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TROISIEME PARTIE

Sommaire. — La fin do la journée. — Mauvaise rencontre. — Ce que coûlïiit maître Antoine Cadocu. — La taverne de Saint-Landry. — Maître François Gautliier. — L'ambassade. — Cadocu mord. — La rêverie de madame Agnès. — Sermon de messire Amaury. — La toilette. — L'orgie des routiers. — L'ivresse de Cadocu. — Agnès à la taverne. — Alix la buveuse, Jeanne la danseuse, Catherine la chanteuse : tournoi de ribaudes. — La chanson des routiers, — Déiaite de madame Agnès. — Amaury Montruel paye les frais de la guerre. — Dans Tallée d'Ormeaux. — La chambre du roi. — Le clerc Samson et ses histoires. — Les besicles de Philippe-Auguste. — A deux de ^eu. — L'ouverture du concile. — Philippe-Auguste sur la sellette. — La statue de la Vierge. — Comme quoi Mahmoud-el-Reïs mit sept années à tuei Salim, commandeur des croyans. — La liole. — Les quatre porteurs. —Entrée de Mahmoud-el-Reïs à TAbbaye de Saint-Martin.

Au moment môme où madame Agnès, sortant de la loge de Jean Cador, s'applaudissait d'avoir gagné à sa cause un partisan de plus, au moment même où le fidèle Amaury disait à sa souveraine qu^W lui suffirait d'un signe pour mettre l'univers entier à ses genoux, un grand fracas se faisait sur le parvis Notre-Dame, mis en tumulte par la sortie des maçons, quittant leur ouvrage.

Éric était là, bien triste, car il n'avait point revu sa sœur depuis le matin et son imagination exagérait plutôt qu'elle n'amoindrissait les dangers de la grande ville inconnue.

Il regagnait la maison de Thomas le logeur en compagnie de maître Christian qui secouait sa tête chenue et qui disait ;

— Dieu veuille qu'il soit arrivé à notre fille quelque chose de bon!

Les seigneurs, les hommes d'armes, tous ceux enfin qui avaient fait escorte à madame Agnès depuis le Louvre jusqu'à la Cité, se

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dirigeaient vers le Grand Pont pour trouver rarche du Cliâlelct et la rive droite de la Seine.

Les mendiants pliaient bagage, les petits marchands fermaient boutique et Ton voyait déjà reluire au loin dans les rues sombres, sous les piliers des porches enfumes, les rouges fenêtres des tavernes.

Leduc de Bourgogne ouvrait la marche et allait dépasser l'angle de la rue de la Calandre lorsqu'une troupe bruyante et avinée, débouchant tout à coup à l'enconlre de lui, emplit la voie el lui barra le passage

— Place, manants!., cria le duc en mettant la main à son épéc.

— Oh! oh! répondit une bonne grosse voix ronde et joviale, voici un de mes nobles compagnons de la nuit passée... Salut, mon seigneur... vous ne me reconnaissez pas?

— Place! répéta le duc qui voulut pousser son cheval.

La nuit se faisait rapidement et les torches du cortège nctaient pas encore allumées.

Le poitrail du cheval d'Eudes vint heurter celui qui avait parlé et tout aussitôt la robuste bête s'abattit, parce qu'un poignard s'était enfoncé jusqu'au manche dans son garrot.

— Je n'aime pas à tuer les bons chevaux, dit la voix, pendant que le duc se relevait en fureur, — mais en conscience je ne pouvais pas vous frapper vous-même pour si peu, mon sire !

— Chargez! criait le duc à ceux qui le suivaient, — chargez, de par le diable, et taillez-moi ces drôles jusqu'au dernier!

La bande joyeuse dont le chef venait do désarçonner si rudement Eudes 111 de Bourgogne poussa en cliœur un large éclat de rire; en même temps un mot courut dans l'escorte d'Agnès et a^ répandit jusqu'au centre delà place. On disait :

— Les routiers ! les routiers !

Montruel serra le bras d'Agnès.

— Sans celui-ci, Ma lame, prononça-t-il d'une voix brève ei

accenliiée, — tous les autres ne sont rien... Il vous faut l'avoir ei l'avoir à tout prix !

Le chef (le la joyeuse bande riait deux fois plus fort que ses compagnons; mais il était bon prince à ce qu'il parait, car il aidait lui-même le duc de Bourgogne à se relever,

— Ouf!., balbutiait-il en remplissant sa tâche secourable, — vous êtes lourd, monseigneur... et quand je ris tant que cela, moi, je n'ai plus de force... Tudieu! vous vouliez me faire tailler!... Est-ce comme cela que vous payez vos dettes?..

— C'est ce ribaud de Cadocuî dit le comte du Perche dans 1 escorîe, — et il est ivre, par-dessus le marché!

La chose certaine c'est que les seigneurs ne semblaient point pressés de suivre le belliqueux avis du duc de Bourgogne; ils ne chargeaient pas du tout, et ils faisaient bien, car h chaque instant, de nouveaux routiers sortaient des tavernes voisines et se pressaient dans la rue avec un grand bruit de ferraille.

Les seigneurs n'auraient pas eu la partie belle.

— Pour gagner cet homme, demanda madame Agnès qui ne s'émouvait point trop parce qu'entre elle et les routiers il y avait toute l'épaisseur de l'escorte, — faut-il une grosse somme?

— L'évêque d'Orvielo lui avait promis cent mille écus, répondit Montruel.

— Cent mille écus!.. répéta madame Agnès avec épouvante cent mille écus!.. Notre-Dame ! nous nous passerons de lui!

— Vous ne pouvez pas vous passer de lui, dit Montruel à voix Lasse ; — Cadocu vaut, lui tout seul, autant et plus que nous tous ensemble.

— Cent mille écus !.. grommela encore madame Agnès.

— Mais, ajouta Montruel, il n'a pas voulu des cent mille écus de '«vêque parce que le roi lui a donné le double.

Madame Agnès suffoquait.

— Le double!., gronda-t-elle d'un accent étouffé, — le roi lui

adonné deux cent mille écus !.. mais c'est notre argent cela!., et que deviendrai-je si les finances sont ainsi prodiguées !..

Le chef des routiers avait ordonne que Ton allumât des torches. Ses ordres étaient hien mieux exécutés que ceux du duc de Bourgogne ; la lueur sombre et fumeuse de la poix rcsme vint éclairer le carrefour où se passait la scène.

C'était un endroit bas où les quatre angles des pâtes de malsons faisaient irrégulièrement saillie. Le mur d'une chapelle en ruine descendait vers le Petit Pont et la rive gauche ; la rue de la Calandre s'ouvrait à angle droit sur ce mur, tortueuse, tourmentée, étngoant les pignons inégaux de ses maisons de bois. A droite c'étaient des ruelles siins nom plongeant dans ces quartiers souterrains dont la rue Glatigny nous offre encore réchanlillon hideux.

Cadocu prit une torche delà main d'un de ses routiers et la mit au devant de son visage.

— Pas plus vilain que toi, mon sire, comme tu vois... dit-il avec son gros rire chargé d'ivresse. — Tu n'as pas oublié notre séance d'avant-hier, et si Jean de Nesle se trouve là, parmi ces gentilshommes, je suis bien sûr qu'il va donner signe dévie à son compère Antoine.

— Bonne nuit, mon compère Antoine, dit en effet la voix de Jean de Nesle au milieu de l'escorte, — tu as soupe comme il faut, je vois cela... livre-nous passage afin que nous en puissions fairr autant, et que Dieu te garde!

fiC duc de Bourgogne était maintenant debout. Sa figure était livide et une frange d'écume blanchissait au bord de ses lèvres. — C'était la deuxième fois que le chef des routiers l'insultait cruellement depuis deux jours.

— Si je te tiens jamais du côté de Dijon, mon homme,., murmura-t-il exhalant imprudemment sa rage; — tu me paieras tout cela d'un seul coup!

— Bon, bon, Messire... répliqua gaîment Cadocu, — voilà que

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VOUS parlez de payer, c'est d'un bon augure... Et, je vous prie, rappelcz-Yous qu'oulre les trente mille écus auxquels vous a taxé le roi Pliilippe-Auguste, vous me devez encore de la reconnaissance... car si j'avais voulu, à Theure qu'il est, je serais le duc de Bourgogne et vous ne seriez pas même, vous, le pauvre Antoine Cadocu, mon seigneur.

Agnès disait à Montruel •

— Quand je vendrais mes châteaux et mes joyaux, Messire, comment parfaire la somme énorme qu'il faut pour acheter cet homme !..

— Je vous y aiderai, ma souveraine...

Et Monlruel lui fitle compte des seigneuries qu'il pouvait engager encore pour lui rendre service.

Agnès n'écoutait plus guère, elle songeait.

— Messire, interrompit- elle brusquement au milieu de son compte, — je veux voir cet Antoine Cadocu.

— Vous, Madame ! s'écria Monlruel elTaré.

— Je veux le voir ce soir.

■ — Mais c'est impossible !

— Je veux le voir chez vous.

— - Sansdoute, balbutia le malheureux Amaury, — ma présence diminuerait les dangers...

Agnes lui coupa la parole et acheva d'un ton péremptoire :

— Je veux le voir sans témoins!

Montruel se tut. Il n'y avait pas à contredire les ordres de la belle Agnès.

— Allons, allons ! criait cependant Cadocu, qui avait le vin bienveillant — j'ai encore quelques nobles dans mon escarcelle, et le tavernicr de Saint-Landry me connaît... je peux faire crédit jusqu'à deipain matin à toi, duc de Bouigogne, et à vous tous, mes seigneurs... Puisque Jean de Nesle veut aller souper, ce n'est .pas moi qui lui barrerai le passage... Passez votre chemin, mes

bons sires, à moins que vous ne vcLiillez me suivre chez François Gaulliier,h renseigne de Saint-Landry, et boire aveemoi quel(]ues tasses de vin grec à vos amours.

— Une autre fois, mon compère Antoine, une autre fois, rcpopdit de loin Jean de Nesle, châtelain de Bruges, qui seul pouvait donner la réplique au chef des routiers sur un ton convenable.

Cadocu monta sur la borne qui marquait le coin de la rue de ia Calandre. A un signe impérieux qu'il fit ses compagnons se rangèrent le lonsf des maisons, et l'escorte passa entre deux (iles de torches allumées. Sans les rires et les huées doutées coqu^"^'^ do routiers ne se faisaient guère faute, on eut pu croire que tout ceci était pour rendre honneur au duc de Bourgogne et à sa suite.

— Oh ! oh ! . . s'écria Cadocu en apercevant les dames qui étaient aux derniers rangs de la cavalcade, — le seigneur duc ne nous avait pas dit cela !

Il leva sa torche et fit un salut qui ne manquait pas de grâce. C'était un robuste et bel homme d'armesque cet Antoine Cadocu, il eut dansla partie féminine de l'escorte un véritable succès de curiosité.

— Jean de Nesle!.. cria-t-il — madame Agnès est-elle parmi cette troupe gentdle?

Jean de Nesle était déjà trop loin, il n'entendit pas, mais le bon clerc Samson qui passait devant le chef des routiers et qui, lui aussi, aimait à se faire partout des amis, se détourna et montra du doigt la femme de Philippe-Auguste.

— Brave sire Antoine, dit-il, — la voici. Cadocu se haussa sur ses pointes pour mieux voir.

— Auprès de ce lâche coquin de Montruel !.. inurmura-t-il — on m'avait bien dit cela!.. Onm'avait ditaussi qu'elle ressemblait à coite pauvre Agnès la Jolie que ce lâche coquin a fait assassiner.. - C'est pardieu vrai! elle lui ressemble!

Madame Agnès passait en ce moment devant lui ; elle avait entendu le chef des routiers demander si elle faisait partie du

corlcgc, et le rouge lui était venu au front, non point qu'elle eût lionte ou frayeur, mais parce que cette curiosité lui semblait servir merveilleusement ses desseins.

Elle songeait toujours aux deux cent mille ccus qu'elle ne voulait point donner.

Cadocu la salua ; elle lui répondit par le plus charmant de ses sourires.

— Peste !.. pensa le routier qui était inflammable au superlatif, c'est à peine si la pauvre Agnès, la perle des pensionnaires de dame Fontanelle savait sourire aussi bien que cela !

Avec son sourire, madame Agnès lui envoya vraiment un signe de tête mignon.

Et comme le routier s'étonnait de tant de faveurs, il vit encore madame Agnès pousser vers lui Amaury Mo4itruel et prononcer à l'oreille de ce serviteur dévoué quelques paroles impérieuses.

Amaury courba la tête et cessa de suivre la cavalcade.

— Allons, mes drilles!., s'écria Antoine Cadocu quand l'escorte fut passée, — allons maintenant fêter saint Landry... Dieu merci, ^ous sommes assez ivres pour que le vin de François Gauthier, le scélérat, nous semble plus doux que nectar !

Les routiers se pressèrent tumultueusement dans la rue de la Calandre.

— Un mot, s'il vous plaît, maître Antoine... dit Montruel qui toucha le bras de Cadocu.

Le routier se retourna et le regarda de travers.

— Toi, grommcla-t-il, — tu serais mieux ailleurs qu'ici, je t'en préviens!-. Cette Agnes que tu as tuée me plaisait... Et je n'aimo pas lescoquins empanaches quipaienld'autrescoquins plus pauvres pour assassiner lâchement, sans même courir le danger qui relève un petit peu les soldats de grande route ! m

— Il ne s'agit pas de savoir ce que tu aimes ou ce que tu n'aimes pas, maître Antoine, répondit Amaury qui, comme tout le mondo

* à celle époque, avait au moins le courage physique. — Je viens

à toi, chargé (l'un message : veux-lu l'écouter?

Cadocu le regarda en face.

— Tu as bonne envie que je dise non ; n'est-ce pas ?.. murmura-t- il entre ses dents; — tu t'en irais paisiblement, lu dirais : il n'a i^as> voulu, et ta commission serait faite... Eh bien ! je consens à t'entendie, non pas ici, mais à la taverne prochaine, où tu boiras à ton écot si tu veux, car, de par tous les diables ! Antoine Cadocu ne trinquera pas avec toi !

— Cela se trouve bien, répartit Monlruel en ricanant, — car de par tous les diables! je n'aimerais pas à trinquer avec Antoine Cadocu!

Le roulier se retourna et mit la main à la courte épée qui peuplait à sa ceinture. Amaury Montruel haussa les épaules et garda ses bras croisés.

— Pardieu ! s'écria Cadocu avec un geste de dépit, — me voilà qui joue un rôle de duc de Bourgogne : je touche mon estoc sans le tirer... Suis- moi, Amaury Montruel ; quand lu m'auras dit ton message il sera temps de parler d'autre chose.

Les routiers avaient déjà gagné la taverne de Saint-Landry où ils faisaient un tapage d'enfer lors de l'arrivée de Cadocu et de Montruel.

C'était une grande salle basse dans laquelle on descendait par une demi douzaine de marches taillées dans la terre molle et soutenues par des planches vermoulues.

Il y avait une torche plantée au centre avec un petit garçon

auprès pour la secouer de temps à autre. Quelques chandelles de

résine fumeuse brûlaient çà et là sur les tables.

Celéclairage était loin de suffire à l'énorme cave dont la moitiéj pour le moins, restait plongée dans l'obscuiilé. Quand la ligure du chef se montra au haut des marches, un essaim de Icminos se précipita vers lui de tous les coins de la salle, car dans ce pandénionium il y avait presque autant de femmes que de bandits.

— Salut, capitaine, salut! crièrent cent voix rauques ou glapissantes.

Parmi elles, pourtant, élait une voix pleine et douce.

Celte voix appartenait à une jeune femme d'une beauté véritablement éblouissante qui devança toutes les autres, franciiit les marches en deux bonds et jeta ses bras autour du cou de maître Antoine.

— Bonjour, Catherine... Donjour, ma mie, dit le chef des routiers avec protection.

— Allons-nous danser !.. demanda la belle Calhciine. — Â'donsnous chanter?

— Pas encore, répliqua Cadocu, — nous allons boire sérieusement un petit peu, parce qu'on ne peut pas toujours faire des folies... Mes anges, restez tranquilles et tâchez de nous donner la paix pendant un quart d'heure... je vais causer affaire avec ce gentilhomme.

L'essaim des filles folles se dispersa comme il s'était rassemblé. Quant à donner la paix en ce lieu pendant un quart d'heure, c'était chose parfaitement impossible.

Le maître de l'établissement, François Gauthier, était un grand gaillard d'une cinquantaine d'années, fort comme un hercule el bronzé comme une cloche.

Cadocu et lui échangèrent une respectable accolade.

' — Faut-il du vin, maître Antoine? demanda Gauthier.

Un broc, répondit Cadocu.

— Faut-il deux lasses?

Cette fois ce fut Amaury Montruel qui répondit :

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-— Une lasse.

François Gaulliicr le regarda dos pieds à la tête.

— 11 a donc la pépie, celui-là! grommcla-t-il. Puis il ajoula en se tournant vers Cadocu.

— C'est que, voyez-vous, couipcre Antoine, le roi Pliilippe- Aiigusle a invente depuis peu les pavés el les es[)ions... et tout le monde sait bien qu'il y a déjà dans la bonne ville de Paris trois fois plus d'espions que de paves.

Amaury Monlruel restait la tête liante, immobile et siiïlotanl tout bas le refi-ain d'une chanson à boire.

— Allons, mon compère François, dit Cadocu — va cliercber mon broc... Si ce genlilliomme est un espion, cela le regarde.

— Pardieu ! s'ccria-t-il des que François Gautbicr eut tourné lo dos, — le brave garçon no croyait pas sans doute touclier si juste, mcssirc Amaury... mais je commence à vous estimer mieux, car je croyais vous voir pâlir un brin en entrant dans mon domaine.

— Si lu me vois pâlir, maître Antoine, réplujua Monlruel, — c'est que je n'ai [)^j^ le cœur fait à de pareds parfums et qu'il y a ici de quoi remplacer trois ou quatre marcs d'éméli(iue... Asseyons-nous, s'il te plaît et finissons.

— Au fait, grommela Cadocu, — si le roi l'a clioisi c'est probablement qu'd vaut quelque chose... car le roi s'y cunnaîL 1

— Asseyons-nous, messire Amaury, reprit -il tout haut, — voici mon vin versé; pailc si tu veux, je l'écoute.

Monîîuel s'assit et mit ses deux coudes sur la table. S'd n'était pas effrayé le moins du monde, il avait l'air au moins d'être embarrassé passablement. Il ne savait comment d.buler dans son imbassade.

— Je viens à toi, dil-il après un court silence, — de la part de la reine.

— Quelle reine? demanda Cadocu, — car on ne s'y reconnaît pus beaucoup parmi les reines!

— Je parle de madame Agnès.

— Ah! ah!., et tu l'appelles la reine?.. Le concile va décider liienlôt SI tu as raison ou tort, mcssire Amaury... Je me doutais que tu venais de la part de madame Agnès... Que me veut-elle?

On eût dit que les paroles ne voulaient plus sortir de la gorge d'Amaury Montruel. Il lui fallut un véritable effort pour prononcer ces seuls mots :

— Elle veut te voir.

— Ah! ah!., fit encore Cadocu, — cela ne m'étonne pas... j'avais justement la même idée qu'elle, et fantaisie m'a pris aussi de la voir.

Il n'était plus temps de féliciter messire Amaury sur la couleur de son teint. Ses joues pâlissaient à vue d'œil et son front plombé se sillonnait de rides profondes.

Il n'y avait en lui qu'un seul sentiment : c'était son amour pour Agnès de Méranie. Chacune des paroles de Cadocu entrait dans le vif de son âme comme un poignard barbelé.

— Cela se trouve bien, prononça-t-il pourlant d'une voix altérée.

— Oui, reprit le routier en avalant d'un tr.iit sa large tasse de vin. — Et lu concevras cela, toi qui te ruinais pour l'autre Agnès, — pauvre fille ! — parce qu'elle ressemblait à madame de Méranie... Moi, j'ai fantaisie de voir madame de Méranie parce qu'elle ressemble à l'autre Agnès.

Des gouttes de sueur froide perlaient sous les cheveux d'Amaury.

Un tumulte se faisait en ce moment dans la salle; les filles glapissaient, les coquhis criaient, les tasses Irisées sonnaient sur le pavé de la cave et l'on entendait mémo çà et là quelques estocs grincer comme s'ils eussent voulu sortir du foiur '. u.

Cladocu saisit son broc et en frappa la t.ble à tour de bras.

Puis sa voix de stentor domina tout à coup les mille bruits qui composaient le tapage.

— Ilolà! s'écriait-i^, — je vous ai demandé la paix pour un quart d'iieure et le quart d'iicure n'est pas passé... Si quelqu'un veut absolument avoir la tête fêlée ne peut-il la cogner contre la muraille?

Un peu de silence s'établit dans les profondeurs de la salle, car Antoine Cadocu ne parlait jamais en vain.

Amaury Monlrucl avait profité de cette diversion pour réprimer la rage qui lui montait au cerveau. Quand il renoua l'entretien ce fut d'un accent froid et calme. — Et l'on pouvait lire sur son visage la détermination prise de ne plus s'émouvoir de rien.

— Puisque la reine veut te voir, poursuivit-il, et que tu veux voir la reine, maître Antoine, ma commission est faite... La reine t'attend cliez moi.

— Cliez toi?., répéta le routier d'un ton railleur; — ab ça, le roL Pbilippc-Auguste u a donc pas d'aussi bons yeux qu'on le dit?

— Réponds !... interrompit sèchement Montruel, — veux-tu venir?

Ce que répliqua le routier Cadocu dut être insolent à un point bien étrange, car Montruel, malgré le serment intérieur qu'il s'était fait de garder son calme jusqu'au bout, sauta sur ses pieds comme si on l'eût frappé au visage.

il tourna le dos et se dirigea vers la porte sans mot dire.

Cadocu se tenait les côtes et riait de tout son cœur; il était enchanté d'avoir trouvé enfin le joint de celte cuirasse qui semblait à l'épreuve.

— Je l'ai mordu... pensait-il, — mordu jusqu'au sang, pour le coup !

— -Mcssire Amaury, s'écria-t-il en coupant ses paroles parles accès d'une hilarité irrésistible, — tu t'en vas sans u!rj ton der-

nier mot... Mais si tu te ravises, par hasard, souviens-toi que je serai ici jusqu'au lever du soleil... et d'heure en heure plus ivre, messire Amaury !

Allons, mes fils, ajouta-t-il en se levant à son tour, — allons, mes filles... c'est rtieurede la fêle; dansez, chantez, hurlez, battezvous, étranglez-vous, prenez de la joie.. .Viens ça, Catherine, ma mie, la bonne nuit a commencé ! . .

• Dans la chambre où Amaury Montruel avait donné audience un des jours précédents à la Fontanelle, dans cette chambre où il avait promis monts et merveilles à la pauvre Agnès la Jolie, avant de l'assassiner, la femme préférée de Philippe-A uguste, madame Agnès deMéranie, était seule.

Il y avait déjà longtemps qu'elle attendait le retour de son ambassadeur, et son visage, où les passions avaient marqué leurs traces brûlantes, exprimait une impatience fiévreuse.

— Que dira le roi?. . murmurait-elle, le roi m'attend. . . le roi me cherche. . . il me soupçonne déjà peut-être ! . .

Un frisson parcourut son corps ; mais elle se redressa aussitôt, orgueilleuse et souriante.

— Qu'importe! reprit-elle; — ne sais-jepas comment le rendre aveugle ? et s'il était jaloux il m'adorerait mieux !

Elle était demi couchée dans l'immense fauteuil à dossier de bois sculpté où messire Amaury s'était étendu en rentrant de l'hôtel de Nesle.

Elle prêtait l'oreille, écoutant les sons vagues que les ténèbres grandissent et cherchant à distinguer au loin les bruits de la rue.

La chambre était éclairée par une lampe de bronze, suspendue

auplafoncl, la lumière tombait d'en haut sur le visage d'Agnès, accusant le dessin hardi de ses traits et creusant les orbites où se^ yeux noirs brûlaient dans l'ombre.

Elle était belle, sa taille affaissée avait de voluptueuses promesses. En ce moment oii elle se savait à r^bri de tout regard, elle dépouillait ce masque de coquetterie souriante qu'elle attachait pour le monde et qui déparait en quelque sorte le tragique caractère de sa beauté.

C'était une lionne, Agnès de Méranie, et il ne faut point aux lionnes les mignardes allures des gazelles légères.

— Amaury ne revient pas !... dit-elle, tandis que neuf heures de nuit sonnaient lentement à l'église Saint- Jacques, — la porte Saint-IIonoré sera fermée... que dire au roi, pour excuser mon retard?.. Et à quelle heure pourrai-je rentrer au Louvre ?

Elle se leva et fit deux ou trois fois le tour de la chambre, les bras croisés sur sa poitrine, la tête pensive.

Puis tout à coup comme elle crut entendre des pas sur le pavé delà rue, elle s'élança dans un cabinet attenant à la chambre prmcipale. Evidemment madame Agnès de Méranie connaissait mieux qu'il n'eût fallu pour les intérêts conjugaux de Philippe-Auguste les êtres de cette maison douteuse.

Dans le cabinet, qui n'était pas éclairé cependant, elle trouva, sans chercher, un large miroir d'acier posé sur un pivot mobile. Elle l'apporta au devant de la lampe et se mit tranquillement à faire un peu de toilette.

Toilette d'intérieur, car elle ôta son chaperon, sori manteau d'hermine et la pièce d'étoffe brochée d'or qui se croisait su:- ses épaules.

Elle jeta un regard de fierté sur le miroir qui lui renvoyait maintenant les perfections de sa gorge près jue nue.

Elle ferma les yeux à demi pour s'admirer mieux. Elle essaya deux ou trois poses comme pour faire la répétition de l'accuoil

qu'allait recevoir l'hôte impatiemment attendu. Ses poses, il fini bien l'avouer, n'indiquaient pas une sévérité de mœurs excessive. Elle sourit j elle passa ses mains dans ses cheveux abondants cl bouclés.

Puis, elle se rejeta en arrière, contente de l'épreuve et sûre de sa toute-puissance.

— Je vais le subjuguer, cet homme ! murmura-t-elle , — j'ai du bonheur; il me semble que ce soirje suis justement plus belle... Je veux qu'il sorte d'ici esclave et dompté comme Montruel luimême !

Ses sourcils noirs se froncèrent, tandis qu'une pensée pénible chargeait son front tout à coup.

— Ce n'était pas lui '.. reprit-elle en écoutant de nouveau les bruits du dehors. — Il se fait prier, peut-être !...

— Oh ! . . s'écria-t-elle avec une soudaine colère, — c'est elle, c*est ma rivale détestée, qui, du fond de sa prison, me voue à ces misères et à ces hontes!.. Moi, Agnès de Méranie!.. moi, la reine, je suis ici attendant un obscur soudard, un bandit, un mécréant qui vit de rapines et de pillage!.. Et ce pillard, ce mécréant, ce bandit, ne vient pas tout de suite au rendez-vous que lui donne la reine de France [

Elle avait recommencé sa promenade autour de la chambre.

— La reine de France!., répéta-t-elle avec une amertume pleine de haine. — Il y a des gens qui me refusent ce titre et qui me le refuseront tant que vivra cette Danoise odieuse....

— Mais les jours succèdent aux jours ! s'écria-t-elle en levant ses deux mains crispées au-dessus de sa tête, — mais cela dure ! cela dure !.. on ne m'en débarrassera donc jamais!

Elle se laissa tomber sur le fauteuil où elle était assise tout à l'heure; elle mit sa tête entre ses mains et se plongea comme à plaisir dans sa méditation sombre.

— Il le faut!., poursuivit-elle après un long silence; — si ce

Jean Cador n'^se pas, Cadocu, lui, passe pour ne point connaître la crainte... La crainte, ni la pitié!.. Que m'importent ces eonciles et ces foudres de l'Église qui n'atteignent que les fuyards!., je braverai tout. . . Je serai reine !

— Et quand je serai reine, ajouta-t-elle avec un éclat d'audacieux orgueil — malheur à ceux qui m'auront bravée!

Sa pensée parut suivre soudain un autre courant.

-— Amaury... prononça-t-elle avec fatigue, tandis que son regard distrait errait dans le vide. — Que ferai-je d'Amaury quand je serai reine!., ces gens-là servent pour parvenir... Quand on est parvenu ces gens-là nuisent... Ceux qui montent à l'assaut d'une forteresse brisent souvent leurs échelles dès qu'ils sont arrivés au sommet des murailles... C'est de la prudence.

Elle jouait négligemment avec la longue cordelière de pourpre qui se nouait autour de sa ceinture.

Elle jfecprit avec un sourire étrange :

— On dit que Montruel a tué cette pauvre fille folle qui se nommait Agnès la Jolie, parce qu'Agnès la Jolie, savait son secret... Montruel sait mon secret... Qu'aurait-il à du-e si j'usais de sa recette!..

En ce moment une porte fermée avec violence frappa contre le mur de la pièce voisine; Agnès de Méranie tendit l'oreille vivement; des bottes éperonnées sonnaient sur les dalles de l'antichambre.

— Enfin!., dit-elle en composant son maintien aussitôt,— les voilà!..

La porte qui était vis-à-vis d'elle s'ouvrit toute grande et Montruel entra d'un pas précipité.

Il était seul; il jeta sa toque emplumée sur le plancher et vint jusqu'à madame Agnès devant laquelle il s'arrêta, les bras croises Bur sa poitrme.

— Kh bien?... balbutia celle-ci dont les lèvres tremblaient

(l'impatience et déjà de colère, — parlerez-vous, messire?... je vous dis de parler!

Amaury était pâle comme à l'instant où il avait quitté la taverne de Saint-Landry; svs habits étaient en désordre et tout en lui annonçait un trouble extraordinaire.

Sa bouche s'agita convulsivement, mais il n'en sortit point de paroles.

— Parlez donc!., s'écria madame Agnès en éclatant. — Pour-» quoi revenez-vous seul?., de par Dieu ! messire, je crois que vous m'avez désobéi !

Monlruel fit sur lui-même un suprême effort.

— Je vous ai obéi, Madame... prononça-t-il avec difficulté.

— Vous avez parlé à cet homme?

' — Je lui ai parlé.

— Vous lui avez dit que je voulais le voir?

— Je lui ai dit que la reine voulait le voir.

— Et il n'est pas ici!..

Elle regarda Monlruel en face d'un œil méprisant et dur.

— Tu mens, Amaury... prononça-t-elle en saccadant ses paroles, — je suis femme avant d'être reine... Cet homme m'a regardée tantôt lorsque je revenais de Notre-Dame... Il m'a regardée de façon...

Elle s'interrompit et acheva aussitôt :

— Je te le dis, Amaury, tu mens : cet homme n'a pas pu refuser de me voir !

C'était un cœur perdu que cet Amaury, une âme dégradée, el pourtant le rouge lui vint au front. Il eut de la pudeur pour cette femme qui n'en avait plus. En devinant la pensée de madame Agnès, il sentit en lui comme un mouvement de profond dégoût.

Il garda le silence et détourna les yeux.

— Piéponds... poursuivit madame Agnès, qui en vérité ne s'in-

quiélait guère du scnluueiiL qu'elle inspirait à cette heure — Réponds : l'a-t-il refusé, oui ou non ?

— J'aurais mieux aimé pour vous qu'il m'eût refusé, Madame... répliqua lentement Montruel.

— OIi!.. s'écria Agnès dontle visage s'éclaira tout à coup, — il ne t'a pas refusé... il va venir?

— Il ne viendra pas, Madame.

Les noirs sourcils d'Agnès se froncèrent de nouveau, ses yeux brûlèrent en regardant Amaury; on voyait que l'envie lui prenait d'étrangler cethomme avec ses mains, comme un tigresse étrangle sa proie.

Amaury n'avait pas eu peur de Cadocu, mais il eut peur d'Agnès de Méranie.

— Écoutez-moi, ma souveraine... dit-il humblement — je vou lais vous cacher les détails de cette détestable entrevue... mais vous savez bien que je suis votre esclave... Si vous l'exigez, je vous dirai tout.

Agnès ne répondit que par un signe affirmatif, qui était le plus impérieux de tous les ordres.

— Je parleraidonc, reprit tristement Montruel, — mais je parlerai malgré moi, car, pour la première fois de ma vie, je prononcerai des paroles qui vont offenser ma souveraine.

— Il m'a donc bien cruellement outragée?. . . dit Agnès dont le regard interrogeait toujours Monlruel.

— Vous allez en juger. Madame... Quand je lui ai fait savoir aue la Reine voulait bien lui donner audience, non pas à la tour du Louvre, comme au premier venu, non pas en plein jour et devant tous... mais, la nuit, secrètement, dans ma propre maison, il s'est mis à rire d'abord, et il a raillé grossièrement sur votre présence dans la demeure de votre serviteur dévoué.

— Il a bien fait... dit sèchement Agnès— cela mérite raillerie.. Après ?

— Après, il a dit avec son rire abominable : Tout est pour h mieux. . . si celle que lu nommes la reine a fantaisie de me voir, moi j'ai fanlaisie justement de voir celle que tu nommes la reine.

— Elî bien !.. eh bien! dit Agnès tout entière à son idée fixe et incapable de sentir en ce moment ce qu'il y avait d'insolent dans la réponse du routier. — Eh ! bien, je dis comme lui, tout est pour le mieux... Pourquoi n'est-il pas ici, alors?

— Parce qu'il me reste quelque chose à vous apprendre,ma souveraine, repartit Amaury d'un ton de plus en plus dolent. — 'Ktcela est si exorbitant que j'hésite à vous le dire malgré vos ordres suprêmes.

Agnès frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

— Je parie que je devine !.. s'écria-t-elle joyeusement. Amaury la regardait, stupéfait ; il faut croire qu'il ne la connaissait pas encore.

— Cet effronté coquin, poursuivit Agnes, — t*aura répondu qu'il ne voulait pas se déranger et qu'il m'attendrait chez lui?

— Vous n'y êtes pas encore, Madame ; il m'a répoiidu pis que cela.

— Pis que cela!., répéta Agnès, qui croisa ses mains sur ses genoux et prit l'attitude d'une personne qui cherche à loisir le mot d'une énigme. — Pis que cela !.. mais c'est un drôle d'une espèce particulièrement curieuse ! . .

— Allons, messire Amaury, reprit -elle avec une gaîté pas trop forcée — je ne devine pas... je jette ma langue aux chiens... accouchez, je vous prie, de votre énormité!

Ce ton léger blessait Montruel dans tout ce qui pouvait lui rester par hasnrd, de pudeur et de délicatesse.

— Madame, reprit-il avec une sorte de sévérité dansla voix, sévérité bien parfaitement perdue , hélas! — je suis sûr que vous allez partager mon indignation toutà l'heure... Non, ce n'est pas chez lui qu'Antoine Cadocu le routier m'a proposé de vous rece-

voir.. Chez lui, celle démarche qui est peut-êlre nécessaire mais qui est assurément pénible, fâcheuse, dégradante, ajoula-t-il en baissant la voix — chez lui celte démarche aurait pu être, du moins, ensevelie dans le secret... Mais Cadocu veut vous recevoir, vous la Reine, dans le bouge où il mène ses orgies nocturnes.

Agnès se leva brusquement.

Montruel continuait, bien persuadé que la fierté de sa seiiveraine se révoltait à la fin.

Or, en ce cas-là , comme en tout autre, mieux vaut lard que jamais.

Montruel poursuivait avec véhémence et onction :

— Dans le bouge infâme, immonde, indescriptible, où il préside aux sales débauches de ses brigands!

Agnès croisa sur ses épaules sa pèlerine de drap i'or.

— Dans cet enfer, poursuivait Amauryen s'animant, — où le cœur soulevé manque au fond de la poitrine... où les pieds glissent dans une fange qui est faite avec de la lie et du sang î . . .

Agnès agrafait son manteau d'hermine.

— Oùl'on n'entend,continuait Montruel, que les cris de Tivresse liideuse accompagnant des chansons obscènes... où l'on ne voit que des soudards abrutis, vautrés pêle-mêle avec le rebut des iilles perdues!

Agnès avait noué son chaperon ; elle était debout devant messire àmaury.

— Vous voilà prête. Madame ?.. s'interrompit celui-ci, heureux et fier du salutaire effet que son éloquence avait produit sur sa souveraine.

— Oui, dit Agnès, — je suis prête.

— Vous plaît-il que je vous reconduise auLoJivre ? Agnès le couvrit d'un regard dédaigneux et froid.

— Il me plaît, répondit-elle, — que tu me conduises à la taverne tieSaint-Landry.

Montruel fit trois pas en arrière; il resta les bras tombant, la bouche béante et muette.

— Allons, messire Amaury... reprit Agnès d'un ton pérempioire, — vous êtes un peintre habile... votre tableau m'a donné envie devoir la réalité!.. Venez avec moi, je vous prie... Pendant que je m'entretiendrai là bas, avec maître Antoine Cadocu, vous resterez dehors et vous m'attendrez à la porte.

Quand madame Agnès de Méranie et Amaury Montruel, au sortir du Châtelet, passèrent sur le Grand Pont pour gagner la cité, toutes les églises groupées autour de Notre-Dame sonnaient ensemble dix heures de nuit.

C'était fort tard pour ce temps-là ; nous avons dû dire déjà que tout de suite après le coucher du soleil, les rues devenaient désertes.

La Seine coulait entre ses berges encore embarrassées d'herbages et de roseaux. De nos jours, entre les deux lignes des quais, des milliers de lumières se mirent dans le fleuve, qui présente, avec ses ponts éclairés et les maisons de ses rives, dont les fenêtres brillent au loin, un des paysages les plus bizarres et les plus charmants que l'imagination puisse rêver.

En ce temps, la Seine roulait dans l'ombre ses flots noirs qui ne reflétaient que les étoiles du ciel ; le regard se brisait contre les angles brusques des forteresses et des vieilles constructions qui baignaient dans l'eau leurs murailles; c'était un tout autre paysage et c'était peut-être, pour un peintre, un paysage plus beau. — Car lorsque la lune argentait soudain le cours du fleuve, sous les arches mystérieuses et le long des pignons nous, vous eussiez dit une de

ces décorations magiques que le théâtre invente pour placer ses scènes à effet.

Suivant les âges, la beauté de Paris se transforme ainsi et change, — mais Paris reste toujours beau.

Agnès et son chevalier traversèrent le Grand Pont et passèrent devant Tancien palais des souverains qui venait d'être abandonné pour la tour du Louvre. Ils entrèrent d^ms la rue de la Calandro par la voie romaine que les Césars avaient percée au travers de la cité et qui déjà portait son nom actuel de rue de la Darillerie.

Cette rue de la Calandre s'est bien décrassée depuis le temps de Phihppe-Auguste. Les provinciaux viennent la visiter pourdire qu'ils ont vu à Paris la chose la plus hideuse du monde. A leur retour ils parlent de hontes prodigieuses; ils décrivent, à l'aide de réminiscences romanesques, des bouges qui font horreur et frayeur, ils ne manquent pas surtout de peindre dans un petit coin de leurs tableaux ces classiques guirlandes de loques qui enjambent la rue et pendent d'une fenêtre à l'autre, balançant au vent leurs couleurs sales et déteintes.

Mais enfin on peut passer dans la rue de la Calandre conmie partout ailleurs, et le long de ses pauvres boutiques, la présence des sergents de ville prouve que la civilisation n'est pas loin.

Au temps dont nous parlons c'était un cloaque impraticable. On en eut pu faire une charmante aquarelle, car Thorreur devient belle en peinture, mais dans le réel, c'était quelque chose d'infâme et de repoussant.

D'un bout à l'autre de la rue il n'y avait guère que des buvettes. :les tavernes et des coupe-gorges; dès qu'on tournait l'angle de la rue de la Barillcrie, celte odeur nauséabonde qui soit des bouges vous prenait au gosier.

On entendait le son des violes criardes et des flûtes grinçantes, mêlé aux éclats désordonnés de la voix des ivrognes.

Celait l'arène des luttes brutales, c'était le temple immense et toujours plein, de la débauche effroyable et sanglante.

La taverne de Saint-Landry était située à peu près au milieu de la rue. Montruel, après quelque pas, fut obligé de se boucheries narines, mais madame Agnès continua bravement son chemin sans donner aucun signe de répugnance ou de faiblesse.

Ce n'était pas une besogne agréable que madame Agnès avait réservée au pauvre Montruel. Il ne se passait guère de nuit sans que la rue de la Calandre ne fut le théâtre de quelque tragique aventure; on le savait et personne n'y passait, — au moins personne d'honnête. Montruel allait avoir pour emploi, celte nuit, de faire faction à la porte de la taverne Saint-Landry, le plus mal hanté de tous ces enfers, hantés par la fleur des coquins du royaume.

Mais madame Agnès avait ordonné, Montruel oliéissail. La punition de Montruel sur cette terre, pour tous les méfaits qu'il avait accumulés, c'était d'obéir à madame Agnès.

Quand celle-ci descendit les marches qui conduisaient à la salle basse où maître Antoine Cadocu tenait sa terrible cour, Montruel se colla sous l'auvent d'une porte et se tint coi. C'était la seule chance qu'il avait de n'être ni étranglé, ni poignardé, ni assommé.

Dans la taverne, l'orgie avait marché un train diabolique; la fièvre de folie était à son paroxysme et je crois que Callot lui-même aurait eu de la peine à jeter sur la toile l'effréné mouvement de cette foule en déhre.

Hommes, femmes, enfants, car il y avait là des enfants, sautaient, s'embrassaient, se battaient, hurlaient et buvaient en poussanl d'extravagantes huées.

L'atmosphère impure et brûlante se chargeait d'un nuage épais; on ne voyait rien qu'un grouillement confus, une mêlée furieuse»

OÙ chaque individu disparaissait lour à tour submergé parlelourhillon irrésistible.

Oh ! oh ! ces routiers savaient bien s'amuser.

Maître François Gaulier, le maître de céans, regardait tout cela, assis sur un tonneau, d'un œil terne et lassé ; il s'ennuyait, le digno homme, parce que l'habitude lui faisait trouver ces joies un peu trop pâles et tranquilles. Il dormait à demi, — quand deux l'outiei's se taillaient le cuir à coups d'estoc, ou qu'un bon garçon écrasait de son poing la tête d'une ribaude, maître François Gautier ouvrait ses gros veux chassieux et se réveillait un petit peu„

Si Agnès fut entrée là le visage découvert, personne ne se fut aperçu de son arrivée, malgré sa pèlerine de drap d'or et son manteau d'hermine. Les rihaudes en effet se moquaient des lois somptuaires et affichaient dans leurs vêtements un luxe incroyable. — Mais .^gnès avait attaché sur son front un loup d'étoffe noire; une femme l'aperçut et cria ,

— Qui est celle-ci?

Tout aussitôt vingt autres femmes firent chorus, et avant qu'Agnès eut achevé de descendre les marches elle était entourée d'une cohue de bacchantes qui flairaient en elle une profane et qui ne demandaient pas mieux que de la mettre en pièces.

— Holà ! s'écria-t-elle en repoussant celle qui la serrait du plus près, — holà! maître Antoine Cadocu! ne défendras-tu point celle que tu as appelée et qui est venue?

Au nom du chef, il y eut un mouvement parmi la cohue féminine, et l'on se répéta de tous côtés sur tous les tons

— Qui donc est celle-ci?

l£n même temps quelques-unes disaient :

— Il faut la porter à Catherine qui est la maîtresse du capitaine et qui saura bien lui arracher les yeux.

Cadocu était assis devant une table couverte des brocs qu'il

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