LA BACCHANTE
« Que la cymbale effleure la cymbale, et que la note argentine vole en frémissant de roeber en rocher !
« Que le thyrse aux pampres verts soit lancé dans l'espace, et que le bras agile le saisisse avant qu'il retombe sur le sol !
(( Que les léopards 1 boivent à la grande coupe d'airain, et
1 Le léopard était consacré à Bacchus, vainqueur de l'Inde : le char de ce dieu était traîné par deux léopards qu'il avait domptés en les enivrant de raisins.
qu'ils suivent en bondissant la fille légère, la prêtresse de Bacchus !
« 0 divin Thyonée1, l'univers est à toi !
(( Le mortel enivré de raisin est roi du monde.
« Le vin est l'ami du pauvre et la terreur du riche hypocrite.
« Le vin est le dominateur de l'amour .
(( Le vin est le breuvage magique.
(( Bacchus ferme les portes du passé, il illumine le présent, il ouvre l'avenir.
« Le vin... c'est l'immortalité.
« Que le falerne, aux reflets d'or, coule donc dans l'amphore2 d'Étrurie.
(( Que les urnes ansées, que les vases aux becs d'épervier, vaisseaux de la Cyrénaïque5 versent leur nectar écumeux.
<( Et toi, vin de Crète, vin que nous buvons dans des cornes d'argent, sois le bienvenu !
« Mais de grâce, ô mes amis, éloignez le vin des Gaules. Il est aigre comme la femme querelleuse ; il est sans couleur comme une aurore par un jour de pluie.
« Italie! Italie ! tu as conquis la terre depuis l'Atlas jusqu'à l'Inde fabuleuse ; mais Thyonée t'a conquise. Aujourd'hui le sénat et le peuple romain boivent noblement. César, ;
1 Thyonée, surnom de Bacchus dans TAsie-Mineure.
2 Les vases étrusques en terre fine étaient renommés pour conserver là fraîcheur du vin.
:; Gomme les vases égyptiens, les urnes de la Cyrénaïque étaient longues et avaient un versoir, à leur orifice, en forme de bec d'épervier. L'épervier était un des oiseaux sacrés de l'Egypte et des provinces africaines.
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tout auguste qu'il est, ne les imite pas... Il est malade, l'impie ! Que sa fortune pâlisse devant quelque descendant d'Antoine, le beau buveur ! Hélas ! ce prêtre de Bacchus, la mort est venue le prendre; il n'a pu survivre à la perte dune femme, et pourtant il avait encore tous les vins de l'Orient!...
u Evohé * ! agitons les cymbales, et frappons à coups de tliyrse les croupes luisantes des léopards. »
Au delà de Baïa, sur les rochers qui dominent le sable jaune de la plage, cette chanson retentissait en éclats joyeux, et à ces refrains bacchiques succédaient des cliquetis métalliques et des rugissements prolongés. Or, un cavalier longeait les sinuosités du golfe ; il entendit la chanson, et fut ému de la mélodie de la voix inconnue qui troublait le désert. Il était jeune, ce cavalier, il était seul au bord des eaux marines ; il lui vint dans l'esprit qu'une belle divinité peutêtre venait le tenter, comme aux temps héroïques, car il avait étudié les lettres grecques à Athènes, et c'était encore un disciple du Lycée, un écolier tout homérique. Il dit donc à son cheval :
— Dussions-nous être foudroyés, poursuivons la déesse sur les hauteurs.
Et il quitta la rive pour les sentiers escarpés. Du haut des rochers couronnés de pins, la voix mélodieuse retentit encore :
(( Que tout profane qui troublera nos mystères meure écrasé 1 Evohé ! cri de joie et de guerre.
sous nos cymbales, et sous les pieds de chèvre des satyres velus!
« 0 mes compagnes ! voilà le soleil qui touche aux dernières ondes de l'horizon. Il étend sa pourpre, et les chevaux divins vont s'emporter dans les régions de la nuit ; mais lui, le soleil, sautera du char et descendra, majestueux, dans les palais verts d'Amphitrite, et la déesse viendra au-devant de lui, une coupe à la main, une coupe pleine de vin réparateur ; et ce seront des fêtes sous-marines, et des voluptés inconnues aux habitants de la surface du monde.
« 0 mes compagnes ! imitons Phœbus et Amphitrite; voilons-nous de mystères et méprisons les mortels.
<( Allons, faunes légers, satyres ennemis du cothurne, corybantes1 prophétiques, prêtresses couronnées de lierre et de pampres, vous tous de ma suite, voici la nuit; buvons aux constellations amies et à Thyonée, maître du monde ! »
Mais les pas d'un cheval retentirent sur les roches sonores; la troupe de Bacchus jeta de grandes clameurs, et s'enfuit épouvantée à travers les collines et les ravins. Une seule prêtresse était restée, immobile de colère, sur un quartier de rocher qui lui servait de piédestal; on l'eût prise pour la sibylle au moment où le dieu se# saisit d'elle. Le cavalier s'arrêta et n'osa l'interroger.
— Ton audace est grande, dit la jeune bacchante. Sais- tu que je peux dévouer ta tête aux dieux infernaux ? Sais- lu que si je l'adjure, l'Euménide viendra et te suivra comme elle
1 Corybantes, prêtres de Bacchus. Ils dansaient au son du tambour [tympanum) et au son des crotales en chantant et improvisant des vers prophétiques.
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poursuivait autrefois Oreste le parricide? Sais-tu que ma colère est terrible comme la mer soulevée?
— Je sais, répondit le jeune homme, que parmi toutes les dames grecques et romaines que j'ai vues, il n'en est pas de plus belle et de plus noble que toi.
— Impie ! dit la bacchante, tu es un enfant de la ville ; va, retourne à tes amis frivoles et à tes femmes prostituées. La ville, c'est l'égout du monde.
— Tu es sévère, belle prêtresse, reprit le jeune homme romain. Quand tu sauras qui je suis, peut-être me rendrastu plus de justice. Mon nom...
— Garde ton nom et ton histoire ! s'écria la bacchante. Qu'importe à Thyonée, qu'importe à moi-même de connaître un jeune fou aussi empressé de révéler sa naissance et sa vie? Tu as troublé nos mystères... Va-t'en, ou je vais rappeler mes compagnes et leurs compagnons.
— Libre à toi! dit le jeune homme courroucé de tant de mépris.
Et en même temps, sautant de cheval sur le rocher, il voulut se saisir de la bacchante. Mais elle, vive et jeune, se déroba avec l'agilité de la gazelle, et s'élança sur un escarpement voisin. De là, raillant le jeune homme, elle lui dit :
— On le voit bien, tu n'as qu'à tendre les bras aux dames romaines pour qu'elles tombent dans tes irrésistibles embrassements. Elles t'ont gâté, les belles patriciennes. M'as-tu prise pour une timide vestale? ou bien me crois-tu une jeune fille que l'on va marier contre son gré et qui couve la pensée d'un amant? Va, toute femme de la ville est luxurieuse avec hypocrisie; les bacchantes le sont ouvertement ; mais, parmi
elles, s'il en était une qui se vantât de pudeur ou de virginité, s'il en était une qui n'aimât que la course aventureuse, le grand air, la musique sauvage, le dieu Bacchus et la liberté, que dirais-tu, écolier de Rome?
— À cette jeune fille, je vouerais un culte passionné, répondit le jeune Romain.
— Ah ! s'écria la belle bacchante en riant aux éclats , voici l'amour qui vient tout de suite se proposer... l'amour insipide, l'amour libertin, ou l'amour platonique ; choisissez, mes amies ! Ces jeunes hommes de la ville ont tous, au besoin, une âme tendre et pleurante à offrir, ou une âme ardente à jeter aux pieds d'une femme. Eh bien ! beau disciple de Vénus, garde ta flamme et couve-la bien, de peur qu'elle ne t'échappe. Je suis de celles qui passent leur vie à courir les solitudes âpres, et à rire des amants endormis sous les myrtes frais et dans les grottes moussues. Va dire à ta mère, ou à ta sœur, de te donner un bon conseil pour me prendre au filet.
Elle dit, et s'enfuit plus légère qu'un jeune faon. Le Romain, non moins agile, la poursuit, et tous deux franchissent les grandes herbes, les ruisseaux et les rochers. Un torrent débordé leur barre le passage, et la bacchante, épouvantée de l'agilité de son ennemi, voulut s'élancer dans les eaux ; le jeune homme la saisit par sa c h la m y de *, et la belle prêtresse se renversa dans ses bras.
1 Chlamyde. Ce vêtement était d'origine grecque, des temps primitifs. Il consistait en une pièce d'étoffe ou de peau tigrée agrafée sur l'épaule gauche, bouclée à la ceinture et laissant libre le bras droit. Plusieurs bas-reliefs représentent des amazones vêtues d'une chlamyde.
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— Tu as vaincu, dit-elle, et voici tes dépouilles opimes. Détachant alors sa couronne de lierre et de pampres, elle
la lui donna, et puis se redressant avec majesté :
— Romain, dit-elle, si tu es de ceux qui ont un cœur noble, et si tu tiens à me revoir, laisse-moi rejoindre mes compagnes.
— 0 mon fils ! disait Octavie à Marcellus, l'héritier de l'empire et les délices de Rome ; ô mon fils î quelle magicienne de Thessalie as-tu donc rencontrée? quel prêtre impur de Cybèle 1 est venu toucher ta tête charmante ? ou bien quelle passion mordante s'est glissée dans ton cœur ? Depuis huit j jours te voilà plus pâle que la rose décolorée par le vent chaud du Syrius; depuis huit jours je te suis de l'œil avec : anxiété, et je te vois errant sQns cesse d'une salle à l'autre , d'un portique à un autel ; tantôt incertain de tes pas ; tantôt relevant le front avec terreur, comme si la foudre de Jupiï ter éclatait dans les cieux. La nuit dernière, je me suis glissée f furtivement dans ta chambre (pardonne, ne suis-je pas i mère!); la lampe vigilante brûlait à côté du cubiculum; j'ai | pu voir ton visage, ce noble visage que j'adore ; il était pâle ! et convulsif. Tu rêvais ; ta main droite était levée et cherchait à saisir je ne sais quel fantôme. De grosses larmes roulaient sur tes joues, et ta bouche souriait... mais comme
1 Les prêtres de Cybèle étaient mal famés.
font les affligés ; elle avait ce sourire amer qui vient d'un cœur brisé. J'ai placé sur ta tête une couronne de lierre rafraîchissant ; j'ai adjuré Mercure de venir et d'amener par la main de meilleurs songes. J'ai soufflé sur tes tempes brûlantes, et je les ai humectées d'une essence de Syrie; j'ai placé une statuette de Jules César auprès de ton chevet, afin que le divin aïeul prît pitié de son petit-fils d'adoption... Vains efforts ! inutile travail de mes mains maternelles ! Marcellus s'est éveillé avec des sanglots, et moi je me suis enfuie, de peur de l'épouvanter.
0 mon trésor ! ô le seul rayon de joie qui me soit venu du ciel! ô mon fils ! dis-moi ta peine secrète. Tu te défies donc de l'âme d'une mère ? Tu n'as donc plus le souvenir de notre passé si beau, alors que tu accourais dans mes bras pour y être consolé ? Hélas ! les vaines douleurs de ton enfance s'évanouissaient toutes à mon sourire... Ne suis-je plus la même Octavie, le même médecin du cœur?... et n'aurai-je aucun pouvoir sur les chagrins de ta jeunesse ? Oh! parle; dis-moi ta peine cachée.
— Ma mère, répondit Marcellus, César Auguste, le divin empereur, ton frère, a-t-il résolu de châtier le Sarmarte ou le Parthe ravageant les vallées du Taurus?
— Cruel enfant ! s'écria Octavie. Quand mon cœur se brise, tu détournes les yeux, et te voilà voyageant en esprit aux extrémités de l'empire! Ah! la tendresse ne remonte jamais ; les enfants se jouent de l'idolâtrie maternelle. . . Marcellus, parle-moi de ton mal secret.
— Je t'ai dit, ma mère, que depuis près de huit jours les vents chauds qui nous viennent d'Afrique me donnent de'
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vertiges et m' épuisent. J'ai la tête lourde et les jarrets fléchissants. C'est une fièvre d'été, au dire de mon affranchi médecin.
— Ton affranchi Àtis est un demi-Grec et un demi- Égyptien; il n'a pris des deux contrées que la mauvaise science ; il est rusé comme une couleuvre et vaniteux comme un augure. Pourquoi l'as-tu amené d'Athènes parmi ceux de ta suite?
— Ma mère, Àtis me fut vendu par un célèbre médecin d'Eleusis, qui appréciait à un très-haut degré la science et le coup d'œil sûr de cet esclave élevé dans Fart d'Hippocrate* 11 m'a guéri habilement d'une douleur aiguë, provenant de ma traversée de la Messénie à Brundusium.
— Et pour cela, je le glorifie. Mais le mal qui te dévore, il n'a pu le découvrir.
— Lui! ma mère. Il m'a ordonné le repos, les livres ! agréables, les bains parfumés, et les promenades en litière
sous les frais ombrages.
— Oh ! le savant médecin ! oh ! le dieu de la médecine ! < Apollon Sminthée lui-même aurait-il rendu un oracle plus
étonnant? Sais-tu, Marcellus, ce que je pense de ton Atis l'affranchi ?
— Que peux-tu en penser, ma mère?
— Qu'il est un fourbe ou un ignorant.
— Octavie est une dame romaine citée par sa douceur envers tout le monde. Je la supplie de s'en souvenir, et d'épargner un homme que j'ai jugé digne de la liberté.
— Ah ! qu'il parte donc, et que le vent de toutes les libertés gonfle sa voile et l'emporte aux océans inconnus î
— Ma mère, tu me donnes du chagrin.
Marcellus laissa tomber sa tête sur l'épaule d'Octavie. Après un long silence, interrompu seulement par quelques soupirs de sa mère, le jeune César se prit à dire ces paroles, sans quitter la douce position où il se trouvait :
— Pourquoi t'alarmer de la sorte, ô la meilleure et la plus aimée des femmes de Rome? Il est vrai que les roses de mes joues ont pâli ; il est vrai que mes yeux distraits semblent chercher quelquefois un fantôme errant; peut-être estil vrai encore que les jeux de la Palestre et du Champ-de- Mars ont perdu pour moi quelque chose de leur puissante poésie... Mais, va, ma mère, je ne t'aime ni moins ni plus qu'autrefois; laisse mon âme parcourir en paix quelques régions nébuleuses ; elle ne te reviendra que plus vive et plus limpide. Tu me permettras, n'est-ce pas, de sortir ce soir en litière, même avec le détestable Atis? J'ai grande fantaisie d'aller respirer les brises amies, soit aux jardins de Mécènes, soit sur la voie Appia, soit aux bois sacrés du divin Jules,
^ aux bords du Tibre.
Octavie leva ses beaux yeux humides au plafond de la salle; puis, sans répondre un seul mot, elle pencha la tête sur la tête de son fils, et longtemps elle baisa son front pâle.
Sur les rives du fleuve, à l'heure où l'étoile du Vesper scintille dans les cieux, une litière cheminait lentement, portée par quatre esclaves lyburniens. D'autres serviteurs suivaient,
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marchant deux à deux et en silence. Un homme à pied escortait la litière, et de temps en temps on le voyait s'approcher du rideau argenté pour répondre à diverses questions du maître. Il arriva qu'un prêtre de Jupiter vint à passer ; il portait dans ses bras un bélier rétif qui avait refusé de le suivre : vainement le prêtre l'avait voulu traîner par la corne ; le bélier indompté semblait ne vouloir faire son entrée dans la ville impériale que porté par le victimaire, et encore lançait-il les pieds et donnait-il du front à renverser un homme moins robuste que ce prêtre du Capitole. Le maître de la litière fit arrêter ses porteurs, et il dit au victimaire qui traînait le bélier :
— Bien grande est ta peine ! Veux-tu un de mes esclaves pour t'aider à dompter ce jeune Barbare?
— Grâces te soient rendues ! répondit le prêtre en s'inclinant. Si Rome a dompté le monde, un victimaire du Flamen- Dial assouplira bien les reins d'un bélier.
— Que lui as-tu donc fait pour le mettre en si grande colère? reprit la voix dans la litière»
— Rien assurément que de très-ordinaire. Je l'ai saisi dans la bergerie, au milieu de ses amours, j'en convieus, mais pourquoi? Pour l'immoler à Jupiter. Et cet insensé, cette corne stupide^ ne comprend pas un tel honneur... Tu
1 le vois, il rue et me frappe du front.
— Mais, reprit la voix, sois sincère : vaut-il mieux mourir sur l'autel d'or un jour de fête, ail Capitole, que de vivre sous le chaume auprès de nos amours ?
— Les béliers disent qu'il Vaut mieux Vivre ainsi, dit le prêtre en riant.
— Ah ! s'écria la voix dans la litière, je suis donc un peu bélier aussi, moi ; car, en vérité, je pense comme l'animal cornu qui se débat dans tes bras.
Et le victimaire voulut reprendre son chemin ; mais le bélier se déroba aux bras ennemis et s'échappa en bondissant à travers la campagne. Vainement le prêtre de Jupiter retroussa-t-il sa robe et courut -il après son captif; ramant des blanches brebis gagnait la carrière, emporté par le souffle ardent de l'espérance.
— Reviens, reviens, mon ami du Capitole ! s'écria le maître de la litière. Laisse-le gagner les champs, les bois et les vallées; c'est un héroïque bélier, c'est un amant, c'est un sage aussi. Tu lui aurais doré les cornes, tu l'aurais couronné de fleurs, et puis le couteau sacré aurait fait jaillir le sang de sa gorge... Ses entrailles auraient peut-être révélé les destinées de l'empereur et du monde. Oh ! quels honneurs, en effet, lui étaient réservés ! Mais le voilà préférant l'àpreté des rochers aux délices des dieux. Laissez-le, mon prêtre, mon ami; et, comme lui, puisse-t-on aussi laisser en paix les pauvres mortels plus amoureux de liberté que de gloire, plus avides d'un regard passionné que des applaudissements de tout le peuple assemblé ! Adieu, victimaire du Flamen-Dial ! Cherche des béliers moins récalcitrants aux honneurs divins.
Après ces mots, la litière poursuivit sa route. La nuit étalait toute sa majestueuse splendeur ; les vents rafraîchissants s'étaient levés, et le maître et les serviteurs s'enivraient des senteurs suaves des oliviers en fleur et des roses sauvages. Arrivée à quelques milles de la pyramide tumulaire qu'on rencontrait en longeant le fleuve, la litière reçut ordre de
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s'arrêter. En même temps, un jeune homme, vêtu d'une sorte de toge qui le recouvrait tout entier, descendit, et, appuyé sur le bras d'un affranchi, il s'achemina lentement vers un petit bois de pins. Les serviteurs avaient fait halte au bord du Tibre, et ils attendaient le retour du maître. Or, celui-ci était le fils d'Octavie, Marcellus, escorté par Àtis, son médecin et son familier.
Arrivés à l'entrée du bois ils s'arrêtèrent près d'un autel consacré aux Dryades. Marcellus, accoudé sur un angle de pierre, parcourut du regard les sinuosités bleuâtres des tertres environnants. De grands aloès croissaient çà et là, et agitaient leur tige centrale, surmontée de larges Heurs. On eût dit des fantômes conversant entre eux. Marcellus se retourna vers Àtis et lui dit :
— Lyda ne viendra point !
— Elle t'a promis de venir, César, répondit Àtis.
— Elle est femme, ô mon cher affranchi!
— Peut-être les bacchantes ont-elles plus de sincérité que de pudeur et de raison.
— Garde-toi d'insulter celle-ci, Atis. Si tu la voyais! elle ressemble à Diane chasseresse.
— Que les grands dieux me préservent déjuger avant de connaître. Mais cependant une prêtresse de Bacchus courant la campagne avec les disciples du dieu Liber...
— Eh bien! Atis, ne me suis-je pas dit cela au moment où je la poursuivais à travers les rochers? Mais comme j'ai eu honte de mon jugement, lorsque cette noble prêtresse est
,tombée dans mes bras, m'a donné sa couronne et m'a adjuré de la respecter!
— Marcellus est pris d'amour? reprit l'affranchi.
— Et pour toute sa vie.
— Marcellus est dominé par une bacchante?
— Et il s'en glorifie.
— Marcellus en ferait sa maîtresse?
— Non, Atis, non assurément, mais son épouse, par de justes noces, dit Marcellus en soupirant.
— César, tu es l'héritier du laurier d'or.
— Ohi comme ce laurier étincellerait de gloire autoui des beaux cheveux de Lyda !
— De grâce, ô mon maître, permets à la raison, cett( vieille amie de l'homme, de s'approcher de toi et de te donner un conseil maternel.
— De grâce, mon docte affranchi, cherche des plantes salutaires, compose des breuvages pour ma santé, et invoqu< Apollon, dieu de Claros.
— Hélas ! se disait en lui-même Atis affligé, il faut qui cette Lyda soit quelque magicienne qui lui ait donné ui philtre dangereux.
Un léger bruit se fit entendre dans l'épaisseur du feuillag< qui entourait l'autel ; et Atis crut voir sortir du massif di verdure la belle dryade^ protectrice du lieu. Marcellus s'avança au-devant d'elle et il voulut lui prendre les mains. L; divinité nocturne recula de quelques pas, et elle croisa ma jestueusement ses bras sur sa poitrine.
— Me voici, dit-elle, je suis venue de loin, tu le vois, ai jour et au lieu promis, à l'heure promise. Tu m'as sauvée du torrent^ et tu as écouté ta captive. Je te devais un hom
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mage de reconnaissance. Je te l'ai apporté. Prends cette coupe ciselée par un ouvrier crétois. Elle est à double fond; elle peut te servir dans les festins joyeux et dans un dernier festin funèbre, si toutefois il t'arrive de prendre en horreur les chagrins de la vie et de vouloir passer aux régions paisibles des ombres. Le fond caché de cette coupe contient un poison mortel, qui, par un ressort secret, peut se mêler au vin du calice. Voilà ce que j'avais à te donner, car j'ai de toi une haute estime, ô jeune Romain, dont j'ignore cependant le nom et la famille !
Atis n'avait point entendu ces paroles, car Marcellus lui avait fait signe de s'éloigner de quelques pas. Le jeune César prit la coupe des mains de la belle prêtresse, et lui répondit avec un douloureux sourire :
— Le présent est digne de toi ; ayant allumé dans ma poitrine un feu dévorant, tu veux aussi me donner un moyen d'échapper à la douleur.
— Eh ! quel mal puis-je t' avoir fait, et puis-je te faire? répondit Lyda. Tu es un jeune homme de la ville; peut-être un patricien orgueilleux et libertin, peut-être un maître riche
;r et impitoyable... Moi, je ne suis qu'une pauvre fille de la so- Jhlitude, une malheureuse bacchante, courant les montagnes a et les vallées. Pourquoi cette vie vagabonde et cette haine qui La i tient de la folie?...
m — Oui, dit le fils d'Octavie, pourquoi ne voudrais-tu pas être autre chose dans ce vaste univers?
— Pourquoi? répondit la prêtresse de Bacchus en hotii\ chant la tête; j'ai pour cela mes raisons secrètes.
un — Si celui qui te parle, ajouta Marcellus, était sincère
comme la déesse Vérité, et dévoué comme la flèche dans la main d'un archer habile?
— Tu ne serais ni de Rome ni du patriciat, interrompit la bacchante en agitant ses pampres verts.
— Si je te jurais mon amour sur l'autel de Junon ; si, en te donnant mon âme tout entière, j'évoquais les mânes de mon père et ceux du divin Jules, protecteur de la cité et des aigles capitolines?
— Je dirais, ô jeune homme! que tu fais là de terribles serments.
— Et si je les tenais, ces serments redoutables?
— Tu serais un mortel pieux et juste.
— Eh bien ! Lyda, si j'étais ce mortel?
— Je te dirais alors : Va par la ville de Rome, cherche parmi les familles les plus renommées en vertu une jeune fille qui soit digne de toi, et mène-la par la main à l'autel des noces légitimes.
— Lyda! cruelle Lyda ! ne vois-tu pas que tu es la jeune fille que j'ai choisie?
— Jeune homme ! je suis Lyda la bacchante.
— Tu seras l'épouse de Marcellus, fils d'Octavie et neveu de César Auguste ; ou bien Marcellus mourra dévoré par le: feu de son amour bien plus encore que par le poison de la; coupe.
— Marcellus, s'écria Lyda la prêtresse, Marcellus épousera une patricienne, et il vivra avec elle entouré d'honneurs et de joyeux enfants. Adieu, ami ; ton affranchi épie nos discours, et d'ailleurs voilà Phœbé lumineuse qui va cacher sa i corne d'argent dans les vapeurs de l'horizon.
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— Lyda, je t'adjure par tous les dieux ! encore une parole de ta bouche charmante. . .
L'apparition avait fui dans l'épaisseur des feuillages. Atis ramenait son jeune maître en délire vers la litière qui les attendait.
Octavie avait quitté la ville de Rome, dont le séjour était devenu odieux à son fils malade. Elle avait passé quelques
j jours à Lanuvium, dans la maison de campagne de César Auguste, son frère. Mais Marcellus, toujours avide de voir
| des horizons nouveaux, lui avait persuadé de quitter la Sa-
1 bine, et comme il parlait souvent de Baïa et des ondes azurées, Octavie se rendit avec lui de ce côté de la mer.
Près d'un mois s'était écoulé depuis leur arrivée. Déjà on avait eu le temps d'envoyer consulter tous les oracles d'Italie et de Grèce sur le mal caché qui dévorait le jeune César. Les
| prêtres de Préneste avaient déclaré, d'après leurs livres sacrés, que Marcellus pouvait avoir été mordu, en dormant dans quelque jardin, par les dents venimeuses d'une petite vipère presque imperceptible, et ils avaient ordonné des bains d'eau lustrale1, et de nombreux holocaustes offerts dans leur temple. La sibylle de Cumes soutenait que le fils d'Octavie devait, par mégarde, avoir outragé quelque divinité errante dans les bois ou sur les bords de la mer, et la sibylle deman-
1 L'eau des purifications en usage pour les sacrifices, pour les malades, pour les morts.
dait en expiation une lampe d'or et un trépied d'airain de Corinthe pour son antre. Apollon Delphien avait répondu que l'héritier de l'empire cesserait d'être attaqué d'un mal mortel dès que Rome aurait restitué au temple de Delphes toutes les richesses dont la conquête l'avait dépouillé. Enfin, l'oracle d'Epidaure avait envoyé un philtre sauveur au jeune neveu de César Auguste, et il demandait en retour que le sénat romain décrétât , en faveur de la ville consacrée à Esculape, le rétablissement des fêtes et des jeux antiques, source de ses prospérités.
Hélas! chaque dieu, chaque pythonisse, chaque prêtre plaidait sa propre cause, et l'intérêt sordide rendait seul des oracles.
Cependant Octavie n'avait épargné ni offrandes, ni sacrifices. Mère ardente, elle eût donné trois fois sa propre vie pour que le pâle visage de son fils pût reprendre cette fleur de jeunesse qui le rendait si beau naguère. Mais, comme toute femme passionnée, elle avait cédé à ses préventions, et s'était acharnée à poursuivre de son animosité Atis, qui aurait pu tout sauver peut-être. L'affranchi avait été proscrit de l'Italie-] par ordre de César, et le médecin de l'empereur était auprès du jeune malade. C'était un homme grave assurément, un j docteur profond dans les mystères d'Eleusis, dans l'art d'Hermès et d'Hippocrate ; il avait étudié et professé à Alexandrie, i à Canope, à Damas, à Corinthe, à Athènes, à Carthage, à Rome. Il aurait pu nommer toutes les plantes du Nil, du Caucase, du Pinde, des Alpes et des montagnes d'Afrique ; sa main était sûre, son œil d'aigle plongeait dans l'abîme de la science; mais, ô misère, ce dieu de la médecine étudiait
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jour et nuit le faible corps de Marcellus, sans songer à l'âme sulfureuse qui l'animait.
Un jour il dit à Octavie :
— Il faut aller au bord de la mer ; il faut chercher sur les sables roulés par les vagues un coquillage rouge comme la pourpre et parsemé de zones bleues ; il contient une chair savoureuse et délicate. Nous nous en servirons pour un breu-
I vage, et le malade guérira.
Octavie, suivie de plusieurs femmes, ses esclaves, courut elle-même sur les beaux rivages du gplfe, et se mit avidement à la recherche du coquillage sauveur. 11 était rare; la mère de Marcellus passa de longues heures à marcher tout le long des sables, les yeux fixés sur leurs plis jaunes et sur les milliers de coquilles marines. A mesure que le jour baissait, elle se désolait, la pauvre mère, et assise à l'écart près d'un groupe de figuiers, elle pleurait, n'espérant plus. Ses femmes étaient loin d'elle. Une seule s'approcha de la mère de Marcellus. Octavie ne la reconnut point, et elle l'interrogea. Cette femme, qui était fort jeune, lui répondit :
— J'ai demandé à tes esclaves ce que tu faisais là au bord des eaux. Peut-être puis-je te servir?
— Ah! de grâce, belle enfant de la Campanie, s'écria Octavie, découvre-moi le coquillage dont mes femmes t'ont parlé, et je te donnerai autant de joyaux qu'il t'en faudra pour devenir l'orgueil de ton époux et de ta mère.
— Le voici, dit l'étrangère en donnant à la dame romaine une coquille pourprée et barrée d'azur, qu'elle avait ramassée non loin de là.
Octavie se saisit du coquillage, et dans son transport elle
voulut embrasser la jeune fille. Celle-ci lui dit avec respect, mais avec majesté :
— Sois moins prompte dans tes élans de reconnaissance, patricienne Octavie. Tu as le coquillage, mais la santé, la santé tant souhaitée, où est-elle?
— Elle viendra demain, dit la dame romaine. Le médecin de César est le sage des sages, le savant des savants.
— Emporte donc ce coquillage sacré, reprit la jeune fille, et salue de ma part le roi des médecins, le rival du divin Esculape.
— Toi qui souris quand je pleure, ajouta la Romaine, qui es-tu, cruelle fille?...
— Je suis une de celles qui ont tant souffert, dit l'étrangère, que ni la joie ni le malheur d'autrui ne peuvent leur arracher un soupir ou une félicitation.
— Ah! que dis-tu? s'écria Octavie. Quand mon fils se meurt, tu restes impassible comme une statue froide, toi?... Tu es donc une impie?... Tu as donc tué ton père ou ton époux?...
— Non, reprit l'étrangère, assurément non. Mon père est mort, il est vrai; mais sais-tu comment il est mort?,.. De fièvre et de misère sur les rivages empestés du Palus-Mœotide ; mort de douleur d'avoir quitté sa fille et les délices de la patrie ; . . . mort proscrit par ton frère, César Octave, Auguste, si tu veux.
— Et ton époux?. . . demanda Octavie pâlissant :
— Mon époux ! dit l'étrangère en souriant amèrement, je vais te le nommer. Il y a dans la ville de Rome un jeune homme de la famille de Jules César et qu'on nomme Tibère.
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Il me vit un jour clans les montagnes qui avoisinent Àlbe la Sabine; il voulut me séduire; il m'enleva comme fait un voleur de nuit; je m'échappai de ses mains impures; il obtint du digne empereur, César Auguste, une proscription contre mon père, ancien centurion dans une des légions du jeune Pompée, lors de la guerre de Sicile. Mon père fut forcé de s'exiler, seul; son champ fut confisqué. Je m'échappai à travers les montagnes; je rencontrai une troupe de gens qui célébraient les fêtes dionysiaques, et je me fis bacchante avec eux, vouant une haine éternelle aux corrupteurs de la ville, à César, aux adulateurs serviles, au sénat vendu, aux dames romaines corrompues et hypocrites, à tout ce qui est ennemi des mœurs des aïeux et de l'antique liberté!
— Ma fille, dit Octavie, sois sûre qu'on a trompé César Auguste.
— Eh ! s'écria la bacchante avec délire, à quoi sert donc d'être l'empereur, le dieu de la terre, si un féroce libertin peut venir impunément abuser de notre vaste intelligence? A quoi sert de porter un laurier d'or, et de voir les rois se courber devant nous, si un lâche débauché peut abuser de notre anneau et sceller des lettres de proscription contre un vieillard vénérable assis paisiblement dans la montagne sous la garde de ses dieux? Octavie, je te le dis en vérité, Rome est tombée de bien haut ! Rome est une reine enchaînée aujourd'hui; l'or l'a conquise, elle est vendue aux débauchés, aux avares, aux concussionnaires, aux adulateurs, à la haine, à la cruauté, à la peur, à la délation, aux riches enfin ! Les riches patriciens, les riches affranchis, les riches marchands dansent et se réjouissent autour de la maîtresse du monde
couchée sur le flanc et la tête dans la poussière; les riches sans entrailles ont fait un pacte entre eux ; ils ont partagé l'empire et ils ont dit : « Un seul sera le Jupiter de l'univers terrestre, mais nous en serons les rois, les tétrarques, les proconsuls, les gouverneurs; et le reste des hommes, la plèbe vile, sera le bétail que nous fouetterons, que nous décimerons et que nous éventrerons à notre gré. » Octavie, écoute la bacchante : le feu, la peste et la guerre tomberont sur vos têtes, et les grands dieux seront glorifiés. Va, maintenant tu peux me dénoncer à ton frère; j'attendrai les licteurs. Mais non, je m'échapperai dans la solitude, malgré César; j'irai d'un pied agile, gravissant les rochers, traversant les forêts, chantant le dieu auquel je me suis consacrée, et, par mépris pour vous tous, je jetterai au vent du nord mes hurlements, mes pampres verts, et le souvenir du passé.
Elle dit, et, courant sur la plage, elle atteignit les pentes des collines, et on l'entendit qui chantait en agitant des cymbales :
(( Evohé ! couronnons les coupes et les amphores ! Gloire au divin Thyonée ! Agitons les thyrses, et frappons à coups redoublés sur les croupes luisantes des léopards. »
— Ma mère, disait le jeune César couché sur la pourpre sous un portique de la maison d'Octavie, et jetant de longs regards sur l'étendue du golfe, ma douce mère, que j'ho-
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nore à l'égal des divinités, répète- moi, je te prie, les paroles de cette jeune fille étrangère qui t'apparut sur la plage?
— Quel délire est le tien, ô Marcellus ! répondit Octavie; elle injuriait César et ta famille.
— Mais ma mère, ajoutait le fils d'Octavie, convenons que Tibère est un bien misérable débauché ! Avoir fait proscrire ce vieillard... Avoir voulu prostituer cette noble fille... Oh! c'est infâme, ma mère !
— Nous nous plaindrons à César, mon fils. Tibère sera exilé de l'Italie.
— Et le vieillard, ma mère, le ramènerons-nous dans Ja Sabine? Lui rendrons-nous son champ, son toit de chaume, ses brebis et ses bœufs domptés au joug?
— Nous les lui rendrons, reprenait la triste Octavie, voyant que la tête de son fils était pleine de délire. Puis elle ajoutait: — Bois, mon enfant, bois ce breuvage sauveur.
— Fort bien, continuait le malade en élevant ses mains blanches et fébriles; fort bien, ma mère! La justice est comme les prières, ces filles boiteuses dont parle Homère : elle arrive avec peine et lentement, la justice, mais enfin elle arrive*.. Le vieillard aura sa maison des champs sabins?
— Il l'aura, dit Octavie; sois docile, mon fils..,
— Ah ! ma mère, s'écria tout à coup le fiévreux, quand le vieillard sera de retour dans son patrimoine, il demandera sa fille. Quel est celui de nous qui ira la lui chercher? Ce père sera avide des embrassements de sa pauvre fille... Qui de nous la lui ramènera?...
— Ce seront nos meilleurs affranchis, reprenait Octavie.
— Non, non, dit Marcellus avec vivacité, ce sera quel-
qu'un île plus cligne; il faudra faire honneur au vieillard. Ce sera moi même, ma mère.
— Hélas ! mon enfant, continuait Octavie, en laissant tomber de grosses larmes sur les mains de son fils, commence donc par te guérir ; bois ce breuvage qui doit te sauver. Tes forces revenues, nous irons chercher la fille et le vieillard.
— 0 jour heureux que celui qui se lèvera sur l'Italie pour éclairer une telle fête de famille! s'écria le malade. Je consacrerai tous les ans le retour de cette journée par une hécatombe digne d'Achille lui-même, alors qu'il remerciait les dieux après la ruine de Lesbos, et qu'il se réjouissait de posséder Briséis.
Ainsi parlait le jeune homme dans le délire de la fièvre; les souvenirs de Lyda se mêlaient au souvenir des chants d'Homère, et le poétique écolier se révélait encore dans l'amant passionné.
— Comme elle sera belle! continu a- t-il ; comme elle sera grave et souriante à la fois, la jeune fille, alors que je la prendrai par la main et que je la ferai monter sur mon char, pour la ramener sous le toit paternel ! Ma mère, nous lui donnerons une de tes tuniques de lin de Canuse; nous attacherons à ses beaux pieds des cothurnes aux liens d'argent ; nous entourerons ses bras blancs de bracelets syriens; et quanta sa tête charmante, quant à ses cheveux noirs et d'une senteur enivrante, nous les entourerons d'une couronne d'iris aux longues feuilles : elle sera semblable à la nymphe Are* thuse, la belle jeune fille. . . Et puis, ma mère, tu lui tendras les bras, et elle accourra sur ton sein, et tu sentiras sa taille
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pliante et la finesse de ses épaules. Tu la presseras contre ton sein... et dans cette longue extase...
— Dieux immortels ! s'écria la pâle Octavie, le voilà qui tombe en défaillance, comme si la Mort lui touchait déjà le cœur de sa main glacée! .. .
Alors elle jeta des cris semblables à ceux d'une lionne dont le lionceau reçoit une flèche; elle courut, haletante, aux salles intérieures, appelant esclaves, médecin, affranchis, prêtres des dieux, familiers de la maison, tous les noms qui lui venaient à la bouche; elle frappa les portes de ses mains convulsives ; elle adjura les lares ornés d'offrandes, elle colla ses lèvres contre leurs pieds d'airain : elle était déchirante à voir. On accourut. Octavie dit au médecin de César, en le saisissant par le bras et l'entraînant vers le lit de pourpre :
— Viens le voir! il passe à la mort! Rends-le-moi; je te ferai donner toutes les provinces que tu voudras...
Le grave médecin s'approcha du pauvre fiévreux, et mettant la main sur son front humide et brûlant, il répondit ces paroles en regardant la mère éplorée :
— Rassure-toi, le délire tient ce cerveau; mais nous nous rendrons maître du délire, et nous le chasserons par de douces influences.
On lui apporta l'eau sacrée ; il en imbiba les tempes brûlantes du jeune Marcellus; puis mettant de la glace sur la |tête du malade, il invoqua les bonnes divinités protectrices des Césars. Les femmes pleuraient, les unes se lamentaient et se meurtrissaient le sein, d'autres faisaient aux dieux des vœux insensés. Celles-ci allaient chercher des voiles et des colliers précieux, et elles les jetaient dans le feu d'un tré-
pied; celles-là coupaient leur belle chevelure en expiation ei pour apaiser les génies irrités.
Cependant Marcellus avait rouvert les paupières, et, sans reconnaître personne, ni même sa mère, il dit ces paroles
— Les régions que je viens de parcourir à l'aide de me; ailes avoisinent le soleil; mais pourtant l'air y est léger et ra fraîchissant. Une jeune fille me suivait en pleurant. Je mt suis retourné vers la désolée, et je l'ai prise dans mes bras Voici que ma bouche a conservé encore le parfum de ses bai sers...
— Tu l'entends! s'écria Octavie en s'adressant au majes tu eux médecin.
Mais alors celui-ci, se drapant dans sa toge, comme il avai coutume de faire pour se retirer, lui dit ces mots :
— Mère, Vénus est ici ! elle est plus puissante que moij Cherche à découvrir un nom fatal à ton fils; et puis... fait] selon ta sagesse, mère de Marcellus.
Il sortit suivi de tous ceux qui étaient là, épouvantés à( l'oracle.
vt
— Qui est-elle? disait Octavie^ restée seule, dans la nuit auprès de son fils; quelle est la femme dont les regards on] brûlé le cœur de cet enfant? N'y aura-t-il pas un dieu asses puissant pour me révéler ce nom? Si je la connaissais, cette femme, j'irais me jeter à ses pieds> fùt-elle une esclave, el Marcellus serait son époux. Oh! pourquoi ai-je fait exilai
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Atis, le confident de mon fils? Atis, le sage Atis, était un homme d'intelligence et de dévouement. Les mères sont aveugles dans leur amour maternel, comme les amants le sont dans leurs folles jalousies. Pauvres mères î vous ne vivez que d'une existence étrangère à la vôtre! votre âme passe tout entière à vos enfants ; et, chose digne de pitié ! leur bonheur vous effraye presque autant que leur malheur. Votre fils est-il dans la fleur de la santé et dans la prospérité, vous frissonnez à la moindre fièvre qui arrive des marais voisins ; votre fils a-t-il pâli dans la salle du festin, est-il tombé de cheval au Champ-de-Mars... Ah! pauvres mères, comme alors vous vous tordez les bras, comme vous vous arrachez les cheveux, comme votre cœur se brise... et comme vous voudriez mourir! Allons, Octavie, reprenait -elle, allons, que l'amour
| nous ranime, dût-il nous donner des forces factices, et dus-
* sions-nous tomber épuisée pour ne plus nous relever !
Marcellus, plus pâle qu'un marbre de Paros, sommeillait étendu sur un lit entouré d'offrandes votives; sa respiration, plus régulière et plus calme, pouvait rassurer un peu Octavie. Elle le quitta et sortit d'un pas furtif pour aller interro-
i: ger les affranchis que son fils traitait plus familièrement que les autres.
Vers le milieu de la nuit, un homme déjà sur le retour de l'âge et vêtu d'un ample laticlave fut introduit dans la cham-
1 bre du malade. Cet homme, de moyenne taille, avait les traits fins, les yeux assez grands et vifs, le front découvert et les membres délicats ; il paraissait souffrir lui-même de quelque affection au foie, si on en jugeait par son teint un peu
j jaune et par l'allure nonchalante de sa personne. C'était Ce-
sar Auguste, arrivé de Rome à Baïa pour visiter son bienaimé Marcellus. Il ne voulut point qu'on prévînt Octavie, sa sœur, et s'asseyant auprès du chevet du jeune malade, il le considéra quelque temps avec une extrême attention. Posant ensuite le doigt sur la tempe de son neveu, il observa les battements de la fièvre. César avait un coup d'œil exercé comme tous les grands monarques, à qui une sorte de divination est donnée sans doute. Il vit sous les paupières de Marcellus des lignes bleuâtres effrayantes, et autour de la bouche ces plis d'inexprimable tristesse, qui sont le sourire avant-coureur de la mort. Il se leva et se mit à marcher dans la chambre, la tête penchée et les bras enfermés dans sa toge. César avait appris la veille, par un message secret que l'affranchi Atis lui avait envoyé d'Épire, la cause de la maladie mortelle du neveu qu'il aimait, et il pesait, dans sa sagesse, la destinée du monde et celle de Marcellus, son héritier désigné.
— Oui, se disait-il en lui-même; mais lui donner pour épouse une bacchante insensée ! une prostituée peut-être !... Ah ! c'est le perdre et perdre l'empire. Quelle honte ! quel malheur !
Et il continuait sa promenade régulière d'un angle à un autre de la chambre. Un de ses familiers entra avec précaution, et lui dit tout bas ces paroles :
— Tes ordres, César, sont exécutés. Nous avons découvert la jeune fille désignée ; nous l'avons amenée au vestibulum de la maison. Octavie, vaincue par la fatigue, a cédé au sommeil, dans son appartement. Veux-tu que je conduise auprès de toi la bacchante que nous avons prise?
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— Va, dit César.
Un moment après, Lyda, la jeune fille, était devant l'empereur romain, tête à tête avec lui. César, sans dire un seul mot, jeta sur elle ses regards scrutateurs ; il la considérait avec étonnement ; il cherchait en elle ce mélange d'audace et d'impudence qui caractérisaient les femmes vouées au culte du dieu Liber, aux orgies des bacchanales. Lyda, dans sa naïveté majestueuse, rendait à Auguste regard pour regard; elle s'étonnait de ne pas sentir son âme bondir de colère devant l'homme qui avait proscrit son père. Enfin César dit à la jeune fille :
— Si tu es une magicienne, si tu as donné un philtre dangereux à celui que tu vois couché là, décoloré, mourant, je t'adjure de me le dire, et je t'adjure aussi de rompre le charme infernal qui pèse sur Marcellus. .. Je suis l'empereur romain.
Lyda jeta les yeux du côté du malade ; puis, souriant à César, elle lui dit :
— Je suis plus vengée de toi que je ne croyais. Quant à Marcellus, les dieux me sont témoins que, bien loin de chercher à le dominer par l'amour ou par des charmes magiques, je l'ai fui ; je l'ai même raillé de sa passion insensée pour moi, Lyda, prêtresse de Bacchus, moi fille vagabonde, moi bacchante vile aux yeux des vertueuses dames de la cité romaine.
— Lyda, répondit César, tu es belle entre les plus belles jeunes filles: je te crois sincère; ton front est pur, et tes yeux regardent avec dignité et assurance. Approche-toi de
Marcellus et dis-lui une de ces paroles que la douce espérance chante à l'oreille des jeunes hommes.
La jeune fille détacha sa couronne de lierre , elle la posa sur la tête du malade; et puis prenant une de ses mains d'albâtre dans ses mains brunes, elle l'appella par son nom. Le jeune César revint de la région des songes ; il entrouvrit sa paupière, et le rayon de ses yeux errait aux corniches de la chambre. Cependant il vit et reconnut le visage d'Auguste. Il sourit à son oncle bien-aimé qui, le salua par un geste à lui familier. Marcellus laissait toujours sa main entre celles de Lyda, la prenant pour Octavie.
— Ma mère, dit-il, tu exprimeras à César ma reconnaissance pieuse. 11 a quitté le Palatin pour moi. Pourquoi trembler ainsi, ma mère?
En même temps son regard rencontra celui de la jeune fille qu'il aimait. Un cri retentit. Marcellus crut que le dernier songe de la vie était venu le prendre pour l'endormir doucement dans les bras de la mort.
— Toi! s'écria-t-il ; vous ensemble, Lyda et César4?... Oh non ! c'est un rêve. Mercure, je te rends grâce, cependant. Ce rêve est le dernier, mais c'est le plus doux de tous ceux que tu pouvais m'amener. Mercure, fais qu'il ne me quitte pas à la hâte... dis-lui d'attendre mon âme et de l'escorter jusqu'aux pâles régions du Styx.
— Marcellus ! répéta Lyda.
Et passant son bras autour de la tête du malade, elle l'embrassa sur le front. Le jeune César, ne doutant plus de la réalité, dit aiors d'une voix défaillante :
— Ah ! Lyda, les dieux impitoyables viennent de briser
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i ma vie!... Déjà ton beau visage ne m'apparaît plus qu'à travers le brouillard de l'autre rivage.
Il pencha la tête sur le sein de la jeune fille ; il chercha d'une main débile la main de César, et il exhala le dernier souffle de sa vie, comme un beau ramier percé d'une flèche, qui meurt sur la montagne par une suave matinée d'avril.
Lyda le pressa sur son cœur, espérant peut-être le ranimer, et dès qu'elle vit que Fàme tendre avait quitté ce corps qu'elle embrassait, ses larmes coulèrent amèrement.
Elle replaça la tête pâle sur le chevet du lit, et prenant sur une table d'ivoire la coupe à double fond qu'elle avait donnée au fils d'Octavie, elle en toucha le ressort secret, et le poison se mêla au breuvage que cette coupe contenait. Alors, se tournant vers Auguste, elle lui dit, calme et souriante :
— Adieu aussi, César. Le jeune Tibère et toi avez tué mon père et causé ma haute infortune. Celui-ci, ce pauvre enfant qui vient de mourir, eût été mon soutien, comme il eût été les délices du monde. Adieu, César; je vais saluer en ton nom le dieu Pluton, l'empereur des enfers.
Elle but la coupe, et son beau corps roula sur le pavé de marbre au pied du lit de Marcellus. César fit enlever le corps secrètement. Nul ne sut jamais cette fin déplorable de Lyda, la jeune bacchante.
Le lendemain, après cette nuit funèbre, Auguste entraînait Octavie, dans sa litière, hors de Baïa. Un char destiné aux voyages les attendait. L'empereur amena sa sœur aimée à Lanuvium, et il ne la quitta pas de longtemps ; et ils pleurèrent ensemble, sans chercher à se consoler.
Le jeune Tibère fut exilé dans l'île de Rhodes. Rome en ignora la cause. Tibère partit, laissant derrière lui ses créanciers au désespoir, et ses compagnons de débauche pour les railler. Quand il eut quitté le port d'Ostie? il salua de la main la rive italique, souriant à part lui, et prévoyant déjà, dans son âme artificieuse, qu'il ne tarderait pas à être rappelé au Palatin. Marcellus mort, Tibère n'avait qu'à tendre la main pour recevoir, après César Auguste, le laurier sacré. Et dès lors changea la fortune de Rome et de l'univers : elle passa au méchant, comme fait habituellement toute fortune sous le soleil.
CHÛWUCHEI SC-.
— Toi que j'ai toujours aimé, Euthycus, dont le nom veut dire bonheur ; ô le meilleur et le plus honnête des affranchis, réponds-moi avec cette gravité qui tant de fois égaya mes belles maîtresses. Homme de calcul et de vertu, homme de finance et de probité, homme unique sur la terre, la question que je vais t'adresser sera la dernière de ce genre comme elle est la première. Mon docte Euthycus, que me
reste-t-il pour toute fortune? Tu ne t'attendais pas à ce coup j de foudre. Tu as beau me regarder et lever les bras aux cieux, I c'est bien Tibulle le dissipateur qui vient de parler. Le prodigue arrivé au bord de l'abîme se retourne, et veut contempler, avant de sauter dans le gouffre, toutes les magnificences qu'il a semées derrière lui. Je te l'ai demandé : combien de milliers de sesterces me reste-t-il?
— Maître, la question est soudaine et inouïe, elle mérite bien d'être inscrite sur des tablettes que nous irons déposer sur l'autel des lares. Es-tu malade, aujourd'hui?
— Oui, Euthycus, fort malade, assurément; la sagesse me gagne.
— Les dieux sont tout-puissants ; ils peuvent même ce prodige.
— Je n'ai jamais douté des dieux.
— Ni moi non plus, et aujourd'hui moins qu'hier, puisque Tibulle me demande ses comptes. 0 Caton !
— Lequel invoques-tu?
— L'ancien, le philospphe.
— Je te passe celui-là. Mais combien de milliers de sesterces?
— Je vais chercher mes tablettes.
— Oui, tes plus grandes tablettes; ce sera pour moi de l'histoire, de la poésie et de la philosophie,., trois déesses que j'adore. Va, Euthycus.
0 Nuit, amour de poëte, tu passes sur le monde comme une jeune fille voilée ; ta robe a des étoiles ; tes mains répandent des fleurs, et tes pieds foulent des nuages de rosée.
Mais comme ta voix est tendre et profonde ! pourquoi gémistu, mon amante, et d'où vient que je gémis en te voyant?... Nos rendez-vous se passent toujours en soupirs prolongés ! . . , J'ai mille pensées qui m'oppressent et que je voudrais te révéler ; tu arrives, et voilà que ma bouche refuse toute parole à mon âme. . . c'est que mon âme est sur ma bouche et qu'elle est trop avide de tes embrassements. 0 Nuit ! déesse blanche couronnée de pavots, pourquoi te laisses-tu détrôner par le our? Règne sur l'univers; l'univers a trop de clarté; il souffre et se plaint, du soleil... Ah ! ne vois-tu pas toutes les misères qui s'étalent à nos yeux, aux rayons du grand disque? C'est une pitié, vraiment, qu'un lever de l'aurore. Alors apparaissent les pâles lièvres, la guerre ensanglantée, la famine aux yeux creux, la trahison qui louche, la servitude qui rampe, le despotisme qui ramasse des verges, l'ignorance orgueilleuse, l'avarice sale, Tégoïsme aux ongles crochus, la sottise dorée..* et plus loin la vertu en pleurs et le génie pieds nus.». 0 lumière du soleil ! ne reviens-tu pas tous les jours éclairer ce lamentable tableau de l'humanité? Cède le ] monde à ma déesse la Nuit, cède le monde à ses bras caressants, à son sourire d'épouse, à sa pitié, à sa voix saisissante, à son souffle enivrant comme le parfum que laisse après lui I le vêlement d'une Vestale... Va, Phœbus, l'Océan est vaste et i profond^ ce sera une conquête ou un tombeau digne de toi; I si j'avais ton char, tes chevaux et tes rayons, je voudrais plonger dans ce monde inconnu et y voir face à face les mystères magnifiques qu'il recèle. Oh ! qu'il serait glorieux de dompter l'abîme ou d'y dormir enseveli et entouré des débris fumants du quadrige céleste !.. . Phœbus, Phœbus, abdique
les cieux; la nuit est l'amour du monde et de Tibulle. — Te voilà, Eutliycusî Combien nous reste-t-il de milliers de sesterces ?
. — Maître, te plairait-il de jeter les yeux sur les comptes de ma gestion depuis sept années que je suis à toi et à tes affaires domestiques?
— Depuis sept années, mon cher affranchi?... tu veux que je remonte ma vie de sept années?... et par quel chemin encore ! celui de mes folies... qui ne sont plus, hélas ! C'est comme si tu me disais : Maître, puisque te voici enfermé sous les grilles d'une prison, repasse dans ta mémoire toutes les délices de ta liberté passée. Reprends tes comptes... ces tablettes me font peur... je crois en voir sortir les trois Euménides, les trois Parques et le triple Cerbère : car le nombre trois est dans tout ce qui nous effraye ou nous attriste... sois sûr, Euthycus, qu'il se mêle à toutes nos douleurs. . . Regarde quels orages il soulève en amour! trois est un nombre fatal...
— Maître, ton esprit voyage dans la région des songes...
— Il y voyage et n'y habite pas, hélas! Combien de milliers de sesterces nous reste-t-il, ô mon docte affranchi ?
— Maître, sous le troisième consulat de César Auguste, ta fortune s'élevait à...
— Toujours le passé! Euthycus ne vieillira jamais; I marche dans la vie à contre-sens ; c'est dans son berceau qu'il se fera ensevelir. Je répète ma question : Combien me reste-t-il de sesterces aujourd'hui, dixième jour du mois de septembre?...
— Tu disais tout à l'heure que mes tablettes de comptes
TIBULLK
seraient ])our toi de l'histoire, de la philosophie et de la poésie; je voulais te servir selon tes goûts.
— Mes goûts! ils sont plus mobiles que les papillons; c'est tantôt un narcisse, tantôt une rose, tantôt un lis qu'il me faut; je puise à tous les calices et je n'obéis qu'à une loi : la fantaisie.
— Tu devrais la proposer au sénat.
— A quoi bon? elle n'est faite que pour les hommes d'intelligence et de passions, les meilleurs et les plus grands d'entre les hommes, ô mon affranchi.
— Les poètes sont modestes...
— Pourquoi le seraient-ils?
— Au fait, de nos jours, avec de la modestie on risque de ne boire toute sa vie que du petit vin des Alpes et de ne voyager que sur deux pieds.
— Tu Tas dit, mon Euthycus; mais ce que tu ne me diras probablement jamais, c'est le nombre des sesterces qui me restent; suis-je condamné à boire du vin des Alpes et à user beaucoup de chaussures?. . .
— Maître, aux dernières fêtes des Saturnales, ton capital i et tes revenus s'élevaient à...
— Les dieux immortels m'ont donné le plus éloquent des intendants... Les précautions oratoires lui sont familières, et jamais, en parlant d'un aiglon, il n'oubliera l'œuf qui l'a produit. Allons, Euthycus, remonte encore, prends les choses à la seconde guerre punique, et, si tu veux même, au siège de Rome par les Gaulois... Tu sais que les sénateurs voulurent mourir dans leurs chaises curules. O mes sesterces! ô ma
fortune! si vous existez encore, assurément ce n'est pas moi qui le saurai jamais.
— Maître, ton affranchi te salue le plus grand et le plus désintéressé des citoyens romains... Il en est qui font battre de verges leurs comptables pour la plus petite pièce d'argent oubliée... Toi,, tu finirais par me jeter au Tibre si j'insistais à te rendre compte de tes richesses dissipées... Sois satisfait et écoute : il te reste dans ce vaste empire et dans cette ville de luxe et de débauche une fortune égale à la valeur d'un million de sesterces1. . .
— Dieux de mes pères! c'est beaucoup plus que je n'espérais. Mais je suis encore aussi riche qu'un sénateur vertueux... Je t'assure, Euthycus, que je ne me croyais pas le tiers de cet argent.
— 11 est vrai que sans moi peut-être*..
— Tu veux des éloges? tu as tort. La reconnaissance est presque toujours muette^ et l'ingratitude est bavarde.
— Ce que je demande de toi, maître, c'est un peu de compassion pour toi-même. De l'opulence te voilà réduit à l'hum^ ble médiocrité. Celle-ci a pour voisine la pauvreté... Or, apprends qu'au siècle où nous sommes^ la pauvreté est une sorte de lèpre pire mille fois que celle des Juifs. La porte du pauvre est marquée d'un signe funeste, et le passant s'en éloigne en détournant la tête. Tu es jeune, tu es beau, tu es patricien, tu es poëte, ô Tibulle. Mais tu aimes le vin de l'île
1 Deux cent mille de nos francs. Le petit sesterce (sestertius) équi- Vulait à vingt de nos centimes. Le grand sesterce était une monnaie fictive équivalant à mille petits sesterces.
de Crète, l'hydromel, les roses sur la table du festin, et les courtisanes plus fraîches et plus riantes que les roses.. . Tu te plais aux mélodieuses voix des cithares et aux chants des jeunes filles de Corinthe; il te faut des amis nombreux, gais, spirituels, parfumés d'essences comme toi; tu adores la poésie et tu sens ton cœur éclater de joie quand on applaudit tes vers. Tu n'es ni ambitieux ni courtisan; mais tu as rêvé une autre idole que l'effigie de César: elle se nomme la gloire. . . 0 mon maître! toutes ces choses que je viens d'énumérer, dis-le-moi, la main posée sur le cœur, ces choses de ta prédilection, qui te les donnera en la ville de Rome, aujourd'hui, ou dans toute autre ville de l'empire?... Va, ce n'est ni Jupiter ni ton génie; l'un et l'autre habitent trop loin de la terre : c'est l'inconcevable vertu d'un métal ou de I deux métaux, si tu veux; on les nomme aunim et argentum. Avec un million de sesterces, tu peux encore avoir I une maison de campagne en Sicile ou dans la Gaule cisalpine; tu peux encore élever des troupeaux, planter un verger et bâtir un toit modeste près d'une fontaine, à l'entrée d'un bois séculaire; tu peux emmener de Rome ou de Naples la femme qui t'aimera, s'il en est une qui sache aimer ; et perdus tous les deux dans la solitude, il vous sera facile d'oublier la ville et le monde. Mais, Tibulle, un million de sesterces ne donne pas un palais, des litières et des esclaves tels que tu les avais. Allons, maître, ton astre est changé : ce n'est plus une comète étincelante secouant dans l'éther sa chevelure de pierreries; c'est l'étoile sereine et modeste de la médiocrité, étoile qui se lève d'ordinaire durant les belles nuits d'été, qui parcourt une carrière paisible et qui s'éteint après
de longues années au milieu des vapeurs diaphanes et rafraîchissantes de l'occident.
— Euthycus, les sages du portique d'Athènes ne parlaient pas mieux que toi assurément. Tibulle te salue et te rend grâce. Il pèsera tes paroles comme des lingots d'or et des perles de grand prix, et il est probable qu'il suivra ton conseil. Mais il faut que je dise un dernier adieu à la vie de Rome, à la vie opulente et effrénée ; quand ce ne serait que pour savoir les noms de mes véritables amis, je veux donner un dernier souper aux jeunes patriciens, mes compagnons de plaisirs. Je leur annoncerai ma ruine et ma retraite, et ce sera une joie enivrante pour mon cœur de recevoir leurs regrets et leurs témoignages de tendresse. Je veux avoir aussi les deux courtisanes que j'ai le plus aimées, Tarentilla et Chrysis; des joueurs de flûte et de sistre, des danseuses au son des cymbales. Quant à la bonne chère, je m'en rapporte à tes soins, Euthycus, et à ton goût éclairé. Tu veilleras à ce que les amphores et les fruits soient rafraîchis dans des bassins d'argent. Puisque les dieux immortels l'ont voulu ainsi, je quitterai la vie voluptueuse de Rome après un festin, afin de passer brusquement d'un climat à l'autre, de la ville au désert, du palais à la cabane... Les transitions ménagées et lentes répugnent aux âmes élevées.
La maison de Tibulle, on nous l'a dit, était le rendez-vous de la jeunesse patricienne. Située dans un quartier solitaire,
elle était entourée de quelques grands arbres (ombrage sacré!), et une fontaine d'eau vive rafraîchissait l'air autour d'elle. Du côté de l'orient on découvrait les gigantesques monuments de la ville éternelle, et à l'occident l'œil pouvait suivre au loin les sinuosités du fleuve dans la campagne et la majestueuse ligne de la voie Appienne. Comme tous les esprits rêveurs, Tibulle aimait les horizons lointains et il avait fait construire une sorte d'observatoire sur le toit de son habitation. Cette galerie élégante et spacieuse était entourée d'arbustes odoriférants, et même quelques beaux arbres de Judée avaient pris racine sur la terrasse de la maison, en sorte que de loin on croyait voir un jardin tout en fleurs et tout en feuilles descendu des nuages. C'est là que le maître venait souvent rêver d'amour ou de poésie, cet autre amour, aux clartés blanches de la lune; c'est aussi dans cette galerie aérienne qu'il soupait quelquefois avec ses amis.
Le soir dont nous parlons, il y fit apporter les plantes les plus rares et les plus odorantes; et des lampes, placées avec art au milieu des feuillages, répandaient une douce lueur dans cette salle de verdure et de fleurs. La table était servie de mets exquis et de hautes pyramides de fruits. Les amphores étaient remplies et les coupes entourées de myrtes et de jasmins. Mais tous les lits étaient vides encore...
Tibulle attendait ses convives dans une salle basse, se promenant en tunique, les bras croisés derrière le dos, et s'arrêtant subitement quelquefois comme un homme tourmenté de visions soudaines. Souvent il levait la main droite à la voûte de la salle, murmurait deux ou trois mots sans ordre, haussait les épaules par un mouvement brusque, et reprenait
sa promenade. Les esclaves qui passaient pour le service se disaient entre eux :
— Serait-ce que le maître aurait quelque procès qu'on doit plaider demain?
— Ou bien, disait l'autre, briguerait-il une charge? Voici le temps des comices,..
— Non, dit un troisième, il convoite un riche héritage, et il adjure les lares de l'agonisant. . .
— Vous le connaissez peu, ajoutait un quatrième; le maître rêve d'amour... et la jalousie le travaille en ce moment.
Pas un n'avait dit vrai : Tibulle faisait des vers. Quand Euthycus vint à passer, le maître lui frappa l'épaule légèrement ; et, continuant à arranger ses syllabes harmonieuses, il sourit à son cher affranchi, qui baisa sa main. Mais voici que deux porteurs de flambeaux entrèrent et que, derrière eux, s'avança majestueusement le sénateur Sylanus. Tibulle le salua avec cette grâce qui lui était naturelle, et Sylanus, le visage épanoui comme une grenade écarlate et les deux mains jointes sur son ventre monstrueux, se prit à sourire en disant :
— Partout où l'on m'attend, j'arrive le premier.
Un jeune Grec esclave, qui passait près de Tibulle, ajouta à voix basse :
— Il n'est rien déplus leste qu'un éléphant affamé.
— Que dit cet entant? demanda l'énorme personnage.
— Que personne, Sylanus, ne porte la toge avec plus de grâce que toi.
— Tes serviteurs ont tous de l'esprit, reprit le sénateur.
et des façons de s'exprimer très-respectueuses. Les miens sont stupides et grossiers. À propos, il doit m'arriver un bel esclave d'Alexandrie; il est Syrien d'origine1; il sait raser la barbe en un clin d'œil et sans toucher à la peau du visage ; et puis, il a mille petits talents d'agrément... Je l'ai payé trois mille sesterces... Est-ce trop cher par le temps qui court?
— Est-il rien de trop cher et de trop recherché pour la perle des sénateurs? car les femmes de Rome t'ont ainsi surnommé.
— 0 mon ami, ne me flattes-tu pas î . . .
— On ne flatte que les rois, les mauvais poètes et son ennemi.
— Je ne suis, grâce aux dieux, rien de tout cela. Qui as-tu à souper ce soir, Tibulle, mon poëte Tibulle?
— Tous nos amis.
- — Ta maison est donc aussi grande que le Forum Romanum?
— Ah ! Sylanus, si tu railles déjà avant le vin de Crète, tu mordras après, sans doute.
— Ingrat! tu connais mon amitié profonde... Nous aurons du vin de Crète, dis-tu?
— Du vin de huit feuilles. . . Il date de l'époque de ton mariage, Sylanus.
— Il doit être excellent... Je suis si heureux! Ah! quelle femme j'ai prise... C'est Junon et Minerve à la fois, la fîdé-
1 Les Romains estimaient beaucoup les esclaves syriens, qui passaient pour plus adroits et plus intelligents que les autres. (Pétrone.)
lité et la chasteté en personne... Elle te déteste, Tibulle, et j ignore pourquoi.
— Cela fait l'éloge de sa vertu, Sylanus. 0 la digne épouse!
En ce moment arrivèrent deux jeunes patriciens couronnés de myrte et s'appuyant avec grâce sur l'épaule l'un de l'autre, beaux tous les deux comme Castor et Pollux, et, comme eux, unis d'une fraternelle amitié. Un joueur de flûte et des esclaves d'Egypte les précédaient.
— Voici, s'écria Sylanus, la fleur de la jeunesse romaine. Je salue le Grec Théogène et le Latin Cornélius Pulcher, ces deux belles topazes d'un même bracelet.
— Et nous, dit Cornélius, après avoir salué notre hôte bien-aimé, nous inclinons nos fronts devant la plus grosse capacité du sénat romain.
Sylanus fronça le sourcil, incertain du sens sous lequel il devait prendre ce mot capacité. Son ventre lui donnait du chagrin bien souvent. Cependant, voici que les esclaves annoncèrent d'autres convives, et qu'il en vint huit ou dix , tous plus parfumés les uns que les autres et revêtus de tuniques blanches, la plupart bordées de pourpre et de franges d'or. C'étaient Publius Metellus, homme consulaire; Nicanor le philosophe; le jeune Apollonius, enfant beau comme son nom; Euphratès, parent de Tigrane, roi d'Arménie; Scipion, jeune homme noble d'origine s'il en fut jamais; le riche Tarentius, qui faisait naviguer des vaisseaux chargés d'aromates d'Alexandrie à Messine; Marcellus, que César aimait à cause de son nom, ce douloureux souvenir!... Pomponius Atticus, dont le père avait été le confident de l'orateur Cicéron; enfin
Hortensius, jeune sybarite frisé à la manière des dames grecques, et portant des anneaux d'or à plusieurs doigts de ses pieds. Avec de tels convives, le souper devait être joyeux, c-n le voit bien. Chacun, en entrant, saluait le maître, et répondait à un trait plaisant décoché par le joyeux sénateur. Quand l'affranchi, intendant du souper, armé de sa baguette, vint annoncer à Tibulle que ses ordres étaient remplis, tous les esclaves prirent des flambeaux ; les joueurs de cymbales, les joueurs de flûte et de cithare, les danseurs couronnés de roses et armés de thyrses, précédèrent les conviés, qui marchaient à pas lents et se tenaient par la main. Sylanus et son abdomen fermaient le cortège, soutenus tous les deux par des esclaves liguriens. Et de temps en temps, Hortensius le beau sybarite se retournait et disait à haute voix au sénateur :
— Courage! mon enfant... tu atteindras les astres.
A ces paroles, le large et magnifique convive répondait :
— Femme, prends garde de blesser tes pieds blancs aux feuilles de roses répandues sur l'escalier.
• — Ah ! Sylanus, reprenait le jeune homme, il est des roses plus dangereuses que des lames de poignard.. .
— Mon amour, s'écriait le sénateur, veille donc sur ta santé! tu es les délices du monde.
— Voilà une des phrases passionnées de Flavia Cornelia, ta femme...
— Eh! qu'en sais-tu? demandait l'époux le plus heureux de l'empire, qu'en sais-tu, Hortensius?... Qui peut t'avoir appris cette phrase?. . .
— Par Vénus! ces choses-là se devinent... ajoutait le sybarite, un peu effrayé d'avoir laissé parler sa vanité.
Tibulle regarda Hortensius en portant un doigt sur ses lèvres. Flavia était digne de toute discrétion.
La nuit avançait, et déjà les convives, placés sur leurs lits, avaient revêtu la robe d'usage pour le repas, et déjà ils avaient reçu sur leurs mains de l'eau à la neige, versée par des Ethiopiens, quand on apporta à Tibulle un message. 11 voulait le mettre sous les coussins de son lit et ne répondre qu'après le souper; ses amis, et Sylanus le premier, le prièrent de lire ces tablettes. Il en rompit le lien et il parcourut des yeux le billet suivant :
« Nous désirons voir tes convives. Permets-nous de venir chez toi à la fin du souper. Nous nous placerons dans une salle voisine. Fais disposer toute chose pour que nous puissions avoir le spectacle de ton festin sans être reconnus. Que ta maison prospère toujours, Tibulle, ami de notre cœur ! »
Ce billet n'était pas signé, mais Tibulle en reconnut bien l'écriture. Ses amis attendaient sans doute qu'il leur en fît part. Il sourit à ses convives et leur offrit des mets exquis contenus dans des bassins d'argent. C'étaient des oiseaux du Phase entourés de romarin; un paon farci d'ortolans et étalant les plumes de sa queue comme un brillant éventail ; des poissons des deux mers et des fruits de l'Afrique. Ce fut alors que des Syriens (ces esclaves favoris) versèrent dans toutes les coupes du vin de Falerne qui datait du consulat d'Opimius1.
Comme les convives commençaient à se livrer à la bonne chère, l'un d'eux, ce fut Apollonius, enfant qui portait encore la robe prétexte, se mit à dire à haute voix :
1 Falernnm Qpimianum . (Pétrone.)
Notre hôte est aussi discret qu'il est magnifique; mais moi qui suis bien jeune et qui ai besoin de m' instruire, j'aimerais mieux qu'il fût plus indiscret et moins magnifique. . . Des secrets à table, ô Tibulle! des secrets pour nous?... Bacchus n'est donc plus le dieu Liber, ou bien n'avons-nous plus ton amitié?...
Cet enfant, dit le noble Scipion, a parlé comme un orateur devant le sénat.
— Il n'a que la prétexte; je vote pour lui la toge, reprit Pomponius Atticus.
— Moi, s'écria le bruyant sénateur, je soutiens que c'est Minerve elle-même qui vient de parler par la bouche de notre Apollonius. Tibulle, tu nous dois la lecture du message. . .
— Vraiment, Sylanus, reprit Hortensius, tu ne crains ni l1avalanche ni la foudre... (Ce jeune homme avait vu furtivement l'écriture du billet.)
— Et toi, Hortensius, lui dit tout bas Tibulle, son voisin, tu as aujourd'hui une langue vipérine. Voilà la seconde fois que tu railles cette vénérable toge... tu feras si bien que Sylanus découvrira ton amour pour sa femme.
Dis plutôt l'amour de sa femme pour moi, ajoula le bel Hortensius en vidant sa coupe. J'ai lu son billet par-dessus ton épaule. O Vénus! voici que Flavia me poursuit jusqu'à la table de mes amis; C'est pour me voir qu'elle t'écrit.
— En es-tu bien sûr? demanda Tibulle.
Le jeune sybarite leva les yeux à la voûte de la salle, et
soupira comme pour se plaindre d'une passion trop ardente ju'il avait allumée et qui tôt ou tard lui serait à charge. Et Tibulle, en homme profond dans l'art d'aimer, répondit :
— Sois sûr, mon Hortensius, que la belle fleur dont nous parlons ne mourra pas encore, desséchée aux rayons de ton soleil.
— Je l'espère... dit Hortensius.
Et il porla négligemment la main dans les boucles de sa chevelure. Les convives, voyant que ces deux amis causaient entre eux à voix basse, ne songeaient qu'à leur appétit, et la gaieté leur montait au cerveau comme la mousse du falerne au bord des coupes. Alors le maître ordonna d'introduire Chrysis et Tarentilla. A ces noms, les conviés battirent des mains, et ce fut au milieu de ces applaudissements que s'avancèrent majestueusement les deux nymphes promises. Comme on voit sur la mer d'Ionie deux beaux oiseaux voyageurs voler ensemble à tire-d'aile, et tout à coup, ravis de la splendeur des eaux, ralentir leur course et battre l'air de leurs plumes divines, puis toucher les flots en même temps et nager de front sur la surface unie du clair élément; comme on voit leur beau col onduler mollement, et leur aile à demi ouverte recevoir les souffles du zéphyr et se gonfler sous ses baisers voluptueux, et tantôt, s'approchant de plus près l'un de l'autre, chercher leurs becs amoureux, et tantôt se séparant, frémir et se regarder : ainsi, plus fraîches et plus harmonieuses, apparurent sur le seuil de la porte les deux jeunes filles; ainsi, plus légères, elles glissèrent sur le pavé de mosaïque, portant de longs regards autour d'elles, et jetant de brûlantes étincelles dans le cœur des convives romains. Toutefois, un seul les vit sans trouble., ce fut Hortensius.
— Que la Grèce le cède à jamais à Rome ! s'écria l'un d'eux.
— Qu'Alcibiade ressuscite et meure de jalousie ! dit l'autre.
— Et que le divin Praxitèle reprenne son ciseau ! répondit un troisième.
— Dieux immortels ! ajouta un quatrième, est-ce que je n'aurais pas épousé la plus belle femme de l'empire?...
C'était le gros Sylanus qui parlait ainsi, et Tibulle le rassura par un coup d'oeil. Cependant le poëte dit aux deux nouvelles venues * :
— Beauté, reine de l'univers, tu vois ta puissance ! Chrysis, Tarentilla, nous vous rendons grâces... vous consolez comme deux étoiles nouvelles à l'orient. Plaise à vous, jeunes et lascives divinités, de prendre une coupe et de vous asseoir sur notre pourpre tyrienne. Vous choisirez pour voisins ceux qui seront les plus agréables à vos yeux.
Tarentilla promena des regards superbes sur l'assemblée, et puis elle s'avança en formant quelques figures de danse du côté du bel enfant Apollonius et d'Hortensius qui déjà se reculait, effrayé du voisinage gênant d'une femme ; près de là Ue trouvaient aussi Marcellus, ainsi que Cornélius Pulcher et l Théogène, ces deux jeunes gens qui s'aimaient; c'était le côté de la beauté et de la jeunesse. La courtisane se plaça sur un lit, comme la reine Cléopâtre au milieu des siens. Sylanus, Scipion et les autres espéraient Chrysis, qui, blanche et les yeux baissés, semblable à un marbre de Corinthe, paraissait attendre un ordre d'un des convives. Cependant elle releva avec langueur son front de neige, et jetant un regard
1 Tibulle aima et chanta plusieurs beautés célèbres de Rome parmi lesquelles il faut citer d'abord Délie. Mais à combien d'autres le poëte adressa-t-il des élégies passionnées !
profond sur le maître, elle marcha vers lui lentement et avec toute la modestie des vierges; puis elle se coucha au pied de son lit. Tibuîle lui tendit la main en lui disant :
— Chrysis, ma chère âme, il est d'autres convives que moi dans cette salle...
À ces paroles, [a blonde jeune fille ne répondit qu'en secouant la tête et en se rapprochant des pieds du poëte.
— 0 ma Chrysis! ajouta le maître à voix basse, pourquoi ne puis-je aimer d'une amour profonde comme la tienne?
Elle répondit :
— Cela viendra, Tibulle.
Voyant cette tendre nymphe ainsi dévouée à son amour, les convives voisins se récrièrent et adjurèrent les dieux immortels que cette flamme de vestale ou d'épouse était trop belle pour brûler dans un corps de courtisane... et Sylanus surtout en jetait des cris d'admiration et de désespoir... Chrysis ne leur répondit point ; seulement elle regarda son amant, et sourit de pitié ou d'amertume.
Blonde comme l'Aurore, Chrysis ressemblait à son nom * : sa magnifique chevelure, relevée sur le front et sur les tempes, allait se nouer derrière sa tête à la manière ionienne ; des fils d'argent retenaient ces cheveux d'or qui n'avaient ni perles ni roses pour rehausser leur beauté. Chrysis avait des yeux bleus comme le golfe de Naples par un soir d'été, et de longues franges noires ombrageaient ces deux étoiles lumineuses. Il y avait dans ces yeux-là toute la rêverie de la muse
1 Chrysis, nom grec : dorée, belle. On le donnait à Vénus. Les courtisanes le prenaient quelquefois. (Athénée, liv. XIII.)
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qui se plaît aux solitudes ; presque toujours voilés, on les devinait aux étincelles échappées de leurs paupières modestes ; mais, si une fois ils se levaient à la voûte du ciel, deux rayons humides montaient dans l'éther. Chrysis portait une tunique grecque, blanche comme la neige sur le mont Ida, et ouverte jusqu'à la hanche droite, en sorte que rien ne voilait les harmonieux contours de ses jambes, dont l'une était ornée d'un large anneau d'or où étincelait un diamant de Syrie. Chrysis n'avait pas d'autres joyaux ce soir-là, et encore celui-ci était-il pour elle un symbole de servitude. Les femmes passionnées sont toutes ingénieuses à trouver des signes qui révèlent des secrets que souvent elles n'avoueraient pas pour un empire. Les femmes passionnées sont des poëtes et des enfants ; sublimes et puériles, il leur faut une fleur ou | l'immensité ; elles donneraient l'univers pour un anneau ou \ une boucle de cheveux. . . Chrysis eût donné Rome et la terre ) pour une parole d'amour de Tibulle. Or une de ses belles i mains soutenait sa tête virginale, et de la droite elle jouait i avec un éventail de plumes qu'elle ne regardait pas. Ainsi, | elle rêvait couchée au pied du lit de pourpre.
Vive et audacieuse comme l'aigle, brune comme la nuit,
I Tarentilla répondait aux emportements de la troupe folâtre
, qui l'entourait; sa parole était sonore et vibrait jusqu'au
fond du cœur; jamais le sourire n'éclatait sur ses lèvres de
corail sans découvrir toutes les perles blanches de sa bouche.
Elle tenait de la nymphe et de la bacchante. . . Ses yeux noirs,
. presque toujours troublés, jetaient dans les veines une sorte
de poison brûlant ; pour peu que l'on touchât sa main, on se
sentait du délire dans la tête. Grande comme Junon, elle
était légère comme Atalante. Ses pieds étincelaient de bagues d'or et de pierreries ; elle avait des bracelets à payer toute une légion romaine un jour de révolte ; ses doigts étaient longs et effilés, et ses ongles roses, comme si elle les eût trempés dans les vapeurs de l'aurore. Toujours ses mains animées soutenaient sa parole et donnaient au discours une grâce mimique plus expressive encore que la pensée. Tantôt elle jetait un bouquet de fleurs à celui-ci, tantôt elle frappait légèrement de son thyrse vert l'épaule de celui-là, comme châtiment pour une expression trop vive de volupté. Ses beaux cheveux d'ébène, relevés en casque phrygien, étaient couronnés de pampres et de raisins dorés ; et si merveilleux était le travail de ces fruits de Bacchus, que les oiseaux voltigeant dans la salle du festin venaient se poser sur la couronne de la bacchante, en sorte que Tarentilla secouait la tête et s'enivrait de rires, de vin et d'éclats de joie. Oh! la délirante jeune fille ! Les convives ses amants sentaient auprès d'elle leur raison se perdre dans des tourbillons d'étincelles, de parfums et de vapeurs. Et souvent l'un d'eux, saisissant sa main dangereuse, lui jurait sa fortune et sa vie: c'était Apollonius, enfant destiné à des richesses immenses. Souvent aussi un autre, non moins emporté, se levait, tenant une coupe à la main, et attestait les dieux infernaux qu'il soulèverait les légions si Tarentilla voulait de l'empire. C'était Scipion qui parlait ainsi, Scipion, l'amant de l'antique liberté. Et le jeune Marcellus, dont le nom et le visage ressemblaient au fils d'Octavie remonté dans les cieux, le jeune Marcellus venant à son tour auprès de la nymphe éclatante, posait sa main sur ses pieds d'albâtre, et l'adjurait de partir
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avec lui pour la Grèce, où il lui ferait bâtir un temple sur un mont du Péloponèse. Marcellus, on le voit bien, en dépit de Caton et des Veux Romains, se passionnait aux souvenirs de Périclès et d'A^ibiade. Tarentilla acceptait toutes ces offres et toutes ces folles louanges avec des éclats joyeux de ce rire qui faisait tressaillir. Enfin Théogène et Cornélius Pulcher, ces deux amis inséparables, oubliaient aussi un moment pour elle leur tendresse mutuelle, et venaient lui porter leurs coir ronnes. Et nous n'oublierons pas non plus Euphratès, parent du roi d'Arménie, qui lui proposa le diadème d'or de son oncle Tigrane; non plus que Nicanor le philosophe, qui abjurait la sagesse à tout moment et reniait Socrate comme traître à l'humanité; et Publius Metellus, le consulaire, qui doutait de sa profonde habileté et oubliait les faisceaux tant regrettés;... et Pomponius Atticus, qui ne parlait plus du grand orateur Cicéron, l'ami de son père; enfin, nous ne tairons pas non plus le nom de l'opulent Tarentius, cet avare spéculateur, qui ne se souvint plus un moment de tous les sesterces que valait un vaisseau revenant d'Orient, chargé d'ambre, d'aromates, et qui balbutia à Tarentilla l'offre involontaire d'un de ces navires. Mais il est surtout un convive qui re- I doubla la joie de la nymphe et l'allégresse générale, lorsque, quittant le côté opposé de la table, où il s'était lassé d'adorer la silencieuse Chrysis, il vint, à moitié porté par les esclaves, se rouler, comme un beau taureau de la Sabine, aux pieds de la divine Tarentilla. Sylanus avait bu outre mesure, et le falerne opimien était le génie qui lui dicta cette catilinaire anacréontique :
— Jusques à quand, Tarentilla, abuseras-tu de notre pa-
tiente admiration? Jusques à quand te plaira-t-il, déesse, de souffler dans nos cœurs les orages de l'amour?... Je te dénonce aujourd'hui à la vengeance du peuple et du sénat... Tu veux attenter à la vie de tout ce qu'il y a de plus élevé parmi les citoyens romains. Depuis longtemps tes yeux ont préparé les dards dont tu nous assassines cette nuit... Et c'est chez un patricien, ton ami, c'est à la table de l'hospitalité que tu commets ces homicides ! . . . Depuis longtemps tes paroles ont combiné les mélanges perfides d'harmonie et d'espérance dont tu nous verses aujourd'hui les poisons... 0 Circé!...
Ici les bruyants éclats de rire et les applaudissements de tonte la salle interrompirent l'orateur, et en un moment il se vit accablé sous le poids des couronnes de fleurs qui tombèrent sur lui de toutes parts. Tarentilla elle-même détacha quelques pampres de sa chevelure et les donna au sénateur, qui saisit sa belle main chargée de bagues et qui la baisa au point de s'écorcher le visage aux pierreries de ces anneaux ; et voyant ses joues sillonnées de quelques lignes rouges, chacun redoubla ses éclats de rire en demandant à Sylanus quel chat magnifique lui prodiguait de telles caresses.
Cependant la belle Tarentilla demanda à être écoutée; chaque convive se hâta de regagner sa place, et, le calme étant rétabli, une voix légère et vibrante fit entendre cette musique de paroles :
— Pères conscrits, je ne chercherai pas à me justifier des attentats dont m'accuse le consul Sylanus Cicéron. Il est vrai que j'en veux à vos cœurs et à votre liberté... et puissé-je être assez heureuse pour consommer de pareils homicides!
Mais, hélas ! combien l'éloquence est artificieuse et féconde en hyperboles ! et surtout combien est dangereux le talent oratoire du beau consul qui vient de parler, puisqu'on me regarde déjà comme victorieuse dans la conspiration d'amour que j'ai ourdie! 0 mes amis! vous vous plaignez de mes armes, vous voulez briser d'avance les chaînes que je vous prépare... Hélas! hélas! revienne le soleil de demain, reviennent nos habitudes de la vie privée, et pas un de vous peutêtre, en rencontrant cette Tarentilla, au Cirque, aux jardins de Jules, aux Esquilies, ou dans tel autre lieu public, pas un de vous peut-être, ô mes adorateurs ! ne détournera la tête et ne lui dira : Je te salue. Cependant j'ai reçu de l'un de vous, ce soir, un vaisseau de parfums, de l'autre une renonciation à Socrate, d'un autre la couronne du roi d'Arménie, d'un troisième le vaste patrimoine de ses pères, d'un quatrième un temple qui me sera dédié, d'un cinquième l'empire romain... que sais-je encore? que n'ai-je pas reçu de serments, de protestations et de caresses!... O puissance de Bacchus ! écumes funestes qui nous élevez si haut un moment et nous laissez oublier si vite quand vous n'êtes plus vousmêmes ; ô vapeurs du falerne, du vin de Crète, du vin de la Cyrénaïque, et de tous les vins du monde, vapeurs, écumes, Bacchus, ivresse fallacieuse, je vous dévoue au Styx, puisque nos amants n'ont jamais tenu une seule de leurs promesses I dorées; simples et crédules femmes que nous sommes!
Comme on voit dans un jour de printemps la vive lumière du soleil se cacher tout à coup sous les voiles d'un nuage orageux ; comme on voit les pâtres et les troupeaux chercher l'abri sous les rochers ou les chênes, et toute la nature, si
éclatante et si joyeuse un moment auparavant, morne et silencieuse, attendre le coup de vent et l'éclat du tonnerre; ainsi les graves et solennelles paroles de Tarentilla répandirent une tristesse nuageuse sur les visages des joyeux convives. Mais bientôt son magique sourire et sa vive parole dissipèrent l'orage et rendirent à rassemblée son ivresse première... Toutefois, il fallut encore que les Syriens portassent autour des lits plusieurs amphores de vin de Crète pour que les fronts et les lèvres reprissent toute leur sérénité. Chrysis, qui n'avait pas perdu une seule des paroles de Tarentilla, lui fit un signe approbateur. Tibulle, en sa qualité d'hôte, ce soirlà, n'approuva pas hautement la péroraison de ce discours, mais il envoya secrètement par Euthycus une couronne de laurier au bel orateur. Tarentilla la reçut av-c une expression de reconnaissance qui colora subitement pou visage d'un carmin à faire envie à toutes les roses. Puis, s' a dressant à Hortensius le sybarite, qui avait repris sa place auprès d'elle, , elle dit :
— Il est quelqu'un ici que mes paroles, peut-être un peu sévères, ne touchent point. Celui-là ne perdra jamais sa tête ni son cœur...
— Assurément, belle Tarentilla, répondit h jeune effé- ; miné, si je ne me mêle point aux éclats bruyants de mes amis, je n'en ai pas moins d'admiration et de tendresse pour la beauté...
— Pour quelle beauté? ajouta la vive courtisane. La mienne, celle de Chrysis ou la tienne, Hortensius?
— Tu es méchante, Tarentilla!...
— Non, je suis sincère... Sybaris, Sybaris, !o jour où tu
te miras pour la première fois dans un miroir fut le plus fatal jour de ta vie... Tu n'aimeras jamais.
— Et tu appelles cela un malheur, ma déesse?
— Oui, et une honte aussi.
— Allons, se dit à part lui le jeune homme si cher à luimême, voici encore une passion effrénée que mes cheveux ambrés, mes yeux irrésistibles et mes formes de demi dieu ont allumée... La courtisane est prise au piège comme la femme patricienne.
En ce moment Tibulle jetait des regards inquiets du côté du rideau de pourpre qui cachait une entrée secrète donnant dans une salle voisine. Hortensius s'aperçut de l'agitation du poëte, il en devina la cause. Le rideau avait tremblé plusieurs fois, et même une main furtive en avait écarté les plis trop épais. Hortensius ne daigna pas détourner la tête; seulement il dit :
— Flavia est arrivée!... Qu'elle m'admire donc, la belle et tendre Flavia ; ma plus belle conquête assurément !
Et il ajouta tout haut, en s'adressant à un Syrien :
— Esclave, arrange ma couronne de fleurs... et donnemoi des coussins plus élevés.
Tibulle, à son tour, devina Hortensius, et il ne le détrompa point ; bien mieux, il lui fit donner une couronne plus fraîche et qui devait rehausser encore sa beauté; Tibulle, en véritable triomphateur, parait sa victime. Flavia, placée derrière le rideau, rit en silence et n'aima que davantage le poëte; Chrysis ne devinait pas la présence de la patricienne, et pourtant Chrysis suivait d'un regard passionné toutes les impressions nerveuses et mobiles du visage qu'elle adorait.
Cependant les conversations, ranimées par Fhydromel que les Syriens versaient en abondance, allaient toujours croissant et se croisaient d'un lit à un autre ; il y avait quelquefois de vives interpellations, et quelquefois aussi des éclats de rire lancés à la suite d'un mot rapide et incisif comme une lame à deux tranchants. Parmi les convives, Scipion se distinguait par l'inflexibilité de ses jugements sur la marche des choses publiques. Il prévoyait des abîmes et il les signalait avec véhémence.
■ — Ce n'est plus, disait-il, la main sage et forte de la | liberté qui tient les guides du quadrige romain; c'est lai main fiévreuse de la tyrannie qui pousse les coursiers au gré, de son caprice, ou les retient brutalement et déchire leur1 bouche par saccades. Or, les coursiers pourraient bien, tôt ou tard, se cabrer et s'indigner du phaéton...
— Vraiment, reprenait Publius Metellus, homme possédé par la vanité des charges publiques ; vraiment, on dirait, k\ entendre Scipion, que César a déjà brûlé la moitié de la terre, et que le foudre vengeur va le précipiter dans FEridan...
— Quoi donc ! s'écriait la spéculateur Tarentius, quelle) prospérité plus grande demande-t-on? Nous avons la paix sur terre et sur les deux mers, nous trafiquons avec F Espagne et l'Egypte. . . Que les dieux immortels nous conservent César !
— Pour moi, dit Pomponius Atticus, depuis la mort de Cicéron, l'ami de mon père, je n'espère qu'en César-Auguste.
— Mes amis, reprit Scipion avec un sourire amer, il est des hommes qui ont besoin d'adorer des hommes... Quelquefois cela est commode et profitable. Il en est d'autres qui ont la folie d'élever leur âme jusqu'aux cieux... Ceux-là sont les dupes des autres bien souvent. Mais enfin, chacun est libre de choisir son idole ; les uns la couronnent de laurier d'or et la parent d'une toge de pourpre ; les autres la veulent armée comme Minerve, libre et fière comme elle. . .
— Dieux de mes pères ! s'écria Tarentius, le voilà qui nous taille la statue de la Liberté ! . . .
— Marchand, lui répondit Scipion, il n'est pas sûr que tes bères, avares et spéculateurs comme toi, aient cru aux dieux ; 1 est moins sûr encore que tu puisses nous citer ici les noms le tes pères...
- Voilà qui est brutal ! reprit Atticus, et Cicéron luitfneme...
— Pomponius Atticus , répliqua Scipion , Cicéron luinême, l'ami de ton père, est mort sous les poignards de la yrannie.
— Sa tête tourne! dit Metellus.
— Publius! lui cria Scipion, si elle tourné, du moins elle e se courbe pas...
— Et qui sont les esclaves ici?... demandèrent les trois oix.
— Assurément, ajouta Scipion en souriant, ce ne sont pas aux qui nous versent du vin.
Mais Tibulle leva la main et dit avec un son de voix aussi doux qu'une flûte harmonieuse :
— Si mes amis les meilleurs choisissent ma table pour leurs combats oratoires, je leur donnerai à souper, une autre fois, dans la tribune aux harangues... peut-être y parlerontils d'amour, de bonne chère et de poésie.
— Cela est vrai, s'écria Sylanus. Quelle abeille vous pique le nez de son aiguillon?... Les voilà tous les quatre rouges et animés comme les coqs de ma maison de campagne ; si c'était de vin et d'hydromel encore?... mais non, rouges de colère ! 0 mes enfants , mes enfants, êtes-vous atteints de folie, ou bien voulez-vous nous divertir par le pugilat ? Insensés! laissez donc là les affaires publiques... Et pourquoi donc comptez-vous le sénat romain? Pour peu de chose?..
— Pour moins que cela, dit Scipion.
— Le sénat commande...
• — 11 sert, le sénat.
— 11 agit...
— Il mange.
— Il veille...
— Il dort...
— Scipion! s'écria de nouveau le sénateur hors de lui, veux-tu renouveler ici les combats des Centaures et des Lapithes...
Et il saisit en même temps un cratère d'argent.
— Amis, reprit Scipion en riant aux éclats avec tous les convives, je vous prends à témoin que ce guerrier, mon ennemi, a choisi pour arme la plus large coupe de la table... Esclave, verse au Centaure !
Et Sylanus allait lancer à la tête de Scipion le cratère d'argent, lorsqu'un adroit Syrien le lui remplit subitement de vin de la Cyrénaïque. Voyant la couleur dorée et la mousse pétillante, le formidable sénateur s'attendrit comme par enchantement ; la coupe s'approcha d'elle-même de ses lèvres, il la vida à longs traits et tomba sur son lit aux pieds de la blanche Chrysis. Presque aussitôt les yeux du héros se fermèrent à la douce lumière des lampes d'or, et son âme s'enfuit, pour un moment, dans la région des songes. Tel, mais peut-être blessé plus mortellement, le divin Hector tomba sous le fer de l'invincible Achille.
Cette fin héroïque apaisa les combattants; ils rirent entre eux du sujet de la guerre allumée et de l'énorme victime. Tarentilla, dont les éclats de joie avaient retenti bien souvent pendant cette scène, chanta quelques vers de l'Iliade au son d'une lyre thébaine, et, quand la sirène eut fini ses mélodieuses chansons, les convives silencieux écoutaient encore. Tibulle fut le premier qui rompit l'extase générale :
— Mes amis, dit- il, tandis que la nuit sereine passe sur
I la ville et le monde, il faudrait prier la divine Tarentilla de
nous raconter une des aventures de sa vie ; c'est un véritable
poëme, et d'ailleurs nul poëte n'est égal à Tarentilla.
Les convives approuvèrent avec joie. Chrysis se souleva sur
ï son coude, et montra à tous son beau front transparent et
ses yeux aux longs rayons, comme aurait fait une naïade
i sortant des roseaux. D'un autre côté, le bel Hortensiusdeman-
[ dait encore un coussin aux esclaves, et se faisait donner de
I l'air avec un éventail de plumes de paon. Lt Apollonius, cet
i enfant déjà brûlé par les regards de Tarentilla, se rapprochait
de ses genoux, et la tête penchée sur la main, il la contemplait et cherchait à respirer les parfums de ses paroles. La belle déesse parla ainsi :
— Quand notre Tibulle exprime un désir, il commande. Sa maison est comme un temple : chacun de nous y entre avec un secret désir de plaire à Fidole. Pour moi, d'ailleurs, Tibulle fut toujours le dieu le plus doux et le plus favorable; ses conseils sont lumineux , ses richesses au service de ses amis, et son intimité est tendre et toujours nouvelle; c'est un esprit excellent... c'est une belle âme sous un beau visage...
— Elle a raison, dit une voix derrière le rideau de pourpre .
— Elle a raison, dit en même temps Chrysis.
Et les convives admirèrent la promptitude avec laquelle l'écho répétait les paroles de la jeune fille grecque. Il y en eut même qui prétendirent que l'écho de la salle avait devancé les paroles de Chrysis. Mais Tibulle, saluant de la main Tarentilla, lui dit :
— Te plairait-il, ô ma douce convive ! de parler un peu de toi-même dans le récit d'une de tes aventures?
— j'obéis.
Telle que vous me voyez^ mes amis, je suis fille, selon toutes les présomptions possibles, de la reine Cléopâtre et de Marc-Antoine, son légitime époux. Si donc nous laissons un proconsul, à Alexandrie, gouverner l'Egypte au nom de César, c'est que nous manquons de soldats et de vaisseaux. Il serait inutile de me demander des preuves de ce que j'avance ; je vous les refuserais probablement. Quoiqu'il en soit; Tarcnlilla est contente du sort. Parmi les faveurs que je tiens
des dieux (magnifiques envers moi, dit-on), voici un anneau d'or ciselé et sur lequel vous pouvez remarquer la figure d'Isis : c'est un anneau sans prix à cause de sa vertu. Je le porte jour et nuit au doigt annulaire de la main gauche. Vous dire quelle est sa vertu, ce serait révéler les secrets des dieux... Seulement il m'est permis de vous raconter une véridique histoire. Je voyageais sur une galère qui revenait du Bosphore de Thrace ; Neptune et les vents nous jetèrent sur les rochers d'une des îles Cyclades. Le navire et l'équipage périrent dans les flots, excepté un riche médecin de Phénicie, un prince parthe, ambassadeur de sa nation auprès de César, un vieux poëte qui venait de visiter la Troade, un jeune matelot, et moi, qui vous parle et vous vois, grâce aux cieux. L'île était déserte. Nous n'y trouvâmes que des rayons de miel, quelques dattiers chargés de fruits et quelques figuiers sauvages. Nous attendions vainement à chaque instant qu'un navire vînt à passer et remarquât nos signaux. Vers la fin du quatrième jour, l'ambassadeur des Parthes vint à moi et, me prenant à l'écart, il me dit :
— Nous pouvons, je crois, rester longtemps exilés dans cette île; peut-être même y sommes-nous enfermés pour le reste de nos jours. Je ne puis te cacher ma passion, Tarentilla; si tu veux être à moi, je me charge de tuer nos compagnons d'infortune, qui tôt ou tard voudront se consoler par ton amour... J'ai sauvé du naufrage mon arc et mes flèches empoisonnées. . .
Je me dis à part moi :
— L'ambassadeur Barbare est un homme jaloux, cruel, égoïste et brutal. Au fait, c'est un Parthe !
Je lui tournai le dos sans répondre, et je m'acheminai vers une fontaine près de laquelle j'aimais à m'asseoir. Là je fus suivie par le riche médecin de Phénicie; il me dit :
— Tarentilla, je suis ton ami le plus dévoué. Nous voilà abandonnés par les dieux dans cette île déserte; mais je suis avec toi. Je t'aime, et je veux te délivrer des hommes odieux qui finiront par oser aspirer à ton amour. J'ai découvert quelques plantes vénéneuses... Je préparerai un breuvage pour tes poursuivants.
— Voilà, dis-je encore en moi-même, un bien méchant homme pour un savant et un médecin . . .
Et sans lui répondre, je m'éloignai de lui. Or, vous saurez que pendant que l'ambassadeur des Parthes me parlait, mes yeux se portèrent par hasard sur mon anneau d'Egypte, et voilà que j'en vis l'or se ternir et devenir rouge comme du sang. En quittant le médecin de Phénicie, je regardai le même anneau; cette fois, il était livide, verdâtre comme la peau d'une vipère. Étrangement surprise, j'allai rêver à ce prodige sur un promontoire voisin, lorsque je vis venir à moi le vieux poëte. Ses cheveux blancs étaient ceints d'un jeune laurier que lui-même avait coupé dans l'île, et dont il s'était fait une couronne olympique. Sa figure était grave; il marchait à pas lents, levait les yeux et les mains au ciel et récitait des vers avec un accent prophétique. Son extérieur vénérable me rassura. Je fis quelques pas au-devant de lui en me disant :
— Les poëtes sont les favoris des dieux, et leur art est une sorte de sacerdoce. Celui-ci est semblable au divin Homère; la muse qu'il invoque me protégera.
Dès que le vieillard fut auprès de moi, il me prit par la maiu avec une douceur toute paternelle :
— Ma fille, me dit-il, j'en atteste Apollon Delphien et son laurier immortel, jamais une vierge plus pure ne s'offrit à mes yeux.
— Mon père, répondisse, j'ai peur que l'exaltation poétique ne t'abuse un peu dans ton jugement...
— Non, non, reprit-il, je ne me trompe pas; jamais le vieux roi Priam, dont je viens de visiter la patrie, n'eut parmi ses filles une vierge plus auguste et plus tendre que toi. Tu es semblable à un lis superbe et à une douce colombe qui n'a pas encore connu de ramier.
■ — 0 poëte ! repris-je une seconde fois ; mais les illusions de la muse sont toujours sacrées î
— Fille des dieux, continua-t-il, quelle est ta patrie? Es-tu née dans la délicieuse Délos, ou bien vers l'occident, aux bords fleuris de la fontaine Aréthuse?...
— • Hélas ! non, mon père, répondis-je; je ne suis pas si heureuse assurément. On m'a toujours caché le lieu de ma naissance. Je crois cependant que ma mère me mit au jour à Alexandrie ; mais ce dont je suis certaine, c'est que j'habite Rome depuis mon enfance, et que j'y possède une maison dans le quartier du Palatin, où j'ai beaucoup d'amis.. .
— Ma douce vierge, reprit l'obstiné vieillard, il vaudrait mieux pour toi que tes jours paisibles pussent s'écouler dans un frais vallon de l'Arcadie, ou à l'ombre du temple d'Apollon. Ta ville de Rome est remplie de débauchés, de libertines et de mauvais poètes... Mais enfin, Minerve sans doute a pris pitié de toi, car eile t'a amenée dans cette île déserte où
tu rencontrés un favori des Muses immortelles qui se déclare ton protecteur... Ainsi, ma bien-aimée, que ton âme timide et novice encore se rassure. Je te délivrerai des persécutions des hommes grossiers jetés avec nous sur ce rivage. Oui, Apollon Pythien me donnera sa force divine; je saisirai le moment où ces infâmes viendront Tun après l'autre s'entretenir avec moi au bord de la mer et je les précipiterai dans l'onde arrière... car, ma déesse, ils voudraient profaner ta beauté et salir tes voiles d'innocence... Ah ! tant de pudeur, tant de chastes délices ne sont pas faites pour ces impies... les dieux ont voulu que la rose s'unît au laurier. Viens, oh ! viens ! qu'un hymen lie à jamais la beauté et le génie...
— Voilà un abominable nourrisson des chastes Muses î m'écriai-je en m'échappant des embrassements impurs de ce satyre; et je courus de toute la vitesse de mes jambes vers le rivage de la mer, laissant le vieux lauréat sur son rocher, agitant ses bras avec violence et lançant contre moi d'impuissantes imprécations. Quand je me trouvai près des flots, je me sentis plus rassurée, regardant l'eau profonde comme un asile inviolable contre ces atroces poursuivants. Ma vue se porta sur mon anneau d'or... sa couleur verdâtre était remplacée par une couleur plus noire que la nuit. On eu dit que cette bague avait passé par le feu. Accablée de tristesse et de fatigue, je marchai à pas lents tout le long de la rive et ne sachant quelle divinité marine ou terrestre je devais invoquer, lorsque je vis, sous des oliviers sauvages, le jeune matelot dont j'ai parlé, qui assemblait quelques pièces de bois et les liait entre elles. Je m'approchai de lui
TIBULLE ci
et lui demandai pourquoi ce travail. Il répondit sans quitter son œuvre :
— C'est pour sauver, au péril de mes jours, une" nymphe, la plus belle que j'aie rencontrée sur toutes les mers.
En ce moment ma bague reprit son premier éclat, sa couleur d'or et de rayon de soleil, telle que vous la voyez.
— Qui donc est cette nymphe? lui dis-je.
— Hélas ! reprit-il, je ne suis qu'un pauvre marinier de Colonis, et jamais je n'eus l'audace de m'approcher de cette adorable fille et de lui demander son nom ; mais j'atteste les dieux, les grands dieux, que ma vie est à elle si elle veut en disposer.
A ces mots, le jeune homme lança à la mer son radeau, et se plaçant debout sur ce frêle navire, il attendit près du rivage les ordres de la nymphe. Elle n'hésita pas à sauter d'un pas léger du rivage sur les pièces de bois assemblées, et le jeune matelot la reçut dans ses bras et la posa sur de la mousse dont il avait eu soin de garnir son esquif. Puis, se confiant aux flots et a la fortune, il leva sa droite vers la haute mer, invoquant Neptune par ces paroles :
— Puissant dieu du trident, qui te plais à lancer tes chevaux au milieu des tempêtes, ou à les guider sur les eaux dont ils effleurent à peine la surface limpide ; roi des mers, qui m'écoutes en ce moment, couché dans ton palais de diamants, sous les abîmes, et entouré de tes néréides aux chevelures vertes et légères; Neptune, je t'adjure aujourd'hui par tout ce que j'ai de plus sacré. Si tu permets que ce frêle
s [(radeau sur lequel reposent les délices du monde arrive dans Quelque port assuré, ou qu'il soit rencontré par une galère
latine, si tu m'accordes cette faveur insigne, moi, je jure d'aller visiter ion temple du Péîoponèse, et d'y sacrifier le bélier le plus noir et le plus vigoureux qui jamais ait bondi su le mont Ida.
11 dit, et un vent d'orient s'éleva et nous emporta sur le grandes eaux, comme une feuille de rose perdue dans l'es pace. Ce fut alors que la nymphe remercia le jeune matelo avec de telles expressions de tendresse, que le bel enfant eu bien voulu que Neptune fût moins prompt à exaucer sa prière. Mais une galère latine passait ; elle nous reçut parmi ses passagers, et quelques jours après nous entrions dans les parages de Messine. Vous pensez bien, ô mes amis, que je ne souffris pas que le jeune marinier s'exposât désormais aux dangers du terrible élément. Il me suivit à Rome. Quant à mon anneau, il a changé de couleur bien des fois depuis ce voyage ; mais aujourd'hui il est resté brillant chez notre Tibulle. Tout le monde ici m'a parlé sincèrement... grâces er soient rendues à Bacchus !... Ce n'est pas au fond d'un puits que nous chercherons la vérité désormais. . . nous la trouverons plus sûrement au fond d'une amphore. Esclave, verse nous toute la Cyrénaïque !
— Oui, verse toute la Cyrénaïque, esclave! s'écrièrent lei convives unanimes. Verse toute l'île de Crète, tout le coteai de Falerne, toutes les Espagnes... verse! que les coupes dé bordent comme notre amour et notre délire pour Tarentilla Nous buvons à sa fortune ! . . .
Chrysis leva la première son calice d'or, et en ce momen on la prit pour Hébé la blonde aux pieds de Jupiter. Eli sourit et parla ainsi :
— À notre sœur bien-aimée et à son anneau merveilleux ! Oh! bienheureuse la femme qui te possède, anneau sacré dont le métal est la pierre d'épreuve des paroles et des cœurs ! Avec toi, joyau de Tarentilla, on peut partir pour de longs voyages, et visiter les peuples et les cours des rois sans craindre de se tromper jamais sur la nature des âmes. ..; avec toi qu'importent l'hypocrite, le traître, l'emporté, l'artificieux, le cupide, l'ambitieux, le cruel, et tous les vices et tous les vicieux masqués ou démasqués? car le souffle de leur parole altère ta divine matière, et tu es le signal d'alarme et le gage du salut ! Oh ! bienheureuse est la femme qui te possède! elle marchera toujours d'un pas ferme et rapide au milieu des passions humaines militantes contre elle... Pauvres créatures que nous sommes ! par quelle fatalité n avonsi nous pas toutes pour dot l'anneau de Tarentilla?...
— Ma sœur, reprit la belle nymphe aux noirs cheveux, il est dans les cieux deux frères qui partagent l'empire de leur constellation ; il y aura sur la terre deux amitiés fidèles pour
1 lesquelles cet anneau sera commun. Te plairait-il, Chrysis, de
l l'accepter?... tu me le rendras demain après le soleil couché,
| et tous les jours de l'année se suivront ainsi.
Chrysis, légère comme une biche de Diane, se leva et s'élança dans les bras de sa compagne. Ainsi, dans un jardin de
| la Campanie, un beau jasmin tout en fleurs enlace de ses liens amoureux un odorant citronnier.
— Mais, dit la blonde jeune fille, reprenant sa place, disnous, ma sœur, ce qu'est devenu cet enfant de ton cœur, le marinier de Colonis?
— Hélas! hélas! reprit Tarentilla, il expira entre mes
bras, dans ma maison, aux calendes dernières. Je lui ai faij bâtir un mausolée.
— Ah ! s'écria Chrysis, je reconnais bien là le destin brut tal. . . les bons, les meilleurs, s'en vont toujours les premiers. . Esclave, donne-moi des fleurs à pleines mains! que je le jette aux mânes du jeune homme de Colonis ! Remplis m; coupe, esclave, et moi qui ne sacrifie jamais au dieu Bacchus je porterai mes lèvres, cette fois, au bord du calice, et pu il je ferai de larges libations... Et vous, mes amis, imitez-moi et honorez la mémoire d'une âme ardente, discrète et dé vouée. . . Toi-même, Hortensias le sybarite; toi-même, Sylanus honorez, honorez celui que vous ne comprenez pas.
Et tous les convives répandirent sur le pavé des fleurs e du vin de Crète. Sylanus s'éveillait en ce moment. Grande fut sa surprise quand on lui annonça qu'on honorait la mé moire d'un mort. Dans sa terreur il demanda si ce n'étai pas sa propre mémoire, et il touchait sa tête, ses bras poui se rassurer. Hortensius lui dit :
— Si tu doutes de ta vie, ô mon enfant ! que ne frappes-ti1 sur le ventre élégant dont les dieux t'ont pourvu? il est ei> core de ce monde, mon bien-aimé.
— Par Hercule ! s'écria le sénateur, il est sur la terre, j^ te le jure, une chose plus réelle: c'est une sotte figure peinte d'un vermillon de Syrie et coiffée comme un oiseau.
Il était arrêté par le destin qu'au souper de Tibulle, ce soir-là, l'allégresse et la gravité devaient se succéder alternativement; aussi les convives, et Chrysis elle-même, ne purent se défendre de rire aux éclats de la fureur d'Hortensius à qui le sénat romain contestait l'incarnat de son teint. Tibulk
TIliULLE 71
distingua des paroles ironiques qui s'échappaient derrière le rideau de la salle voisine, el il fit signe à ce rideau de ménager le meilleur et le plus beau de ses amis. Chrysis remarqua la préoccupation de son amant ; elle lui en demanda ia cause en regardant i'anneau de Tarentilla qu'elle avait au doigt; Tibulle répondit donc avec précaution :
— Ma Chrysis, ce rideau que tu vois ainsi fermé, et qui parait m'occuper, cache un secret que je te dévoilerais, si tu m'aimais assez peu pour me le demander. Va, tu as beau regarder la bague de notre Tarentilla, je suis sûr que la pureté de son or n'est pas ternie par ma réponse.
— Cela est vrai ! reprit Chrysis, souriante et voluptueuse comme Venus sur les eaux marines.
— Oh! dit Tibulle, puisque ma chère âme est si douce et si raisonnable ce soir, je lui donnerai un vase de Corinthe; à Tarentilla je donnerai un cheval numide, car elle aime la course et elle ressemble à une belle amazone; eniin je prierai tous mes amis ici présents d'accepter chacun un gage de tendresse et de long souvenir...
— Eh quoi ! s'écrièrent les convives^ Tibulle va partir?. . . Pour quelle province éloignée?... Pourquoi ce voyage subit?... Il a des secrets pour nous!... alors il aura bientôt d'autres amis, hélas ! hélas!
— D'autres amis! dit Tibulle. Non... mais peut-être quelques nouveaux amis; et ceux-là ne chassent pas du cœur les inciens. C'est le dernier amour qui tue son devancier; l'anitié est une fille tendre, elle honore ses aïeules. Toutefois, nés amis, je crois que vous n'aurez pas trop sujet de vous feindre de la trop grande foule de mes familiers ; il vous
sera toujours facile d'arriver jusqu'à moi... César et le sénat ne m'ont point confié le gouvernement d'une province; je n'aurai dans la galerie de mon palais ni les aigles ni les fais-; ceaux... Vous connaissez mon dégoût profond pour tout ce; qui tient aux charges publiques... Ainsi donc, moi, homme libre, amant de toutes celles qui veulent m'aimer, et poëte peut-être, je vais habiter une maison de campagne, loin de Rome, et cultiver Cérès et quelques oliviers... Je vous vois sourire, Hortensius et Sylanus, et toi, Tarentilla, je vois tes grands yeux fixés à la voûte de la salle comme pour y lire le secret de ma destinée; toi, Chrysis, tu caches ta tête blonde dans tes mains, et vous tous, Apollonius, Metellus, Nicanor, vous levez le doigt en signe d'incrédulité. . . Fort bien, ô mes amis! il n'en est pas moins vrai que nous soupons ensemble, cette nuit, pour la dernière fois... Une reine impérieuse est venue frapper à ma porte depuis peu de jours; elle tenait à la main un sceptre de fer ; son regard était froid, triste, inflexible ; sa bouche était de marbre, et quelques paroles brèves s'en échappaient ; elle m'a dit : « Je t'ordonne de quitter la ville; je te condamne aux labours et aux moissons; je me nomme la Nécessité. » Mes amis, citez-moi un poëte riche qui ne se soit pas ruiné?...
— Ruiné ! s'écrièrent les convives. Tu es ruiné, Tibulle?. ..
— Comme le roi Persée, après le triomphe de Paul-, Emile.
— Totalement ruiné? reprirent le spéculateur Tarentius et le sybarite Hortensius (l'usure et la prodigalité).
— Assez ruiné, Tarentius, répondit le poëte, pour que désormais tu ne te hasardes plus a me prêter les talents d'or
que je t'ai rendus; assez ruiné, Hortensius, pour que tu craignes désormais de t'asseoir sur mes lits grossiers.
— Vraiment! j'en ai du chagrin, dit le sybarite en respirant des fleurs.
— Dieux de ma fortune (murmurait entre ses dents le spéculateur)! et moi qui étais sur le point de lui offrir deux cent mille sesterces à valoir sur ses domaines ! Mercure sauveur î je te voue une petite statue d'argent.
— Si Tibulle est ruiné, dit Sylanus, comment ne le suis-j e pas, moi qui tous les jours joue aux dés avec César, Mécène et le jeune Tibère...
— C'est, répondit Tibulle, que probablement quand tu perds au Palatin, tu gagnes au sénat...
— Et puis, ajouta Tarentilla, il n'est rien de tel pour conserver une fortune qu'une femme de bien; je ne serais pas étonnée que notre Sylanus n'eût souvent au jeu la chance d e Vénus1.
— Presque toujours, répondit l'époux le plus heureux de l'empire.
— Allons, allons! s'écria Tibulle, que ceux qui m'aiment encore vident leur coupe. L'Aurore n'a pas jeté la plus petite lueur à l'orient ; elle dort dans les bras de quelque jeune dieu marin, et Céphale tout en pleurs la cherche dans les cieux. Buvons à l'Aurore, si elle s'oublie ainsi... et même envoyons une coupe couronnée de pavots à Céphale; aux chagrins d'amour, aux chagrins de fortune il est deux remèdes
1 La plus heureuse chance. Il fallait pour cela que les dés en tombant eussent tous une face diflérente. La chance de Vénus faisait rafle.
(Suétone, Lucien , Martial.)
excellents : l'ivresse et le sommeil. Il y a des hommes faibles qui de désespoir boivent de la ciguë... Syriens, mes joyeux esclaves aujourd'hui, et demain mes tristes affranchis, Syriens, versez-nous toute la Cyrénaïque...
— Je la boirai tout entière, s'écria le sénateur, car j'aime Tibulle ruiné...
Et il se leva sur son lit comme un jeune éléphant prêt à la bataille. Certes, à un si brûlant appel l'écho fut fidèle, et tous les convives, même les têtes que la ruine de Tibulle avait dégrisées, répondirent par des acclamations et des vœux. Ce fut en ce moment de rage bachique qu'on entendit frapper rudement à la porte de la maison. Les convives étonnés restèrent tous immobiles, les coupes levées, les bras roides, les lèvres muettes. Tibulle leur dit :
— C'est le tonnerre...
Car un orage passait dans les airs. Mais lejanitor entra dans la salle du festin, et s'adressant au maître il prononça ces mots î
— C'est le préteur.
A ce nom, chacun pâlit et reprit une attitude grave. Ta* rentilla lançait des regards foudroyants du côté de la porte par où allait arriver le magistrat romain. Tibulle se leva pour lui faire honneur, et marcha au-devant de lui. Le préteur: parut en effet sur le seuil de la porte; il était suivi de licteurs; il tenait d'une main sa bagiiette et de l'autre des tàblettes. Il dit à Tibulle :
— Je te salue. César m'envoie vers toi.
— Préteur, répondit Tibulle, agis selon ta charge.
— Tu as donné asile à un coupable envers César.
— Voici, dit le poëte, mes amis les plus chers; ce sont les meilleurs citoyens de l'empire.
Le préteur entra et promena ses regards sur tous les convives. Tarentilla lui fit baisser les yeux par la majesté de son front ; Chrysis lui adressa un sourire de dédain ; Hortensius vidait sa coupe avec calme; mais Sylanus, le sénateur, ne pouvant cacher toute sa personne, voilait au moins son visage avec ses mains; Scipion, dont là colère étincelait, serrait le poing et murmurait... Quant aux autres convives, ils composaient leur figure et leur maintien. Le préteur dit au maître:
— 11 y a cependant dans ta maison un jeune homme qui accompagne deux femmes voilées. Si je ne les vois point parmi tes convives, je vais fouiller ta maison.
— 11 faudrait un ordre du sénat, dit Scipion.
— J'en ai un de César, dit le préteur.
— C'est la même chose, reprit Sylanus.
— C'est la même chose, répétèrent le spéculateur Tarentius, Melellus, Nicanor, Pomponius Atticus, les trembleurs.
Cependant le préteur s'était approché du rideau qui voilait l'entrée d'une salle voisine. Tibulle l'arrêta par le pan de sa *obe en lui disant :
— L'hospitalité a des droits plus sacrés que ceux de ta îharge... Avant de tirer ce rideau, tu me frapperas de ton fée.
Un cri retentit à ces mots, et le rideau s'ouvrit de lui— nême. Une femme parut la première; elle avait un voile sur a tête; elle était grande, svelte; ses mains étaient blanches et ansanneau. Un jeune homme se montra àson tour, soutenant
une autre femme moins grande que la première et plus délicate, autant qu'on pouvait en juger sous les plis de sa robe blanche et de son pallium. Son voile était si épais, qu'on ne pouvait même soupçonner la couleur de ses cheveux. Le préteur salua, et dit à Tibulle, en désignant le nouveau venu :
— Voici celui que je venais chercher.
Alors le jeune homme s'avança vers lui, et ajouta :
— Je te suivrai, préteur, mais seul. Ces deux femmes sont sous la garde des dieux lares de cette maison.
Le préleur reprit :
— Je n'ai ordre d'arrêter qu'Ovide.
C'était en effet le chantre des Métamorphoses. Les convives l'entourèrent, et il leur serra les mains. Scipion surtout lui donnait des marques de son ardente amitié. ïarentilla et Chrysis s'approchèrent aussi du poëte de Daphné, et il les remercia de leurs douces paroles avec ce sourire mêlé de tristesse dont il avait l'habitude. Cependant, se retournant vers le préteur, il lui demanda :
— Il me sera permis du moins de rentrer dans ma maison?...
— Oui, répondit celui-ci.
— Et de là où me conduiras-tu?...
— Il faut qu'avant le lever du soleil tu sois sorti des murs de Rome. Tu es exilé.
— Quelle province, préteur?
— Chez les Scythes.
— Oh ! dans la Scythie glacée et sauvage!... Tu remercieras César.
Le préteur s'inclina. Tous les visages étaient consternés.
Tibulle prit une couronne de laurier suspendue à une grande lyre, et, s'élançant dans les bras d'Ovide, il la lui posa sur la tête en s'écriant :
— Va, poëte! Pars couronné pour la Scythie, et que les Barbares accourus de leurs rochers et de leurs glaces éternelles adorent ton laurier ! Va, fils d'Orphée, entraîne après toi les tribus sauvages et les bêtes farouches. Ce triomphe vaudra bien les applaudissements du Palatin.
Ces deux grands amis s'embrassèrent, et des larmes brillèrent dans leurs yeux. Ovide ensuite s'approcha d'une des deux femmes voilées, la moins grande, et lui baisa la main.
Puis, s'adressant à Tibulle :
— Je te la confie, dit-il.
11 salua l'autre femme; il salua Chrysis, Tarentilla, Scipion, tous les convives, et il suivit le préteur.
— Evohé! courage, poëte! lui criait Tibulle.
— Va ! reprenait plus haut le bouillant Scipion, nous avons un temple élevé par Agrippa à Jupiter Vengeur1.
Quelques instants après on n'entendit plus que les pas des licteurs dont le bruit se perdit bientôt dans les rues de Rome. Tous les convives silencieux attendaient que les femmes voilées prissent elîes-même une décision. L'une d'elles, la plus grande, entendit un jeune homme qui prononçait son nom, c'était Hortensius; alors elle n'hésita plus à lever son voile, et l'on vit paraître le beau visage de Flavia Cornelia. Les convives jetèrent un cri unanime d'étonnement et de frayeur; Tibulle étendit la main sur la tête de Flavia, et il la déclara
1 Le Panthéon dans la suite. (Pline.)
m LES NUITS DE ROME
sous sa garde; car chacun, regardant Sylanus, s'attendait à ce que l'époux irrité irait la poignarder. Le sénateur se leva en effet et marcha vers elle; là, s'arrêtant, les bras croisés et l'œil fixé sur le pavé, il agitait sans doute en lui-même une terrible pensée, lorsque Flavia, se redressant avec la majesté d'une déesse, dit ces mots :
— En vérité, si les patriciennes aujourd'hui sont obligées de venir chercher leurs époux dans l'orgie, il sera convenable bientôt, sans doute, qu'elles aillent les remplacer sur les chaises curules au sénat...
— Flavia Cornelia, s'écria Sylanus, tu es belle et magnanime... et tu me feras grâce ! on m'a entraîné ici...
Et l'époux le plus heureux de l'empire tomba aux genoux de Lucrèce qui lui tendit la main. Deux Liguriens l'aidèrent à se relever. Cet orage étant dissipé, l'autre femme voilée fit signe à Tibulle qu'elle voulait se retirer. Celui-ci prit luimême un flambeau, et, précédé de ses esclaves, il l'escorta jusqu'à une litière fermée qui l'attendait dans le prothyrum de la maison. Toujours voilée et silencieuse, elle traversa la salle du festin avec la fierté d'une reine, et, quand elle fut assise dans sa litière, elle remercia Tibulle en posant la main sur son cœur. La litière sortit de la maison, et nul ne sut jamais le chemin qu'elle suivit1.
Revenu parmi les siens, Tibulle dit à Flavia Cornelia :
— Elle est en sûreté.
Ces mots rendirent à Sylanus la respiration qui commençait à lui manquer, car il devait se rendre le lendemain chez
1 On a toujours pensé qu'Ovide fut exilé pour avoir séduit Julie, fille d 'Auguste.
César Auguste pour jouer aux dés, et il avait seul reconnu la femme à qui Ovide l'exilé venait de faire de si tendres adieux. Quant à Flavia, on la supplia d'attendre avec son époux les premières lueurs de l'aurore chez Tibulle, et elle y consentit en jetant au poëte un de ces regards passionnés sur lesquels Hortensius comptait avec tant de complaisance. Le sybarite vit cependant le beau rayon de ce regard passer devant lui et aller toucher le front de Tibulle. Il douta s'il veillait, et il redoubla d'attention en même temps qu'il donnait à sa tunique des plis nouveaux et gracieux. Tarentilla et Chrysis s'étaient placées du côté opposé à Flavia par fierté. Ces deux reines des fêtes ne voulaient pas d'un voisinage ennemi. Telle Cléopâtre, à Actium, couchée sur la trirème aux voiles de soie, regardait de loin les vaisseaux d'Octave.
Mais voici que deux convives se levèrent et voulurent quitter le souper avant tous les autres. On se récria, mais ils insistèrent dans leur projet. Tibulle leur dit :
— C'est le repas des adieux. Tibulle ruiné vous convie à rester jusqu'à l'aurore, car lui-même quittera Rome et ses amis à cette heure-là.
Ils répondirent :
— Nous souhaitons à Tibulle tous les biens qu'il a perdus !... Mais, s'il faut parler avec sincérité, nous pensons que de bons citoyens ne peuvent rester un moment de plus chez lui après ce qui vient d'avoir lieu. Tibulle est en état d' hostilité envers César...
— Lâches ! leur cria Scipion.
— Mes amis, reprit Tibulle, si vous craignez pour votre sûreté, ma porte est grande ouverte... Mats nous ne sommes
plus au temps des proscriptions -d'Octave ; l'empereur Au g uste ne poursuivra pas des convives pour avoir bu à la poésie.
— Qui le sait? murmura Scipion.
— Les deux convives, effrayés de leur position équivoque, et voyant que de Tibulle, le patricien opulent, il ne restait plus que le poëte, ces deux convives demandèrent leurs esclaves plus impérieusement, et ils se levèrent une seconde fois pour sortir.
— Allez donc, Metellus et Tarentius (leur dit l'ami qu'ils quittaient), allez, ô dignes compagnons ! . . . Vous avez raison ; Oreste et Pylade furent des fous de s'aimer jusqu'à la mort : l'autel de l'amitié est fragile; il faut le briser quand le temps est venu de sacrifier ailleurs. Allez donc ! toi, Metellus. va chez César, demain, pour l'assurer que tu ne connus jamais le chemin de ma maison, et toi, Tarentius, cours 3 tes comptoirs, afin d'y visiter soigneusement tes tablettes, de peur que la fortune ne te reproche d'avoir soupe chez ur| homme qu'elle a quitté. Allez... et puisent avec vous sortii à jamais de chez moi l'hypocrisie, l'intérêt sordide, la peur, et la sœur bâtarde de l'amitié, qui en a le visage, qui usurpa son nom, mais dont le cœur est une outre gonflée de vent Allez, Tarentius et Metellus, la sotte ambition et l'avarid sont vos deux épouses, et une épouse vaut bien un ami ruiné
Ils sortirent sous le poids du mépris unanime. Leur honti sans doute aurait retenu d'autres cœurs incertains, s'il s'en fût trouvé encore chez Tibulle. Sylanus ne quitta poinl Fia via.
Mais bientôt les radieuses Théories de l'Aurore sourireni
à l'orient ; les bords de l'écharpe argentée des Heures flottaient à l'horizon, et déjà des lueurs blanches sillonnaient les profondeurs bleuâtres de la nuit. Les chevaux du quadrige céleste étaient encore bien loin par delà l'Océan, mais on pres-
ie sentait leur souffle divin, et quelquefois de longs hennissements troublaient le silencieux univers. Les eaux du Tibre roulaient agitées et froides sous le vent matinal, et l'on
Je voyait onduler çà et là, entre les grands édifices de la ville éternelle, des cimes de peupliers et de verts sycomores.
Tibulle vit le premier pâlir les étoiles, il demanda les dernières coupes, les coupes des adieux, et, levant les mains au firmament, il invoqua tous ses dieux amis pour ses amis mortels. — Soyez-leur propices, dit-il, vous toutes, constellations du zodiaque ; toi, surtout, signe des Jumeaux sous lequel je suis né ; et vous aussi les grands dieux assis dans l'Olympe sans rivage ; et toi, brillante Iris qui laisses flotter ta ceinture aux sept couleurs en signe d'alliance; et toi, Mercure, qui vas d'un bout du monde à l'autre, annonçant les destinées! Voyez, divinités amies, ce sont ici mes fidèles; j'ai passé avec eux de longs jours et de longues nuits ; ensemble, nous vous avons honorées ; ensemble, nous avons fait des vœux pour la patrie; ensemble, nous avons aimé, nous avons chanté, nous avons espéré ; j'ai cherché à leur rendre la vie facile, toutes les fois qu'ils ont visité cette maison, et quant à eux, ils sont toujours venus à moi avec des paroles de paix, des mains pleines de fleurs, et des cœurs sincères. Ainsi donc, au moment de les quitter, ces familiers de mes belles années, je les mets sous votre garde, comme des trésors. ,
L'un des convives répondit au nom de tous les autres dont les yeux étaient humides de pleurs :
— Dieux immortels, c'est à nous de vous dire : Protégez Tibulle, notre ami; car son esprit est brillant comme la flamme crime étoile, et son cœur est pur comme un vase d'or qui contient de l'eau lustrale; il emporte nos regrets les plus tendres, et jamais nous ne passerons devant cette maison sans en saluer le seuil sacré.
— Allons, mes amis, dit le poëte, c'est le moment des dieux lares.
Des esclaves portèrent sur de riches coussins brodés d'or les petites statues des dieux domestiques de Tibulle ; on leur fit faire le tour des lits et chacun les baisa avec respect1.
Le brillant Orient resplendissait des feux limpides, et les oiseaux de l'Italie chantaient leurs hymnes mélodieux; Tibulle embrassa ses amis; tous lui proposèrent un asile dans leur maison.
— Moi, dit la belle Tarentilla, en lui prenant les deux mains avec vivacité, je t'offre la moitié de ma fortune; viens habiter le quartier du Palatin. Tu sais quelle est mon opulence encore. . .
— Moi, dit la pâle Chrysis en se penchant sur son sein, je n'ai ni palais, ni maisons de campagne ; mais, ô Tibulle, je te suivrai...
Et en disant ces mots elle mouilla de ses larmes la tunique du poëte. Jamais Chrysis n'avait été plus belle. Apollonius et ses jeunes amis en soupiraient profondément. Or Flavia
1 Pétrone.
Cornelia s'avança aussi vers le poëte ; elle était plus pale qu'un marbre de Paros ; ses lèvres tremblaient et ses grands yeux baissés ne pouvaient pleurer... elle prit la main de Tibulle, et elle la lui serra furtivement, lui disant à voix basse :
— Moins heureuse que ces courtisanes, je ne puis ni offrir ma fortune, ni te suivre...
Tibulle frémit qu'on eût entendu ses paroles ; mais elles n'avaient été surprises que par Hortensius, et le vaniteux sybarite devenait, en cette occasion, un confident discret. Flavia Cornelia suivit son époux en jetant en arrière de longs et humides regards. Tous les convives déposèrent leurs couronnes de fleurs, et on les vit quittera pas lents la maison de leur ami, les uns se tenant par la main et marchant en silence, les autres allant seuls le long des rues désertes de la ville qui s'éveillait.
Et le soleil avait à peine dore de son premier rayon les I frises du temple de Jupiter Capitolin, qu'un char passait ;i rapidement sur la voie Flaminienne, C'était Tibulle partant j pour la Gaule Cisalpine,
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