ÉMILIA, \U\]\ ÉMILIA
Comme te voilà agité, Érix ! — D'où viens-tu dans un tel désordre?... Ton maître t'a-t-il menacé?...
ÉRIX
Patronne, mon maître est au sénat, qui s'assemble en ce moment par l'ordre de César; et le dictateur est en marche pour s'y rendre, entouré du cortège et de ses amis et d'une foule immense. Et, cependant, je donnerais ma main droite pour que César fût dans sa maison à écrire paisiblement ou à converser avec sa fdle bien-aimée.
EMILIA
Tu es effrayant! — J'ai fait ce matin un rêve étrange. Je l'ai raconté à mon père ; il a souri, il m'a embrassée, et il a suivi ses amis. — Il est vrai que de ce nombre est Brutns, Cimber et autres. On peut se rassurer.
ÉRIX
Brutus est auprès de César 1 Pourtant je ne l'ai pas vu lorsque, fendant la foule, je suis parvenu à remettre au dictateur des tablettes qu'une femme m'a supplié de lui donner avant qu'il n'entrât au sénat. Malheureusement elles étaient scellées, et je n'ai pu les lire. Mais cette femme paraissait épouvantée de voir sortir César...
ÉMILIA
Qui est-elle?
ÉRIX
J'ignore son nom. J'ai remis les tablettes à César, avec beaucoup de peine; il les a prises, et, voyant cela, plusieurs de ses amis m'ont maltraité de coups et m'ont repoussé hors de leurs rangs. — Ce qui m'afflige, c'est d'avoir vu ce matin un victimaire de Jupiter, qui, en sacrifiant pour le salut du dictateur n'a pas trouvé de cœur à la victime qu'il immolait.
ÉMILIA
Assez, Érix ! c'est assez me raconter de sinistres présages. — As-tu remarqué Sextus Pompée dans la foule?
ÉRIX
Sans doute, il était à la porte du sénat avec quelques che-
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valiers romains ; mais il ne parlait à personne. 11 était pâle et rêveur. — Il avait son épée.
ÉMILIA
On l'a souvent vu ainsi. S'il avait son épée, il défendrait tout homme qu'on attaquerait à main armée.
ÉRIX
Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, tandis que beaucoup de gens sensés et d'hommes graves sont fort préoccupés de je ne sais quoi de sinistre, mon maître, Pomponius, contre son ordinaire, a la figure la plus tranquille et la plus souriante. Il ne croit plus, depuis hier, aux conspirations, et il prétend que c'est une folie d'ajouter foi à ces choses-là, puisqu'il les regarde comme impossibles. Il a bu et mangé, ce matin, mieux que personne dans toute la ville de Rome. En ce moment, je suis sûr qu'il est assis sur sa chaise curule, occupé à se donner gracieusement de l'air avec le pan de sa toge. Mais pourquoi toute cette agitation dans la foule, là-bas? — Voilà le collège des pontifes qui se hâte d'accourir ! . . . Voici les tribuns qui parlent au peuple. . .
ÉMILIA
Érix ! Érix ! . . . cours au sénat, et reviens me rassurer.
ÉRIX
Tu peux, je crois, te rassurer pleinement, ma patronne, car je vois d'ici les meilleurs citoyens de Rome qui passent et s'en vont à pas lents, calmes, majestueux, mais cependant bien pâles; — c'est Cassius ; — c'est Cimber ; — voici Brutus !'.':. Us se dirigent du côté du Capitole ; sans doute pour
sacrifier aux dieux. La séance du sénat a été bien courte!... Mais que vois-je?... Le consul Antoine qui marche avec précipitation, agitant ses bras et parlant au peuple avec véhémence ! . . . Quelques sénateurs le suivent. . . La foule augmente et mugit comme les flots... Dieux immortels! .. un lit de pourpre! un homme étendu et que l'on porte sanglant... Il a sa couronne de laurier vert!
ÉMILIA
Ah !.. . mon père ! (Elle tombe évanouie.)
les précédents, ANTOINE, SEXTUS POMPÉE, sénateurs, pontifes, chevaliers romains portant le corps de César, le peuple.
ANTOINE
Romains ! ils ont assassiné le père de la patrie. Brutus, son fils, est du nombre des meurtriers... Courez aux temples ! apaisez les dieux irrités avant que la foudre ne dévore la ville. Tribuns, allez; donnez vos ordres aux légions afin qu'elles soient en armes et qu'elles attendent les consuls. Qu'on ferme les portes du Capitole, et que les vestales ne sortent point de leur enceinte sacrée. — La patrie est menacée ; les conjurés se répandent dans la ville, et l'un d'eux, Sextus Pompée, est déjà hors des murs pour soulever les soldats...
ÉMILIA, revenant à elle.
Consul, si ta bouche vient de mentir, que les dieux a brûlent de leur tonnerre, et qu'ils vengent Kmilia. —
EMILIA 355
Ah! Sextus!... et toi, mon père, attends mon âme épouvantée.
(Elle se frappe sur le corps de César.) SEXTUS POMPÉE, accourant au vestibulum, l'épée à la main.
Émilia ! . . . — Qu'on me rende Émilia ! , . .
AjNTOIJNE.
La voici !
POMPÉE
Morte! — Que les Furies guident mon épée dans le flanc de celui qui t'a tuée!...
EMILIA, expirant.
Sextus, tu étais un des conjurés!
POMPÉE
Dis, au contraire, que j'ai voulu sauver César des poignards de Brutus et de Cassius. . .
ÉMILIA
0 Sextus! donne-moi ta main loyale. Je meurs paisible auprès du corps glorieux de César.
POMPÉE
Douce et noble créature!... Elle est tombée comme un lis sous la faux impitoyable ! . . . Rome ! patrie ! sois désormais mon unique et mon ardent amour! Je puis reprendre ma haine contre le nom de César et la tyrannie. En guerre ! soldats de Pompée !... — Légions romaines, — louves de Romulus, — aigles capitolines ! — Liberté ! je suis à vous, et nous combattrons ensemble la tyrannie sur terre et sur mer !
(il fend la foule et s'élance hors de Borne.)
LA VOIX DE GASSIUS, dans le lointain.
Romains ! nous sommes les vengeurs de la patrie et les conquérants de la liberté !