Les nuits de Rome
L'école romantique combattait contre l'école classique, sinon avec un bonheur constant, du moins avec foi, persévérance et audace. Il y avait dans le cœur des réformateurs un enthousiasme difficile à comprendre aujourd'hui. A des œuvres consacrées par le temps, on répondait par des œuvres nouvelles. Le public était juge, et ce juge, séduit, entraîné bien souvent, donnait gain de cause aux novateurs.
C était un temps de polémique ardente qui avait Ja»oiac terrain le théâtre et pour tribune le livre.
INTRODUCTION
Le théâtre provoquait les triomphes et les chutes avec fracas.
Le livre provoquait la louange à toute volée et la critique à coups de fouet.
La victoire ne s'était point encore fixée ; elle gardait ses ailes et son indépendance. Les classiques, à défaut d'œuvres nouvelles, la voulaient dans leur camp avec Racine et Corneille, et ils avaient bien raison. Les romantiques l'attiraient avec des noms jeunes et des œuvres hardies. La censure dramatique était aux abois, ne sachant où donner des coups de ciseaux. Désorientée, elle tâtonnait devant une littérature étrange, imprévue, née d'hier et menaçant de tout envahir demain. L'art suivait la littérature; lui aussi brisait ses entraves; lui aussi chargeait sa palette de couleurs flamboyantes et taillait son marbre au gré d'une fantaisie libre, inspirée.
La révolution, dans le grand domaine des leltres, commencée avant juillet 1850, se continuait sous le nouveau régime, sans se préoccuper des événements politiques. Si quelques ambitieux s'étaient fait jour à travers la foule et avaient escaladé des positions éminentes dans l'Etat, ils étaient sortis des rangs des journalistes et non de la phalange des littérateurs et des artistes. L'Académie française, devant l'école nouvelle, serrait ses rangs, résolue à résister à l'invasion ; Tin-
INTRODUCTION
stitut fermait ses portes et les barricadait; l'Université se préparait à protester, mais le gouvernement d'hier qui avait besoin de se faire des amis partout, l'invitait à calmer ses colères. La librairie était assaillie et publiait énormément de livres. Sa fécondité était alors une richesse ; elle plaçait tous ses enfants. C/étaitlebeau temps du volume in-octavo. Les journaux meublaient leur rez-de-chaussée de notices bibliographiques, de critiques dramatiques, de satires, de pamphlets littéraires, de biographies. Tout feuilleton était provocateur, menaçant et armé. Aux expositions d'art, même passion, même mêlée.
Le théâtre résistait de son mieux (au comité de lecture), par le vote de ses vieux sociétaires; mais les jeunes acteurs intervenaient, menaçant de déserter la scène si on en excluait l'art nouveau. Alors les anciens cédaient, désespérant de pouvoir suffire seuls au répertoire.
C'était partout une animation immense. Des feuilles nouvelles apparaissaient en grand nombre, jeunes, sveltes, pimpantes, attaquant les journaux retardataires avec des armes courtoises, quelquefois acérées. Le club politique s'était usé en quelques semaines; chacun l'avait déserté. Mais le cercle littéraire, le salon, la matinée, la soirée, le souper, tout flamboyait. On disait des vers, à la cheminée, devant cent cinquante
INTRODUCTION
personnes, au milieu d'un tonuerre d'applaudissements. Quelques écrivains d'un autre âge, s'enfuyaient, épouvantés, à travers la foule des jeunes enthousiastes; quelques femmes, trop nerveuses, demandaient des sels et de l'éther. La libre poésie aux vives allures, la belle immortelle, adorée au siècle d'Auguste et aux seizième et dix-septième siècles de notre ère, revenait parmi nous, effarouchant de ses sourires et de ses regards souverains les bergerades lyriques, épiques ou tragiques.
Mais au milieu de tout ce mouvement, désordonné si vous voulez, au milieu de cette surexcitation fébrile qui prouvait du moins la sève de la plus belle passion, celle de l'art; à travers tout cela, de grandes œuvres apparaissaient au soleil de la publicité.
Il serait inutile de donner les noms de ces glorieux maîtres de l'école de 1850. Il serait inutile également de chercher à apprécier leurs œuvres que le public européen a classées lui-même et que la postérité jugera en dernier ressort.
Qu'il me soit permis de revenir à ce qui me concerne, puisque, par ma position personnelle, par mes relations et mes sympathies, je me trouvais alors mêlé au mouvement littéraire de l'époque dont nous parlons.
Ce n'était pas sans inquiétude que je cherchais en quelque sorte ma voie à suivre à travers ce monde non-
INTRODUCTION
veau de la littérature et de l'art. Tout écrivain, tout artiste a sa fièvre de jeunesse. S'il ne l'a pas, tant pis pour lui. L'amour sans passion au début de la vie n'est pas de l'amour.
Je dois le déclarer ici et avec un sentiment profond de reconnaissance envers Dieu, jamais enfance n'avait été plus heureuse que la mienne ; jamais adolescence n'avait été entourée de plus de soins, de tendresse, et de ces douces joies qui contribuent tant à l'épanouissement de l'âme et à la libre expansion de l'intelligence.
Ces bonheurs se continuaient dans ma jeunesse. En retour de tant de grâces et de bonté, comment n'auraisje pas aimé passionnément mes père et mère, ces deux belles âmes dont le poète Horace aurait pu dire aussi s'il les avait cornues :
Animée quales neque candidiores
Terra tulît.
Souvenirs d'un passé si doux et si riant, larmes et regrets, élans du cœur vers ce qui n'est plus et ce qui fut si cher, vision toujours plus charmante des premières années de la vie, mirage sacré de l'enfance, tendresse inexprimable, tout ce qui fait la mémoire et la gratitude, tout cela est tellement présent encore h
INTRODUCTION
ma pensée, tout cela m'a tellement suivi à travers les années, que je me surprends bien des fois doutant des réalités d'aujourd'hui et prêt à rebrousser chemin pour rentrer dans le monde du passé qui m'attire en souriant.
Cette pente naturelle à la rêverie peut expliquer en quelque sorte une inclination qui ne s'est jamais démentie en moi pour les choses des âges disparus; et surtout pour ce qu'on est convenu de nommer Y antiquité.
La science pourrait être soupçonnée de céder à des instincts de curiosité et à des excitations d'orgueil quand elle se livre à des investigations ardentes dans le domaine de l'antique. Je déclare, pour mon compte, qu'à mes débuts toute ma science n'était qu'une contemplation passionnée et une intuition sagace, celle que donne l'amour qui veut voir et savoir.
Né sous le ciel du Midi, dans le voisinage de la Méditerranée, ces instincts, ces entraînements vers la beauté antique et les grandes harmonies de la nature, chantées par les poètes, s'expliquent facilement. On prétendait que j'étais revenu d'Italie amoureux de la muse grecque et latine. On avait raison. Qu'avais-je vu en Sicile? La nymphe Aréthuse, c'est-à-dire la beauté archaïque dans tout son épanouissement. Qu'avais-je vuàNaples? Le laurier de Virgile et l'ombre deDidon; c'ebt -à-diréla grâce et la mélancolie penchées sur un
INTRODUCTION
tombeau. Qu'avais-je vu à Rome? César et Octave, les blanches Vestales et cette riante théorie de jeunes filles chantées par Horace. De ces visions, il était résulté pour moi comme des éblouissements et, par conséquent, d'intarissables sujets de rêverie.
Complétons ces détails, non pas parce qu'ils me sont personnels (et j'espère bien être à l'abri de tout soupçon de vanité), mais parce qu'ils sont une introduction à un livre dont la pensée et le but demandent en quelque sorte à être expliqués.
Si par mes relations sociales j'étais obligé de voir, en ce temps-là, ce qu'on appelait et ce qu'on appellera toujours le monde, mes goûts et mes sympathies m'attiraient beaucoup plus chez les poètes et les artistes, qui certainement à mes yeux composent le meilleur des mondes. Je comptais parmi eux de vives amitiés, et j'espère bien ne les avoir jamais désertées, ces amitiés loyales. Citerai-je des noms ? ce serait peut-être avoir l'air de vouloir dorer un peu le mien propre, et d'ailleurs, quand j'aurai dit ma litanie d'amis illustres, mon livre acquerra-t-il plus de valeur devant le public, ce juge souverain, absolu, qui rend ses arrêts en dépit de toutes nos précautions, de nos plus habiles manœuvres?
Ne citons personne, mais payons un juste tribut de gratitude 5 ces glorieux maîtres dont les sympathies
INTRODUCTION
furent pour moi de si doux encouragements. C'est à eux certainement que je dois d'avoir surmonté certaines défaillances qui viennent nous assaillir, dans les jeunes années surtout, au moment de réaliser par le travail une œuvre longtemps rêvée. Mes amis m'engageaient donc à ne pas déserter la muse romaine qui m'avait porté bonheur au début de ma vie.
— Mais, leur disais-je alors, le public ne me prendra-t-il pas pour un classique ruminant, moi qui suis de votre école et par l'âge et par les inclinations?
On me détrompait alors avec une vivacité de cœur qui me charmait. On me prouvait avec beaucoup de logique que l'école nouvelle, la Renaissance du dixneuvième siècle, loin de repousser l'antique vrai, débarrassé de ses faux ornements, l'appelait à elle avec bonheur. Bien mieux, on prouvait cette vérité, si perfidement dénaturée, à savoir que les admirateurs de Shakspeare ne Tétaient pas moins de Corneille, de Racine et de Molière.
— Et puis, ajoutait-on, ignorez-vous qu'André Chénier serait des nôtres aujourd'hui ? Qui mieux que lui a prouvé l'immortelle jeunesse de l'art antique, quand cet art se reproduit dans toute la pureté et la grâce de son archaïsme, sous une plume ou un ciseau moderne?
En effet, l'art ne vieillit jamais. Ce sont les pastiches,
INTRODUCTION
le convenu, le maniéré, le ponsif, l'afféterie, le lieu commun qui ont produit tant de tristes œuvres, vieilles dès leur début. Voyez la Vénus de Milo, elle sera toujours l'idéal delà beauté et le type le mieux réalisé de la jeune femme de toutes les époques, bien qu'elle ait deux mille ans.
Dans ma ferveur d artiste, je me crus donc appelé à produire des œuvres sincères, enm'inspirant de mes prédilections mêmes, sans me préoccuper du temps, du goût moderne, et de la guerre d'écoles. C'était peut-être une témérité ; mais qui jettera la pierre à des convictions naïves, à un amour passionné? autant vaudrait maltraiter un enfant qui, voyant la lune dans l'eau, la trouve belle et se désole de ne pouvoir aller la chercher.
Ces explications m'ont paru nécessaires pour donner le vrai sens de mes prédilections et pour initier aussi le lecteur aux études que je réunis aujourd'hui.
Puisque l'occasion se présente, il n'est pas inutile de rappeler ici que depuis plusieurs années des œuvres dans le goût antique (singulière expression, mais adoptée) se sont produites chez les libraires et au théâtre. Cette restauration d'un art oublié, ou plutôt méconnu, parce qu'il avait été faussé, a paru à certains esprits d'une hardiesse incomparable. On a su un gré infini à des talents faciles de s'être livrés h des
INTRODUCTION
tentatives couronnées, du reste, d'un plein succès. Mademoiselle Rachel vint protéger ces œuvres nouvelles de son nom et de son sceptre. L'Académie et le pouvoir, lui-même, ne virent pas non plus sans émotion cette seconde Renaissance. Honneurs et distinctions délicates, rien ne fut épargné aux ingénieux et courageux restaurateurs de l'art antique. Qu'avaient-ils restauré cependant?...
Il serait puéril de ma part de chercher à contester la légitimité de succès obtenus ; mais je ne crois pas pourtant blesser la justice et pécher contre le bon goût, en avouant ici que je ne vis pas sans un peu d'étonnement mon nom et mes œuvres si complètement oubliés dans ces fêtos littéraires. Toutefois, j'ai pour habitude de ne me plaindre jamais ; c'est une fierté qui n'est nuisible qu'à mes intérêts.
Ce que je cherche donc à obtenir, n'est pas une vaine satisfaction d'amour -propre, c'est une simple constatation d'un droit personnel et antérieur à ceux que d'autres écrivains ont acquis par leurs travaux littéraires dans le domaine de l'antique.
Voilà pourquoi, en réunissant aujourd'hui, sous le titre collectif des Nuits de Rome, les diverses études publiées, dès l'année 1835, dans les deux Revues les plus littéraires et les plus répandues, j'ai tenu à poser des dates très-significatives. Ce sera un excellent
INTRODUCTION
moyen de prouver au public (sinon à mes grands amis, les poëtes et les artistes) que si dans le temps je ne recherchai pas, par un vain bruit, le titre d'initiateur, je tiens encore moins, aujourd'hui, à passer pour initié. Allez donc, mon livre, allez à l'aventure et faites votre chemin si vous le pouvez. Surtout prenez bien, dès aujourd'hui, une date certaine ; gravez fortement voire millésime, afin que dans dix ans d'ici, par exemple, on ne se trompe pas en vous prenant pour un imitateur de ceux que vous avez devancés. La vie littéraire est pleine de ces accidents, de ces injustices et de ces oublis. Heureux qui peut aller s'en consoler dans la retraite, en revoyant encore les riants paysages de sa jeunesse ! Hélas ! chercherai-je un jour mon abri vers le sol natal? qui me l'assurera? ai-je pu (n'accusons que le malheur des temps) conserver un arbre, un coin déterre du domaine de mes pères? et après de I longues années d'absence, si je revois jamais mes chères collines, mes bois de chênes verts et ma fontaine ombragée de trois oliviers, suis-je bien certain qu'on ne dira pas autour de moi : quel est cet étranger?
Nos patrie fines et dulcia linquimus arva; Nos patriam fugimus...
Mais allez, mon livre, faites votre chemin et si, grâce
INTRODUCTION
à vous, mon nom et mon souvenir peuvent rester dans la mémoire de quelques amis illustres et des amis inconnus que nos œuvres nous amènent dans l'avenir, allez, mon livre, tout sera. bien ainsi ; vous aurez assez fait pour moi et moi pour vous.
^OûS/r/j Qy-ûù/Z -1 NÙ^^^^-
•HEVAl/CHFT SC.
LYDi