de chanter, tu dois ouvrir tes longues oreilles; s'il me plaît de soupirer, tu dois m'attendre et te taire !
— C'est pourtant moi qui paie, seigneur écolier, répliqua maître Samson.
Ce disant il fit sonner doucement les écus d'or que contenait l'escarcelle accrochée sous sa houppelande. L'écolier se prit à sourire.
— Bien, bien, ami Samson, dit-il, — (on escarcelle a raison.... Après tout, si tu es un vilain sans cœur ni âme, tes écus d'or sont nobles et je traite avec eux de pair à coiPi\^snon... Je reviendrai
LES NUITS DE PARIS. 2d3
toul à l'heure voir ma divinité sans pareille... Mais maintenant je suis à toi : radote tant que tu voudras, je t'écoute.
Ils reprirent le chemin de la Motte-aux-Papelards.
L'homme au manteau sombre, qui était entré sur le parvis par le côté opposé et qui semblait venir des quartiers de la rive droite, s'était arrêté pour les considérer; — le clerc et l'étudiant ne l'avaient point aperçu.
Tant que ceux-ci étaient restés au milieu des baraques devant la maison de Thomas le logeur, l'homme au manteau sombre, caché derrière l'encoignure d'une chapelle , avait semblé craindre d'avancer.
Il attendit pour quitter son abri qu'ils eussent passé les fondations de Notre-Dame.
Dès qu'ils eurent disparu , l'horume au manteau souleva la visière de sa toque et montra le visage jeune et franc du beau pnge Albret qui avait cédé naguère son cheval à nos deux voyageurs en détresse.
— Samson!... murmura t-il. — L'âme damnée de ce coquin de Montruel... avec le roi de Va basoche!... Ceci présage bien quelque diablerie !
— Mais que regardaient-ils donc... ajouta -t-il en louvoyant parmi les baraques pour gagner le point précis où Tristan était arrêté tout à riieure
— Il était là... reprit-il après s'être orienté, — il regardait de ce côté... Je n'y vois rien de fort intéressant...
Ses yeux étaient attachés en ce moment sur la maison de Thomas le logeur dont toutes les pauvres fenêtres étaient closes tant bien que mal .
— Allons, se dit-il de guerre lasse, — je ne devinerai pas ce matin le secret de Tristan, mon ancien compagnon... Faisons plutôt notre besogne. . . Le roi m'a dit de lui amener ce joli jouvenceau que nous rencontrâmes avant-hier sur le chemin du Louvre... Sur
mon âme, je connais plus d'une beauté qui voudrait avoir le teint de ce garçonnet ! . . . Un bouquet de lis et de roses ! . . . Et sa voix. . . Fl me semble que je l'entends encore !... Mais tout cela ne m'apprend pas où il demeure... Et quand le roi a dit : Je veux, il ne s'agit pas de revenir les mains vides!
Il fit quelques pas vers les masures échelonnées dans les décombres.
— En voilà deux, trois, six, murmura-t- il, — en voilà douze, en voilà vingt!... Du diable ! il y en a cinquante pour le moins... Il va falloir lieurter à toutes ces portes vermoulues, entrer dans des allées plus noires que le vestibule de l'enfer et demander cmquante fois à cinquante vieilles Tisiphones : « Est-ce ici que demeure le maçon Éric et son petit frère Adam? »
Il secoua sa tête blonde avec un embarras comique.
— Sot métier!... poursuivit-il, — car chaque Tisiphone va me montrer ses dents cassées et m'envoyer au diable, — mais le roi a dit : Je veux.
Il était alors à quelques pas seulement de la maison de Thomas.
Une des petites fenêtres qui donnaient sur le parvis s'ouvrit en en ce moment et une tête de jeune fille apparut aux premiers rayons du soleil.
Albret demeura immobile et comme pétrifié.
— Jerêvel... murmura-t-il.
Il était dans l'ombre d'une baraque et la jeune fille ne l'apercevait point, occupée qu'elle était à regarder curieusement le paysage étrange que nous avons essayé de décrire.
Le soleil se jouait dans son sourire naïf et charmant ; la brise matinière faisait onduler les boucles de ses cheveux blonds, luisants eomme l'or le plus pur.
Ses grands yeux bleus frappés par la lumière trop vive se fer-
maient à demi et laissaient voir sous ses longs cils recourbés la (louceur exquise d'un regard d'ange.
Elle était belle, cette jeune tille, belle comme le rêve chaste et pur des enfants poètes.
Tandis que le page Albret la contemplait, il avait appuyé sa main contre sa poitrine où son cœur battait à tout rompre.
Il pensait :
— Ce n'est pas lui!., ce ne peur pas être lui... cette ressemblance étrange...
Il rejeta ses cheveux en arrière et passa sa main sur son front. 11 avait peur d'être fou.
— Il faisait nuit... se disait-il. — C'est à peine si je Tai entrevu... et pourtant put-on jamais rencontrer deux visages plus semblables !
La jeune fille demi-vêtue et qui semblait sortir de son lit, encouragée par la solitude de cette place où elle ne voyait personne, s'accouda sur l'appui de sa croisée.
— J'ai trouvé ce que je ne cherchais pas!., pensa le joli page en soupirant. — Me voilà bel et bien amoureux, moi qui me moquais de ceux qui aiment... mon cœur n'avait jamais battu qu'une fois... quand je vis la reine Ingeburge si noble, si belle, si malheureuse!... mais il n'avait pas battu comme aujourd'hui.
Un nuage vint sur son front et ses sourcils se rapprochèrent tout à coup.
— Oh!... fit-il en tressaillant, — c'était peut-être cela quere* gardait Tristan!...
En vérité le joli page Albret, amoureux depuis un quart de minute, était jaloux déjà comme un tigre.
Lue voix se fit entendre à l'intérieur de la maison de Thomas ; la charmante jeune fille se retourna vivement, ferma la fenêtre et disparut.
Albret sentit une douleur comme si son cœur eût saule hors de sa poitrine.
— Je l'aime, murmura-t-ii en courbant la tête sous le poids de cette passion qu'il sentait naître en lui avec une force invincible et soudaine, — je l'aime. . . le destin de ma vie est là!
Là, — dans la masure de Thomas le logeur de maçons, — le destin de la vie d'Albrel, jouvenceau de race seigneuriale, p.ige favori du plus puissant roi de l'univers.
Quant aux ordres de Philippe-Auguste, quant à la mission qu'il avait reçue, tout était co;ifusion et désordre dans l'esprit du beau page.
La vérité était trop romanesque pour qu'il pût y croirs , — quelque chose lui disait bien que le petit Adam et cette adorable jeune fiile étaient une seule et même personne, mais il repoussait tanl qu'il pouvait cette idée.
Le plus simple assurément eut été d'entrer dans cette maison qui était si proche ; mais dans des cas pareils on fait bien rarement ce qui est le plus smiple.
Albret se dit : — je vais chercher, je vais entrer dans toutes les ma'sons, je vais m'informer pour accomplir l'ordre du roi.
En attendant il ne bougeait pas, il restait lœil cloué à cette fenêtre, maintenant fermée, qui tout à l'heure faisait comme un cadre à la vision radieuse qui lui était apparue.
Parmi les buissons de la Motte-aux-Papelards, le clerc et l'écolier se promenaient comme des gens sages.
Le clerc disait :
— J'en sais assez long, vo'is-lu, compère Trista'ii, pour devenir un grand seigneur, si je ne suis pas pendu.
LES NUITS DE PARIS. 2:j7
^- A la bonne heure, interrompit Técolier, — alors lu seras jiendu, compère Samson.
Le clerc mit sa main osseuse et difforme sur l'épaule du basovbicn.
Malgré l'énorme quantité de vin qui emplissait son estomac , il avait un air réfléchi et grave.
— Je ne plaisante pas... murmura-t-il; —et quoique tu sois un peu trop insolent parfois, ami Tristan, comme tu bois bien après tout, si lu es raisonnable, je te protégerai quand je serai grand seigneur.
Pour se montrer raisonnable, Tristan n'éclata point de rire, malgré la bonne envie qu'il en avait.
— On voit comme cela des changements étranges, reprit le clerc dont le ton était de plus en plus solennel; — sans chercher bien loin , hier, Agnès la Jolie n'était qu'une pauvre fille folle de la troupe de la Fontanelle... Ne l'ai-je pas vu passer aujourd'hui dans une litière dorée , pour se rendre à son château d'Élampes?
— Son château d'Élampes?... répéta Tristan,— le château d'Élampes appartient au Monlruel à qui le roi l'a donné.
— Et le Monlruel l'a donné à Agnès , poursuivit Samson ; — pourquoi?... parce que Agnès avait un secret.
— Est-ce le même secret que loi?... demanda l'écoher. Samson le regarda en dessous.
— C'est que , reprit l'écolier qui était presque sérieux, — un secret qui vaut un château comme le château d'Élampes, est un bon secret, mon frère.
Samson se rapprocha et prit un air mystérieux.
— Écoute , dit-il à voix basse , — mon secret est double. . . c'est lesecret d'Agnès et un autre encore avec lui... Monlruel est l'ami du roi : il a d'autres châteaux que le château d'Elampes... je ne le tiens pas quitte à moins de deux et des plus beaux!
Comme ils parlaient ainsi , un objet se montra sur la rive qauche
déserte, vers la pointe de l'île Notre-Dame que nous appelons
maintenant l'île Saint- Louis.
Il y avait des hommes autour de cet oDjet qui s'avançait lentement. — D'abord Samson etTrislan ne pouvaient guère distinguer te que c'élait, ils voyaient seulement comme des dorures reluire aux rayons du soleil levant.
— Yrai Dieu! dit Tristan le premier, — nous parlions de litière; on jurerait qu'en voici une... et une belle, sur ma foi !
Samson regardait en silence.
A mesure qu'il regardait, ses yeux changeaient d'expression ; ce qui lui restait d'ivresse s'en allait évidemment.
— Tu ne dis rien... reprit Tristan.
— Toi qui vois de si loin , répondit le clerc d'une voix altérée , y a-t-il quelqu'un dans cette htière?
Tristan mit sa main étendue au-devant de ses yeux.
— Elle est vide, répliqua-t-il, après avoir regardé avec attention.
Le front du clerc se rembrunit davantage.
La litière approchait. — Il y avait un bac sur la rive gauche, vis-à-vis de la pointe orientale de la Cité. Les hommes qui escortaient la Ulière se mirent dans le bac et le bac traversa la Seine juste en face de nos compagnons.
Samson gardait le silence; Tristan le considérait curieusement.
Quand le bac toucha la rive, l'écolier entendit son compagnon qui murmurait :
— C'est bien sa litière!... pourquoi revient-elle vide?
— Ami Samson , répondit l'écolier avec un sourire amer, — ces gens-là pourront te le dire.
Samson recula ; son front était livide, fl avait reconnu dans ceux qui accompagnaient la litière des habitués de cette maison mystérieuse qu'Amaury Montruel occupait vers St.-Jacques-la-Boucherie : — les estafiers d'une police sans contrôle, — des hommes que
Samson avait choisis lui-même pour obéir toujours et ne jamais dis-cuter l'ordre du maître.
Ils passèrent à quelques pas de nos deux interlocuteurs.
—Vous venez du château d'Etampes? leur demanda le clerc.
— Non, maître Samson, répondit le chef de li bande qui le reconnut. — Nous n'avons pas été si loin que cela.
Cet homme avait aux lèvres un hideux sourire.
— Dans la forêt, reprit-il, — nous avons rencontré des malandrins qui ont eu envie delà ceinture delà donzcUe.
— Elle est morte... balbutia le clerc.
— Oh ! bien morte ! maître Samson, répondit l'estafier. Il s'éloigna en suivant la litière.
Samson resta comme attéré.
— Diable ! . . . dit l'écolier, — si tes secrets valent celui d'Agnès la Jolie, ami Samson, tu ne seras ni pendu, ni grand seigneur.
La figure blême du clerc se rasséréna peu à peu.
— Ami Tristan, répondit-il, — le château d'Etampes est bien loin et il y a une forêt sur la route... Je choisirai deux châteaux plus voisins... Maintenant à nos affaires, s'il te plaît... Ceci m'a dégrisé, je vais te parler comme un livre.
— J'écoute, dit Tristan.
Samson l'attira jusqu'à l'extrémité delà Motte-aux- Papelards et reprit de sa voix sèche et ferme :
— Amaury Montruel, mon digne maître, veut qu'il y ait un brin d'émoi par la ville ces temps-ci.
— C'est facile, .. . interrompit l'écolier.
— Sans doute, poursuivit Samson, et je n'aurais pas besoin de toi pour cela s'il s'agissait d'une bagarre ordinaire... Mais messire Amaury a son idée... Peu lui importe que les écoliers et les bourgeois fassent échange de horions par les rues... Ce qu'il veut, c'est une petite révolte dirigée comme il faut et iVappant un bon coup.
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— Contre le roi?., demanda Tristan.
— Pour le roi, répondit le clerc.
— Alors, tâche de l'expliquer plus clairement.
— Le roi est bien embarrassé, dit Samson d'un air capable ; — il est plus coiffé que jamais d'Agnès de Méranie, et il ne sait que faire de la reine Ingeburge... Montruel, qui est l'ami du roi, veut naturellement lui venir en aide..» Comprends-tu?
— Je comprends qu'Amaury Montruel est le mortel ennemi de la reine Ingeburge, répliqua Tristan.
— C'est à peu près cela que j'ai voulu te dire, mon brave compagnon. Maintenant, suis-moi bien... Le roi Philippe a la faiblesse d'aimer les écoles.
— Cela prouve que le roi Phihppe a du goût,... interrompit Tristan.
— Je ne trouve pas,... mais ne disputons point là-dessus... Après tout, j'appartiens comme toi à l'université... Je laisse à d'autres le soin de lui faire son procès... Le roi Philippe pense que tous ces collèges, institués ou restaurés par lui, feront la renommée de son règne et la gloire de la France.. . S'il connaissait comme mol le respectable corps des écoliers de Paris...
— Allons, au fait, bavard! interrompit de nouveau Tristan.
Un son de cloche se fit entendre du coté du parvis. — Des passants, dont le nombre croissait de minute en minute, se montraient maintenant sur les deux berges delà rivière. Il était six heures ei demie du matin.
— Tu as raison, dit le clerc, — voici les travaux qui vont reprendre, et Dieu sait que nous aurons bientôt delà compagnie... J'abrège : le roi étant partisan des écoles, à raison ou à tort, ce qu'il a prouvé en donnant gain de cause aux écoliers dans deux ou trois procès où l'université entière et la basoche avec elle auraient mérité d'être chassées deParis à coups de gaule, une bonne clameur d'écoUers fera beaucoup d'effet sur l'esprit du roi... En consé-
quence mon maître veut que tu soulèves le pays savant et que vous alliez tous ensemble devant le palais crier contre madame Ingebuige.
Tristan secoua la tête.
Du côté du parvis, un long murmure s'élevait ; des barques sillonnaient la Seine; de lourds tombereaux cabotaient sourdement sur les cbemins défoncés qui suivaient les rives.
On commençait à voir tout en bautdes murailles inacbevées de la catbédralc des silhouettes humaines se détacher sur le ciel.
Les carillons des églises voisines et des couvents se mettaient en branle l'un aprèsl'autre; — les mille bruits de Paris s'éveillaient tous à la fois.
— Contre la reine Ingeburge, poursuivit le clerc qui n'avait point remarqué le geste négatif de son compagnon, — contre cette étrangère qui est la cause de toutes les calamités sous lescjuelk'S languit le mallieureux royaume de France î
— Mais c'est un mensonge paient ! objecta l'écolier.
— Un mensonge que Ton crie, répondit le clerc, — s'entend
mieux qu'une vérité proclamée d'une voix raisonnable Vous
crierez.
Tristan semblait hésiter.
— Et d'ailleurs, poursuivit encore le clerc, — nos professeurs nous enseignent que toute question a deux faces... Par le failli la reine Ingeburge n'existait pas, Philippe-Auguste n'aurait qu'une femme... L'excommunication majeure tomberait dans l'eau... Le peuple aurait les sacremenis que l'Église lui refuse... Tout serait ainsi pour le mieux et tu es forcé d'admettre qu'à ce point de vue n»adame Ingeburge est la vraie cause de nos malheurs.
Tristan haussa les épaules.
— Tu as donc bien des sopliismes à perdre, dit-il, —^ pour les dépenser avec moi?... Ingeburge était la reine avant qu'il fût question de cette Agnès qui a attiré sur nous les foudres de
Rome... A parler vrai, les foudres de Rome ne me gênent guère, mais le peuple ignorant ne peut pas être aussi avancé que l'université!... Le peuple souffre et le peuple sait bien qu'Agnès de Méranie est la cause de sa souffrance... A cause décela, justement, Amaury Montruel veut que les écoliers aillent au peuple et lui disent qu'il se trompe... Amaury Montruel ne connaît pas les écoliers... Ce sont de jeunes fous qui peuvent avoir bien des vices...
— Tous les vices... rectifia maître Samson.
— Tous les vices, répéta Tristan, — je t'accorde cela... Mais ils sont plus jeunes que nous, mon compère, et leur cœur n'est pas mort.
Maître Samson se prit à rire.
— Leur cœur ? prononça-t-il avec une inflexion de voix
singulière.
Tristan croisa ses bras sur sa poitrine et le regarda curieusement.
— Tu n'as pas encore trente ans murmura-t-il, — ton
visage ressemble à celui d'une fille folle parvenue à la cinquantaine... Tu grimaces quand tu parles de cœur comme un diable qui tremperait ses griffes dans un bénitier... Dis-moi, Samson, te souviens-tu, ne fût-ce qu'un petit peu, de ta vingtième année?
— Non, répondit le clerc sans hésiter.
L'œil de l'écolier était rêveur, un reflet d'intelligence et de fierté glissa sur son front flétri.
— Moi, j'ai bientôt vingt-six ans, reprit-il d'une voix lente et triste, — j'ai vécu un lustre par année... Mais je me souviens que j'ai été jeune, que j'ai cru, que j'ai aimé!... Je te le dis, compère Samson, si dans ce temps où j'étais moi-même, un coquin comme toi était venu me proposer, comme tu le fais aujourd'lmi, de tuer une femme par la calomnie, de l'assassiner, non pas avec un poignard, ma.is en ameutant contre elle le peuple aveugle dont les
ongles déchirent et dont les dents dévorent, j'auraisrépondu avec ma dague et non point avec une parole!
Sa main crispée tourmentait le manche du couteau qui pendait à sa ceinture.
Samson soutenait son regard sans s'émouvoir.
— Tu aurais fait cela autrefois, compère Tristan, dit-il froidement.— Mais aujourd'liui, que feras-tu?
— Aujourd'hui !... commença l'écolier emporté par un mouvement impclLieux.
Le clerc enfonça ses mains dans la profondeur de ses poches et îesécusd'or sonnèrent.
Tristan s'interrompit etcourha la tête
— Aujouid'lmi, répéta-t-il en donnant à ce mol une inflexion bien différente, — aujourd'hui je suis presqu'aussi misérable que toi, compère Samson... Je ne sens plus mon cœur que comme un regret ou un reproche... C'est une maladie... Je m'en veux guérir... Aujourd'hui, je laisse ma dague à sa place, je discute avec le coquin, et, si sa proposition était matériellement acceptable, eh bien... je l'accepterais.
Ce n'était donc plus entre les deux acolytes qu'une affaire d'exécution ou de possibilité. Tristan était perdu de dettes, Tristan n'avait plus de quoi suffire à cet ini>atiable besoin de débauche qui était devenu sa vie môme; celte révolte de son cœur n'était qu'un mouvement irréfléchi et ne pouvait durer.
Samson tira deson escarcelle vingt-cinq écusd'or qu'il lui compta Bur la place même, sillonnée déjà par de nombreux passants.
En fait le marché était déjà conclu.
— Nous ne sommes pas des enfants, dit le clerc en souriant
avec complaisance, — bien que je ne parlagc pas tout à fait ton opinion sur l'esprit chevaleresque des écoliers de Paris, cependant j'admets qu'avec ces écervelésil suffirait d'un bavard et de quelques grands mots pour faire manquer l'aventure/.. Assassiner una femme!... insulter une femme .... Avec de semblables paroles on est toujours à peu près sûr de faire monter le sang aux joues qui n'ont pas de barbe et d'émouvoir la sottise des jouvenceaux... Messire Amaury et moi , nous ne comptions point beaucoup sur tes vertueux compagnons; nous comptions sur toi et cela nous suffisait.
— Cependant, dit Tristan, — avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas faire une bagarre à moi tout seul.
— Ah! ça , s'écria Samson, — est-ce que nos petits seigneurs les écoliers de Paris portent leurs noms et quaUtés inscrits sur leurs
visages?.
Une répugnance plus forte vint se peindre sur les traits de Tristan.
— Je ne te comprends pas... balbutia-t-il parce que justement il craignait de comprendre.
— Je te croyais plus avisé que cela... murmura Samson en le regardant de travers, — tu as mes vingt-cinq écus et désormais il ne s'agit plus de plaisanter, mon compère !
— Si tu m'expliquais...
■ — Bon! bon!... je n'ai pas de fausse honte, moi... et je vais Vî mettre les points sur les ^... Tous les hommes se ressemblent, l'est-ce pas?... Quelle différence y a-t-il entre un écoUer et un truand , si le truand a les habits d'un écolier?
— Mais c'est une infamie, celai... fit Tristan.
11 ne prononça point ces mots avec la crânerie que promettait sa toque posée de travers et sa moustache fanfiironne.
— îl ne s'agit pas de savoir si c'est bien ou si c'est mal, dit le
clerc sèchement, —il s'agit de savoir si c'est faisable... Est-ce faisable?
— Je crois... commença l'écolier.
— Si ce n'est pas faisable, interrompit Samson , — rends-moi mes vingt-cinq cens d'or, afin que je me pourvoie ailleurs.
Tristan mit sa main sur son escarcelle, non point pour rendre les ccus , mais pour les défendre en cas d'attaque jusqu'à la dernière extrémité.
— Si c'est faisable , au conlrau'c , reprit encore Samson ,
tends ta main, mon compère... je vais te compter d'abord vin^tcinq autres écus pour toi... ensuite, la somme qu'il faudra pour payer les truands déguisés en écoliers.
Tristan hésita , — puis il frappa du pied en blasphémant.
Puis il tendit la main.
Les abords de Notre-Dame étaient en ce moment encombrés de travailleurs, de marchands et de curicuxj — le cle"3 Samson et Tristan l'écolier se séparèrent.
Dans la maison de maître Thomas, le logeur, derrière cette croisée close que le regard du beau page Albret ne quittait plus, trois personnages étaient réunis.
C'étaient d'abord Eric le maçon et sa jolie sœur Eve ; c'était ensuite un vieillard vénérable à barbe et à cheveux blancs qui se nommait Christian le Danois.
Nous avons entendu son nom déjà dans la bouche d'Éric, lorsque le pauvre voyageur, répondant aux questions du chevalier Dieudonné, énumérait les espoirs qu'il avait de gagner sa vie dans la ville inconnue. Quand la charmante vision du page Albret, celte blonde enfant qui souriait au soleil levant, accoudée sur l'appui de
sa fenêtre, avait disparu tout à coup , c'est que le vieux Christian
venait d'entrer dans la chambre.
Maintenant Eric, Eve et le vieillard causaient tous les trois à voix basse. Il ne fallait point que leurs paroles traversassent les minces cloisons de la masure de Thomas, le logeur. Christian occupait l'unique escabelle; Eric et sa sœur étaient assis sur le lit.
— Vous êtes de bons enfants, disait le vieillard d'une voix émue. — Dieu vous récompensera,.. Mais ce voyige, si long, si pénible, où tes forces se sont épuisées, mon fils Eric, où tes pauvres petits pieds ont saigné bien souvent, mon Eve gentille, ce voyage ne servira point.
— Pourquoi cela? s'écria Éric.
Eve devint pâle comme une statue d'albâtre et murmura :
— Notre bien-aimée princesse Angel serait-elle morte?
— A Dieu ne plaise !... répondit le vieillard ; — mais le ciel seul peut désormais lui porter secours!
— Si elle n'est pas morte , dit Eve au front de qui le sang remonta avec abondance, — je vous promets bien moi, mon père, que notre voyage n'aura pas été inutile!... J'irai vers elle... je parviendrai jusqu'à elle... je la servirai comme une sœur tendre et comme une esclave dévouée... et quand une fois je serai là, pour que le poignard des assassins trouve sa poitrine , il faudra qu'il traverse la mienne.
— Pauvre enfant!... murmura le vieillard, — cène sont pas des poignards qui menacent sa poitrine... Le roi Pl)ilippe de France est un chevalier, et notre belle p; incesse Angel est en sûreté dans sa prison... mais le désespoir tue encore mieux que le poison ou le fer... Et notre belle reine est désespérée !
— Je la consolerai... s'écria Eve les larmes aux yeux.
— Ecoute, dit le vieux Christian d'une voix pleine de tristesse, moi qui étais un de ses serviteurs, moi qui fais lis partie de sa suite de reine, il y a cinq grands mois que je ne l'ai vue... Quand
je me présente aux portes de l'abbaye de Saint-Martin où le roi, son époux, l'a enfermée, les gardes impitoyables me repoussent... i*ai beau prier, j'ai beau m'agenouiller dans la poussière d u cbemin, les hallebardes se croisent au-devant de ma poitrine et la lourde oorte rcl()ml)e... TA esl l'ordre du roi.
— Mais il est donc bien cruel, ce roi !... dit Eve révoltée.
— Il y a un maléfice sur lui... répliqua le vieillard en baissant la voix davantage.
Eric et sa sœur gardèrent un silence effrayé.
— Si la prophétie ne vous a point parlé de cela, reprit le vieillard, — ne croyez p s à la prophétie 1
— Non, murmura Éric, — la prophétie n'a point parlé de cela. Eve ne dit rien mais il eût fallu bien autre chose pour l'empê-
cherde croir? à la prophétie d'Imila qui avait prédit les deux rencontres de la veille, la rencontre de l'homme qui meriaçiut la vie de la reine Angel, la rencontre du chevalier Dieudonné, le Deslm secourable.
Le front du vieillard s'était inchné sur sa poitrine, il semblait chercher ses souvenirs.
— Non, le roiPiiilippe n'est pas cruel, dit-il, comme en se parlant à lui-même, — et je crois qu'il l'aurait aimée... qunnd nous arrivâmes, la première fois qu'd la vit, son regard s'anima et il la trouva bien belle!... mais le jour delà cérémonie, un homme vint à Paris; il arrivait du paysde Bohême... C'était Berthoud, seigneur de Méran qui s'intitule ducde Méranie,.. Philippe l'accue Hit avec une distinction étrange, car dans la première cour de l'univers c'est tout au plus s'il eût fallu regarder cet aventurier demisauvage.
« Avant de se rendre à la basilique, Philippe recul le soigneur de Méran dans sa demeure royale. On dit qu'ils passèrent l'iiscmble plus d'une heure enfermés dans l'oratoire dn roi.
» Que se passa-t-il durant cette entrevue?
» En sortant de Voratoire, Philippe-Auguste portait suspendu 5 son cou un médaillon d'or, el ce médaillon contenait, — je l'ai vu demesyeux, — le portrait de Marie , fille de Bertlioud, seigneur de Méran, que le monde entier connail désormais sous le noiïi d'Agnèsde Méranie. »
Eric et sa sœur firent un geste de surprise.
— Le jour même du mariage !... murmura Eve.
— Ce jour-là, poursuivit Christian, — fut un jour triste et de cruel présage... Dès le matin , le soleil se voila de vapeurs rougeâtres...La croix d'argent qui surmontait le clocher de Saint- Germain d'Auxerre tomba précipitée par la foudre... A la porte de la basilique, je me souviens qu'il y avait une femme couverte d'habits de deuil qui pleurait agenouillée sur les marches et qui appelait à hauts cris son époux décédé...
« Les cloches sonnèrent à grande volée, mais le maître carillon se rompit et il ne resta plus que les deux battants lugubres qui servent à tinter le glas.
» J'étais à quelques pas de notre princesse Angel pendant la bénédiction nuptiale; vis-à-vis de moi le seigneur de Méran couvrait le roi de son regard sinistre.
» Et le roi pâlissait comme si ce regard lui eût pesé sur le cœur.
» Quand l'évêque dit en langue latine : Philippe de Fiance , veux-lu prendre pour ton épouse Ingeburge de Danemark ? le front du roi devint livide et c'est à peine si j'entendis sa réponse.
» Pendant cela le seigneur de Méran souriait, jetant jusque sur l'autel son regard provoquant et tout plein de défis impies.
» Le soir, le roi se retira dans là tour du Louvre où le seigneur de Méran le suivit avec messire Amaury Montruel, seigneur d'Anet.
» Ingeburge, la nouvelle reine, au lieu d'être introduite en triomphe, comme chacun devait s'y attendre, dans la demeure royale, Ingeburge fut confinée dès ce soir -là à l'abbaye de Saint-
Mrtrtin-îiors-fîes-Murs et depuis lors elle n'a jamais franciii le seuil de la retraite de son époux.
» Berthoud, seigneur de Mcran, partit; on vit arriver sa fille Marie. Amaury Montruel devint le favori du roi.
» Le reste est connu, sans doute, en Norwége comme ici... »
Christian se tut.
— En Norwége comme ici, dit Éric, — on sait que le roi Vh\ lippe ne craignit pas de contracter avec Agnès de Mcranie un mariage sacrilège, qui attira sur la France les colères de rÉglise...
On sait que cette Agnès, la femme illégitime, est entourée de grandeurs et d'honneurs, tandis que la vraie souveraine endure la captivité cruelle...
— Et c'est pour cela que nous sommes venus, interrompit Eve, nous deux, son frère et sa sœur... C'est pour cela que nous avons enduré les fatigues et affronté les périls du voyage... Oh! notre vénéré père, ne nous découragez point je vous en prie... Ne tuez pas en nous la foi qui soutient et qui fortifie!... Nous avons des espoirs que vous ne connaissez pas... Dieu a suscité pour nous dès notre arrivée en cette ville un protecteur puissant... Nous sommes faihles, hélas! je le saishien, nous sommes faihles contre les ennemis de notre reine, mais le ciel écoutera nos prières ardentes et dès aujourd'hui mon frère ira trouver le bon chevalier Dieudonné qui sera peut-être assez fort pour m'ouvrir les portes de la prison de la reine.
— Dieudonné?... répétale vieillard, — je ne connais aucun seigneur français de ce nom.
— Et pourtant c'est un seigneur! dit Eve avec vivacité. — Un grand seigneur, j'en suis bien certaine.
Et comme le vieillard gardait un sourire incrédule, Eve continua an s'adressant à son frère :
— Il ne me croit pas !... Eric, dis-lui ce qu'a fait pour nous déjà le bon chevalier Dieudonné.
Eric raconta d'abord son arrivée nocturne sous les murs de Paris, ses mésaventures et l'embarras d'où l'avait tiré la seconde rencontre annoncée par la fameuse prophétie d'Imila.
' — « Quand le chevalier Dieudonné nous eut quittés au delà de la porte, poursuivit-iî, — nous étions aussi empêchés dans celte ville iiombre et inconnue qu'au milieu même de la campagne... Noire premier asile nous fut donné par les libres maçons, mes frères... Ensuite, je me rendis chez vous, maître Christian... Puis encore j'accomplis l'ordre du chevalier Dieudonné en me présentant à la demeure du prélat Maurice de Sully.
» Je savais que le seigneur archevêque était d'un abord bien difficile, et je faisais cette démarche pour l'acquit de ma conscience.
» Le secrétaire qui m'ouvrit la porte me demanda mon nom et mon état; sur ma réponse, il haussa les épaules en grondant.
— Maçon!... maçon!... murmura-t-il, — pour notre pain qu'ils dévorent, ils nous laisseront quelques tas de grosses pierres. . Passez votre chemin si vous m'en croyez, mon camarade... Monseigneur ne sait plus que faire des maçons qui lui viennent des quatre parties du globe !
« On m'avait dit comment surmonter ce premier obstacle; je glissai une pièce d'argent dans la main du serviteur et je lui dis : — Quand j'aurai vu votre maître, je recommencerai, mon digne ami.
» Le serviteur prit la pièce d'argent et me laissa entrer comme à regret.
» C'était une salle toute dorée, avec des sculptures de pierre et de bois. L'écusson du seigneur évêque , surmonté d'une mître et d'une croix, pendait au-dessus de chaque porte; il y avait de grandes draperies qui tombaient le long des vitraux, colorés commedes pierres précieuses. Sur le sol des fourrures épaisses et moelleuses étouffaient le bruit de mes pas.
i> L'évoque était assis devant un manuscrit énorme, posé sur un pupitre à pivot. Les pages en velin de ce beau livre étaient toutes pleines de figures représentant des portails, des tours, des rosaces, des fenêtres hardies que des nervures intérieures fermaient comme une dentelle légère, — de portiques et de colonnades, — de clochers fiers et de gracieuses galeries courant autour de nefs profondes.
» Je pensai : voilà un savant seigneur! — et j'eus bonne idée de la basilique qu'il bâtit avec sa science.
» — Ami, que veux-tu?., me demanda-t-il sans quitter des yeux une certaine rosace, délicate à miracle, dont il suivait les détails avec la pointe de son compas.
» Je répondis :
» — Après avoir mis mon respect à vos pîeds, monseigneur, Je veux vous demander du travail.
» Il ne me regarda point encore.
» — Quel travail?., me demanda-t-il avec distraction.
i) En même temps, il murmurait, emporté par l'ardeur de sa pensée
» — J'en mettrai une à chaque porte latérale regardant le midi et le septentrion !
» — Du travail de maçon, monseîgnenr, répliquai-je.
• — Et une troisième, poursuivit-il en posant sa main ouverte sur le velin du manuscrit, — une troisième, qui sera plus grande, entre les deux tours, au-dessus de la maîtresse issue du portail qui fait face à l'occident !
» Ses yeux se perdaient maintenant dans le vide. Je me disais. — Ainsi doit être le pontife ou le roi qui bâtit la maison du Seigneur! — et je songeais à Salomon le sage et l'inspiré, dont nos vieillards racontent l'histoire.
» Je me taisais par respect, carie sire évêque ne m'inspirait pas de crainte.
» Il a\ait oublié ma présence. Quand il m'aperçut, il tressaillit faiblement et se prit à sourire.
» — Oliî ob! (lit-il, — voilà un garçon jeune et robuste'.... Tu m*as parlé, mon fils, et je ne t'ai pas entendu... Quand je m'embarque dans mes rêves, mon esprit et mon corps sont sourds... Que in'as-lu dit?
» Je lui répétai mes paroles.
» 11 se leva et j'admirai sa taille majestueuse, bien que l'âge et les méditations aient incliné déjà sa tête. Un des vitraux de sa haute croisée tourne sur une cbarnicre; il l'ouvrit. — Je vis immédiatement au-dessous de moi, et si près qu'il me semblait qu'en étendant le bras j'allais la toucher, je vis la basilique commencée.
j» Ce coin de l'île parisienne, c'était pour moi la terre promise; J'émotion m'arracha un cri et l'évoque se retourna vers moi.
» — Trouves-tu cela beau, mon iils?... me demanda-t-il avec son sourire doux et calme.
» — Monseigneur, m'écriai-je, que Dieu me fasse la grâce de coopérer pour ma faible part à ce chef-d'œuvre!.. Je n'ai pas d'autre envie.
» Et pour ma grande honte, je disais vrai, ma sœur Eve et mon père Christian. Devant ce plan immense et magnifique que je voyais de haut, que j'embrassais d'un coup d'œil, j'avais tout oublié. — J'avais oublié le vrai motif de notre voyage et jusqu'à la captivité dure de la sainte reine Angel, notre sœuri
» L'évéque semblait mesurer la profondeur de mon admiration.
» Il me regardait.
» — Tu dois être un bon artisan, mon fils, me dit-il, car tes bras sont vigoureux, et dans tes yeux on voit que tu as du cœur. . . Mais ce n'est pas pour te montrer ma chère église que j'ai entr' ouvert cette fenêtre... C'est pour te montrer ceux qui travaillent à
ma chère église.
» Sans changer de direction, mon regard abandonna le travail
LES NUITS DE PAPxîS; 273
pour cîierclicrles travailleurs; — mais c'élait un spectacle étrange que de voir celte masse de granit recouverte en quelque sorte d'une écorce mouvante — On eût dit une fourmilière humaine.
» Il y en avait, il y en avait!...
» — Vois-tu une place Yide?me demandarévcque.
» Mes yeux interrogèrent toutle pourtour derédificc. — Hélas! je ne pouvais me mentir à moi-même; il y avait là deux fois plus de bras qu'il n'en fallait.
» — Ceci me dit, Monseigneur, murmurai-jc avec une respectueuse tristesse, — que vous avez l'ûme sensible et que vous ne savez point refuser.
» — Il m'a bien fallu apprendre, mon fils, me répondit-il. — J'ai renvoyé trois fois autant de pauvres gens que ma chère église n'en occupe... Au commencement, chaque fois que je disais non, je trouvais dans mon escarcelle quelque pauvre pièce d'or pour adoucir mon refus... Je disais au compagnon que je ne pouvais employer : Attends avec cela, mon tils, ton tour viendra... Mais il en est tant venu que mon escarcelle s'est vidée. .. Donc je ne puis plus que dire : Attends ; — et il y en a beaucoup qui attendent !
» Je pris la main du prélat pour la baiser, car un refus fait en ces termes ne laisse pas d'espoir comme ces autres refus qui viennent du caprice ou de l'humeur méchante.
» Le sire cvêque ne m'avait même pas demandé mon nom, et moi je n'avais eu garde, en le voyant si affable, de me recommander auprès de lui du crédit du bon chevalier.
» En gagnant la porte cependant, je me ressouvins de ses dernières paroles, et je dis à tout hasard :
» — Monseigneur , je venais à vous de la part du chevalier Dieudonné.
» L'évêque fit d'abord comme toi, mon père Christian ; il mr, répondit en se rasseyant devant son beau manuscrit :
» — Je connais pas de chevalier de ce nom-là.
» — Pourtant, Monseigneur, répliquai-je tout confus; — TTs^'esl Jonné a moi pour votre compère.
* — Dicudonnc? répéta l'évèque avec indifférence, — mon ccmpère?...
» Il me signifia congé d'un geste.
» Mais il se ravisa sans doute, car, au moment où j'étais déjà de l'autre côté de la porte, j'entendis sa voix qui criait :
» — Eh! l'homme, l'homme!
» Je me hâtai de rentrer. L'évèque riait tout seul devant son grand manuscrit.
» — Et d'où le connais-tu donc, mon lils, ce chevaher Dieudonné? me demanda-t-il.
» Je lui contai de mon mieux ce que le chevalier avait fait pour mon petit frère et pour moi.
» — C'est un grand pécheur!., murmura l'évèque; — mais c'est une belle âme... allons, allons! tu as du bonheur, mon fils... Tu as bien rencontré dès ton arrivée... Le chevalier a raison et c'est moi qui ai tort : c'est de l'honneur qu'il me fait, ajouta-t-il d'une voix plus grave, en m'appelant son compère... A sa recommandation, jeté reçois maçon de Notre-Dame... s'il n'y a point de place, on en fera... Va te loger sur le parvis et tiens-toi prêt demain matin au premier son dé cloche. »
Au moment où Éric prononçait ces mots qui achevaient son histoire, la cloche suspendue à un poteau au milieu de la place, pour appeler les maçons au travail, tinta.
Éric saisit son marteau et sa truelle. — Eve avait remis son costume d'apprenti. Ses grands cheveux blonds se cachaient sous une toque fanée et sa taille charmante disparaissait sous le surcot large et souillé de plâtre.
— C'est là une belle histoire, mes enfants, dit le vieux Christian, — et cette histoire prouve que le chevalier Dieudonné existe... mais voilà tout.
— Elle prouve encore, dit Eve, — que le chevalier Dieudooné a du crédit.
— Auprès du seigneur évoque, cela est vrai... répliqua le vieillard ; — mais, tout puissant qu'il est, le seigneur évèque luimême ne pourrait pas vous introduire auprès de la reine.
Ils avaient descendu l'escalier de Thomas le logeur et se trouvaient déjà sur la place encomhrée.
— Eh hien! le roi le pourra, s'écria Eve, — et j'irai jusqu'au roi !
Les échoppes s'étaient ouvertes ; les cuisines foraines fumaient préparant le déjeuner des maîtres. Il y avait sur le parvis une foule compacte et grouillante, composée de petits industriels de toutes sortes, de marchands amhulants, de colporteurs d'ohjefs usuels et d'objets bénits. — Il y avait des femmes qui criaient les œufs durs et le pain chaud, de cette voix effroyable et toute particulière qui semble être l'héritage spécial des marchandes parisiennes.
Il y avait des mendiants qui pleuraient et qui montraient leurs plaies gangrenées. — Il y avait de grands gaillards, le dos chargés de fontaines, qui portaient le vin et Ihypocras, comme nos marchands de coco modernes portent leur boisson moins capiteuse.
On entendait le son argentin de leurs clochettes par-dessus les bruits mêles qui sortaient de cette foule.
C'était un mouvement confus , un murmure incessant qui tout à coup devenait fracas de temps à autre. On se heurtait, on se disputait; les maçons en retard, craignant Ta monde sévère, renversaient femmes et enfants sur leur passage.
Et le lecteur suppose bien qu'en ce siècle, comme au nôtre, les femmes inutiles et les enfants gênants faisaient le fond de la foule parisienne.
Le beau page Albret était au milieu de celte cohue où son costume de gentilhomme excitait une certaine surprise Que faisait-il là si matin, à l'heure où ses semblables ont encore pour le raoina trois ou quatre heures à dormir?
Son manteau sombre et son chaperon rabattu auraient pu faire croire qu'il avait couru la nuit quelque bonne aventure, s'il avait traversé la place vitement comme un homme qui regagne son logis en toute hâte.
Mais il restait là, toujours au même lieu, toujours le regard fixé sur la masure de Thomas le logeur.
Le propriétaire de l'échoppe contre laquelle il s'appuyait était venu comme les autres ouvrir sa boutique.
Il avait été obligé de dire au page :
— Mon maître, rangez-vous, je vous prie, que je puisse décrocher les planches de ma devanture.
Albret s'était rangé docilement, sans cesser de lorgner la maison du logeur
On commença à se demander ce qu'il y avait dans cette maison qui pût attirer l'attention d'un si galant seigneur.
Chacun sait qu'il faut chez nous peu de chose pour ameuter bien des curieux. Les curieux s'ameutèrent; on glosa. Un demicent de ces suppositions étranges, de ces cancans absurdes et biscornus qui sont le produit le plus net du terroir de Paris se fit jour en un instant.
Au bout de dix minutes, l'opinion générale et profondément enracinée, fut que la reine Ingeburge, échappée des mains de ses pieux geôliers, se trouvait dans la maison de maître Thomas.
Une fois le fait principal étabU, les comment et les pourquoi commencèrent.
Jamais Paris ne fut embarrassé pour trouver une réponse ridi- C'jle à m: c question mipossible.
Les petits marchands, les débitants d'hypocras, les vieilles
LES NUITS DE PARIS. ^n
femmes et les mendiants inventèrent, séance tenante, les détails les plus ingénieux et les plus vraisemblables.
Nous serions coupables de ne point vou s dire que, parmi ces mendiants, se trouvaient en première ligne nos malheureux amis Ézccliiel et Trélbuilloux, les bandits nocturnes de la rue Saintilonoré.
Comme cela se pratique encore, Ézéchiel et Tréfouilloux volaient la nuit et gueusaient le jour.
Leur métier de gueux ne valait pas beaucoup mieux du reste que leur état de brigand. Ici encore, ils retrouvaient la concurrence détestable. Il y avait à Pans deux fuis plus de mendiants que d'âmes charitables, et l'encombrement gâtait celte profession paisible qui aurait pu avoir tant de charmes.
Personne n'ignore quels sont les effets de la concurrence. Outre qu'elle tue l'industrie, elle exagère ses efforts jusqu'à l'absurde et fait de son agonie une torture.
Nous avons vu des compagnies de transport rivales donner le passage gratuit, soit par terre, soit par eau, et offrir même aux voyageurs la nourriture en chemin, tout cela pour s'assassiner mutuellement.
Sur cette pente on arrive tout de suite à la folie.
Ainsi, dans l'état normal, un mendiant n'a besoin que d'une jambe cassée, d'un bras paralysé ou d'un ulcère incurable. — Un mendiant cul-de-jatte passe par tous les pays pour un mendiaiu fort. — La plupart du temps, il suffit même d'être purement et simplement aveugle, pour exciter la charité des passants.
Mais sur la place du parvis Notre-Dame, ce n'était pas cela, et la nécessité, fille bâtarde de la concurrence, avait suréchauffé les imaginations. Les culs-de-jatte étaient méprisés, les boiteux impossibles; — les paralytiques eux-mêmes n'avaient qu'un médiocie succès.
Il fallait des choses plus saisissantes et moins classiques.
Ezécliiel, qui était un mendiant d'élite, s'était replié les deux jambes le long des cuisses, comme un chapon dressé sur table ; il avait mis ses deux bras à l'envers et s'était figuré avec de l'ocre rouge une effrayante entaille au milieu du front.
Tréfouilloux, lui, véritable artiste, avait su peindre sur sa mamelle gauche un ulcère compliqué, affreux, poussé dans le vif, où l'on voyait parfaitement les ravages de la gangrène. — Cet ulcère n'était pas un ulcère à la douzaine ; la poitrine était percée à jour, et Tréfouilloux criait tant qu'il pouvait, annonçant que quiconque voudrait mettre pour un liard l'œil à cette épouvantable lucarne verrait positivement l'intérieur de son corps.
Le véritable Anglais n'était pas encore inventé; sans cela, le malheureux Tréfouilloux, pris au mot, aurait trouvé bien vite quelque gentleman curieux qui l'eût acheté pour le couper en quatre et lui mettre son lorgnon dans l'estomac.
Le croiriez-vous? il ne faisait pas ses frais ! Une gigantesque femme, étendue sur la paille, auprès de lui, et qui avait quatre bras dont un pied de chèvre, emportait tous les doubles et tous les suffrages.
Ezéchiel psalmodiait d'une voix lamentable :
— Voyez, chrétiens, l'homme qui a perdu ses deux jambes avec les païens de la croisade qui lui ont tordu les bras entre les chevalets de fer et fendu le crâne d'un coup de cimeterre, que voilà pour témoignage, qui fut laissé pour mort et resta deux semaines sans secours sur le sable brûlant du désert. . . Ayez compassion , chrétiens, et gagnez votre salut !
— Voyez, chrétiens, reprenait Tréfouilloux, le grand ulcère du pauvre malheureux qui n'a plus qu'un jour à vivre, condamné par les mires et déjà percé de part en part au ver rongeur qui lui dévore le foie et les poumons!...
Rien n'y faisait. Il y a des gens qui n'ont pas de chance! ver rongeur et païens, jambes garrottées, ulcère et coup de sabre man-
Jmp,J)upaui Fauh^ S} Jatu^ue^ 35,
iptui ui^ Ln^j^p
NL'ITS DE PAHlî
quaient complètement leur effet. — Il n'y en avait que pour la grande femme aux quatre bras, d-ont un pied de chèvre.
La curiosité des bonnes gens qui regardaient la maison de Thomas le logeur devait encore s'augmenter. Au moment oii les gazetiers abandonnaient la version de la reine Ingcburge pour fabriquer une autre histoire où madame Agnès de Mcranie jouait un rôle assez décolleté, un nouveau personnage vint compliquer l'intérêt de la scène.
C'était notre camarade Tristan l'écolier, avec sa toque posée à la mauvais, son surcot pelé au coude par le frottement des tables de taverne et ses vieux, brodequins de corde à pointes incommensurables.
Tristan de Pamiers en avait fini avec le clerc Samson ; il avait les poches pleines ; il venait rôder un peu autour de cette demeure qui renfermait à son goût la plus belle fille de Paris.
Tristan l'écolier n'était pas sans s'y connaître.
Au moment où il arrivait la tète haute et le regard effronté, la porte de Thomas s'ouvrit — la cloche des maçons sonnait encore.
De la maison du logeur sortirent Christian le Danois, Eric et le petit Adam.
La foule s'agita, elle ne connaissait point ces deux derniers; quant au vieux Christian, û y avait déjà bien des mois qu'il tenait sur le parvis Notre-Dame une boutique de truelles, d'équerres, de marteaux, de compas et autres instruments à l'usage des travailleurs do la basilique.
Le page Albretsejeta derrière l'échoppe, comme sM eût craint d'être reconnu.
— Tiensl tiens!... gronda la foule désappointée. — Ce n'était Dil* reine Ingeburge ni madame Agnès de Méranie!
— Cest lui... c'est Lien lui 1 se disait le pageAlbret. — Et c'est elle aussi, j en suis sûr !
Ces deux pronoms personnels de genre différent se rapportaient (ous les deux à Adam et Eve.
— Ahî ça, grommelait Tristan, qui s'était posté insolemment sur le passage de nos amis, — que veut dire cette mascarade?
Eric, sa sœur et le vieux Danois marchaient vers Notre-Dame en continuant de s'entretenir avec vivacité. Ils paraissaient ne point prendre garde à l'attention dont ils étaient l'objet. Eve essayait toujours de convaincre Christian qui restait obstinément incrédule.
— Le roi peut tout !... disait-elle, — Je vous défie de nier cela !
— Le roi peut tout ce qu'il veut... répondait le vieillard en secouant sa tête blanche.
— Quand le roi saura qui je suis,... commençait Eve avec pétulance.
— Parlons plus bas... interrompit le vieillard en s'apercevant qu'on les observait.
Il venait de voir Albret, le nez dans son manteau, qui les suivait à travers la foule.
La foule disait :
— S'ils ne mènent avec eux ni la reine Ingeburge, ni la reine Agnès, ils parlent du moins du roi Philippe !
— Le roi le voudra ! s'écriait en ce moment Eve. L'écolier Tristan lui prit sans façon le menton.
— Eh! ma belle enfant, dit-il en tordant de son autre main le croc rabattu de sa moustache, — je voudrais bien savoir pourquoi vous cachez ainsi la taille la plus délicieuse qu'il y ait au monde sous la livrée ignoble d'un apprenti gâcheur de plâtre?
Éric voulut se placer entre sa sœur et l'écoher.
— Celui-là est un enfant, dit-il en mettant à la main son marteau tranchant. — Attends pour l'insulter qu'il ait l'âge d'homme, mon maître !
LES NUITS DE PARI3. 28t
La foule se rapprocliait, curieuse de voir une batterie.
— Allons, soupira Ezéchiel, en jetant à Tréfouilloux un regard mélanooli'iue, — voilà deux fainéants qui vonts'entretuer maintenant, tout exprès pour nous empêcher degngner notre pain!
— Et l'on dit que le roi Philippe mène Lien sa ville de Paris!... s*écria Tréfouilloux qui penchait toujours vers la politique.
Mais à l'instant où l'écolier Tristan saisissait fièrement sa dague, une main prit par derrière le collet de son surcot et le fit reculer de plusieurs pas.
— Qui ose toucher le roi de la basoche?... s'écria l'écolier.
Il s'arrêta, interdit, à la vue du page Albret qui était devant lui, les bras croisés sur sa poitrine.
— Ah, ah!... fit-il en se remettant, — je ne t'attendais pas ici, mon ancien compagnon.... mais à cela ne tienne!... Je ne connais que deux bonnes manières de retrouver un ami après une longue absence.... La première, et la meilleure, c'est de choquer joyeusement deux verres pleins... la seconde, qui vaut son prix, c'est de choquer bravement deux couteaux bien afTilés... Allons, mon frère, j'aime mieux ta dygue que le marteau de ce vilain î
Ezéchiel et Tréfouilloux, que la curiosité gagnait, se traînaient avec des contorsions incroyables pour avoir au moins leur part du spectacle. — Ce qui les consolait un peu , c'est que leur rivale heureuse, la grande femme aux quatre bras dont un pied de chèvre, voyait également sa recette interrompue.
La concurrence rend Pâme méchante !
— Cette gueuse-là , grommelait Tréfouilloux — aurait bien fait douze sous parisis dans sa matinée !
— Avec rien du tout.... ripostait Ezéchiel, — quatre bras, comme c'est nouveau!... Je sais bien qu'il y a le pied de chèvre...
— Ah, oui ! parlons du pied de chèvre !... L'an passé, Guillotte
la Rousse en avait deux!... Veux-tu savoir, on ne peut jamais de- 11. 36
viner où est le succès.,. Il n'y a que les choses usées qui réussissent !
— Si vous m'en croyez, disait cependant le sage Christian, — nous allons i)roriter du tapage pour passer notre chemin.
Éric et sa sœur Eve venaient d'échanger un regard : ilsavaienl reconnu tous deux le beau page du chevalier Dieudonné.
— Tu ne peux pas l'abandonner, mon frère.... dit Eve à voix basse.
— Retirez- vous, si vous voulez, maître Christian, répliqua Éric, — moi, je reste ici, car ce gentilhomme a pris ma querelle.
Albret n'avait point tiré sa dague; il regardait l'écolier Tristan avec un air de méprisante supériorité.
— Jamais mon verre ne choquera plus ton verre , Tristan de Pamiers... lui dit-il. — Quant à ma dague, c'est autre chose.... Mais avant d'en arriver là, ne veux-tu point régler le vieux compte que nous avons ensemble?... Je t'ai prêté bien des ccus d'or autrefois.
A la dédaigneuse apostrophe du page , Tristan avait changé de couleur, car l'orgueil était prompt à se réveiller en lui.
Il plongea sa main dans son escarcelle qui était pleine , et la retira gonflée de pièces d'or.
Mais nous savons déjà que le premier mouvement de l'écolier Tristan valait mieux que l'action qui suivait.
ïl ouvrit la main qu'il tendait à demi vers le page.
La foule pensait : — Il va payer sa dette et arranger l'autre comme il faut !
Tristan contemplait les écus qui brillaient dans sa main. Durant le quart d'une minute, il hésita , et l'on pouvait lire sur son visage le combat qui se livrait en lui.
— Foin de toi... s'écria-t-il enfin avec un rire forcé, — ne peux-tu me faire crédit, Albret?
Ce nom courut aussitôt dans la foule, qui répéta sur tous les tons :
— Le pnge du roi ! le page du roi l
— Non , répondit Albret, je ne veux pas te faire crédit,
— Eh bien! donc, dit l'écolier qui se redressa effrontément et remit les ccus dans sa poche — tu n'auras pas l'honneur de le mesurer avec moi ce matin , sire page.. . Je ne fais l'amour que gratis, vois-tu... Et d'ailleurs, ajouta-t-il en fronçant le sourcil — cet argent-là coûte trop cher!
Une huée partit de la foule.
Tristan mit sa toque sur ses yeux et s'élança au plus fort de la cohue.
— Parla mort-Dieu! coquins que vous êtes, s'écria-t-il , -^ est-ce que je vous dois aussi quelque chose, à vous?... Faites-moi passage, et bien vite, ou je vais faire, moi , sur cette place, de la monnaie humaine, et casser deux ou trois douzaines de crânes. de manants, ne pouvant fêler cette tête de gentilhomme!...
Il alla en avant, puis en arrière ; il fendit en tous sens ce troupeau qui fuyait devant lui et ne disparut qu'après s'être amplement payé par cette rodomontade facile de l'humiliation qu'il venait de subir.
— Messire, dit Eric au page Albret, — c'est le second service que je reçois de vous.
— Et s'il vous plaît, mon maître, interrompit le page, — je vais sur-le-champ vous en rendre un troisième... Votre jeune frère parlait tout à l'heui'e du désir qu'il avait de se présenter au roi...
Eve baissa les yeux. Elle était rose comme une cerise.
— On ne fait guère attention, vous savez, messire, répliqua Christian le Danois, qui vint se mêler à l'enlreticn, — à ce (|uc disent les enfants...
^ Maître Adam n'est plus un enfant, dit Albret qui lui jeta une
œillade à la dérobée, — et d'ailleurs la chose ne dépend plus m de vous, mon maître, ajouta-t-il, en s'adrcssant au vieillard avec courtoisie, ■ — ni de moi, ni même de lui... Le roi veut le voir.
Nos trois amis restèrent slupéfaits à cette déclaration.
Eve cependant se remit la première et fixa sur le page ses grands yeux bleus qui brillaient d'une douce vaillance.
— Je suis prèle à vous suivre, messire , dit- elle.
— Ne puis-je , au moins, accompagner mon jeune frère? demanda Eric.
— Vous ne le pouvez pas... répliqua le page.
Eve tendit son front à son frère qui le baise tendrement.
— Que Dieu te protège, enfant! murmura-t-il; — le ciel n'a pas exaucé ma prière, car je lui avais demandé de prendre pour moi tous les dangers.
Christian baisa la jeune fille à son tour.
— Sois prudente!... murmura-t-il.
Eve répondit à peine à leurs caresses. Sa pensée était ailleurs.
— Je vous attends, messire... dit-elle au page.
Celui-ci s'inclina et prit aussitôt la route par où il était arrivé sur le parvis.
Éi'ic et le vieux Christian gagnèrent tristement les travaux de la basilique.
La foule s'écoula bavarde et agitée, glosant sur cet événement, qui était pour elle comme une énigme.
Ezéchiel et Tréfouilloux renouvelèrent leurs supplications (amentables; tant de constance devait être enfin récompensée. Un badaud de Bourgogne ou de Picardie s'avança pour voir, moyennant la somme d'un liard, l'intérieur du corps de Tréfouilloux. Ce badaud ne vit rien, mais Tréfouilloux lui vola son escarc«lle.
Ezéchiel, prudent et habile en alYaires, vit le coup et posa sa main sur le bras de son vertueux collègue.
— Part à deux!. - murmura-t-il, ou je rappelle le gobemouche.
Tréfouilloux partagea de bonne grâce. — Deux heures après ces deux artistes ronflaient sous la table d'un bouge, à demi noyés dans une mare de vin épais.
Deux chevaux étaient attachés à la grille de la chapelle Saint- Landry. Albret enfourcha l'un et mit sur l'autre le petit Adam qui ne semblait pas un cavalier bien habile.
Le beau page prêta, ma foi, son genou au petit Adam pour lui servir d'élrier. — Pour la plus noble dame il n'eût pas fait davantage.
Les deux chevaux galopèrent bientôt le long delà Seine dans la direction de la porte Saint-Honoré.
Les premières minutes se passèrent en silence. Albret regardait de temps en temps son jeune compagnon avec un intérêt bien tendre, mais on eût dit qu'il n'osait point laisser voir ce qu'il avait dans le cœur.
— Messire, murmura enfin Eve, dont la voix commençait à trembler, car l'exaltation du premier moment était refroidie, — vous êtes bien le page du chevalier Dieudonné?
— Oui, maître Adam... répondit le page.
Et en prononçant ce mot : maître Adam, il ne put s'empêcher de sourire.
Cela troubla Eve davantage.
— Et le chevalier Dieudonné, reprit-elle pourtant. — C'est sans doute le serviteur du roi?
— Le roi n'a pas de plus intime serviteur, répondit encore le page.
Eve se tut un instant, puis elle poursuivit :
— Sire page, ne pourriez-vous me permettre de voir le chevalier Dieudonné avant le roi.
Sa voix avait un si gentil accent de prière que le page se sentit ému jusqu'au fond du cœur.
Mais il ne pouvait accorder l'impossible.
— Vous les verrez ensemble, maître Adam, répondit-il en détournant la tête.
La pauvre Eve n'osa pas insister.
Tout le reste du voyage se fit en silence. Eve soupirait un peu, le page beaucoup.
Quand on eut passé la porte Saint-Honoré et qu'on fut dans la campagne, le page arrêta soudain son cheval.
— Maîlre Adam... dit-il, — reconnaissez-vous cet endroit-là? Eve regarda tout autour d'elle. — Par derrière c'étaient les
murailles de la ville et la porte Saint-Honoré flanquée de deux tourelles pointues; par devant c'était la tour du Louvre avec ses créneaux et ses donjons; à droite et à gauche la campagne.
Ils marchaient dans une allée de jeunes ormes déjà hauts et vigoureux.
— Non, messire, répondit-elle, — je ne crois pas être venue jamais en ce lieu.
— Il faisait nuit, c'est vrai, maître Adam , et la nuit change l'aspect des objets... Pourtant vous n'auriez pas dû oublier si vite votre détresse nocturne et les deux cavaliers...
— Quoi!... interrompit Eve, dont les yeux s'animèrent, — c'était ici?
L'amour ne voit pas comme tout le monde. Albret la trouvait aussi belle sous son pauvre costume d'apprenti que si elle avait porté les atours brillants des jeunes fdles heureuses.
— C'est ici ! répéta-t-il en la regardant pour la première fois en face et en permettant à ses yeux d'exprimer toute son émotion, c'est ici que j'ai prêté mon cheval à vous et à votre digne frère... C'est ici que j'ai entrevu votre visage pâle et gracieux...
Eve Iressaillit.
LES NUÎT3 t^t: faRIS. l^i
— C*cst ici, continua le page, que j'ai admiré votre taille si soupîc, si charmante... et que j'ai deviné votre secret..,
Eve se recula sur la selle au risque de tomber.
— Que voulez-vous dire?... murmura-t-elle.
— Regardez-moi bien, avant d'avoir peur de moi... repartit h page d'une voix suppliante et douce, — je sais que vous êtes une jeune fille... je vous aime d'amour... Regardez-moi bien et ditesmoi si vous pensez que vous pourrez m'aimer.
Plus le page lui demandait de le regarder, plus Eve baissait les yeux, interdite et craintive.
— Peut-être en aimez vous un autre?... murmura Albret avec un véritable eiïroi.
Eve sourit,
— Non, dit-elle.
Mais ce fut si bas qu' Albret eut bien de la peine à l'entendre. Et cependant son regard devmt radieux.
— Ecoutez, reprit-il, — je crois bien que c'est la destinée... On m'a dit que vous étiez la sœur de lait de la reine Ingeburge.
— Le frère... voulut rectifier la jeune fille.
— Oh! ne me trompez plus, je vous en conjure!... et si vous ne pouvez pas m'aimer comme je vous aime, ayez du moins confiance en moi et regardez-moi comme le plus dévoué de vos amis... C'est par tendresse pour la reine Ingeburge que vous avez quitte votre patrie... ch bien! si quelque chose pouvait me faire vous chérir davantage, ce serait cette tendresse que vous portez à la noble et malheureuse souveraine.
— - Est-ce que vous aussi, vous aimez la reine Angel?... s'écria Eve, oubliant toute prudence.
— S'il lui fallait ma vie, répondit le page, — je lui donnerais ma vie.
— Et pourtant vous êtes Français... vous ne la connaissez pas!
— Je sais comme elle souffre... je sais comme elle est noble €î sainte !
Eve lui tenditla main en souriant.
— Merci!... murmura-t-elle. — Oh! il y a longtemps que mon cœur n'a senti tant de joie!... Tout le monde ne la déleste donc pas dans ce grand Paris, ma reine chérie, mon Angcl adorée!... ma sœur ! . . . C'est un Français qui vient de me dire : La reine Angel est noble et sainte... Oh! merci, merci, du fond de l'âme, messire ! ... je suis une jeune fille en effet . . . Puisque vous êtes si bon, je crois que je vous aimerai.
Elle retira sa main qu'elle mit sur son cœur et ajouta tout bas :
— Tenez, je crois que je vous aime
VU
Messire Amaury Montruel, seigneur d'Anet, — l'ami du roi, — ne perdit point cette journée de la veille qu'il avait si bien commencée.
Nous avons vu, dès le matin, le clerc Samson, un de ses agents, exécuter une partie de ses ordres; mais messire Amaury avait bien d'autres cordes à son arc et ne se bornait pas à si petite besogne.
Vers l'heure où le page Albret gagnait le Louvre avec sa jolie compagne, messire Amaury était dans son réduit du quartier Sainfr-Jacques-la-Boucherie, en conférence secrète avec deu\ personnages autrement importants que le clerc Samson ou Tristan l'écolier.
Le premier de ces personnages était un homme de quarante à cinquante ans, un teint sanguinolent et boursouflé, aux cheveux frisés, d'un blond tirant sur le roux. Il avait nom Herbert Milfast, seigneur ou lord de Canterbury. Il avait éié longtemps le cou-
seiller intime et le coniitlent de Jean Plantagenet. Depuis pîus (l'une année, il avait quitté la cour du monarque anglais pour voyager en Europe et même en Asie.
Ceux qui connaissaient Jean sans Terre et son digne serviteur le lord de Canterbury, disaient que ce dernier ne courait pas ainsi le monde uniquement pour son plaisir. — On l'avait vu tour à tour dans les diverses cours de l'Europe, à Coi)enhague, en Allemagne, en Bohême et dans les Flandres ; — il avait traversé le Bosphore pour s'aboucher, à Constanlinople, avec l'empereur grec; — enfin, faisant une pointe hardie jusqu'au pays à peine connu qui croupissait dans l'erreur musulmane, il avait alTronté disaiton, les dangers du Kourdistan barbare et franchi les limites du redoutable pays des Assassins.
L'autre interlocuteur de messire Amaury était cet homme à la figure intelligente et remarquable que nous avons rencontré, dès le début de notre histoire, sur la grande route, entre la maladrerie de Saint-Lazare et la Porte au Peintre. — Nez en bec d'aigle, regard aigu et fier, cheveux noirs comme l'ébène, coupés ras sur un front légèrement déprimé. Taille souple et haute dont la frêle apparence cachait une vigueur peu commune.
Cet homme était beau, non point delà beauté européenne, qui veut de l'embonpoint pour arrondir les contours et qui exige l'ampleur des formes presque aussi impérieusement que la grâce; il était beau de cette beauté bizarre et sauvage qui semble faite pour l'immensité du désert.
Il était, cet homme, par '-apport aux guerriers européens, lourds et charnus dans la régularité de leur charpente, ce qu'est le cheval arabe, fin, coupant, musclé en acier, par rapport aux robustes et pesant coursiers de îa Normandie ou du Luxembourg.
Tout en lui avait un aspect tranchant et en quelque sorte acéré,
depuis sa barbe en pointe, jusqu'à ses ongles à qui la taille avait
donné l'apparence des griffes du tigre,
Il y avait sur son visage une gravité fi'oide, dans ses mouvements une nonchalance molle et outrée. — Ainsi la panthère gr acieuse et charmante étonne par l'indolence efféminée de ses ,»o ses avant d'effrayer par la prodigieuse vigueur de ses bonds.
Il pouvait avoir trente ans tout au plus.
Le lecteur sait déjà qu'il portait deux noms : Mahmoud-el-Reîs et Jean Cador. Mahmoud-el-Reïs était le musulman qui venait de Syrie avec une mission mystérieuse et terrible, c'était l'homme qu'Herbert Melfast, seigneur de Canterbury, avait été chercher au pér.l de sa vie jusqu'au fond des gorges de l'Anli-Liban. - C'était l'initié fanatique et farouche, le fêdavi, comme s'appelaienl les fils du poignard de cristal, qui exécutaient les ordres du prince de la Montagne.
Jean Cador était l'artisan passionné qui avait profité des croisades pour aller surprendre à leur source même les secrets du ciseau sarrasin.
Mahmoud cachait une dague empoisonnée entre son vêtement et sa peau; sa pensée était rouge de sang. Il appartenait à Herbert Melfast qui l'avait acheté au Vieux de la Montagne pour le compte de Jean sans Terre, son maître.
Jean Cador portait la gouge tranchante du tailleur d'images, sa pensée planait dans les espaces artistiques ; il ne rêvait que aervures délicates, arches gracieuses et beaux saints de granit. Le pieux prélat Maurice de Sully, après avoir vu une de ses ébauches, lui avait serré les deux mains avec enthousiasme en le nommant le plus cher de ses fils.
— Or ça, disait le seigneur de Canterbury, au moment où nous entrons pour la deuxième fois dans la retraite de l'ami du roi , au quartier de Saint-Jacques la Boucherie, — or ça, messire Amaury, mon cousin, le temps des hésitations est passé, je vous en préviens.. 11 faut que, sans sortir d'ici, nous sachions que vous êtes avec nous ou que vous clés contre nous.
Amaiiry avait l'œi! fixe et le front baigné de sueur. C'était un coquin sans force dans le mal, un traître à la douzaine, et Philippe- Auguste semble inexcusable d'avoir choisi pour favori un pareil paltoquet.
On conçoit les rois qui se trompent et qui ouvrent îa porte de leur conseil secret à de grands coupables ; mais on ne conçoit pas un roi trempant ainsi sa main dansla fange molle et se souillant au contact de la perversité impuissante.
Amaury Montruel ne répondit pas.
Herbert Melfast regarda le Syrien qui restait impassible et morne.
— Me voici bien!., s'écria-t-il tandis que le sang lui monlaitdéjà au visage. — Je suis placé entre celui-là qui ne parle pas plus qu'un muet de naissance, — il montrait Malimoud-el-Reis, — et mon cousin Amaury qui tremblotle comme une vieille femme peureuse, sans jamais savoir se décider à rien!
— S'il s'agissait de coups de lance ou de coups d'cpée... voulut répliquer Montruel.
— Eh! mort-diable ! interrompit l'Anglais, — si j'étais à ta place, mon pauvre compagnon, il s'agirait en effet de coups de lance ou de coups d'épée, à mon choix. .. Il y a un homme que tu hais autant que nous... plus que nous... car tu es fou d'amour, et cet hommelà possède à ta barbe la femme que tu idolâtres...
Amaury passa le revers de sa main sur son front qui dégouttait de sueur.
— Cet homme, continua Herbert Melfast, tu l'accompagnes de nuit et de jour. . . tu t'asseois à sa table. . . Tu te couches en travers de sa porte quand il dort. . . et cet homme vit, mon cousin Amaury. . . Et au lieu de le tuer, tu le gardes!.. Tu parles de lance : quand tu chevauches derrière lui, ne pourrais-tu te servir de ta lance? Tu parles d'épée : quand il s'endort après le repas du malin, ne pourrais»tu te servir de ton épéc?
— Nous autres, cheviiliers français, dit Amaury qui retrouva un moment de fierté, — nous réservons notre lance et notre épécpour d'autres usages, Milord.
Melfast eut un sourire de dédain amer.
— Alors, dis donc que tu es contre nous... prononça-t-il d'une voix sèche et sombre.
— Je le voudrais, Milord, répliqua Montruel, — au prix de la moitié de mon sang, je le voudrais, car Philippe de France est mon seigneur et je lui ai juré fidélité... Mais je n'ai plus ni force ni raison... j'aime Agnès jusqu'à me damner pour elle... je ne suis pas contre vous... je suis avec vous î
Il prononça ces derniers mots d'une voix sourde et comme à regret.
Malgré cette assurance, le regard de Melfast exprimait encore un doute: quant àMahmoud-el-Reïs, il restait au milieu de la chambre, immobile, sombre, froid comme une statue de bronze.
— Si tu es avec nous, dit Herbert Melfast avec un reste de défiance, — fais tes conditions, mon cousin; j'ai pouvoir de les accepter, quelles qu'elles soient.
Amaury sembla se recueillir.
— Je veux d'abord Agnès de Méranie... dit- il,
— L'amour d'Agnès, répondit Herbert — c'est elle seule qui peut te le donner, — mais quant à son corps, tu l'auras, je t'en fournis ma foi, y eùt-il une armée de chevaliers à te le disputer !
— Et comme il faut qu'Agnès soit heureuse, poursuivit Monttruel, — c'est-à-dire puissante et riche comme une reine, je veux un apanage de prince.
— Choisis parmi les duchés de France et d'Angleterre, mon cousin.
— Je veux en France le duché de Bourgogne et en An2;letcrre le duché de SulTolk.
— Tules auras.
— Par 'eltres du roi ?
— Par lettres du roi, scellées du grand sceau. .. Est-ce tout ?
— C'est tout pour ce qui me regarde... Mais il y a longtemps qu'Agnès soufTi'e.
Herbert Melfast dressa l'oreille, — Amaury sembla cherclier ses paroles.
— La haine d'une femme, poursuivit-il en baissant la voix,n'est pas comme notre bnine à nous antres hommes... Tant qu'Ingeburge vivra, quoique chose manquena au bonheur d'Agnès.
L'Anglais eut un sourire cynique.
— Il faut bien faire quelque chose pour cette excellente et belle dame... dit-il. — Mahmoud, ajouta-t-ll en s'adressant au Syrien — aurais-tu quelque répugnance à poignarder la reine Ingcburge ?
Le Syrien croisa ses bras sur sa poitrine.
• — Aucune... répondit-il d'une voix grave et douce malgré rélrangelc de son accent guttural, — elle est reine, elle est chrétienne : elle est condamnée.
Herbert Melfast se retourna vers Montrucl.
— Voilà comme j'aime les gens!..s'écria-t-il, — et ceci devrait te faire grande honte, mon cousin Amaury. ..Ainsi donc, voici uuc affaire conclue... Pour un roi que tu nous donnes nous te rendons deux duchés et une .reine... Le marché n'est pas mauvais pour toi, et je conviens que tu avais tes raisons pour le débattre... Mais venons au fait : comment nous livreras-tu le roi ?
— Le roi est maintenant toujours entouré de ses nouveaux gardes, répondit Montruel — il faut chercher l'occasion... d'ailleurs donnant, donnant, mon cousin... Le noble Jean Sans Terre est sujet à caution : je veux d'abord mes duchés et le reste.
Herbert Melfast ne se montra pas le moins du monde offensé des défiances que l'on témoignait à l'égard de son maître-
— Les duchés, cela me regaidc, dit-il avec un gros rire. —
Quant ail reste, comme parle messire mon cousin, cela regarde ton poignard, ami Mahmoud.
Le Syrien redressa sa taille gracieuse, promena son regard sur l'un et l'autre seigneur puis fit signe qu'il allait parler.
Il mettait dans toutes ses actions une dignité étrange et presque solennelle.
— Il n'y a qu'un Dieu qui est Dieu, prononça-t-il lentement 11 n'y a qu'un prophète qui est Slahomet... Gloire à Dieu sept fois et trois fois gloire au prophète !.. Le fils de Sal)bah fut renvoyé direct d'Allah. Depuis qu'il est aux lieux de félicité ses successeurs sont les représentants du ciel sur la terre... Je suis Mahmoud-el- Reïs, filsd'Omir. . . mon maître Mohammed m'a dit : Suis cet homme, — il montra Herbert Mclfast, — et emporte ton poignard... J'aimais Dilah qui est plus belle que les filles promises à l'éternité des croyants; j'étais aimé d'elle, nous allions nous unir... Dilah versait deslarmesque mes lèvres brûlantes essayaientde sécher. .. Le maître m'a dit : Si tu reviens avec le sang du roi sur ta main, je te garderai Dilah.
LesyeuxdeMahmoud-el-Roïssetournaientverslecicl; c'était pour lui-même qu'il parlait plus encore que pour ses deux compagnons.
— Moi, j'allai vers Dilah, poursuivit-il, à l'heure où l'ombre des grands arbres s'allonge du haut des terrasses de Pur. Je lui dis : Je reviendrai; m'attendras-tu? Dilah me donna son front timide et et me répondit : Je t'attendrai.
Et quand je partis le lendemain au lever du soleil, j'entendis la voix de Dilah qui murmurait derrière la haie des grenadiers on fleurs : — Reviens vite !
— Depuis ce jour, poursuivit Mahmoud-el-îîeïs en se tournant brusquement vers l'Anglais et le Français, — je suis un corps sans âme... Mon esprit est sous les ombrages de Pur... Quand le soleil se couche, mon œil cherche au ciel l'étoile chère que Dilah regarde en m'attendant... Mais vous n'avez rien de nous ici, pas même nos
éioiles Si le sang de la reine doit me donner le sang du roi,
îa reine va mourir, car il faut que je retourne vers ma fiancée !
Amaury ouvrait la bouche pour répondre, Herbert Melfast lui imposa silence vivement.
— Il nous a laissé parler., murmura-t-il , — et il est nobl^ parmi ses frères.
— J'ai promis au prêtre en cheveux blancs , reprit le Syrien, de lui tailler une statue... Il ne faut pas huit jours pour accomplir ma promesse... Dans huit jours, si j'ai terminé ma statue et si la reine est morte, me diras-tu par quel chemin j'arriverai à la poitrine du roi?
Huit jours pour les hommes du caractère d'Amaury Montruel, c'est tout un siècle. Ils comptent sur les événements et ne craignent jamais que le lendemain.
Dans huit jours, répondit Amaury, — si la Danoise n'est plus, je ferai ce que lu me demandes.
A la porte du logis de Montruel, il y avait un cheval de pur sang arabe, richement caparaçonné à la mode persane. — Deux esclaves noirs se tenaient aux étriers.
Mahmoud-el-Rcïs sauta en selle et caressa doucement le garrot luisant du cheval. — Les deux esclaves portaient ses instrumenta de tailleur de pierre.
Ils se mirent en marche tous les trois vers le grand pont pour gagner le parvis de Notre-Dame.
Et quand ils arrivèrent sur la place , ce fut encore un coup bien funeste à l'industrie de Trcfouilloux , d'Ezéchiel et même de la grande femme aux quatre bras dont un pied de chèvre.
A Paris, tout se sait. La feule était avertie de l'arrivée prochaine dii célèbre tailleur d'images engagé par Maurice de Sully. On l'attendait j on savait qu'il avait reçu mission de sculpter la statue de
la Vierge, pour compléter les douze signes du zodiaque qui devaient orner le portail.
Dès qu'il apparut vers la rue de la Calandre , la cohue se refoi.ua plus dense et plus tumultueuse encore que le matin.
— Jean Cador ! Jean Cador ! . . criait-on de toutes parts, — voici le bon artisan Jean Cador qui va nous donner l'image Notre-Dame.
Le Syrien passa taciturne et fier, au pas de son magnifique cheval arabe, parmi les flots pressés de ses admirateurs ; les esclaves noirs avaient bonne part à son succès; les femmes et les enfants ne pouvaient se lasser de contempler leurs yeux blancs qui roulaient sous Tébène de leurs fronts.
Au moment où Jean Cador arrivait sous la maîtresse porte de la basilique, deux diacres vinrent le prendre en cérémonie et le conduisirent jusqu'à une cabane en planches qu'on lui avait construite au niveau de la première galerie.
il y entra , suivi de ses deux serviteurs nègres , les portes se fermèrent sur eux, et la foule resta bouche béante, comme le public d'une salle de spectacle devant le rideau trop tôt baissé.
Il y eut un long murmure de l'une à l'autre extrémité de la place ; pendant que les mendiants reprenaient leurs harangues lamentables, petits marchands, gargotiers, maçons et taverniers en plein vent se disaient :
— Celui-là est trop grand seigneur pour travailler à l'air hbre et sous le soleil, comme le commun des bonnes gens.
— Croit-il donc qu'on soit bien pressé d'aller à son école ! poursuivait un artisan jaloux.
— Nous autres, qui n'avons pas été chez les païens, reprenait un troisième, — nous travaillons comme nos pères travaillaient avant nous... Nous ne menons point avec nous des apprentis pareils à des démons... Je souhaite que cet homme à figure basanée ne porte pas malheur à la basilique et à ceux qui l'édifient !
On entendit à cet instant dans la maison de planclies le bruit sec
du marteau attaquant le granit; puis les éclats de pierre tombèrent de tous côtés avec fracas contre le bois sonore. On eût dit que vingt hommes étaient là travaillant avec ardeur.
Artisans et bourgeois se regardèrent. Plus d'un se s'gna sous son chapeau rabattu, et plus d'un répéta la parole du tailleur do pierre :
— Dieu veuille que celui-là ne nous porte pomL malhcuri
C'était un vaste jardin jeté irrégulièrement sur un terrain en pente. A travers les arbres dépouillés et noirs, on apercevait du côté de l'occident les tourelles et les corps de logis immenses d'une vieille abbaye. — Vers l'est, le jardin se prolongeait parmi les gazons et les massifs d'arbustes jusqu'au ruisseau de Ménilmontant qui descendait tortueusement vers la Seine.
Tandis que les grands arbres montraient à peine quelques bourgeons à leurs branches sombres, les arbrisseaux étalaient déjà leur verdure tendre et hâtive.
Dans le parterre, dont les compartiments divers représentaient grossièrement des monstres et des animaux fabuleux, il y avait une jeune fdle qui se promenaii avec lenteur, suivie de deux femmes en costume de nonnes.
Ces deux dernières avaient le visage couvert de longs voiles. Elles marchaient droites, roidcs et immobiles, sans prononcer une parole, et réglant toujours leur pas sur celui de la jeune lille.
Celle-ci venait de quitter un cloître d'aspect monumenlal qui encadrait le jardin à l'ouest et au nord; ehe avait descendu les marches demi-ruinées d'un perron chargé de mousse et suivait les petits sentiers bordés de buis qui mêlaient leurs détouis sinueux dans le parterre.