II
2S8 tïïS NUITS DE PARIS*
Celte jeune fille paraissait un peu plus âgée que la sœur crÉric le maçon; elle avait peut-être trois ou quatre ans de plus qu'Eve; mais à cet âge les années ne font qu'ajouter à la beauté : elle élail plus belle que notre Eve jolie.
Si nous ne craignions pas de tomber dans une comparaison pai trop académique, nous dirions qu'Eve était le bouton, et que celleci était la fleur.
Du reste, si nous parlons d'Eve à propos de notre cbarmante inconnue, c'est qu'il y avait entre elles comme une vague rescemblance, non pas tout à fait un air de famille, mais au moins un air de patrie.
Elles étaient blondes toutes deux, et l'or pâle de leurs chevelures avait des reflets d'une pareille douceur; toutes deux avaient les yeux bleus; toutes deux étaient de taille élancée et frêle, seulement il y avait plus de force chez Eve, plus de grâce et surtout de noblesse chez la recluse de l'abbaye.
Car cette déUcieuse fille était une recluse. Les deux religieuses qui l'accompagnaient pouvaient à bon droit passer pour ses geôlières.
Ces cloîtres, ces tourelles et ces vastes corps de bâtimenls qui montraient leurs silhouettes austères à travers les branches des arbres appartenaient à l'abbaye de Saint-Martin-hors-des-Murs. Les deux nonnes ne s'y trouvaient que grâce à une concession faite à l'autorité royale, car le couvent appartenait aux moines de Saint-Benoît, do'it la règle sévère défendait à toutes femmes le seuil des abbayes.
La belle jeune fille était la sœur de Canut, roi de Danemarck, la femme de Philippe-Auguste, roi de France, Ingeburge, reine. Et pourtant, sii nous l'appelons jeune fille, ce n'est ni par oubli, ni par erreur de plume. Ingeburge était vierge comme au jour où, quittant les vieilles forêts de sa patrie, elle avait vogué vers la terre de France, le cœur plein d'espoir et d'orgueil-
Pour ôtrc la reine, pour être l'épouse bien-aimée du plus glorieux souverain de l'univers!
Et il ne fallait que la voir pour lire sur son visage la virginale pureté de son âme. Elle avait bien pleuré, la pauvre reine! mais il y avait encore en elle un peu de cette insouciance d'enfant qui laisse nnîlre le sourire parmi les larmes.
C'était de bonne heure; le soleil jouait dans les petites feuilles des lilas et des blanches épines. Au moment où elle avait quitté sa cellulft,la tête de la jeune fille reine s'inclinait sur sa poitrine tristement. Elle était comme accablée sous le poids de la solitude et des regrets.
Elle aimait, l'histoire le dit, elle aimait son époux ingrat d'un amour profond et sans partage.
Et ceux-là même qui, toujours séduits par le prestige des tendresses illégitimes, ont fait de la rude Agnès une héroïne de roman, ceux-là n'ont pu arracher au front candide de la pauvre reine Angel son auréole de douce et chère poésie.
Elle aimait. — Pour tant de mépris, pour tant d'injustices, pourtous ces honneurs prodigués à une indigne rivale et qui étaient pour elle aulanl d'outrages sanglants, la jeune fille reine ne trouvait au fond de son cœur que dévouement et pardon.
Elle aimait. — Et dans ce lent martyre où se mourait sa jeunesse, un mot l'eût ranimée, une caresse l'eût faite heureuse.
llclas! elle pensait parfois au sort des autres femmes qui sont épouses et qui sont mères. Sa rêverie lui montrait le sourire des beaux petits enfants dans leur berceau. — Elle n'était, elle, ni épouse, ni mère; elle était reine, c'csl-à-dire prisonnière et opprimée sous le poids de ce titre menteur.
Autrefois elle avait son frère, ses compagnes, son pays. Philipp» - Auguste lui avait pris tout cela pour lui donner à la place une prison soli'laire et froide.
Pourquoi? que lui avait-elle fait, à ce roi ? Elle s'était élancée
verslui au premier appel, toute joyeuse, lui apportant sa jeuucsse, sa beauté, les exquises perfections de son corps et de son cœur. En retour de ces dons sans prix, le roi l'avait tuée vivante, le roi l'avait frappée sans colère et brisée sans pitié.
Elle aimait le roi.....
Nous le disions, elle était triste en sortant de sa cellule; mais, comme elle traversait le cloître aux solennels arceaux, l'air frais du debors vint frapper son front penché. Elle releva ses beaux yeux bleus chargés de mélancolie.
Et quand son pied mignon toucha le sable du parterre, on eût pu voir déjà le sourire qui allait naître sous sa tristesse.
Comme ces premières fleurs auxquelles la poés e villageoise a donné le nom de perce-neige et qui soulèvent les frimas dès que le soleil secoue pour un moment son lourd vêtement de nuages, la reine Angel se redressa, ses poumons respirèrent avec délices ce grand air qui n'était point celui de sa prison. Elle fit un mouvement involontaire comme pour courir et s'élancer au milieu do ces verts gazons, humides encore de rosée.
Les deux nonnes toussèrent, et ce bruit suffît pour rappeler à la pauvre Angel qu'elle était la reine.
Elle reprit son pas grave et mesuré.
Mais la brise secouait doucement les branches des cytises. Les oiseaux amoureux chantaient dans la verdure clair-semée, le cœur d'Angel s'ouvrait malgré elle, et malgré la présenx^e austère des deux duègnes qui lui servaient d'omhre, il lui semblait qu'une voix parlait tout au fond de son âme et lui promettait du bonheur.
Hélas ! si elle croyait aux promesses de cette voix, c'est que les enfants espèrent toujours. Quel bonheur, en effet, pouvait lui donner cette terre de France inhospitalière et traîtresse, cette terre qui au lieu de la puissance et la félicité promises, lui jetait la mort dans l'abandon.
Toula coup elle poussa un cri, un véritable cri de joie.
Et celle fois les deux discrètes personnes qui raccompagnaient curent beau tousser en signe d'avertissement, la reine fit un bond plus léger que celui d'une biche et franchit d'un seul élan une plate-bande toute entière.
— Madame!... madame!... crièrent les deux religieuses.
La jeune fille courait dans le gazon ; ses cheveux dénoués tombaient sur ses épaules, et l'on voyait flotter au vent l'étoffe moelleuse de sa robe blanche.
Ce n'était plus, non, ce n'était plus la reine Ingeburge, c'était Angel, la fille du Nord, échappée, comme autrefois, dans les prés et dans les bois de sa patrie.
Les deux religieuses, qui avaient hâté le pas pour la joindre, la trouvèrent agenouillée sur l'herbe.
tt, comme elles entamaient un concert de reproches, Angel se retourna vers elles avec un sourire aux lèvres et de grosses larmes dans les yeux.
Elle avait à la nîain un bouquet de petites fleurs azurées.
— Pardonnez-moi, mes sœurs, dit-elle avec une douceur d'enfant, — je n'ai pu résister... j'ai vu de loin que mes icmiew étaient fleuries.
— Qu'importe cela? commença Tune des duègnes.
— Et l'autre appuyait la question d'un coup d'œil revcche. Angel les regarda , étonnée.
— Ce que m'importent mes vennen !. . . s'écria -t-elle en joignant ses belles mains blanches. — Vous me demandez cela, mes sœurs?... mais vous ne savez donc pas... c'est la fleur qui venait la première sur la terrasse de notre palais de Copenhague... c'est la fleur du souvenir, c'est la fleur de la patrie...
Sa voix tremblait; elle porta le bouquet à ses lèvres.
— Oh! mon pauvre pays!... murmura-t-elle. — Oh! mes fleurs chéries!... Voyez! elles sont faibles et leur tige s'incline...
a02 LES NUITS DE PARIS.
C'est que ce ne sont pas des fleursde France... elles sont exilées comme moi... elles souffrent comme moi, peut-être...
— Oh ! nies sœurs, ajouta-t-elle en fondant en larmes, — votre France n'est pas bonne pour tout ce qui vient de notre pays!
Quelques minutes après la reme Ingeburge était assise sur un banc de pierre auprès d'un religieux au front chauve et à la barbe vénérable ; les deux nonnes se tenaient debout à distance : le moine et la reine s'entretenaient à voix basse.
— Je vous ai dit mes fautes, mon père... murmurait la reine quiavait encore les mains jointes et les yeux baissés dévotement. • — Ce qui me manque, c'est la résignation aux volontés du Seigneur. . . Je désire et je regrette. . . Je regrette mon passé, les bons jours de mon enfance heureuse, mon pays, mon frère, mes compagnes, tout ce que je n'ai plus... Je désire une nouvelle patrie à îa place de celle qu'on m'a enlevée. . . Je désire un peu de tendresse autour de moi, un peu de liberté, la confiance et l'amour d'un époux; hélas! tout ce que je n'ai pas, mon père!... Je sais bien que c'est pêcher contre Dieu que de murmurer ainsi sous le poids de ses châtiments... Mais Dieu me pardonnera, mon père... Je souffre tant et je suis si faible !
Le prêtre, qui était le prieur claustral de l'abbaye, la regardait avec une commisération toute pleine de respect et de tendresse.
— Dieu vous a pardonné déjà, ma fille , répondit-il, — Dieu pardonne toujours aux âmes simples et bonnes comme la vôtre... mais c'est en effet une faute que de désespérer obstinément et que de se plaindre sans cesse... Voyez si le ciel vous abandonne : le légat de notre saint-père vient de citer encore Philippe de France à la barre du concile pour qu'il ait à renoncer à sa vie criminelle et aux suites coupables de son second mariage.
Lajeune reine secoua sa charmante tête blonde.
— Je ne suis qu'une pauvre fille, mon père, dit-elle, — et peut-être que je ne comprends pas... mais tout cela était juge; le second mariage de mon très-redouté seigneur était bel et bien condamné... Pour que Ton vienne k juger de nouveau, il faut donc que la première sentence soit cassée?
Le regard du prieur Anselme se détourna involontairement ; les femmes et même les jeunes filles ont une sagacité de procureur dès qu'il s'agit de leur intérêt intime. On .sait cela depuis le temps de notre mère Eve, et néanmoins cela étonne toujours.
— Oli!... reprit la reine qui vit le mouvement du vieillard, — ne faites pas trop d'attention à mes paroles, mon cber père... L'Église soutient ma cause, j'en suis sûre, car l'Église ne peut être que du parti delà justice.,. Et puis ces jugements, ces conciles...
Elle s'interrompit, le prieur l'interrogea du regard. Elle acheva dans un sourire plus triste :
— Je voulais dire, que toutes ces choses ne peuvent pas me donner le cœur du roi mon époux.
Il y eut un silence pendant lequel le vieux prêtre , tenant la blanche main de la reine, la contemplait avec un intérêt tout paternel.
— Il y a des choses qui sont au-dessus de moi, ma fille, dit-il enfin, — mais, pour moi, vous êtes reine de France... Et ne lussiez vous qu'une pauvre jeune fille sans appui ni protection, je me sentirais encore attiré vers vous, parce que votre conscience si pure est à mes yeux comme un beau livre dont je déroule les pages avec amour. .. Si vous désirez quelque chose qui soit dans les limites de mon autorité de prieur, dites-le sans crainte.
La reine rougit légèrement.
— Bien vrai?., s'écria- 1- elle — ma prière sera exaucée? Le père Anselme fit un signe de tête aiïirmatif.
— Eh bien, reprit Ingeburge, — on m'a dit que dans une autre