LA VOIX DU PEUPLE
Au Tibre les assassins !
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Cette étude sur les amis de Virgile, ces recherches biographiques sur les personnages les plus marquants qui furent de son intimité, datent d'une époque bien antérieure à la dernière guerre d'Italie.
J'étais loin de prévoir que nous irions une seconde fois, en ce siècle, planter nos aigles sur les rives du Mincio, quand je cherchais, il y a quelques années, les vestiges du camp de Pollion où Virgile vint se plaindre des brutalités d'un centurion de l'armée d'Octave qui avait dévasté sa ferme et ravagé ses vignes.
Quoi «ju'il en soit, cette étude, commencée bien avant l'année 1859, ne fut terminée qu'après notre glorieuse conque! e du Milanais.
Quand la paix nous arrivait des environs de Mantoue, les mains pleines de Heurs et de lauriers, le moment était opportun en effet pour évoquer les souvenirs du doux poëte, ami aussi passionné de la paix qu'admirateur des grands talents militaires des généraux de son temps et du génie de César Octave.
Tout le monde ne lit pas Virgile, mais presque tout le monde connaît ses œuvres immortelles et quelques détails sur sa vie. On connaît moins ses amis, si ce n'est cependant le grand Mécène et Horace.
Connaît-on Gallus? oui et non. Prenons Gallus par la main et voyons ce qu'était ce personnage à qui Virgile dédia sa dixième églogue. Et surtout parlons latin le moins possible, (.a vie de Gallus serait un fort beau roman si on la pu fallait. Cette vie fut mêlée de grands bonheurs et de terribles malheurs.
S'il faut en croire certains commentateurs qui font autorité (citons Suétone, Dion Cassius, Ammien et saint Jérôme lui-même) , Gallus était né au milieu des montagnes du Frioul, et dans son enfance, il avait gardé les chèvres. Mais Gallus était doué d'une haute intelligence, d'une âme passionnée, d'une figure charmante et d'une santé florissante.
En se mirant dans les eaux limpides des fon laines, il comprit qu'il avait mieux à faire, dans ce monde, que de garder des chèvres et de soigner des chevreaux. Un jour il renonce à son troupeau, il quitte son maître et s'enfuit des montagnes. Jusque-là Gallus ne fit pas preuve de beaucoup de sensibilité. 11 devait aimer pourtant et beaucoup.
Il arriva à Rome on ne sait trop comment ; il fréquenta les écoles publiques et, au bout de dix ans passés dans l'obscurité et à l'étude, voilà Gallus lié avec de jeunes patriciens qui devinrent des hommes célèbres. Il connut Cicéion qui l'honora de ses conseils; il connut surtout Pollion, le parent et l'ami d'Octave. Gallus s'attacha à la cause du triumvir jl combattit à Actium, et quand Octave devint l'empereur César Auguste, la fortune de Gallus s'éleva aussi. 11 reçut le gouvernement de l'Egypte. Le chevrier avait donc bien vu sa destinée dans le miroir des fontaines.
Ce fut à Rome que Virgile fit connaissance avec Gallus. C'était un très-brave capitaine, un général plein de talent et d'audace, mais il avait un autre titre à l'amitié de Virgile ; il adorait la poésie et il composait des vers excellents. Il écrivit quatre livres d'élégies ; dans quel but et dans quelle occasion ? nous le dirons tout à l'heure. Il traduisit également quelques églogues d'Euphorion, poëte grec de Chalcis. Tous ses ouvrages ont péri et ceux qu'on lui attribue sont apocrvphes ; on ne peut en douter puisque Gallus mourut à l'âge de quarante ans, selon le témoignage de tous les biograpbes de l'antiquité qui ont parlé de lui, et qu'on trouve dans les œuvres qui lui sont attribuées des vers élégiaques dans lesquels le poète parle de son grand dge. Selon Vossius ce
fut Maximien qui, longtemps après la mort de Gallus, publia des élégies sous son nom.
Une amitié intime et une confraternité poétique unissaient donc Gallus et Virgile. Tous deux aimaient la vie pastorale et ils la chantaient avec passion.
Virgile lui dédia la dixième églogue. Quant à la cause qui inspira cette admirable églogue, elle est d'un romanesque qui a bien de l'analogie avec nos chroniques modernes.
Gallus, proconsul en Egypte, venait à Rome assez souvent et, dans un de ces voyages, il rencontra pour son malheur la comédienne Cythéris, la même dit-on qui fut aimée d'Antoine, cet illustre amoureux de tant de beautés. Gallus était alors fort riche, il passait même déjà pour faire de la concussion dans son gouvernement d'Egypte et sur une trèsgrande échelle. 11 était prodigue, ardent, enthousiaste ; il séduisit Cythéris (ce qui ne lui fut pas très-difficile probablement) et il devint son amant. Adieu l'Egypte ; elle se gouvernait toute seule pendant que Gallus vivait à Rome avec son amour. Or, il arriva que Cythéris fut courtisée en secret par un général romain dont la tradition n'a pas conservé le nom, il était plus jeune et plus séduisant que Gallus ; moins riche, moins amoureux, c'est probable ; mais qu'importe? la passion ne raisonne pas; Cythéris s'éprit follement de lui, et comme il partait pour la guerre de Germanie, elle s'enfuit secrètement de Rome ; abandonna sa maison, son ■ art, ses triomphes, Gallus le poëte, et la voilà traversant les Alpes à la suite de son nouvel amant. Cet enlèvement fit du bruit. Gallus, fort humilié, comprit qu'il valait encore mieux pour sa gloire contenir sa colère, ne pas courir après cette
fille ingrate et paraître ne se venger d'elle que par le dédain. Il crut même l'oublier, et il reprit le chemin de l'Egypte, son magnifique proconsulat, presque un royaume. Oui, mais le pauvre amant emportait une blessure au cœur, inguérissable. Il est bien probable quil prit Virgile pour le confident de ses tristesses ; il est bien probable qu'il lui communiqua les élégies qu'il écrivit et qu'il dédia à Lycoris, pseudonyme charmant que Virgile lui-même adopta dans la dixième églogue. Devant cette douleur si vraie, devant ce désespoir si violent mais si contenu, Virgile fut certainement très*ému et, médecin habile , pour adoucir le chagrin de Gallus, il écrivit cette immortelle pastorale qu'il lui dédia et qui nous est parvenue à travers dix-huit siècles, comme une des plus belles mélodies de la langue humaine. Nous ne traduirons pas cette églogue charmante et sublime ; à Dieu ne plaise ! traduire ? et comment ? La prose pourrait-elle jamais exprimer la tendresse des plaintes que Virgile prête à Gallus s'adressant à Lycoris? qui osera dire autrement qu'en langage latin :
Extremum huile, Arethùsa, mihi concède laborem. Pauca mec- Galle-, sed quse légat ipsa Lycoris Garmina sunt dicenda; neget quis carmina Gallo?
qui osera traduire : Ah! te ne frigora Ixclantl et comment s'y prendra-t-on pour exprimer cette adorable frayeur de l'amant trahi qui suit encore de loin la perfide au milieu des glaciers des Alpes et qui tremble que ces maudites glaces ne blessent les pieds délicats de Lycoris :
Ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!
Fuyons bien vite et bien loin de peur de succomber à la malheureuse tentation de toucher à certains passages intraduisibles. Le lecteur nous en saura gré.
Cette dixième églogue a un défaut ; ce n:est point une églogue, mais une magnifique évocation pour conjurer les funestes effets de la passion de Gallus. Toutes les charmantes et puissantes divinités champêtres sont convoquées autour de l'amant de Lycoris ; toutes accoururent parées de leurs attributs, étonnées, inquiètes, empressées, ne sachant d'abord à quelle cause attribuer une si haute douleur et toutes suppliant le héros blessé de rester parmi elles et de se faire berger, de devenir l'amant des bois et des ruisseaux. — Adonis garda les troupeaux, — divin poëte ne rougis pas de paître tes brebis: nec te pœniteat pecoris^ divine poeta. C'est Virgile qui parle ainsi, entouré des jeunes naïades aux pieds blancs, accourues des bords de la fontaine Aganipé ; entouré de Ménalque, le beau pasteur, couronné de feuilles de chênes ; de Sylvain, les mains pleines de rameaux et de grandes tiges de glaïeuls qu'il secoue en courant (grandia lilia quassans) ; enfin, de Pan, dieu d'Arcadie, et d'Apollon lui-même. Quel cortège ! et c'est Virgile qui chantait !
Comment Gallus aurait-il résisté ? 11 cède, il ne quittera plus cette vallée fleurie. 11 passera sa vie entre la blonde Phyllis et Amyntas aux cheveux noirs. Mais tout à coup le désespoir le reprend, la douleur lui trouble l'esprit; il ira par les bois et les vallées jetant des cris et courant à l'aventure ; il se fera chasseur ; il poursuivra les sangliers sur les pentes du Ménale, avec les nymphes vagabondes. Il faut céder au délire de l'amour.
Voilà un fier emportement, mais raconté en vers magnifiques. Eh bien! que fit Gallus? il oublia ses serments, les dieux, les nymphes, les bergers et Virgile ; il partit pour Blindes, il appareilla un navire et vogua à toutes voiles vers l'Egypte.
Franchement c'était plus sage et Virgile avec sa splendide poésie avait tort. Ce qui fut moins sage, le voici.
De retour dans son gouvernement, Gallus qui, par tempérament, était déjà très-hautain et très-irritable, ne mit plus de frein à ses passions fougueuses. Son administration devint d'un despotisme intolérable. Le souvenir de la trahison de Cythéris le poursuivait comme une furie, certainement. Il se livra à des orgies furieuses et donna dans un luxe qui ne connaissait plus de bornes. Le palais des Ptolémées revit les folies d'Antoine. Le proconsul doubla les impôts et rendit son pouvoir détestable. Une sédition éclata à Thèbes. Gallus accourut à la tête de ses légions et mit la ville à feu et à sang. Il l'abandonna au pillage de ses soldats, selon Ammien. Ce fut un sac de ville prise d'assaut. Cette barbarie venant à la suite d'exactions et de violences exorbitantes, exaspéra le Sénat romain qui décréta contre Gallus, le força à revenir à Rome, le traduisit à sa barre, le condamna au bannissement et confisqua tousses biens. Entre autres crimes, on accusa Gallus d'avoir méconnu et insulté l'autorité de l'empereur, d'avoir substitué ses propres statues à celles des dieux égyptiens et d'avoir fait graver ses exploits sur les pyramides, inscriptions sacrilèges à côté de celles de Sésostris et des Pharaons ses successeurs. Gallus partit pour l'exil; mais bientôt on apprit à Rome qu'il s'était tué. Auguste, qui
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n'avait pu le soustraire aux justes sévérités du Sénat, ressentit un grand chagrin de sa perte. Il se plaignit d'être le seul à qui il n'était pas permis de punir à son gré un ami qui l'avait offensé.
Telle fut la fin de Gallus dont la vie avait été brillante, et par de hautes positions et par d'illustres amitiés. Une femme le perdit comme Antoine et il fut entraîné à sa ruine dans le même pays que l'amant de Cléopâtre.
On dit que Virgile, composant alors les Géorgiques, avait terminé le quatrième livre de ce poème immortel par des vers à Féloge de son grand ami. On dit qu'après les malheurs de Gallus, il n'osa laisser subsister ce passage, et qu'il le remplaça par l'épisode d'Aristée. C'est Dryden, le poëte anglais, qui assure cela d'après l'autorité de plusieurs commentateurs. Quoi qu'il en soit, et sans vouloir ici juger le procédé de Virgile, nous ne devons pas nous plaindre du changement opéré au quatrième livre des Géorgiqaes, et nous doutons fort que l'éloge de Gallus égalât en beautés l'épisode d'Aristée qui, à lui seul, vaut tout un poëme.
Des souvenirs plus calmes, une vie illustre mais heureuse, font de Pollion un personnage historique qui contraste avec Gallus.
Cette dénomination de Pollion était un surnom donné à une branche de la famille Asinia, dont Caius Asinius Pollion fut le descendant le plus célèbre. Virgile n'eut pas de meilleur ami que lui, ni de protecteur plus puissant. Nous en fournirons la preuve.
Pollion, bien jeune encore, s'attachaà Octave et à Antoine, dès l'origine de l'alliance de ces deux personnages illustres,
à l'époque de la mort de Jules César. Il poursuivit avec ardeur les meurtriers du grand homme, et il aida puissamment de son épée et de ses conseils, sur le champ de bataille, à la victoire remportée sur l'armée de Brutus aux champs de Philippes.
Mais quand Antoine et Octave furent divisés, il ne voulut prendre parti ni pour l'un ni pour l'autre, les laissant se disputer l'empire du monde. Après la bataille d'Actium et la mort d'Antoine, il reprit sa liberté et se dévoua à la cause d'Octave. C'était, comme on le voit, un fort honnête homme chez qui la conscience et l'amitié parlaient haut et qui tenait son serment. Pollion avait de grands talents militaires et il était en même temps orateur excellent, poëte, historien et homme d'Etat. Le souvenir de ses conquêtes et de son administration est resté, mais tous ses écrits ont été perdus, si nous en exceptons trois lettres d'une latinité élégante et venues jusqu'à nous parce qu'elles ont été trouvées mêlées à celles de Cicéron. Il faut convenir aussi qu'elles étaient restées là en fort bonne compagnie. Comme Gallus, Pollion écrivait des vers. Ce fut probablement un des motifs qui engagèrent Virgile à lui dédier sa quatrième églogue, la plus célèbre, peut-être, par les controverses qu'elle a soulevées.
Un mot sur cette églogue. Les uns ont voulu qu'elle ait eu pour sujet une prédiction sur la venue du Messie (Virgile pouvait avoir lu les livres hébreux, j'en conviens). Les autres ont vu dans cette incomparable pièce de vers un hommage prophétique au fils d'Octavie, à ce divin Marcellus qui devait être un jour les délices du monde, et tu Marcellus eris ! Enfin il en est qui ont supposé que Virgile avait célébré
dans Ja quatrième églogue la naissance d'un fils de Pollion, opinion qui passa toujours pour absurde, attendu que le fils de Pollion ne pouvait dans aucun cas devenir l'héritier de l'empire.
Soyons de l'avis de Suétone et admettons que le poétique horoscope en question était un lyrique hommage à la gloire de Drusus, fils de Livie, épouse d'Auguste, mais non pas fils de cet empereur qui adopta cet enfant en épousant sa mère. Drusus ne vécut pas, mais la pièce de vers à sa louange est immortelle.
La quatrième églogue n'en a pas moins été dédiée originairement à Pollion. Pourquoi ! parce que Pollion était le bienfaiteur de Virgile, qu'il était consul au moment où Virgile composait l'horoscope de Drusus, et que le poëte voulut honorer le consul par cette dédicace. Ce vers célèbre le dit :
Si canimus sylvas, sylvse sint consule dig-rue.
Pollion était un homme de guerre d'une rare intrépidité en même temps qu'un très- habile général. 11 fut chargé de la grande expédition contre les Dalmates. 11 revint vainqueur de cette expédition, et il reçut à Rome les honneurs du triomphe.
Son amitié pour Virgile ne se démentit jamais ; elle prit naissance dans une circonstance qui, du reste, est bien connue et dont nous parlerons en son lieu.
Au nombre de ses amis, Virgile compta trois poètes de premier ordre dont un seul, le plus illustre, est venu jusqu'à nous avec ses œuvres immortelles, Horace. Il serait fort
inutile de parler d'Horace à nos lecteurs ; certainement ils auraient le droit de nous répondre qu'ils le connaissent mieux que nous. Nous n'avons sur Varius et sur Plotius Tucca que de vagues documents, des souvenirs charmants, il est vrai, mais bien incomplets ; fleurs conservées par la tradition, imprégnées encore d'un parfum exquis, et venues jusqu'à nous à travers dix-huit siècles. Varius écrivit des poèmes héroïques; lesquels? les titres mêmes en sont perdus. Horace cependant loue et cite Varius comme un poëte excellent. La perte de ses œuvres est restée irréparable jusqu'ici. Qui sait si dans l'avenir un heureux accident n'amènera pas quelque érudit sur les traces de ces papyrus perdus, ensevelis peut-être à l'heure qu'il est dans quelque cassette de bois de cèdre ou de térébinthe au fond d'une maison de Pompéi? Quelle belle découverte ! quels cris de joie elle provoquerait dans le monde savant et artiste ! Espérons, sinon pour nous, du moins pour nos successeurs. Notre siècle a vu la découverte de la Vénus de Milo, et c'est assez de bonheur peut-être pour lui. Plotius Tucca était un critique fin, délicat, spirituel, indulgent.... Il avait lui-même un beau talent, ce qui explique parfaitement le sentiment de bienveillance qui l'animait. Il paraît qu'il écrivit des poésies diverses, ayant surtout un caractère bucolique. Il était un disciple fervent de Théocrite et par conséquent il dut aimer beaucoup et admirer sincèrement le poëte Virgile. Horace nous a laissé un souvenir délicieux, dans la cinquième satire, à l'occasion d'une rencontre imprévue qu'il fit à Sinuesse où il passait, dans un voyage d'agrément, « Le jour suivant se leva heureux et plein de grâce. Arrivé à Sinuesse, je vis
accourir au-devant de moi Plotius, Varius et Virgile, les plus belles âmes de la terre et qui n'ont pas de meilleur ami que moi. Quelle joie ! quels embrassements ! est-il rien de comparable, pour le sage, à la rencontre d'un ami de cœur? »
Voilà certainement des sentiments exquis et des paroles d'une franchise et d'un enthousiasme qui réjouissent l'âme. Voilà quatre grands amis qui, en même temps, étaient dans le monde des lettres et des arts, les quatre réputations les plus éminentes. Saluons ce groupe illustre et que l'amitié unissait sincèrement, à la grande confusion des médiocrités de ce temps-là, des Mœvius et des Bavius, insolents et jaloux. Ce fut à Varius et à Tucca que l'empereur Auguste confia Y Enéide après la mort de Virgile, non pour être revue et corrigée, mais pour être émondée de quelques vers de trop, ainsi que le poëte de Didon l'avait lui-même indiqué. Varius et Tucca se contentèrent d'effacer quelques vers, très-peu certainement. Ils en laissèrent plusieurs inachevés, ainsi que nous les voyons encore dans Y Enéide, n'osant ajouter un mot de leur plume à l'œuvre de Virgile. Les belles âmes, en effet, comme le disait Horace î Selon Macrobe, Aulu-Gelle et Pline, Virgile à la fin de sa vie, mécontent de Y Enéide, avait chargé dans son testament, les deux amis que nous venons de citer, de brûler son poëme ou de le corriger. Nous nous permettons de douter de la première partie de cette assertion, par la raison bien simple que si Virgile avait voulu sérieusement brûler Y Enéide, il l'eût jetée au feu lui-même sans léguera ses amis celle cruelle exécution. Eh! il pouvait même en charger certains poètes de son temps ; il eût été obéi scrupuleusement, j'en réponds. Bathylle, par exemple, n'aurait
pas failli à son mandat, à moins qu'il n'eût signé Y Enéide et qu'il ne se la fût appropriée comme il avait tenté, bien des aimées auparavant, de s'approprier les deux vers fameux que Virgile avait écrits sur une des portes de la maison d'Auguste, au Palatin.
Parlerons-nous de Mécène ? A quoi bon? Il est bien peu de personnages historiques plus connus que lui. Mécène a servi de type et de point de comparaison pour tous les grands seigneurs qui ont protégé les arts et les lettres. Son nom seul ajouté à tout autre nom est un éloge complet. On en a même un peu abusé, il faut en convenir. Dans tous les cas, s'il aima et protégea Virgile, le poëte s'est acquitté envers lui magnifiquement; en échange de bienfaits et d honneurs, il lui a donné l'immortalité. Sur ce point, Horace ne fut pas non plus moins reconnaissant et prodigue que Virgile. Horace ajouta même aux louanges personnelles des titres d'illustration ; il donne à Mécène une origine royale : il le fait descendre tout simplement de la race des rois d'Étrurie. Il est certain que Mécène était chevalier romain et par conséquent d'origine patricienne. Quant à nous, louons-le, surtout, d'avoir protégé et contribué à enrichir les deux grands poëtes qui firent la gloire du siècle d'Auguste et dont les œuvres ont fait les délices de la postérité.
C'est à Mécène que Virgile dédia les Géorgiqaes ; c'est à Auguste qu'il dédia l'Enéide. Chacun sa part; elle fut belle des deux côtés. C'est une chose digne de remarque que ce besoin de protection que la plupart des poëtes (les modernes s'en sont affranchis) ont éprouvé pour leurs œuvres. Les poëmes didactiques et épiques surtout furent toujours placés sous Fin-
vocation d'une divinité ou d'un grand homme. C'était en quelque sorte une garantie que l'écrivain, le génie cherchait à assurer à son livre. Nous ne ferons pas ici l'histoire des dédicaces ; elle fournirait matière à des volumes et certainement elle ne manquerait ni de singularités, ni de révélations assez surprenantes. Horace imita Virgile et dédia son Art poétique aux deux Pison. Mécène, il est vrai, avait donné l'idée des Géorgiques au poëte de Mantoue. Il y attachait une idée politique ; il voulait honorer, par une œuvre de génie, Tagri culture délaissée, et par conséquent lui donner une vie nouvelle dans cette belle Italie ravagée par les guerres civiles. Le doux Virgile comprit à demi-mot son illustre ami, homme d'État et fin politique autant que lettré et homme de bon goût.
Ici une singulière réflexion nous arrête. Nous devons la communiquer à notre lecteur. Un lecteur est un confident. Je me suis quelquefois demandé pourquoi Virgile, dans ses œuvres, n'a jamais donné le moindre souvenir à ses illustres amis les poëtes, ses confrères, lui qui a adressé de si beaux vers à ses amis puissants, aux grands hommes politiques de son temps? J'avoue que cette remarque m'a étonné autant qu'elle m'a affligé. Virgile était doué cependant d'une belle âme, il avait le sentiment de l'affection très-développé, il a fait preuve souvent d'une sensibilité exquise. On se perd donc en conjectures en pensant à cet oubli, surtout quand on énumère les témoignages d'admiration et d'amitié qui abondent en sa faveur dans les œuvres d'Horace et des autres poètes ses contemporains. Faut-il accuser Virgile d'égoïsme, d'ingratitude, de jalousie, d'instincts adulateurs pour les
grands et d'oubli coupable pour ses pairs? A Dieu ne plaise ! Chassons ces mauvaises pensées tout en consignant cette abstention du poëte comme une curiosité littéraire, et, jusqu'ici, trop peu étudiée.
Un sentiment de l'art très-prononcé, le goût fin et délicat, l'amour des lettres et surtout de la poésie, beaucoup de simplicité dans les mœurs et les habitudes de la vie, une grande loyauté de cœur, l'amour de la famille, un enjouement tempéré, beaucoup de charme dans l'intimité, une instruction variée, une douce éloquence, un peu de mélancolie dominant toujours, telles étaient les qualités privées que l'on distinguait dans César-Auguste, au milieu des supériorités exquises qui firent de lui un des plus grands monarques et qui rendirent son règne un des plus glorieux.
La fortune, comme on disait alors, avait tout fait pour Auguste, mais en lui donnant l'empire du monde, elle ne lui avait pas enlevé le souvenir de ses chagrins, de ses malheurs domestiques et des terribles sévérités auxquelles il fut contraint, il faut le croire, au début de ses grandeurs. Aussi une tristesse presque habituelle lui était restée; c'était, le nuage de son firmament splendide ; c'était l'épine mêlée à sa couronne de feuilles d'or. iNous ne rappellerons ici que pour l'acquit de notre conscience de biographe les causes probables des chagrins de ce grand empereur. 11 avait vu la 1 haine et la guerre succéder à son alliance avec Antoine, son ami et son beau-frère , il avait perdu deux fris en bas âge, Caius etLucius ; il était témoin des scandales que donnait à Rome sa fille Julie, cette charmante et coupable beauté dont les soins et la tendresse eussent enchanté ses vieux jours *
on LES ÏNUITS DE ROME
il avait toujours présentes à la mémoire les noirceurs et les ingratitudes de bon nombre de ses meilleurs amis qui avaient conspiré contre sa vie ; car s'il avait pardonné à Cihna, pouvait-il oublier sa trahison? Il avait perdu en Germanie de sanglantes batailles, ses plus belles légions et Va rus, son ami; enfin, la mort lui avait ravi son fils d'adoption, le bien-aimé de son cœur, ce divin Marcellus, si jeune, si doué, entre les mains duquel il eût été heureux de laisser les destinées de l'empire. Ajoutons à ces chagrins une santé délabrée, les inquiétudes delà fièvre, des maux d'entrailles aigus et que tout l'art de la médecine calmait à grand'peine. Auguste avait conquis et pacifié le monde, et Auguste en était réduit à chercher le repos et le sommeil par des soins et des précautions sans nombre. Une inquiétude vague le portait souvent à changer de résidence; tantôt il allait passer quelques jours à sa maison de campagne de Lanuvium où il faisait élever de beaux troupeaux; tantôt il s'exilait volontairement à Caprée, qu'il avait surnommée Vile de l 'oisiveté; souvent il se rendait à Brindes dont le port et les environs le charmaient ; dans la saison chaude, il lui fallait le golfe de Baïa et les brises marines; si l'hiver devenait trop froid, il allait demander au soleil de Naples sa douce et pénétrante chaleur.
Certes, ce dieu de la terre était pourtant assez bien logé au Palatin où les jouissances et les adulations ne lui faisaient pas défaut.
Nous avons dit qu'il avait une grande simplicité dans le caractère et un enjouement naturel, malgré des tristesses survenant à de fréquents intervalles. C'est lui, c'est ce grand empereur qui, passant un jour au Forum à pied et suivi de
deux ou trois de ses familiers, vit des enfants qui jouaient aux noix avec un admirable entrain et des épanouissements de joie. Auguste s'arrêta, il les regarda avec attention, se souvenant des riantes années de son enfance, lorsqu'il jouait aussi au Forum ; et voilà que tout à coup on le vit se débarrasser de son manteau, demander des noix aux petits Romains et se mettre de leur partie. Cette demi-heure passée ainsi fut une des plus agréables de sa vie ; il l'avoua.
Il avait de l'enjouement dans l'esprit, témoin ses bons mots et ses fines plaisanteries qui ne blessaient jamais sérieusement. On sait qu'un jour au théâtre, se trouvant assis entre ses deux grands amis, Horace et Virgile, il dit en riant : Me voilà 'placé entre les soupirs et les larmes. Virgile souffrait d'un asthme et Horace d'une ophthalmie. Il serait facile de multiplier ces anecdotes caractéristiques. Mais à quoi bon? Personne ne conteste aujourd'hui que l'empereur Auguste, à l'apogée de sa puissance, ne soit devenu un excellent homme et qu'il ne méritât plus de bonheur dans sa vie privée qu'il n'en eut en effet,
Auguste avait un vif attachement pour Virgile, ce grand mélancolique, et il se plaisait à lui en donner des témoignages. On peut dire même qu'il s'honorait de cette amitié. 11 lui écrivait des lettres familières qui malheureusement ne sont pas venues jusqu'à nous. De cette correspondance intéressante il ne reste qu'un fragment que Macrobe nous a conservé. C'est un extrait d'une réponse que le poëte de YÊnéide adressait à l'empereur qui insistait pour qu'on lui communiquât quelques chants du poëme inachevé. Virgile résistait et écrivait à Auguste: « Je reçois souvent de vos
« lettres Quant à Énée, je vous l'enverrais volontiers
a s'il était digne de vous aujourd'hui. L'ouvrage est encore « à l'état d'ébauche. C'est presque une témérité à moi « d'avoir entrepris une œuvre si considérable. Elle me de- « mande des études très-sérieuses et bien plus importantes (( que celles auxquelles je me suis livré jusqu'ici. »
Ce fragment en prose est je crois le seul qui nous soit resté de Virgile. H est d'une latinité élégante et qui prouve en même temps une absence complète de toute afféterie. On sent la légèreté de la main habituée à tracer des vers. Tacite fait mention de ces lettres et il les loue dans son dialogue des Orateurs.
La louange de Virgile pour Auguste fut excessive, on est forcé d'en convenir. 11 le traitait en dieu ; il lui élevait un temple ; il lui demandait quelle place il choisirait entre les constellations. C'était jeter un peu trop d'encens sur le trépied. Ces formes hyperboliques nous paraissent étranges aujourd'hui. Sous Louis XIV même la louange prit des allures plus modérées. Mais à l'époque d'Auguste l'adulation n'était qu'un mode lyrique sur lequel il était permis de chanter. Sous ses successeurs la flatterie alla bien plus loin, «ranci Dieu! ou plutôt elle descendit bien plus bas.
César-Auguste avait non-seulement admis Virgile dans son intimité, il lui avait non-seulement donné en public des marques de haute estime, mais il avait eu soin de pourvoir à sa fortune. Le petit domaine que le poète avait possédé dans le Mantouan avait été vendu probablement, puisqu'il n'en fut plus question dans les œuvres qui suivirent les Églogiies. D'ailleurs un climat cbaud convenait à la santé débile
de Virgile, et, grâce aux munificences d'Auguste, il possédait aux environs de Naples un magnifique domaine. Il avait à Rome une maison charmante. Que n'avait-il pas? On peut juger des attentions de ses protecteurs princiers et de leur sollicitude par le cadeau que lui fit Octavie, sœur d'Auguste, après la lecture du passage du sixième livre de YEnéide où il est question du jeune Marcellus. Virgile reçut dix grands sesterces pour chaque vers, il y en a vingt-cinq, le grand sesterce valait environ deux cents francs de notre monnaie. Ce fut donc deux mille francs environ par vers que reçut Virgile en jetant des fleur s (très-belles il est vrai) sur la tombe de Marcellus. Si tout son poème lui avait été payé en raison de ce prix-là, il aurait pu acheter toute la Campanie et les environs de Naples.
Selon les biographes les plus dignes de foi, Virgile eut une fortune considérable vers la fin de sa vie. On dit qu'il laissa un héritage qu'on pouvait évaluer à quinze cent mille de nos francs. 11 n'avait que des parents éloignés; il les dota tous par son testament, mais il légua à César-Auguste une très-grosse part de ses richesses. On sait que l'usage à Rome, à dater de ce règne, était de tester en faveur du prince quand on n'avait pour héritiers que des collatéraux, en cela Virgile ne fut que reconnaissant.
Ne devons-nous pas au lecteur une notice rapide sur les débuts du prince des poètes latins ? Peut-être aurions-nous dû commencer par là; mieux vaut tard que jamais. Ces détails sont certainement bien connus des lecteurs assidus du poète des Géorgiques ; mais, ils peuvent avoir quelque intérêt pour le public qui n'abuse pas de la liberté de lire les
chefs-d'œuvre de la littérature antique, grecque ou latine, ni les notices qui se rattachent à ces chefs-d'œuvre.
Publius Virgilius Maro naquit à Andes, village situé à trois milles de Mantoue, l'an de Rome 684, sous le consulat de Pompée et de Licinius Crassus, le jour des ides d'octobre.
Selon Probus, Ange Politien et d'autres chroniqueurs, le père de Virgile était potier et possesseur d'un petit domaine situé dans un vallon du Mantouan, la mère de Virgile se nommait Maïa. C'était une belle et douce femme, comme l'indique son nom. Il étudia les lettres à Crémone depuis l'âge de treize ans jusqu'à sa seixième année. C'est saint Jérôme qui nous l'apprend dans sa chronique d'Eusèbe ; de là il se rendit à Mantoue pour y suivre les leçons de Syron qui professait alors avec beaucoup de célébrité la philosophie épicurienne. Ce fut à l'école de Syron que Virgile rencontra Varus, celui-là même qui, dans la suite, perdit si fatalement l'armée romaine en Germanie. On connaît la douleur d'Auguste et ce cri échappé de son cœur : Varus , rends-moi mes légions.
Quant à Virgile, il conserva un tendre souvenir pour son illustre et malheureux condisciple dont il avait fait mention dans la sixième églogue :
Nec Phœbo gratior nulla est Quam sibi quse Va ri prœscripsit pagina nomen.
Mais, se lassant par suite des préceptes de l'école d' Epicure, le poëte de Mantoue devint un disciple fervent de la doctrine de Platon dont l'âme avait en effet tant d'harmonieux échos avec la sienne.
Ce fut l'an de Rome 713, sous le consulat de Lucius Àntonius (frère de Marc-Antoine) et de P. Servilius Isauricus, que Virgile écrivit sa première églogue. C'était un hommage de reconnaissance envers Octave. Voici dans quelle occasion.
Après la bataille de Philippes, gagné sur Brutus et Cassius, César-Octave et Antoine partagèrent beaucoup déterres entre les vétérans de leur armée victorieuse, et entre autres presque tout le territoire situé entre Crémone et Mantoue. Le petit domaine de Maron, père de Virgile, fut englobé dans ce partage. Le vieux Maron aurait été ruiné si son fils n'eût été connu de Pollion qui commandait des légions dans le Mantouan. Nous l'avons dit : Pollion était un esprit fort éminent ; il aimait les lettres et il les cultivait. Virgile alla trouver Pollion dans son camp et lui exposa ses malheurs. Celui-ci l'accueillit avec bonté et lui remit un message pour Mécène qui était alors à Rome auprès du jeune triumvir Octave, Mécène reçut Maron et son fils ; il présenta Virgile au triumvir qui, par un de ces entraînements sympathiques fort difficiles à expliquer, tendit tout de suite au poëte sa main victorieuse.
Le petit domaine du Mantouan, situé sur les rives verdoyantes du Mincius, fut rendu au vieux Maron par ordre du triumvir. Il était temps, car Virgile et son père, de retour chez eux, trouvèrent déjà établis à leur foyer domestique un centurion fort brutal, nommé Arius, et quelques soldats ivrognes. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'ils parvinrent, même avec l'autorité d'un ordre donné par Octave, à se débarrasser de ce rustre d'Arius et de ses compagnons. Quelques traits satiriques, dans la neuvième églogue,
décochés d une main ferme par Virgile à l'adresse du brutal centurion prouvent que le poëte n'avait pas oublié ce voleur armé qui avait bu son vin et mangé ses chevreaux.
Mais le bienfait du jeune triumvir méritait bien un grand témoignage de gratitude. Virgile écrivit donc sa première églogue en l'honneur d'Octave ; c'est-à-dire qu'il commença dès ce moment-là à lui donner l'immortalité. C'était payer le bienfait en grand poëte.
0 Melibœe, Deus nobis hsec otia fecit.
Nnmque erit ille mihi eemper Deus... v*
Pollion lut l'églogue ; elle le charma. Il l'adressa à Mécène qui la porta à Octave. Celui-ci se récria d admiration et il la montra à Octavie, sa sœur ; cette belle et noble femme qui devait un jour pleurer Marcellus mis au rang des dieux.
Dès ce moment, la destinée de Virgile s'ouvrait magnifique, il fut appelé à Rome où il ne rencontra que d'illustres amitiés. Heureux Virgile! Mais aussi quel plus doux génie fut donné au monde pour le consoler et l'enchanter !