‹ Les nuits de ParisChapitre 42 sur 44 · IL -iti · texte numérisé non relu

IL -iti

avait vidés; son bras était passé autour delà taille magnifique de

Catherine.

11 venait de la baiser amoureusement en disant :

— Catherine, ma belle mie, — je n'ai jamais ouï de femme (^hanter si bien que toi!

Et Catherine avait entonné d'une voix sonore et vraiment bar '^icnieuse un couplet de chanson luronne.

Pendant qu elle chantait, Cadocu, qui ne se tenait plus guère, murmurait, de ce ton exténué que donne l'ivresse :

— Alix boit mieux... Jeanne danse plus gaillardement... mais Catherine chante bien... Elle chante bien, Catherine!..

Ce fut au milieu du couplet que la voix de madame Agnès, dominant tout à coup le tumulte, prononça le nom du chef des routiers.

Cadocu se dressa sur le coude et son œil éteint eut comme un vague éclair de souvenance.

La belle Catherine s'était levée toute pâle; — elle n'avait rien oublié.

— Ah !.. dit Cadocu, — à qui donc ai-je donné rendez- vous celte nuit?..

— Je ne sais pas... répondit sèchement Catherine.

— Bon!... dit le routier, — si tu ne sais pas, c'est donc une rivale?., car tu es folle de moi, Cathos, ma mie.

— Allons, vous autres!., s'écria-t-il avec plus de force qu'on n'en eût pu attendre de sa pose affaissée et de son regard perdu, laissez -la passer puisqu'elle dit que je l'attends... Nous verrons bien si elle ment... Et si elle ment je vous la donnerai à fouetter, mes mignonnes.

Il emplit sa grande tasse pour se remettre un peu. Agnès traversait la salle, toujours masquée et toujours escortée par la foule des ribaudes ennemies et jalouses.

Si un regard pouvait tuer, le regard que Catherine lui jeta l'eut assurément percée d'outre en outre.

Cadocu disait vrai : Catherine était folle de lui, — et il y en avait bien d'autres.

— Un masque!., grommela-t-il... Comment veux-tu que je sache?..

Mais il s'interrompit tout à coup et un rire énervant le fit chanceler sur son escabelle.

— Oh ! oh ! oh !.. fit-il, — Elle est venue !.. voilà une bonne histoire!.. Approche, ma belle... Moi je n'aime que lesribaudes et les reines !

Agnès franchit d'un mouvement rapide l'espace qui la séparait du routier. Catherine vint comme pour se mettre entre eux, Cadocu la repoussa rudement.

— Chacune son tour... d'.t-il, — tout à l'heure c'était le tour des ribaudcs.

Les filles folles se regardaient et chucholta'icnt, quelques-unes disaient à tout hasard, comme on fait une supposition impossible :

— Est-ce que celle-ci serait une reine ! Catherine s'éloigna humiliée et les larmes aux yeux.

Agnès cependant s'était penchée vivement vers le chef des routiers et avait murmuré quelques paroles rapides à son oreille. Il eut encore son rire fatigué et presque idiot.

— Bon! bon!., dit-il tout haut, — n'aie pas de crainte, madame... Ce n'est pas moi qui suis capable de trahir ton incognito.

— Est-ce bien possible!., se disait-on à l'entour. Catherine, elle, fixant de loin sur Agnès ses yeux ardents, où les larmes se séchaient, Catherine pensait : — C'est la reine, et je me vengerai !

Cadocu passa une de ses mains autour de la taille d'Agnès, comme il faisait tout à l'heure pour Catherine; de l'autre, il souleva son énorme tasse.

3Ci LES NUITS DE PARIS.

Une demi-heure plus tôt peut-être que Cadocu n'aurait point été si lourdement insolent et stupide, mais il y avait maintenant trop de brocs vides sur la table auprès de lui.

Cadocu était un de ces buveurs pour qui l'ivresse est une véritable souffrance, et qui s'enivrent néanmoins toujours.

Cadocu arrivait à ce moment où l'ivresse lui tordait le cœur, où l'ivresse le faisait plus malade que la fièvre, plus tremblant que le haut-mal.

Le hardi cavalier qui traitait de pair à compagnon avec les plus puissants vassaux du royaume, qui tenait en échec le légat du pape et le roi lui-même, allait devenir, pour quelques heures, une misérable brute sans force ni raison.

Si Agnès de Méranie était venue plus tôt elle eut trouvé vivant chez le rude condottiere ce sentiment de convoitise et de sensualité qui avait allumé sa prunelle lorsqu'il l'avait regardée au moment où la cavalcade quittait le parvis Notre-Dame.

Grâce à cette sensualité même, Cadocu aurait protégé Agnès et lui aurait fait cet accueil que les gourmands réservent au mets préféré du festin.

Quoiqu'il eut dit tout à l'heure qu'il n'aimait que les reines et les ribaudes, Cadocu n'était pas très - habitue à voir les reines se rendre à son caprice; — Cadocu n'était pas blasé sur les reines.

Mais il n'y avait plus en lui ni convoitise sensuelle, ni désir, ni caprice; il était noyé dans le vir^ épais de maître François Gautier; il ne restait plus entre lui et le sommeil de plomb des ivrognes que l'angoisse et les haut-le-cœur.

Agnès était mal tombée.

Elle ne se révolta point contre la parole grossière du routier, elle lui dit gaîment :

— Maître Antoine, je viens chercher près devons une grâce que le roi lui-même ne pourrait pas m'accorder.

LES NUITS DE PARIS. 3Co

Jladocu prit un air d'importance.

— Il y en a bien d'autres, répondit-il, qui comme cela s'adressent à maître Antoine quand le roi ne peut pas... mais je sais ce qui te tient, Madame, njoula-t-il en se renversant contre le poteau qui servait de dossier à son escabelle ; — ïu as quelqu'un qui te gêne et parmi tous ces beaux seigneurs dont tu es entourée, il n'y en a pas un qui ait de bons bras... Nous parlerons affaires une autre fois, Madame ;... Ici, on est pour s'amuser.

— Amusons-nous!., dit Agnès qui, jusqu'à ce moment, jouait supérieurement le triste rôle qu'elle s'était infligé.

— Ma foi, murmura Cadocu dont la tête lourde oscilla sur ses épaules, — Tu es une bonne lille, Madame... Si j'avais su que tu devais venir, j'aurai bu davantage pour me tenir en gaîté... mais je ne savais pas, et je n'ai pas assez bu.

Il chancela et se retint à la table.

Maître François Gauthier apporta gravement un gros billot de bois qu'il mit à côté du poteau. — Il cala solidement son compère Cadocu entre h billot et le pilier.

— Que saurais-tu bien faire pour me réjouir?., demanda maître Antoine qui respirait un peu plus à l'aise dans cette nouvelle position.

— Je sais tout faire, répondit Agnès sans hésiter.

— Alors tu sais chanter ?. .

— On m'appelait le Rossignol au pays de mon père.

— Un brave homme que ton père !.. grommela Cadocu, — le sire Berthoud de Méran... un vrai taupin, qu'on dit un peu prêtre du diable... Tu sais danser?

— Comme Terpsichore !

— Je ne connais pas Terpsichore... Tu sais boire ?

— Tant que vous voudrez je vous ferai raison, maître Antoine.

Le routier hocha la tète d'un air satisfait. Il ne faudrait point le

comparera un pacha entouré de ses favorites, car il était là mille fois plus maître, mille fois plus despote qu'un [)acha.

Hommes et femmes faisaient cercle autour de lui, contemplant cette scène avec une curiosité qui croissait à chaque instant. On osait à peme chuchotter dès que le chef prenait la parole. — Une chose singulière c'est que le nom de la femme masquée était dans toutesles bouches et que personne ne voulait croire à la réalité de sa présence. Tous ces êtres déchus respectaient la maîtresse de Philippe-Auguste pius qu'elle ne se respectait elle-même.

Car elle était là et ils ne voulaient pas croire qu'elle fut là.

Cadocu frappa du poing sur la table et chercha des yeux dans h foule.

— Où est Catherine?., demanda-t-il — où est AUx ?..0ù est Jeanne ?

Deux belles filles s'élancèrent aussitôt hors des rangs : c'étaient Alix et Jeanne, — Catherine se fit atlendre davantage, quand elle parut enfin, elle avait les yeux rouges et l'on voyaitbien qu'elle avait pleuré.

Cadocu fit signe à Alix de s'approcher jusqu'auprès de la table. C'était une grande fille aux formes robustes et rudement accusées, auprès de qui Agnès, elle-même, avait presque l'air d'une femmelette.

— Alix , dit Cadocu , — en voici une qui se vante de bien boire !

— Eh bien! répondit Alix, — nous allons boire ensemble. Agnès avait raison de se vanter. Dans les nobles fêtes qui

égayaient les nuits du Louvre durant les longues absences de Philippe-Auguste, Agnès était toujours la reine du festin. Sarcoupe d'or, rehaussée de pierreries se vidait sans cesse, et sans cesse s'emplissait des vins parfumés de Syracuse et de Nicosie.

Elle prit sur la table la grande tasse où buvait Cadocu et l'emplit jusqu'au bord.

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Ce n'était ni du vin de Syracuse, ni du vin de Nicosie. C'était

de ce violent nectar fabriqué avec du jus de raisin mêlé d'alcooi

et d'épiccs.

L'odeur qui s'exlialait de la coupe attaqua les narines d'Agnès

qui laissa échapper un geste de dégoût.

Mailre Antoine hocha la tête encore, mais cette fois d'un air

mécontent — Agnès rassembla son courage et vida l'énorme coupe

tant bien que mal.

— A loi, ma fille... dit-elle en la tendant à Alix. Alix se prit à rire et posa la coupe sur la table.

— Moi, je ne bois pas là dedans, répliqua-t-elle.

Agnès pensa que sa rivale trouvaitle vase trop grand et un sourire de triomphe lui vint aux lèvres.

Mais Alixchoisit parmi les brocs vides qui étaient devant Cadocu, le plus haut et le plus large; elle se servit de la coupe pour l'emplir; le broc contenait douze coupes. Quand il fut plein, Alix le souleva à deux mains, elle mit le bec du broc entre ses lèvres et but.

Cela dura longtemps. Sa face se rougit un peu et l'on vit un instant les veines de son cou se gonfler, mais elle ne lâcha point prise et le bec de la cruche ne quitta ses lèvres que lorsque la dernière goutte de liquide fut loyalement avalée.

Elle reprit alors son haleine et tendit le broc à Agnès en souriant.

— A toi. . . dit-elle à son tour.

Comme Agnès hésitait, effrayée, elle ajouta :

— C'est pour commencer... Quand lu auras bu cela , je ferai mieux.

Agnès détacha l'épingle en diamant qui retenait sa mante d'hermine etTotîntà sa rivale victorieuse.

— Je vous demande merci, ma fille, dit elle, espérant éluder sa défaite à force de grâce et de générosité.

Mais CaJoou n'entendait pas de cette oreille-là, il prenait la chose fort au sérieux et grommela entre ses dents :

— Elle ne boit pas bien !

Agnès n'eut pas un meilleur succès du côté d'Alix qui jeta son ografeavec dédain en disant:

— Je sais ce que valent tes joyaux... J'ai vu ceux que tu as donnés aux truands sur le parvis Notre-Dame !

— Approche, Jeanne !.. reprit Cadocu.

Jeanne avait une taille sf>uple et rebondie, de belles hanches rondement accusées comme celles de ces Catalanes qui courent le monde, faisant de l'or avec leurs jambes.

Madame Agnès avait eu raison de dire qu'elle dansait commo Terpsichore. Elle n'avait point de seconde dans les nobles fêtes de la cour. — Aussitôt que maître Antoine eut donné le signal et que la viole préluda, elle s'élança dans le cercle qui s'élargit autour d'elle, et dessina ces pas gracieux et classiques que les croisés avaient rapporté de Constantinople. La coupe de vin épicé lui montait au cerveau, elle se surpassa elle-même.

Mais Cadocu bâilla et dit :

— Voyons, Jeanne, montre-lui un peu comme on danse !

Et Jeanne bondit, faisant un saut périlleux par-dessus la table couverte de brocs.

Jeanne était une saltimbanque de force remarquable, Jeanne possédait de plus sur le bout du doigt, les poses lascives de la danse bohème, et de la danse d'Egypte.

Le pas que sauta Jeanne était à l'égard du ballet grec d'Agnès de la même force que le broc contre la coupe.

— Yoilà ce qui s'appelle danser !.. dit Cadocu qui saisit son gobelet (3t le versa dans son giron ne trouvant plus le chemin de ses lèvres ; — Tu ne danses pas bien, madame... — Catherine !

Catherine avait eu le temps de sécher ses larmes. Catherine était heureuse en voyant s'aggrave" à chaque instant la déconve-

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nue de sa rivale haïe. Catherine s'élança tenant à la main un tliéorbe de forme bizarre.

C'était l'instrument d'Agnès qui bien souvent avait charmé les loisirs de Phihppe- Auguste en lui disant les romances de chevalerie.

Le roi aimait de passion ces chants héroïques dont la poésie exaltait les prouesses de Roland , de Renaud, d'OgierIc Danois et des autres preux de la Table-Ronde.

Sa fantaisie était si forte à cet égard qu'il avait institué à sa cour une Table-Ronde moderne, en imitation de celles d'Arthur de Bretagne et de l'empereur Charlemagne.

C'est, à vrai dire, l'époque de Philippe-Auguste qui est l'ère classique de la chevalerie errante. Les plus remarquables romances datent de ce règne et les fabuleux exploits qu'elles racontent, en les plaçant sous Charlemagne ou sous Arthur d'Angleterre, s'encadrent dans des mœurs qui sont précisément celles du douzième siècle.

Agnès n'était pas découragi'e, car elle se croyait bien sûre dr venger d'un seul coup ses défaites ; elle avait une voix merveiis leuseet l'art du chant ne gardait point de secret pour elle.

Entre ses belles mains le théorbe sonore préluda doucement.

Puis elle chanta, d'une voix lente et régulièrement cadencée, la romance de Iluon de Bordeaux.

Les routiers et les ribaudes, elles-mêmes, écoutaient cette fois, car cela était beau, et toute foule possède l'intime sentiment dn beau.

Mais Cadocu n'était plus de la foule; il était au-dessous de h foule; il fallait autre chose pour fouetter son ouïe paralysée.

— Assez! Assez!., cria-t-il en colère, — je crois que tu te moques de nous. Madame!., sommes nous à l'éqlise pour traîner

II or

ces accents lugubres?.. Prends-lui le Ihéorbe, Catherine... Elle ne

chante pas bien : Fais mieux!

Celte fois, Agnes de Méranie courba la tète et ne répondit point. Elle qui était avare, elle eût donné son plus précieux écrin pour ne s'être point fourvoyée en ces bas lieux.

Pour les femmes comme elle la victoire excuse tout, ennoblit tout ; — mais l'audace , vaincue, ne laisse qu'amertume et misère.

Catherine ne se fit point prier. Radieuse et charmante de fierté, elle arracha des mains d'Agnès la lyre qui frémissait encore. Assise en face de Cadocu, le coude appuyé sur la table, elle choisit une pose pleine de gracieux abandon.

Un sourire gai vint illuminer son visage naguère baigné de pleurs.

Sous sa main exercée et habile le théorbe fit en quelque sorte explosion; dès les premières notes du prélude, Cadocu tressailht, éveillé à demi.

Il eut presque un sourire quand la voix vibrante et fortement :imbrée de Catherine entonna le chant des routiers.

Elle disait , sur un air vif, bizarre et qui touchait à peine la tonique, entre les couplets attachés l'un à l'autre de laçon à ce que l'air et l'accompagnement se suivissent sans interruption sensible :

Routier, routier, point de maisOD, - Point de prison 1 La terre Entière, Routier, routier, devant tes pas S'ouvre là-bas; Va faire La guerre !

Roiuier, routier, ouvre la mam Sur ton ciieroin.

Pour prendre Pour rendre :

Routier, routier, pour prendre au fori lit rendre l'or Au frère Misère.

Cad ocu repoussa sa coupe et jeta sur Catherine un regard de véritable tendresse.

Catherine continuait :

Routier, routier, le vin du roi Coule pour toi.

La fille Gentille, Routier, routier, sourit loujoiirs A tes amours Nouvelles Et belles.

Routier, la reine a des bijoux El des yeux doux, La reine Hélène.

Routier, routier, tu les auras Ouand tu voudras :

Princesse, Richesse (1).

Catherine s'interrompit pour piquer sa rivale de son regard aigu, car la victoire même ne désarme pas la colère d'une femme jalouse.

• — La princesse, je ne dis pas, murmura-t-elle — la princesse se donne... mais la richesse... la princesse ne donne jamais !

Il y eut deux ou trois éclats de rire dans la foule, ce qui prouve que deux ou trois femmes comprirent le sarcasme.

Cadocu, lui, ne comprit rien du tout et cependant ce chant dj ('atherinelui avait rendu un peu de vie, sinon de raison.

— Viens, ça, dit-il.

(I) Reçu ail de Johan Order, iraduction anglaise de Browne,

Et il déposa un gros baiser sur le front de la jeune fille, ivre de joia.

Puis il essaya de se lever en s'appuyant d'un côté au poteau, da l'autre à l'épaule de Catherine.

— Toi, reprit-il en s'adressant à madame Agnès, qui restait là comme étourdie. — Tu as attristé notre nuit... vois, les voilà tous qui se taisent... et quand vient l'heure où nous sommes, j'aime à -m'endormir au bruit de leurs folies.

Il était grave et parlait avec emphase.

— Je l'ai dit tout à l'heure, reprit-il, — je n'aime que les ribaudes et les reines; — Mais tu n'es pas une reine, puisqu'Ingeburge, la Danoise, était avant toi la femme du roi... Est-ce qu'une reine serait venue ici, au risque de salir son âme et sa couronne?

— Qui le saura!., balbutia Agnès au hasard.

Catherine, l'impitoyable, prononça ce mot qui déjà est revenu plusieurs fois dans ces pages et que Philippe- Auguste aimait tant à répéter :

— Le roi sait tout!..

Agnès eut le frisson et devint plus pale.

— Si tu n'es pas une reine, reprit maître Antoine poursuivant obstinément son discours. — Tu n'es pas non plus une courtisane... je dis «ne courtisane digne de nous... Tu es belle; mais Agnès la Jolie, que ton âme damnée Amaury Montruel a fait étrangler sur la route d'Etampes était bien plus belle que toi... Tu ne sais pas boire comme Alix, tu ne sais pas danser comme Jeanne, tu ne sais pas chanter comme Catherine, ma mie... Je ne veux pas de toi, va-t'en !

Maître Antoine retomba épuisé sur son escabelle, tandis que Catherine poussait un long cri de victoire.

Ce cri fut comme un signal, l'orgie recommença au point où madame Agnès l'avait interrompue et ce fut au milieu des hur-

lement frénétiques de la cohue, qu'elle regagna la porte extérieure.

Sa poitrine était trop étroite pour contenir la rage folle qui Tétouflliit.

Elle chercha un instant Montrucl du regard, puis comme elle ne l'aperçut pas tout de suite, elle l'appela d'une voix rauque et stridente.

Montruel sortit aussitôt de sa cachette.

— Oh!., murmurait Agnès, — je n'avais pas de poignard!..

— Messire, s'écria-t-elle l'écume a^ux lèvres. — Vous m'avez attirée dans un guet-apens infâme I

— Moi!., voulut interrompre Amaury.

— Taisez-vous!... prononça madame Agnès qui râlait de fureur. — Vous êtes un traître et un lâche!..

Elle appuya ses deux mains sur les épaules du chevalier et le secoua avec la force d'un homme.

Puis, arrivée aux derniers spasmes du délire, elle le frappa au visage si violemment que le sang de Montruel jaillit par ses yeux et par ses narines.

L'instant d'après, cette force furieuse qui l'emportait s'évanouit tout à coup; elle tomba demi morte dans la fange de la rue de la Calandre devant le seuil môme de la taverne Saint-Landry, d'où sortaient par bouffées les joyeuses clameurs des routiers.

Une demi-heure après, vous eussiez rencontré Amaury Montruel et madame Agnès dans l'avenue de jeunes ormeaux qui conduisait de la porte Saint- Honoré à la tour du Louvre. Ils s'étaient arrêtés juste à celte même place où le beau page Albrel avait dit son amour à Eve le matin de cette journée.

Madame Agnès avait réparé le désordre de sa toilette. — De toute celte grande fièvre, de toute cette folie furieuse qui la secouait naguère, il ne restait plus rien.

Les boucles de ses cheveux noirs tombaient avec symétrie le long de ses joues à peine plus pâles que de coutume.

Montruel, lui, n'avait pu se remettre si vite; il avait été frappé au cœur plus cruellement encore qu'au visage ; il gardait pour un peu son air piteux et désolé.

— Ne pensons plus à cela, messire... dit Agnès en s'arrêtant. Avant de rentrer en mon logis, je voudrais, à cause de l'estime que je fais de vous, être bien assurée que vous ne me gardez point de rancune.

— Madame... balbutia Montruel.

Agnès lui tendit la main et l'interrompit avec un ton d'indifférence qui démentait singulièrement ses paroles.

— C'est bien... c'est bien, messire, dit-elle, — je vois que vous ne songez plus à ce qui s'est passé entre nous et croyez que j'en suis bien heureuse... J'avais peur de perdre un fidèle ami.

— Oh! ma souveraine... s'écria Montruel, — jusqu'à la mort..*

Agnès l'interrompit une seconde fois en répétant :

— Bien... bien, messire.

— Dites un mot, poursuivit Montruel, qui baisait avec idolâtrie la main qu'on avait laissée entre les siennes. — Youlcz-vous que je vous venge de cet homme !

Agnès eut un sourire dédaigneux.

Montruel s'échauffait.

— Parlez , reprit-il , — parlez, ô ma souveraine ! Si cela vous plaît, cette nuit même mes archers vont pénétrer dans ce repaire... On va surprendre, pendant qu'ils sont ivres encore, cette tourbe de bandits et de courtisanes... On va tout mettre à feu et à sang dans le taudis de François Gauthier... et demain il ne restera pas une

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âme vivante pour se souvjnir des événements de cette nuit et accuser la reine.

— Merci... répliqu? madame Agnès sans s'émouvoir; — vcu3 croyez que j'ai peur, messire et vous chercliez à me rassurer... mais au-dessus de la reine, il n'y a que le roi, et le roi ne croirait pas si l'on accusait la reine... Messire, je n'ai pas peur.

Elle se rapprocha d'Amaury, et cette froideur calme qu'elle avait gardée jusqu'alors s'évanouit comme par enclianlement. Amaury sentit sa main trembler dans les siennes et devenir glacée.

— Non, non, murmura-t-clle d'une voix sourde, — ce n'est pas de quelques misérables routiers, ce n'est pas de quelques courtisanes viles que je veux me venger, messire... Je veux me venger de celle qui m'a valu ce dernier outrage, de celle qui fait de ma vie royale une longue série de terreurs et de souffrances, de celle qui reste là, toujours suspendue au-dessus de ma tète comme une menace, — de celle qui m'empêche d'être reine !

— Car il me l'a dit cet homme... reprit-elle plus bas; — il m'a dit : tu n'es pas une reine !

Si la pauvre Ingeburge n'eût pas été déjà condamnée par la haine sauvage de sa rivale, ce mot de routier Cadocu aurait été son arrêt.

Montruel répliqua :

— Vous savez bien. Madame, que cet obstacle sera brisé.

— Je ne sais rien, j'attends! dit Agnès avec énergie, — tant qu'on me dit : elle mourra, c'est qu'elle vit!., et qui sait si, moi aussi, je ne suis pas menacée!.. Ce concile qui va s'assembler, ne peut-il changer mon sort en un seul jour? . Amaury Montruel, sais-tu ce que peut une femme pour l'homme qui réalise son premier, son plus ardent, son unique désir?..

Amaury appuya sa muin contre sa poitrine pour réprimer les Latlemcnls de son cœur. Cet horizon enchanté qu'on ouvrait tout à coup devant lui le rendait ivre, il ne sentait plus le feu de Tou -

trage sur si joue, il ne se souvenait plus, le malheureux, que ce bien suprême qui lui était oifert, Cadocu, le routier, l'avait vraisemblablement refusé.

Il s'agenouilla et porta la main d'Agnès à ses lèvres.

— J'en ai trop dit... murmura madame Agnès qui se donna la peine déjouer la pudeur alarmée, — je sens qu'il y aurait désormais danger pour moi à me rencontrer avec vous... Donc, jusqu'à ce que tout soit fini, — et bien fini, messire, ajouîa-t-elle en appuyant sur les mots, — c'est en vain que vous chercheriez à me revoir.

L'amoureux Montruel voulut protester et dire qu'il ne lui était pas possible de vivre sans la vue de sa souveraine, mais Agnès lui ferma la bouche au premier mot et lui ordonna de sonner le cor.

Lepont-levis s'abaissa et ils entrèrent au Louvre.

YI

Dans cette grande salle aux vitraux chargés d'éclatantes couleurs où Philippe-Auguste avait reçu maître Adam quelques heures auparavant, il y avait une lampe allumée dont la lueur tombait d'aplomb sur la face pâle et décharnée de maître Samson, le clerc d'Amaury Montruel.

Si le roi savait tout, et il est certain que le roi savait bien des choses, ce n'était point par sortilège. La grandeur d'un homme se compose souvent d'une foule de petitesses: il ne faudrait point reprocher aux gens qui veulent tout voiries besicles qu'ils mettent.

Quand on prend de la pohce d'ailleurs, chacun sait cela, on n'en saurait trop prendre. Une police n'est bonne qu'à la condition d'être contrôlée non pas une fois mais dix fois, et l'art suprême serait d'arranger une préfecture à compartiments dont chaque case aurait l'œil sur sa voisine , — pourvu toutefois que l'œil du

maître fut au milieu de toutes ces cases et n'en put perdre de vue aucune.

Piîilippe-Auguste avait le génie de la police. Si les événements eussent laissé du loisir à ce grand prince, bien plus résolu et bien plus fin que Louis XI, dont les historiens et les poètes ont fait le type de la finesse royale, il n'est pas douteux que Paris aurait eu, dès le treizième siècle, une police monumentale et organisée selon l'art.

Mais comme Philippe-Auguste n'avait pas le temps, obligé qu'il était de se défendre contre les déloyales attaques de l'Asie et de l'Europe coalisées , il se bornait à faire de la police d'amateur.

Avec de très-petits moyens, il arrivait encore à d'assez jolis résultats.

Aussi était-ce là, précisément qu'il plaçait son légitime orgueil; il était plus fier de dire : le roi sait tout, que de rappeler ses batailles gagnées.

Il y a un vieux préjugé contre la pohce, comme s'il n*était pas historique et certain que tous les grands chefs d'État, soit dans les monarcliies, soit dans les républiques, ont pris plaisir à encourager cet art libéral.

Beaucoup même, pour employer un mot du métier, ont mis de bon cœur la main à la pâte.

Philippe-Auguste ne faisait pas tout à fait comme le bon Kalife Ilaroun-el-Reschid que l'on voit dans les Mille et une Nuits parrourir constamment les rues de Bagdad en causant philosophie avec 6on visir GiaiTar, mais il ne dédaignait nullement d'espionner ses espions et même les espions de ses espions.

Par ce moyen il savait précisément le triple de ce qu'il aurait su en se fiant aux rapports de son fidèle ami, messire Amaury Mont ruel, seigneur d'Anet.

Maître Samson était debout, le chaperon à la main; le roi était

demi couché dans un vaste fauteuil et tenait ses deux mains sur ses yeux, comme pour se garder contre la lumière trop vive de la lampe.

— Ah! ah!., disait il au moment où nous entrons dans la salle, Amaury a fait tuer cette femme ?.. ?

j— A trois lieues de Paris sur la route d'Étampes... répondit maître Samson.

— Parce que cette femme savait son secret?

— Elle le savait aussi bien que vous et moi, sire,

— Et tu as appris cela maître Samson?..

— En voyant revenir les estafiers qui avaient assassiné la pauvre Agnès.

— Ah ! fit le roi négligemment — cette pauvre belle fille s'appelait donc Agnès?

= — Messire Amaury lui avait donné ce nom, répondit le clerc qui mit dans ses paroles une intention accusatrice.

Le roi releva un peu ses mains et s'en fit une visière pour regarder le maigre et jaune visage de maître Samson.

— Et quand tu as vu revenir les estafiers, dit-il — que faisaistu, sur le parvis Notre-Dame, avant le lever du soleil, en compagnie (lu roi de la basoche?

Maître Samson tressaillit d'abord, puisses yeux ternes prirent une expression de nafve admiration.

— Je voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait cacher quelque chose au roi ?. . s'écria-t-il. — J'étais là pour l'affaire de madame ïngeburge.

— Quelle affaire?

— Mon très-iedoutô sire le sait assurément bien mieux que moi, mais puisqu'il daigne m'interroger, c'est mon devoir de lui répondre... Messire Amaury voulait exciter quelque tumulte dans Paris en faveur de la très-noble reme Agnèsi qui est toujours

jalouse de madame Ïngeburge.

— Ah ! . . fit pour la troisième fois le roi dont le regard se porta involontairement vers cette magnifique draperie d'ctolTe d"or audevant de laquelle Agnès de Méranie apparut comme une sombre vision à la petite Eve. — Tu crois que la reine est jalouse, toi, maître Samson?

Un sentiment étrange se peignit sur le visage du clerc , on voyait qu'il aurait eu bonne envie de parler, mais qu'il n'osait pas.

— N'as- tu rien autre chose à me dire?., demanda Philippe- Augusle.

— Autre chose?., répondit le clerc en hésitant, — je ne vois pas...

— C'est donc, reprit le roi qui le regardait en face, — pour me raconter l'histoire de la pauvre fille folle que tu es venu celte nuit au Louvre?

Le clerc parut hésiter davantage.

— Alors, dit le roi, qui ouvrit un manuscrit posé près de lui, situ n'avais à m'apprendre que cela, tu peux te retirer.

Maître Samson seleva et prit la direction de la porte, mais au lieu de sortir, il resta sur le seuil, tournant son chaperon entre ses doigts avec embarras.

— Mon trcs-redouté, sire, dit-il après une grande minute écoulée, — pourrais-jc sans perdre le respect vous adresser une humble question ?

— Tiens, s'écria le roi, vous êtes encore là, maître! — faites toutes les questions que vous voudrez.

Samson se rapprocha doucement.

— Messirc Amaury est-il au Louvre ? demanda-t-il.

— Il doit y être... répondit le roi.

— Ce n'est pas tout à fait la même chose... Et la noble reine Agnès?

Il s'interrompit et comme le roi l'interrogeait du regard, il prit son grand courage et acheva :

— Est-elle dans son appartement?

— Où veux-tu qu'elle soit à pareille heure?., dit le roi avec brusquerie.

Samson ne se déconcerta point trop.

— Si mon trcs-redouté sire daignait me répondre oui ou non., comme nça-t-ïL

— Et bien, oui !.. répondit le roi en fronçant le sourcil. — La reine est là.

— Mon très-redouté sire en est certain?

— Très-certain.

— Mon très-redouté sire l'a vue?

— Je l'ai vue... répondit enrore le roi qui frappa du pied avec impatience.

— Alors, dit le clerc en s'indinant très-bas, je n'ai plus qu'à me retirer en demandant pardon au roi d'avoir abusé de ses instants si précieux.

— Il se dirigea vers la porte, celte fois pour tout de bon, mais le roi le retint d'un mot.

— Tu ne t'en tireras pas comme cela, maître... dit-il. — Pourquoi m'as-tu fait ces questions?

— Parce que... parce que, balbutia le clerc.

— Allons parle vite et franc, ou gare à tes épaules !

— Ehbien, réphqua maîlre Samson, je vais vous dire toute la vérité, mon redouté sire. — Si la pauvre Agnès la Jolie n'était pas mortî, j'aurais cru naturellement que c'était elle... mais elle est morte... et quelle femme maintenant dans Paris peut ressembler à ce point à madame la reine?..

— Ah ! ça, réj)liqua Philippe-Auguste qui se redressa sur son siège, — quelle gamme nous chantes-tu là, maître Samson?.. Je l*aYais ordonné de parler vite et de parler franc !

Samson eut peur, parce que Philippe-Auguste avait l'air véritablement impatienté.

— Je m'étais trompé, mon noble sire, dit-il avec précipitation, je m'étais trompé... voilà tout!

— En quoi, trompé?

J'avais cru voir... pardonnez-moi cette idée extravagante :

Qous autres nous découvrons parfois de si étranges mystères!.. J'avais cru voir madame la reine en compagnie de messire Amaury Montrucl, — cela vers la dixième heure de nuit,— seuls tous deux et à pied, dans la rue de la Calandre, au seuil de la taverne Saint-Landry où se réunissent les routiers de Cadocu.

Le roi se mit à rire et maître Samson ne vit absolument rien de forcé dans cette gaîté.

A'^nès!.. seule!., à pied... dans la rue de la Calandre à dix

heures de nuit!., ma foi tu as raison, mon maître, tu es fou... va dormir \

Maître Samson se relira tout confus.

Le beffroi du Louvre tintait les douze coups de minuit. Dès que le roi fut seul, sa physionomie changea soudain et sa belle tête intelligente s'inclina sur sa poitrine.

— Seule!., murmura-t-il, — à pied!., dans la rue de la Calandre, à dix heures de nuit!

Ce n'était pas tout à fait de la tristesse qui se peignait sur les traits de Philippe-Auguste, c'était de la surprise d'abord et ensuite, et surtout une laborieuse méditation.

S'il savait tout, ce roi, il faut se souvenir qu'il profilait de tout. Il quitta son siège, souleva la draperie d'or et mit son œil au trou de la serrure, ni plus ni moins qu'un mari bourgeois et malheureux qui guette son épouse légère.

— Que va-t-elle me dire? murmura-t-il. — Voilà bien des fois que je regarde et que je ne la vois point... Ya-t-elle essuyer de me faire croire qu'elle n'a point quitté son appartement?.. Elle

va l'essayer, — caria femme est un être vaillant qui du premier coup tente toujours l'impossible !

A cet instant un craquement lointain se fit entendre : c'était le pont-levis du Louvre qui pivotait sur son axe rouillé.

— La voilà qui revient!., dit Philippe-Auguste en regagnant son siège — moyennant quelques écus au soleil, les gardes de la porte seront discrets... je ne saurai rien.

11 se prit à rire.

Un bruit léger, presque imperceptible se fit, de l'autre côté do la draperie d'or.

— Seule!., pensait cependant Philippe qui en revenait toujours là — à pied!., dans la rue de la Calandre!., à dix heures do nuit!

La draperie se souleva doucement et la figure d'Agnès apparut souriante.

— Ai-je assez attendu?., dit-elle en faisant sa voix caressante et douce.

— Vous attendiez, ma belle mie?., répliqua Philippe-Auguste avec une douceur également caressante.

— J'ai toujours peur, dit Agnès en entrant — de voler au royaume de France une part des heures que mon bien-aimé sire consacre à la félicité de son peuple.

Elle tendit son front où le roi déposa un tendre baiser.

— Il ne sait rien... pensa-t-elle.

Le roi pensait :

— Seule!... à pied!... à dix heures de nuit!., dans la rue de là Calandre!..

riK UV TOME SECOND.

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